L'adieu du poète

Anne-Marie Gleason · Chapitre 4 sur 4

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L'adieu du poète

Jeanne

Une lettre, une lettre pour vous ! Elle porte les timbres canadiens.

 

CRÉMAZIE

Une lettre... du Canada !... Oh ! donnez vite ! (Il prend la lettre, essaye de l’ouvrir avec une hâte fébrile, mais ses mains tremblent. Il la tend à Jeanne.) Lisez pour moi, je vous en prie, je ne saurais...

 

JEANNE, lisant.

Mon cher fils.

 

CRÉMAZIE

C’est de ma mère !

 

JEANNE

« Ta dernière lettre nous a rendus bien tristes. Te savoir malade, loin de nous, est si pénible. Je pense sans cesse à toi, mon Octave, et comme je voudrais être là-bas pour te soigner, te gâter un peu, pauvre enfant que la vie a tant maltraité ! Hélas ! le sort nous sépare, et je prie Dieu de placer à tes côtés une douce figure de femme pour adoucir l’amertume de tes tristesses. La prière d’une mère est toujours exaucée, mon Octave, et

 

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cette pensée me console un peu de ton absence ? Je voudrais t’écrire longuement, mais je suis trop faible. Tes frères te parleront de tout ce qui t’intéresse ici.

« Je suis vieille et malade, les épreuves m’ont brisée et je crains toujours, lorsque je t’écris, que ce ne soit mon dernier adieu.

« Je te prends dans mes bras, et comme si je devais mourir je te donne, dans un baiser, ma bénédiction. Octave, ta mère te bénit et t’aime. »

 

CRÉMAZIE, la voix tremblante d’émotion.

Ma mère, la bénédiction de ma mère ! Merci, mon Dieu, merci. Jeanne, mettez cette lettre sur mon cœur. Elle recevra mon dernier battement.

 

JEANNE, de plus en plus effrayée.

Voulez-vous voir le médecin et le prêtre ?

 

CRÉMAZIE, d’une voix à peine perceptible.

Jeanne, le médecin n’a plus rien à faire chez moi ; le prêtre me quittait lorsque vous êtes venue. Il m’a prodigué les suprêmes consolations. Je pars content, en paix avec ma conscience... La résignation m’est douce, car je vais vers le bonheur ; j’entre dans la véritable vie ! Pour un chrétien, mourir c’est revivre !... Laissez-

 

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moi voir l’immensité... Donnez-moi votre main, et lorsque je mourrai, mettez sur ma bouche ce crucifix donné par ma mère. Chère petite croix qui ne m’a jamais quitté, et qui toujours m’a consolé ! (Il s’incline la tête vers la fenêtre.) Je fus un rêveur, un imprudent, un exilé, mais ma race me pardonnera pour l’avoir aimée de toute mon âme !... Elle me comprendra... Je le sens... Et cette espérance de mon agonie ne saurait être fausse.

 

JEANNE, anxieuse.

Vous souffrez !

 

CRÉMAZIE

Beaucoup, mais qu’importe !

 

JEANNE

Voulez-vous regagner votre lit, où vous vous reposerez mieux ?

 

CRÉMAZIE

Non, ma Jeanne, je ne le verrais pas, lui ! (indiquant l’océan) et je dois un regard au messager qui redira là-bas mon dernier cri d’amour... (Silence. Jeanne est à genoux et regarde le mourant. Celui-ci s’affaiblit de plus en plus.) Je me meurs... Jeanne !... votre main et

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lui... (divaguant) lui, il m’entend... il vient me chercher. (S’exaltant). Ma patrie ! Tu me veux ! Me voilà ! Me voilà ! (Dans un grand cri.) Me voilà !

(Il s’est à demi soulevé et retombe mort. Jeanne donne les signes du plus profond désespoir et avec un accent de grande douleur :)

 

JEANNE

Mort, Crémazie est mort !... mort !...

(Elle lui prend la main, la baise et sanglote éperdument. Soudain elle se lève, avec un grand geste vers l’Océan, et majestueuse :)

Canadiens-français, votre poète est mort ! Son dernier souffle a été une dernière pensée pour le Canada. La France vous le garde. (D’un accent plus profond.) Mais, souvenez-vous ! ! !

 

LE RIDEAU TOMBE.

 

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Cet ouvrage est le 108e publié

dans la collection Littérature québécoise

par la Bibliothèque électronique du Québec.

 

La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

 

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