La solitude
Notes:
[1] L'Homme du Nord et l'Homme du Midi, ou l'Influence du climat. 2e
édition, Genève, 1826.
[2] Elle avait trente ans moins que lui.
[3] Les deux premiers volumes parurent en 1784, les deux autres en
1786.
[4] L'empereur Joseph demandait un jour au baron de Grothaüs
intrépide voyageur hanovrien, quel pays il voulait encore visiter. Le
baron lui en nomma un grand nombre.—Et ensuite? dit l'empereur.—
Alors, répliqua le baron, je reviendrai dans le Hanovre planter mes
choux.—Ah! s'écria Joseph avec autant de douceur que de raison,
allez-vous-en donc de suite planter vos choux dans le Hanovre.
[5] Les savants et les philosophes parisiens firent plus pour Hume
qu'ils n'eussent fait pour un roi. «Lorsqu'il arriva à Paris, dit Sture,
tous les écrivains étaient impatients de le voir, parce que, disait-on,
c'était un homme d'un esprit infini. A peine avait-il posé un pied sur le
continent, que les premières coteries intriguaient pour l'attirer à elles.
Une élégante princesse parvint à s'emparer de l'homme merveilleux
pour le conduire dans le monde. On répandit de tous côtés des
invitations à un souper délicieux où se trouverait monsieur Ume. Il
parut enfin, cet Anglais sec et lourd qui ne prononçait pas un mot
quand rien ne l'intéressait. Rien ne fut négligé de ce qui pouvait
l'électriser. On ne parlait que de ses charmants ouvrages, que
personne ne pouvait lire, et du profond génie de messieurs les
Anglais. Mais tout fut inutile: l'ingrat resta froid et silencieux. Ceux qui
s'étaient assemblés autour de lui haussèrent les épaules et se
regardèrent l'un l'autre avec pitié. Le lendemain on se disait à
l'oreille: Ce monsieur Ume n'est qu'une bête; un plaisant repartit:
C'est qu'il a fourré tout son esprit dans ses livres.»
[6] Un célèbre professeur allemand disait souvent: Vita extra
academias non est vita. Il est incontestable que beaucoup de
professeurs ont des singularités qu'on ne retrouve dans aucune
classe de la société. Un prince d'Allemagne fit présent d'une
tabatière d'or à un professeur que l'on considérait comme un homme
très-distingué, et lui écrivit en même temps une lettre flatteuse. Le
professeur se fit peindre tenant la lettre d'une main, la tabatière de
l'autre, et envoya ce portrait au prince.
[7] Un professeur, dégagé des préjugés ordinaires de sa profession
M. Hissmann, de Gœttingue, a dit, dans son Essai sur la vie de
Leibnitz: «Les quatre murs d'un cabinet d'étude ne sont point les
limites du monde, et les livres ne renferment point tout ce que les
grands hommes ont pensé. Il y a une foule de remarques, de notions
précieuses, qui n'ont point été livrées à l'impression. Si l'on
commence son éducation dans la retraite par la lecture et la
réflexion, il faut la continuer et l'achever par les relations sociales, où
l'on apprend à connaître les hommes, leurs sentiments, leurs
erreurs, leur sagesse et leur folie.»
[8] Les fanatiques n'expliquent point les saintes Écritures comme tout
le monde, et parmi les nouvelles sectes qui peuplent la Suisse, les
anabaptistes se distinguent par leur système d'interprétation. Il est dit
dans l'Évangile: «Si nous ne devenons pas semblables à des
enfants, nous n'entrerons point dans le royaume des cieux.» Aussitôt
les bonnes gens se dépouillent de leurs vêtements, montent sur des
chevaux de bois et courent de côté et d'autre; leurs femmes et leurs
servantes, toutes nues aussi, courent de la même sorte. Puis tous
ces nouveaux chrétiens reviennent dans une parfaite innocence se
jeter pêle-mêle sur des bancs et sur des lits afin de ressembler en
tous points aux petits enfants.
[9] Puissent tous les hommes s'inculquer dans l'esprit cette maxime
que le professeur Hissmann de Gœttingue écrivait sur son lit de
mort: «Dieu n'engage aucun de ses enfants sur une voie qui tôt ou
tard ne le conduise au bonheur, et il n'arrache à un être sensible
aucun soupir qui ne finisse par se transformer en un cri de
reconnaissance!»
[10] J'éprouvais alors ce qu'un des bienfaiteurs de l'humanité, Fest a
si bien dit, dans son livre Sur les avantages des souffrances et des
contrariétés de la vie, livre excellent qui devrait être entre les mains
de tout malade et de tout affligé. «J'ai moi-même éprouvé, dit cet
écrivain, qu'un seul témoignage d'intérêt, une seule pensée sortie du
cœur de celui qui a souffert sa part des douleurs humaines, et qui a
lui-même reconnu le pouvoir des consolations qu'il nous offre, sont
plus efficaces qu'un discours étudié, des larmes de commande et
des phrases de considération dictées par la bienséance.
[11] Mon digne ami, Islen, a exprimé cette pensée en termes
touchants. «Il me paraît incontestable, dit-il, que si l'on savait bien
l'histoire de ceux qui se sont distingués par leur dignité de caractère
et leurs vertus, on en trouverait neuf sur dix qui devraient ces
qualités à leur mère. On ne reconnaît point assez, en général,
combien il importe à l'homme d'avoir une conduite pure et exempte
de blâme dans sa jeunesse. On n'est pas assez persuadé que la
plupart de ceux qui ont eu cet inestimable avantage en sont
redevables à leur mère, et que le bonheur et la perfection du genre
humain tiennent, en grande partie, à l'intelligence et à la vertu des
femmes.»
[12] «Mirum est, dit Pline le Jeune, ut animus agitatione motuque
corporis excitetur. Jam undique silvæ et solitudo, ipsumque illud
silentium, quod venationi datur, magna cogitationis incitamenta
sunt.»
[13] Les nobles commettent parfois, en fait de chronologie, de
singulières méprises. Une jeune femme, vive et animée, de souche
ancienne et parfaitement aristocratique, une femme dont on citait
partout l'élégance de manières, la toilette et l'esprit, racontait un jour
une anecdote. «En quelle année, lui dit un gentilhomme, le fait s'est il
passé?—En vérité, répondit-elle, je ne le sais point; je ne sais pas
même en quelle année nous vivons à présent.» On crut qu'elle
plaisantait, mais elle affirma qu'elle ignorait les choses telles que
celles-là, et s'en inquiétait fort peu; car elles ne pouvaient rien ajouter
aux agréments de la vie. On lui dit que l'on était alors en l'année
1781. «Vraiment, s'écria-t-elle, mais c'est une multitude d'années
effrayante. Voilà donc 1781 ans que le monde existe?» Le
gentilhomme, voulant continuer sa leçon, lui fit observer qu'on ne
comptait pas les années depuis la création du monde. La jeune
femme l'interrompit en lui disant qu'il se donnait une peine inutile,
que dans un instant elle aurait tout oublié; qu'elle avait eu maintes
fois, dans le cours de sa vie, l'occasion d'apprendre différentes
choses, mais que, reconnaissant qu'il ne pouvait en résulter pour elle
aucun plaisir, elle ne s'y était pas arrêtée; qu'elle s'inquiétait surtout
fort peu de la chronologie, et que sa fille ne l'apprendrait jamais.
[14] Grave a très-bien exprimé ce qu'on entend par ce mot d'humeur.
«On désigne par là, dit-il, tantôt cette disposition de l'esprit d'où il
résulte qu'un homme envisage tous les objets sous un aspect
singulier, et en éprouve une impression toute différente de celle qu'il
produit sur les autres hommes; tantôt cette disposition d'esprit qui le
porte à dire et à faire ouvertement tout ce que bon lui semble, tandis
que les autres sont retenus par l'opinion publique ou par leurs
habitudes. Certains hommes renferment leurs pensées en eux-
mêmes, et ne les expriment qu'autant qu'elles peuvent servir au but
qu'ils se proposent, ou qu'elles sont conformes au sentiment de ceux
avec qui ils s'entretiennent. L'homme qui a de l'humeur ouvre son
âme sans réserve et divulgue toute sa pensée: aussi est-ce par lui
surtout qu'on peut pénétrer dans la philosophie secrète du cœur
humain. Lorsque cette disposition d'esprit se manifeste chez des
hommes vulgaires, qui n'ont que des pensées communes et
insipides, elle est insupportable. Il faut que ces gens-là se
soumettent aux lois de la politesse et aux contraintes de l'habitude,
pour échapper à la haine et au dédain, de même qu'un corps
contrefait qui a besoin d'habit pour cacher sa difformité. Mais lorsque
l'humeur existe dans une tête forte, dans un cœur généreux qui
s'abandonne librement à ses propres inspirations, elle rend la société
de cet homme plus intéressante et plus instructive que s'il gardait le
masque des bienséances ordinaires, et si, pour ressembler
davantage aux autres hommes, il réprimait l'explosion de ses
pensées et de ses sentiments.»
[15] Islin était greffier du conseil. Pendant qu'il écrivait ses
Éphémérides, les conseillers de Bâle croyaient qu'il enregistrait tout
ce qu'ils disaient, de même qu'autrefois les conseillers de Zurich
s'imaginaient que l'immortel Gessner recueillait leurs paroles sur ses
tablettes, tandis qu'il esquissait la caricature de plusieurs d'entre eux.
[16] Mœser dictait à sa fille, en jouant avec elle, ces feuilles volantes
qui sont devenues ses vrais titres à l'estime de la postérité.
[17] Ce besoin se fait surtout remarquer en Italie, où, en dehors des
couvents, un grand nombre de personnes passent leur vie dans une
retraite philosophique, et manifestent assez librement leur opinion
sur tout ce qui les frappe dans le monde. Jagermann dit, dans ses
Lettres sur l'Italie: «Il y a des familles de gentilshommes, à Florence,
qui n'ont point quitté leur retraite depuis l'extinction de la maison de
Médicis. Ces hommes solitaires se dévouent, en silence, au culte
des muses, et acquièrent, par leurs lectures et leurs réflexions, de si
grandes connaissances, que c'est un vrai bonheur pour un prince
quand il peut découvrir un de ces esprits laborieux, et l'attirer à son
service. De ces habitudes de retraite provient le penchant à la satire,
que l'on observe si souvent en Italie. Des hommes mécontents de
leurs semblables, et occupés à méditer en silence, sont portés, par
leur humeur hypocondriaque, à critiquer les actions des autres. Voilà
pourquoi les satires des Italiens sont assaisonnées d'un sel amer.
[18] La force des passions, a dit un philosophe qui connaissait le
cœur humain, peut seule contre-balancer en nous la force de la
paresse et de l'inertie, nous arracher au repos et à la stupidité vers
laquelle nous gravitons sans cesse, et nous douer enfin de cette
continuité d'attention à laquelle est attachée la supériorité du talent.
[19] Helvétius a dit: «L'homme de bon sens est un homme dans le
caractère duquel la paresse domine; il n'est point doué de cette
activité d'âme qui, dans les premiers postes, fait inventer aux grands
hommes de nouveaux ressorts pour mouvoir le monde, ou qui leur
fait semer dans le présent le germe des événements futurs.»
[20] Je puis citer les censeurs de plusieurs contrées d'Allemagne et
de Suisse, qui changent ou effacent de leur autorité magistrale tout
ce que leur esprit étroit ne comprend pas; qui n'accordent leur
imprimatur qu'à des sottises; qui, au lieu de décider si l'ouvrage
qu'on leur soumet renferme des principes contraires à la religion ou à
l'État, ce qui serait la seule raison d'en défendre la publication, ne
craignent pas d'y faire toutes les substitutions que leur suggèrent
leurs dogmes particuliers, leur morale, leur rhétorique et jusqu'à leur
méthode d'orthographe.
[21] Meiner a très-judicieusement remarqué que dans une république
où les agents du pouvoir n'ont point à leur disposition d'armée
permanente pour les soutenir, les gens qui veulent ameuter la
multitude aveugle contre la portion la moins nombreuse et la plus
éclairée de la société, sont beaucoup plus dangereux que dans les
gouvernements monarchiques, et, par conséquent, toute tentative de
rébellion doit paraître là plus coupable et plus digne de châtiment.
[22] Deux magistrats de Berne ont jugé ainsi, en 1758, mon livre sur
l'Orgueil national. Le premier, après l'avoir feuilleté, le jeta de côté,
en s'écriant avec colère: «Nous voulons de l'obéissance, et non de la
science!» Le second dit, après l'avoir vu presque en entier: «Ce
docteur Zimmermann est un homme inquiétant et dangereux; il faut
lui faire quitter la plume.»
[23] Un écrivain moderne français a dit: «Il n'est point d'être sensible
qui n'ait goûté dans la solitude les instants délicieux où l'homme,
écartant les prestiges du mensonge, rentre dans son propre cœur
pour y chercher les étincelles de la vérité. Quel plaisir, après avoir
été ballotté pendant quelque temps sur la mer de ce monde, de se
retirer sur un rocher paisible, pour y considérer en sûreté les
tempêtes et les naufrages qui s'y succèdent! Heureux celui qui peut
alors oublier un instant les vains préjugés dont son âme est remplie!
Les misères de l'humanité disparaissent à ses yeux, l'auguste vérité
remplit son cœur d'une joie pure. Ce n'est que dans ces instants et
dans ceux qui précèdent la mort que l'homme peut apprendre ce qu'il
est sur la terre, et ce que la terre est pour lui.»
[24] Un jeune Hanovrien était en proie, depuis plusieurs années, à
une profonde hypochondrie. Il souffrait d'une maladie de foie qui
menaçait de devenir mortelle. J'essayai en vain de le soulager, et
d'autres médecins ne réussirent pas mieux que moi. Un jour, ce
jeune homme vint me trouver, et me dit de lui prescrire tout ce qui me
paraîtrait convenable, qu'il suivrait, sans aucune restriction, mes
avis. Je lui conseillai de se rendre aux eaux de Pfeffersbad, dans le
canton des Grisons, et d'y vivre à la manière des habitants de ce
pays. Il partit aussitôt, et suivit pendant deux mois le régime le plus
sévère. Ce régime fit éclater sur son corps une éruption brûlante. Le
malade se trouva perclus de tous ses membres, et il ne pouvait se
mouvoir sans douleur. Mais, à peine cette crise fut-elle terminée, qu'il
recouvra la santé. Il se mit à parcourir les montagnes de la Suisse,
visita une partie de l'Italie, et s'en revint à Hanovre parfaitement gai
et dispos. En me racontant l'effet que les bains avaient produit sur
lui, il se servait d'une expression que je n'ai pu oublier: «Chaque pas
que je faisais, disait-il, me semblait trop court.»
[25] Vindonissa était une grande et forte ville romaine, qui servait de
boulevard aux empereurs contre les invasions des Germains. En l'an
287, l'empereur Chlore battit dans ce lieu ces hordes impétueuses,
que les forteresses du Rhin ne pouvaient arrêter. Au commencement
du quatrième siècle, Vindonissa fut prise et saccagée par les
Germains. Elle se releva de ce désastre et devint, sous les Francs, le
siége d'un évêché qui, en 579, fut transféré à Constance. Les
comtes de Windisch et d'Altenbourg, qui sont la tige de la maison de
Habsbourg, habitaient, au douzième siècle, sur les débris de cette
antique ville romaine. De toute cette grandeur impériale et féodale il
ne reste que des ruines,sur lesquelles s'élèvent deux villages et la
petite ville de Brugg.
[26] Lui-même a dit: «Tout le temps que j'ai vécu à Paris ne fut
employé qu'à chercher des ressources pour en vivre éloigné.»
[27] «A mesure, dit Brudon, que nous nous élevions au-dessus des
habitations des hommes, il nous semblait que tous les sentiments
bas et vulgaires nous abandonnaient; que près des régions éthérées
notre âme se dépouillait des passions terrestres, comme si elle eût
repris une partie de son immuable pureté.»
[28] Madame de Maintenon écrivait, de Versailles, à madame de
Quélus: «Nous menons ici une vie singulière; nous voudrions avoir
de l'esprit, de la galanterie, de l'invention, et tout cela nous manque
entièrement. On joue, on bâille, on ramasse quelques misères les
uns des autres, on se hait, on s'envie, on se caresse et on se
déchire.»
[29] «Moments précieux et si regrettés, dit Rousseau, ah!
recommencez pour moi votre aimable cours; coulez plus longtemps
dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes réellement
dans votre fugitive succession.»
[30] «Quand la passion est à son comble, dit Rousseau, elle voit son
objet parfait; elle en fait alors son idole, elle le place dans le ciel; et,
comme l'enthousiasme de la dévotion embrasse le langage de
l'amour, l'enthousiasme de l'amour emprunte aussi le langage de la
dévotion. Il ne voit plus que le paradis, les anges, les vertus des
saints, les délices du séjour céleste.»
[31] Personne n'a pu voir sans émotion les bords enchanteurs du lac
de Genève, les grandes vallées, les villes riantes qui l'entourent, les
cimes imposantes qui le dominent. Personne n'a pu détourner ses
yeux de ce magnifique spectacle sans éprouver un regret profond,
pareil à celui qui saisit le cœur quand il faut quitter un ami que l'on
n'espère plus revoir.
[32] Cicéron a dit: «Multa præclare Dionysius Phalereus in illo exsilio
scripsit, non in usum aliquem suum quo erat orbatus, sed animi
cultus ille erat ci quasi quidam humanitatis cibus.»