La terre du bout du monde
Première partie - La mystérieuse Terre du Sud
Première partie
La mystérieuse Terre du Sud
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1
Cornouailles, juin 1768
Jonathan Cadwallader, comte de Kernow, se retint de bâiller, masquant son impatience. On avait fini de déjeuner depuis longtemps, mais oncle Josiah paraissait résolu à passer le reste de l’après-midi à parler. Pourtant le soleil brillait et, surtout, Susan attendait le jeune homme, qui brûlait de la rejoindre.
— Cesse de t’agiter de cette façon, le réprimanda sa mère en lâchant un soupir excédé.
— Laisse-le tranquille, Clarissa, tonna Josiah Wimbourne. On n’est pas sage quand on a dix-sept ans. Et je suis prêt à parier qu’il aimerait aller prendre l’air plutôt que d’écouter un vieux fossile comme moi lui exposer les avantages que la Grande-Bretagne a tirés de sa victoire lors de la guerre de Sept Ans.
— À dix-sept ans, mon cher frère, on est en âge de bien se tenir, rétorqua lady Cadwallader.
Pour souligner son irritation, elle déploya son éventail en dentelle d’un geste brusque.
— Si son père était encore de ce monde, il serait consterné. Jonathan n’a pas tiré la moindre leçon du séjour qu’il a effectué à Londres avec vous.
L’adolescent, dont le regard croisa celui de Josiah, réprima un large sourire. Tous deux savaient à quoi s’en tenir mais, pour détourner l’attention de sa mère, Jonathan invita son aîné à poursuivre.
— Quels avantages, mon oncle ?
Les yeux de ce dernier étincelèrent. Il se gratta la tête. Sa perruque ébouriffée se retrouva juchée de guingois sur l’une de ses oreilles. Josiah Wimbourne était un homme sincère et direct, qui ne mâchait pas ses mots, haïssait les imbéciles et se souciait fort peu de son apparence. À près de quarante-cinq ans, il demeurait un célibataire endurci. Non qu’il n’aimât pas les femmes, avait-il maintes fois répété à sa sœur exaspérée, mais il ne les comprenait pas. Aussi leur préférait-il la compagnie plus paisible des livres et des savants.
— À l’inverse des conflits précédents, il s’agissait d’une guerre mondiale. On s’est certes battu en Europe, mais également en Amérique, en Inde et dans les Caraïbes. La victoire de la Grande-Bretagne signifie que, en matière stratégique, la balance penche désormais en sa faveur.
Jonathan détailla d’un œil attendri la tenue de son oncle, cette vieille redingote élimée tendue à craquer sur sa bedaine et descendant presque jusqu’à ses robustes mollets.
— Je sais que la France a perdu la plupart de ses possessions en Amérique du Nord, ainsi qu’en Inde. Mais qu’en est-il de l’Espagne ?
— Sur mer, nous avons établi une incontestable supériorité face à nos anciens ennemis, lança gaiement Josiah.
Il croisa les mains dans son dos en se gonflant le ventre.
— Notre triomphe est tel que nous pouvons à présent reporter notre attention vers le Pacifique et les territoires sur lesquels l’Espagne prétend mettre la main.
Il se balançait d’avant en arrière, les yeux brillants d’enthousiasme, la perruque maintenant prête à lui dégringoler sur le front.
— Les grandes terres australes, les richesses de l’Inde et les mers du Sud attirent comme des aimants les explorateurs, les flibustiers et, plus largement, tous les hommes en quête de gloire. Nous vivons une époque exaltante, mon garçon.
Jonathan venait à peine de fêter ses dix-sept ans, mais il rêvait depuis toujours de connaître le monde, un monde alors en perpétuelle expansion : c’était le temps des inventions et des grandes découvertes. Il avait beau n’avoir connu durant ces quatre dernières années que la froideur lugubre d’une école londonienne, il était un véritable enfant des Cornouailles. De cette région où il avait grandi, il tenait sa passion pour la mer et le désir ardent de grimper un jour à bord d’un voilier pour découvrir ce qui se trouvait par-delà l’horizon. Il enviait les boucaniers évoqués par son oncle, et aspirait à se joindre à eux.
La légende de cette Terra Australis Incognita, de même que les rumeurs circulant au sujet d’un continent encore largement inexploré où dormaient, disait-on, de fabuleux trésors… Tout, depuis l’expédition de Marco Polo, contribuait à aiguiser l’appétit des aventuriers en herbe. Le Portugal, la Hollande, l’Espagne, la France et l’Angleterre s’étaient élancés sur les flots pour tenter de bâtir des empires politiques ou commerciaux, pour y chercher fortune. Mais c’était les Espagnols et les Hollandais qui avaient établi l’existence du fameux continent austral.
— Si l’on en croit les témoignages de ceux qui ont navigué le long de ses côtes occidentales, fit l’adolescent, l’endroit n’est pas très accueillant.
— Et ce n’est pas le malheureux équipage anglais du Tryall qui les aurait contredits. Ce navire s’est échoué sur un récif au large des îles Montebello en 1622. Il a ensuite fallu plus de soixante ans avant que William Dampier pose à son tour le pied en Nouvelle-Hollande et survive assez longtemps pour coucher par écrit le récit de son entreprise.
Jonathan sourit.
— Il n’a pas semblé ébloui lui non plus. Mais pourquoi diable suis-je persuadé qu’il y a là-bas mille et une péripéties à vivre ?
Ignorant le regard de reproche que lui jetait sa sœur, Josiah alluma lentement sa pipe en terre. Son visage rougeaud rayonnait. Rien ne lui procurait plus de plaisir que ces discussions à bâtons rompus avec son neveu adoré.
— Les géographes et les savants expliquent que la Nouvelle-Hollande se situe sous les mêmes latitudes que d’autres régions réputées pour leur fertilité et les ressources minérales de leur sous-sol. Il n’y a donc aucune raison pour qu’elle fasse exception. Les marins n’en ont vu qu’une infime portion, puisqu’on dit que c’est une terre immense. Il se peut que ses rivages ne lui rendent pas justice.
— Mais la Compagnie hollandaise des Indes orientales n’a pas souhaité y fonder de colonie, lui rappela l’adolescent. Malgré les conseils de Jean Purry.
Josiah tira sur sa pipe jusqu’à ce que de grosses bouffées s’élèvent, sans se soucier de Clarissa, qui agitait frénétiquement son éventail.
— Purry n’était pas un explorateur, dit-il. Il a émis ses recommandations après avoir minutieusement étudié la géographie et le climat de cette partie du monde. D’autre part, la Compagnie hollandaise des Indes orientales avait déjà colonisé l’Afrique du Sud, qui représente une étape importante sur la route commerciale menant à Batavia et à l’Indonésie.
Jonathan se leva de sa chaise et tira d’un coup sec sur son gilet brodé. Il se voyait déjà en plein océan.
— J’aimerais pouvoir explorer les mers australes.
— Tu as des responsabilités ici, lui assena sa mère, la mine impérieuse.
Des taches de couleur étaient apparues sur son visage poudré, qui ne devaient rien à son art consommé du maquillage ni à la chaleur du feu dans la cheminée.
— Tu possèdes un titre, Jonathan, titre auquel sont attachés des devoirs. Et ne compte pas sur moi pour supporter plus longtemps le fardeau que représente l’entretien de notre propriété.
L’argument n’était pas neuf, mais il ne pesait pas bien lourd : Braddock était un régisseur hors pair qui, épaulé par de nombreux collaborateurs, gérait admirablement le domaine. Quant à Clarissa elle-même, en dépit de sa silhouette gracile et de ses traits délicats, elle tenait d’une main de fer les rênes de la maison.
— Mère, intervint calmement le jeune homme, ne pensez-vous pas que j’aurais tout intérêt à découvrir le monde ?
Il consulta sa montre de gousset. Susan devait se demander où il était passé.
— Les voyages, comme l’éducation, forment la jeunesse. À l’avenir, je n’en serai que plus compétent à la tête de notre propriété.
Le nez aristocratique de Clarissa parut se resserrer. Lorsqu’elle tourna ses prunelles pâles vers son fils, elles avaient perdu toute chaleur.
— Ton séjour à Londres devrait t’avoir amplement suffi, lâcha-t-elle après un silence. Hélas, tu ne me sembles pas encore assez sensé pour prendre la pleine mesure des contraintes inhérentes à ta naissance et à ton rang.
Sa poitrine se soulevait et retombait avec force sous ses bouillons de dentelle ; elle fulminait.
— Tu ne comprends pas davantage à quel point il est inconvenant de frayer avec des gens qui nous sont inférieurs.
Jonathan rougit violemment. L’amour qu’il portait à Susan Penhalligan était entre sa mère et lui une autre source de querelle, et Clarissa sur ce point se montrait inflexible. Il s’apprêtait à lui répondre quand son oncle intervint.
— Ma chère sœur, gronda-t-il, vous êtes trop dure. Ce garçon a l’âge des erreurs de jeunesse. Son inclination pour les filles de pêcheur finira bien par lui passer.
Ayant avisé la moue dédaigneuse de Clarissa, il s’empressa d’enchaîner.
— Quoi qu’il en soit, si vous lui permettiez de s’échapper quelque temps, votre domaine n’en pâtirait nullement.
L’intérêt de l’adolescent était piqué. Il avait deviné dès son arrivée qu’en leur rendant cette visite impromptue Josiah avait une idée derrière la tête.
Clarissa pinça les lèvres en haussant les sourcils sous sa perruque savamment arrangée.
— S’échapper ? Pourquoi diantre aurait-il besoin de s’échapper ?
Son frère agita nerveusement les pieds, s’éclaircit la voix et osa fixer une fois encore son interlocutrice dans les yeux.
— Ma chère, commença-t-il, j’ai un projet à vous soumettre : je n’ai certes pas les moyens d’offrir à Jonathan l’exaltation d’un voyage en quête de l’insaisissable Terra Australis, mais je peux lui promettre une expérience inoubliable.
Le jeune homme se raidit. Déjà, son imagination l’emportait loin de ce salon suffocant et de la perpétuelle fureur de sa mère.
— En voilà des mystères, cracha celle-ci.
— À titre d’astronome distingué et membre de la Royal Society, on m’a proposé de partir pour Tahiti. L’expédition a pour but d’établir des relevés lors d’un transit de Vénus. J’aimerais que mon neveu m’accompagne.
Jonathan en eut le souffle coupé. Tahiti ! L’occasion pour lui de naviguer sur des mers sans limites, d’oublier les mille et une contraintes de la vie en Angleterre. Tous ses rêves se réaliseraient enfin. Il observa le visage de Clarissa, priant pour qu’elle accepte.
— S’agit-il d’un voyage éducatif ?
— Assurément.
Josiah évita néanmoins d’affronter le regard de sa sœur.
— Comporte-t-il des dangers ?
La tension devenait presque insoutenable, au point que Jonathan dut se jucher sur un appui de fenêtre pour venir à bout des tremblements qui agitaient ses membres. Josiah poursuivait son exposé. Clarissa n’évaluait sans doute pas l’importance du passage de Vénus entre la terre et le soleil mais, si un homme était capable de la convaincre de laisser partir l’adolescent, c’était bien lui.
— Je suis certain, dit-il, que vous souhaitez voir s’épanouir votre enfant. Et puis je suis son oncle, et son tuteur : comptez sur moi pour veiller à ce qu’il ne lui arrive rien de fâcheux.
Il tapota, pour la vider, sa pipe au-dessus de l’âtre.
— Vous m’avez autorisé à prendre en charge sa formation et à m’occuper de lui depuis de nombreuses années. Permettez-moi de continuer encore un peu. Je vous le ramènerai en pleine forme et prêt à endosser les responsabilités qui lui incombent.
Jonathan lisait presque dans les pensées de sa mère. Veuve très tôt, elle avait décrété qu’élever seule un fils était au-dessus de ses forces. Elle l’avait donc confié à des nurses, jusqu’à ce qu’il soit assez grand pour rejoindre Josiah à Londres. Elle se sentait aujourd’hui si redevable envers son frère qu’elle avait du mal à lui refuser quoi que ce fût. Elle songeait en outre à l’amour malencontreux que Jonathan nourrissait pour Susan Penhalligan. Autant dire que Clarissa se trouvait tiraillée entre sa volonté de laisser au plus vite la tête de la propriété à l’adolescent, et l’espoir que le temps, comme la distance, mettrait un terme à une idylle qu’elle désapprouvait.
Elle croisa le regard de Jonathan, assis à l’autre bout de la pièce. Elle avait offert un héritier au comte, estimant avoir rempli son devoir. Elle n’aimait pas son fils : il ne représentait pour elle que la perpétuation d’un titre et d’une lignée.
Elle préleva une friandise sur un plateau d’argent posé sur la table à côté d’elle. Avec toute la délicatesse d’une dame de la haute société, elle en grignota les extrémités avant de se tamponner les lèvres avec une serviette.
— Je conçois les bénéfices d’un tel périple, reprit-elle à l’adresse de Josiah, mais les dépenses qu’il risque d’entraîner…
On avait découvert à sa mort que son époux était criblé de dettes de jeu ; la maison commençait tout juste à s’en relever.
— C’est moi qui prendrai en charge l’ensemble des frais, déclara son frère. Nous avons donc votre accord ?
Jonathan se leva. Son sang battait dans ses oreilles. Il se tourna vers sa mère. Elle piocha une autre sucrerie, qu’elle mangea du bout des dents, comme la précédente. Bouillant d’impatience, le garçon manqua se précipiter sur elle pour la lui arracher des mains. Clarissa, qui avait parfaitement compris qu’elle tenait le rôle principal dans cette saynète, s’ingéniait à faire languir ses deux partenaires le plus longtemps possible.
Après avoir avalé la dernière bouchée, elle acquiesça de la tête.
— Mais, à son retour, il lui faudra diriger la propriété et trouver une épouse digne de son rang, qui apportera avec elle une dot conséquente.
Le message était on ne peut plus clair, mais le jeune homme s’abstint de mordre à l’hameçon. Il serait temps de livrer cette bataille lorsqu’il rentrerait de son aventure tahitienne. Susan était son unique amour, rien de ce que pourrait dire ou entreprendre Clarissa n’y changerait quoi que ce fût.
— Marché conclu ! triompha Josiah, qui serra à l’étouffer son neveu dans ses bras.
Celui-ci jeta un coup d’œil en direction de sa mère. Elle semblait absorbée tout entière dans la dégustation de ses friandises.
— Quand partons-nous ? interrogea-t-il, hors d’haleine.
— Aussitôt que la Royal Society aura nommé le chef de notre expédition. Mais nous devons gagner Londres dès demain pour y achever nos préparatifs. Nous avons du pain sur la planche.
Josiah relâcha son étreinte et recula d’un pas, considérant l’adolescent d’un air à la fois interrogateur et bienveillant.
— Va, mon garçon, dit-il doucement. Nous parlerons ce soir.
— Les hommes comme lui n’épousent pas les filles comme toi, et tu es sotte d’imaginer qu’il pourrait en être autrement.
Susan Penhalligan quitta l’abrupte ruelle pavée pour entamer la longue ascension qui, depuis le village de Mousehole, la mènerait parmi les hautes herbes jusqu’au sommet des falaises. Les mots de sa mère tintaient à ses oreilles et, bien qu’elle essayât de les ignorer, ils refusaient de la laisser en paix.
— Elle ne comprend pas, souffla-t-elle en gravissant la portion la plus escarpée du chemin. Personne ne comprend. Mais un jour viendra où nous leur prouverons qu’ils avaient tous tort.
Parvenue au sommet, elle s’immobilisa. Le vent lui fouettait le visage et balayait ses cheveux, chiffonnait sa jupe. Peu à peu, elle reprenait haleine. Elle était presque arrivée, et Jonathan devait l’attendre. Elle aspira joyeusement une goulée de bon air chargé de sel. La puanteur du poisson ne montait pas jusqu’ici. Ici, l’atmosphère était pure et fraîche. Susan ne se lassait jamais de fuir la petite chaumière ou les quais encombrés pour venir se ressourcer là-haut, pour y jouir du silence et de la majesté du paysage qui se déployait devant elle.
On distinguait Mousehole tout en bas, grappe de maisonnettes minuscules serrées les unes contre les autres au pied de la falaise, protégées des flots par un quai de pierre et une plage étroite. Les bateaux de pêche ballottaient à l’ancre dans les eaux peu profondes du port, les filets séchaient, les piles de casiers à homards étaient prêtes pour le lundi matin. Le dimanche, le fumoir demeurait désert, personne ne s’affairait autour des tonneaux de harengs. Mais, dès le lendemain, le quai résonnerait à nouveau des cris des pêcheurs.
Susan serra plus étroitement son vieux châle autour de ses épaules, puis en fourra les pointes dans sa ceinture. Elle se remit en route, pieds nus. Son corsage était un peu étriqué, sa jupe atteignait à peine ses chevilles, mais c’étaient là ses habits du dimanche, qu’elle lavait et reprisait avec un soin maniaque. L’argent manquait en permanence. Elle devrait attendre pour obtenir de nouveaux vêtements même si, à seize ans, elle avait poussé si vite que sa garde-robe entière était à renouveler. Mais qu’importait. Aujourd’hui, rien d’autre ne comptait que son rendez-vous avec Jonathan.
Ils avaient fait de la grotte leur cachette, où ils se retrouvaient depuis l’enfance. Elle s’ouvrait à la base des noires falaises, dissimulée derrière un amas de rocs. On ne pouvait l’atteindre qu’en descendant un périlleux raidillon – mais l’habitude du parcours donnait des ailes à la jeune fille.
Elle s’arrêta un moment pour épousseter sa tenue et remettre de l’ordre dans ses cheveux. Nulle part elle ne vit le cheval de Jonathan. Elle était donc la première. Elle se fraya un chemin entre les rocs et les flaques, contournant les secondes, escaladant les premiers. Enfin, elle pénétra dans la fraîche obscurité de la grotte. La mer était basse et ne commencerait à remonter que dans une heure. Il n’y avait rien à craindre.
La caverne, dont le plafond s’élevait aussi haut que celui d’une église, s’enfonçait dans les entrailles de la falaise. Ses parois robustes, couvertes de lichen, se teintaient ici ou là de l’ocre et du rouge foncé des minéraux qu’on extrayait près de Newlyn et de Mousehole. Après avoir allumé la bougie qu’elle avait apportée avec elle, Susan la planta dans un petit amas de cire, sur une saillie toute proche. Puis elle s’installa pour attendre.
Le cœur battant, Jonathan entrava sa monture avant de dévaler le sentier qui menait à la grotte. Elle était là. Sa silhouette gracile se découpait contre les ténèbres. Ses cheveux blonds, encadrant un visage en forme de cœur, cascadaient sur ses épaules pour presque atteindre sa taille de guêpe. Elle était magnifique.
— J’ai bien cru ne jamais parvenir à m’échapper, dit-il d’une voix haletante. Mais j’ai tellement de choses à te raconter que je me demande par quoi commencer.
— Dans ce cas, tu pourrais peut-être patienter encore un peu, murmura-t-elle en lui souriant. Tu ne m’as même pas embrassée.
Il saisit les mains de Susan et plongea son regard dans ses yeux, qui renfermaient toutes les humeurs de la mer. Du vert le plus profond au bleu le plus limpide, ils lui parlaient mieux qu’aucun mot n’aurait su le faire. Il l’attira à lui jusqu’à sentir le cœur de l’adolescente battre contre ses côtes et, quand elle leva la tête vers lui, il happa ses lèvres en un baiser dont il souhaitait qu’il prouvât à la jeune femme toute la puissance de son amour.
Lorsqu’ils finirent par s’écarter l’un de l’autre pour reprendre leur souffle, ils se dévisagèrent, émerveillés, osant à peine croire à la force de leurs sentiments.
— Personne n’a le droit de dire que nous ne sommes pas faits pour être ensemble, dit doucement Jonathan.
Susan pressa sa joue contre la paume de son compagnon pendant qu’il lui caressait le visage.
— Les gens ne comprennent rien.
Ses yeux virèrent au bleu foncé mais, déjà, elle lui décochait un grand sourire laissant apparaître une délicieuse fossette.
— Ne les laissons pas nous gâcher la journée. Arrêtons de penser à eux.
Elle passa les doigts dans les cheveux bruns du garçon.
— Embrasse-moi encore, Jon.
Il s’exécuta avec fièvre. Il brûlait de la posséder tout entière, mais il refusait de céder à ses pulsions. Susan n’était pas une catin de bas étage. Susan était la femme qu’il espérait épouser un jour. Ils vivaient un amour parfait et, pour qu’il le reste, ils devaient obtenir le consentement de leurs parents. Mais il leur faudrait d’abord combattre les préjugés mesquins et convaincre le monde entier qu’ils étaient destinés l’un à l’autre.
Assise près de lui sur le rocher plat à l’entrée de la grotte, Susan écoutait Jonathan évoquer sa future expédition à Tahiti. Elle n’en avait jamais entendu parler, mais elle comprit que l’île se situait à l’autre bout de la terre, et que le voyage serait long – des dangers y guetteraient l’adolescent, la mort même l’y attendait peut-être. Observant son visage illuminé par l’allégresse, elle sut aussi que, en dépit des sentiments qu’il lui portait, il ne resterait à ses côtés qu’après avoir vécu son content d’aventures. Mais l’existence ici, en Cornouailles, lui semblerait bien terne au retour d’un tel périple. Elle craignit soudain de le perdre.
Peut-être devina-t-il son tourment, car il l’étreignit et l’embrassa.
— Je reviendrai pour toi, Susan, chuchota-t-il. Je te le promets.
Elle se blottit contre lui. Elle ne demandait qu’à le croire. Elle le savait sincère, mais qu’en serait-il de cette sincérité une fois qu’il aurait goûté aux frissons qu’il appelait de ses vœux depuis toujours ? Elle s’écarta un peu pour l’examiner. Comme il était beau, avec ses cheveux noirs et son regard bleu marine, en dépit de la petite tache de vin en forme de goutte qui rougissait sa tempe. Il lui avait naguère expliqué que, à chaque génération, l’un des membres de la famille Cadwallader arborait cette marque de naissance ici ou là sur son corps. Susan y voyait un joyau précieux, sur lequel elle déposa un baiser.
Le fixant intensément, elle se rappela le petit garçon qui s’était jadis rendu dans sa chaumière en compagnie d’une bonne pour jouer avec elle au milieu des filets de pêche et des casiers à homards. Elle revoyait l’enfant, alors âgé de onze ans, se débarrassant de ses vêtements guindés pour rejoindre les villageois parmi les flots, lorsque les grands bancs de sardines se rapprochaient du rivage. Elle se souvenait également de ce matin, un an plus tôt, où ils avaient pris conscience qu’ils étaient devenus plus que des amis, et que la tendresse qui les liait jusque-là s’était muée en un sentiment bien plus puissant.
— Quand pars-tu ?
— Je dois regagner Londres demain.
Il passa son bras autour de la taille de Susan.
— Nous avons des préparatifs à effectuer.
Il lui saisit le menton entre le pouce et l’index pour l’obliger à le regarder.
— Mais, puisque je t’ai appris à lire et à écrire, nous pourrons communiquer. Au moins jusqu’à ce que j’embarque.
Elle approuva d’un hochement de tête. Les mots lui manquaient. Certes, elle écrivait et elle lisait, mais elle était encore malhabile, et leur correspondance ne constituerait qu’une piètre compensation à l’absence.
La marée montait. Les vagues déferlaient sur la plage et se brisaient contre les rochers. Le soleil, bas à l’horizon, jetait sur l’eau comme sur la pierre des lueurs d’or. Il était temps pour les deux adolescents de quitter la grotte et de renouer avec leurs vies respectives. Jonathan sauta en selle et tendit le bras vers Susan.
— Grimpe.
Posant le pied sur sa botte poussiéreuse, une main dans la sienne, elle se laissa hisser par le jeune homme. Elle se cramponna à sa taille en retenant ses larmes. Elle conserverait à jamais le souvenir de ces instants.
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