La vie privée d'autrefois; Arts et métiers, modes, moeurs, usages des parisiens du XIIe au XVIIIe siècle. Les soins de toilette; Le savoir-vivre

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

La rareté des cheveux était devenue telle à la fin du règne de Louis XIV, qu’on fut obligé de fabriquer en crin les perruques communes. Jean-Paul Marana écrivait vers 1700: «Depuis que la perruque a été reçue, les têtes des morts et celles des femmes se vendent cher, étant la mode que les sépulcres et les femmes fournissent le plus bel ornement à la tête des hommes117.»

Les premières perruques se composèrent de quelques rangs de cheveux échelonnés autour d’une vaste calotte. On leur donna ensuite la forme exacte d’un bonnet, et c’est ainsi que fut créée la bonnette, dite aussi perruque d’abbé ou perruque ronde; l’abbé de la Rivière, favori de Gaston d’Orléans, fut, dit-on, le premier qui la porta.

Sous Louis XIV paraît enfin la royale ou l’in-folio, privilége de la haute société, crinière pleine de majesté, faite pour des statues plus que pour des vivants. La brigadière fut la coiffure habituelle des militaires, la moutonne bouclée ou bichonne celle des petites-maîtresses et des bambins. Les gens du Palais portaient la robin. La perruque, symbole de la monarchie, partage sa fortune, s’affaisse avec elle, et, vers la fin du règne, perd beaucoup de son prestige. De l’in-folio, on est tombé à la cavalière, à la financière, à l’espagnole, à la carrée, à la nouée, à la naturelle, etc., vestiges encore imposants d’une splendeur évanouie.

La décadence se précipite sous Louis XV. Les perruques deviennent plus basses et plus étroites; puis on les sépare en trois touffes, qui composent les cadenettes sur les côtés et la queue par derrière. Le dessin, d’ailleurs, varie à l’infini. On peut choisir entre les perruques de chasse, à nœuds, à deux queues, naissante, à la chancelière; à la Sartine, adoptée par ce magistrat; à la régence ou à bourse, portée par la valetaille.

L’Encyclopédie perruquière, que publia en 1757 l’avocat A. H. Marchand, contient une suite de quarante-cinq têtes, coiffées chacune d’une perruque de forme particulière, et distinguée par un nom spécial.

En voici la liste:

A l’ordinaire. A la Port-Mahon. A la rinoxerros. A l’adorable. A l’oiseau royal. A la cabriolet. A l’aile de pigeon. A la nouvelle mode. A l’impatient. A l’aventure. A la cavalière. A la paresseuse. A la singulière. Au chasseur. A l’indifférence. A la dragonne. A la comète. A la Tronchin. A la mousquetaire. A la légère. A la Choisy. A la gendarme. Au vieillard. A la Gentilly. A la parisienne. Au petit-maître. A la françoise. A l’italienne. A la plus tôt fait. Au favori. A la lunatique. A ravir. A l’éléphant. A l’antiquité. A l’économe. Au combattant. Au conquérant. A la jalousie. A la prudence. A la royale. A l’envieux. A la maître-d’hôtel. A la félicité. A l’inconstance. A la Beaumont.

On eut aussi l’idée de composer des perruques en laine, qui devinrent le monopole des matelots, et des perruques de fil de fer, mode économique qui permettait de laisser à ses enfants une coiffure à jamais héréditaire.

Nous voyons fleurir encore, sous Louis XVI, les perruques de palais, à oreilles, à la circonstance, brisée, à la grecque, en bonnet, à rosette, à cadogan ou catogan, gros nœud descendant sur la nuque; à la Panurge; à trois marteaux[118], qu’affectionnaient surtout les médecins et les apothicaires. Tout le monde alors portait perruque, depuis le vieillard le plus décrépit jusqu’à l’enfant à peine sevré; les nobles comme les roturiers, les bourgeois, les maîtres des métiers, les ouvriers. Le moindre laquais aurait eu honte de se montrer avec ses propres cheveux, et la condition des personnes se reconnaissait à la forme de leur perruque119.

[Illustration: PERRUQUES DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.

D’après l’Encyclopédie méthodique.]

Elle s’y reconnaissait d’autant mieux que le poids de ces tresses empruntées avait fait presque complétement abandonner l’usage de toute autre coiffure. C’est de là qu’est née notre coutume de rester la tête nue en société. Avant que la perruque fût devenue d’un usage général, on ne se découvrait guère que pour saluer; puis la profusion de faux cheveux dont on se chargea modifia si bien cette habitude, que le tricorne est souvent désigné sous le nom de chapeau de bras, place qu’en effet il ne quittait guère. «Le chapeau est une coiffure infiniment commode, dit J. F. Sobry120, mais de peu d’agrément. On le porte d’ailleurs fort souvent à la main.»

L’usage de se découvrir dans le monde et pour saluer ne s’introduisit en France que fort tard. Pour les gentilshommes emprisonnés dans un casque solidement lié à l’armure par des courroies, il n’y fallait point songer. La coiffure civile ne s’y prêtait pas beaucoup plus. Le chaperon, fouillis d’étoffes qui resta en honneur jusqu’au quinzième siècle, était difficile à ôter et plus encore à remettre. On saluait alors en repoussant de la main le chaperon, de manière à découvrir un peu le front121. Monstrelet raconte qu’Isabeau de Bavière, exilée à Tours, «avoit en grant haine maistre Laurens du Puis [un de ses gardiens], car il parloit à elle irreveremment, sans mectre main à son chaperon122.» Jadis, écrit Saint-Simon123, on restait en toute circonstance la tête couverte, «et quand autour du Roi quelqu’un avaloit124 son chaperon, les plus près du Roi lui faisoient place, parce que c’étoit une marque qu’il vouloit parler au Roi.»

La décadence des chaperons, l’avénement des bonnets, des toques et des chapeaux modifièrent cet usage, qui semble avoir souvent varié. Il est certain que sous Henri IV, on était tenu de se découvrir non-seulement en présence du roi, mais même en présence du Dauphin. En voici deux preuves irréfutables. Le 6 avril 1606, le petit Louis XIII avait à peine six ans: «Il se fait mettre à la fenêtre, dit Héroard125; il passa un nommé Dumesnil sans le saluer, suivi de son laquais, qui fit de même. Il demande: Qui est cettui-là qui passe sans ôter son chapeau? Bompar, allez arrêter ce laquais! Il y va, l’arrête. L’on disoit derrière M. le Dauphin: Voilà un homme mal avisé et son laquais aussi. Il crie: Laissez, laissez-le aller Bompar; il est aussi sot que son maître.» Au mois d’octobre de la même année, on mène le petit roi à la messe: «M. Birat le portoit ayant la tête nue, et M. de Belmont marchoit auprès, la tête couverte; il dit à M. Birat: Mettez votre chapeau.—Monsieur, je suis bien.—Non, non, mettez votre chapeau, vous êtes vieil. Otez votre chapeau, Belmont126.» D’un autre côté, on voit par les gravures d’Abraham Bosse, de Sébastien Leclerc, etc., que sous Louis XIV, on restait la tête couverte dans les appartements, devant les femmes, au Conseil du Roi et au bal en dansant. Mais on n’adressait jamais la parole au souverain sans se découvrir, la calotte même des ecclésiastiques n’était pas tolérée en cette circonstance127.

[Illustration: LE CONSEIL DU ROI LOUIS XIV.

D’après Sébastien Leclerc.]

Les courtisans, entrant dans la chambre du Roi, saluaient son lit, et sa nef si le couvert était mis128. Mais c’eût été une inconvenance de paraître tête nue à un repas: «Quand on est à table, dit un manuel de civilité imprimé en 1618, c’est assez de faire quelque signe de reverence avec la teste, car il n’est pas bienséant de se descouvrir à table129.» Soixante-dix ans après, cette coutume subsistait encore, quoique déjà affaiblie: «Il ne faut pas violer la maxime de la table, qui est de ne se point découvrir, l’usage l’ayant tellement établi que l’on passeroit pour un nouveau venu dans le monde d’en user autrement130.» Un peu plus tard, on put, sans manquer aux lois de la politesse, garder ou ôter sa coiffure: «C’étoit autrefois un manque de respect et une incivilité grossière d’être à table sans chapeau, surtout devant des femmes d’un certain rang et d’un certain caractère, pour qui on étoit obligé d’avoir des ménagemens et des égards; il est libre maintenant de prendre son chapeau à table ou de le quitter, sans que personne s’en formalise131.» Enfin le duc de Luynes écrivait en 1738: «On sait qu’il y a longtemps qu’il est en usage, lorsqu’on a l’honneur de manger avec le Roi, d’ôter son chapeau. Ce n’étoit pas autrefois le respect, et madame la maréchale de Villars m’a dit que, dans le temps qu’elle suivoit M. le maréchal dans ses campagnes, les officiers qui mangeoient avec elle et M. le maréchal gardoient leur chapeau sur la tête. J’ai vu aussi cet usage, et il n’y a pas grand nombre d’années qu’il est supprimé. Cependant, il faut qu’il ait varié, car M. de Polastron m’a dit qu’à une des campagnes de M. le duc de Bourgogne, à la table de M. le duc de Bourgogne, on mangeoit sans chapeau, et quand quelqu’un ignorant cet usage gardoit son chapeau, on l’en avertissoit. M. le maréchal de Boufflers, dans la même campagne, disoit à ceux qui dînoient chez lui d’ôter leur chapeau, parce qu’il faisoit chaud, ce qui prouveroit que la règle étoit de l’avoir132.» La vérité est que l’influence de l’hôtel de Rambouillet commençait à se faire sentir, même dans les camps. Néanmoins, jusqu’à la Révolution, la politesse exigeait que l’on restât couvert à table; je lis, en effet, dans un traité de la civilité imprimé en 1782: «Il est contre la bienséance de se découvrir lorsqu’on est à table, à moins qu’il n’y survienne quelque personne qui mérite beaucoup d’honneur. S’il y a à table quelque personne de haute qualité qui soit sans chapeau pour sa commodité, il ne la faut pas imiter, cela seroit trop familier, mais on doit toujours demeurer couvert133.»

C’était là, bien entendu, un cas particulier. Bussy, ami des précieuses, voulant peindre le désordre d’esprit où l’amour jette Marsillac en présence de madame d’Olonne, s’exprime ainsi: «La première chose qu’il fit après s’être assis, ce fut de se couvrir, tant il étoit hors de lui; un instant après, s’étant aperçu de sa sottise, il ôta son chapeau et ses gants, puis en remit un, et tout cela sans dire un mot134.» Écoutons maintenant Antoine de Courtin, qui écrivait vers 1675: «Il est de la civilité d’avoir la teste nuë dans les salles et dans les antichambres; et avec cela il faut remarquer que celuy qui entre est toujours obligé de saluer le premier ceux qui sont dans la chambre. Il y en a même qui ayant appris le rafinement de la civilité dans quelque païs étranger, n’osent en compagnie ni se couvrir ni s’asseoir le dos tourné au portrait de quelque personne de qualité éminente. C’est s’exposer à un affront que d’avoir son chapeau sur la teste dans la chambre où l’on a mis le couvert du Roy ou de la Reyne, et même il faut se découvrir lorsque les officiers portent la nef et le couvert, et passent devant vous. Dans la chambre où est le lit, on demeure aussi découvert; et même, chez la Reyne, les dames en entrant saluent le lit, et personne n’en doit approcher quand il n’y a point de balustre135.»

Au dix-septième siècle, il était d’usage de saluer une dame en l’embrassant. Fitelieu, vers 1642, blâme déjà cette mode, fort dangereuse, dit-il, pour «la pudicité des filles136»; et Courtin recommande de n’embrasser une «dame de haute qualité que si elle-même tend la joue, et alors même il faut seulement faire semblant de la baiser, et approcher le visage de ses coëffes137.»

Les gravures du temps nous montrent avec quel respect les hommes se saluaient alors; le corps était courbé en deux et la plume du chapeau balayait la terre. S’il s’agissait d’un supérieur, la main elle-même devait toucher le sol. «Mais surtout, ajoute avec prudence un maître en civilité, il faut faire ce salut sans précipitation ni embarras, ne se relevant que doucement, de peur que la personne que l’on saluë, venant aussi à s’incliner, on ne luy donne quelque coup de teste.» Tout salut devait être rendu, même aux personnes de la plus petite condition: manquer à cette règle, vous reléguait dans la classe des gens «très-incivils et très-mal élevés138».

Entre hommes, le salut le plus humble consistait à s’incliner devant son supérieur, et à lui baiser la cuisse, qu’on entourait de ses bras. Henri IV adorait le melon; son maître-d’hôtel Parfait lui en apporta un jour pendant qu’il était à table, «et commença à crier par deux fois: Sire, embrassez-moi la cuisse, car j’en ai de fort bons139». Louis de Brienne raconte que lors des amours de Louis XIV avec mademoiselle de La Vallière, ayant avoué au Roi qu’il avait du goût pour elle, celui-ci le pria de cesser de la voir: «Ah, mon cher maître! dis-je en lui accolant la cuisse, je ne lui parlerai de ma vie140.»

[Illustration: LES SALUTATIONS AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

Dessin de J. Marot.]

Pour saluer la Reine ou les princesses, on baisait le bas de leur robe141. L’ambassadrice de Venise, reçue par la Reine, fit une révérence en entrant, une deuxième au milieu de la chambre, une troisième auprès de Sa Majesté, baisa le bas de sa robe, fit une quatrième révérence et un compliment142. La Reine ne saluait que Monsieur, frère du Roi, et sa femme: «Lorsque Marie-Thérèse arriva en France, et qu’on lui proposa de saluer Monsieur, frère du Roi, elle pleura à cette proposition, et dit qu’en Espagne elle n’avoit coutume de saluer que le Roi son père et la Reine sa mère143.» En présence du Roi ou des princes du sang, on ne devait saluer personne144, et il était interdit de s’embrasser ou de se tutoyer145.

Je relève encore dans les Manuels du temps quelques préceptes de civilité qui montrent quels progrès s’étaient accomplis sous la double influence des raffinements inventés par l’hôtel de Rambouillet et de l’étiquette imposée par Louis XIV.

Les convenances exigeaient que l’on ne heurtât pas trop fort à la porte d’un grand. Il fallait aussi ne pas frapper plus d’un coup.

Si une dame venait vous rendre visite, vous deviez ceindre votre épée, mettre votre manteau, aller jusqu’au carrosse de votre visiteuse, la faire descendre, l’introduire dans le lieu le plus honorable de votre demeure, lui offrir un fauteuil et vous asseoir sur une chaise ou un placet146. A son départ, vous étiez tenu de la reconduire à son carrosse, de l’aider à y monter, et de ne pas vous retirer avant que la voiture se fût éloignée.

Dans l’intérieur des appartements, il était interdit de frapper à une porte. On se contentait d’y gratter doucement, et en général avec l’ongle du petit doigt; aussi les raffinés le conservaient-ils d’une longueur démesurée afin de prouver leur savoir-vivre. Scarron dit du prince de Tarente qu’«il étoit propre en sa personne, curieux en perruques, se piquoit de belles mains, et s’étoit laissé croître l’ongle du petit doigt de la gauche jusqu’à une grandeur étonnante, ce qu’il croyoit le plus galant du monde147.» Molière n’a pas oublié ce ridicule, et c’est le Clitandre du Misanthrope[148] qu’il en gratifie:

Mais au moins, dites-moi, madame, par quel sort Votre Clitandre a l’heur de vous plaire si fort. Sur quel fonds de mérite et de vertu sublime Appuyez-vous en lui l’honneur de votre estime? Est-ce par l’ongle long qu’il porte au petit doigt Qu’il s’est acquis chez vous l’estime où l’on le voit?

Peut-être y avait-il un petit instrument destiné à tenir lieu de l’ongle. C’est au moins ce que semblent indiquer ces deux vers:

Grattez du peigne à la porte De la chambre du roi149.

Si un huissier vous demandait votre nom, il ne fallait jamais le faire précéder du mot monsieur, mais répondre: le marquis ou le comte de X.

Se promener dans l’antichambre en attendant qu’on vous introduisît était d’un goujat.

On devait, en visite, garder son manteau, mais il était défendu de s’y envelopper.

Si l’on vous offrait un objet, vous deviez vous déganter pour le prendre, et baiser la main qui vous l’offrait.

Si quelqu’un, fût-ce un laquais, venait vous parler de la part d’un supérieur, vous deviez vous lever et recevoir l’envoyé debout et découvert.

C’était une incivilité de joindre au mot monsieur le nom ou le titre de la personne à qui on s’adressait. Il ne fallait donc pas dire: oui, monsieur Cicerville, ou oui, monsieur le duc; mais simplement: oui, monsieur.

Un homme parlant de sa femme devait dire seulement: ma femme; y ajouter son nom ou son titre, l’appeler madame X ou madame la présidente, etc., était du plus mauvais goût. Une femme devait également dire: mon mari, jamais monsieur tout court. «C’est une faute pourtant, écrit Courtin, qui est assez ordinaire et sur tout parmy les bourgeoises.»

Si l’on parlait d’une femme à son mari, il fallait au contraire faire suivre le mot madame d’un nom ou d’un titre: Je suis bien aise que madame X soit heureusement accouchée, ou Je souhaite que madame la maréchale reprenne vite ses forces.

On voit que la plupart des règles de politesse observées aujourd’hui dans la conversation remontent à plus de deux siècles.

Les enfants parlant de leurs parents devaient dire: mon père, ma mère. Seuls les enfants de haute qualité pouvaient dire et écrire: monsieur le comte, monsieur le duc, etc.

Quand une personne éternuait, il ne fallait pas lui dire tout haut: Dieu vous assiste! On était tenu de se découvrir et de faire une profonde révérence, sans parler.

On avait déjà le droit de quitter une société sans saluer personne, en se retirant le plus discrètement possible. Gui Patin écrivait le 8 juin 1660: «Je fus hier souper chez M. le premier président… Comme nous achevions de souper survint le comte d’Albon, puis sa femme, et puis d’autre monde, ce qui fut cause que je m’en vins tout doucement, sans dire adieu à personne, comme on fait chez les grands150.»

Dans un carrosse, la place la plus honorable était celle du fond; puis, par ordre: le fond à gauche, le devant à droite, le devant à gauche.

Si étant en carrosse vous rencontriez un enterrement, un prince, un légat, votre cocher devait s’arrêter et vous étiez tenu de vous découvrir. Si le Saint-Sacrement venait à passer, vous deviez descendre de voiture et vous agenouiller par terre.

Je réserve pour d’autres notices ce qui est relatif aux actes de l’état civil, aux repas, aux parfums, aux gants, aux siéges, aux formules de politesse à la fin des lettres, etc., etc. Quand on avait appris cela et quelques autres petites choses, on avait le droit de se dire honnête homme. Un honnête homme alors, c’était un homme poli, bien élevé, de bonnes manières, possédant les qualités et les connaissances nécessaires pour figurer dans la haute société et pour s’y rendre agréable. L’académicien Nicolas Faret a publié un petit volume assez curieux qui a pour titre: L’honneste homme ou l’art de plaire à la cour[151]. Antoine de Courtin, dans un Traité du point d’honneur et de ses règles[152], ne fait pas grande différence entre l’honnête homme et l’homme d’honneur. Enfin Hamilton, voulant peindre un gentilhomme accompli, lui fait dire: «Tu sais que je suis le plus adroit homme de France; j’eus bientôt appris tout ce qu’on y montre; et, chemin faisant, j’appris encore ce qui perfectionne la jeunesse et rend honnête homme, car j’appris encore toutes sortes de jeux aux cartes et aux dés153.»

Mais nous voici bien loin des perruques. Rappelons que la Révolution eut la gloire de détrôner cette mode ridicule. Encore lui résista-t-elle longtemps. Les vieillards, que l’usage des faux cheveux avait rendus chauves, s’obstinèrent surtout dans les vieilles coutumes, et la jeunesse les qualifia fort impertinemment de têtes à perruque.

On ne sait quelle est la Parisienne au teint bruni qui eut la première l’idée de se coller sur la figure des petits morceaux de taffetas noir; mais je suis assez fier d’avoir retrouvé dans un livre peu connu l’origine de cette coutume. A la fin du seizième siècle, on soignait les maux de dents en appliquant sur les tempes de mignons emplâtres étendus sur du taffetas ou du velours154. Il ne fallut pas longtemps à une coquette pour remarquer que ces taches noires faisaient ressortir la blancheur de sa peau, et que si le remède était inefficace contre l’odontalgie, il jouissait d’une vertu bien autrement précieuse, celle de donner de l’éclat au visage le plus fané. Les mouches firent ainsi leur entrée dans le monde, réunirent tous les suffrages, et triomphèrent des obstacles suscités contre elles par de sévères confesseurs et par des moralistes ennemis de la beauté.

Sous Henri IV, toutes les femmes en portaient155, même à l’église, car on lit dans un couplet satirique du temps:

Portez-en à l’œil, à la temple156, Ayez-en le front chamarré, Et, sans craindre votre curé, Portez-en jusque dans le temple157.

L’austère Fitelieu s’en indigne, et déclare aux coquettes qui se couvrent de mouches «qu’il y en a bien davantage dans leurs cervelles158.» Les hommes pouvaient prendre leur part de ce compliment, puisque les Loix de la galanterie permettent aux «galands de la meilleure mine de porter des mouches rondes et longues, ou bien l’emplastre noire assez grande sur la temple, ce que l’on appelle l’enseigne du mal de dents159». La mode finit par gagner jusqu’au clergé: une mazarinade, écrite en 1649, menace de la colère de Dieu «les abbés frisez, poudrez, le visage couvert de mouches160.» Parmi les lots de la Loterie d’amour, publiée vers 1654, figure «un traité excellent de la situation des mouches sur le visage des dames; avec des observations exactes de leur grandeur et de leur figure, selon les lieux où elles sont placées161.»

On portait des mouches même dans les couvents. Madame de Mazarin, plaidant en séparation, s’était réfugiée chez les religieuses de Sainte-Marie, dans la rue Saint-Antoine. Son mari étant venu lui rendre visite, elle le reçut avec le visage couvert de mouches. Le duc, élevé dans les bons principes, déclara «qu’il ne lui parleroit point qu’elle ne les ôtât»; et la bonne petite femme ajoute: «Jamais homme ne demanda les choses avec une hauteur plus propre à les faire refuser, surtout quand il croyoit que la conscience y étoit intéressée, comme en cette occasion; et ce fut aussi ce qui me fit obstiner à demeurer comme j’étois, pour lui faire bien voir que ce n’étoit ni mon intention ni ma croyance d’offenser Dieu par cette parure162.» On sait que la folle duchesse finit par courir le monde déguisée en homme.

En 1661, un poëte, peu soucieux de la vérité historique, eut l’idée d’écrire l’origine de cette mode, et il n’hésita pas à lui attribuer une généalogie tout à fait fantaisiste. Il suppose que, resté un beau jour auprès de sa mère:

L’Amour, sans dire un pauvre mot Chassoit aux mouches comme un sot.

Vénus, impatientée, se fâche. L’Amour ne fait qu’en rire,

Et pour éviter la colère De sa maman sut si Lien faire, Qu’il lascha du creux de sa main Une mouche dessus son sein. Cette mouche à peine fut-elle Sur le sein de cette immortelle Que l’on vit, dans le même instant, Qu’il en parut plus éclatant. Comme quand un sombre nuage Cache le ciel par son ombrage, A l’entour de ce corps obscur Le ciel prend un nouvel azur, Et, rehaussé par son contraire, Brille d’une façon plus claire.

La déesse est ravie. Elle promet à son fils deux tourterelles pour récompense, et celui-ci

Lors de ses doigts industrieux Découpant une étoffe noire Fit, si l’on en croit bien l’histoire, Mille mouches sans se lasser; Puis aussy tost les vint placer Une près de l’œil de sa mère (La chose icy n’est pas bien claire Si ce fut le gauche et le droit). Il en mit encore dans l’endroit Où vola la première mouche, Sur les temples et sur la bouche, A costé du nez, sur le front, Sur les joues, sur le menton163.

Chacune de ces mouches avait un nom.

Placée Près de l’œil, elle se nommait la passionnée; Au coin de la bouche la baiseuse; Sur les lèvres la coquette; Sur le nez l’effrontée; Sur le front la majestueuse; Au milieu de la joue la galante; Sur le pli de la joue en riant l’enjouée; Sous la lèvre inférieure la discrète; Sur un bouton la voleuse.

On comprend que des insectes jusqu’alors méprisés, chassés, persécutés, furent remplis d’orgueil en apprenant qu’ils avaient donné naissance à un artifice de coquetterie féminine, auquel leur nom restait attaché. Ils contèrent tout cela à La Fontaine, qui voulut immortaliser tant de gloire, et fit dire fièrement à la fourmi par la mouche:

Je rehausse d’un teint la blancheur naturelle, Et la dernière main que met à sa beauté Une femme allant en conquête, C’est un ajustement des mouches emprunté164.

En 1692, «la bonne faiseuse de mouches» demeurait rue Saint-Denis, à la perle des mouches[165]. Sous Louis XV, toutes les femmes avaient dans leur poche une boîte à mouches, petit coffret d’or, d’argent, d’ivoire ou d’écaille, qui renfermait un miroir, du rouge et des mouches. Ces dernières, faites en général de taffetas gommé, affectaient toutes les formes: il y en avait de rondes, de carrées, d’ovales. On s’amusa même à les découper de manière à imiter les étoiles, la lune, le soleil, un croissant, un cœur, des personnages, surtout des animaux, ce qui permettait d’avoir toute une ménagerie sur la figure. Pendant un moment, la grande mode fut de se coller sur la tempe droite une large mouche ronde en velours noir, qui ressemblait à un emplâtre166 et que l’on ornait parfois de petits brillants167.

L’usage de se poudrer les cheveux date également du seizième siècle. Henri III allait par les rues de Paris, fardé comme une vieille coquette, le visage empâté de blanc et de rouge, les cheveux couverts de poudre168 de violette musquée. Mais les Parisiens, si faibles pourtant en présence de toute mode nouvelle, ne l’imitèrent pas. C’est seulement à la toilette des mignons que l’on voyait un valet «ayant en ses mains une boiste pleine de poudre semblable à celle de Chipre169, avec une grosse houppe de soye, laquelle il plongeoit dans cette boiste, et en saupoudroit la teste du patient170». Lestoile parle en 1593 de religieuses qui se montrèrent publiquement «masquées, fardées et pouldrées171». Cette fois, c’en était fait, et pour longtemps, en dépit de l’Église et des sermonnaires qui, comme le petit Père André172, reprochaient aux femmes de se présenter dans le saint lieu «poudrées comme des meuniers173».

Dès 1624, il était entendu qu’

Une dame ne peut jamais estre prisée Si sa perruque n’est mignonnement frisée, Si elle n’a son chef de poudre parfumé174.

La poudre la plus recherchée était l’argentine. Mais on en faisait de toutes les couleurs, et l’engouement était si grand, que les filles pauvres, n’osant montrer leurs cheveux tels que les avait faits la nature, les «saupoudroient de poudre de bois pourri qu’on trouve parmy les vieux bastimens aux poutres et pièces de bois sur lesquels il n’a point pleu175.» Quand un irréparable malheur venait à frapper une femme, et qu’elle prétendait renoncer, momentanément au moins, à ce que l’existence offre de plus agréable, si elle devenait veuve par exemple, elle cessait de se poudrer176. Ce sacrifice modifiait tout à fait l’aspect d’une toilette, car une élégante ou un petit-maître ne se bornaient pas à poudrer leur tête, les vêtements devaient participer à la distribution:

Ça qu’on lui donne son manteau, Dont le collet sera fort beau, Pourvu qu’il ait de la farine Jusques au milieu de l’échine,

dit une très-curieuse mazarinade[177] que j’ai déjà citée.

Louis XIV avait une répugnance instinctive pour ces cheveux blanchis, cette vieillesse anticipée, et il ne se soumit que fort tard à une mode, inutilement maltraitée par les poëtes satiriques:

Avec plus de succès je rimeray peut-être Auprès de ce blondin aux airs de petit-maître. Juste ciel! que de poudre! il en a jusqu’aux yeux. De quoy s’avise-t-il? Veut-il paroître vieux? Que n’attend-il du moins que l’âge le blanchisse178?

[Illustration: LA TOILETTE DU CLERC DE PROCUREUR.

D’après Carle Vernet.]

Le monopole de la fabrication de la poudre ne tarda pas à être accordé aux gantiers, qui eurent à ce sujet de fréquents démêlés avec les merciers179, les barbiers180 et les amidonniers181. Sous Louis XV et sous Louis XVI, tout le monde, hommes, femmes, enfants182, portait de la poudre; elle faisait même partie de la tenue militaire. Afin de ne pas être obligées de se poudrer tous les jours, les femmes couchaient avec une coiffe de taffetas blanc qui emprisonnait leur chevelure. La fureur pour cette mode inepte et sale était telle encore en 1786 que Sobry écrivait très-sérieusement: «L’usage modéré de la poudre tient autant à la bienséance qu’à la commodité, et il a été regardé comme de première nécessité chez tous les peuples policés183.»

Aussi se fit-il pendant deux siècles une effroyable consommation de poudre. Les philantrophes en gémissaient, disant qu’avec la farine ainsi employée «on nourriroit dix mille infortunés184.» M. Paul Boiteau, qui a le tort de ne pas citer ses sources, écrit qu’en 1789, au moment où la farine était si rare, on transformait chaque année en poudre à poudrer vingt-quatre millions de livres d’amidon185. «L’accommodage, dit M. Quicherat186, était devenue une véritable opération de meunerie. Elle avait lieu au milieu d’un nuage épais que le coiffeur faisait voler sur la tête du patient, enveloppé d’un peignoir et le visage fourré dans un cornet de carton, afin de n’être point aveuglé.» Et comme les industriels qui distribuaient si généreusement la farine à leurs pratiques en prenaient une bonne part pour eux-mêmes, ils justifièrent le nom de merlans qui leur fut donné par le peuple. Dans l’exercice de leur profession, ils ressemblaient en effet à des merlans qu’on va mettre à la poêle.

La Révolution eut grand’peine à détrôner la poudre. L’élégant Robespierre était toujours fraîchement poudré, et Bonaparte n’abandonna cette mode qu’après sa campagne d’Italie.

III

La corporation des Barbiers-Perruquiers-Baigneurs-Étuvistes ou Barbiers-barbants avait reçu, le 14 mars 1674, des statuts qui furent renouvelés le 26 avril 1718187. Ces derniers sont composés de soixante-neuf articles que je vais rapidement analyser.

Comme l’ancienne communauté des barbiers-chirurgiens, la nouvelle était placée sous l’autorité du premier chirurgien du Roi, «chef et garde des chartes, statuts et priviléges de la barberie du royaume». En cette qualité, il avait sur tous les barbiers de France «inspection et juridiction». Ne pouvant exercer en personne, il se faisait représenter par un mandataire ou lieutenant, qu’il était tenu de choisir parmi les anciens jurés de la corporation188.

Celle-ci se composait du premier chirurgien du Roi, de son lieutenant, d’un greffier, de six jurés ou prévôts-syndics, des anciens syndics retirés du métier et des maîtres189.

Les jurés étaient élus pour deux ans190, par une délégation formée du premier chirurgien du Roi, de son lieutenant, des six jurés en charge, de tous les maîtres anciens et de quinze modernes191.

Tout le monde sait quel rôle jouaient les jurés dans l’administration des communautés; je dirai donc seulement ici un mot des Anciens et des Modernes, dont l’origine est moins connue. Les sentiments de fraternité qui avaient servi de base aux corporations ouvrières s’affaiblirent peu à peu192, et, vers le commencement du seizième siècle, on vit s’introduire parmi les maîtres une hiérarchie que finirent par accepter presque toutes les communautés. Les maîtres furent alors divisés en trois classes:

Les Jeunes, qui comptaient moins de dix ans de maîtrise;

Les Modernes, reçus depuis plus de dix ans;

Les Anciens, qui exerçaient depuis vingt ans au moins ou avaient rempli la charge de juré.

En général, les Jeunes ne prenaient aucune part à l’administration de la communauté: ils ne pouvaient être élus jurés, et n’avaient même pas en cette circonstance le droit de vote. Ils n’étaient pas admis non plus dans les commissions appelées à juger les chefs-d’œuvre. En réalité, le temps passé parmi les Jeunes était une sorte de stage imposé au compagnon après sa réception à la maîtrise.

Comme on le voit ici, les Modernes eux-mêmes, bien qu’éligibles, ne figuraient pas tous parmi les électeurs des jurés.

Les Anciens formaient dans la corporation une véritable aristocratie, très-jalouse de ses prérogatives. Au reste, chaque communauté avait sur ce point ses usages particuliers. En 1680, la corporation des couteliers se composait de quatre-vingt-onze maîtres, qui étaient ainsi classés193:

22 Anciens, 32 Modernes, 33 Jeunes, 4 veuves, continuant le commerce de leur mari.

Je reviens à nos statuts.

Les jurés avaient droit de visite chez les barbiers-chirurgiens, et ces derniers droits de visite chez les barbiers-perruquiers194. Assistés d’un sergent à verge, il devaient faire au moins quatre visites par an chez chaque maître, «pour voir si les perruques et cheveux qui seront exposés en vente au public sont bons et marchands». Il était dû aux jurés quinze sous par visite195. D’une manière générale, on appelait article royal ou marchand celui qui était de bonne qualité, sans tare, sans défaut caché.

Le conseil de la corporation était composé de trente personnes: le premier chirurgien du Roi, son greffier, son lieutenant, le doyen, les six jurés et vingt anciens196. Il se réunissait tous les mardis, à deux heures, «pour délibérer sur les affaires communes, police et discipline concernant les maîtres, veuves197, aspirans, locataires, apprentifs, garçons, ouvriers, et tous ceux qui sont soumis à la communauté198.»

La profession de barbier-perruquier était non un métier, mais un office héréditaire. Payé fort cher par les acquéreurs, il devenait leur entière propriété: ils pouvaient le céder et le sous-louer199, quoique le nom seul du titulaire figurât sur l’enseigne de la boutique. Pour avoir le droit d’exercer, il ne suffisait pas à celui-ci d’obtenir après apprentissage des lettres de maîtrise, il lui fallait acheter une charge, et il était mis en possession par le premier chirurgien du Roi. Tout cela était bien fait pour remplir d’orgueil une communauté, mais ne la mettait pas plus qu’une autre à l’abri des créations de maîtrises ordonnées directement et à prix d’argent par le Roi. Pour faire face à ses embarras financiers, Louis XIV augmentait sans cesse le nombre des offices de barbiers. En 1689, d’un trait de plume il le double, le porte à quatre cents. La communauté, redoutant une pareille concurrence, rachète ces deux cents charges moyennant cent dix mille livres versées au Trésor. C’était tout ce que demandait le Roi; aussi, encouragé par le succès, il crée de nouveau cinquante charges en février 1692. Le prix fut fixé au-dessous de trois cents livres, et on eut grand’peine à les vendre, ce qui prouve que le besoin ne s’en faisait guère sentir. Pourtant, en juillet et en août 1706, on crée d’un seul coup encore quatre cents charges: la communauté terrifiée voulut les racheter, et ne le put. En somme, le nombre des titulaires était de six cent dix à la fin de 1712200 et de sept cents en 1719201. Je raconterai ailleurs l’histoire navrante des créations royales de maîtrises et d’offices, qui en vinrent à ruiner toutes les corporations.

Aux acquéreurs de charges créées par le Roi, on ne demandait que de payer. Mais si l’on voulait acheter ou louer une charge de barbier à l’un des titulaires, il fallait avoir été apprenti pendant trois ans et compagnon pendant deux ans202.

Chaque maître ne pouvait avoir à la fois qu’un seul apprenti. Il était cependant autorisé à en prendre un second quand le premier avait achevé sa deuxième année203.

Les fils de maître et les compagnons épousant une fille de maître étaient tenus seulement de l’Expérience, épreuve facile pour laquelle on se montrait plus qu’indulgent. Les autres aspirants à la maîtrise devaient parfaire le Chef-d’œuvre, travail dont la durée était limitée à deux jours204.

Il était interdit à un maître d’avoir plus d’une boutique dans Paris205. Un apprenti ne pouvait, durant les deux années qui suivaient son admission à la maîtrise, ouvrir boutique dans le quartier des maîtres chez qui il avait été soit apprenti, soit compagnon206. Les apprentis ou compagnons changeant de maison ne pouvaient, avant une année, se replacer dans le quartier du maître qu’ils venaient de quitter207.

Afin d’établir une distinction bien apparente entre les boutiques des barbiers-perruquiers et celle des barbiers-chirurgiens, les premiers devaient avoir «des boutiques peintes en bleu, fermées de châssis à grands carreaux de verre, et mettre à leurs enseignes des bassins blancs pour marque de leur profession et pour faire différence de ceux des chirurgiens, qui en ont des jaunes». L’enseigne devait être ainsi conçue: X, Barbier, Perruquier, Baigneur, Étuviste. Céans on fait le poil et on tient bains et étuves[208].

Les barbiers-perruquiers étaient autorisés à «vendre des poudres, opiats pour les dents, savonnettes, pommades et autres senteurs et essences, pâtes à laver les mains, et généralement tout ce qui est propre pour l’ornement, propreté et netteté du corps humain209».

A eux seuls appartenait «le droit de faire le poil, bains, perruques, étuves et toutes sortes d’ouvrages de cheveux, tant pour hommes que pour femmes, sans préjudice du droit que les chirurgiens ont de faire le poil et les cheveux, et de tenir bains et étuves pour leurs malades seulement210». Il était défendu à tous particuliers, ainsi qu’aux «soldats servans dans les Gardes Françoise et Suisse, de faire aucuns ouvrages de cheveux, mais seulement la barbe aux soldats desdits régimens211».

La police soumettait à des règlements spéciaux les perruquiers en vieux. Il leur était interdit de tenir boutique ailleurs que sur le quai de l’Horloge. Ils réparaient les vieilles perruques, mais on ne leur permettait pas d’en fabriquer de neuves, à moins qu’ils n’y fissent entrer du crin, et la coiffe devait porter ces mots: perruque mêlée. Ils n’avaient point de bassins pour enseigne: leur étalage était seulement orné d’une tête de bois appelée marmot.

Bien que les anciens étuveurs eussent eu, selon toute apparence, saint Michel pour patron212, la corporation des barbiers-perruquiers fut placée sous le patronage de saint Louis213.

A cette époque, il y avait encore à Paris deux établissements installés sur le modèle des anciennes étuves. Ils étaient situés rue Marivaux214 et rue du Cimetière-Saint-Nicolas215, et les anciennes traditions s’y étaient conservées. On pouvait y prendre à la fois des bains d’eau chaude et des bains de vapeur, et la séance était souvent terminée par l’application d’une ou deux ventouses dans le dos. Voici, au reste, d’après un livre devenu rare216, comment les choses se passaient alors:

«Celuy qui veut se baigner dans l’eau froide va à la rivière.

«Nous lavons la crasse dans les bains chauds, soit assis dans la cuve, soit en montant en haut aux bancs à suer, et nous nous frottons de la pierre ponce ou d’une estamine.

«Nous quittons nos habits dans la garde-robe, et nous prenons des caleçons.

«Nous mettons un bonnet sur nostre tête et nos pieds dans le bassin.

«La servante des bains sert de l’eau dans un seau, qu’elle puise dans l’auge où elle coule par les tuiaux.

«Le maistre ou valet des estuves scarifie la peau avec sa lancette en y appliquant des ventouses, pour en tirer du sang qui est entre chair et cuir, et l’essuye avec une éponge.»

Les établissements de ce genre portaient en général le nom de bains, et on réservait celui d’étuves pour les maisons où des bains de vapeur étaient administrés par ordre du médecin, à titre de remède. La mieux organisée était celle de Popincourt: «Les douleurs de la sciatique, celles qui sont causées par le mercure qui a été donné en panacée, en sublimez et en précipitez, celles de la goutte des pieds et des mains, les paralisies universelles et particulières, les tumeurs froides et beaucoup d’autres maladies sont infailliblement guéries par l’usage des étuves vaporeuses de nouvelle invention qui se tiennent au jardin médicinal de Pincourt.» Le Livre commode qui nous fournit ces renseignements ajoute: «C’est une sorte de machine en laquelle on est baigné sans être dans l’eau, en laquelle on suë aussi abondamment que l’on veut sans être à sec, ce qui fait que son usage ne cause ni la constipation du ventre et la foiblesse de poitrine comme les bains ordinaires, ni les évanouissemens, la chaleur intérieure et la difficulté de respirer qui sont les suites ordinaires des étuves échauffées par le feu de bois ou d’esprit de vin. Les malades y sont couchez sur un lit suspendu, où ils reçoivent une vapeur nouvelle, anodine et fortifiante217.»

Il y avait encore, à l’usage du grand monde, une troisième catégorie de bains. Maisons meublées fort suspectes, endroits de luxe et de débauche, le bain n’y figurait le plus souvent que comme accessoire. L’hôtel de Zamet, devenu hôtel de Lesdiguières, dans la rue de la Cerisaie, avait eu cette destination sous Henri IV, qui le fréquentait si assidûment qu’on l’appelait sa «maison des menus plaisirs» et son «palais d’amour218». On se rendait chez le baigneur, dit M. Walckenaer219, «par différents motifs; c’était la que l’on prenait les meilleurs bains, les bains épilatoires, les bains mêlés de parfums et de cosmétiques. La maison était pourvue d’un grand nombre de domestiques soumis, réservés, discrets, adroits. On s’y enfermait la veille d’un départ220 ou le jour même d’un retour, afin de se préparer aux fatigues que l’on alloit éprouver, ou pour se remettre de celles qu’on avoit essuyées. Voulait-on disparaître un instant du monde, fuir les importuns et les ennuyeux, échapper à l’œil curieux de ses gens, on allait chez le baigneur. On s’y trouvait chez soi, on était servi, choyé, on s’y procurait toutes les jouissances qui caractérisent le luxe et la dépravation d’une grande ville. Le maître de l’établissement et tous ceux qui étaient sous ses ordres devinaient à vos gestes, à vos regards, si vous vouliez garder l’incognito; et tous ceux qui vous servaient et dont vous étiez le mieux connu paraissaient ignorer jusqu’à votre nom.»

Dans la Coquette, comédie jouée vers 1720, Baron nous montre le conseiller Durcet sortant de l’audience et venant, encore en robe, voir Cidalise. Marton, suivante de la belle, l’accueille par ces mots: «Monsieur ne seroit pas de ces gens qui, au retour d’un voyage, vont descendre chez le baigneur pour ne pas dégoûter leur maîtresse221?»

Prud’homme fonda une maison de ce genre qui devint surtout à la mode sous son successeur La Vienne. Saint-Simon222 raconte que «le Roi, du temps de ses amours, s’alloit baigner et parfumer chez lui… On prétendoit, ajoute-t-il, que le Roi, qui n’avoit pas de quoi fournir à ce qu’il désiroit, avait trouvé chez La Vienne des confortatifs qui l’avoient rendu plus content de lui-même.» Louis XIV se montra reconnaissant: le père de La Vienne devint, après Prud’homme, son premier barbier, et La Vienne fut nommé premier valet de chambre223. Le Roi n’en avait pas moins encore huit barbiers servant par quartier. Leurs fonctions étaient «de peigner le Roy, tant le matin qu’à son coucher, luy faire le poil, et l’essuyer aux bains et étuves, et après qu’il a joué à la paume224.»

L’établissement de Prud’homme était situé rue Neuve-Montmartre. On en trouvait d’autres, célèbres aussi, rue Richelieu, rue d’Orléans, rue Vieille-du-Temple et rue des Marmouzets225.

Les bourgeois qui voulaient prendre des bains à domicile pouvaient louer, moyennant vingt sous par jour, une baignoire en cuivre chez un chaudronnier, ou moyennant dix sous par jour une baignoire de bois chez un tonnelier226. L’eau était chauffée à la bouilloire; il y avait donc intérêt à construire des baignoires qui n’en exigeassent pas un trop grand volume. Celles de cuivre représentaient le plus souvent un sabot à tige élevée, disposition aussi économique qu’incommode, car le corps y était presque moulé, et l’on dépensait ainsi moitié moins de liquide qu’en employant un cuvier oblong. La baignoire dans laquelle fut assassiné Marat, et qui vient d’être acquise par le musée Grévin, est un sabot de ce genre. Les grands seigneurs avaient dans leur hôtel des salles de bain fort luxueuses, où les baignoires affectaient la forme de canapés, de chaises longues, de lits de repos, etc. Il paraît qu’on s’y baignait parfois de compagnie, puisqu’il existait au château de Genlis une baignoire assez vaste pour contenir quatre personnes227.

Au dix-huitième siècle, les dames recevaient volontiers leurs visiteurs, femmes ou hommes, pendant qu’elles étaient au bain. Dans ces circonstances, on avait soin de blanchir l’eau soit avec «une pinte ou deux de lait228, soit avec de l’essence: c’est ce que l’on appelait un bain de lait.» M. le comte de Reiset possède une baignoire Louis XVI, munie d’un couvercle canné qui empêchait de voir la personne dans son bain, tout en permettant l’évaporation229. Le jour même du retour de Varennes, la Reine dictait à un des huissiers de sa chambre une lettre destinée à madame Campan, et qui commence ainsi: «Je vous fais écrire de mon bain, où je viens de me mettre pour soulager au moins mes forces physiques230.» Marie-Antoinette, élevée dans les sévères principes de la cour de Vienne, se baignait vêtue d’une longue robe de flanelle boutonnée jusqu’au cou, et tandis que ses deux baigneuses l’aidaient à sortir du bain, elle exigeait que l’on tînt devant elle un drap destiné à la cacher à ses femmes231. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque, les grandes dames en agissaient souvent encore avec leurs gens comme les Romaines vis-à-vis de leurs esclaves, et regardaient un valet comme un animal en présence duquel la plus craintive pudeur pouvait tout se permettre232.

Les Parisiens amateurs de bains froids les prenaient dans la Seine, sans se préoccuper des exhibitions dont ils gratifiaient les riverains et les passants. Une chanson233 de Coulange nous a décrit l’effroi de la Précieuse qui passe en carrosse, par un chaud jour d’été, près de la porte Saint-Bernard:

Quel spectacle indécent se présente à mes yeux! Des hommes vraiment nuds au bord de la rivière Me font évanouir! Ah! de grâce, ma chère, Évitons cet objet affreux; Allons, viste, cocher, retournons à la ville.

Il y avait aussi au dix-septième siècle des piscines où les femmes, à qui «il n’est point permis de se baigner dans la rivière», pouvaient aller se plonger dans l’eau froide. Le recueil des Caquets de l’accouchée[234] nous en fournit la preuve. Le soleil «estant au signe du Cancre, je me résolus, avec quelques-unes de mes voisines, d’aller aux étuves pour me rafraîchir…. Comme je fus arrivée aux baings où d’ordinaire nous avons coustume entre nous autres de rafraîchir, je me trouvay au milieu d’une bonne et agréable compagnie de bourgeoises et dames de Paris qui estoient venues au mesme lieu pour ce subject.»

Au siècle suivant, nous trouvons des bains froids installés sur la Seine:

A la Râpée; Près de l’archevêché; Quai des Morfondus, aujourd’hui quai de l’Horloge; Port Saint-Nicolas, en face de la rue des Poulies; Quai des Quatre-Nations, aujourd’hui quai Conti; Près de la barrière des Invalides235.

Ces bains, entièrement recouverts d’une toile, avaient douze toises de long sur deux de large. Ils étaient formés par une vingtaine de pieux enfoncés dans la rivière, et que des planches reliaient ensemble. On y descendait au moyen d’une échelle attachée à un bateau dans lequel les baigneurs se déshabillaient et laissaient leurs vêtements. Le prix du bain était de trois sous. Le linge se payait à part: un sou pour une serviette du côté des hommes, trois sous pour une chemise du côté des femmes.

Ce n’était pas précisément là que se donnaient les rendez-vous de noble compagnie. Pour celle-ci, des bateliers avaient établi dans la rivière, au-dessus et au-dessous de Paris, de petites cabanes appelées gores. Elles se composaient de quatre pieux ombragés par une toile; un autre pieu planté au milieu permettait de se soutenir sur l’eau. «Les dames, dit le Journal du citoyen[236], sont conduites et descendues dans ces gores, sûrement, commodément et secrettement. Les femmes de mariniers conduisent les baigneuses. On fait marché de gré à gré pour se faire conduire. Il en coûte communément vingt-quatre ou trente sols par heure du loyer d’un bateau.»

Cette façon de se baigner sans bouger inspira, vers 1781, une idée assez étrange à un sieur Turquin. Sur le petit bras du fleuve, près du pont de la Tournelle, il plaça dans un bateau plusieurs baignoires maintenues par un plancher à une certaine profondeur; leurs parois étaient percées de trous qui permettaient au courant de les traverser et d’y renouveler l’eau sans cesse. Chaque baignoire, installée dans un cabinet, était assez grande pour recevoir jusqu’à trois personnes. Cet établissement, qui subsistait encore en 1787237 reçut le nom de Bains chinois. Le succès qu’il obtint décida Turquin à en ouvrir un autre où les baignoires disparurent, où l’on ne put se montrer sans caleçon, et où l’on disposa des cabines pour se déshabiller. Turquin fut ainsi le véritable créateur des écoles de natation telles que nous les voyons organisées aujourd’hui. La première, située près des Bains chinois, fut inaugurée le 16 juillet 1785, en présence de plusieurs membres du corps municipal, de l’Académie des sciences et de la Société de médecine238. Turquin ne tarda pas à établir une seconde école de ce genre à la pointe de l’île Saint-Louis; puis une troisième au-dessous du Pont-Royal239, sur l’emplacement qu’occupe aujourd’hui l’embarcadère du Touriste.

[Illustration: BAINS ÉTABLIS SUR LA SEINE PAR POITEVIN EN 1761.

D’après l’Encyclopédie méthodique.]

Paris ne comptait encore qu’une dizaine de bains chauds, possédant chacun de douze à quinze baignoires, quand un sieur Poitevin imagina d’en établir un sur la Seine même. Ce projet, patronné par la municipalité, reçut sa réalisation en 1761. Le bateau organisé par Poitevin fut amarré près du Pont-Royal, en face des Tuileries. Long de cent quarante et un pieds et large de vingt-huit, il était divisé en deux étages. Un côté était réservé aux femmes. Les cabinets ouvraient sur un couloir central, et l’eau, puisée dans le fleuve par deux pompes à bras, était filtrée avant d’arriver aux baignoires240. Un autre bateau, appartenant au même propriétaire, et disposé de la même façon bien qu’il n’eût qu’un rez-de-chaussée, stationnait pendant l’été à l’extrémité de l’île Saint-Louis, au bas du quai d’Anjou. Poitevin eut pour successeur un sieur Guignard, qui finit par diriger plusieurs établissements de ce genre. Dans un d’entre eux, situé à l’angle du Pont-Royal et du quai d’Orsay, les pauvres étaient reçus gratuitement sur un certificat du médecin ou du curé de leur paroisse.

Des bains plus complets occupaient une maison qui faisait le coin de la rue de Bellechasse et du quai. Outre des bains de vapeur et des douches, on y trouvait une vaste piscine dans laquelle on pouvait se livrer à la natation. Les prix étaient ainsi fixés:

Bain simple 3 livres. — — par abonnement 2 — — russe 7 — 4 sols. — dépilatoire et de propreté 12 — Douche composée 12 — — simple 9 — — ascendante 3 —

Les anciens bains du dix-septième siècle, où l’on venait ordinairement chercher tout autre chose que de l’eau, étaient représentés par l’Hôtel des Bains de S. A. R. Mgr le duc d’Orléans, situé au Palais-Royal, et dont l’entrée était rue de Valois. On y trouvait «des appartemens garnis, propres à recevoir des personnes de la première distinction241.»

Tous les établissements de bains chauds étaient tenus par des maîtres barbiers-perruquiers-baigneurs-étuvistes, dont la corporation avait pris d’autant plus d’importance que la communauté des barbiers-chirurgiens disparaissait peu à peu. Mais une redoutable concurrence vint troubler la quiétude dans laquelle ils vivaient.

Dès le quinzième siècle, il y avait eu des coiffeuses pour les femmes. On les trouve nommées atourneresses, atourneuses, achemeresses, etc., elles n’étaient guère employées d’ailleurs que dans les grandes occasions: bals, mariages, etc. Le soin des chevelures féminines restait donc en général réservé aux chambrières, et les barbiers-chirurgiens n’avaient jamais élevé aucune prétention à cet égard. Un homme de génie en son genre, le sieur Champagne, créa cette spécialité. «Ce faquin, dit Tallemant des Réaux242, par son adresse à coiffer et à se faire valoir, se faisoit rechercher et caresser de toutes les femmes. Leur foiblesse le rendit si insupportable, qu’il leur disoit tous les jours cent insolences: il en a laissé telles à demy coiffées; à d’autres, après avoir fait un costé, il disoit qu’il n’acheveroit pas si elles ne le baisoient; quelquefois il s’en alloit, et disoit qu’il ne reviendroit pas si on ne faisoit retirer un tel qui luy desplaisoit, et qu’il ne pouvoit rien faire devant ce visage-là. J’ay oüy dire qu’il dit à une femme qui avoit un gros nez: «Voys-tu, de quelque façon que je te coiffe, tu ne seras jamais bien tant que tu auras ce nez-là.» Avec tout cela, elles le couroient, et il a gaigné du bien passablement; car, comme il n’est pas sot, il n’a pas voulu prendre d’argent, de sorte que les présens qu’on luy faisoit luy valoient beaucoup. Lorsqu’il coiffoit une dame, il disoit ce que telle et telle luy avoit donné, et quand il n’estoit pas satisfait, il adjoustoit: «Elle a beau m’envoyer quérir, elle ne m’y tient plus.» L’idiote qui entendoit cela, trembloit de peur qu’il ne lui en fist autant, et luy donnoit deux fois plus qu’elle n’eust fait. Avec cela, il estoit mesdisant comme le diable; il n’y avoit personne à sa fantaisie. De Pologne, il alla en Suède, et revint icy avec la reyne Christine.»

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