La reine Margot - Tome I
— Sa Majesté le roi de Navarre…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
— Comment cela?
— Sous une pierre que lui a jetée une vieille femme; alors, comme Cyrus, j'ai retrouvé la voix, j'ai crié: À l'aide, au secours! Nos gardes sont venus, l'ont pris, l'ont relevé, et enfin l'ont transporté dans la chambre que tu me demandes pour ton protégé.
— Hélas! je comprends d'autant mieux cette histoire, chère Henriette, dit Marguerite, que cette histoire est presque la mienne.
— Avec cette différence, ma reine, que servant mon roi et ma religion, je n'ai point besoin de renvoyer M. Annibal de Coconnas.
— Il s'appelle Annibal de Coconnas? reprit Marguerite en éclatant de rire.
— C'est un terrible nom, n'est-ce pas, dit Henriette. Eh bien, celui qui le porte en est digne. Quel champion, mordi! et que de sang il a fait couler! Mets ton masque, ma reine, nous voici à l'hôtel.
— Pourquoi donc mettre mon masque?
— Parce que je veux te montrer mon héros.
— Il est beau?
— Il m'a semblé magnifique pendant ses batailles. Il est vrai que c'était la nuit à la lueur des flammes. Ce matin, à la lumière du jour, il m'a paru perdre un peu, je l'avoue. Cependant je crois que tu en seras contente.
— Alors, mon protégé est refusé à l'hôtel de Guise; j'en suis fâchée, car c'est le dernier endroit où l'on viendrait chercher un huguenot.
— Pas le moins du monde, je le ferai apporter ici ce soir; l'un couchera dans le coin à droite, l'autre dans le coin à gauche.
— Mais s'ils se reconnaissent l'un pour protestant, l'autre pour catholique, ils vont se dévorer.
— Oh! il n'y a pas de danger. M. de Coconnas a reçu dans la figure un coup qui fait qu'il n'y voit presque pas clair; ton huguenot a reçu dans la poitrine un coup qui fait qu'il ne peut presque pas remuer… Et puis, d'ailleurs, tu lui recommanderas de garder le silence à l'endroit de la religion, et tout ira à merveille.
— Allons, soit!
— Entrons, c'est conclu.
— Merci, dit Marguerite en serrant la main de son amie.
— Ici, madame, vous redevenez Majesté, dit la duchesse de Nevers; permettez-moi donc de vous faire les honneurs de l'hôtel de Guise, comme ils doivent être faits à la reine de Navarre.
Et la duchesse, descendant de sa litière, mit presque un genou en terre pour aider Marguerite à descendre à son tour; puis lui montrant de la main la porte de l'hôtel gardée par deux sentinelles, arquebuse à la main, elle suivit à quelques pas la reine, qui marcha majestueusement précédant la duchesse, qui garda son humble attitude tant qu'elle put être vue. Arrivée à sa chambre, la duchesse ferma sa porte; et appelant sa camériste, Sicilienne des plus alertes:
— Mica, lui dit-elle en italien, comment va M. le comte?
— Mais de mieux en mieux, répondit celle-ci.
— Et que fait-il?
— En ce moment, je crois, madame, qu'il prend quelque chose.
— Bien! dit Marguerite, si l'appétit revient, c'est bon signe.
— Ah! c'est vrai! j'oubliais que tu es une élève d'Ambroise Paré. Allez, Mica.
— Tu la renvoies?
— Oui, pour qu'elle veille sur nous. Mica sortit.
— Maintenant, dit la duchesse, veux-tu entrer chez lui, veux-tu que je le fasse venir?
— Ni l'un, ni l'autre; je voudrais le voir sans être vue.
— Que t'importe, puisque tu as ton masque?
— Il peut me reconnaître à mes cheveux, à mes mains, à un bijou.
— Oh! comme elle est prudente depuis qu'elle est mariée, ma belle reine! Marguerite sourit.
— Eh bien, mais je ne vois qu'un moyen, continua la duchesse.
— Lequel?
— C'est de le regarder par le trou de la serrure.
— Soit! conduis-moi! La duchesse prit Marguerite par la main, la conduisit à une porte sur laquelle retombait une tapisserie, s'inclina sur un genou et approcha son oeil de l'ouverture que laissait la clef absente.
— Justement, dit-elle, il est à table et a le visage tourné de notre côté. Viens.
La reine Marguerite prit la place de son amie et approcha à son tour son oeil du trou de la serrure. Coconnas, comme l'avait dit la duchesse, était assis à une table admirablement servie, et à laquelle ses blessures ne l'empêchaient pas de faire honneur.
— Ah! mon Dieu! s'écria Marguerite en se reculant.
— Quoi donc? demanda la duchesse étonnée.
— Impossible! Non! Si! Oh! sur mon âme! c'est lui-même.
— Qui, lui-même?
— Chut! dit Marguerite en se relevant et en saisissant la main de la duchesse, celui qui voulait tuer mon huguenot, qui l'a poursuivi jusque dans ma chambre, qui l'a frappé jusque dans mes bras! Oh! Henriette, quel bonheur qu'il ne m'ait pas aperçue!
— Eh bien, alors! puisque tu l'as vu à l'oeuvre, n'est-ce pas qu'il était beau?
— Je ne sais, dit Marguerite, car je regardais celui qu'il poursuivait.
— Et celui qu'il poursuivait s'appelle?
— Tu ne prononceras pas son nom devant lui?
— Non, je te le promets.
— Lerac de la Mole.
— Et comment le trouves-tu maintenant?
— M. de La Mole?
— Non, M. de Coconnas.
— Ma foi, dit Marguerite, j'avoue que je lui trouve… Elle s'arrêta.
— Allons, allons, dit la duchesse, je vois que tu lui en veux de la blessure qu'il a faite à ton huguenot.
— Mais il me semble, dit Marguerite en riant, que mon huguenot ne lui doit rien, et que la balafre avec laquelle il lui a souligné l'oeil…
— Ils sont quittes, alors, et nous pouvons les raccommoder. Envoie-moi ton blessé.
— Non, pas encore; plus tard.
— Quand cela?
— Quand tu auras prêté au tien une autre chambre.
— Laquelle donc?
Marguerite regarda son amie, qui, après un moment de silence, la regarda aussi et se mit à rire.
— Eh bien, soit! dit la duchesse. Ainsi donc, alliance plus que jamais?
— Amitié sincère toujours, répondit la reine.
— Et le mot d'ordre, le signe de reconnaissance, si nous avons besoin l'une de l'autre?
— Le triple nom de ton triple dieu: Éros-Cupido-Amor. Et les deux femmes se quittèrent après s'être embrassées pour la seconde fois et s'être serré la main pour la vingtième fois.
XIII Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles elles ne sont pas destinées
La reine de Navarre, en rentrant au Louvre, trouva Gillonne dans une grande émotion. Madame de Sauve était venue en son absence. Elle avait apporté une clef que lui avait fait passer la reine mère. Cette clef était celle de la chambre où était renfermé Henri. Il était évident que la reine mère avait besoin, pour un dessein quelconque, que le Béarnais passât cette nuit chez madame de Sauve.
Marguerite prit la clef, la tourna et la retourna entre ses mains. Elle se fit rendre compte des moindres paroles de madame de Sauve, les pesa lettre par lettre dans son esprit, et crut avoir compris le projet de Catherine.
Elle prit une plume, de l'encre et écrivit sur son papier:
«Au lieu d'aller ce soir chez madame de Sauve, venez chez la reine de Navarre. MARGUERITE.»
Puis elle roula le papier, l'introduisit dans le trou de la clef et ordonna à Gillonne, dès que la nuit serait venue, d'aller glisser cette clef sous la porte du prisonnier.
Ce premier soin accompli, Marguerite pensa au pauvre blessé; elle ferma toutes les portes, entra dans le cabinet, et, à son grand étonnement, elle trouva La Mole revêtu de ses habits encore tout déchirés et tout tachés de sang.
En la voyant, il essaya de se lever; mais, chancelant encore, il ne put se tenir debout et retomba sur le canapé dont on avait fait un lit.
— Mais qu'arrive-t-il donc, monsieur? demanda Marguerite, et pourquoi suivez-vous si mal les ordonnances de votre médecin? Je vous avais recommandé le repos, et voilà qu'au lieu de m'obéir vous faites tout le contraire de ce que j'ai ordonné!
— Oh! madame, dit Gillonne, ce n'est point ma faute. J'ai prié, supplié monsieur le comte de ne point faire cette folie, mais il m'a déclaré que rien ne le retiendrait plus longtemps au Louvre.
— Quitter le Louvre! dit Marguerite en regardant avec étonnement le jeune homme, qui baissait les yeux; mais c'est impossible. Vous ne pouvez pas marcher; vous êtes pâle et sans force, on voit trembler vos genoux. Ce matin, votre blessure de l'épaule a saigné encore.
— Madame, répondit le jeune homme, autant j'ai rendu grâce à Votre Majesté de m'avoir donné asile hier au soir, autant je la supplie de vouloir bien me permettre de partir aujourd'hui.
— Mais, dit Marguerite étonnée, je ne sais comment qualifier une si folle résolution: c'est pire que de l'ingratitude.
— Oh! madame! s'écria La Mole en joignant les mains, croyez que, loin d'être ingrat, il y a dans mon coeur un sentiment de reconnaissance qui durera toute ma vie.
— Il ne durera pas longtemps, alors! dit Marguerite émue à cet accent, qui ne laissait pas de doute sur la sincérité des paroles; car, ou vos blessures se rouvriront et vous mourrez de la perte du sang, ou l'on vous reconnaîtra comme huguenot et vous ne ferez pas cent pas dans la rue sans qu'on vous achève.
— Il faut pourtant que je quitte le Louvre, murmura La Mole.
— Il faut! dit Marguerite en le regardant de son regard limpide et profond; puis pâlissant légèrement: Oh, oui! je comprends! dit- elle, pardon, monsieur! Il y a sans doute, hors du Louvre, une personne à qui votre absence donne de cruelles inquiétudes. C'est juste, monsieur de la Mole, c'est naturel, et je comprends cela. Que ne l'avez-vous dit tout de suite, ou plutôt comment n'y ai-je pas songé moi-même! C'est un devoir, quand on exerce l'hospitalité, de protéger les affections de son hôte comme on panse des blessures, et de soigner l'âme comme on soigne le corps.
— Hélas! madame, répondit La Mole, vous vous trompez étrangement. Je suis presque seul au monde et tout à fait seul à Paris, où personne ne me connaît. Mon assassin est le premier homme à qui j'aie parlé dans cette ville, et Votre Majesté est la première femme qui m'y ait adressé la parole.
— Alors, dit Marguerite surprise, pourquoi voulez-vous donc vous en aller?
— Parce que, dit La Mole, la nuit passée, Votre Majesté n'a pris aucun repos, et que cette nuit… Marguerite rougit.
— Gillonne, dit-elle, voici la nuit venue, je crois qu'il est temps que tu ailles porter la clef. Gillonne sourit et se retira.
— Mais, continua Marguerite, si vous êtes seul à Paris, sans amis, comment ferez-vous?
— Madame, j'en aurai beaucoup; car, tandis que j'étais poursuivi, j'ai pensé à ma mère, qui était catholique; il m'a semblé que je la voyais glisser devant moi sur le chemin du Louvre, une croix à la main, et j'ai fait voeu, si Dieu me conservait la vie, d'embrasser la religion de ma mère. Dieu a fait plus que de me conserver la vie, madame; il m'a envoyé un de ses anges pour me la faire aimer.
— Mais vous ne pourrez marcher; avant d'avoir fait cent pas vous tomberez évanoui.
— Madame, je me suis essayé aujourd'hui dans le cabinet; je marche lentement et avec souffrance, c'est vrai; mais que j'aille seulement jusqu'à la place du Louvre; une fois dehors, il arrivera ce qu'il pourra.
Marguerite appuya sa tête sur sa main et réfléchit profondément.
— Et le roi de Navarre, dit-elle avec intention, vous ne m'en parlez plus. En changeant de religion, avez-vous donc perdu le désir d'entrer à son service?
— Madame, répondit La Mole en pâlissant, vous venez de toucher à la véritable cause de mon départ… Je sais que le roi de Navarre court les plus grands dangers et que tout le crédit de Votre Majesté comme fille de France suffira à peine à sauver sa tête.
— Comment, monsieur? demanda Marguerite; que voulez-vous dire et de quels dangers me parlez-vous?
— Madame, répondit La Mole en hésitant, on entend tout du cabinet où je suis placé.
— C'est vrai, murmura Marguerite pour elle seule, M. de Guise me l'avait déjà dit. Puis tout haut:
— Eh bien, ajouta-t-elle, qu'avez-vous donc entendu?
— Mais d'abord la conversation que Votre Majesté a eue ce matin avec son frère.
— Avec François? s'écria Marguerite en rougissant.
— Avec le duc d'Alençon, oui, madame; puis ensuite, après votre départ, celle de mademoiselle Gillonne avec madame de Sauve.
— Et ce sont ces deux conversations…?
— Oui, madame. Mariée depuis huit jours à peine, vous aimez votre époux. Votre époux viendra à son tour comme sont venus M. le duc d'Alençon et madame de Sauve. Il vous entretiendra de ses secrets. Eh bien, je ne dois pas les entendre; je serais indiscret… et je ne puis pas… je ne dois pas… surtout je ne veux pas l'être!
Au ton que La Mole mit à prononcer ces derniers mots, au trouble de sa voix, à l'embarras de sa contenance, Marguerite fut illuminée d'une révélation subite.
— Ah! dit-elle, vous avez entendu de ce cabinet tout ce qui a été dit dans cette chambre jusqu'à présent?
— Oui, madame. Ces mots furent soupirés à peine.
— Et vous voulez partir cette nuit, ce soir, pour n'en pas entendre davantage?
— À l'instant même, madame! s'il plaît à Votre Majesté de me le permettre.
— Pauvre enfant! dit Marguerite avec un singulier accent de douce pitié.
Étonné d'une réponse si douce lorsqu'il s'attendait à quelque brusque riposte, La Mole leva timidement la tête; son regard rencontra celui de Marguerite et demeura rivé comme par une puissance magnétique sur le limpide et profond regard de la reine.
— Vous vous sentez donc incapable de garder un secret, monsieur de la Mole? dit doucement Marguerite, qui, penchée sur le dossier de son siège, à moitié cachée par l'ombre d'une tapisserie épaisse, jouissait du bonheur de lire couramment dans cette âme en restant impénétrable elle-même.
— Madame, dit La Mole, je suis une misérable nature, je me défie de moi même, et le bonheur d'autrui me fait mal.
— Le bonheur de qui? dit Marguerite en souriant; ah! oui, le bonheur du roi de Navarre! Pauvre Henri!
— Vous voyez bien qu'il est heureux, madame! s'écria vivement La
Mole.
— Heureux?…
— Oui, puisque Votre Majesté le plaint.
Marguerite chiffonnait la soie de son aumônière et en effilait les torsades d'or.
— Ainsi, vous refusez de voir le roi de Navarre, dit-elle, c'est arrêté, c'est décidé dans votre esprit?
— Je crains d'importuner Sa Majesté en ce moment.
— Mais le duc d'Alençon, mon frère?
— Oh! madame, s'écria La Mole, M. le duc d'Alençon! non, non; moins encore M. le duc d'Alençon que le roi de Navarre.
— Parce que…? demanda Marguerite émue au point de trembler en parlant.
— Parce que, quoique déjà trop mauvais huguenot pour être serviteur bien dévoué de Sa Majesté le roi de Navarre, je ne suis pas encore assez bon catholique pour être des amis de M. d'Alençon et de M. de Guise. Cette fois, ce fut Marguerite qui baissa les yeux et qui sentit le coup vibrer au plus profond de son coeur; elle n'eût pas su dire si le mot de La Mole était pour elle caressant ou douloureux. En ce moment Gillonne rentra. Marguerite l'interrogea d'un coup d'oeil. La réponse de Gillonne, renfermée aussi dans un regard, fut affirmative. Elle était parvenue à faire passer la clef au roi de Navarre. Marguerite ramena ses yeux sur La Mole, qui demeurait devant elle indécis, la tête penchée sur sa poitrine, et pâle comme l'est un homme qui souffre à la fois du corps et de l'âme.
— Monsieur de la Mole est fier, dit-elle, et j'hésite à lui faire une proposition qu'il refusera sans doute.
La Mole se leva, fit un pas vers Marguerite et voulut s'incliner devant elle en signe qu'il était à ses ordres; mais une douleur profonde, aiguë, brûlante, vint tirer des larmes de ses yeux, et, sentant qu'il allait tomber, il saisit une tapisserie, à laquelle il se soutint.
— Voyez-vous, s'écria Marguerite en courant à lui et en le retenant dans ses bras, voyez-vous, monsieur, que vous avez encore besoin de moi!
Un mouvement à peine sensible agita les lèvres de La Mole.
— Oh! oui! murmura-t-il, comme de l'air que je respire, comme du jour que je vois!
En ce moment trois coups retentirent, frappés à la porte de Marguerite.
— Entendez-vous, madame? dit Gillonne effrayée.
— Déjà! murmura Marguerite.
— Faut-il ouvrir?
— Attends. C'est le roi de Navarre peut-être.
— Oh! madame! s'écria La Mole rendu fort par ces quelques mots, que la reine avait cependant prononcés à voix si basse qu'elle espérait que Gillonne seule les aurait entendus; madame! je vous en supplie à genoux, faites-moi sortir, oui, mort ou vif, madame! Ayez pitié de moi! Oh! vous ne me répondez pas. Eh bien, je vais parler et, quand j'aurai parlé, vous me chasserez, je l'espère.
— Taisez-vous, malheureux! dit Marguerite, qui ressentait un charme infini à écouter les reproches du jeune homme; taisez-vous donc!
— Madame, reprit La Mole, qui ne trouvait pas sans doute dans l'accent de Marguerite cette rigueur à laquelle il s'attendait; madame, je vous le répète, on entend tout de ce cabinet. Oh! ne me faites pas mourir d'une mort que les bourreaux les plus cruels n'oseraient inventer.
— Silence! silence! dit Marguerite.
— Oh! madame, vous êtes sans pitié; vous ne voulez rien écouter, vous ne voulez rien entendre. Mais comprenez donc que je vous aime…
— Silence donc, puisque je vous le dis! interrompit Marguerite en appuyant sa main tiède et parfumée sur la bouche du jeune homme, qui la saisit entre ses deux mains et l'appuya contre ses lèvres.
— Mais…, murmura La Mole.
— Mais taisez-vous donc, enfant! Qu'est-ce donc que ce rebelle qui ne veut pas obéir à sa reine?
Puis, s'élançant hors du cabinet, elle referma la porte, et s'adossant à la muraille en comprimant avec sa main tremblante les battements de son coeur:
— Ouvre, Gillonne! dit-elle. Gillonne sortit de la chambre, et, un instant après, la tête fine, spirituelle et un peu inquiète du roi de Navarre souleva la tapisserie.
— Vous m'avez mandé, madame? dit le roi de Navarre à Marguerite.
— Oui, monsieur. Votre Majesté a reçu ma lettre?
— Et non sans quelque étonnement, je l'avoue, dit Henri en regardant autour de lui avec une défiance bientôt évanouie.
— Et non sans quelque inquiétude, n'est-ce pas, monsieur? ajouta Marguerite.
— Je vous l'avouerai, madame. Cependant, tout entouré que je suis d'ennemis acharnés et d'amis plus dangereux encore peut-être que mes ennemis, je me suis rappelé qu'un soir j'avais vu rayonner dans vos yeux le sentiment de la générosité: c'était le soir de nos noces; qu'un autre jour j'y avais vu briller l'étoile du courage, et, cet autre jour, c'était hier, jour fixé pour ma mort.
— Eh bien, monsieur? dit Marguerite en souriant, tandis que Henri semblait vouloir lire jusqu'au fond de son coeur.
— Eh bien, madame, en songeant à tout cela je me suis dit à l'instant même, en lisant votre billet qui me disait de venir: Sans amis, comme il est, prisonnier, désarmé, le roi de Navarre n'a qu'un moyen de mourir avec éclat, d'une mort qu'enregistre l'histoire, c'est de mourir trahi par sa femme, et je suis venu.
— Sire, répondit Marguerite, vous changerez de langage quand vous saurez que tout ce qui se fait en ce moment est l'ouvrage d'une personne qui vous aime… et que vous aimez.
Henri recula presque à ces paroles et son oeil gris et perçant interrogea sous son sourcil noir la reine avec curiosité.
— Oh! rassurez-vous, Sire! dit la reine en souriant; cette personne, je n'ai pas la prétention de dire que ce soit moi!
— Mais cependant, madame, dit Henri, c'est vous qui m'avez fait tenir cette clef: cette écriture, c'est la vôtre.
— Cette écriture est la mienne, je l'avoue, ce billet vient de moi, je ne le nie pas. Quant à cette clef, c'est autre chose.
Qu'il vous suffise de savoir qu'elle a passé entre les mains de quatre femmes avant d'arriver jusqu'à vous.
— De quatre femmes! s'écria Henri avec étonnement.
— Oui, entre les mains de quatre femmes, dit Marguerite; entre les mains de la reine mère, entre les mains de madame de Sauve, entre les mains de Gillonne, et entre les miennes.
Henri se mit à méditer cette énigme.
— Parlons raison maintenant, monsieur, dit Marguerite, et surtout parlons franc. Est-il vrai, comme c'est aujourd'hui le bruit public, que Votre Majesté consente à abjurer?
— Ce bruit public se trompe, madame, je n'ai pas encore consenti.
— Mais vous êtes décidé, cependant.
— C'est-à-dire, je me consulte. Que voulez-vous? quand on a vingt ans et qu'on est à peu près roi, ventre-saint-gris! il y a des choses qui valent bien une messe.
— Et entre autres choses la vie, n'est-ce pas? Henri ne put réprimer un léger sourire.
— Vous ne me dites pas toute votre pensée, Sire! dit Marguerite.
— Je fais des réserves pour mes alliés, madame; car, vous le savez, nous ne sommes encore qu'alliés: si vous étiez à la fois mon alliée… et…
— Et votre femme, n'est-ce pas, Sire?
— Ma foi, oui… et ma femme.
— Alors?
— Alors, peut-être serait-ce différent; et peut-être tiendrais-je à rester roi des huguenots, comme ils disent… Maintenant, il faut que je me contente de vivre.
Marguerite regarda Henri d'un air si étrange qu'il eût éveillé les soupçons d'un esprit moins délié que ne l'était celui du roi de Navarre.
— Et êtes-vous sûr, au moins, d'arriver à ce résultat? dit-elle.
— Mais à peu près, dit Henri; vous savez qu'en ce monde, madame, on n'est jamais sûr de rien.
— Il est vrai, reprit Marguerite, que Votre Majesté annonce tant de modération et professe tant de désintéressement, qu'après avoir renoncé à sa couronne, après avoir renoncé à sa religion, elle renoncera probablement, on en a l'espoir du moins, à son alliance avec une fille de France.
Ces mots portaient avec eux une si profonde signification que Henri en frissonna malgré lui. Mais domptant cette émotion avec la rapidité de l'éclair:
— Daignez vous souvenir, madame, qu'en ce moment je n'ai point mon libre arbitre. Je ferai donc ce que m'ordonnera le roi de France. Quant à moi, si l'on me consultait le moins du monde dans cette question où il ne va de rien moins que de mon trône, de mon bonheur et de ma vie, plutôt que d'asseoir mon avenir sur les droits que me donne notre mariage forcé, j'aimerais mieux m'ensevelir chasseur dans quelque château, pénitent dans quelque cloître.
Ce calme résigné à sa situation, cette renonciation aux choses de ce monde, effrayèrent Marguerite. Elle pensa que peut-être cette rupture de mariage était convenue entre Charles IX, Catherine et le roi de Navarre. Pourquoi, elle aussi, ne la prendrait-on pas pour dupe ou pour victime? Parce qu'elle était soeur de l'un et fille de l'autre? L'expérience lui avait appris que ce n'était point là une raison sur laquelle elle pût fonder sa sécurité. L'ambition donc mordit au coeur la jeune femme ou plutôt la jeune reine, trop au-dessus des faiblesses vulgaires pour se laisser entraîner à un dépit d'amour-propre: chez toute femme, même médiocre, lorsqu'elle aime, l'amour n'a point de ces misères, car l'amour véritable est aussi une ambition.
— Votre Majesté, dit Marguerite avec une sorte de dédain railleur, n'a pas grande confiance, ce me semble, dans l'étoile qui rayonne au-dessus du front de chaque roi?
— Ah! dit Henri, c'est que j'ai beau chercher la mienne en ce moment, je ne puis la voir, cachée qu'elle est dans l'orage qui gronde sur moi à cette heure.
— Et si le souffle d'une femme écartait cet orage, et faisait cette étoile aussi brillante que jamais?
— C'est bien difficile, dit Henri.
— Niez-vous l'existence de cette femme, monsieur?
— Non, seulement je nie son pouvoir.
— Vous voulez dire sa volonté?
— J'ai dit son pouvoir, et je répète le mot. La femme n'est réellement puissante que lorsque l'amour et l'intérêt sont réunis chez elle à un degré égal; et si l'un de ces deux sentiments la préoccupe seule, comme Achille elle est vulnérable. Or, cette femme, si je ne m'abuse, je ne puis pas compter sur son amour.
Marguerite se tut.
— Écoutez, continua Henri; au dernier tintement de la cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois, vous avez dû songer à reconquérir votre liberté qu'on avait mise en gage pour détruire ceux de mon parti. Moi, j'ai dû songer à sauver ma vie. C'était le plus pressé. Nous y perdons la Navarre, je le sais bien; mais c'est peu de chose que la Navarre en comparaison de la liberté qui vous est rendue de pouvoir parler haut dans votre chambre, ce que vous n'osiez pas faire quand vous aviez quelqu'un qui vous écoutait de ce cabinet.
Quoique au plus fort de sa préoccupation, Marguerite ne put s'empêcher de sourire. Quant au roi de Navarre, il s'était déjà levé pour regagner son appartement; car depuis quelque temps onze heures étaient sonnées, et tout dormait ou du moins semblait dormir au Louvre.
Henri fit trois pas vers la porte; puis, s'arrêtant tout à coup, comme s'il se rappelait seulement à cette heure la circonstance qui l'avait amené chez la reine:
— À propos, madame, dit-il, n'avez-vous point à me communiquer certaines choses; ou ne vouliez-vous que m'offrir l'occasion de vous remercier du répit que votre brave présence dans le cabinet des Armes du roi m'a donné hier? En vérité, madame, il était temps, je ne puis le nier, et vous êtes descendue sur le lieu de la scène comme la divinité antique, juste à point pour me sauver la vie.
— Malheureux! s'écria Marguerite d'une voix sourde, et saisissant le bras de son mari. Comment donc ne voyez-vous pas que rien n'est sauvé au contraire, ni votre liberté, ni votre couronne, ni votre vie! … Aveugle! fou! pauvre fou! Vous n'avez pas vu dans ma lettre autre chose, n'est-ce pas, qu'un rendez-vous? vous avez cru que Marguerite, outrée de vos froideurs, désirait une réparation?
— Mais, madame, dit Henri étonné, j'avoue… Marguerite haussa les épaules avec une expression impossible à rendre. Au même instant un bruit étrange, comme un grattement aigu et pressé retentit à la petite porte dérobée. Marguerite entraîna le roi du côté de cette petite porte.
— Écoutez, dit-elle.
— La reine mère sort de chez elle, murmura une voix saccadée par la terreur et que Henri reconnut à l'instant même pour celle de madame de Sauve.
— Et où va-t-elle? demanda Marguerite.
— Elle vient chez Votre Majesté.
Et aussitôt le frôlement d'une robe de soie prouva, en s'éloignant, que madame de Sauve s'enfuyait.
— Oh! oh! s'écria Henri.
— J'en étais sûre, dit Marguerite.
— Et moi je le craignais, dit Henri, et la preuve, voyez. Alors, d'un geste rapide, il ouvrit son pourpoint de velours noir, et sur sa poitrine fit voir à Marguerite une fine tunique de mailles d'acier et un long poignard de Milan qui brilla aussitôt à sa main comme une vipère au soleil.
— Il s'agit bien ici de fer et de cuirasse! s'écria Marguerite; allons, Sire, allons, cachez cette dague: c'est la reine mère, c'est vrai; mais c'est la reine mère toute seule.
— Cependant…
— C'est elle, je l'entends, silence!
Et, se penchant à l'oreille de Henri, elle lui dit à voix basse quelques mots que le jeune roi écouta avec une attention mêlée d'étonnement.
Aussitôt Henri se déroba derrière les rideaux du lit.
De son côté, Marguerite bondit avec l'agilité d'une panthère vers le cabinet où La Mole attendait en frissonnant, l'ouvrit, chercha le jeune homme, et lui prenant, lui serrant la main dans l'obscurité:
— Silence! lui dit-elle en s'approchant si près de lui qu'il sentit son souffle tiède et embaumé couvrir son visage d'une moite vapeur, silence!
Puis, rentrant dans sa chambre et refermant la porte, elle détacha sa coiffure, coupa avec son poignard tous les lacets de sa robe et se jeta dans le lit.
Il était temps, la clef tournait dans la serrure. Catherine avait des passe-partout pour toutes les portes du Louvre.
— Qui est là? s'écria Marguerite, tandis que Catherine consignait à la porte une garde de quatre gentilshommes qui l'avait accompagnée.
Et, comme si elle eût été effrayée de cette brusque irruption dans sa chambre, Marguerite sortant de dessous les rideaux en peignoir blanc, sauta à bas du lit, et, reconnaissant Catherine, vint, avec une surprise trop bien imitée pour que la Florentine elle-même n'en fût pas dupe, baiser la main de sa mère.
XIV
Seconde nuit de noces
La reine mère promena son regard autour d'elle avec une merveilleuse rapidité. Des mules de velours au pied du lit, les habits de Marguerite épars sur des chaises, ses yeux qu'elle frottait pour en chasser le sommeil, convainquirent Catherine qu'elle avait réveillé sa fille.
Alors elle sourit comme une femme qui a réussi dans ses projets, et tirant son fauteuil:
— Asseyons-nous, Marguerite, dit-elle, et causons.
— Madame, je vous écoute.
— Il est temps, dit Catherine en fermant les yeux avec cette lenteur particulière aux gens qui réfléchissent ou qui dissimulent profondément, il est temps, ma fille, que vous compreniez combien votre frère et moi aspirons à vous rendre heureuse.
L'exorde était effrayant pour qui connaissait Catherine.
— Que va-t-elle me dire? pensa Marguerite.
— Certes, en vous mariant, continua la Florentine, nous avons accompli un de ces actes de politique commandés souvent par de graves intérêts à ceux qui gouvernent. Mais il le faut avouer, ma pauvre enfant, nous ne pensions pas que la répugnance du roi de Navarre pour vous, si jeune, si belle et si séduisante, demeurerait opiniâtre à ce point.
Marguerite se leva, et fit, en croisant sa robe de nuit, une cérémonieuse révérence à sa mère.
— J'apprends de ce soir seulement, dit Catherine, car sans cela je vous eusse visitée plus tôt, j'apprends que votre mari est loin d'avoir pour vous les égards qu'on doit non seulement à une jolie femme, mais encore à une fille de France.
Marguerite poussa un soupir, et Catherine, encouragée par cette muette adhésion, continua:
— En effet, que le roi de Navarre entretienne publiquement une de mes filles, qui l'adore jusqu'au scandale, qu'il fasse mépris pour cet amour de la femme qu'on a bien voulu lui accorder, c'est un malheur auquel nous ne pouvons remédier, nous autres pauvres tout-puissants, mais que punirait le moindre gentilhomme de notre royaume en appelant son gendre ou en le faisant appeler par son fils.
Marguerite baissa la tête.
— Depuis assez longtemps, continua Catherine, je vois, ma fille, à vos yeux rougis, à vos amères sorties contre la Sauve, que la plaie de votre coeur ne peut, malgré vos efforts, toujours saigner en dedans.
Marguerite tressaillit: un léger mouvement avait agité les rideaux; mais heureusement Catherine ne s'en était pas aperçue.
— Cette plaie, dit-elle en redoublant d'affectueuse douceur, cette plaie, mon enfant, c'est à la main d'une mère qu'il appartient de la guérir. Ceux qui, en croyant faire votre bonheur, ont décidé votre mariage, et qui, dans leur sollicitude pour vous, remarquent que chaque nuit Henri de Navarre se trompe d'appartement; ceux qui ne peuvent permettre qu'un roitelet comme lui offense à tout instant une femme de votre beauté, de votre rang et de votre mérite, par le dédain de votre personne et la négligence de sa postérité; ceux qui voient enfin qu'au premier vent qu'il croira favorable, cette folle et insolente tête tournera contre notre famille et vous expulsera de sa maison; ceux-là n'ont-ils pas le droit d'assurer, en le séparant du sien, votre avenir d'une façon à la fois plus digne de vous et de votre condition?
— Cependant, madame, répondit Marguerite, malgré ces observations tout empreintes d'amour maternel, et qui me comblent de joie et d'honneur, j'aurai la hardiesse de représenter à Votre Majesté que le roi de Navarre est mon époux.
Catherine fit un mouvement de colère, et se rapprochant de Marguerite:
— Lui, dit-elle, votre époux? Suffit-il donc pour être mari et femme que l'Église vous ait bénis? et la consécration du mariage est-elle seulement dans les paroles du prêtre? Lui, votre époux? Eh! ma fille, si vous étiez madame de Sauve vous pourriez me faire cette réponse. Mais, tout au contraire de ce que nous attendions de lui, depuis que vous avez accordé à Henri de Navarre l'honneur de vous nommer sa femme, c'est à une autre qu'il en a donné les droits, et, en ce moment même, dit Catherine en haussant la voix, venez, venez avec moi, cette clef ouvre la porte de l'appartement de madame de Sauve, et vous verrez.
— Oh! plus bas, plus bas, madame, je vous prie, dit Marguerite, car non seulement vous vous trompez, mais encore…
— Eh bien?
— Eh bien, vous allez réveiller mon mari. À ces mots, Marguerite se leva avec une grâce toute voluptueuse, et laissant flotter entrouverte sa robe de nuit, dont les manches courtes laissaient à nu son bras d'un modelé si pur, et sa main véritablement royale, elle approcha un flambeau de cire rosée du lit, et, relevant le rideau, elle montra du doigt, en souriant à sa mère, le profil fier, les cheveux noirs et la bouche entrouverte du roi de Navarre, qui semblait, sur la couche en désordre, reposer du plus calme et du plus profond sommeil. Pâle, les yeux hagards, le corps cambré en arrière comme si un abîme se fût ouvert sur ses pas, Catherine poussa, non pas un cri, mais un rugissement sourd.
— Vous voyez, madame, dit Marguerite, que vous étiez mal informée.
Catherine jeta un regard sur Marguerite, puis un autre sur Henri. Elle unit dans sa pensée active l'image de ce front pâle et moite, de ces yeux entourés d'un léger cercle de bistre, au sourire de Marguerite, et elle mordit ses lèvres minces avec une fureur silencieuse.
Marguerite permit à sa mère de contempler un instant ce tableau, qui faisait sur elle l'effet de la tête de Méduse. Puis elle laissa retomber le rideau, et, marchant sur la pointe du pied, elle revint près de Catherine, et, reprenant sa place sur sa chaise:
— Vous disiez donc, madame? La Florentine chercha pendant quelques secondes à sonder cette naïveté de la jeune femme; puis, comme si ses regards éthérés se fussent émoussés sur le calme de Marguerite:
— Rien, dit-elle. Et elle sortit à grands pas de l'appartement. Aussitôt que le bruit de ses pas se fut assourdi dans la profondeur du corridor, le rideau du lit s'ouvrit de nouveau, et Henri, l'oeil brillant, la respiration oppressée, la main tremblante, vint s'agenouiller devant Marguerite. Il était seulement vêtu de ses trousses et de sa cotte de mailles, de sorte qu'en le voyant ainsi affublé, Marguerite, tout en lui serrant la main de bon coeur, ne put s'empêcher d'éclater de rire.
— Ah! madame, ah! Marguerite, s'écria-t-il, comment m'acquitterai-je jamais envers vous?
Et il couvrait sa main de baisers, qui de la main montaient insensiblement au bras de la jeune femme.
— Sire, dit-elle en se reculant tout doucement, oubliez-vous qu'à cette heure une pauvre femme, à laquelle vous devez la vie, souffre et gémit pour vous? Madame de Sauve, ajouta-t-elle tout bas, vous a fait le sacrifice de sa jalousie en vous envoyant près de moi, et peut-être, après vous avoir fait le sacrifice de sa jalousie, vous fait-elle celui de sa vie, car, vous le savez mieux que personne, la colère de ma mère est terrible.
Henri frissonna, et, se relevant, fit un mouvement pour sortir.
— Oh! mais, dit Marguerite avec une admirable coquetterie, je réfléchis et me rassure. La clef vous a été donnée sans indication, et vous serez censé m'avoir accordé ce soir la préférence.
— Et je vous l'accorde, Marguerite; consentez-vous seulement à oublier…
— Plus bas, Sire, plus bas, répliqua la reine parodiant les paroles que dix minutes auparavant elle venait d'adresser à sa mère; on vous entend du cabinet, et comme je ne suis pas encore tout à fait libre, Sire, je vous prierai de parler moins haut.
— Oh! oh! dit Henri, moitié riant, moitié assombri, c'est vrai; j'oubliais que ce n'est probablement pas moi qui suis destiné à jouer la fin de cette scène intéressante. Ce cabinet…
— Entrons-y, Sire, dit Marguerite, car je veux avoir l'honneur de présenter à Votre Majesté un brave gentilhomme blessé pendant le massacre, en venant avertir jusque dans le Louvre Votre Majesté du danger qu'elle courait.
La reine s'avança vers la porte. Henri suivit sa femme. La porte s'ouvrit, et Henri demeura stupéfait en voyant un homme dans ce cabinet prédestiné aux surprises. Mais La Mole fut plus surpris encore en se trouvant inopinément en face du roi de Navarre. Il en résulta que Henri jeta un coup d'oeil ironique à Marguerite, qui le soutint à merveille.
— Sire, dit Marguerite, j'en suis réduite à craindre qu'on ne tue dans mon logis même ce gentilhomme, qui est dévoué au service de Votre Majesté, et que je mets sous sa protection.
— Sire, reprit alors le jeune homme, je suis le comte Lerac de la Mole, que Votre Majesté attendait, et qui vous avait été recommandé par ce pauvre M. de Téligny, qui a été tué à mes côtés.
— Ah! ah! fit Henri, en effet, monsieur, et la reine m'a remis sa lettre; mais n'aviez-vous pas aussi une lettre de M. le gouverneur du Languedoc?
— Oui, Sire, et recommandation de la remettre à Votre Majesté aussitôt mon arrivée.
— Pourquoi ne l'avez-vous pas fait?
— Sire, je me suis rendu au Louvre dans la soirée d'hier; mais Votre Majesté était tellement occupée, qu'elle n'a pu me recevoir.
— C'est vrai, dit le roi; mais vous eussiez pu, ce me semble, me faire passer cette lettre?
— J'avais ordre, de la part de M. d'Auriac, de ne la remettre qu'à Votre Majesté elle-même; car elle contenait, m'a-t-il assuré, un avis si important, qu'il n'osait le confier à un messager ordinaire.
— En effet, dit le roi en prenant et en lisant la lettre, c'était l'avis de quitter la cour et de me retirer en Béarn. M. d'Auriac était de mes bons amis, quoique catholique, et il est probable que, comme gouverneur de province, il avait vent de ce qui s'est passé. Ventre-saint-gris! monsieur, pourquoi ne pas m'avoir remis cette lettre il y a trois jours au lieu de ne me la remettre qu'aujourd'hui?
— Parce que, ainsi que j'ai eu l'honneur de le dire à Votre Majesté, quelque diligence que j'aie faite, je n'ai pu arriver qu'hier.
— C'est fâcheux, c'est fâcheux, murmura le roi; car à cette heure nous serions en sûreté, soit à La Rochelle, soit dans quelque bonne plaine, avec deux à trois mille chevaux autour de nous.
— Sire, ce qui est fait est fait, dit Marguerite à demi-voix, et, au lieu de perdre votre temps à récriminer sur le passé, il s'agit de tirer le meilleur parti possible de l'avenir.
— À ma place, dit Henri avec son regard interrogateur, vous auriez donc encore quelque espoir, madame?
— Oui, certes, et je regarderais le jeu engagé comme une partie en trois points, dont je n'ai perdu que la première manche.
— Ah! madame, dit tout bas Henri, si j'étais sûr que vous fussiez de moitié dans mon jeu…
— Si j'avais voulu passer du côté de vos adversaires, répondit Marguerite, il me semble que je n'eusse point attendu si tard.
— C'est juste, dit Henri, je suis un ingrat, et, comme vous dites, tout peut encore se réparer aujourd'hui.
— Hélas! Sire, répliqua La Mole, je souhaite à Votre Majesté toutes sortes de bonheurs; mais aujourd'hui nous n'avons plus M. l'amiral.
Henri se mit à sourire de ce sourire de paysan matois que l'on ne comprit à la cour que le jour où il fut roi de France.
— Mais, madame, reprit-il en regardant La Mole avec attention, ce gentilhomme ne peut demeurer chez vous sans vous gêner infiniment et sans être exposé à de fâcheuses surprises. Qu'en ferez-vous?
— Mais, Sire, dit Marguerite, ne pourrions-nous le faire sortir du Louvre? car en tous points je suis de votre avis.
— C'est difficile.
— Sire, M. de La Mole ne peut-il trouver un peu de place dans la maison de Votre Majesté?
— Hélas! madame, vous me traitez toujours comme si j'étais encore roi des huguenots et comme si j'avais encore un peuple. Vous savez bien que je suis à moitié converti et que je n'ai plus de peuple du tout.
Une autre que Marguerite se fût empressée de répondre sur-le-champ: _Il _est catholique. Mais la reine voulait se faire demander par Henri ce qu'elle désirait obtenir de lui. Quant à La Mole, voyant cette réserve de sa protectrice et ne sachant encore où poser le pied sur le terrain glissant d'une cour aussi dangereuse que l'était celle de France, il se tut également.
— Mais, reprit Henri, relisant la lettre apportée par La Mole, que me dit donc M. le gouverneur de Provence, que votre mère était catholique et que de là vient l'amitié qu'il vous porte?
— Et à moi, dit Marguerite, que me parliez-vous d'un voeu que vous avez fait, monsieur le comte, d'un changement de religion? Mes idées se brouillent à cet égard; aidez-moi donc, monsieur de la Mole. Ne s'agissait-il pas de quelque chose de semblable à ce que paraît désirer le roi?
— Hélas! oui; mais Votre Majesté a si froidement accueilli mes explications à cet égard, reprit La Mole, que je n'ai point osé…
— C'est que tout cela ne me regardait aucunement, monsieur. Expliquez au roi, expliquez.
— Eh bien, qu'est-ce que ce voeu? demanda le roi.
— Sire, dit La Mole, poursuivi par des assassins, sans armes, presque mourant de mes deux blessures, il m'a semblé voir l'ombre de ma mère me guidant vers le Louvre une croix à la main. Alors j'ai fait le voeu, si j'avais la vie sauve, d'adopter la religion de ma mère, à qui Dieu avait permis de sortir de son tombeau pour me servir de guide pendant cette horrible nuit. Dieu m'a conduit ici, Sire. Je m'y vois sous la double protection d'une fille de France et du roi de Navarre. Ma vie a été sauvée miraculeusement; je n'ai donc qu'à accomplir mon voeu, Sire. Je suis prêt à me faire catholique.
Henri fronça le sourcil. Le sceptique qu'il était comprenait bien l'abjuration par intérêt; mais il doutait fort de l'abjuration par la foi.
— Le roi ne veut pas se charger de mon protégé, pensa Marguerite.
La Mole cependant demeurait timide et gêné entre les deux volontés contraires. Il sentait bien, sans se l'expliquer, le ridicule de sa position. Ce fut encore Marguerite qui, avec sa délicatesse de femme, le tira de ce mauvais pas.
— Sire, dit-elle, nous oublions que le pauvre blessé a besoin de repos. Moi même je tombe de sommeil. Eh! tenez!
La Mole pâlissait en effet; mais c'étaient les dernières paroles de Marguerite qu'il avait entendues et interprétées qui le faisaient pâlir.
— Eh bien, madame, dit Henri, rien de plus simple; ne pouvons-nous laisser reposer M. de La Mole?
Le jeune homme adressa à Marguerite un regard suppliant et, malgré la présence des deux Majestés, se laissa aller sur un siège, brisé de douleur et de fatigue.
Marguerite comprit tout ce qu'il y avait d'amour dans ce regard et de désespoir dans cette faiblesse.
— Sire, dit-elle, il convient à Votre Majesté de faire à ce jeune gentilhomme, qui a risqué sa vie pour son roi, puisqu'il accourait ici pour vous annoncer la mort de l'amiral et de Téligny, lorsqu'il a été blessé; il convient, dis-je, à Votre Majesté de lui faire un honneur dont il sera reconnaissant toute sa vie.
— Et lequel, madame? dit Henri. Commandez, je suis prêt.
— M. de La Mole couchera cette nuit aux pieds de Votre Majesté, qui couchera, elle, sur ce lit de repos. Quant à moi, avec la permission de mon auguste époux, ajouta Marguerite en souriant, je vais appeler Gillonne et me remettre au lit; car, je vous le jure, Sire, je ne suis pas celle de nous trois qui ai le moins besoin de repos.
Henri avait de l'esprit, peut-être un peu trop même: ses amis et ses ennemis le lui reprochèrent plus tard. Mais il comprit que celle qui l'exilait de la couche conjugale en avait acquis le droit par l'indifférence même qu'il avait manifestée pour elle; d'ailleurs, Marguerite venait de se venger de cette indifférence en lui sauvant la vie. Il ne mit donc pas d'amour-propre dans sa réponse.
— Madame, dit-il, si M. de La Mole était en état de passer dans mon appartement, je lui offrirais mon propre lit.
— Oui, reprit Marguerite, mais votre appartement, à cette heure, ne vous peut protéger ni l'un ni l'autre, et la prudence veut que Votre Majesté demeure ici jusqu'à demain.
Et, sans attendre la réponse du roi, elle appela Gillonne, fit préparer les coussins pour le roi, et aux pieds du roi un lit pour La Mole, qui semblait si heureux et si satisfait de cet honneur, qu'on eût juré qu'il ne sentait plus ses blessures.
Quant à Marguerite, elle tira au roi une cérémonieuse révérence, et, rentrée dans sa chambre bien verrouillée de tous côtés, elle s'étendit dans son lit.
— Maintenant, se dit Marguerite à elle-même, il faut que demain M. de La Mole ait un protecteur au Louvre, et tel fait ce soir la sourde oreille qui demain se repentira.
Puis elle fit signe à Gillonne, qui attendait ses derniers ordres, de venir les recevoir. Gillonne s'approcha.
— Gillonne, lui dit-elle tout bas, il faut que demain, sous un prétexte quelconque, mon frère, le duc d'Alençon, ait envie de venir ici avant huit heures du matin.