Laissez-Moi (Commentaire)

Marcelle Sauvageot · Chapitre 3 sur 4

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Laissez-Moi (Commentaire)

14 décembre 1930

Il y a des romances qui commencent comme votre lettre : « Vous que j'ai tant aimée… » Ce temps du passé, quand ré-sonne encore si proche le présent, est triste comme les fins de fête, lorsque les lampes s'éteignent et qu'on reste seul à regarder partir les couples dans les rues sombres. C'est fini : on n'a plus rien à attendre et pourtant on reste là indéfiniment, sachant que rien ne viendra plus. Vous avez des notes de guitare ; on dirait par moments d'un refrain qui revient : « Je n'aurais pas pu vous donner le bonheur. » C'est une vieille chanson d'autrefois, sem-blable à une fleur séchée… Le passé devient-il si vite une vieille chose ?

Le Bonheur ? C'est un mot de complainte. Vous, vous le personnifiez, vous l'identifiez, vous le définissez. Peut-on vrai-ment parler de lui comme vous le faites ?

Quand un parfum plaît, on cherche à le retenir, à le retrou-ver ; on ne s'en laisse pas complètement griser, afin de pouvoir l'analyser et s'en imprégner peu à peu, au point d'en avoir la sensation physique rien que par le souvenir ; quand le parfum revient, on le respire plus lentement, plus doucement, pour sen-tir les effluves les plus ténus. Une bouffée brutale de parfum fait tourner la tête, mais laisse une sensation irritante d'incomplet, d'inachevé. Ou bien c'est une suffocation désagréable dont on voudrait se débarrasser afin de respirer librement, ou bien c'est une griserie brutale trop tôt finie parce que seul l'être nerveux a été touché. C'est du bonheur d'être bouleversé et de ne plus rien savoir. Mais avoir encore un petit coin de conscience qui tou-jours sait ce qui se passe, qui, parce qu'il sait, permet à tout l'être intellectuel et raisonnable d'avoir aussi à chaque seconde quelque chose du bonheur qui arrive, avoir ce petit coin de conscience qui apprécie lentement l'évolution de la joie, la suit jusqu'à ses fins les plus extrêmes, n'est-ce pas du bonheur ? Il y

 

– 14 – a un petit coin qui ne vibre pas, mais ce petit coin reste le té-moin de la joie ressentie. C'est lui qui se souvient et qui peut dire : j'ai été heureux et je sais pourquoi. Je veux bien perdre la tête, mais je veux saisir le moment où je perds la tête et pousser la connaissance au plus loin de la conscience qui abdique. Il ne faut pas être absent de son bonheur.

Ce coin de moi vous a jugé, vous a mesuré ; et en vous ju-geant et en vous mesurant, je voyais vos faiblesses, vos insuffi-sances ; où est le mal si je restais, si j'acceptais ces insuffisances, si je les aimais ? Oh ! homme, tu veux toujours qu'on t'admire. Toi, tu ne juges pas, tu ne mesures pas la femme que tu aimes. Tu es là, tu la prends ; tu saisis ton bonheur, elle semble ne plus s'appartenir, avoir perdu toute notion : tu es heureux. Elle t'a crié : je t'aime, et tu es satisfait. Tu n'es pas brutal ; tu es doux, tu lui parles, tu t'inquiètes d'elle ; tu la consoles par des mots tendres, tu la berces. Mais tu ne la juges pas, puisque tu lui de-mandes d'être heureuse par toi et de te dire qu'elle est heureuse par toi. Mais si tu t'aperçois que deux yeux te regardent, puis sourient, tu te révoltes. Tu as l'impression qu'on t'a « vu » et tu ne veux pas être vu : tu veux « être » seulement. Avec inquié-tude, tu demandes : « À quoi penses-tu ? »

Je pense à toi. Tu as un petit rire de la gorge et des dents

que je n'aime pas. Tes yeux se ferment un peu, comme pour pé-nétrer l'esprit de ton interlocuteur et lui montrer que tu as vu clair en lui. Tes lèvres se retroussent légèrement sur des dents qui apparaissent noires et ta tête tout entière se tend en avant. Tu prends cet air quand tu exposes une théorie lumineuse que tu viens de découvrir ou quand tu as trouvé le moyen de rame-ner à un sentiment mesquin ce qu'on croyait être une belle pen-sée. Tu ressembles à un petit commerçant qui ne veut pas se laisser faire. Je suis gênée quand tu es ainsi : tu te rapetisses. Mais il ne faudrait pas que quelqu'un s'aperçoive de ce petit tra-vers et fasse une remarque : je serais très méchante. Tu as des jugements curieux parfois, dans les domaines que tu prétends

 

– 15 – ignorer. Tu démontes un tableau, une œuvre musicale, un poème par ces mots : c'est facile. Tu veux, semble-t-il, reprendre ta position stable, compromise un instant par une chose plus grande que toi ; et tu as tellement peur du snobisme que tu nies le beau que tu as ressenti. Je sais et je n'aime pas. Mais si on insinuait quelques doutes sur ton goût et ton intelligence, je ré-pondrais vertement comme si on m'insultait. Tu es un peu fat, tu te regardes dans une glace, à la dérobée, d'un coup d'œil sa-tisfait, tu te redresses quand tu passes près d'une femme et tu la fixes en conservant une attitude faussement indifférente ; si elle t'a jeté un regard, sûrement elle t'a trouvé bien ; si on te parle d'une femme, tu coupes la parole pour dire : « Elle est jolie ? » Tu m'amuses et j'ai envie de prendre un sourire moqueur. Mais qu'on ne dise pas que tu es un « joli cœur » ; tes faiblesses sont à moi. Je les ai découvertes peu à peu en t'examinant sans trêve. Je souffre que tu aies ces travers, mais je ne voudrais pas que tu changes. Je t'en parle quelquefois en souriant. Je ne voudrais pas te froisser, ni te donner des conseils. Je voudrais que tu sa-ches ce que je sais ; et j'aimerais qu'au lieu d'essayer de ne pas te montrer tel que tu es, tu me dévoiles toutes tes petites laideurs. Je les aimerais, car elles seraient bien à moi. Les autres ne les connaîtraient pas, et c'est par là que nous nous rejoindrions en dehors du monde. Rien n'est plus attachant que les faiblesses et les défauts : c'est par eux que l'on pénètre l'âme de l'être aimé, âme constamment cachée par le désir de paraître semblable à tout le monde. Il en est comme d'un visage. Les autres ne voient qu'un visage ; mais soi, l'on sait à quel instant précis la courbe du nez, au lieu de continuer sa ligne idéale, se casse impercepti-blement pour dessiner un nez ordinaire ; on sait que, de près, le grain de la peau est gros avec des points noirs ; on a trouvé la tache des yeux qui par moments éteint le regard, et le millimètre qu'a, en trop, la lèvre pour être distinguée. Ces petites irrégula-rités, on a envie de les embrasser plus que les perfections, parce qu'elles sont pauvres et qu'elles font que ce visage n'est pas celui d'un autre.

 

– 16 –

Ne te plains pas de ce que je te juge et te mesure : Je te connais mieux et ce n’est pas pour t'aimer moins. Ce n'est pas moi qui n'avais pas de bonheur, mais vous. Vous auriez dû re-tourner la phrase de votre lettre et dire : « Vous savez bien qu'il n'était pas possible que vous me donniez du bonheur, parce que même aux moments où nous avons été le plus proches, vous avez toujours gardé un coin de vous… qui ne vibrait pas… qui me jugeait.»

D'ailleurs, était-ce vous que je jugeais ou moi-même ? Vous savez bien que je me regarde toujours vivre, que je me moque de moi, que je me dénigre, que je ris de mes élans et de mes en-thousiasmes, que je m'enlève toute confiance en moi. Alors je n'avais pas non plus confiance en vous. Je n'étais pas sûre, mal-gré tout votre amour. Vous aviez beaucoup d'amies : je ne vous les reprochais pas ; j'aurais aimé vous entendre me parler d'el-les, afin de savoir ce qui vous attirait près d'elles, loin de moi. Mais vous me disiez peu de chose. Je pensais que vous ne m’aimiez pas et je n’osais pas vous interroger, quand je voulais tant savoir. Je suis inquiète pour un regard, un mot, un si-lence… mais je dis : « Vous êtes libre », car je ne veux pas qu’on reste par contrainte et je voudrais bien qu'on reste quand même. Seulement, je comprends tellement bien qu'on ne m'aime plus, que je trouve sot de ma part tout effort pour lutter et retenir. Cet effort serait si vain que je ris de moi à la moindre velléité de protester : « Toi jalouse ? Oh ! non, ce n'est pas pour toi : ne dis rien. Ce que tu obtiendrais ce serait un sourire, quel-ques paroles d'apaisement douloureuses…Et il s'en irait quand même, aussi vite, pas plus vite… Alors : vous êtes libre. »

J'essayais de garder un petit appui en dehors de vous, afin de pouvoir m'y accrocher le jour où vous ne m'aimeriez plus. Ce petit appui, ce n'était pas un autre, ce n'était pas un rêve, ni une image. C'était ce que vous appeliez mon égoïsme et mon or-gueil ; c'était moi que, dans la souffrance, je voulais pouvoir re-trouver. Je voulais pouvoir me serrer moi-même sur moi, seule

 

– 17 – avec mon mal, mes doutes, mon manque de foi. Dans la dé-tresse, c'est parce que je me sens, que j'ai la force de continuer. Si tout change, si tout me fait mal, je suis moi avec moi-même. Pour que je me sois perdue, il aurait fallu que je fusse sûre de n'avoir plus besoin de moi.

* * *

 

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Vous me décrivez votre fiancée par une période dont le rythme s'adapte à l'évolution de votre sentiment ; la phrase s'étire lentement, puis s'incline peu à peu jusqu'à la chute, où elle s'arrête sans bruit, définitivement, n'ayant plus assez de force pour aller plus loin : elle est là, arrêtée pour toujours, comme vous êtes là près d'Elle.

Si j'avais beaucoup de fatuité, je penserais que vous m'ai-mez encore et que c'est par obligation, pour ne pas peiner une jeune fille qui croit en vous, que vous vous éloignez de moi pour l'épouser. Mais rassurez-vous : je n'ai aucune fatuité ; j'ai seu-lement souri de quelques mots : « obligé », « peur de la déce-voir ». J'ai pensé aussi que si j'étais votre fiancée et si je lisais cette phrase, je serais attristée. Je n'aimerais pas qu'on m'épouse pour ne pas me décevoir ; pour ne pas me montrer qui on est. Ce demi-mensonge à la base d'une union me froisserait ; il me semble que je préférerais m'en aller. Mais ce sont mes idées à moi. D'ailleurs votre fiancée n'a pas lu cette phrase : elle ne sait pas « ce que vous êtes ». Et si elle savait, il est probable qu'elle serait heureuse de cet hommage rendu à son amour. Une femme aimante n'est-elle pas ravie du choix que l'homme fait d'elle en récompense de son amour complet ? Vous enrichissez votre sentiment d'une reconnaissance confuse et heureuse pour le bonheur qu'Elle vous donne, dont vous n'êtes pas digne et que vous ne pourrez lui rendre. Tout ceci, avec un brin de su-perstition, me fait un peu « grincer des dents » ; je ne sais pour-quoi, car ce que vous dites est le chant éternellement bête, mais éternellement vrai, de ceux qui aiment et sont aimés. Je ne me moque pas. Ce que vous dites dans cette phrase, sous tous ces mots, c'est que vous aimez, et que vous aimez une femme diffé-rente de moi, que vous l'aimez pour tout ce qu'elle a de contraire à moi, que vous l'aimez depuis longtemps sans avoir jamais vou-lu me le dire.

 

– 19 –

L'an dernier, à la campagne, le lendemain de votre arrivée, nous étions montés à mi-chemin de la côte ; assis dans les gran-des herbes sèches, nous regardions la plaine et je m'étais mise tout près de vous. Doucement, je vous ai parlé de votre amie : vous n'avez pas répondu. J'ai insisté, et, d'une voix un peu sè-che, vous avez dit que c'était une partie de vous que je n'aimais pas et que vous préfériez ne pas me la montrer. Votre regard est allé au loin ; vous avez eu, de la main, le geste de quelqu'un qui ne serait pas compris ; puis vous m'avez regardée en ayant dans les yeux la supériorité de celui qui ne veut rien dire. Vous avez parlé d'autre chose. Je me suis tue ; un voile sombre s'était étendu sur la joie que j'avais de vous revoir. Depuis six mois, j'étais malade, loin de vous. Vous ne m'aviez pas oubliée, mais quelqu'un vous faisait me voir autre que j'étais. Vous m'avez fait des reproches sur mon caractère, mes goûts… Vous avez pris le parti de ce que je n'aimais pas : je sentais confusément que vous pensiez à une personne entièrement opposée à moi et que vous faisiez sans cesse une comparaison. Vous aviez des idées fixes sur moi ; et vous guettiez dans mes paroles, mes gestes, tout ce qui pouvait se rapporter de gré ou de force à ces idées fixes. Vous m'avez prêté des sentiments mesquins, un égoïsme mons-trueux, des exigences… Et j'ai renoncé à vous dire que vous vous trompiez, car vous aviez l'assurance de ceux qui savent dire « ce n'est pas vrai », et qui savent rire de ce rire qui arrête toute pro-testation, parce qu’on sent que rien ne pourra entamer « sa véri-té ». Vous avez approuvé ce qu'autrefois vous trouviez sot, vous avez ruiné ce qui semblait être votre pensée intime. On aurait dit que vous cherchiez à me tuer en vous. J'ai eu mal ; peu m'importaient les défauts que vous me reprochiez et les qualités que vous me reconnaissiez : vous ne vouliez plus me voir telle que j'étais ; et j'ai pleuré de me voir ainsi détruite.

Vous m'avez expliqué comment vous reconnaissiez l'amour d'une femme « sans droits et sans exigences ».

 

– 20 –

Si vous avez envie de passer une journée entière à cracher dans l'eau pour faire des ronds, la femme qui vous aime restera une journée entière, sans rien dire, à vous regarder faire des ronds dans l'eau : elle sera heureuse parce que cette occupation vous plaira. Et si, tous les jours, vous avez envie de faire des ronds dans l'eau, cette femme, tous les jours, restera là à vous regarder faire. Vous avez ajouté que je ne pourrais rester ainsi. Je suis obligée d'avouer que non. Je tâcherais tout d'abord de dormir ou bien de faire moi-même quelque chose ; et, si ce n'était pas possible, je ne pourrais m'empêcher de vous dire que vous êtes bête et que vous feriez mieux de m'embrasser. Puis j'irais à côté de vous faire aussi des ronds dans l'eau, afin de faire ce que vous faites, et j'inventerais le jeu des plus grands ronds ou des plus petits. Est-ce que vraiment vous auriez pu rester à côté de moi à me regarder faire des ronds dans l'eau ?

En Corse, après une longue promenade, à travers les arbus-tes du maquis, j'ai débouché sur un chemin découvert. Je tenais mon cheval par la bride ; sa tête était au-dessus de la mienne, et moi, j’apparaissais à peine entre deux arbousiers : je tenais des pivoines roses sur ma poitrine. J'aurais voulu que vous fussiez là pour qu'il vous fût possible de sentir le parfum des plantes du maquis ; vous auriez compris le goût que j'ai parfois pour le sauvage ; vous auriez été simple et sauvage comme moi et nous nous serions aimés. J'ai serré mon cheval dans mes bras et j'ai brisé les pivoines. Il n'y avait personne pour aimer ce que j’aimais.

Sur les gondoles vénitiennes, le soir, le long des canaux fé-tides où le Sole mio s'éraille sous les lanternes tricolores, près de ces palais morts et tristes, j'ai pleuré d'être seule et de savoir que vous ne voudriez pas vous laisser prendre avec moi par ce charme morbide.

Du haut des montagnes, glissant comme dans un rêve sur les grandes pentes de neige blanche, j'ai pensé à garder dans

 

– 21 – mon cœur la vision merveilleuse, afin que, revenue près de vous, je puisse vous la faire voir ; j'ai cherché les mots ardents capables de vous faire goûter ma joie et de vous donner le désir de venir avec moi. Mais vite vous ne m'avez plus écoutée et vous avez pris un air sombre.

J'ai voulu vous emmener voir des danses et entendre des concerts uniques. Toute ma volonté se tendait pour que vous fussiez content, et mon bonheur était plus grand quand vous aviez été ému. Mais vous résistiez pour m'accompagner, et vous avez cessé de vouloir venir.

Partout où j'étais, vous étiez en moi. Vous vous posiez de-vant mes sensations. Elles étaient tristes parce que vous n'étiez pas là. J'essayais de les garder avec tous leurs détails pour vous les apporter presque brutes. N'avez-vous jamais senti la passion que je mettais à tenter de vous les faire vivre ? Je pensais à vous avoir toujours avec moi pour que vous sentiez ce que je sentais, pour que rien de moi n'ait lieu en votre absence : la lueur du soleil dans mes yeux, l'attitude de mon corps dans une danse… Et j'étais impatientée, si je me sentais atteindre un bel épa-nouissement quand vous n'étiez pas là. Un succès me comblait, car je pouvais vous le dire ; un ennui devenait léger, car je pou-vais vous le conter. J'ai voulu faire plus de choses, toujours plus choses, pour vous apporter cet accroissement de ma richesse.

Et, le soir, dans les rues de Paris où toujours je passais vite sans rien voir, j'ai essayé d'aimer ce que vous aimiez. Je mettais timidement mon bras sous le vôtre comme tous les couples de la rue, et, curieuse de sentir comme vous, j'ai aimé le parfum du brouillard, le frôlement de la foule, l'agitation des petites midi-nettes. Dans les rues sombres, moi qui déteste toute démonstra-tion publique, j'ai pris plaisir – un plaisir défendu – à vous ren-dre vos baisers peu « confortables », mais doux parce que vous les aimiez. Dans les après-midi chauds de l'été, sur le divan de ma petite chambre, nous avons chanté des romances, airs de

 

– 22 – danse vieux de dix ans ; les paroles étaient bêtes et je ne suis pas sentimentale ; mais près de vous, dont l'âme plus que la mienne est « petite fleur bleue », je me laissais prendre à la mélodie simple de ces airs, qui évoquent la foule émue et captivée par le chant fruste de la tendresse humaine. Le « tango du rêve, tango d'amour » me faisait me rapprocher un peu plus de vous… J'au-rais voulu lire ce que vous aviez lu et voir ce que vous aviez vu. Mais vous me disiez seulement quelques mots rapides, comme si cela n'était pas pour moi.

Quand on parlait d'amour près de moi, je pensais au vôtre, et je souriais ; quand on parlait des « hommes » et du mal qu'ils font aux « femmes», je souriais encore, car je pensais que vous n'étiez pas de ces « hommes ».

Mais cela n'était pas vous aimer, parce que je voulais en-core m'enrichir, parce que je ne voulais pas me détruire pour devenir une forme consentante qui ne désire plus s'accroître, mais s'endort dans l'admiration enfantine de l'homme aimé et se laisse guider par lui.

Il est curieux comme souvent un homme, au moment où il pense à s'unir avec la femme qu'il aime depuis longtemps, est obsédé de principes moraux et sociaux. Cette femme, il l'aimait parce qu'elle était forte, indépendante, riche d'idées personnel-les ; s'il songe à l'épouser, ses instincts de domination, d'amour-propre et sa préoccupation du « qu'en-dira-t-on » transforment la force en révolte, l'indépendance en orgueil et mauvais carac-tère, les idées personnelles en égoïsme et exigences. Il fait ob-server que la vie est faite de menus incidents journaliers aux-quels il faut se plier et en vue desquels il faut se façonner une « mentalité » moyenne. Il est bon de préciser d'avance les rôles de chacun, car ce n'est plus l'heure de jouer aux enfants. L'homme sera à l'égard de sa femme respectueux, aimant ; il dira d'une voix douce qu'il ne faut pas aller ici ou bien qu'il ne faut pas aller là, qu'il faut se tenir comme ceci et non comme

 

– 23 – cela, parce que c'est l'habitude de tout le monde ; la femme dira « oui, mon chéri » ; et quand elle sera avec ses amies, on l'en-tendra mêler sa voix au chœur universel qui répète orgueilleu-sement ces mots : « mon mari ». Elle met à prononcer ce mot un ravissement plein de superbe, étonnée qu'elle est d'être maintenant parmi l'élite qui peut dire : « mon mari ». Chacune à l'envi renchérit sur ce que le « mari » fait, sur ce que le « ma-ri » dit ; toutes les tendresses ou les reproches du « mari » sont dévoilés béatement, comme autant de joyaux apportés en of-frande, à la jeune femme. À chaque question posée ou sujet abordé, on est sûr d'entendre : « Je demanderai à mon mari », ou bien : « Mon mari m'a dit… » Pendant que j'écris ces lignes, j'entends sur la terrasse près de la mienne un groupe de femmes jeunes et jolies discuter avec animation et enjouement. Je ne comprends pas ce qu'elles disent ; mais je distingue nettement comme un refrain incessant et fréquent « mon mari » ; quand je les croise à la promenade ou au déjeuner, si je surprends quel-ques mots de leur conversation, ces mots sont toujours : « mon mari ». Faut-il vraiment devenir ainsi et ne peut-on penser qu'avec les idées du mari ? Je peux faire sourire et donner à croire que c'est le dépit qui me fait ironiser. Pourtant, je m'en-nuie tellement avec toutes ces femmes qui parlent de leur mari !

Bien des phrases de votre lettre ont appelé en moi toutes ces pensées « féministes ». Est-ce intentionnellement que vous n'avez pas compris pourquoi je vous demandais de me rendre mes photographies ? Je n'ai pas la fatuité de croire qu'elles vous rappelleraient mon souvenir et que ce souvenir serait une gêne dans votre vie nouvelle : la vie de chaque jour usera vite la vitali-té des choses passées. Je n'ai pas voulu non plus faire le geste traditionnel que font les amants quand ils se quittent. Je vous laisserais bien toutes ces choses du passé, parce qu'elles n'ont plus de sens ni d'importance. Seulement, j'ai pensé à votre femme. Que vous ne lui parliez pas de moi, je le comprends ; mais il ne faut alors rien garder de moi chez vous : ce serait un secret gênant qu'elle pourrait découvrir. Si vous lui parlez de

 

– 24 – moi, j'ai un certain malaise à penser que ce sera peut-être du ton dont vous me parliez d'autres femmes que vous aviez ai-mées. Il y en a une dont vous m'avez dit, pour expliquer votre rupture : « J'en avais assez. » Vos yeux s'étaient durcis ; vous aviez pris une voix rauque, voilée, du fond de la gorge, et votre regard s'était pendant un moment fixé au loin. C'était une rai-son sans appel ; on en dit autant, au sortir de table, quand on a bien déjeuné : on aurait tort d'insister. Quelques secondes plus tard, vous vous êtes frotté les yeux longuement, et vous avez ajouté avec un soupir venant du fond du cœur : « Elle est ma-riée : je lui souhaite sincèrement tout le bonheur possible. » Je ne sais pas pourquoi l'on attache de l'importance aux paroles qu'un ami dira de vous plus tard. Est-ce orgueil ? On veut ne pas être traité comme d'autres. Aussi, pour l'instant, je préférerais pouvoir me dire que vous ne parlerez jamais de moi. Mais il y a mes photographies que votre femme peut trouver. Vous me di-rez que vous vous « chargerez » de la souffrance que cette dé-couverte peut lui causer. Je ne voudrais pas que vous vous en « chargiez ». Je suis froissée dans un certain sentiment très pro-fond d'amour-propre féminin. J'imagine que vous la console-rez : vous serez beaucoup plus tendre, plus câlin, plus attentif ; vous ferez s'évanouir les questions sous des caresses : vous vous « arrangerez ». Ne sentez-vous pas quelle humiliation ce peut être et quelle haine peut naître de là ? Je ne veux pas que vous ayez à vous charger de cette consolation à cause de moi.

Pourquoi me dites-vous : « Existe-t-il celui pour qui vous êtes faite ? » On dit à une femme : « Celui pour qui vous êtes faite », et à un homme : « Celle qui est faite pour vous » ; voit-on : « Celle pour qui vous êtes fait » ? L'homme est : tout sem-ble avoir été mis à sa disposition… même quelque part dans le monde une femme à sa convenance, dont l'union avec lui pré-existait à sa naissance. Ces mots – « pour qui vous êtes faite » – enferment une adaptation obéissante et soumise dont dépendra le bonheur d'une femme. Chose étrange : la femme est faite pour l'homme et c'est à elle que le bonheur ira. L'homme ne

 

– 25 – peut-il avoir le bonheur, ou bien son bonheur est-il de sentir la souplesse consentante de celle qui est faite pour lui ? Un homme qui caresse un beau chat siamois cherche-t-il à savoir ce que disent les yeux clairs de la bête ? Ou pense-t-il que seule la caresse peut émouvoir cet animal ?

Je trouve très jolie cette idée de la préexistence d'une union. Une légende japonaise, je crois, prétend qu'à la naissance la lune attache par un ruban rouge le pied d'un futur homme au pied d'une future femme. Pendant la vie le ruban est invisible, mais les deux êtres se cherchent et, s'ils se trouvent, le bonheur pour eux est sur terre. Il en est qui ne se trouvent pas ; alors leur vie est inquiète et ils meurent tristes : pour eux le bonheur commencera seulement dans l'autre monde : ils verront à qui le ruban rouge les attache. Je ne sais si je trouverai en ce monde le ruban rouge qui m'attache ; je crois que cette légende est, comme toutes les légendes, une consolation poétique. Celui pour qui l'on est fait, n'est-ce pas celui pour qui l'on accepte d'être fait ? Celui-là, pour moi, eût pu être vous.

* * *

 

– 26 –

Je sens constamment dans votre lettre le désir que vous avez de voiler la simple et unique vérité qu'elle contient sous des raisonnements de mots, des humilités, des subterfuges… pres-que. Il en est d'amusants.

« Sans doute aviez-vous raison, je le sais… mais qui sait ce qui serait arrivé si vous n aviez pas eu raison ? »

C'est ainsi que finit votre première phrase. Je ne peux m'empêcher de penser au fameux : « Qu'arriverait-il si tout le monde en faisait autant ! » C'est une phrase qu'on emploie quand on ne sait plus que dire ; comme en même temps on lève un peu les yeux au ciel pour le prendre à témoin, on a l'air d'ap-porter un argument de haute valeur. Si je n'avais pas eu raison de ne pas avoir confiance, ou bien j'aurais fini par avoir confiance… ou bien les choses auraient continué comme elles allaient : je n'aurais pas eu confiance, vous m'auriez aimée en-core…

Pourquoi cette humilité ? « Je sais que ce que je vous écris pourra vous sembler contradictoire… ne pas tenir debout. »

Je ne peux pas trouver une seule chose contradictoire dans les sentiments que vous venez de m'exposer. Mais vous êtes ce-lui qui, se croyant à bout d'arguments (alors que tout ce qu'il a dit est clair, définitif, indiscutable), se penche vers son interlo-cuteur, le regarde fixement, fait appel à de grands sentiments et accepte de paraître manquer de logique pour qu'on acquiesce à ce qu'il dit. Plus tard, il rétablira l'ordre des choses et se trouve-ra logique. Remarquez, du reste, que, sous cette apparence, c'est moi que vous accusez d'illogisme. Il faudrait que je fusse affligée d'un sens bizarre du raisonnement pour ne pas comprendre et essayer de parler de mes «idées», quand vous chantez des sen-timents. Peut-être m'arrêterai-je seulement au mot «amitié» pour constater en souriant combien souvent vous l'employez

 

– 27 – maintenant avec moi. Quand je disais timidement « amitié » vous répondiez avec fougue « amour ». Aujourd'hui si je montre un peu de mon amour vous paraissez étonné et « ne mettez pas un instant en doute mes sentiments actuels ».

Cette formule – « Je ne mets pas un instant en doute » – accorde tout ce qu'on veut parce qu'elle laisse prévoir que cela n'a plus d'importance : les mots qui suivront diront : « Mais… je regrette…» Inébranlable dans une décision… ou un raisonne-ment, on peut assurer avec force « qu'on ne met pas un instant en doute…» Vous avez cherché dans le passé une phrase par laquelle je semblais vous dire que je ne vous aimais plus : « Vous m'avez toujours dit que ce que vous aviez aimé en moi, c'était "Bébé" et vous ne m'avez pas caché que "Bébé" n'était plus. » Et vous vous couvrez de cette phrase sans vouloir vous souvenir que vous ne l'acceptiez pas. Maintenant, vous l'accueil-lez avec joie, car elle vous permet d'échapper au reproche d'infi-délité. Je pourrais, simplement, à mon tour vous dire : « Vous m'avez souvent dit que vous m'attendriez… Vous ne m'avez pas dit que vous ne m'attendiez plus. »

C'est un art de savoir ainsi s'assurer une retraite ; et votre « … et vous ne m’avez pas caché » s'harmonise heureusement avec « je ne mets pas un instant en doute » : je vois le petit mar-chand qui repousse une affaire qu'il ne veut plus conclure.

« Bébé » était un petit jeune homme pâle, vêtu de noir. Il avait de beaux cheveux à reflets bleus et de grosses lunettes der-rière lesquelles de petits yeux bruns regardaient avec insistance. Ils voulaient être insolents : réellement ils étaient timides et semblaient se donner. Bébé ne paraissait pas appartenir à un « monde ». On aurait dit qu'il avait poussé là en dehors de tout groupe. Il avait beaucoup de systèmes et de théories ; mais les uns et les autres disparaissaient et se créaient rapidement au gré des jours : c'était comme s'il n'en avait pas eu. Il avait conservé tous les préjugés, mais il paraissait ne leur attribuer

 

– 28 – aucune valeur : il les avait gardés seulement pour être capable de comprendre ceux qui les observaient encore et ceux qui s'en étaient affranchis.

Il ne me connaissait pas et ne connaissait aucun de mes amis : il n'avait en lui aucun portrait de moi qu'il me faudrait respecter ; et, comme il n'appartenait pas à un « monde », il n'avait pas en lui un portrait type de femme contre lequel le mien se heurterait. J'eus tout de suite envie de lui parler de moi. Depuis toujours je cherchais quelqu'un devant qui je pourrais dérouler mon film. Tout être humain n'éprouve-t-il pas cette faiblesse ? Je me parlais à moi-même, mais l'austérité de ce monologue me fatiguait parfois ; il est tellement plus facile d'avoir un complice qui plaigne, approuve, écoute ; on prend de l'importance ; les choses qu'on dit deviennent tangibles, for-ment un univers de roman où l'on prend un rôle. Jusqu'à quel point respecte-t-on l'absolue vérité ? Puis ces petits romans se vident de leur souffrance : celle-ci se fixe, devient une entité ex-térieure à l'âme. J'avais, par moments, besoin de cette facilité. Je me raidissais pour garder mon intégrité ; mais, pour rassurer ma méfiance, je pensais qu'après avoir conté ma vie, je l'aurais débarrassée de tout caractère anecdotique : elle m'apparaîtrait dans son élan. J'avais besoin d'un double.

Le jeune homme vêtu de noir aux yeux qui se donnaient me plut ; je l'appelai « Bébé » et je lui parlai tous les jours. Je lui contais par le menu chacune de mes minutes et quand il n'était pas là, c'était à lui que désormais je parlais tout bas. Chaque chose ne prenait vraiment sa valeur et sa saveur qu'après que je la lui avais exposée : non que je le prisse pour guide, mais il était le point d'où je partais pour agir et réagir. Et je l'aimais comme s'il avait été moi-même. J'aurais voulu le choyer beaucoup ; il m'était très précieux et j'avais peur de le perdre.

Mais, un jour, je sentis que Bébé n'était plus. Il n'avait plus ses habits noirs ; il était entré dans un « milieu » et ne compre-

 

– 29 – nait plus l'homme qui se tenait à l'écart. Pour peu qu'on l'exci-tât, il aurait crié « taïaut » ; et sa doctrine, fixe désormais, était de vivre médiocre pour être heureux. Il ne voulait plus me sui-vre. Et mes histoires lui faisaient hausser les épaules. Bébé était mort et c'était Bébé que j'aimais. Mais celui qui restait lui res-semblait tellement que l'illusion demeurait, et je ne renonçais pas. On ne se sépare pas de son double en quelques instants parce qu'il a brusquement disparu. On poursuit son image, son souvenir ; on souhaite s'être trompé ; je pensais qu'il n'était pas mort, qu'il reviendrait plus tard quand j'irais mieux. Se pouvait-il qu'il eût rejeté tout ce que je lui avais dit ?

Vous avez trouvé mon influence « néfaste ». Aujourd'hui vous rappelez cette influence et vous trouvez qu'elle est un titre à notre amitié. Pourquoi ? Les histoires que je vous ai contées, l'influence que j'ai pu avoir sur vous, ne sont plus. Nous avons changé la tonalité des deux êtres qui les faisaient vivre… Et ce qui me fait souffrir, ce n'est pas tant la mort d'un amour que celle d'un être vraiment vivant que nous avions créé l'un et l'au-tre, que peut-être moi j'avais créé seule… Cet être était une union de vous et de moi, tels que nous nous voulions l'un et l'au-tre. C'était vous comme j'avais besoin que vous fussiez ; non pas un admirateur de ma personne comme vous avez prétendu, mais un homme qui m'aimait ; qui, à cause de cet amour, trou-vait de l'intérêt à tout ce qui venait de moi ; devant lui, je pou-vais avoir tous mes défauts et toutes mes qualités ; je pouvais me laisser aller au désordre… ce désordre lyrique et inattendu où tous les instincts se livrent en paroles et en cris pour ensuite permettre aux sûres directions de l'âme de retrouver la route et de continuer. Et j'imaginais qu'aucun de ces abandons ne trou-blait votre amour et votre confiance.

Puis il y avait, dans cet être créé, la femme mystérieuse que j'étais pour vous. Je ne savais pas quelle vie vous trouviez près de moi : bonheur, joie, angoisse, ennui… Que de questions ! Je n'y répondais pas. À certains moments, je me croyais indispen-

 

– 30 – sable, à d'autres un accident. J'avais des instants de confiance et des heures de tristesse. Et il fallait que je ne sache pas ce que j'étais pour vous, comme il fallait que vous ne sachiez pas ce que vous étiez pour moi. Le charme entre nous devait durer aussi longtemps que nous garderions l'inquiétude créée par l'igno-rance que nous avions de notre image chez l'autre. Qui a rompu ce charme ? Nous avons cru voir l'image fixe que l'autre avait de nous et nous avons fixé la sienne en nous. Est-ce là ce qui nous a séparés ?

Oh ! ne croyez pas que je vous aie vu alors comme un « pis-aller». Il n'est pas utile de vous faire humble de nouveau et de vous traiter d' « objet ». Je ne peux pas m'empêcher de penser que c'est par fausse humilité que vous parlez ainsi. Il y a quel-ques mois vous pensiez que vous approchiez de l'homme qui pouvait me plaire. Vous savez que la résignation n'est pas le propre de mon être ; j'ai quelquefois l'apparence du renonce-ment, mais je médite toujours quelque moyen de « tourner » ce renoncement. Aurais-je alors consenti à vivre avec vous par ré-signation ? Le tourment d'aimer ne me presse pas au point de chercher un pis-aller ; et si vraiment je le faisais, je ne vois pas pourquoi c’est à vous que j’aurais songé ; votre défection, si je puis dire, ne me peinerait pas comme il apparaît qu'elle fait : je me résignerais de nouveau à prendre un autre objet. N'y a-t-il pas chez vous, même quand vous paraissez vous effacer, une petite fatuité assez précise qui ne renonce pas ?

Vous voyez dans mes élans, dans mes choix, des intentions que je n'ai pas. Je pense que les piètres résultats de ma diplo-matie amoureuse prouvent que je ne me demande pas souvent si j'ai raison d'aimer. Il est bien possible que vous n'auriez été réellement pour moi qu'un pis-aller, mais ce n'est pas ainsi que je vous voyais. Je commençais à sentir que vous aviez pris pour moi une place à part. Pourtant, votre intelligence ne me com-prenait pas mieux, peut-être moins bien ; votre amour ne se prouvait pas plus délicatement ; votre dévouement n'éclatait pas

 

– 31 – davantage ; tout chez vous était peut-être médiocre. Mais je pré-férais ce qui venait de vous. Pourquoi ?

* * *

 

– 32 –

Cette préférence, vous l'expliquez par le seul goût que j'avais de vous aimer ; et votre attirance vers moi était le désir de me conquérir.

Or, autrefois, votre amour, c'était « ce désir de me conqué-rir toute » uni à une proportion beaucoup plus grande de dé-vouement, d'affection, de pensées incessantes… Bref à tous ces sentiments qui mêlés, confus, forment justement ce qu'on nomme l'amour. Maintenant cet amour est formé par un petit élément, le plus maigre, le moins capable de produire : « désir de conquérir » sur lequel vous avez soufflé pour qu'il remplisse tout de son vide. Aimer, c'est pour l'un conquérir, pour l'autre, se soumettre… et tout le reste reçoit les noms vagues d'amitié, affection, dévouement… ? Dois-je douter de l'amour ou de vous ? Heureusement, en effet, qu'il n'y avait pas que cela entre nous ; mais ce qu'il y avait d'autre, je l'appelais amour.

Dans ce triste mois d'octobre auquel vous faites allusion, j'étais abattue par la souffrance causée par un autre que vous. C'était à vous que spontanément et par choix, entre bien d'au-tres plus qualifiés, semblait-il, j'avais demandé la force d'oublier et de rire. Je vous priais de m'écouter parler de l'autre ; je le re-grettais quand vous étiez là, je vous en voulais presque de ne pas être lui. Votre amour discret et tenace, désintéressé, et peut-être héroïque, eut raison de mon entêtement. Puisque vous m'aimiez à ce point, il ne m'était plus possible de dire sottement que tout était désespéré.

Et j'ai eu beaucoup de douceur – de douceur qui semblait bien être celle de l'amour à vous voir m'aimer et à rester près de vous. N'analysez pas ce souvenir : je ne peux voir en lui que de l'amour.

Pour moi, je ne sais pas très bien quel sentiment me pous-sait à aller vous voir à Versailles : amour, amitié masculine ?…

 

– 33 – oui, c'était tout cela que je n'appelais d'aucun nom, mais qui me donnait ces troubles qu'on voit généralement chez des amou-reux très jeunes. Je n'étais à Paris qu'une journée par semaine ; le point capital de cette journée était vous voir. Pour rester un quart d'heure avec vous, j'usais mon après-midi entier dans un taxi qui me conduisait à votre « collège ». La surexcitation était la note dominante chez moi avant que je vous aie vu ; quand je vous quittais, c'était l'abattement de la fin d'une attente. Je vous voyais de midi à une heure. Je buvais un peu de thé à onze heu-res et je déjeunais sans faim à deux heures, parce qu'une boule montait et descendait dans ma gorge. Les taxis étaient trop lents, les « barrages » épuisants ; à la porte de Saint-Cloud, je ne savais jamais quel tramway prendre : je voulais le premier ; je courais à l'un, puis à l'autre… et chaque fois que je tournais le dos, celui que je quittais prenait le départ. Dans mon impa-tience, je descendais à la station qui précédait celle où je devais descendre, et quand je me décidais à être patiente je laissais passer cette station trop attendue. Alors je courais avec l'an-goisse d'être quelques minutes en retard ; puis je m'arrêtais parce que j'étais vingt minutes en avance. Je pense que je finis-sais toujours par être en retard. Je vous apportais des bonbons de chocolat. Nous nous installions dans une petite salle sombre, sur deux chaises dures. Il y avait toujours dans un coin un petit Annamite qui cirait le plancher. Il ne faisait pas de bruit… et tout d'un coup on l'apercevait. Il nous gênait beaucoup. Il nous regardait, stupide. Avait-il compris ? Il s'en allait. Nous restions l'un près de l'autre et nous avions la petite crainte nerveuse d'entendre la porte s'ouvrir. Vous n'osiez pas appuyer vos bai-sers. Je voulais être jolie et je choisissais les robes qui pouvaient vous plaire. Quand nous descendions l'escalier, vos camarades me regardaient et vous lançaient un regard de compliment. Je m'amusais. C'était puéril. Vous étiez heureux.

Amours, jeu, affection fidèle… c'était bien tout cela que je n'ai pas cessé d'avoir pour vous depuis ce temps. Pourquoi de-mandez-vous à le « retrouver » ? Vous avez cessé de le voir, car

 

– 34 – il fallait que vous ne le vissiez plus, puisque vous vous détachiez de moi. Maintenant que vous êtes fixé de nouveau… mais ail-leurs, vous pouvez sans danger pour votre nouvel amour, sans remords pour l'opinion que vous avez de vous-même, me de-mander de vous paraître celle du temps où vous m'aimiez. Vous n'usez plus du mot amour : c'est amitié que vous dites ; mais ce nouveau mot recouvre les mêmes choses ; c'est bien de l'amour que vous demandez, mais de l'amour qui se satisfasse de sa seule existence, qui ne soit plus que bonté et renoncement.

Seulement vous avez, pendant un temps si long, demandé à mon cœur de vous donner l'amour total qui donne et qui exige, l'amour de l'esprit, l'amour du corps… qu'il me paraît difficile d'effacer d'une chiquenaude ces tendances, ces désirs que j'ai pris, que j'ai aimés, que j'ai voulus. Vous ne désirez plus que la bonté ; croyez-vous que nier le reste suffise pour qu'il n'existe plus ?

Pour paraître à vos yeux la femme sublime dont on se sou-vient sans remords et sans regrets, je devrais vous conserver cet amour et attendre de vous quelques petits services rendus gen-timent quand vous n'auriez rien d'autre à faire. Ces petits servi-ces que j'aurais pu demander à d'autres, que j'aurais pu ne pas vous demander, si ma paresse ne m'avait incitée à m'adresser à vous, ces petits services sont en effet les seules marques par les-quelles depuis bien longtemps vous me manifestez votre dé-vouement. Et j'ai bien hésité à vous les demander et parfois re-gretté de vous en avoir parlé. Je percevais votre mauvaise hu-meur et votre refus, si ma demande pouvait en quelque chose déranger l'ordonnance journalière de vos habitudes ; vous agis-siez pour moi quand l'acte à accomplir pouvait se faire en même temps que ceux qui entraient dans l'ordre de votre vie. Vous seriez plus empressé maintenant, afin de me prouver votre ami-tié. Je n'oublie pas le « si l'occasion s'en présentait… » Mais ce ne sont pas là pour moi les marques de l'amitié. Elles résident dans le simple fait qu'il y a quelqu'un à qui, à tous moments, je

 

– 35 – peux aller dire ma pensée, qui sentira comme moi ma joie ou mon ennui. Je ne pense pas que je peux abuser ; il me semble que je peux être égoïste. À un ami, il faut que je puisse deman-der beaucoup sans crainte jamais de déplaire. Cette amitié-là, il y a longtemps que vous ne me la donnez plus.

Et c'est ainsi que « cette petite place dans mon cœur», je ne vous la garderai pas. Par une certaine puérilité d'amoureux, je vous avais promis de vous garder toujours une parcelle d'amour vrai, même si j'aimais passionnément ailleurs. Ce n'est pas moi qui me marie ; en moi, il y a votre image qui occupe toute la place ; pour que je ne souffre plus, il faut que vous partiez afin qu'un jour votre nom prononcé devant moi passe comme un souffle sans plus rien effleurer. Je veux cet effacement, car j'ai besoin de paix ; vous, vous avez le bonheur ; un peu d'amour de moi ne vous apporterait rien.

* * *

 

– 36 –

Oui, il est très tard ; je viens d'éteindre la lampe pour lais-ser entrer dans ma chambre la lumière de la nuit.

Je me sens chaude et souple entre les draps, sous les four-rures ; la fenêtre est ouverte toute grande sur un froid de vingt degrés.

La neige dehors est très blanche ; et il règne ce silence étouffé de la neige, ce silence qui attend une révélation dont on sait seulement que l'idée de sa venue fait battre le cœur plus allégrement. Par les fenêtres ouvertes montent les toux inces-santes qui hachent les nuits ; dans les couloirs, d'autres toux résonnent. Des toux, toujours des toux, s'envolent dans la nuit glacée. Il y a la toux de cette jeune femme qu'on ne voit jamais : toute la nuit, inlassablement, sans arrêt, cette toux craque comme du bois sec ; pendant combien de jours encore l'enten-dra-t-on avant qu'elle ne s'éteigne ? Le corps n'est pas assez épuisé pour que ce soit cette nuit que la lueur du petit jour l'em-porte. De la chambre de ce garçon, qui tout à l'heure nous a quittés très vite en cachant le sang qui filtrait de ses lèvres, vient une toux profonde et humide : chaque hoquet amène du sang… Quand aura-t-on le soulagement de savoir que ce sang ne coule plus ? Ma voisine fait entendre sa petite toux rassurante : je ne suis pas seule à veiller. Et, moi-même, je tousse en réponse pour vérifier l'état de mes poumons. Vais-je sentir ce creux, ce vide de soufflet crevé ? Ou bien ce petit déchirement qui fait croire qu'un lambeau s'est détaché ? Ou bien cette résonance pleine qui donne l'illusion que tout est raccommodé ? Que de toux dans la nuit ! Est-ce un hymne ? Où va-t-il ?

Je suis seule, mais pas plus seule aujourd'hui ; moins peut-être. Ce soir, je sais que tout est cassé, et c'est presque un soula-gement. Je vais pouvoir réagir sans être arrêtée par l'espoir dé-primant que les choses reviendront comme elles étaient. Je veux oublier et continuer de l'avant sans plus regarder vers vous. Le

 

– 37 – passé veut mourir. Depuis de longs mois, sans savoir, je lutte pour qu'il ne meure pas. Je me suis raccrochée à lui, à vous… avec rage, avec tristesse, avec amour. J'ai voulu que tout conti-nue immuable… et j'ai dit chaque jour : demain ce sera comme c'était autrefois. Ce « demain » n'est pas venu. Hier encore je l'attendais : aujourd'hui je n'ai plus à attendre. Je devrais être plus seule ; j'ai le vertige d'un vide où mon cœur privé d'amour se sent défaillir à la pensée des jours creux qui vont venir. Vous êtes parti, mais je me retrouve et je suis moins seule que ces jours passés où je vous cherchais. Je me suis revenue, et avec moi, je vais lutter pour continuer.

Je sais que « votre vieille amitié » est désintéressée et j'en aurai peut-être besoin un jour. Mais je ne pense plus à elle. Res-tez quiètement dans votre bonheur et ne vous souciez pas de moi. Votre esprit ne peut entendre ce soir les toux qui s'élèvent de plus en plus fort dans la nuit froide. Quand vous rencontrez un enterrement à Paris, vous vous découvrez ; ici on se cache ; on détournerait presque la tête en passant près du cimetière. Demain peut-être, pendant que nous essayerons de rire et de danser, percevrons-nous de loin le bruit que fait un mourant que l'on pleure. Celui-là meurt de ma maladie ; un jour comme un autre, pourquoi échapperais-je à ce sort ? Resserrés dans ce coin du monde, nous pouvons nous dire : « À qui le tour ? » On sent ici, dans l'inanité des jours où chacun lutte comme à l'ago-nie pour échapper à l'angoisse, toute la misère humaine qui crie : « Pourquoi ? Pourquoi ? »

Si j'arrivais à vous faire sentir cette misère, vous vous hâte-riez de l'oublier ; et pour vous rassurer, vous diriez ce que tout homme bien portant dit des lieux où l'on souffre : ce n'est pas si terrible qu'on le dit. Je ne vous dirai rien. Mais laissez-moi : vous ne pouvez plus être avec moi. Laissez-moi souffrir, laissez-moi guérir, laissez-moi seule. Ne croyez pas que m'offrir l'amitié pour remplacer l'amour puisse m'être un baume ; c'en sera peut-être un quand je n'aurai plus mal. Mais j'ai mal ; et, quand

 

– 38 – j'ai mal, je m'éloigne sans retourner la tête. Ne me demandez pas de vous regarder par-dessus l'épaule et ne m'accompagnez pas de loin. Laissez-moi.

* * *

 

– 39 –