L'amante d'argile
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L'Amante d'Argile
Audrey Falk
Tous droits réservés, y compris droit de reproduction totale ou partielle, sous toutes formes.
©2013Les Editions Sharon Kena
www.leseditionssharonkena.com
ISBN : 978-2-36540-301-6
Au seuil du jardin d'Éden, Lilith et Adam observaient le domaine que leur avait attribué le Divin. Tout était d’une beauté époustouflante. Encore enduit de l'argile dont ils étaient issus, le couple s'avança d'un même pas vers un petit étang. Adam goûta à la pureté de l'eau dans ses mains en coupe mais Lilith s’attarda sur le bord. Une légère brise agitait sa longue chevelure d'un roux flamboyant. Cette dernière coulait en ondulant jusqu'au bas de ses reins, lui frôlant la peau comme une caresse. Elle se pencha au-dessus de la surface ondoyante de l’étang et y découvrit un visage un peu tendu. Ses yeux étaient comme deux perles d'onyx vives et indéchiffrables. Sous ses longs cils noirs, son regard un peu allongé ressemblait à celui d'une biche, et sous son petit nez droit, se détachait une paire de lèvres roses et charnues.
Comme elle était toujours couverte de boue, elle entra lentement dans l'eau transparente. Quand elle eut fini de se laver, son corps révéla sa véritable couleur, d'un blanc laiteux.
Elle alla ensuite s'étendre sur l'herbe parsemée de minuscules fleurs violettes et éprouva un immense plaisir à se laisser réchauffer par le soleil.
Adam s'était couché à ses côtés, sur le flanc, pour lui faire face. Il la regardait à présent avec insistance. Ses mèches brunes, encore mouillées, coulaient sur son visage anguleux à la barbe naissante. Ses iris noisette semblaient captivés et manifestaient un certain étonnement. Sa bouche fine s'entrouvrit quand il frôla les courbes de sa compagne du bout des doigts. Lilith trouva ces caresses agréables. Elle ferma les yeux pour savourer chaque sensation mais les rouvrit aussitôt en sursautant. Adam s'était brusquement rapproché d'elle et l’avait soudain saisie par les épaules. Il huma l'odeur de son cou et se frotta avec vigueur contre sa chair. Entre les jambes d'Adam, son sexe, qui un instant plus tôt semblait inanimé, s'était soudain érigé vers le haut, plus grand et plus chaud. Il la chevaucha sans douceur et la plaqua au sol.
Lilith voulut mettre un terme à ce corps à corps quelque peu maladroit et précipité. Elle déposa une main réconfortante sur la joue de son compagnon pour tenter de deviner ce qui provoquait ce malaise chez lui. Il était agité, fiévreux et essoufflé, et quand il stoppait ses insatiables va-et-vient, il semblait souffrir davantage. Lilith décida de le repousser mais sans succès. Adam avait bien plus de force qu'elle.
La surprise passée, la femme commença à se sentir oppressée. Coincée entre l'homme et la terre, elle jeta un œil aux alentours. Tout était calme et d'une beauté à couper le souffle. Rien de ce que les deux humains faisaient ne pouvait atteindre cette sérénité ni la majesté de la nature qui frissonnait au rythme des vents.
Lilith se détendit un peu, ragaillardie à l'idée que la nature était maîtresse de tout ce qui se déroulait dans le jardin d'Éden. Si telle était la volonté du Divin… Mais soudain son fragile réconfort se brisa et elle ne put retenir un hurlement face à la violence du choc qu'elle venait de ressentir. Étourdie, elle mit quelques instants à comprendre que c'était le sexe d'Adam qui glissait en elle, lui arrachant à chaque allée et venue des douleurs insoutenables. Sur elle, l'homme avait la respiration désordonnée et son souffle était ponctué de sons de gorge inarticulés. Ses mains empoignaient ses épaules avec fermeté et il appuyait ses coudes contre son torse pour la maintenir au sol et la faire bouger en cadence avec son propre bassin.
Adam continua à s'agiter de manière croissante, jusqu'à un dernier râle sonore après lequel il s'affala sur le corps fébrile de sa compagne. Tandis qu'il ôtait son sexe d'un mouvement lent, Lilith sentit couler entre ses cuisses un liquide chaud et sirupeux.
Avant même qu'elle ne réussisse à retrouver son calme, Adam s'était déjà endormi d'un sommeil de mort sur sa poitrine. Elle se dégagea avec douceur et répondit à son désir de propreté en plongeant dans l’étang, tout près. Elle tremblait de tous ses membres et sentait encore la brûlure entre ses jambes, trace indéfectible de son union avec Adam. Cependant, l'eau glacée ne tarda pas à révéler ses dons d'apaisement. La douleur se dissipa, tout comme la peur et l'anxiété. Soulagée, Lilith retourna se coucher au soleil pour enfin s'assoupir.
À son réveil, Lilith trouva son compagnon à genoux en train de prier. Elle observa son dos musculeux en songeant qu'ils avaient beau être tous deux issus de la même terre, Adam avait décidément plus de puissance physique qu'elle. Face à sa volonté, elle n'avait pas d'autres choix que de lui obéir.
La main d'Adam se posa sur sa hanche. Un bref coup d'œil dans sa direction suffit à confirmer les craintes de Lilith. Son compagnon souhaitait s'unir à elle une nouvelle fois et l'aspect de sa verge ne laissait aucun doute sur la question.
Forte de sa précédente expérience, elle ne songea même pas à se refuser à lui. Entraînée par l'homme, Lilith se laissa étendre sur le dos.
Le contact tant redouté ne se fit pas attendre. Cependant, la pénétration ne fut pas aussi violente qu'elle le craignait et même si c'était douloureux, elle s'y était préparée mentalement. Par force de volonté, elle supporta cette épreuve sans broncher. Quelques instants plus tard, Lilith put constater avec bonheur que le frottement de leurs deux sexes lui procurait des sensations toutes nouvelles, enivrantes, vertigineuses. Alors qu'elle sentait, plus étonnée que jamais, une onde de plaisir naître au creux de son ventre, Adam s’arrêta soudain, au comble de la jouissance.
Lorsqu'il s'assit à ses côtés, Lilith posa sur lui un regard nouveau :
— Pourquoi as-tu arrêté ? demanda-t-elle.
— Je n'en avais plus envie, expliqua-t-il. Maintenant tu devrais prier avec moi.
Lilith s’exécuta en silence mais ne pria pas. Elle était bien trop préoccupée par ses propres réflexions. À genoux sur les feuilles sèches, les mains unies en signe de recueillement et les paupières closes, elle ne songeait plus qu'à cette chaleur bienfaisante entre ses cuisses humides. Elle aurait tant aimé qu'Adam la prenne à nouveau pour savoir si elle sentirait encore ce plaisir incontrôlable.
Les jours se succédèrent dans le jardin des splendeurs. Adam et Lilith s'étaient bien accoutumés et savaient profiter de chaque instant. Ils aimaient contempler leur environnement, prendre des bains et jouir de tous les plaisirs que pouvait leur offrir le jardin d'Éden. La plupart du temps ils priaient et quand Adam le souhaitait, ils faisaient l'amour.
Lilith était heureuse. L'amour qu'elle portait à Adam était sans limites. Elle cueillait ses fruits, lavait ses pieds et lui tenait la main lors de leurs promenades silencieuses. Et lorsqu'il décidait de lui faire l'amour, elle se sentait récompensée pour tous ses efforts.
Sa vie était agréable mais quand venait le moment de mettre les genoux à terre pour se recueillir, elle faisait toujours la même prière : que ces moments d'intimité se prolongent. Elle voulait plus mais, malgré ses suppliques silencieuses, rien ne changeait.
Lorsqu'elle lui en parlait, il répondait, agacé, que de tels souhaits étaient impurs. Quand elle tentait de provoquer son désir, il la réprimandait. Et, malgré ses efforts, Lilith désirait chaque jour un peu plus le corps de l'homme avec qui elle partageait son existence.
Un matin, alors qu'Adam s'était endormi près d'elle après leur union, Lilith se leva en silence pour prendre son bain. Elle n'avait pas encore posé un pied dans l'eau quand soudain la brûlure de plaisir dans le bas de son ventre se fit plus présente que d'habitude. Elle décida de s'assoir pour reprendre ses esprits. Cependant, même après quelques instants, rien ne changeait. Son corps se comportait étrangement et tout venait de cet endroit, entre ses cuisses. Lilith fit glisser ses doigts vers son sexe, analysant chaque sensation. Elle sentait la caresse de ses cheveux dans son dos, la sensibilité de ses tétons durcis et la fraîcheur de l'eau sur ses orteils. Au bout de quelques instants de tâtonnements maladroits, elle hoqueta de surprise. Elle venait de toucher un petit bout de chair qu'elle n'avait jamais senti auparavant. À peine quelques caresses plus tard, Lilith dut s'accrocher fermement au sol pour ne pas vaciller alors qu'elle était assaillie par le vertigineux tourbillon de jouissance qui éclatait en elle.
C'était donc ça, cette sensation qu'elle frôlait toujours pendant l’union avec Adam, mais qu'elle ne parvenait jamais à atteindre ? Allongée sur le tapis d'herbe fraîche, Lilith était en proie à un trouble profond. Il existait un plaisir si intense, si beau… Pourtant jamais Adam ne l'autorisait à le ressentir. Pour la première fois de son existence, elle était déçue par lui. La colère qui naquit en elle à cet instant la surprit par son intensité. Elle était partagée entre son amour pour lui et son furieux désir d’accéder sans limites à ce trésor de plaisir. Elle désirait partager cette découverte avec lui mais savait pertinemment qu'il ne l'accepterait jamais.
Soudain, sa décision fut prise.
Le soir même, après qu’ils eurent prié, Adam s'était approché d'elle, le regard brûlant. Lilith était encore à genoux mais l'observait avec attention. Son sexe s’était érigé tandis qu'il parcourait la distance entre eux. À genoux face à elle, il tendit sa main pour frôler la peau douce et parfumée de sa compagne. Quand il fit pression sur son épaule pour la coucher sur le sol fleuri, Lilith ne céda pas :
— Je veux être au-dessus de toi, déclara-t-elle.
— Impossible, lui répondit-il sur le ton de la réprimande. Je suis l'homme et je n'ai d'autre place que celle-ci.
— Ne puis-je choisir pour cette fois ?
— C'est ainsi qu'en a décidé Dieu, dit-il à bout de patience. Il ne peut en être autrement. Si tu refuses de te soumettre à tes devoirs conjugaux, je ne te ménagerai pas plus longtemps.
Sur ces mots, il l'empoigna plus fermement entre ses mains. Cet acte de violence finit de conforter Lilith dans sa décision. Car si être privée de ce droit au plaisir était révoltant en soi, se sentir emprisonnée et humiliée de cette manière était la pire de toutes ses peurs.
À présent, le courroux de Lilith atteignait son apogée. Baignée de larmes, le cœur déchiré par la révolte, elle invoqua les pouvoirs du Divin. Pour la première fois, le ciel du jardin d'Éden s'emplit de nuages menaçants et de grondements de tonnerre. Lilith sentit son sang bouillonner et ses cheveux battre au gré des bourrasques comme animés par une propre volonté. Elle se sentit grandir au fur et à mesure qu'Adam se recroquevillait devant sa colère. Et plus encore, quand, dans un claquement sec et sonore, une paire d'ailes apparut dans son dos, étendues comme prêtes à prendre leur envol.
— Tu regretteras de t'être montré si égoïste, Adam ! menaça-t-elle dans un grondement qui venait du ciel lui-même.
Puis, sans plus attendre, elle s'éleva en deux claquements d'ailes, pour enfin disparaître à jamais du jardin d'Éden.
Alors que sa colère décroissait et laissait place à la peur de l’inconnu, Lilith vit son pouvoir s’éteindre. Ses ailes disparurent tandis qu’elle atteignait le sol. Une terre sèche et craquelée, sans le moindre végétal, s'étendait devant elle à perte de vue. Il n’y avait aucun autre signe de vie que les quelques insectes écœurants qui galopaient de touffes d'herbes calcinées en fissures malodorantes. Même le ciel était d'une tristesse effroyable, oscillant entre le noir et le gris des nuages bas.
Malgré toute cette désolation et la peur qui lui tenait le ventre, jamais Lilith ne regretta ses actes. Elle se sentait au contraire honnête et forte, et cette pensée lui redonna du courage. C'est sans un regard derrière elle qu'elle avança vers l'horizon.
Lilith marchait depuis une éternité quand elle entendit soudain un bruit étouffé dans son dos. Trois anges fendaient les airs dans sa direction. Ils étaient, pour peu qu'on les compare à des humains, plus grands et plus fins que ces derniers. Leur peau, blanche comme la nacre, luisait de leur propre lumière divine. Leurs yeux opalescents dépourvus d'iris et de pupilles semblaient aveugles pour la seule raison qu'ils ne voyaient que l’âme des créatures de Dieu. Leurs traits, tels des masques inexpressifs, ne reflétaient que l’éternité dont ils étaient issus, tout comme leurs longs cheveux blancs, sans âge.
Les trois anges se posèrent avec grâce sur le sol gris. L'effet produit entre leur splendeur et la désolation environnante était saisissant. Dans le souffle de leur atterrissage, une odeur de soleil et d'eau fraîche envahit les sens de la femme, qui souffrait de ses appétits non assouvis. Cette involontaire torture en disait long sur le but de la venue des messagers de Dieu.
— Adam nous envoie, annoncèrent-ils d'une même voix se faisant écho les uns aux autres. Il t'autorise à revenir auprès de lui.
— Je refuse, répondit Lilith.
— Si tu ne reviens pas sur ta décision, tu n'auras jamais plus l'opportunité de vivre heureuse. Jamais plus tu n'auras ta place auprès du Divin.
— J'ai quitté le Jardin d'Éden et je n'y retournerai pas, insista Lilith sans une once d'hésitation dans la voix.
Les anges restèrent silencieux un instant puis, d'un même élan, ils battirent des ailes et s’élevèrent dans les cieux en proclamant :
— Tu seras jugée. Prépare-toi à subir le châtiment de Dieu.
L'instant d’après ils avaient disparu, laissant le silence reprendre ses droits sur ce territoire. Lilith se remit en marche vers l’inconnu, sachant que désormais sa vie humaine allait prendre fin. C'était le prix de sa liberté.
Bien des jours plus tard, Lilith se retrouva face à un brusque changement de relief. L’horizon plat et désertique sur lequel elle errait s'arrêtait sur une immense étendue d'eau. Lilith stoppa sa marche au bord d'une falaise vertigineuse au pied de laquelle s'écrasaient les timides vagues de la Mer Rouge.
Impossible d'aller plus loin.
Elle contemplait encore et encore l'horizon inaccessible quand un bruit tout près l'alerta. Elle se retourna, résignée à subir le châtiment qu'on lui avait promis, mais sa surprise fut de taille. Nul ange, nulle lumière divine, juste trois individus étranges.
Les deux hommes, à la peau mate et aux cheveux châtains, posaient leurs lourds regards sur elle, tout comme la troisième inconnue de sexe féminin. Leurs iris étaient noirs et profonds, comme des cavités sans fond, s'illuminant parfois d'un éclat irréel.
— Qui êtes-vous ? lança-t-elle avec toute l’assurance dont elle était capable.
Les trois autres se regardèrent, visiblement amusés. Ils s’approchèrent et commencèrent une étrange danse qui consistait à tourner autour de Lilith, tels des carnivores attentifs aux gestes d'une proie cernée. Leurs mouvements étaient d'une fluidité et d'une grâce quasi féline. Les deux hommes étaient bâtis plus solidement que des bœufs, tandis que la femme arborait une poitrine et des hanches plus que généreuses.
— Qui sommes-nous ? railla l'un d'eux. Ce n'est pas la question appropriée.
— Tu es sur notre territoire, ajouta la femme sur le même ton.
— Qui es-tu ? acheva le troisième.
Après un temps d'hésitation, elle finit par répondre :
— Je suis Lilith. Maintenant, répondez à ma question.
— Nous sommes des Incubes, céda l'homme brun. Des habitants des Enfers.
Lilith ignorait tout du monde qui l'entourait. Elle n’avait aucune idée de ce qu’étaient des Incubes, ni de l'endroit où pouvait bien se situer les Enfers. Mais désormais elle connaissait ce qu'était la solitude, voilà pourquoi elle fit cette requête surprenante :
— Je voudrais rester à vos côtés, dit-elle sans perdre son aplomb.
Les trois autres ouvrirent de grands yeux ronds.
— N'as-tu pas peur de nous ? susurra l'un d'eux en s'approchant tout près de son visage.
Lilith réfléchit un instant avant de répondre :
— Si, mais je ne veux pas être seule.
Les trois êtres la couvèrent d'un regard perplexe mais admiratif. Finalement, ils acquiescèrent sans cacher l'excitation que leur procurait cette improbable association.
Le brun et la femme prirent Lilith par un bras et l’entraînèrent avec eux. Plus au nord, ils déployèrent leurs ailes de peau lisse et diaphane et fendirent l'air jusqu'au niveau de la mer, soutenant Lilith dans leurs bras. Le flanc de la falaise était découpé d'une longue fissure en forme de lentille dans laquelle ils s'engouffrèrent à vive allure. Après quelques galeries étroites s'ouvrit une cavité large mais pas plus haute qu'un homme et demi. Sur les parois irrégulières avaient été creusées des niches dans lesquelles brûlaient de petits feux. Enfin, sur le sol lisse avait été disposé un grand nombre de peaux de bêtes sur de la paille sèche.
— Notre nid est à présent le tien, annonça l'un des Incubes en désignant l’épais tapis devant lui.
Sur ces mots, Lilith se mit à genoux pour progresser délicatement sur la couche douce et souple. Tandis qu'elle sentait un sourire de satisfaction monter à ses lèvres desséchées, elle reposa sa tête et ferma les paupières. L'instant d’après, elle était happée par un profond sommeil.
Lorsqu'elle s’éveilla, Lilith semblait avoir dormi une éternité. Les muscles encore lourds, elle chercha des yeux ses nouveaux compagnons. Tout près d'elle était couchée la créature aux cheveux très noirs qui dormait à poings fermés. La Succube s'était également endormie à demi sur lui, une main sur le sexe au repos de l'homme et leurs jambes entremêlées.
Lilith chercha le troisième et l'aperçut qui s'approchait d'elle en silence, un plateau de bois dans les mains. Il lui tendit un gobelet d'eau et un poisson cuit qu'elle mangea avec délectation. Une fois repue et hydratée, Lilith se sentit beaucoup plus alerte. Elle était reposée et avait l'esprit en paix, légèrement influencée par l'ambiance feutrée et intime de l'endroit. Elle se tourna vers l'Incube qui l'observait.
Il était assis, négligemment appuyé sur ses mains derrière lui. Ses longs cheveux châtains coulaient en cascade sur ses épaules, tandis que des mèches camouflaient en partie son regard sombre. Sa large poitrine bougeait au rythme de sa respiration suave. Il était si différent d'Adam. Même son petit sourire satisfait et amusé avait quelque chose de provoquant, d'irrévocablement attirant.
Tandis que Lilith se laissait aller à cette contemplation, elle put observer le sexe de l'Incube se dresser et gonfler à vue d'œil. L'homme ne bougeait pas, il attendait. Alors, fascinée, Lilith se mit à ramper vers lui. Après une seconde d'hésitation durant laquelle elle jaugea l'attitude de son compagnon, elle finit par saisir entre ses doigts l'objet de sa curiosité. À ce contact, l'Incube gémit de plaisir, attisant encore davantage l’intérêt de l'humaine. D'une main adroite, l'homme guida celle de sa compagne à faire des va-et-vient le long de sa verge.
Lorsque bientôt l'excitation de Lilith fut trop importante pour être contenue, l'Incube lui donna un baiser chargé de sensualité. Il passa sa langue sur les lèvres de la femme avant de goûter l'intérieur de sa bouche. Lilith trouva ces caresses d'une incroyable douceur et imita son compagnon d'abord timidement puis avec gourmandise. Il avait un goût sucré et chaud comme un fruit bien mûr dégusté à peine cueilli et gorgé de soleil.
Jamais Adam ne s'était ainsi dévoilé à elle. Elle ne connaissait l'Incube que depuis la veille mais déjà son corps n'avait plus de secret pour elle. Il lui laissait une liberté totalement inédite pour elle. Il était patient et la laissait découvrir chaque chose à son rythme, attentif à la moindre de ses réactions.
Les lèvres rougies par le langoureux baiser, l'homme entreprit de quitter sa bouche pour poursuivre son chemin humide sur chaque parcelle de peau de Lilith. Tout en empoignant son sein avec douceur et fermeté, il lui mordit tendrement le cou et s'amusa à frôler son téton avec ses lèvres avant de l'aspirer goulument.
Assaillie par de nombreuses sensations inédites, Lilith sentait qu'elle perdait pied peu à peu. Elle n'avait plus aucune notion du temps et n'était plus que gémissements et chair frémissante. Elle s'accrochait au corps brûlant de son compagnon comme à une bouée de sauvetage. Elle respirait l'odeur de sa peau à pleins poumons et s’enivrait de ce parfum incomparable, essence de virilité. C'était chaud et épicé, à la manière d'un feu de bois aux subtils arômes de résine.
L'Incube termina son cheminement entre ses cuisses qu'il embrassa. Il leva un regard doux sur elle pour attirer son attention et sortit le bout de sa langue afin qu'elle comprenne bien ce qu'il s’apprêtait à faire. Malgré cet avertissement silencieux, Lilith n'était pas préparée à l'avalanche de plaisir qu'engendra le contact des deux organes humides. Elle se cambra violemment et cette fois-ci ses gémissements se muèrent en cris alanguis, son corps privé de tout autre moyen d'expression. La jouissance vint, aussi foudroyante que bouleversante pour la non-initiée qu'elle était.
C'était le second orgasme de toute sa vie. Pourtant il était évident que d'autres viendraient très bientôt s'ajouter à ceux-là. À en croire son sourire mutin, l'Incube paraissait satisfait de sa performance. Il observa une nouvelle fois Lilith, encore parcourue de frissons, et lui confia :
— Je suis surpris. Comment un corps si inexpérimenté peut être à la fois si concupiscent ?
— Me trouves-tu désirable ? demanda-t-elle, une once de lubricité dans la voix.
— Tu sembles née pour exciter le désir d'autrui, répondit-il.
Comme pour confirmer ses dernières paroles, il empoigna son érection qu'il stimula sous les yeux de sa compagne. Puis s'allongea sur son coude sans la quitter des yeux :
— Regarde comme je te veux, dit-il. Seras-tu clémente envers moi ?
Cet homme lui proposait une position dominante. Lilith eut d'abord du mal à y croire, mais comme l'autre lui faisait signe de s'approcher, tous ses doutes disparurent. Parfaitement heureuse et quelque peu maladroite, la femme entreprit de chevaucher pour la première fois un corps masculin. Son propre contentement la conduisit à faire preuve d'audace et c'est sans pudeur qu'elle laissa l'autre la dévisager avec véhémence. Elle se délecta de son attitude avide. Puis, enfin satisfaite de l'impatience que manifestait son amant, elle consentit à lui donner ce qu'il désirait.
D'un mouvement de hanches souple, elle s'empala sur le sexe inflexible de l'homme. Elle se tendit comme un arc, inspirant, le souffle court, en sentant le membre entrer si profondément en elle. C'était la position qui voulait ça et Lilith ne s'y était tout simplement pas attendue. L'Incube semblait pour sa part ne ressentir aucune gêne, bien au contraire. Lorsqu'il sentit la tension de sa compagne, il s'empressa de la rassurer :
— Agis à ta manière, dit-il la voix déformée par l'excitation. Tu es libre de prendre ce plaisir comme bon te semble, mon seul souhait est de combler le moindre de tes désirs.
— Aimes-tu réellement être ici, sous mon corps ? demanda-t-elle.
— Je trouve un intérêt particulier pour chaque aspect de l'amour. Mais il y a un temps pour tout et, en cet instant, rien ne me ferait plus plaisir que de te voir découvrir le vrai sens de la jouissance.
L'Incube venait d’éclaircir considérablement le jugement de Lilith. Car si le sens de cette situation lui avait un peu échappé jusque là, à présent elle était au moins sûre d'une chose : ce qui excitait l'homme c’était de la voir agir, de l'observer dans sa maladresse et sa curiosité, dans sa soif de prendre du plaisir avec son propre corps. Cette simple pensée la submergea instantanément d'une nouvelle vague de plaisir incontrôlable. C'était bien plus qu'un acte sexuel, c'était un échange entre deux individus ivres de volupté.
Être consciente du désir qu'elle provoquait chez son partenaire était déjà une incroyable chose, mais découvrir qu'elle pouvait sciemment lui procurer du plaisir était une pensée que jamais auparavant elle n'avait envisagée. C'est donc avec satisfaction qu'elle commença ses allées et venues sur le sexe de l'autre, attentive à chacune des réactions qu'elle engendrait.
Ce ne fut que lorsque leurs deux corps exténués tombèrent l'un sur l'autre que Lilith remarqua ce qu'il se passait à leurs côtés. La Succube et son compagnon s'étaient éveillés, visiblement depuis de longues minutes, et observaient avec intérêt le second couple. Le spectacle les avait d'ores et déjà échauffés au vu du sexe érigé du brun. Quant à la femme, elle s'appliquait en outre à lécher avec gourmandise la verge de son amant.
Lilith regarda un moment la scène, interdite. Sa contemplation se transforma bien vite en fascination. Voir tout ceci depuis son point de vue était, outre l'aspect ludique, presque aussi excitant que s'il s'agissait de ses propres actes. L'homme en face d'elle dut déceler dans son regard cette étincelle d’intérêt car il lui fit signe de les rejoindre. Une fois de plus Lilith fut prise au dépourvu par ce geste. Elle était intimidée mais son amant l'apaisa d'une voix rauque et fatiguée :
— Tu partages à présent notre nid, dit-il en lui caressant le dos, et nous avons pour habitude de ne faire aucune distinction entre nos partenaires sexuels. Nous partageons tout. Si tu as envie de les rejoindre, nous y verrons tous une preuve de ton intégration au sein de notre clan.
Comme Lilith hésitait encore, la succube vint lui prendre la main avec une infinie douceur. Son sourire était affectueux et elle parvint sans mal à faire avancer sa novice tout près d'elle avant de la prendre dans ses bras. Le contact avec le corps de la femme était bien différent de celui que Lilith avait touché avant. Sa peau était douce et souple et chacun de ses gestes comme des caresses d'une grande tendresse. Quant à son odeur aromatisée, elle évoquait celle de la cannelle, agréable et envoûtante, à son image.
L'initiation sexuelle de Lilith dura une bonne partie de la journée, puis les jours suivants. Elle participait, mais elle observait beaucoup également. Le reste du temps, elle somnolait mêlée aux corps de ses compagnons. Ces derniers se faisaient un réel bonheur de lui montrer les nombreuses formes que pouvait prendre l'acte sexuel, multipliant les positions, changeant à loisir de partenaires tous sexes mêlés. Jamais rien n'entravait leur appétit et Lilith prit rapidement leur rythme.
La vie aux côtés des Incubes avait quelque chose d’extrêmement rassurant. Lilith pouvait s'exprimer librement, agir comme elle l'entendait sans jamais craindre de reproches. Ils accomplissaient chacune de leurs tâches ensemble. Lorsqu'ils sortaient pêcher ou chasser, glaner des matériaux pour le nid ou simplement inspecter les alentours, ils ne se perdaient jamais de vue. Lorsqu'ils mangeaient, dormaient ou faisaient l'amour, c'était toujours à quatre. Avant même que Lilith ne s'en rende compte, un lien indéfectible était apparu entre elle et les autres. Ils l'avaient acceptée sans jamais démontrer la moindre différence de considération entre leurs races, sans jamais qu'elle n'ait à se souvenir qu'elle n'était pas de ce monde ni que ses jours ici bas étaient comptés.
Un matin, Lilith entendit l'appel de Dieu dans ses rêves. Lorsqu'elle s’éveilla, elle ne tenta pas de résister mais pensa tout d'abord à préserver ses compagnons de la fureur du Tout Puissant. Elle se défit discrètement de l'étreinte ensommeillée des autres, repoussa la chevelure de la Succube sur laquelle elle s'était endormie, puis revêtit son épaisse cape. Enfin, elle sortit de la grotte. Comme à son habitude le ciel était gris et la mer, à quelques mètres sous ses pieds, d'un calme reposant. Lilith étendit ses ailes et prit son envol avec grâce.
Au somment de la falaise, elle attendit patiemment. Soudain les nuages s’écartèrent et un faisceau de lumière aveuglante descendit du ciel.
La Lumière Divine annonciatrice du jugement.
Une voix, aussi féminine que masculine, retentit dans un tonnerre d'échos désordonnés. Elle n'avait pas de ton particulier, elle n'exprimait pas de colère et encore moins de pitié :
— L'heure de ton jugement est arrivée, Lilith. Tu as refusé de vivre aux côtés d'Adam, tu t'es enfuie du Jardin d'Éden et tu as délibérément choisi de t'éloigner de ton seigneur. Tu as provoqué ma colère et tu en subiras les conséquences.
Lilith resta debout, la tête droite et le regard déterminé. Elle patienta en silence en attendant la suite.
— Adam a reçu une nouvelle compagne pour te remplacer, lui annonça Dieu. Elle se nomme Ève et sera la mère de ses enfants. À partir de maintenant tu n'as plus ta place sur terre.
La voix vibra un instant dans l'air avant de reprendre, plus terrifiante que jamais :
— Je te bannis de ce monde et te retire le don de procréer. Tes seuls refuges seront les profondeurs des abysses et ta solitude éternelle.
Sur ces mots, la terre se mit à trembler, comme brisée par l'intensité de la voix Divine. Les ailes qu'elle portait encore dans son dos s'enflammèrent dans un souffle si puissant que Lilith perdit pied. Elle bascula en arrière et ne rencontra jamais le sol. Sa chute dura une éternité et quand enfin son dos meurtri par les flammes s'écrasa sur une surface solide, ce fut dans une effroyable explosion de douleur.
Lilith resta un moment prostrée sur le sol, à bout de force et psychologiquement ravagée par le chagrin et l'humiliation. Elle venait de perdre les seules choses auxquelles elle tenait sur cette terre, ses compagnons et son rêve d'avoir un jour des enfants qui combleraient sa solitude. La vie sur terre ou ici-bas, rien ne changeait vraiment pour elle mais être condamnée à vivre seule pour l’éternité était bel et bien la pire de toutes les sanctions.
Elle ouvrit ses paupières. De l'eau, l'obscurité et un sol vaseux, grouillant de créatures aquatiques visqueuses, voilà à quoi ressemblait sa prison. C’était l'endroit où elle vivrait jusqu'à la fin des temps.
Ivre de colère et de désespoir, Lilith se mit à marcher à travers l'immensité de son nouveau domaine.
Le temps n'avait aucune répercussion sur ce monde. Il était à la fois distendu et inexistant, comme les pensées dépourvues d'humanité de Lilith. Dans son esprit, seuls quelques songes obscurs cheminaient et creusaient leur nid au plus profond de sa conscience. Au fond d’elle bouillonnait sa colère contre Dieu et Adam, son dégoût du monde dans lequel elle errait, ainsi que sa haine féroce pour Ève qui engendrerait une progéniture. Cette faible humaine qui s'était courbée devant Adam et son Dieu, entraînant Lilith dans les abysses et le désespoir.
Sur terre, la civilisation humaine s'étendait, changeait l'aspect des côtes et des profondeurs océaniques. Lilith avait d'abord refusé de s’intéresser aux enfants d'Ève qu'elle considérait comme le prolongement du couple qu'elle haïssait. Cependant, leur présence attira finalement son attention et provoqua sa curiosité.
Lilith avait été privée des ailes que lui avait offertes le Tout Puissant mais n'en restait pas moins sa fille, créée de l'argile et de ses mains. Par conséquent, et à ce titre, elle conservait une puissance dont nul autre humain n'aurait pu se vanter. Alors, depuis l’éternité qu'elle arpentait son territoire abyssal, elle avait réussi à en prendre totalement possession. En d'autres mots, elle était toute puissante dans son monde. Soulagée de ses pensées cycliques et malsaines au détriment de ce sentiment de curiosité, Lilith retrouva juste assez d'humanité pour utiliser son pouvoir.
Parcourant la distance qui la séparait de la surface de la mer en un battement de cil, elle se dirigea vers la côte. Elle se mit à la recherche d'une présence humaine et la trouva non loin. Le buste hors de l’eau, elle resta immobile à contempler le spectacle qui s’offrait à elle.
Il faisait nuit, mais le ciel était clair et largement illuminé par l'astre nocturne rond comme un disque d'argent. Sur la terre se trouvaient des chaumières aux toits de paille. Des feux de bois éclairaient les quelques humains qui s'affairaient. Des cris d'enfants retentissaient, s'écrasant sur les récifs monumentaux en contrebas. Des femmes chantaient et des hommes frappaient sur des tambours. C'était chaleureux, accueillant, et en même temps d'une effroyable simplicité. Lilith fut bouleversée par le sentiment d’impuissance qu'elle ressentait. Ce bonheur était si près d’elle et pourtant hors de sa portée.
La première larme de Lilith vint rejoindre l'immensité liquide, lui rappelant à quel point elle était inexistante.
C'en était trop. Trop de douleur, de solitude, de désespoir. La fureur de Lilith jaillit comme la lave d'un volcan en éruption. Tandis que sur ses joues coulaient les larmes rougies par sa haine, elle se mit à hurler. Si aucun son ne sortit de sa bouche c'était parce que la mer elle-même manifestait son cri. Bouillonnant, éclaboussant le ciel noirci par l'orage et camouflant le hurlement du vent par son propre vacarme. Les vagues tranchantes s’abattirent sur la côte avec fracas, faisant voler en éclat les fragiles constructions humaines.
Dans ses yeux levés au ciel, le reflet de la lune avait remplacé ses iris. Lilith n'avait à présent plus rien d'une humaine. Elle haïssait les humains et leurs enfants. Elle haïssait la joie et l'amour. Mais alors qu'elle ressassait ses malédictions, un cri de nourrisson parvint à ses oreilles.
Il était là, dans son couffin d'osier, balloté par la colère des eaux. Il avait certainement été arraché à la sécurité de son foyer par les vagues déchaînées et maintenant il venait narguer la fureur de Lilith. Elle attrapa le petit bout d'homme entre ses mains et observa l'enfant mâle. Jamais elle n'avait vu pareil enchantement. Si vulnérable et facile à détruire. Tellement rempli de promesse et d'espoir. Lilith sentit l'amour naître en elle, c'était un sentiment magnifique, incomparable. Elle lui sourit et l'enlaça en le berçant pour que ses pleurs cessent. Puis, comme il ouvrait ses grands yeux noirs sur elle, elle lui sourit et la tempête cessa avec les cris de l'enfant.
Plus jamais de solitude.
Dans un geste fluide, elle glissa dans les profondeurs, ne laissant qu'une mer plate et silencieuse à la surface.
Le nourrisson se noyait. Lilith ne comprit pas immédiatement ce que ça impliquait. Mort, il ne pourrait plus être le compagnon qu’elle désirait tant. Il était sur le point de l'abandonner à son tour et elle lui en voulut pour ça. Mais soudain, elle eut une idée.
Lilith sortit de l'eau, aidant le nouveau-né à reprendre sa respiration. Elle s'approcha des récifs et déposa le couffin sur l'un d'eux, bien calé entre les rochers. Puis elle se pencha sur l'enfant et déposa une de ses mains sur son cœur en proférant sa malédiction :
— Désormais tu seras mon esclave, annonça-t-elle en gravant ces mots au plus profond de lui. Toi, tes enfants et les enfants de tes enfants. Vous réfuterez l’enseignement de Dieu et me serez loyaux à jamais. En attendant que je réclame mon dû, vis et profite de ton existence humaine.
Sur ces paroles, elle retourna dans sa prison, laissant au reste des hommes le soin de retrouver son protégé. Elle savait, bien sûr, que son acte n'aurait que peu de répercussions mais elle se réservait toutefois le droit de se créer une assurance. Savoir qu'au moins une poignée d'humains agirait selon sa volonté était réconfortant et puisqu'elle en avait le pouvoir, pourquoi se le refuser ?
Tandis qu'elle s'éloignait le plus possible des côtes habitées par les humains, trois créatures ailées fendirent l'océan dans sa direction. Dans les tourbillons de bulles et de remous, Lilith ne vit pas tout de suite qu'il s'agissait d’Incubes. Ses anciens compagnons. En un instant, l'espoir naquit à nouveau. Ces derniers n’arrêtèrent leur course qu'une fois enlacés à elle, bouleversés comme des enfants perdus. Lilith sourit, soulagée, comme si elle venait de retrouver l'un de ses membres amputé. Elle était si heureuse et comme il était bon de les sentir tout contre elle !
— Nous t'avons enfin retrouvée ! s'exclama le brun entre rires et larmes.
— Nous t'avons tant cherchée, gémit la Succube. Tu nous as tellement manqué.
— Vous ne m'avez pas oublié, murmura Lilith, émue. Je pensais ne jamais vous revoir.
— Nous avons suivi ta trace durant tout ce temps, expliqua le troisième. Le monde des Abysses est si vaste et nous ne pouvons pas nous y déplacer à notre aise. Mais heureusement la tempête nous a montré la voie à suivre pour te retrouver.
— Nous allons te conduire chez nous, annonça la Succube. Notre véritable monde, aux Enfers.
— Y suis-je vraiment autorisée ? s’étonna Lilith.
— Nous devrons recevoir la bénédiction de notre seigneur, mais c'est la seule solution pour que nous puissions vivre à nouveau réunis.
— Je vous suis, répondit Lilith, déterminée à tout faire pour être à nouveau avec eux.
Les Incubes étaient tous vêtus de pagne en cuir, Lilith fut ravie de constater qu'elle n'avait pas eu tort de couvrir certaines parties de son corps comme le faisaient les humains.
D'une même impulsion, les quatre compagnons prirent l'élan qui les propulsa à travers les eaux. Ils se dirigèrent vers le cœur de l'océan, trouvèrent la faille terrestre la plus profonde et s'y jetèrent à une vitesse folle. Lilith put voir, au fond de la fosse, plongée dans l'obscurité totale, une artère de feu liquide. À leur approche, la fente s'ouvrit comme une bouche salivante de lave et ils pénétrèrent dans les Enfers.
Sous une large voute d’obscurité sans consistance s'étendait une terre noircie et principalement recouverte de roche grise et mousseuse. La végétation y tenait une large place, dans de grands panaches de vert sombre mêlés aux branchages décharnés et recouverts de plantes grimpantes. Partout luisaient de petites veines bleutées et luminescentes, comme de minuscules rivières de lucioles qui serpentaient le long des minéraux. Par endroit, on rencontrait des bassins d'eau chaude qui fumaient en se déversant en cascades dans d'autres cuvettes, plus larges. Le long de la falaise vertigineuse s’échelonnaient quelques bâtiments en pierre, tous partiellement en ruine et recouverts par la végétation. Au niveau le plus bas, au creux des vallées aux parois abruptes stagnaient de nombreux marécages, entourés d'arbres denses et tombants, à la manière des saules pleureurs.
Il faisait une chaleur écrasante. L’air était chargé d'odeurs lourdes et épicées, mêlées à celle de la cendre et du bois sec. Exactement la même que Lilith avait déjà sentie sur la peau de ses compagnons.
Elle était en enfer, mais malgré cette ambiance mélancolique et figée, hors des saisons et de la lumière du jour, c'était d'une beauté à couper le souffle. Une beauté triste et envoûtante, comme une belle jeune femme en larmes, à la lumière de la lune. Un endroit hors de portée de la joie et des préoccupations des mortels.
Les Incubes parcouraient les airs, portant dans leurs bras Lilith. Elle était bouleversée par le spectacle que lui offrait ce paysage affligé, puissant et perdu dans l'éternité.
Ils dépassèrent encore une colline avant de parvenir à ce qui ressemblait à une grande demeure. Au pied d'une falaise de roche noire trônait un imposant bâtiment taillé dans de gros blocs de pierres grises. La bâtisse était si étroitement collée à la paroi naturelle qu'elle semblait en surgir comme une jeune pousse. Plusieurs parties rectangulaires s'échelonnaient de part et d'autre, de manière aléatoire. Chaque pan de façade était recouvert de lierre et percé de hautes fenêtres en cintre. Au niveau du sol s'ouvrait un grand nombre de porches et de portes monumentales, toutes encadrées de bas-relief aux formes abstraites. Tout autour, la végétation proliférait sous la forme d'arbres géants et plus loin, au sommet d'une colline, on apercevait un cercle de pierres dressées.
Lilith et ses compagnons mirent pied à terre devant la porte principale de la grande bâtisse. Dans l'ombre des arbres, on entendait murmurer quelques créatures mais personne ne vint à leur rencontre. Emboîtant le pas des Incubes, Lilith pénétra dans la demeure. Ils parcoururent de larges salles sans meubles mais toutes pourvues d'âtres où flamboyaient des feux. De nombreuses créatures aux apparences humaines occupaient les lieux sans leur prêter la moindre attention. La plupart d'entre eux dormaient sur de vastes couches recouvertes de fourrures comme dans l'ancien nid de ses compagnons, tandis que les autres discutaient à voix basse. Le groupe de Lilith grimpa une première volée de marches, puis une seconde, laissant derrière eux toute une succession de ces grandes salles toutes identiques.
Lilith remarqua bientôt que l’aspect de la construction changeait. Les murs de pierres taillées furent remplacés par des parois de roches lisses. Ils venaient de pénétrer au sein même de la montagne et ils s'y enfonçaient encore et encore. La chaleur s'intensifia tout comme l'odeur d’encens, entêtante. Au bout d'un long couloir s’élevèrent quelques éclats de voix. Lilith, précédée des Incubes, entra finalement dans la dernière salle, la plus grande de toutes.
Aux quatre coins de la pièce carrée s’élevaient de colossales statues de démons cornus. Au centre, un large puits de lumière surplombait un bassin rectangulaire se déversant par le biais de quatre canaux sur chacun de ses côtés. Les ruisselets longeaient le sol gravé de symboles, puis s'écoulaient sous des marches qui conduisaient respectivement à trois alcôves creusées dans les murs, puis à l'entrée où Lilith se tenait. Dans la cavité du fond avait été sculpté un trône monumental flanqué de deux larges bancs, le tout recouvert d’innombrables peaux de bêtes.
C'est à cet endroit qu'Il se tenait.
Lilith n'avait pas beaucoup de points de comparaison, mais elle savait, à juste titre, que jamais elle ne rencontrerait d'homme plus beau que celui-ci. Négligemment appuyé contre son dossier, il écoutait le discours mouvementé de son voisin. Ses cheveux noirs, ni vraiment courts, ni vraiment longs, retombaient en mèches désordonnées sur les côtés de son visage aux traits fins mais à la mâchoire volontaire. Sa bouche rebondie affichait une moue ennuyée tout comme son regard vague, d'un gris acier qui démontrait son désintérêt manifeste. Son visage était surligné d'épais sourcils bruns, figés dans une expression triste et presque enfantine. En dehors de cette petite touche attendrissante, l’intégralité de son corps respirait la force physique et l'autorité, depuis sa manière de tenir son torse droit jusqu'à la position de ses jambes comme ancrées dans le sol.
À leur arrivée, il observa le groupe sans bouger, mais lorsqu’il en arriva à détailler Lilith, une lueur d’intérêt s'illumina soudain dans son regard. Il fit taire le bavard d'un signe de main et, sans quitter la femme des yeux, se redressa avec souplesse.
Lilith traversa la salle, enjamba un des petits canaux et vint se planter devant les marches de l'alcôve avec détermination. L'homme sur le trône sourit à la manière d'un enfant et continua son observation en silence. Se penchant en avant, les coudes appuyés sur ses genoux, il approcha son visage de ses mains. Pendant un instant, son regard s'accrocha au pagne de peau et de coquillages qui cintrait les hanches de Lilith.
— Mais qui es-tu ? demanda-t-il en détachant chaque syllabe, visiblement aussi joyeux que si on venait de lui offrir un jouet incongru et amusant.
— Mon nom est Lilith, je suis venue vous demander asile.
Aussitôt l'homme éclata d'un rire profond et mélodieux. Décidément, tout chez lui était d'un charme hors du commun.
— Asile ? s’exclama-t-il hilare. Qui penserait à trouver refuge ici, en enfer ?
— Quelqu'un qui a été chassé des deux royaumes et condamné à errer dans les Abysses pour l’éternité.
— Dieu t'aurait donc fermé les portes du monde céleste et banni de la terre ? demanda-t-il sans cacher son intérêt. Pourquoi aurait-il agi ainsi ?
— Parce que j'ai défié son autorité en reniant la place qu'il m'avait attribuée dans son projet.
— Alors nous avons un point en commun, lui confia-t-il, une ombre de nostalgie traversant son regard. Pourquoi vouloir cohabiter avec les créatures des enfers plutôt que de rester en sécurité dans ton royaume ?
Incapable d'avouer qu'elle était horrifiée à l'idée de rester seule, Lilith prit le temps de répondre :
— Pour vivre à leurs côtés, annonça-t-elle en désignant les Incubes qui l'accompagnaient. Ce sont eux qui m'ont recueilli lorsque j'ai fui de chez moi.
L'homme sur le trône releva un sourcil interrogateur.
— En réalité c'était bien plus que ça, intervint l'Incube brun. Nous lui avons ouvert notre nid. Nous avons chassé ensemble et mêlé nos corps.
— Vraiment ? s'étonna l'autre en comprenant enfin. J'ignorais que mes sujets étaient capables d'une telle clémence envers les autres races.
— Nous n'étions que trois, se justifia l'Incube, et loin de notre monde. De plus, Sabrahel se sentait seule sans autres femelles.
Lilith jeta un rapide coup d'œil vers l’intéressée car c'était la première fois qu'elle entendait le nom de la Succube.
— Mon seigneur, bredouilla l'Incube, déstabilisé par la prestance de son interlocuteur, cette humaine est digne de vivre parmi nous.
— C'est moi qui en jugerai, rétorqua l'autre un peu trop froidement.
Il se leva de son trône et se dirigea vers Lilith avec lenteur. Tous les êtres présents dans la pièce semblèrent se mouvoir en même temps que lui. Pourtant en réalité, ils étaient tous immobiles. C'était leur esprit qui le suivait, leur fascination, leurs âmes qui se pâmaient devant sa puissance. Comme les habitants de la forêt qui se taisent et écoutent lorsque le tigre rôde. Il émanait de lui une telle grâce mêlée de danger qu'on pouvait presque apercevoir cette aura consumer l'air autour d'elle.
Il se tenait si près qu'elle pouvait sentir son odeur, simple, virile et rehaussée de ce désormais familier parfum d'enfer. Lilith posa ses yeux sur son épaule mate et réalisa combien il était grand. L'homme pencha la tête pour humer une mèche rousse qu'il avait délicatement séparée du reste de la chevelure de Lilith. Elle frissonna de la tête au pied, s'accrochant à tout ce qui lui restait de conscience pour ne pas perdre sa lucidité.
— Connais-tu mon nom ? murmura-t-il, brûlant. Sais-tu qui je suis ?
— Vous êtes le Seigneur des Enfers, récita-t-elle, fébrile.
— Je suis un ange.
Spontanément, Lilith fronça les sourcils. Cette réaction improbable fit naître un sourire étrangement beau et terrifiant sur le visage de l'homme. Il la contourna sans la quitter des yeux.
— N'aimes-tu pas les anges ? demanda-t-il, espiègle. Tout le monde aime les anges.
— Ce sont eux qui ne m'aiment pas, répondit-elle.
L'autre venait de poser son doigt sur les cicatrices de brûlure dans le dos de Lilith. Ce seul contact suffit à électriser la jeune femme, qui ferma les yeux pour reprendre son calme. Le seigneur des lieux poussa une exclamation d'admiration :
— Mais qu'es-tu exactement ?
— Une humaine.
— Tu es tout sauf une humaine, rétorqua-t-il, incrédule.
— C'est pourtant la vérité. Cependant, je suis différente des enfants d'Ève, car j'ai été engendrée par la Lumière Divine.
— D'où ces marques dans ton dos, fit-il remarquer.
— Qui sont le symbole de ma punition, compléta-t-elle. Il m'a coupé les ailes ainsi que tout espoir de vivre avec dignité.
— Tu te trompes, dit-il en se plaçant face à elle. La dignité n'est pas synonyme de foi. Il existe un pouvoir que Dieu ne contrôle pas et qu'il craint bien plus qu'autre chose.
Sur ces mots, il fit volte-face. Lilith entraperçut des cicatrices identiques aux siennes sur le dos musculeux devant elle, avant que d'épaisses volutes noires ne s'en échappent pour les recouvrir. Et soudain, dans un claquement sonore, une immense paire d'ailes se déploya. Elles étaient en tout point identiques à celles des anges, avec de majestueuses plumes lisses et brillantes. À la différence près qu’elles étaient d'un noir profond.
C'était donc là le pouvoir du Seigneur des Enfers. Celui de rivaliser avec Dieu lui-même.
L'ange déchu s'assit sur son trône sans quitter l'humaine des yeux.
— Je prendrai ma décision lors du prochain Sabbat. Tu devras prendre part à la fête et ainsi nous prouver que tu es digne de vivre à nos côtés.
Lilith s'inclina, satisfaite de cette réponse. Ses compagnons lui prirent les mains pour la conduire dehors mais avant même qu'ils ne passent la porte, la voix s'éleva une nouvelle fois :
— Lilith ! héla l'homme sur le trône. Je ne reviens jamais sur une décision que j'ai prise mais si tu le souhaites, je t'autorise à rester à mes côtés jusqu'à la date de ton épreuve.
Tous les êtres présents frémirent imperceptiblement.
— Est-ce un ordre ? demanda-t-elle, méfiante.
— En aucun cas.
— Alors permettez-moi de refuser. Je voudrais rester aux côtés de mes compagnons que je viens tout juste de retrouver.
C'était bien sûr un affreux mensonge. Ce qu'elle voulait plus que tout en cet instant, c'était précisément le contraire. Elle le voulait, lui, et rien d'autre. Dans toute sa puissance et sa grandeur. Tout en poursuivant son chemin, Lilith ne parvenait pas à oublier son image, comme gravée sur ses rétines. Son visage gracieux et expressif sur lequel se peignait cette espièglerie, faux semblant d'innocence. Tout en lui n'était que tentation.
Lilith n'avait pas pour habitude de renier ses propres principes pour une faiblesse passagère et c'est ce qui faisait sa force. Avoir une relation avec lui, peu importe de quelle nature, l'obligerait à se déprécier devant son pouvoir et son statut de roi des Enfers. Elle qui avait renié Dieu pour ne pas avoir à se plier devant un homme. Alors, si tout son corps brûlait de le rejoindre et qu'en définitive elle aurait sûrement pris beaucoup de plaisir à se faire dominer par lui, il n'en restait pas moins un être qui détenait les clés de son avenir. En outre, l'ambition de Lilith ne s’arrêtait pas à son intégration en enfer. Elle avait d'autres projets en tête. Tout ce dont elle était persuadée à présent c'était que Le seigneur des Enfers serait le symbole de sa revanche sur Dieu. Mais jusqu’à quel point pourrait-elle pousser sa vengeance ?
Le nid des Incubes se trouvait dans une montagne, à bonne distance de la demeure qu'ils venaient de quitter. L'entrée de la caverne était située à mi-hauteur d'une falaise et Lilith dut se faire porter une nouvelle fois pour l'atteindre. À l'intérieur, l'aménagement était identique à leur précédent abri et l'humaine retrouva facilement ses repères.
Les Enfers étaient peuplés d'un très grand nombre de créatures et toutes étaient soumises à une hiérarchie stricte. On y dénombrait une large majorité d'Incubes et de Succubes qui étaient une des premières races à s'y être établie. Beaucoup d'autres leur étaient inférieurs, parmi eux les animaux, les demi-êtres et certains hybrides sans pouvoir. À l'inverse, on trouvait des êtres aux caractéristiques uniques qui supplantaient généralement tous les autres en terme de puissance. Ces derniers, s'ils ne faisaient pas partie intégrante de la cour infernale, étaient le plus souvent chargés de diriger les Légions du Seigneur des Ténèbres.
Durant les premiers jours de son séjour en Enfer, les compagnons de Lilith lui avaient suggéré de ne pas s'aventurer sur les terres, pour sa sécurité. Si les sujets de l'ange déchu n’auraient pas eu l'audace de s'en prendre à elle, l'environnement n'en restait pas moins dangereux pour une étrangère. Mais, bien qu'elle resta dans le nid, Lilith eut pourtant l'occasion de rencontrer d'autres créatures. La nouvelle de son arrivée avait fait le tour du territoire et un nombre incalculable de curieux s'étaient présentés à leur porte dans l'espoir de rencontrer l'humaine qui avait renié son statut privilégié auprès du Divin.
Beaucoup d'entre eux vivaient dans la haine de Dieu. C'est lui qui les avait privés de la lumière du jour et chassés de la terre, décrétant que leur manière de vivre n'était pas digne de s'inscrire dans son Grand Projet. Les habitants des Enfers n'avaient pour seule ambition que d'enrayer les plans du Divin, d'où leur immense loyauté envers le seul être assez puissant pour lui tenir tête. Pour toutes ces raisons, les visiteurs de Lilith lui démontraient une certaine admiration ou tout du moins un respect courtois.
Les représentantes femelles de cette population infernale se révélèrent rapidement être d'une grande hospitalité envers Lilith. Car, si les mâles voyaient en elle un humain courageux, les autres y décelaient un fort symbole de leur condition. Un modèle pour leur sexe. Lilith était la première femme à avoir défié Dieu de son plein gré. En outre, sa puissance, en qualité de maîtresse des Abysses, lui faisait égaler celle des Généraux.
C'est donc à ce moment seulement que Lilith s'aperçut de son propre potentiel. En écoutant les autres parler et la comparer avec tel ou tel grand serviteur du Seigneur des Enfers. C'est de manière instinctive qu'elle s'était rapprochée de la portion féminine de ses visiteurs, mais à partir de cet instant elle n'agit plus jamais au hasard dans ses relations sociales. Lilith savait voir les opportunités qui s'offraient à elle. Elle avait toujours usé de cette qualité dans son propre intérêt. Cette fois-ci, ce serait encore le cas. Amadouer les femelles, les convaincre de sa valeur et de sa puissance, voilà comment elle allait réussir à se faire une place et à survivre ici-bas.
Lilith partagea le nid des Incubes comme elle l'avait fait auparavant, dans la convivialité et l’intimité. Cependant, malgré les apparences, elle ne perdait pas de vue son but et agissait toujours dans cette perspective. Ainsi, elle se rapprocha considérablement de Sabrahel, lui faisant partager toutes ses pensées et lui demandant conseil. Comme la Succube connaissait les intentions de Lilith et les encourageait, elle se faisait une joie d'être son guide.
La fête du Sabbat se déroulait une fois par cycle et toutes les créatures des Enfers y étaient conviées sans distinction. Il s'agissait avant tout d'un rite millénaire qui avait pour but de rassembler les habitants des Limbes et de pratiquer divers rituels afin de renforcer le pouvoir de leur Seigneur, l'incarnation de leur vengeance. En outre, c'était un réel exutoire pour ses participants qui avaient l'occasion d'exprimer leurs plus bas instincts en groupe et pour le bien de leur communauté.
Lilith avait été préparée pour l'occasion. Ses compagnons l'avaient lavée dans un bassin d'eau chaude, coiffée et parée d'un pagne de lin blanc ceinturé de sa coutumière corde tressée de coquillages. Ils l'emmitouflèrent ensuite dans une large cape de cuir doublée de fourrure blanche, dont la capuche lui recouvrait intégralement la tête et le visage.
Une fois cette tâche accomplie, le clan conduisit sa protégée sur le lieu des réjouissances.
Près de la demeure du Seigneur, sur une petite colline, se dressait le cercle de pierres levées. En son centre se trouvait un autel primitif constitué d'un monumental bloc de forme circulaire. Partout, les créatures infernales patientaient au son des tambours qui s'échauffaient doucement. Des feux de joie brûlaient dans tous les coins et il semblait que chaque participant avait apporté sa couche de fourrure et son fagot de plantes odorantes. Lilith vit aussi pour la première fois les animaux des Enfers. Pour la plupart, il s'agissait de canidés anormalement grands et terrifiants, mais on comptait aussi quelques créatures à poils, à plumes ou à écailles dont la race restait inconnue à l'humaine.
Bientôt l'assemblée frémit et dans un concert de murmures et d'exclamations ravies, Il apparut. Le Seigneur des Enfers arborait dans son dos ses grandes ailes noires qui accentuaient son impressionnante prestance, ainsi qu'un unique pagne de cuir sombre et une paire de cornes gigantesques sur sa tête. Il se dirigea vers l'autel au centre et prit la parole en levant haut les bras :
— Qu'on m'apporte l'animal !
Quelques personnes s’agitèrent sur la droite et bientôt un étrange Incube à la peau rougeâtre apparut en traînant derrière lui un bouc au bout d'une corde. Dans son sillage les spectateurs se prosternaient avec respect. On plaça l'animal apeuré et bêlant de désespoir sur l'autel, puis on l'enduisit d'huiles odorantes. Le Seigneur des Ténèbres s'inclina devant le bouc avant de proclamer haut et fort :
— Je suis Satan, Lucifer, Belzébuth, Bélial, Méphistophélès, premier grand Démon, Seigneur des Enfers et votre maître à tous. Je vous ordonne d'adorer ce symbole.
Alors, à tour de rôle, tous les êtres présents défilèrent devant l'autel sous le tempo lourd des tambours. Après s'être prosternés, ils lui firent diverses offrandes. Des gouttes d'huile, des étoffes de grande qualité, de l'or, des fruits, des fleurs et bien d'autres choses. Le bouc se trouva bientôt enseveli sous un nombre incalculable d'objets qu'on lui déposait sur le dos ou encore qu'on lui accrochait aux cornes ou aux sabots.
Quand vint le tour des compagnons de Lilith, les trois Incubes lui firent comprendre qu'elle devait rester à sa place. Seule et assez loin du centre d'attention, l'humaine attendit la suite des événements avec appréhension. Cette mise à l’écart pouvait vouloir dire deux choses. Soit l'on prévoyait pour elle un rôle bien plus important qu'elle ne l'imaginait, soit au contraire personne ne réclamerait quoi que ce soit d'elle. Quand le dernier Incube passa devant l'autel et que les tambours stoppèrent leur entêtante cadence, la crainte que sa seconde hypothèse soit la bonne se confirma. Personne ne lui faciliterait les choses mais Lilith n'était pas de celles qui subissent sans réagir. C'est donc sans trop de mal qu'elle décida de s'avancer à son tour vers l'autel. Elle chercha le regard glacial du Démon et déclara, plus déterminée que jamais :
— Je voudrais faire une offrande si vous le permettez.
Il la jaugea du regard et finit par lui offrir un sourire railleur.
— Avec quoi ? demanda-t-il en désignant les mains vides de la jeune femme.
Lilith ne cilla pas et détacha précautionneusement l’un des plus beaux coquillages de sa ceinture pour ensuite le déposer sur l'autel, aux pieds de l'animal. Enfin, elle s'inclina avec respect et attendit. Le Seigneur des Enfers paraissait satisfait et pendant un court instant elle crut déceler chez lui une sorte de soulagement.
Le Grand Démon reprit pour les autres :
— Mes amis, aujourd'hui nous allons initier l'humaine qui est venue à nous. Sera-t-elle autorisée ou non à faire partie des nôtres ? Je rendrai ma décision au terme de cette célébration.
D'un signe, il indiqua à Lilith de le rejoindre de l'autre côté de la table. Elle s’exécuta et le laissa la débarrasser de sa lourde cape qui dissimulait son apparence aux yeux des autres. Enfin, le Démon la prit par les épaules et la fit pivoter vers les curieux. La foule hurla son approbation.
Lorsque tout le monde se fut calmé, le Démon pressa doucement l'épaule de Lilith pour qu'elle se laisse glisser en position assise, à ses pieds. Avant de disparaître aux yeux de tous, l'humaine surprit quelques expressions d'étonnement suivies de murmures bourdonnants. Bien malgré elle, Lilith étouffa une bouffée de fierté. Cette place, aussi symboliquement dévalorisante qu'elle parait, était pourtant la plus honorifique de toutes car c'est exactement celle qu'aurait occupée la reine des Enfers si elle avait existé.
Soudain, les tambours reprirent avec un rythme bien plus rapide que précédemment. Quelques participants jetèrent leurs petits fagots dans les flambées d'où s’élevèrent d'immenses volutes blanches et odorantes. Lilith se sentit prise de vertiges mais ne fit rien pour empêcher les drogues de pénétrer en elle.
Lucifer attrapa un poignard à la lame large et à la garde dorée puis, sous les hurlements quasi-hystériques de l'assistance, il égorgea le bouc. Laissant s'écouler le sang dans une profonde coupe, son visage n'exprimait aucune émotion. Pas plus d'ailleurs lorsqu'il se trancha le poignet pour laisser à son tour son propre fluide se mélanger à l'autre dans un flot ininterrompu. Sa tâche achevée, il souleva le récipient au-dessus de sa tête et proclama :
— Je vous fais l'offrande de mon pouvoir. À présent, vivez !
Sans plus de préambule, il souleva Lilith par le bras et lui indiqua dans un murmure, qui se voulait rassurant, de pencher sa tête en arrière. Elle s’exécuta et fit son possible pour ne pas tressaillir au contact du liquide chaud qui se déversait à présent sur tout son corps. Lorsqu'il eût terminé, le Démon présenta le récipient aux lèvres de l'humaine et la fit boire quelques gorgées du breuvage.
Instantanément, Lilith perdit pied sous le flot de sensations qui naissait en elle. L'esprit embrumé, son corps soudain brûlant et ses cinq sens comme décuplés, le monde autour d'elle n’était plus qu'émotions et sensations. Lilith s'accrocha, fébrile, au corps du Démon mais aussitôt une seconde vague de chaleur, plus intense et incontrôlable, l'engloutit à nouveau. Son bas-ventre s'était contracté et sa peau, recouverte de sang, frémissait d'impatience au contact de l'autre. Chaque geste, chaque regard vers le Démon devenait un supplice tant elle le désirait. Elle devait s'écarter de lui et le plus vite possible.
Au prix d'un effort monumental, Lilith parvint à se ressaisir. Même si son corps lui criait sa détresse et que ses sens ne lui renvoyaient plus que quelques informations altérées, elle réussit à se redresser sur ses jambes avec une stabilité précaire. Le son des percussions lui martelait la tête et la pénétrait de manière incessante, jouant sur ses nerfs comme sur son fragile équilibre.
Elle devait à tout prix faire bonne impression. Or, feindre la lucidité au milieu d'une foule droguée risquait fort d'être vue d'un mauvais œil le jour de son épreuve. À l'inverse, elle ne pouvait pas non plus se résoudre à prendre le chemin de la facilité en écoutant simplement ses bas instincts.
Une longue file d'attente s'était déjà formée et chaque participant réclamait sa gorgée de breuvage miraculeux. Le Démon déposa le récipient sur l'autel et patienta, répondant poliment quand certains osaient lui adresser la parole. Lilith, pour sa part, se tenait toujours debout, le bassin appuyé à l'autel, à attendre de retrouver assez d'équilibre pour marcher. Elle ne remarqua pas tout de suite les coups d'œil amusé de son hôte.
— J'avais deviné que tu étais plutôt forte pour une humaine, dit-il finalement, mais c'est peu dire dans ton cas. Je suis réellement étonné que tu tiennes toujours sur tes deux jambes.
— Est-ce une mauvaise chose ? s'enquit-elle.
— Je ne sais pas encore, avoua-t-il. Mes sujets se plaisent à penser que le Sabbat est l'occasion pour tous de se mettre sur un même pied d'égalité. Tout le monde sans exception doit perdre le contrôle de son corps pendant le Sabbat.
— En est-il de même pour vous ? lâcha-t-elle sans parvenir à contrôler son intonation qui se voulait trop avide à son goût.
La question arracha un petit rire mutin à son interlocuteur qui lui répondit dans un large sourire aux canines acérées :
— Je suis celui qui mangera, qui boira et qui s’accouplera le plus ici. Mais rassure-toi, je choisis mes partenaires avec soin.
Le sous-entendu n'échappa pas à Lilith. Même si elle n'osait se l'avouer, il était pourtant clair depuis le début que le Démon voudrait apposer son sceau sur elle. Quoi de mieux pour se faire que de la posséder sexuellement ?
— Je voudrais rejoindre Sabrahel, déclara-t-elle, incapable de prononcer autre chose.
— Bien sûr. L'heure n'est pas encore venue pour moi de te réclamer mon dû mais sache que lorsque je l'aurai décidé tu ne pourras pas t'y soustraire une fois de plus.
Lilith frémit, mais d'impatience.
C'est avec un certain soulagement, mêlé de déception, qu'elle se mit en quête de ses compagnons. La proximité du Démon, même sous son apparence bestiale, était toujours aussi électrisante et Lilith devait sans cesse se contrôler quand il était près d'elle.
En déambulant parmi les centaines de corps confortablement installés à même le sol, l'humaine observa chacune de leurs activités avec attention. L'humeur était au rire et à l'amusement mêlé à une dose de folie sans doute provoquée par les drogues. Les différents petits groupes qui s'étaient formés au début commençaient peu à peu à s'éclater, se mélangeant les uns aux autres. La plupart d'entre eux mangeaient de la viande rôtie dans les grandes flambées aux quatre coins de la colline, tandis que les autres dansaient ou se caressaient. Enfin parvenue à son but, Lilith se laissa tomber auprès de ses compagnons, réconfortée par leur présence.
Bientôt la fête battit son plein. La plupart des créatures des Enfers s'étaient mises à danser, agglutinées les unes aux autres dans des déhanchés provocateurs. Comme Lilith put le constater, cette étape de la célébration était semblable à un préliminaire de l'acte sexuel tant on pouvait apercevoir de sexes dressés et de visages enfiévrés.
Lilith et ses compagnons s'étaient attardés à contempler les alentours, encore installés sur leur tapis de fourrure. Comme toujours, complices et fortement attachés les uns aux autres, ils prenaient leur temps pour savourer ces moments de totale harmonie avec leur monde. À grand renfort d'apaisantes caresses et de baisers tendres, Lilith parvint à se relaxer parfaitement. Elle se sentit prête à tout affronter avec l'assurance, cette fois, de pouvoir y prendre plaisir.
Lilith et Sabrahel se levèrent pour danser à leur tour, sous les yeux des Incubes déjà échauffés. L'humaine s'amusait à frôler les courbes affriolantes de sa compagne avec son propre corps, quand quelques exclamations lascives leur firent tourner le regard vers le haut de la colline. Cette excitation presque palpable dans l'air ne pouvait évoquer qu'une chose, le Démon avait commencé à exercer son charme.
Lilith et Sabrahel s’avancèrent main dans la main jusqu'au cercle de curieux largement excités par le spectacle. Le Seigneur des Enfers était assis sur un tapis de fourrures noires et d'étoffes écarlates, le dos soutenu par un monticule de coussins. Non loin, on apercevait ce que Lilith pensa être ses Généraux et sa cour proche. Des créatures à la prestance imposante qui arboraient elles aussi cornes et attribut animal. Tout autour d'eux se pâmaient des corps d'admirateurs enchevêtrés.
L'attention de Lilith s'attarda naturellement sur le Démon qui semblait avoir jeté son dévolu sur les formes d'une créature à l'apparence humaine. Cette dernière avait une peau sombre et de longs cheveux noirs finement tressés, une cambrure particulièrement creusée et élégante, ainsi que des hanches larges et lisses. Le Seigneur des Enfers l'attira et la fit s'asseoir sur lui. Pendant un instant, il resta ainsi à la contempler comme un amateur admire la robe d'un vin avant de le déguster, puis il la laissa embrasser son corps, confortant son initiative d'une main sur sa nuque. Lorsqu'à son tour il l'embrassa sur les lèvres, Lilith put parfaitement voir le corps de la femme frémir de la tête aux pieds. Le Démon empoigna alors la chevelure de sa partenaire pour la pousser à s'approcher de son bas-ventre. La femme ne se fit pas prier et empoigna sans hésiter le sexe durci et particulièrement imposant de l'autre.
C'était le seul aspect de lui que Lilith n'avait encore jamais pu apercevoir. À l'image du reste de sa personne, son membre exerçait un indécent attrait sur chaque individu à proximité. C'était, avant d'être un puissant symbole, la promesse de plaisirs jamais atteints.
La femme noire engagea des va-et-vient sur la verge de son Seigneur avec tant d'adoration dans les yeux qu'on la croyait au bord de l’évanouissement. Sur le visage de ce dernier se dessina une expression d'un érotisme incroyable. Ses lèvres étaient entrouvertes dans une sorte de halètement suave et silencieux et ses yeux mi-clos mais fixement braqués sur l'objet de son excitation. Il était alors d'une beauté sans égale.
Tandis qu'elle observait ce qui se déroulait en face d'elle, Lilith sentait son corps la presser d'assouvir ses propres désirs. Elle aurait donné cher pour être déjà au moment où il la prendrait, où elle serait alors son seul centre d'attention. Elle brûlait de ressentir sa chaleur et les courbes fermes de ses muscles tout contre sa peau. Sabrahel semblait également impatiente et c'est avec une complicité partagée que les deux femmes se collèrent naturellement l'une à l'autre dans le but de satisfaire leurs corps. Suivant le rythme de la musique toujours omniprésente autour d'elles, elles se déhanchèrent l'une contre l'autre, partageant des baisers d'une grande tendresse.
Leur ballet lascif attira l'attention de quelques badauds autour d'elles et pour finir le regard du Démon lui-même. Il sourit à Lilith, puis fit basculer sa partenaire à quatre pattes devant lui. Il balaya ensuite des yeux l'assemblée qui s'était soudain animée d'exclamations d'encouragement, puis empoigna les hanches généreuses de la femme avant de la pénétrer dans un mouvement brutal, la faisant hurler de plaisir et de surprise.
Lilith se laissa happer par cette vision, pure expression de virilité, avec une fascination non dissimulée. Plusieurs heures passèrent ainsi, le monde comme figé dans sa contemplation des faits et gestes du Démon. Il changea de partenaire, les multiplia faisant s'agrandir la foule d'admirateurs autour de lui. Quant à Lilith et Sabrahel, après s'être mutuellement procuré des vagues de jouissance, elles avaient fini par se laisser gagner par le sommeil.
Les rêves de l’humaine furent une sorte de continuité de son état d'éveil. Toujours taquinée par cette faim, cette ambiance lascive, nerveuse et jouissive, son visage lui apparaissait sans cesse. Finalement, Lilith ouvrit les paupières, poussée par la curieuse sensation qu'elle était arrachée à son amie. En effet, Sabrahel s'était défaite de son étreinte endormie et se faisait violemment pilonner par une créature cornue, à quelques centimètres d'elle.
— Tu es réveillée, constata une voix non loin.
Le Démon était assis sur sa couche, une demi-douzaine de femmes somnolentes à ses côtés.
— Approche, lui dit-il en écartant les gêneuses inanimées.
Lilith dut enjamber un bon nombre de corps endormis ou en plein acte sexuel avant de parvenir près de lui. Finalement elle s'assit à sa gauche, ressentant une sorte de réconfort familier à son contact. Le Démon affichait son humeur habituelle, gaie, un brin pinçante et embrumée de mystères.
— Te sens-tu plus lucide que tout à l'heure ? lui demanda-t-il en la regardant dans les yeux pour inspecter lui-même l'état de la femme.
— Je crois oui, assura-t-elle. Je n'ai toujours pas les idées claires mais mon corps répond bien mieux à présent.
— Tu aimes garder le contrôle, n'est-ce pas ?
Lilith hésita. Sa réponse ne serait peut-être pas au goût de l'autre.
— Rassure-toi, finit-il par reprendre, je suis satisfait de la personne que tu es. J'ai eu vent de tes agissements depuis ton arrivée ici. Te rapprocher des femelles qui t'admirent est une manœuvre judicieuse. Elles n'ont jamais connu d'êtres du même sexe capable de faire ce que tu fais.
— Et que fais-je exactement ? demanda-t-elle, intriguée.
— Tu écoutes ton ambition et tu tentes de contrôler tout ce que tu peux. Le pouvoir que tu as acquis par ce biais n'est pas négligeable et je suis le premier à le reconnaître.
— Je ne fais que survivre.
— Mais tu le fais avec talent, lui confia-t-il en souriant.
Il se pencha sur elle pour humer une nouvelle fois sa chevelure rousse. Puis, il poursuivit dans un murmure :
— Sache que je n'entraverai pas tes projets. Et, si c'est utile, je t'aiderai moi-même à soumettre toutes les femelles des Enfers et au-delà.
Lilith connaissait déjà la suite mais se laissa bercer par son timbre doux et rauque :
— La seule et unique condition est que tu te soumettes à moi en retour. Je veux être celui qui dominera Lilith.
Sur ces mots, le Démon fit glisser sa main entre ses cuisses. Il caressa un instant son point sensible avant de la pénétrer doucement de ses doigts agiles. Lilith ferma les yeux. Comment réfléchir dans un instant pareil ? Qui de ses désirs les plus ardents ou de son instinct prendrait le dessus dans sa demi-conscience ?
Comme pour l'amadouer, le Démon reprit une apparence parfaitement humaine. Plus ses mains et ses lèvres la touchaient, plus elles manifestaient leur impatience. Il attrapa l'un de ses tétons qu'il lécha d'une langue experte. Lilith sentait qu'elle perdait ses moyens sous ses caresses enfiévrées. Elle repensa à la femme noire qui s'était fait chevaucher avec brutalité. Elle se souvint de son expression proche de l'extase et imagina une fois de plus combien il aurait été bon de se laisser faire par lui.
L'image d'Adam lui apparut soudain, l’arrachant avec violence à son état de plénitude. Elle repoussa doucement Satan, tremblante de peur à l'idée de la punition qu'il allait lui infliger pour cet affront. Au lieu de cela, le Démon éclata d'un rire sonore :
— Tu as fini par prendre ta décision et une fois de plus je suis étonné par ton audace. Mais avant de t'enfuir, laisse-moi l'espoir de pouvoir à nouveau essayer de te convaincre.
— Uniquement lorsque j'aurai obtenu ma vengeance sur les deux seuls êtres qui pourraient encore se vanter de me dominer par leur statut.
Étonnamment, le Démon parut exalté en entendant cette réponse, un peu comme l'aurait été un enfant qui jubile en planifiant une nouvelle farce. Il n'ajouta pas un mot à ce sujet mais visiblement cette nouvelle lui donnait satisfaction, son sourire s'élargit :
— J'accepte de te donner un nouveau délai mais pour le moment je n'ai pas envie de te laisser partir.
Lilith n'eut pas le temps de s'étonner, déjà il reprenait ses allers-retours avec ses doigts. Elle savait que son excitation ne pouvait pas passer inaperçue à ce stade et céda donc à la tentation, d'autant plus facilement qu'on ne lui demandait plus aucun sacrifice à présent. Soudain, toute la patience dont elle faisait preuve depuis leur rencontre céda sous les stimulations de son partenaire. Elle n'hésita pas une seconde et s'assit sur lui en enserrant ses hanches de ses jambes. Le Démon se saisit des tétons rosés à portée de sa bouche et les malmena au plus grand plaisir de son amante. Lilith rejeta sa tête en arrière et se laissa mordre le cou en même temps qu'il dirigeait son propre sexe à l'entrée du sien. Elle eut un moment d’appréhension quant à la taille du membre qui s’apprêtait à la pénétrer mais il fut bien vite chassé par l'empressement qu'elle ressentait. Quand le moment vint enfin, Lilith hurla son plaisir. Le fait est qu'elle était si impatiente de le sentir en elle et ce depuis des heures, que l'instant ne fut que pur soulagement et volupté.
Le Démon l'observait avec beaucoup d'attention et semblait savourer la moindre de ses expressions. Lilith était bel et bien devenue son seul intérêt à cet instant et elle en profitait du mieux qu'elle le pouvait. Elle ne ressentait plus aucune barrière et l'embrassait sans retenue, le serrant fort contre elle pour ressentir le moindre de ses souffles. Déjà, elle sentait que cette proximité devenait comme vitale, une sorte de drogue dont jamais plus elle ne pourrait se passer sans en souffrir.
Heureusement, lorsque leurs deux corps se laissèrent tomber avec satisfaction sur la couche, le Seigneur des Enfers ne manifesta aucune envie de se défaire d'elle. Bien au contraire, il semblait réellement jouir de ce moment intime.
— Il est rare que j'aie des regrets, avoua-t-il, pensif, mais je dois dire qu'en cet instant je donnerais cher pour ne plus être le symbole de l'opposition à Dieu. Si ça n'avait pas été le cas, nous aurions pu continuer à faire l'amour sans jamais nous préoccuper de questions de pouvoir.
— Veux-tu réellement t'unir avec moi une nouvelle fois ? demanda-t-elle, incrédule.
— Je voudrais pouvoir te posséder de manière définitive.
— Est-ce un privilège ?
— Ça l'est, répondit-il, amusé. Je te demande de te lier à moi. Deviens ma reine et gouverne les femelles des Enfers à mes côtés.
Lilith accusa le coup en silence. Impossible pour elle de se laisser submerger par les émotions, sa réponse était trop importante pour être bâclée par la panique. Elle passa en revue ses priorités et ses intérêts.
— Si tu réalises mon souhait, je répondrai au tien, finit-elle par articuler. Je t'en donne ma parole.
— Je m'attendais à cette réponse et je m’exécuterai, sois-en sûre. Ta place est à mes côtés. Tu seras parfaite pour ce statut car tu es de celles qui dirigent et gouvernent, je n'ai pas le moindre doute à ce sujet. En attendant, laisse-moi te faire un cadeau.
Sans qu'il ne fasse un geste de plus, Lilith sentit naître en elle une étincelle qui lui était familière. En se redressant, la surprise et la joie se peignaient sur son visage. D'un coup sec, elle fit surgir une paire d'ailes dans son dos. Elles étaient de plumes, comme celles qu'elle avait eues autrefois mais aussi noires que celles du Seigneur des Enfers. Lilith rayonnait de joie, elle se sentait enfin entière.
— Ce n'est qu'un avant goût du pouvoir que je partagerai bientôt avec toi, lui confia l'autre. Il reste une dernière chose que l'on doit régler. Suis-moi.
Il la prit par la main et la mena jusqu'à l'autel près duquel avaient été ouvertes les festivités. Le bouc égorgé y trônait encore, entouré par les offrandes de ses adorateurs. Le Seigneur des Enfers débarrassa la surface rugueuse de la table d'un coup de main et souleva Lilith par les hanches pour la déposer dessus. Le Démon n'eut pas à réclamer l'attention, déjà tous les regards étaient tournés vers eux.
— J'ai pris ma décision, déclara-t-il. La femme qui a défié Dieu et s'est offerte à son ennemi est digne de vivre à nos côtés. Pour sa renaissance et afin de mettre un terme définitif à sa vie humaine, je lui ai fait don de mes pouvoirs. À présent la reine des Abysses sera Lilith la Démone.
Un tonnerre d'acclamations suivit ses mots.
Tout l'Enfer profita encore de quelques heures de fête, puis le Démon prit congé, clôturant la célébration officiellement.
Lilith ne le revit pas avant plusieurs jours et s'en trouva soulagée. Elle pouvait enfin prendre le temps pour réfléchir aux derniers événements. Même si dans l’ensemble, elle était plutôt satisfaite de la tournure qu'avaient prise les choses, elle devait tout de même songer à son futur. Quel genre de dirigeante voulait-elle être ? Elle voulait la puissance, le pouvoir, le contrôle, des sujets loyaux qui ne l'abandonneraient jamais. Était-ce suffisant ? Comme Lilith ne parvenait pas à répondre à cette question, elle prit une décision qui devait lui permettre d'estomper ses derniers regrets.
La Démone entraîna Sabrahel par la main et l'encouragea à la suivre dans les airs qui lui étaient désormais accessibles. Toutes deux traversèrent leur monde avant de se glisser dans la faille qui devait les mener aux Abysses. Curieusement, Lilith éprouva un plaisir nostalgique à retrouver son domaine exclusif, mais elle ne s'y attarda pas. Son but était la côte habitée par les humains, elle devait à tout prix jouer sa dernière carte sous peine de s'enfermer dans un mariage dénué de saveurs.
Le village avait bien prospéré, ses constructions semblaient plus solides et sa population s'était accrue. D'où elle était, Lilith avait une vue imprenable sur le port encombré de barques et de pontons de bois. Au loin, le soleil commençait à décliner derrière l'horizon liquide, la Démone leva les bras au ciel pour L'invoquer une dernière fois.
— J'implore votre clémence, dit-elle face au vide. Seigneur, permettez-moi de côtoyer les hommes.
Le silence s'installa mais quelques instants plus tard une voix lointaine, comme le murmure du vent, lui répondit lentement :
— J'ai vu la charité dont tu as fait preuve envers cet enfant humain. Le roi, son père, m'a prié de veiller à récompenser l'être bienfaiteur qui l'a sauvé des eaux. Par ce geste, je révoque une partie de ton jugement et t'autorise à fouler la terre. Cependant, hormis cette faveur, tu demeureras Lilith la Maudite, incapable d'enfanter et tu devras retrouver les Abysses à la lumière du jour. Ma parole est sans appel et, désormais, en tant que Démone je ne tolérerai plus que tu m'adresses tes prières.
Triste ironie pour ce roi qui venait de faire, par sa vertu, un don inestimable à celle qui avait condamné l'intégralité de sa descendance à vivre dans le péché. Lilith dut contenir sa joie qui semblait sur le point d'exploser.
La Démone entraîna Sabrahel sur la terre pour enfin jouir de son nouveau pouvoir sur les nuits des humains. Dictée par son instinct infaillible, elle chercha l'être qui lui appartenait et le trouva sur le point de célébrer son mariage. De fort belles noces de prince, qui rassemblaient une foule prestigieuse dans laquelle Lilith et la Succube se fondirent sans rencontrer le moindre obstacle.
Après avoir prononcé ses vœux, les deux créatures infernales attirèrent le jeune homme dans un bosquet reculé. L'homme, brun aux yeux noisette, était d'une nature téméraire et, preuve de son inexpérience, il ne vit pas le mal à suivre les deux femmes mystérieusement attirantes qui l'entraînaient de plus en plus loin.
Lilith était si fière de la beauté de son humain qu'elle se fit un réel plaisir de jouer avec lui, laissant son charme agir de plus en plus profondément dans son esprit déjà embrumé. Quand enfin, elles jugèrent le moment venu, elles s’approchèrent de lui, allumant son intérêt comme deux chattes en chaleur.
— Qui êtes-vous ? demanda-t-il.
— Je suis ta maîtresse, murmura Lilith. Vas-tu m’obéir ?
— Que dois-je faire ? répondit-il sans parvenir à détacher son regard fasciné de la Démone.
— Tu n'as qu'à nous laisser faire.
L'humain s’exécuta. Il était déjà si impatient que son corps tremblait et le moindre contact avec les femmes lui arrachait des gémissements. Ils s'assirent sur le sol mousseux de la forêt. Alors que Lilith lui faisait toucher sa poitrine en subissant les gestes maladroits et avides de l'homme, Sabrahel s'était occupée de soulager son sexe en érection en y pratiquant de langoureux massages.
L'homme avait bien du mal à se contrôler et lorsque sa dernière barrière de pudeur tomba soudainement, il poussa violemment Lilith à terre avant de la retourner sur le ventre tout aussi sauvagement. La Démone riait comme une enfant, elle jouissait pleinement de sa propre revanche sur Dieu.
— Profite de cette illusion, articula-t-elle alors qu'il tentait péniblement de la pénétrer. Je suis celle qui décide et qui gouverne ton avenir.
Alors, il enfonça son sexe dans le sien, arrachant un nouveau hoquet de plaisir à la Démone déchaînée. Bien sûr, les sensations étaient moins bonnes que celles partagées avec le Seigneur des Enfers, mais Lilith n'eut aucun mal à y prendre du plaisir. Elle savourait davantage l'acte symbolique que la performance sexuelle.
Tandis que le jeune homme donnait ses derniers coups de reins au summum de sa jouissance, un visage blanc apparut entre les troncs, non loin d'eux. La jeune mariée, éplorée, était figée de stupéfaction, les yeux agrandis par l'horreur.
Lilith n'aurait pu trouver de conclusion plus satisfaisante à son escapade. C'est donc sans aucun regret qu'elle prit son envol aux côtés de Sabrahel.
— Faites-moi beaucoup d'enfants, cria-t-elle en s'éloignant, hilare.
Le retour aux Enfers s'annonça comme la fin des divertissements pour Lilith. Une fois de plus, elle ignorait si ses agissements seraient au goût du Démon. La punirait-il pour avoir osé s'adresser une fois de plus au Divin ? Ou considérerait-il ce nouveau pouvoir comme une bénédiction pour son futur statut ? Cependant ces questions devinrent bien vite superficielles au vu de ses nouvelles préoccupations. En effet, le bruit courait ici-bas que le Seigneur des lieux avait quitté son territoire depuis la fin du Sabbat. Lilith crut en comprendre la raison et vit son hypothèse se confirmer la nuit même, alors que ses rêves se dirigeaient vers une scène étonnamment claire.
Une femme blonde à la peau blanche et au regard innocent se prélassait dans ce que Lilith reconnut être le Jardin d'Éden. Elle se trouvait sous le pommier interdit, assise contre le torse ambré et luisant du Démon en personne. Ce dernier lui murmurait quelques mots que l'on devinait séducteurs et lui présentait dans l'une de ses mains une pomme rouge et appétissante. La jeune femme paraissait perdue entre son admiration lascive pour le Seigneur des Enfers et son timide refus de déroger aux règles. Alors le Démon lécha la pomme avec un érotisme démesuré et la pressa aux lèvres d'Ève. Puis, appuyant ses arguments silencieux, il vint taquiner de ses doigts le petit bout de chair entre les cuisses de la blonde. À deux doigts de sa première vague de jouissance, Ève finit par croquer dans la pomme.
Éveillée en sursaut, Lilith sentit tout contre elle cette chaleur sensuelle qui lui donnait tant de joie. Elle ouvrit ses paupières sur le visage de son amant favori qui lui souriait. La simple proximité de son futur époux provoquait déjà chez elle un attrait inquiétant mais, à présent, son esprit était libre de toute entrave. Elle se sentait entière. Elle l’encouragea donc à se redresser pour l'enjamber et savoura un moment la vue de son corps parfait, suintant de virilité et de sensualité, qui la dominait pour la toute première fois.
Le Seigneur des Enfers avait prouvé qu'il était décidé à tout entreprendre pour la posséder et elle cédait avec joie à son désir. Mais la Démone, Lilith la Maudite, reine des Abysses et des Enfers, avait désormais l'assurance que rien ni personne n'aurait jamais plus l'opportunité de s'opposer à ses désirs, pas même son époux qui y répondrait par amour pour elle.
Couverture réalisée par Eclispe Design
Crédits images : Depositphotos
N° éditeur : 917089-36540
dépôt légal : mai 2013
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