La Rebelle

Marcelle Tinayre · Chapitre 10 sur 40

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La Rebelle

Chapitre X

 

«Monsieur,

»Votre lettre, si gracieuse et si encourageante, m’est

parvenue hier seulement, à Chartres, chez une vieille parente

dont l’hospitalité m’a été douce après un deuil cruel.

»Il y a six mois que j’ai quitté Paris et rompu toutes

attaches avec le Monde féminin. Est-ce bien moi qui ai fait cet

article sur la Travailleuse?... Je n’en suis plus très certaine...

Tant et tant de choses m’ont fait oublier ma vie d’autrefois, la

besogne maussade que M. Foucart m’imposait, les bonnes

chances trop rares qui me permettaient d’écrire, dans un petit

coin du journal, mon humble pensée!...

»Que cette pensée—exprimée naïvement—ait rencontré

la vôtre, j’en suis très flattée, et d’autant plus flattée que je ne

suis pas une femme de lettres. Mon article était, presque, un

début... Je sentais, en l’écrivant, mon inexpérience. Mais, si

les maladresses de la forme gênaient l’expression du

sentiment, le sentiment était sincère, et j’ose dire qu’il pouvait

vous intéresser, parce qu’il n’était pas personnel: j’ai dit ce

que beaucoup de femmes pensent—ou ce qu’elles

penseraient, si elles étaient, toutes, des travailleuses.—Et

que vous vous déclariez féministe ou non, il n’importe,

puisque vous l’êtes, de fait... Cela devrait suffire à vous attirer

des lectrices. Mais ne vous étonnez pas si je souhaite que

vous ayez surtout des lecteurs! Puissiez-vous les rendre plus

justes—je ne dis pas plus indulgents—pour la femme.

»Hier matin, j’étais bien loin du féminisme, et je vous

avouerai que la «rebelle», inclinait à la résignation. Oui, je me

décidais presque à ne plus quitter Chartres, à ouvrir une

petite école, bien que le métier d’institutrice ne me plût qu’à

moitié. Mais j’ai reçu, en même temps que la vôtre, une lettre

de M. Foucart. Dois-je attribuer au hasard ou à votre

intervention la bienveillance imprévue de mon ancien

directeur?

»Je n’hésite pas... Je connais M. Foucart. Il est sensible

aux jugements d’autrui, et sans doute il pense, à cette heure,

tout le bien qu’on lui a dit de moi.

»Il me semble, monsieur, que je ne dois pas vous laisser

ignorer ces choses, et ce serait fort mal à moi de ne pas vous

remercier.

»JOSANNE VALENTIN.»

 

«Je connais Chartres, madame... Je connais la place où

vous demeurez... Quand j’ai lu votre lettre, tout à l’heure,

dans la rue, appuyé contre la grille du Baptistère, j’ai vu, tout

à coup, une vieille ville, une petite maison, une cathédrale

dressée, avec ses flèches différentes, et son beau toit de

cuivre vert, l’automne qui vient, le jour qui s’en va, et, sur

toutes ces choses, la douceur de France...

»J’ai vu cela; puis j’ai relu votre lettre, et la vision s’est

effacée, parce que j’ai essayé de vous voir, vous. Une âme

est plus émouvante qu’un paysage, et il me semblait que je

devinais la vôtre, jeune, grave, douce, énergique, une âme de

France, elle aussi.—Ce n’était pas vous offenser par une

curiosité vaine, puisque j’avais eu, de votre aveu, une petite

part au changement de vos projets, et que cela me donnait

l’ombre d’un droit, l’ombre d’une responsabilité, dont j’étais

tout ému et tout fier... Vraiment, madame, je ne prévoyais pas

que la Travailleuse me procurerait ce plaisir-là...

»Il serait bien gâté, si je devais vous le taire. Je l’exprime

donc, comme je le sens, et je vous demande, à titre de

confrère,—je n’ose dire à titre d’ami,—la permission de vous

donner un conseil. Allez à Paris; voyez Foucart. S’il ne

persiste point dans ses bonnes dispositions, avertissez-moi:

je pourrai très probablement vous introduire soit à Femina,

soit à la Vie heureuse.

»Disposez donc de moi, madame, en toute simplicité, et

recevez mes très respectueux hommages.

»NOEL DELYSLE.»

 

«Monsieur,

»J’ai rassemblé tout mon courage: je suis allée à Paris; j’ai

vu Foucart. Brusquement, roidement, il m’a dit:

»—Je ne vais pas remercier une collaboratrice pour vous

faire plaisir, mais, puisque vous voulez écrire un peu

proprement (sic), je vous colle au reportage.

»Cette phrase, où vous reconnaîtrez le style de M.

Foucart, a décidé de mon destin. Je quitte Chartres. Ma

bonne tante gardera près d’elle mon petit garçon. Et moi, j’irai

interviewer les gens célèbres.

»Je vous avoue que cela me fait peur,—très peur,—moins

que les austères joies de l’enseignement,—moins que la vie

de province...

»De la chambre où je vous écris, j’aperçois le porche

latéral de Notre-Dame, sa rose flamboyante, ses statues

couronnées, et son «beau toit de cuivre vert», où luit un reflet

de lune. Vous aimez ce paysage?... Moi, je n’ai pas pu

l’aimer. Il s’associe, dans ma pensée, à trop de deuil et de

tristesse. C’est là, pourtant, que votre franche et bonne

sympathie est venue vers moi, comme un heureux présage.

Merci encore, et de tout cœur.

»JOSANNE VALENTIN.»