La Tosca: Drame en cinq actes
Gennarino
=Ils entrent par la droite, sur les chants très étouffés qui s’interrompent et reprennent par intervalles pendant la scène.=
SCARPIA, =après être entré, en silence, et avoir jeté un coup d’oeil, à mi-voix.=—Gardez toutes les portes! Visitez l’église et faites votre besogne, sans trop éveiller l’attention. =(Quatre agents remontent lentement et disparaissent par les deux côtés du fond. Au sacristain qui descend et le reconnaissant salue jusqu’à terre.)= Viens ça, bonhomme. Tu es le sacristain?
EUSÈBE, =tremblant.=—Oui, Excellence.
SCARPIA.—Un criminel, évadé du château Saint-Ange, a passé la nuit dans cette église; il peut y être encore.
EUSÈBE, =tremblant.=—Ah! mon Dieu! Ici!
SCARPIA.—Où est la chapelle des Angelotti?
EUSÈBE.—De ce côté, Excellence. La voici.
SCARPIA, =à Schiarrone.=—Voyez… =(Schiarrone et un agent entrent dans la chapelle. Murmures de prières au fond. Schiarrone reparaît.)= Eh bien?…
SCHIARRONE.—Personne, Excellence. La chapelle est vide.
SCARPIA.—Trop tard. L’homme s’est enfui au coup de canon. Aucune trace de son passage?
SCHIARRONE, =montrant dans les mains de l’autre agent les objets désignés.=—Pardon, Excellence. Divers objets de toilette. Un miroir, des ciseaux, des rasoirs… et des cheveux à terre.
SCARPIA.—Est-ce tout?
SCHIARRONE.—Oui, Excellence. =(L’autre agent reparaît avec un éventail.)= Oh! non… Un éventail.
SCARPIA.—Donnez. Ceci faisait partie de la toilette. =(Il ouvre l’éventail.)= Une couronne de marquise. C’est bien cela… l’éventail de l’Attavanti qu’il aura oublié dans sa hâte, ou jugé superflu… Rien autre de tel?… Aucun ajustement de femme?
SCHIARRONE.—Aucun, Excellence.
SCARPIA.—C’est donc bien sous ce déguisement qu’il s’est enfui. Mais où?… Qui peut lui venir en aide?… =(A Eusèbe.)= Bonhomme! Tu n’as rien remarqué de particulier autour de cette chapelle?
EUSÈBE.—Rien, Excellence… Ni avant, ni après l’ouverture des portes.
SCARPIA.—Ah! tu as fermé l’église?
EUSÈBE.—Comme à l’ordinaire.
SCARPIA.—A clefs, bien entendu?
EUSÈBE.—Sauf cette porte, quelqu’un restant à l’intérieur.
SCARPIA..—Et qui donc?
EUSÈBE.—Le peintre qui travaille à ce tableau.
SCARPIA,—Et ce peintre s’appelle?
EUSÈBE.—Cavaradossi.
SCARPIA.—Allons donc!… Nous brûlons… Ah! le chevalier Cavaradossi!… Un libéral, comme monsieur son père… =(En ce moment Gennarino, qui, depuis son retour, a tout rangé sur l’échafaudage, traverse avec le panier pour sortir.)= Que porte cet enfant?…
GENNARINO.—Excellence, c’est le panier où je mets tous les jours le goûter de mon maître.
SCARPIA.—Il est vide.
GENNARINO.—Comme Votre Excellence peut voir.
SCARPIA.—Ton maître fait si grand honneur à tes provisions?
GENNARINO.—Oh! Jamais, Excellence… C’est bien la première fois. Le vin, c’est toujours père Eusèbe qui le boit.
EUSÈBE, =protestant.=—Si l’on peut!…
SCARPIA.—Silence. =(Il fait signe au petit de s’éloigner.)= Cela suffit et me paraît fort clair!… =(A Eusèbe.)= Le chevalier était ici à ton retour?
EUSÈBE.—Oui, Excellence, il part à l’instant!
SCARPIA.—Tu l’as vu seul?
EUSÈBE.—Comme toujours, quand il travaille, sauf visites de certaine dame.
SCARPIA.—La Tosca?
EUSÈBE.—Et, sans doute, elle est venue tantôt, si j’en crois ces fleurs qui n’étaient pas là à mon départ.
SCARPIA.—Oui, la Tosca est fidèle à l’Eglise et au roi. Ce n’est pas elle qui trahirait!… Toutefois, nous la surveillerons. =(Les agents reparaissent. Prélude des orgues qui ne cesse plus.)= Eh bien, Calometti?
L’AGENT.—Rien, Excellence.
SCARPIA.—Aucune personne suspecte?
L’AGENT.—Aucune.
SCARPIA.—Nous l’avons manqué de quelques minutes!… C’est assez, pour l’instant!… Messieurs, allons rendre grâce au dieu des armées qui nous a donné la victoire!… Et prions la sainte Madone… =(Il se courbe devant elle.)= de bénir nos efforts dans cette autre guerre que nous faisons à l’impiété!…
=Il met un genou à terre. Tous font comme lui. Le chant des orgues éclate avec toutes les voix chantant le Te Deum.=