La vie sans fards
Partie III
III
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« Il faut tenter de vivre »
Paul Valéry
Un matin, j’ai ouvert les yeux et me suis trouvée couchée dans un lit au premier étage d’une maison de bois, entourée d’un balcon, plantée au milieu d’une marée d’arachides. Cette maison appartenait à Eddy qui n’était plus sage-femme, mais fonctionnaire des Nations-Unies. Non seulement, aidée de deux infirmières, elle faisait marcher la P.M.I. centrale, mais, au volant d’une camionnette poussive, elle effectuait dans les villages environnants des tournées de vaccinations et de distributions de nivaquine. Ce n’était pas encore à l’ère du SIDA. Aussi, il n’y avait pas de distributions de préservatifs. Elle pestait continuellement :
« Ce que les Nations-Unies font là, c’est une goutte d’eau dans la mer. Il faudrait que l’État sénégalais mette sur pied un vrai programme de Santé Publique. Or tout le monde s’en fout ! »
C’était le jour de Noël.
Aïcha et Leïla étaient parties très tôt pour la fête organisée par leur minuscule école qui s’élevait au bout de notre rue.
Il n’était pas tombé une goutte d’eau depuis des mois. La terre se fendillait. L’air sentait la végétation brûlée. De mon lit, je sentais des vagues de chaleur brûlante. Je me levai, me lavai, m’habillai sommairement et descendis en hâte dans la cuisine où somnolait comme toujours Fatou, la petite servante. À cause des enfants, je fis l’effort de cuisiner un poulet farci avec des châtaignes-pays. Eddy avait roulé jusqu’à Thiès pour acheter des pâtés à crabes et du boudin au sang de porc (ô scandale dans ce pays musulman où cependant on célébrait Noël) à un traiteur martiniquais. La fête pouvait avoir lieu, même si le cœur n’y était pas. Mais pas du tout alors.
À la fin de la matinée, tout le monde rentra. Les fillettes d’abord, puis la camionnette d’Eddy s’engouffra dans la disgracieuse cahute en tôle qui tenait lieu de garage. On distribua les cadeaux. Outre les inévitables dessins d’enfants, je reçus un flacon de « Shalimar » de Guerlain qu’Eddy avait tenu à m’offrir. Je savais ce qu’elle voulait me dire : « Ne désespère pas. Tu referas ta vie. » J’en eus les larmes aux yeux. Où serais-je sans elle ?
Vers sept heures, nous laissâmes les petites à la garde du vieux gardien hernieux et à chéchia rouge qui figure dans tous mes livres et nous nous rendîmes à l’église. La messe n’avait plus lieu à minuit, car la violence s’était installée dans cette petite ville comme dans le reste du monde. Des voyous profitaient de l’absence des occupants pour dévaliser les maisons. Dans la nuit naissante, une foule d’hommes et de femmes marchait vers le quadrilatère de béton, surmonté d’une croix. À l’entrée, une crèche était disposée. Le bœuf et l’âne, pratiquement grandeur nature, veillaient sur un baigneur aux joues roses et aux yeux bleus.
« N’aurait-on pas pu trouver un poupon noir ? » pensai-je malgré moi. Insoucieux de cette faute de goût, les fidèles y allaient de leur obole dans de grandes cruches placées à cet effet. Le Père Koffi-Tessio, un Togolais, était très fier de sa chorale. Et c’est vrai qu’il était beau ce chœur de « voix païennes » comme dirait Léopold Sédar Senghor chantant le miracle de la Nativité. Personnellement, je n’étais là que pour faire plaisir à Eddy, n’ayant pas mis les pieds dans une église depuis des années. Aussi, je m’étonnai de m’entendre prononcer sans hésitation les paroles des cantiques, ce qui prouvait que je n’étais pas parvenue à éradiquer entièrement une part de moi-même. D’ailleurs, de plus en plus fréquemment, elle me remontait au cœur. Au moment de la communion, alors qu’une marée humaine montait vers la table sainte, j’éprouvai l’absurde désir de me perdre dans ce flot.
D’une certaine manière, j’adorais Khombole. Après le tumulte de mes récentes années, c’était comme si j’étais de retour dans la paix du ventre de ma mère. Eddy me chouchoutait :
« Tu m’as fait très peur, me répétait-elle. Un jour, tu m’as demandé avec le plus grand sérieux si tu ne ferais pas mieux de t’enfoncer la tête dans un four comme je ne sais quelle poétesse anglaise.
— Américaine ! corrigeai-je machinalement. Sylvia Plath était américaine. »
Cependant, cette impression d’être coupée du monde, d’être à l’abri de tout était fausse. Même à Khombole, les épreuves ne m’épargnaient pas. C’est là qu’atterrée, sans voix, j’appris avec Eddy la mort de notre chère Yvane, emportée en quelques semaines par un cancer. Sur ces entrefaites, une lettre de Gillette m’annonca que Jean avait été brutalement rappelé de son poste d’ambassadeur. Accusé de complot avec des puissances étrangères, il avait été jeté au camp Boiro. Qui sait s’il en sortirait un jour ?
En fait, nous ne devions plus le revoir. Battu à mort, il avait été enterré dans une fosse commune que Gillette ne parvint jamais à identifier. Elle passa le reste de sa vie en Guinée qu’elle ne voulut jamais quitter par fidélité à la mémoire de son mari. Je lui ai emprunté cette phrase que prononce Rosélie dans Histoire de la femme cannibale : « Mon pays, c’est là où il se trouve. »
Dès que j’en avais eu la force, je m’étais assise derrière ma machine à écrire. À mon insu, quelque chose s’était déverrouillé en moi et j’étais résolue à devenir écrivain. Comme Roger Dorsinville, je noircissais des pages et des pages. Je ne sais comment cette décision m’était venue. Certes j’avais des doutes. Parfois je la jugeais risible. Voilà que j’envisageais de nourrir quatre enfants avec les fumées de mes pensées. À d’autres moments, elle me paraissait arrogante. Qui étais-je pour oser pénétrer dans le cercle magique de ceux que j’avais admirés ? Pourtant dans l’ensemble je tenais bon. Ce qui me frappe, c’est que je ne songeais pas à parler de mes problèmes personnels ; par exemple à évoquer le tsunami amoureux qui venait de me bouleverser. Pudeur ? Ambitions plus hautes ? Ainsi, avant ces Mémoires, je n’avais jamais parlé de Kwame. Il avance masqué dans certains textes, donnant quelques-uns de ses traits à mes personnages : machisme, arrogance, insensibilité. Par contre, au fil des années, certains épisodes politiques m’obsédaient : ainsi le complot des enseignants en Guinée sur lequel je revenais constamment.
Eddy fut une des rares à m’encourager vivement à écrire. Cependant elle n’était pas satisfaite de ce qu’elle lisait.
« Si tu racontes tout ce que tu as vu, tout ce que nous avons vu, tu intéresseras forcément les lecteurs ! » assurait-elle.
« Tu philosophes trop, se plaignait-elle, tu fais trop de réflexions personnelles. Ce qu’on te demande, c’est de raconter ! Un point, c’est tout ! »
Le 6 janvier, jour des Rois, dans une guimbarde de louage, je descendis à Dakar accueillir Denis. Il ne pouvait plus rester à Londres car, m’écrivait mystérieusement Dorothy, il avait été extrêmement grossier avec Walter. Elle refusa toujours de m’en dire davantage. Ce fut Sylvie qui me confia qu’il avait traité Walter de « sale pédé » à cause de son habitude de se balader nu devant ses fils.
Quand Denis apparut dans le hall de l’aéroport de Yoff, il me gratifia d’un de ses sourires lumineux qui devaient devenir hélas de plus en plus rares, tellement pareils à ceux de son père. Je ne fis attention qu’à sa taille. Il était déjà presque adolescent et je n’eus plus besoin de me pencher pour l’embrasser. Bien que je me sois gourmandée pendant tout le trajet, je ne pus que fondre en larmes, bégayant :
« Ne m’en veux pas ! Ne m’en veux pas ! »
Il m’entoura les épaules d’un bras déjà viril et me serra contre lui :
« T’en vouloir ! s’exclama-t-il. Comment pourrais-je t’en vouloir ? Et de quoi ? Si quelqu’un a souffert, c’est toi ! Je t’aime, maman ! »
Ces paroles de Denis « Je t’aime, maman », je les ai gardées au creux de mon cœur à travers toutes ces années de tensions, d’affrontements, de brouilles et de réconciliations trop brèves jusqu’au jour de sa mort du SIDA, si cruelle, si injuste en 1997. Il avait quarante et un ans. Il avait écrit trois romans prometteurs. Il allait devenir un écrivain. C’était le seul de mes enfants qui se soit intéréssé à la littérature.
Quand j’eus à peu près reconstitué ma famille, je pensai qu’il était temps de quitter Eddy, car j’abusais de sa générosité. Je pris la décision de m’installer à Dakar. J’y avais retrouvé mes anciens et chers amis. Sembène Ousmane, que le pouvoir de Senghor pourchassait à présent ouvertement, préparait son premier long métrage : La noire de. Je l’accompagnais dans les villages où, grâce à des relations personnelles, il parvenait à présenter ses deux films précédents. Quand il arrivait, à chaque fois, c’était la fête. On attendait que la nuit baigne la place centrale pour commencer la projection. Devant l’écran géant, les villageois s’asseyaient qui sur des nattes, qui sur des bancs, qui à même le sol. En attendant les premières images, les notables mâchonnaient dignement leur cure-dent. Les enfants, assis à même le sol, aux premiers rangs se tenaient tranquilles. Tout d’abord, les griots chantaient en s’accompagnant au balafon. Les acrobates jonglaient et exécutaient leurs cabrioles. Puis, le silence se faisait. Quand la projection était terminée, une discussion généralement animée par un jeune d’un collège voisin s’ensuivait. Sembène Ousmane, jamais las, répondait généreusement à toutes les questions. Comme à l’accoutumée, je ne comprenais rien à ce qui se passait autour de moi, car tous les échanges avaient lieu dans la langue véhiculaire, le woloff. Pourtant, je me sentais bien là dans l’opacité de la nuit, au chaud dans la convivialité de tous ces humains.
Je retrouvai Roger Dorsinville avec un grand bonheur. Nous étions restés en correspondance et il était au courant de mes déboires sentimentaux. Ainsi que Jean Brière il prévoyait que François Duvalier, lassé, et riche à millions, se retirerait bientôt de la présidence et confierait la direction du pays à son obèse de fils, Jean-Claude. Roger affirmait :
« C’est un arriéré mental ! Un idiot ! Tout le monde le sait ! Haïti, c’est vraiment du Shakespeare. »
Mon cœur se serrait quand ils me parlaient d’un journaliste qu’il considérait comme l’espoir du pays, le champion des opprimés : Jean Dominique.
« C’est un mulâtre, précisait Jean Brière. Tu sais comme dans notre pays, la couleur compte pour beaucoup. Mais il tourne radicalement le dos aux préjugés de sa caste. »
J’avais envie de hurler :
« Hélas, je le connais. C’est un salaud ! Il a gâché ma vie ! »
Par la suite, je me suis très fréquemment trouvée dans des cercles où des militants faisaient le panégyrique de Jean. Ses exils au Nicaragua, aux États-Unis, son soutien à Aristide qui se changea en opposition farouche quand l’ancien prêtre devint un dictateur comme les autres, et pour finir son assassinat faisaient de lui un modèle. Je m’efforçais de garder mes pensées pour moi. Je n’ai perdu patience qu’en 2003 lorsque le film de Jonathan Demme, The Agronomist, fut ovationné par la presse de gauche. Mes filles se précipitaient au cinéma pour découvrir le père de leur frère et au sortir, conquises, discutaient ouvertement afin de savoir si j’avais véritablement pris la mesure de la carrure politique de Jean Dominique.
Exaspérée, j’adressai une lettre ouverte à un quotidien très connu où j’avais souvent publié sous la rubrique « Opinions ». Je soutenais qu’un homme, dont la conduite vis-à-vis des femmes était répréhensible, ne saurait être salué en héros. Un ou deux jours plus tard, le rédacteur en chef me téléphona d’un ton embarrassé que le journal ne publierait pas ma lettre. Les faits que je relatais touchaient à la vie privée. Aussi il risquait d’être poursuivi pour diffamation !
« Si vous voulez vous venger, écrivez un livre ! »
Je fus stupéfiée. Pour moi un livre n’est pas un moyen de me venger des individus ou de la vie. La littérature est le lieu où j’exprime mes peurs et mes angoisses, où je tente de me libérer de questionnements obsédants. Par exemple, quand j’écrivis Victoire, les saveurs et les mots, l’ouvrage qui me fut le plus douloureux à écrire, je m’efforçais de résoudre l’énigme que représentait le personnage de ma mère. Pourquoi une femme sensible, profondément bonne et généreuse, avait-elle un comportement si déplaisant ? Elle ne cessait de décocher à tous ceux qui l’entouraient des flèches empoisonnées. Une réflexion approfondie et la rédaction de ce texte me permirent de comprendre que la complexité de ses rapports avec sa mère étaient la cause de cette contradiction. Sa mère qu’elle adorait mais dont, illettrée, analphabète, elle avait toujours eu honte. À tout instant, elle se reprochait d’avoir été « une mauvaise fille ».
Roger Dorsinvillle fut la première personne à qui je donnai à lire une version complète de Heremakhonon. Deux jours plus tard il me donna son verdict :
« Que de turgescences ! Est-ce que tu ne crains pas que l’on te confonde avec ton héroïne, Véronica Mercier ? »
Je le regardai interdite. Je ne pouvais pas me douter qu’il prévoyait la vérité. En 1976, à la parution du roman, journalistes et lecteurs s’empressèrent de croire que Maryse Condé et Véronica Mercier ne faisaient qu’une seule et même personne. Je fus accablée de critiques. On alla jusqu’à me reprocher mon amoralisme et mes indécisions. Je découvris que l’écrivain, surtout si elle est une femme, afin de protéger sa réputation ne doit peindre que des parangons de vertu.
Je revis aussi Anne Arundel. Dans une malle qu’elle croyait pleine de vieilleries sans valeur, elle avait découvert des cahiers de poèmes de Néné Khaly et essayait de les faire publier. Elle les avait déjà envoyés à des dizaines de maisons d’édition. En vain :
« Tu comprends, c’est trop révolutionnaire, assurait-elle. C’est de la lave ce qu’il écrivait. »
Anne Arundel n’apprécia pas du tout Heremakhonon pour des raisons différentes.
« Ce n’est pas du tout ainsi que les choses se sont passées », me reprochait-elle.
Pour elle, comme pour la majorité des individus, la littérature n’a guère d’autre valeur que celle d’un cliché instantané, d’une copie conforme. Ils méconnaissent le rôle considérable de l’imagination. Mon « complot des enseignants » n’était pas à la lettre celui que nous avions vécu. Dans Heremakhonon, j’avais mis pêle-mêle le souvenir de ma brève rencontre avec Mwalimwana-Sékou Touré à la Présidence de la République, le comportement des élèves du collège de Bellevue et mes propres terreurs lors du coup d’État à Accra.
Sur ces entrefaites, la mère d’Anne étant morte, elle partit se fixer à Noirmoutier et ne me donna plus jamais signe de vie. Littérature et relations d’amitié ne font pas toujours bon ménage. À ma connaissance, les poèmes de Néné Khaly n’ont jamais été publiés. Étaient-ils trop violents ? Anne avait-elle raison ?
Une petite annonce du journal dakarois, Le Soleil, m’informa qu’un Institut international de développement nouvellement créé recherchait des traducteurs. Vue mon expérience au Ghana, je m’y fis embaucher sans peine. La paye alignée sur celle des fonctionnaires des Nations-Unies me parut excessive, vu l’état général de misère des habitants. Pourtant, je ne rechignai pas. Mon salaire me permit de m’acheter une 404 grenat dans laquelle je repris mes courses à tombeau ouvert et d’emménager dans une immense villa au Point E, quartier résidentiel et bourgeois.
Dans la villa voisine habitait Mme Bâ, femme généreuse et tendre, aussi différente de moi qu’il était possible de l’être. Quoique l’épouse d’un avocat, elle était fort peu instruite, car mariée très jeune, elle n’avait fait que mettre au monde des enfants. Douze en tout. Je crois qu’à mes yeux, elle symbolisait la mère que je n’avais su être, la maternité dans ce qu’elle comporte de plus noble.
« Être maman, me répétait-elle, c’est un job à plein temps. On ne peut être que cela. »
L’écoutant, j’étais de plus en plus honteuse de ma séparation d’avec Condé, de mes déplacements d’un pays à l’autre, de mes amants qui refusaient de jouer le rôle de père. Je l’admirais. Je souffrais de l’adoration que lui portaient mes enfants. « Super-maman » l’appelait Denis.
Au plan du travail, les déceptions ne tardèrent pas à s’accumuler. À l’Institut du développement, je ne tardai pas à m’aliéner tout le monde. Je l’ai dit, je n’ai aucun goût pour la traduction. Je commençai donc par me disputer avec le correcteur, vieux Français tatillon, las de réécrire mes textes. D’autre part, mes collègues s’irritèrent de mes retards, de mes absences, de ce qu’elles appelaient, à tort ou à raison, mon manque de politesse et mes airs supérieurs. Bref, mon contrat d’essai de trois mois ne fut pas renouvelé. Je n’en souffris pas outre mesure, puisque je n’étais plus à une humiliation près. Pourtant, je devais nourrir toutes ces bouches et ne pouvais constamment emprunter de l’argent à Mme Bâ ou à Eddy. Je pensai donc qu’il était sage de revenir vers l’enseignement que je n’aimais pas non plus, mais qu’au moins, je pratiquais de manière satisfaisante. J’obtins sans difficultés un poste au lycée Charles de Gaulle de Saint-Louis du Sénégal. Malheureusement, les salaires de la Fonction Publique sénégalaise étant dérisoires, je risquais de mourir de faim. Eddy me conseilla donc d’essayer d’obtenir un contrat de la Coopération française qui tout de même payait mieux. Cela signifiait que je devais réendosser ma nationalité française. Je commençai par refuser catégoriquement. Ce passeport guinéen ne m’avait causé que des déboires. Par exemple, mon expulsion du Ghana. Néanmoins, j’en étais venue à y tenir comme le symbole de ma liberté, de mon indépendance des Grands Nègres. Je suivis le conseil d’Eddy, car je ne voulais pas renouer avec ces soucis d’argent que je n’avais que trop connus. Je ne prévoyais hélas pas les visites interminables et incessantes à l’Ambassade de France, les humiliations infligées par un petit personnel obtus ou raciste comme l’affirmait Eddy, les explications de ma situation cent fois recommencées.
« Si vous êtes née à la Guadeloupe, pourquoi avez-vous ce passeport ?
— C’est qu’il m’a été donné lors de mon mariage avec un Guinéen.
— Avez-vous en le prenant renoncé par écrit à la nationalité française ?
— Non !
— Il faut le prouver. »
J’allais me décourager quand Sékou Kaba me fit miraculeusement parvenir la précieuse « Attestation de non-répudiation de la nationalité française » qui était exigée. Je paraphai mes documents tout neufs avec un sentiment que je n’arrêtais pas de ressentir : celui de l’échec.
À la mi-septembre, Sylvie revint de Londres. Elle ne s’exprimait qu’en anglais. À la différence de Denis qui refusait de parler de son séjour en Angleterre, elle débordait d’anecdotes plaisantes concernant sa vie avec Dorothy et Walter. Elle était la princesse et traitait ses petites sœurs, Aïcha surtout, comme d’ignorantes « broussardes ». Alors ses relations avec Aïcha, qui avaient toujours été difficiles, devinrent vraiment conflictuelles. Elles se disputaient pour un oui pour un non. Je m’efforçais de considérer ces tensions comme la manifestation de cette inévitable rivalité qui oppose les sœurs d’un âge proche. Néanmoins, j’avais mal quand mes chères petites filles se déchiraient à belles dents. La mort dans l’âme, je fis des adieux déchirants à Mme Bâ, rendis ma villa à son propriétaire et vendis ma belle auto. Puis nous prîmes le train pour Saint-Louis. Je dois à la vérité d’avouer qu’au fond de moi, depuis ma séparation d’avec Kwame, la vie que je menais, et partant la charge que représentaient pour moi les enfants, pesait de plus en plus lourd. J’avais l’impression d’être victime d’une inqualifiable injustice du sort. Pourquoi cette cascade de malheurs s’abattait-elle sur moi ? Je devenais irritable, agressive, partagée entre des sentiments contradictoires.
« Qu’est-ce qui t’arrive ? se plaignait Eddy qui ne me reconnaissait plus. Tu deviens insupportable. »
Le voyage jusqu’à Saint-Louis dura un jour entier dans un wagon inconfortable et caniculaire. La misère des villages que nous traversions était stupéfiante. Celle de la Guinée était-elle pire ? À chaque arrêt, malgré les coups de cravache que leur distribuait généreusement un service de sécurité débordé, des mendiants prenaient d’assaut le train où ils répandaient une odeur épouvantable. On se serait cru aux pires heures du colonialisme.
Le charme de Saint-Louis, la ville des « signares », ces métisses mariées à des Français, est bien connu. On se rappelle l’interprétation de France Zobda dans Les caprices d’un fleuve, le beau film paru en 1996 où jouait également Bernard Giraudeau. Aussi, je ne reviendrai pas là-dessus. Je dirai seulement que j’adorai cette agglomération désuète qui ne ressemblait à aucun des endroits où j’avais vécu. Au serein, quand je me promenais avec les enfants sous le ciel rouge et or, je poussais parfois aussi loin que N’Dar Toute. La paix du lieu m’envahissait et un tenace espoir se levait en moi. J’en étais sûre, le tourment de ma vie allait s’apaiser et j’allais enfin connaître la sérénité.
Pourtant, en dépit des apparences, Saint-Louis, c’était Clochemerle. Le lycée Charles de Gaulle était une énorme caserne qui regroupait des centaines d’élèves, en provenance des localités de la région. Le personnel enseignant appartenait à une espèce particulière. Il était largement composé de Français venus ouvertement « faire du CFA ». On les dénommait des « petits Blancs » et Jean Chatenet prévoyait dans un livre qui connut un certain succès qu’« un jour, ils seraient tous mangés ». Ils ne cachaient pas leur mépris pour le personnel local, des Africains trois fois moins payés qu’eux à service égal, tant à cause de sa couleur que de ses diplômes, prétendument inférieurs. Il y avait bien dans le lot une poignée d’Antillais ayant épousé des Françaises. Je reconnus un mulâtre, un certain Harry, marié à une blonde voluptueuse qui avait été en classe de philo avec moi au lycée Carnot de Pointe-à-Pitre. Lui m’ignora superbement, désireux à l’évidence de faire oublier son origine. Des années plus tard, quand je revins me fixer à la Guadeloupe, je me trouvai assise à côté de lui lors d’un dîner chez des amis. Je lui rappelai moqueusement son attitude d’antan. Il se défendit avec brio :
« C’est que vous faisiez peur à tout le monde. Vous étiez désagréable en diable. Personne ne savait d’où vous veniez. Étiez-vous anglophone ? Étiez-vous francophone ? Vous n’aviez pas de mari, mais une trâlée d’enfants de toutes les couleurs. »
De toutes les couleurs ? Il exagérait ! Il n’y avait que Denis qui était un métis !
La salle des professeurs du lycée reflétait la guerre civile qui opposait les deux catégories d’enseignants. Les Français s’asseyaient sur les sièges confortables en bordure des fenêtres, les Africains là où ils le pouvaient. Les Français riaient, s’entretenaient à voix haute, débordaient d’anecdotes joyeuses qu’ils se lançaient à la tête les uns des autres. Les Africains se taisaient ou chuchotaient dans leurs langues. Peut-être pour les raisons que souligna Harry, personne ne voulait de moi. Je restais généralement debout, solitaire dans un coin, attendant que la cloche indique le moment de rentrer en classe. Trop pauvre pour me payer même une bicyclette, je traversais à pied quatre fois par jour le pont Faidherbe comme mes collègues africains aussi désargentés que moi. Par contre, les coopérants se succédaient au volant de leurs voitures et nous dépassaient sans s’arrêter. Mon cœur se gonflait de rancune. Pourtant, le fait que je sois rejetée et par les coopérants français et par les professeurs africains m’amena à chercher des fréquentations hors de ce cercle. Par l’intermédiaire de mes filles, je fus introduite dans la communauté marocaine.
Il faut savoir qu’à Saint-Louis vit une nombreuse et ancienne communauté de Marocains, héritière des commerçants venus s’installer dans la région depuis le temps de Faidherbe. Nous fûmes d’abord invités à partager le mouton de la Fête de l’Aïd, ensuite à manger le méchoui ou le couscous tous les week-ends. Je m’asseyais par terre sur des nattes au milieu d’une dizaine de convives facétieux et bruyants. J’appris à manger à la main, ce que j’avais toujours refusé en Guinée. Je dégustais mes quatre tasses de thé vert à la menthe. Dans ces réunions, les femmes ne faisaient guère que servir les mets succulents qu’elles avaient passé des heures à préparer. Elles ne tenaient pas le crachoir. Néanmoins, leurs sourires débordants me faisaient chaud au cœur. Je comprenais enfin que les sentiments ne passent pas nécessairement par les paroles.
C’est au cours d’un de ces repas que je fis une connaissance qui devait remédier à ma solitude. Mohammed travaillait avec son aîné, Mansour. À plus de trente ans, je n’avais jamais vécu d’amours « contingentes » comme diraient Sartre et Beauvoir. Mes relations amoureuses avaient toujours eu la violence des drames. Mohammed était jeune, son sourire était lumineux et charmeur comme celui d’un adolescent. Quand je compris ce qu’il désirait, je fus stupéfiée. Je venais d’être tellement humiliée et blessée que je me demandais si j’étais encore une femme, capable de séduire, d’exciter le désir. Je me jetai donc avec emportement dans cette relation d’une certaine manière si neuve. Je renouai avec les satisfactions physiques. J’avais oublié le goût des baisers et des étreintes. J’éprouvais le délicieux sentiment d’être entourée, protégée, car Mohammed était plein d’attentions. Il possédait une Renault 4L et se mettait à mon entière disposition. Désormais, je n’avais plus besoin de traverser à pied le pont Faidherbe quatre fois par jour en suant sous le soleil. Je ne revenais plus du marché en succombant sous le poids de mes paniers. Mohammed était aussi toujours prêt à me servir de guide. Nous visitions la région qui entoure Saint-Louis. Nous roulâmes jusqu’à Richard Toll, à la frontière de la Mauritanie. Un jardin d’essai avait été créé au e XIX siècle sur la rive de fleuve Sénégal par le botaniste français Jean-Michel Claude Richard. Richard avait introduit plus de 3 000 plantes, devenues aujourd’hui usuelles : par exemple, la banane, le manioc, l’orange, la canne à sucre et le café.
Très vite ce relatif bien-être fut obscurci par une ombre. Celle de Denis. Les rares fois où il sortait d’une constante bouderie et consentait à adresser la parole à Mohammed, il était moqueur, méprisant, à peine poli. C’est un fait, Mohammed qui tenait les livres de comptabilité de Mansour, commerçant en sel et en dattes, n’était pas très instruit. À moi, cela convenait parfaitement. Un « intellectuel » m’avait si cruellement échaudée que j’en voulais à l’espèce entière. Mohammed en me contant ses aventures à Fez, Marrakech, ou Istanbul, me distrayait et me faisait rêver. Casbahs, souks, palais aux murs couverts d’azulejos, mosquées centenaires. Denis, qui avait commencé de manifester son intelligence supérieure et son caractère exécrable, l’accablait de questions vachardes auxquelles le malheureux était incapable de répondre. Par exemple, sur l’exil du sultan en Corse, puis à Madagascar, sur les raisons de son retour et ses relations avec les Français.
« Je ne lui en veux pas ! m’assurait Mohammed. Il est jaloux. J’ai passé par là moi-même. Quand ma mère a divorcé d’avec mon père qui la battait et la trompait sous ses yeux avec ses servantes, je n’ai pas pu supporter l’homme avec qui elle s’est remariée. »
Aussi, il redoublait de douceur tandis que Denis redoublait ses insolences. Un jour où ce dernier avait été particulièrement odieux, je pris mon courage à deux mains et je lui reprochai son comportement.
« Il n’est pas digne de toi ! souffla-t-il avec fièvre. C’est un vaurien.
— Que sais-tu de lui pour affirmer pareille chose ? » fis-je avec douceur.
J’eus beau insister, il ne voulut rien me dire de plus.
Au deuxième étage de l’immeuble que j’habitais, vivaient quatre jeunes Anglaises et une Irlandaise rousse flamboyante. Elles appartenaient à une Association des Nations-Unies et enseignaient dans des écoles primaires. Nous devînmes très vite amies. Non seulement nous venions de passer plus d’un an à Londres, en outre, pour les petites, Sylvie surtout (car Denis ne sut jamais le maîtriser), l’anglais demeurait la seule vraie langue. Nous nous réunissions fréquemment pour boire du thé, manger des scones ou des muffins. Elles adoraient l’Afrique qui était pour elles une terre d’enfants déshérités qu’elles rêvaient de choyer. Elles les réunissaient pour goûter, leur apprenaient des jeux, des comptines de chez elles :
« Ba, ba, black sheep
Have you any wool ?
Yes, sir. Yes sir. Three bags full. »
J’étais particulièrement intime avec Ann, l’Irlandaise. Nous faisions de longues promenades ensemble et elle me parlait avec nostalgie de son ami, Richard Philcox, qui enseignait à Kaolack, trop loin d’elle. À Saint-Louis, nous ne manquions pas totalement de plaisirs artistiques. Nous assistions à de nombreux concerts en plein air de musique traditionnelle. Les grands acteurs haïtiens, amis de Roger Dorsinville, Jacqueline et Lucien Lemoine, vinrent jouer du Bernard Dadié, un auteur ivoirien dans la salle des fêtes de la mairie. Pour célébrer le 4 juillet, les services culturels américains projetèrent le film Autant en emporte le vent que je revis avec plaisir. Si les filles furent transportées par le romantisme torride de l’histoire, Denis dénonça la piètre image qu’il donnait des Noirs, image encore accentuée par un doublage inepte. Je me réjouis de le voir si critique, si lucide et articulé tout en prévoyant les problèmes que son attitude allait soulever. En bref, une sorte de bonheur imparfait, sans prétention, marchant cahin-caha s’était installé.
Cependant mes projets d’écriture n’étaient pas enterrés, loin de là. Bien souvent je refusais de passer la nuit avec Mohammed qui ne comprenait pas pourquoi je préférais m’enfermer seule pour taper sur une machine à écrire. Je n’arrêtais pas de corriger ce qui allait devenir mon roman Heremakhonon. À mon insu, le texte avait changé de nature. Ce n’était plus un simple récit inspiré de mes expériences personnelles. J’étais devenue plus ambitieuse. Je m’étais mise à gommer les spécificités qui auraient pu rattacher mes héros à des modèles simplement humains et identifiables. J’entendais donner au choix de l’héroïne, Véronica, une portée symbolique plus large. Ibrahima Sory, le « Nègre avec aïeux » et Saliou, le militant, devenaient les symboles des deux Afriques qui se combattaient : celle des dictateurs et celle des patriotes. En bref, celle de Sékou Touré et celle d’Hamilcar Cabral. Une telle ambition éclaire une phrase qui m’a si souvent été reprochée parce que mal comprise, celle de Véronica, maîtresse de Ibrahima Sory :
« Je me suis trompée d’aïeux. J’ai cherché mon salut parmi des assassins. »
Ayant appris qu’Ellen Wright, la veuve de Richard, que j’avais croisée fréquemment à Accra chez les Genoud, était agent littéraire à Paris, je remuai ciel et terre pour me procurer son adresse. J’avais l’intention de lui faire lire mon manuscrit et si elle en était d’accord, de la prier de chercher un éditeur. Pourtant quand j’obtins ses coordonnées, transie de peur, je n’en fis rien.
Mariama Bâ m’a raconté qu’elle n’aurait jamais publié Une si longue lettre, si des parents travaillant aux Nouvelles Éditions africaines ne s’étaient emparés de son texte. Je suis persuadée que si mon ami Stanislas Adotevi ne m’avait pas forcé la main, Heremakhonon non plus n’aurait jamais vu le jour. Stanislas Adotevi dirigeait la collection « La voix des autres » chez 10/18 de Christian Bourgois et s’amouracha du roman.
C’est alors que je reçus un pli officiel. J’avais appris à me méfier de ces lourdes enveloppes brunes. Je savais qu’elles ne présageaient jamais rien de positif. La première qui m’avait été adressée m’avait lancée dans ma carrière africaine. La seconde m’avait renvoyée de Winneba. La troisième d’une importance plus considérable encore m’avait invitée à revenir au Ghana, avec les conséquences désastreuses que l’on sait. Celle-là provenait de la Coopération française. Elle m’informait que ma candidature avait été acceptée par le ministère à Paris. Le problème était que j’étais affectée au lycée Gaston Berger de Kaolack dans la région du Sine Saloum. Je devais rejoindre mon poste pour la rentrée fixée au 5 janvier. Mon premier mouvement fut de refuser cette offre. L’accepter impliquait d’abord que je me sépare d’avec Mohammed, mais surtout que je perpétuais le cycle des transplantations et des déracinements. Une fois de plus, mes enfants perdraient leurs amis et leurs habitudes seraient bouleversées. En même temps, pouvais-je être insensible au fait que le salaire proposé par la Coopération représentait le triple du salaire local que je percevais ? Mohammed et mes amis marocains firent tout ce qui était en leur pouvoir pour me décourager. À les entendre, Kaolack était un horrible trou, plein de mouches et de maladies, le point le plus étouffant du Sénégal. La température moyenne s’y élevait de jour comme de nuit à 45 degrés. Le fluor de l’eau noircissait les dents des enfants.
Ann, l’Irlandaise, jugea que la vie était décidément mal faite. Pourquoi n’était-ce pas elle qui était nommée à Kaolack ?
Finalement, Mohammed emprunta la camionnette de son frère Mansour, y empila enfants et valises et entama les 456 kilomètres qui nous séparaient de Kaolack. J’avais le cœur gros. Le jour n’était pas encore levé et la petite ville dormait encore. Les premiers maraîchers poussaient leurs chariots le long du pont Faidherbe, noyé de brumes. Ce devait être une de mes dernières randonnées en Afrique.
Que me réservait demain ?
Nous arrivâmes à Kaolack au début de l’après-midi et je fus atterrée. Fidèles au rendez-vous, les mouches bourdonnaient partout. Elles se posaient sur les lèvres, les yeux, les joues, entraient dans les narines. La chaleur dépassait tout ce que j’avais jamais connu et les vêtements collaient au corps. Le service du logement m’avait attribué une enfilade de pièces sombres et sans air au-dessus d’une dibiterie. J’allai inscrire les filles dans une série de bicoques en préfabriqué qui tenait lieu d’école primaire et où Sylvie jura tout net qu’elle ne mettrait jamais les pieds.
Surprise ! Quoique simple, du poulet grillé et des pommes de terre, le repas qui nous fut servi à l’Hôtel de Paris fut bon. Deux Françaises assises à une table voisine commencèrent par s’intéresser aux filles :
« Qu’elles sont mignonnes ! firent-elles. C’est à vous tout ce monde ? »
Puis, rapprochant leurs chaises, elles s’assirent à notre table pour partager le café. Elles étaient toutes les deux médecins pour le compte de l’OMS :
« Vous verrez, ce n’est pas aussi mal que cela en a l’air ! m’assurèrent-elles. On n’est pas très loin de Dakar ni surtout de Bathurst en Gambie qui est une petite ville très agréable. Et puis, la région est intéressante : les salines. Pour ça oui, il y fait chaud ! »
Pourtant, il restait une dernière station à mon chemin de croix. Comme, le dîner terminé, nous nous étions retirés dans une chambre au premier étage de l’Hôtel de Paris, Mohammed s’allongea sur le lit. Avec désinvolture, il m’informa que la semaine suivante, il se mariait. Quoi ! Étais-je condamnée à revivre encore et encore la même scène ? Devant la violence de ma réaction, il m’assura que rien ne serait changé entre nous :
« J’épouse Rachida pour faire plaisir à Mansour, à la famille. Je n’éprouve rien pour elle. Nous ferons des enfants. Beaucoup de garçons surtout. »
Le cynisme d’une pareille déclaration me parut une insulte suprême et à moi et à celle qu’il s’apprêtait à épouser. À onze heures du soir, je jetai Mohammed sur le palier.
Ce fut la dernière fois que je pleurai à cause d’un homme. Bientôt des préoccupations d’une nature totalement différente allaient m’investir.
Je m’éveillai le lendemain sans aucune prémonition. Le ciel pesait bas et lourd, comme toujours à Kaolack. Les mouches étaient déjà à leur affaire et s’insinuaient partout. Je conduisis mes enfants à leur école et séchai leurs larmes tant bien que mal. Puis je me rendis au lieu de mon affectation, le lycée Gaston Berger. C’était une bâtisse longiforme sans caractère. La salle des professeurs bourdonnait comme une ruche. À la différence du lycée Charles de Gaulle où la plupart des enseignants étaient des expatriés, la majorité des professeurs était composée d’Africains, à l’exception d’un trio de jeunes Blancs assis seuls à une table. À ma vue, l’un d’eux se leva et s’approcha vivement :
« C’est toi Maryse ? Je suis Richard », fit-il avec un fort accent anglais.
C’était là le petit ami d’Ann qui, serviable, l’avait prévenu de mon arrivée à Kaolack. Il était beau, très beau même avec ses grands yeux marron clair dans un visage hâlé. J’avoue que ce tutoiement des plus prématurés me choqua venant d’un parfait inconnu, d’apparence si jeune, certainement plus jeune que moi. Puis je pensai que cet anglophone se débattait, comme cela arrive fréquemment, avec la complexité des pronoms personnels français. Je ne compris pas qu’il établissait d’emblée un lien d’intimité entre nous. Il était celui qui allait changer ma vie. Il allait me ramener en Europe puis en Guadeloupe. Nous découvririons l’Amérique ensemble. Il m’aiderait à me séparer en douceur de mes enfants le temps de reprendre mes études. Surtout, grâce à lui, je commencerais ma carrière d’écrivain.
L’Afrique enfin domptée se métamorphoserait et se coulerait, soumise, dans les replis de mon imaginaire. Elle ne serait plus que la matière de nombreuses fictions.
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Maryse Condé