La vie devant soi

Emile Ajar / Romain Gary · Chapitre 2 sur 3

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La vie devant soi

Présentation

 

L’affaire Ajar

En 1915, Gary est en train d’accomplir un exploit de « champion du monde » tel que Nina sa mère de La Promesse de l’aube l’aurait applaudi : deux livres vont sortir en même temps, l’un signé Gary, Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, l’autre signé Émile Ajar, La Vie devant soi. Il parfait l’invention d’un écrivain sans visage. Il écrit dans deux styles, deux tons et sur deux sujets assez différents pour que leur auteur commun ne puisse pas être soupçonné. Et Clair de femme qui paraîtra l’année suivante, signé Gary, est déjà en chantier. Dans les médias, l’affaire Ajar bat son plein. Pour la comprendre il faut revenir un peu en arrière.

Début 1974, un manuscrit intitulé Gros-Câlin et signé Émile Ajar arriva au courrier du matin chez Gallimard. Posté au Brésil, il était accompagné d’une lettre signée Pierre Michaut, industriel français. Celui-ci, dans la plus pure tradition romanesque française héritée du XVIIIe siècle, expliquait que ce manuscrit lui avait été confié par un homme, Français d’Algérie, ami d’Albert Camus, un médecin poursuivi par la justice française pour avoir, semblait-il, pratiqué des avortements clandestins et, de ce fait, en fuite et désirant garder l’anonymat.

Parmi les lecteurs, Christiane Baroche, écrivain elle-même et connue surtout pour ses recueils de nouvelles, se fit l’avocate enthousiaste du manuscrit. En face, Raymond Queneau flaira une supercherie littéraire et se douta que la signature Ajar cachait non pas un débutant mais un romancier très sûr de son métier. Après discussion, décision fut prise de publier le manuscrit, pas tout à fait chez Gallimard, mais aux éditions du Mercure de France dirigées par Simone Gallimard, au cas où il y aurait des développements médiatiques embarrassants. Le livre sortit à l’automne 1974. Le milieu littéraire bruit du pseudonyme et de l’incognito et multiplia hypothèses et rumeurs. Les critiques lancèrent des noms connus, mais pas celui de Gary. Michel Cournot, directeur littéraire au Mercure de France, journaliste en vue, critique de théâtre, cinéaste, romancier, touche-à-tout de talent ; Raymond Queneau, qui avait le goût de l’expérience et de la facétie ; Aragon, qui avait renoué avec sa jeunesse ; voire un collectif d’écrivains. Le mystère demeura. Seul Robert Gallimard, ami de Gary, sut et se tut jusqu’au bout.

Lorsque La Vie devant soi parut, en septembre 1975, le livre fut tout de suite salué comme un très grand roman. Gary pouvait se réjouir, la qualité de grand écrivain, que toute une part de la critique parisienne lui refusait sous son nom, lui était reconnue sous pseudonyme. Il avait réussi à la perfection son numéro de trapèze volant. Mais les questions recommencèrent, les hypothèses, les recherches. Dans un premier temps, il craignit d’être découvert car la confrontation entre les deux livres d’Ajar et les siens allait nécessairement le trahir, d’autant qu’il avait laissé des indices partout : La Vie devant soi est une sorte de réécriture de La Promesse de l’aube et, dans Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, Laura, sous prétexte qu’elle est brésilienne, parle couramment la langue ajar. Pour la critique de 1975, Ajar apportait « du sang neuf » à la littérature française, tandis que le livre de Gary confirmait le déclin non seulement sexuel, mais créatif de son auteur. Sous son nom, il restait prisonnier de « la gueule qu’on [lui] a [vait] faite », comme il l’écrira dans Vie et mort d’Émile Ajar. Mais il fut rapidement dépassé par le succès du livre d’Ajar dont on commençait à parler pour un prix littéraire.

Gary, qui avait mis dans ce pseudonyme l’espoir d’une autre existence littéraire absolument secrète, ne voulait pas renoncer à son anonymat. Il chercha un alibi indiscutable, un leurre. Et pensa alors tout simplement au fils de sa cousine Dinah, son petit-cousin qu’il appelait son neveu pour une question d’âge. Celui-ci qui vivait alors de petits métiers, était justement occupé à refaire plomberie et peintures dans la moitié de l’appartement de la rue du Bac que Jean avait occupée après leur séparation, d’abord seule puis un temps avec son nouveau mari, Dennis Berry, avant de s’installer un peu plus loin rue du Rac. Il proposa donc à Paul Pavlowitch d’intervenir, moyennant finance, pour donner un peu de consistance au pseudonyme et s’occuper de questions d’intendance : signature des contrats, entretiens téléphoniques rapides. Lui ayant donné une personnalité de voyou en délicatesse avec la justice, à la fois sauvage et misanthrope, réfugié en Suisse après son séjour brésilien, il pensait ainsi éloigner tout danger. L’incarnation n’était pas au programme. Malheureusement, si l’on peut dire, La Vie devant soi apparut sur la liste des livres retenus pour le prix Goncourt. Simone Gallimard, et Michel Cournot se firent de plus en plus pressants au téléphone. Et Ajar se fit homme, sous