Lamarck et son OEuvre

Emile Corra · Chapitre 4 sur 8

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Lamarck et son OEuvre

II La philosophie générale de Lamarck.

II

La philosophie générale de Lamarck.

 

Lamarck était imbu de la philosophie du e XVIII siècle; son esprit offre ce curieux mélange de métaphysique et de positivité, qui caractérisait la plupart de ses contemporains et qu'Auguste Comte, le premier, a définitivement dissocié; il invoque souvent, dans ses explications, «l'auteur suprême de toutes choses», et «la nature»; toutefois, il ne considère pas celle-ci comme un pouvoir arbitraire et sa préoccupation incessante est de découvrir les lois qui la constituent et la gouvernent, en dehors de toute influence surnaturelle.

C'est ainsi qu'il consacre toute la VI e partie de l'introduction de l'Histoire naturelle des animaux sans vertèbres à l'étude «de la nature, ou de la puissance, en quelque sorte mécanique, qui a donné l'existence aux animaux et qui les a faits nécessairement ce qu'ils sont».

Et, d'autre part, il dit: «la nature, ce mot si souvent prononcé comme s'il s'agissait d'un être particulier, ne doit être à nos yeux que l'ensemble d'objets qui comprend:

«1 o tous les corps physiques qui existent;

«2 o les lois générales et particulières qui régissent les changements d'état et de situation que ces corps peuvent éprouver;

«3 o enfin, le mouvement diversement répandu parmi eux, perpétuellement entretenu ou renaissant dans sa source, infiniment varié dans ses produits, et d'où résulte l'ordre admirable de choses

que cet ensemble nous présente»[13].

Car, ajoute-t-il, ailleurs:

«Je dirai, sans crainte de me tromper, que la nature ne nous offre d'observable que des corps; que du mouvement entre des corps ou leurs parties; que des changements dans les corps ou parmi eux; que les propriétés des corps; que des phénomènes opérés par les corps et surtout par certains d'entre eux; enfin, que des lois immuables, qui régissent partout les mouvements, les changements

et les phénomènes que nous présentent les corps» [14].

Sa théorie même des causes premières de la vie et des générations spontanées constituait un rigoureux effort, pour arracher à la théologie l'explication de l'origine des êtres organisés et tenter de prouver que la vie résulta, primitivement, d'une manière directe, des milieux matériels.

En réalité, malgré quelques déviations furtives, qui n'altèrent ni sa méthode générale, ni l'ensemble de ses découvertes, Lamarck subordonne toujours l'imagination à l'observation; c'est dans l'observation seule, qu'il puise ses idées les plus lumineuses et ses arguments les plus péremptoires.

«Quant à moi, dit-il, convaincu que les seules connaissances positives que nous puissions avoir, ne sont autres que celles que l'on peut acquérir par l'observation, sachant d'ailleurs que, hors de la nature, hors des objets qui sont de son domaine, et des phénomènes que nous offrent ces objets, nous ne pouvons rien observer, je me suis imposé pour règle, à l'égard de l'étude de la nature, de ne m'arrêter dans mes recherches, que lorsque les

moyens me manqueraient entièrement»[15].

Et, dans son testament philosophique, dans son Système des connaissances positives de l'homme, restreintes à celles qui proviennent directement ou indirectement de l'observation, que j'ai signalé plus haut, il écrit encore:

«Je me suis livré constamment à l'observation des faits et me suis ensuite efforcé de rassembler tous ceux qui avaient été constatés par d'autres observateurs. Alors, faisant provisoirement abstraction de mes pensées et de toute opinion admise à l'égard des sujets que je considérais, j'ai longtemps examiné tous les faits parvenus à ma connaissance, j'en ai tiré des conséquences, les unes générales, les autres plus particulières et progressivement dépendantes, et j'en ai formé une théorie dont je présente ici les principes qui la fondent.....

 

«Ayant une longue habitude de méditer sur les faits observés, ces principes ont obtenu toute ma confiance et ont dirigé toutes les

considérations éparses dans mes divers ouvrages»[16].

Aussi déclare-t-il, dans le même ouvrage, que le premier de ses principes est le suivant:

«Premier principe: Toute connaissance qui n'est pas le produit réel de l'observation ou des conséquences tirées de l'observation, est

tout à fait sans fondement et véritablement illusoire»[17].

Lamarck n'avait donc plus foi que dans l'esprit positif. C'est pour cela qu'il estime que l'essor de l'intelligence humaine est circonscrit par

ce qu'il nomme: «le champ des réalités»[18]; mais, parmi toutes les réalités observables, il en est une qui, par sa nature propre, par son intérêt, par son importance, lui semble infiniment supérieure à toutes les autres: c'est l'homme.

Et, dominé par cette conception maîtresse, il assigne, comme but suprême à toutes les études, une connaissance plus complète de l'homme, de son organisation, de ses besoins, de ses sentiments, de ses idées, de leurs résultats, des lois naturelles qui régissent l'évolution de son espèce, et par suite de ses devoirs. L'homme, dit-il, est forcé de reconnaître que l'histoire naturelle est assurément «la plus grande et la plus importante de toutes les sciences dont il puisse s'occuper», et qu'il a le plus grand intérêt à la connaître et à l'étudier, «afin de ne point se mettre en contradiction, par ses actions, avec un ordre et une force de choses auxquels il est

entièrement assujetti»[19].

C'est pourquoi Lamarck est résolument hostile à la dispersion scientifique; il en pressent le danger; il s'indigne de l'étendue croissante des spécialités qu'il nomme le faux-savoir par lequel «la philosophie des sciences perd de plus en plus la simplicité qui lui est si essentielle; ses connexions intimes avec les lois de la nature disparaissent insensiblement et les théories de ces mêmes sciences, encombrées par une immensité de détails dans lesquels elles continuent de s'enfoncer, obscurcies par les fausses vues dont elles sont remplies, deviennent de jour en jour plus

défectueuses»[20].

En outre, non seulement Lamarck ne perd jamais de vue que la science a la philosophie pour couronnement, mais encore la morale et l'intérêt public lui servent aussi de régulateurs. Il n'est pas de ces dilettantes de la science, reclus dans leur laboratoire, qui demeurent indifférents à tout ce qui se passe au dehors.

Le second et le troisième des principes fondamentaux qui ont dirigé sa vie sont ainsi formulés par lui:

«Second principe: dans les relations qui existent, soit entre les individus, soit envers les diverses sociétés que forment ces individus, soit encore entre les peuples et leurs gouvernements, la concordance entre les intérêts réciproques est le principe du bien, comme la discordance entre ces mêmes intérêts est celui du mal.

«Troisième principe: relativement aux affections de l'homme social, outre celle que lui donne la nature pour sa famille, pour les objets qui l'ont entouré ou qui ont eu des rapports avec lui dans sa jeunesse, et quelles que soient celles qu'il ait pour tout autre objet, ces affections ne doivent jamais être en opposition avec l'intérêt public, en un mot,

avec celui de la nation dont il fait partie»[21].

Bref, après avoir fait, avec une scrupuleuse sincérité, l'examen de toute sa conscience philosophique, Lamarck conclut lui-même:

«1 o que, pour l'homme, la plus utile des connaissances est celle de la nature, considérée sous tous ses rapports;

«2 o que, conséquemment, la plus importante de ses études est celle qui a pour but l'acquisition entière de cette connaissance; que cette étude ne doit pas se borner à l'art de distinguer et de classer les productions de la nature, mais qu'elle doit conduire à reconnaître ce qu'est la nature elle-même, quel est son pouvoir, quelles sont ses lois dans tout ce qu'elle fait, dans tous les changements qu'elle exécute et quelle est la marche constante qu'elle suit, dans tout ce qu'elle opère;

«3 o que, parmi les sujets de cette grande étude, celle des lois de la nature qui régissent les faits et les phénomènes de l'organisation de l'homme, son sentiment intérieur, ses penchants, etc..... et celles aussi auxquelles sont soumis les agents extérieurs qui l'affectent, ou ceux qui peuvent compromettre tout ce qui l'intéresse directement, doivent attirer son attention et inciter ses recherches avant les autres;

«4 o qu'à l'aide des connaissances qu'il peut obtenir par ses études, il se conformera plus aisément aux lois de la nature dans toutes ses actions; il pourra se soustraire à des maux de tout genre; enfin il en

retirera les plus grands avantages»[22].

Avec Lamarck, nous sommes donc, bien manifestement, en présence d'un génie éminemment philosophique, et social, voué à l'étude positive et simultanée du monde, de l'homme et de la société, dont la pensée s'est rapidement élevée et familièrement maintenue sur les plus hauts sommets.

Pour toutes ces raisons, ce grand homme est digne de la plus profonde vénération des positivistes.

Je vais, du moins, m'efforcer de mettre cette affirmation hors de tout débat contradictoire, en effectuant une analyse plus spéciale des principales œuvres de Lamarck.