Lamarck et son OEuvre

Emile Corra · Chapitre 4 sur 6

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Lamarck et son OEuvre

Chapitre II

TRAVAUX BIOLOGIQUES

Les travaux biologiques de Lamarck sont innombrables et gigantesques. Ils ont, à vrai dire, pour objet, tous les aspects de la biologie, puisqu’ils concernent: la biologie générale, l’anatomie générale et descriptive, l’histoire naturelle, la biotaxie, la physiologie générale, la physiologie spéciale du système nerveux périphérique, la physiologie cérébrale, la théorie des milieux, la théorie de la modificabilité, la généalogie des animaux et de l’homme.

Nous allons successivement passer en revue tous ces travaux qui se distinguent par le génie philosophique et synthétique. Ils sont condensés dans: les Considérations sur l’organisation des corps vivants, la Philosophie zoologique et l’Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, pièces justificatives et supplément de la Philosophie zoologique, fruit de quarante ans d’études ininterrompues[29].

[29] Histoire naturelle des animaux sans vertèbres: Avertissement; pp. ij; vj; xiij.

Biologie générale.

Spéculant, comme Buffon, comme Bichat, comme tous les penseurs de son temps, sur la nature des phénomènes que présentent tous les êtres organisés, sans distinction, Lamarck s’est continuellement préoccupé de formuler une théorie générale de la vie, aussi positive que possible.

Il ne méconnaît nullement les propriétés spéciales, qui font que les corps inorganiques forment, à nos yeux, une catégorie distincte des corps vivants; il démontre que les premiers ont une constitution essentiellement moléculaire, qu’ils sont homogènes, solides, liquides ou gazeux, que leur forme est inconstante, que leurs molécules sont indépendantes, qu’ils sont dans un état apparent de repos et perdent leur forme, leur consistance et même leur nature, sous l’influence du mouvement et de certains changements extérieurs, que leur croissance n’est pas limitée et s’opère par juxtaposition, enfin qu’ils sont formés de parties séparables, qu’ils ne sont pas soumis à l’obligation de se nourrir et n’ont, à proprement parler, ni naissance, ni mort; tandis que, tout au contraire, les corps vivants sont individualisés; ils sont hétérogènes; ils réunissent en eux, au moins deux états de la matière; ils ont une forme spéciale; leurs molécules dépendent les unes des autres et concourent à une même fin; ils subissent de perpétuels changements d’état, sans changer de nature; ils sont continuellement en voie de destruction et de rénovation matérielle; leur développement est borné et s’opère par intussusception; enfin ils sont astreints à la nutrition; ils proviennent d’un germe originel; ils n’ont qu’une existence limitée durant laquelle ils évoluent; ils naissent, se développent et meurent[30].

[30] Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, 1re partie, chap. I et II.

«Les caractères des corps inorganiques, mis en opposition avec ceux des corps vivants, nous font connaître, dit Lamarck, l’existence d’un hiatus, en quelque sorte immense, entre les uns et les autres, hiatus constitué par l’impossibilité des uns de donner lieu au phénomène de la vie, tandis que l’exécution de ce phénomène est possible et toujours effectif dans les autres»[31].

[31] Ibidem; p. 37.

Mais, d’autre part, Lamarck s’attache avec persévérance à démontrer: que la vie ne nous paraît miraculeuse que parce que nous la connaissons et l’étudions mal; qu’elle n’est pas un phénomène surnaturel, soustrait à nos investigations; que les anciens philosophes ont, à tort, imaginé qu’elle pouvait exister indépendamment et hors des corps dans lesquels elle se manifeste; que les phénomènes biologiques sont impérieusement subordonnés aux phénomènes physico-chimiques.

Donc, c’est dans l’observation de la nature, seule, qu’il cherche le secret de la vie.

«Hors de la nature, dit-il, tout n’est qu’égarement et mensonge»[32]; et il rattache étroitement la vie à l’ensemble de la matière, au moyen des principes suivants qu’il formule comme principes fondamentaux:

«_1er Principe_: Tout fait ou phénomène que l’observation peut faire connaître, est essentiellement physique et ne doit son existence ou sa production qu’à des corps, ou qu’à des relations entre des corps.

«_2e Principe_: Tout mouvement ou changement, toute force agissante et tout effet quelconque, observés dans un corps, tiennent nécessairement à des causes mécaniques régies par des lois.

«_3e Principe_: Tout fait ou phénomène observé dans un corps vivant est à la fois un fait ou phénomène physique et un produit de l’organisation.

«_4e Principe_: Il n’y a, dans la nature, aucune matière qui ait en propre la faculté de vivre. Tout corps, en qui la vie se manifeste, offre, dans le produit de l’organisation qu’il possède, et dans celui d’une suite de mouvements excités dans ses parties, le phénomène physique et organique que la vie constitue, phénomène qui s’exécute et se maintient dans ce corps, tant que les conditions essentielles à sa production subsistent.

«_5e Principe_: Il n’y a, dans la nature, aucune matière qui ait en propre la faculté d’avoir ou de se former des idées, en un mot, de penser. Là où de pareils phénomènes se montrent (et l’on n’en observe de cette sorte que dans les animaux les plus parfaits), l’on trouve toujours un système d’organes particulier, propre à les produire, système dont l’étendue et l’intégrité sont constamment en rapports avec le degré d’éminence et l’état des phénomènes dont il s’agit.

«_6e Principe_: Enfin, il n’y a, dans la nature, aucune matière qui ait en propre la faculté de sentir; aussi, là où cette faculté peut être constatée, là seulement se trouve, dans le corps vivant qui en est doué, un système d’organes particulier, capable de donner lieu au phénomène physique, mécanique et organique, qui, seul, constitue la sensation»[33].

[32] Philosophie zoologique, édit. Martins: II; p. 3.

[33] Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, I; p. 11.

Il ressort clairement de ces principes, dans lesquels le génie abstrait et généralisateur de Lamarck éclate si manifestement, que, pour lui, la vie n’est autre que le phénomène ou l’ensemble de phénomènes présenté par un organisme en fonction et que la sensation, les facultés morales et les facultés intellectuelles ont, comme elle, un substratum matériel.

Entraîné par son désir de tout expliquer scientifiquement, il a même l’audace de soutenir que «la nature, à l’aide de la chaleur, de la lumière, de l’électricité et de l’humidité, forme des générations spontanées ou directes, à l’extrémité de chaque règne des corps vivants, où se trouvent les plus simples de ces corps»[34], et il déclare qu’il ne doute nullement «que les eaux soient le berceau du règne animal tout entier»[35].

[34] Philosophie zoologique, II; p. 75.

[35] Ibidem, II; p. 418.

Dans tous les cas, si la vie est, intégralement, un phénomène naturel, il en est de même, bien entendu, de sa manifestation ultime, de la mort, et de la putréfaction consécutive qui libère, pour une nouvelle activité, les matériaux constitutifs des corps vivants et les fait rentrer dans le circulus universel.

«L’organisation et la vie, dit Lamarck, ne sont que des phénomènes naturels et leur destruction dans l’individu qui les possède n’est encore qu’un phénomène naturel, suite nécessaire de l’existence des premiers.

«Les corps sont, sans cesse, assujettis à des mutations d’état, de combinaison et de nature, au milieu desquelles les uns passent continuellement, de l’état de corps inerte ou passif, à celui qui permet en eux la vie, tandis que les autres repassent de l’état vivant à celui de corps brut et sans vie. Ces passages de la vie à la mort et de la mort à la vie font évidemment partie du cercle de toutes les sortes de changements auxquels, pendant le cours des temps, tous les corps physiques sont soumis»[36].

[36] Philosophie zoologique, vol. II; p. 57.

Et ailleurs:

«La mort de tout corps vivant est un phénomène naturel qui résulte nécessairement des suites de la vie dans ce corps, si quelque cause accidentelle ne le produit pas avant que les causes naturelles l’amènent; ce phénomène n’est autre chose que la cessation complète des mouvements vitaux à la suite d’un dérangement quelconque dans l’ordre et l’état des choses nécessaire pour l’exécution de ces mouvements; et dans les animaux à organisation très composée, les principaux systèmes d’organes possédant, en quelque sorte, une vie particulière, quoique étroitement liée à la vie générale de l’individu, la mort de l’animal s’exécute graduellement et comme par parties, de manière que la vie s’éteint successivement dans ses principaux organes et dans un ordre constamment le même, et l’instant où le dernier organe cesse de vivre est celui qui complète la mort de l’individu»[37].

[37] Philosophie zoologique, II; p. 153.

Prenant ainsi position sur les plus hauts sommets des sciences naturelles, Lamarck a toujours, de préférence, dans toutes ses études, fixé son attention sur les facultés communes à tous les corps vivants qui sont, disait-il:

1º de se nourrir à l’aide de matières alimentaires incorporées;

2º de composer leur corps, c’est-à-dire de former eux-mêmes les substances propres qui le constituent, avec des matériaux qui en contiennent seulement les principes et que les matières alimentaires leur fournissent particulièrement;

3º de se développer et de s’accroître jusqu’à un certain terme, particulier à chacun d’eux, sans que leur accroissement résulte de l’apposition à l’extérieur des matières qui se réunissent à leur corps;

4º de se régénérer eux-mêmes, c’est-à-dire de produire d’autres corps qui leur soient en tout semblables;

5º de perdre la vie qu’ils possédaient par une cause qui est en eux-mêmes[38].

[38] Ibidem, chap. VIII. Les facultés communes à tous les corps vivants; spécialement, p. 106 et 116.

Finalement, par ses méditations constantes sur les phénomènes communs à tous les êtres organisés «dont la totalité peut être regardée comme un laboratoire immense et toujours actif», Lamarck fut conduit à la conception d’une science générale de la vie, qu’il exposa dans les termes suivants:

«La vie que les corps vivants possèdent, ainsi que les facultés qu’ils en obtiennent, les distinguent essentiellement des autres corps de la nature. Ils offrent en eux, et dans les phénomènes divers qu’ils présentent, les matériaux d’une science particulière qui n’est pas encore fondée, qui n’a pas même de nom, dont j’ai proposé quelques bases dans ma Philosophie zoologique, et à laquelle je donnerai le nom de Biologie.

«On conçoit que tout ce qui est généralement commun aux végétaux et aux animaux, comme toutes les facultés qui sont propres à chacun de ces êtres sans exception, doit constituer l’unique et vaste objet de la Biologie; car les deux sortes d’êtres que je viens de citer sont tous essentiellement des corps vivants et ce sont les seuls êtres de cette nature qui existent sur notre globe.

«Les considérations qui appartiennent à la Biologie sont donc tout à fait indépendantes des différences que les végétaux et les animaux peuvent offrir dans leur nature, leur état, et les facultés qui peuvent être particulières à certains d’entre eux»[39].

[39] Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, vol. Ier; p. 49.

Les vœux de Lamarck sont aujourd’hui réalisés. Non seulement, la Biologie s’est constituée avec le caractère de haute généralité qu’il désirait; mais encore elle a conservé le nom de baptême qu’il lui a donné.

Anatomie générale.—Anatomie descriptive.—Histoire naturelle.

En anatomie générale, universalisant la notion que le génie de Bichat avait seulement étendue à la considération de l’ensemble de l’organisme humain qui lui était plus familière, Lamarck a montré que le tissu cellulaire doit être regardé «comme la gangue dans laquelle tout organisme a été formé».[40]

[40] Philosophie zoologique, II, chap. V.

«Le tissu cellulaire, dit-il, est la matrice générale de tout organisme, et, sans ce tissu, aucun corps vivant ne pourrait exister et n’aurait pu se former.»

De plus, observant que les divers tissus des végétaux cotylédonés ne sont que du tissu cellulaire modifié, il soutient que tous les organes se forment au milieu et aux dépens de ce tissu.

En anatomie descriptive, on doit à Lamarck la connaissance de la structure d’innombrables espèces de plantes, et, surtout, d’Invertébrés vivants et fossiles.

Enfin, on lui doit l’histoire naturelle de la plus grande partie de la multitude de ces derniers êtres, c’est-à-dire l’étude minutieuse de leur nature propre, de leur mode de nutrition, de reproduction, d’habitat, et du rang qu’il convient d’assigner à chacune de leurs classes dans la série animale.

C’est Lamarck, en effet, qui a reconnu les caractères différentiels des animaux sans vertèbres et substitué le nom d’Invertébrés à celui d’animaux à sang blanc, sous lequel on les désignait, par erreur, antérieurement, et c’est lui qui a mis en ordre méthodiquement, après avoir déterminé leurs caractères spécifiques: les Mollusques, en 1795; les Échinodermes et les Crustacés en 1799; les Arachnides, en 1800; les Annélides et les Radiaires, en 1802; les Infusoires, en 1807; les Ascidiens, en 1815.

Dès 1801, dans le Système des animaux sans vertèbres, Lamarck partage ces animaux en sept classes distinctes, savoir: 1º les Mollusques; 2º les Crustacés; 3º les Arachnides; 4º les Insectes; 5º les Vers; 6º les Radiaires; 7º les Polypes[41].

[41] P. 35.

Il porte le nombre de ces classes à 10, en 1807, par l’adjonction des Cirrhipèdes, des Annélides et des Infusoires[42], et à 13, en 1815, par celle des Ascidiens, des Acéphales, et des Épizoaires[43].

[42] Philosophie zoologique, I; p. 138.

[43] Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, I; pp.

455-57.

 

Toutes ces découvertes de Lamarck, qui n’ont reçu que des perfectionnements ultérieurs, ne lui ont jamais été sérieusement contestées, bien que leur valeur réelle n’ait été que plus tardivement appréciée.

«Ce qui lui appartient, ce qui demeurera fondamental dans toutes les recherches ultérieures, dit Cuvier, ce sont ses observations sur les coquilles et sur les polypiers, soit pierreux, soit flexibles; la sagacité avec laquelle il en a circonscrit et caractérisé les genres, d’après des circonstances de forme, de proportion, de surface et de structure, choisies avec jugement et appréciables avec facilité, la persévérance avec laquelle il en a compté les espèces, en a fixé la synonymie, leur a donné des descriptions détaillées et claires, ont fait successivement de chacun de ces ouvrages, le régulateur de cette partie de l’histoire naturelle»[44].

[44] Éloge lu à l’Académie des Sciences, le 26 novembre 1832, par le baron Sylvestre.

Biotaxie.

Mais, malgré ses aptitudes exceptionnelles aux observations les plus précises, Lamarck n’était pas de ces naturalistes, au champ visuel rétréci, qui se confinent dans les détails et se contentent de connaître tous les dédales de leur taupinière scientifique; c’était un philosophe et toutes ses recherches avaient les idées générales pour point de départ ou pour destination.

Fort de l’expérience que lui avait donnée l’étude approfondie des Invertébrés, il entreprit de soustraire l’art général des classifications zoologiques à l’arbitraire et de le soumettre à une législation rigoureuse[45]. Se conformant strictement à la méthode naturelle, il institua des règles pour former les embranchements, les classes, les ordres, les familles, les genres, les nomenclatures, et s’efforça de ranger tous les animaux en série graduée, autrement dit, de constituer une échelle animale, en prenant l’homme comme terme de comparaison, comme zoomètre, en s’élevant jusqu’à lui, suivant une marche progressive conduisant de l’organisation la plus simple à la plus composée, et en accordant aux organes eux-mêmes un ordre d’importance fixé par le tableau ci-dessous[46]:

Organes de la digestion; » de la respiration; » du mouvement; » de la génération; » du sentiment; » de la circulation.

[45] Philosophie zoologique, chap. V; Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, VIIe partie.

[46] Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, I; p. 360.

Cette prééminence, accordée par Lamarck, dans la hiérarchie animale, aux organes de la vie végétative, représentait le côté défectueux de sa méthode; car il est bien manifeste que la supériorité relative des animaux résulte surtout de ce qui caractérise le mieux l’animalité, c’est-à-dire du développement de leurs facultés intellectuelles et morales et de locomotion, ou, plus exactement, de leur système nerveux.

D’ailleurs, infidèle lui-même, en certains points, à sa propre méthode, Lamarck proposa finalement de disposer, hiérarchiquement, les trois groupes qu’il reconnaissait dans le règne animal, «en considérant l’exclusion ou la possession des facultés les plus éminentes dont la nature animale puisse être douée, savoir le sentiment et l’intelligence», et il dressa pour la série animale l’échelle que voici[47]:

DISTRIBUTION GÉNÉRALE ET DIVISIONS PRIMAIRES DES ANIMAUX

=Animaux sans vertèbres=

I. Animaux apathiques. Ils ne sentent point, et ne se meuvent que par leur irritabilité excitée.

 

=1. Les Infusoires.= =2. Les Polypes.= Caract. Point de cerveau, ni de masse =3. Les Radiaires.= médullaire allongée; point de sens; =4. Les Vers.= formes variées; rarement des articulations. (Épizoaires).

II. Animaux sensibles. Ils sentent, mais n’obtiennent de leurs sensations que des perceptions =5. Les Insectes.= des objets, espèces d’idées =6. Les Arachnides.= simples qu’ils ne peuvent combiner =7. Les Crustacés.= entr’elles pour en obtenir de =8. Les Annélides.= complexes. =9. Les Cirrhipèdes.= =10. Les Mollusques.= Caract. Point de colonne vertébrale; un cerveau et le plus souvent une masse médullaire allongée; quelques sens distincts; les organes du mouvement attachés sous la peau; forme symétrique par des parties paires.

=Animaux vertébrés.=

III. Animaux intelligents. Ils sentent; acquièrent des idées conservables; exécutent des opérations =11. Les Poissons.= entre ces idées, qui leur en fournissent =12. Les Reptiles.= d’autres; et sont intelligents =13. Les Oiseaux.= dans différents degrés. =14. Les Mammifères.= Caract. Une colonne vertébrale; un cerveau et une moelle épinière; des sens distincts; les organes du mouvement fixés sur les parties d’un squelette intérieur; forme symétrique par des parties paires.

[47] Ibidem; p. 381.

Cette échelle animale, sur laquelle Lamarck donne, ailleurs, des détails scientifiques beaucoup plus explicites[48] et qui ne cessa jamais de faire l’objet de ses méditations, avait principalement, dans sa pensée, une valeur didactique; il la considérait comme un artifice logique, comme un grand instrument pédagogique, comme une sorte de tableau synoptique, dont on devait faire usage dans les ouvrages et dans les cours, «pour caractériser, distinguer et faire connaître les animaux observés», et pour résumer, dans une intense condensation, les connaissances acquises «sur la progression des différentes organisations animales, considérées chacune dans l’ensemble de leurs parties, en s’aidant des préceptes qu’il avait proposés»[49].

[48] Philosophie zoologique, chap. VI: Dégradation et simplification de l’organisation d’une extrémité à l’autre de la chaîne animale, en procédant du plus composé vers le plus simple.

[49] Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, I; p. 461.

Mais, simultanément, comme nous le montrerons ensuite, Lamarck se proposa de dresser une échelle des animaux, conformément à leur ordre présumé de formation[50], persuadé qu’il était que «la nature n’opérant rien que graduellement, et, par cela même, n’ayant pu produire les animaux que successivement, a, évidemment, procédé, dans cette production, du plus simple vers le plus composé.»

Cette tentative était prématurée à une époque où la paléontologie naissait à peine; néanmoins, jointe à ses autres travaux biotaxiques, elle contribue à faire de Lamarck le continuateur immédiat d’Aristote et de Linné et l’instituteur définitif de la série animale, dont la notion et l’usage ont si puissamment secondé les recherches et les découvertes biologiques du XIXe siècle.

[50] Philosophie zoologique, 1re partie, chap. VIII, et Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, I; pp. 370 et

457.

 

Physiologie générale.

Lamarck n’a pas illuminé le domaine de la physiologie moins profondément que celui de la philosophie anatomique.

En physiologie générale, mieux inspiré que ses contemporains qui plaçaient le principal foyer de la chaleur animale dans l’appareil respiratoire et la faisaient résulter de la combinaison de l’air avec le sang dans les poumons, il considérait que la véritable source de ce phénomène devait être recherchée dans les combustions opérées dans l’intimité des tissus[51]; en outre, il distinguait, judicieusement, comme Haller, la contractilité de la sensibilité[52]; de plus, en suivant, dans ses Considérations sur l’organisation des corps vivants, la dégradation progressive des organes spéciaux jusqu’à leur anéantissement, et en étudiant ensuite, dans sa Philosophie zoologique[53], les fonctions des appareils et des organes, dans l’ensemble de la série, il a montré comment on peut déterminer rigoureusement, à l’aide de l’anatomie et de la physiologie comparées, les caractères fondamentaux de chaque appareil organique et de chaque fonction.

[51] Philosophie zoologique, II; p. 30.

[52] Ibidem, p. 40 et Histoire naturelle des animaux sans vertèbres; pp. 90 et suiv.; 229 et suiv.

[53] Philosophie zoologique, II; pp. 117 et suiv.

Enfin, Lamarck a découvert et démontré cette grande loi naturelle, qui projette, sur la sociologie et sur la morale, autant de lumière que sur la biologie, à savoir: il n’y a pas de fonction sans organe.

«Les facultés particulières, dit-il, sont chacune le produit d’un organe ou d’un système d’organes spécial qui les leur procure, en sorte que tout animal, en qui cet organe ou ce système d’organes n’existe pas, ne peut nullement posséder la faculté qu’il donne à ceux qui en sont munis.

«Partout où un organe spécial n’existe plus, la faculté à laquelle il donnait lieu cesse aussi d’exister, et, à mesure qu’un organe se dégrade et s’appauvrit, la faculté qui en résultait devient proportionnellement plus obscure et plus imparfaite»[54].

[54] Philosophie zoologique, vol. I; pp. 217 et 218.

Enfin Lamarck établit que la fonction crée et développe l’organe, ou que sa désuétude est suivie d’atrophie, et que les modifications, qui se produisent chez l’individu, sont transmises et conservées par l’hérédité.

En conséquence, il formule les deux lois suivantes:

«_Première loi_: Dans tout animal qui n’a pas dépassé le terme de ses développements, l’emploi plus fréquent et soutenu d’un organe quelconque, fortifie peu à peu cet organe, le développe, l’agrandit et lui donne une puissance proportionnée à la durée de cet emploi; tandis que le défaut constant d’usage de tel organe, l’affaiblit insensiblement, le détériore, diminue progressivement ses facultés et finit par le faire disparaître.

«_Deuxième loi_: Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus, par l’influence des circonstances où leur vie se trouve depuis longtemps exposée, et, par conséquent, par l’influence de l’emploi prédominant d’un organe ou par celle d’un défaut constant d’usage de telle partie, elle le conserve, par la génération, aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus»[55].

[55] Ibidem, p. 235 et Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, I; pp. 181 et suiv.

Lamarck attachait, avec un légitime orgueil, un prix tout particulier à la découverte de ces lois; il disait de la première:

«En considérant l’importance de cette loi et les lumières qu’elle répand sur les causes qui ont amené l’étonnante diversité des animaux, je tiens plus à l’avoir reconnue et déterminée le premier, qu’à la satisfaction d’avoir formé des classes, des ordres, beaucoup de genres et quantité d’espèces, en m’occupant de l’art des distinctions, art qui fait presque l’unique objet des études des autres zoologistes»[56].

[56] Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, I; p. 191.

Physiologie spéciale du système nerveux périphérique et du système nerveux central.

Dans cette région supérieure, délicate et complexe, de la biologie, dont l’exploration scientifique commençait à peine au temps où vivait Lamarck, aucune découverte essentielle n’est propre à ce grand homme. Cependant il n’est pas impossible qu’il en ait inspiré et préparé quelques-unes, par les hypothèses magistrales qu’il émit.

En effet, convaincu qu’il n’y a pas de fonction sans organe et se basant sur une analyse très sagace des faits physiologiques, il eut le pressentiment des fonctions du grand sympathique[57]; il distingua formellement les nerfs moteurs des nerfs sensitifs, avant que la vérification anatomique de cette distinction fût faite[58].

[57] Ibidem, I; pp. 228 et 230.

[58] Philosophie zoologique, 1809, II; pp. 185, 188 et 240. La publication des mémorables travaux de Charles Bell, sur le même sujet, ne date réellement que de 1826.

«Qu’importe, disait-il, que les différents systèmes de nerfs particuliers, que je viens de citer, ne soient pas susceptibles d’être distingués les uns des autres anatomiquement, si les résultats de leurs fonctions les distinguent constamment et constatent leur indépendance»[59].

[59] Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, I; pp. 209 et 223.

Il soupçonna le rôle que joue la moelle épinière, comme centre de coordination des actes réflexes[60] et fut persuadé que, suivant la pittoresque expression de Pierre Laffitte, le cerveau est un grand seigneur qui ne donne pas audience à tout le monde.

[60] Philosophie zoologique, II; p. 181.

En résumé, il professait—ce qui n’était pas commun de son temps, même parmi les naturalistes—que les fonctions du système nerveux sont:

«1º De provoquer l’action des muscles;

«2º de donner lieu au sentiment, c’est-à-dire aux sensations qui le constituent;

«3º de produire les émotions du sentiment intérieur;

«4º enfin d’effectuer la formation des idées, des jugements, des pensées, de l’imagination, de la mémoire, etc.»[61].

[61] Philosophie zoologique, II; p. 184.

Avec Cabanis, Lamarck admettait, en effet, que «les deux grandes modifications de notre existence, qu’on nomme le physique et le moral, et qui offrent deux ordres de phénomènes, si séparés en apparence, ont leur base commune dans l’organisation»[62].

[62] Ibidem, I; p. 353, et Histoire naturelle des animaux sans vertèbres; p. 222.

Pour lui, «le physique et le moral ont une source commune; les idées, la pensée, l’imagination même ne sont que des phénomènes de la nature, et conséquemment que de véritables faits d’organisation»[63].

[63] Philosophie zoologique, II; p. 162.

«On ne saurait douter, maintenant, que les actes d’intelligence ne soient uniquement des faits d’organisation, puisque, dans l’homme même qui tient de si près aux animaux par la sienne, il est reconnu que des dérangements dans les organes qui produisent ces actes, en entraînent dans la production des actes dont il s’agit et dans la nature même de leurs résultats»[64].

[64] Ibidem; p. 162.

Lamarck niait donc qu’il y eût, dans la source originelle des facultés intellectuelles et morales «quelque chose de métaphysique, quelque chose qui soit étranger à la matière»[65].

[65] Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, I; p. 222.

«Quel est, demandait-il, cet être particulier qu’on nomme esprit et qui est, dit-on, en rapport avec les actes du cerveau, de manière que les fonctions de cet organe sont d’un autre ordre que celles des autres organes de l’individu?»

«Je ne vois, dans cet être factice, dont la nature ne m’offre aucun modèle, qu’un moyen imaginé pour résoudre des difficultés que l’on n’avait pu lever, faute d’avoir étudié suffisamment les lois de la nature»[66].

[66] Philosophie zoologique, II; p. 158.

Bref, Lamarck soutenait, avec Gall: que les facultés, intellectuelles et morales ont un siège organique; que ce siège est le cerveau; que le développement de ces facultés correspond à celui de l’appareil dans lequel elles résident[67]; que cet appareil n’est pas simple et que ces facultés elles-mêmes sont multiples[68].

[67] Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, I; pp. 208,

211, 225, 237.

 

[68] Ibidem, pp. 224, 230, 236.

Enfin, comme le grand biologiste, dont je viens de rappeler le nom et dont le génie fut aussi d’abord méconnu, Lamarck entreprit l’analyse des facultés intellectuelles et morales; il les a décomposées en trois grands groupes distincts: le sentiment, l’intelligence, la volonté, et, procédant à une étude plus approfondie du premier, attendu que, dans le domaine du moraliste, une part importante revient au naturaliste[69], il montrait que, du penchant fondamental à la conservation, dérivent, naturellement: le penchant à la reproduction; la tendance vers le bien-être; l’amour de soi-même; le penchant à dominer[70], et que la diversité des hommes provient surtout des différences qui existent entre eux, sous le rapport de la naissance, de la constitution physique, de l’âge, de l’éducation, des habitudes, des occupations, de la fortune, de la situation sociale[71].

[69] Ibidem; p. 281.

[70] Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, I; p. 270 et suiv.

[71] Ibidem; p. 298.

Avec une admirable clairvoyance, Lamarck a même nettement aperçu le danger que présente le développement intellectuel, à l’exclusion du développement moral:

«Plus l’intelligence est développée dans un individu, disait-il, plus il en obtient de moyens, et plus, en général, il en profite pour se livrer avec succès à ses penchants…. Sous certains rapports, l’intelligence très développée fournit à ceux qui la possèdent de grands moyens pour abuser, dominer, maîtriser, et, trop souvent, pour opprimer les autres, ce qui semble rendre cette faculté plus nuisible qu’utile au bonheur général de toute société»[72].

[72] Ibidem; p. 300.

 

*

 

Donc, dans toutes les branches de la physiologie, aussi bien que dans l’anatomie, Lamarck a laissé des traces de sa rare supériorité.

Pourtant, toutes ces belles études, toutes ces grandes découvertes de philosophie biologique, que nous avons passées en revue dans les pages précédentes, ne sont pas celles qui ont contribué le plus à la gloire de Lamarck; ce ne sont pas celles qui lui assureront le mieux l’immortalité. Son génie devait s’élever plus haut encore; car dans un audacieux effort, il embrassa la nature vivante, dans l’immense étendue des temps écoulés, et pénétra le secret de son infinie diversité, de ses modifications incessantes et de son développement continu.

Théorie des milieux et de la modificabilité.

Généalogie des animaux et de l’homme.

Depuis que la vie est objectivement étudiée, à l’aide de l’observation et de l’expérience, personne ne doute plus que ce phénomène soit, d’une manière générale, rigoureusement subordonné au milieu dans lequel les êtres qui le présentent se trouvent placés et que les fonctions les plus essentielles de ceux-ci soient l’expression d’un mode particulier de relation de leur organisme avec le monde extérieur.

Mais ce grand fait biologique était beaucoup moins incontesté du temps de Lamarck, où la métaphysique, dont cet observateur de génie n’avait pas, lui-même, complètement secoué le joug, était encore triomphante et troublait toujours les conceptions les plus claires.

En démontrant, avec insistance, que la connaissance de la constitution propre des êtres vivants ne suffit pas pour l’intelligence de leur nature, et qu’il faut, de plus, tenir grand compte de l’influence qu’exercent sur eux la température, l’humidité, la lumière, l’électricité, le climat, l’altitude, la composition chimique de l’atmosphère, la nourriture, les habitudes, le genre de vie qui leur est imposé, c’est-à-dire l’ensemble des circonstances dans lesquelles ils naissent et se développent, Lamarck eut donc le rare mérite de compléter la biologie, en lui assignant comme nouvel objet de recherches, après l’anatomie et la physiologie, l’étude des milieux; il est, en réalité, l’instituteur définitif de cet important problème.

L’étude des milieux présente même, à ses yeux, un intérêt majeur; car il la pousse jusqu’à concevoir que les conditions physico-chimiques ont suffi pour déterminer dans le sein des eaux, la formation de masses de matière d’une consistance gélatineuse ou mucilagineuse, dans lesquelles la vie a trouvé ses premiers éléments d’organisation[73] et que «la nature, à l’aide de la chaleur, de la lumière, de l’électricité et de l’humidité, forme des générations spontanées ou directes, à l’extrémité de chaque règne des corps vivants, où se trouvent les plus simples de ces corps»[74].

[73] Philosophie zoologique, II; p. 79.

[74] Ibidem, p. 75.

S’appuyant sur ce que l’incubation des œufs, la germination et la végétation des plantes, la vie de certains animaux, peuvent être suspendues, puis réveillées, par des modifications circonscrites à la température ambiante, Lamarck attribue, en outre, à la chaleur et à l’électricité combinées, le privilège d’exciter, d’une manière toute spéciale, les phénomènes vitaux[75].

[75] Ibidem., IIe partie; chap. III. De la cause excitatrice des mouvements organiques.

Certes, ce rôle de stimulus, qu’il attribue à l’électricité, constituait en 1809 et a constitué jusqu’au début du XXe siècle, une affirmation sans preuves; mais il n’en est plus absolument de même aujourd’hui, depuis que M. Delage a entrepris ses curieuses recherches sur la parthogénèse expérimentale et depuis qu’il a obtenu des larves, parfaitement viables, en soumettant des œufs d’oursins, non fécondés, uniquement à des charges électriques méthodiques.

 

*

 

Quoi qu’il en soit, s’appropriant, développant, généralisant et systématisant les idées émises déjà par Hippocrate dans le traité Des airs, des eaux et des lieux, par son maître Buffon dans l’Histoire naturelle des animaux, par Montesquieu dans l’Esprit des Lois, par Cabanis dans Les Rapports du physique et du moral de l’homme[76], Lamarck aboutit à cette théorie capitale:

«1º que tout changement un peu considérable et ensuite maintenu, dans les circonstances où se trouve chaque race d’animaux, opère en elle un changement réel dans leurs besoins;

«2º que tout changement dans les besoins des animaux nécessite pour eux d’autres actions pour satisfaire aux nouveaux besoins et, par suite, d’autres habitudes;

«3º que tout nouveau besoin, nécessitant de nouvelles actions pour y satisfaire, exige de l’animal qui l’éprouve, soit l’emploi plus fréquent de telle de ses parties dont auparavant il faisait moins d’usage et qui la développe et l’agrandit considérablement, soit l’emploi de nouvelles parties que les besoins font naître insensiblement en lui par des efforts de son sentiment intérieur»[77];

«enfin que les résultats, acquis dans l’un et l’autre cas, sont fixés, dans la race, par l’hérédité.

[76] A ce dernier point de vue, le docteur Georges Hervé, professeur à l’École d’anthropologie de Paris, a publié, sous le titre: Un transformiste oublié: Cabanis, une très remarquable étude, dans le Bulletin scientifique de la France et de la Belgique du 25 juillet 1905.

[77] Philosophie zoologique, I, p. 234, et Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, I, p. 181.

Bref, Lamarck traça, d’une main magistrale, le plan de toute la théorie de l’évolution des êtres organisés que ses prédécesseurs avaient simplement ébauché, d’une manière incidente.

Dès 1801, dans l’appendice sur les fossiles, joint au Système des animaux sans vertèbres, il en énonce clairement et avec concision la conception générale, en disant:

«Tout, à la surface de la terre, change de situation, de forme et d’aspect.

«Or si, comme j’essaierai de le faire voir ailleurs, la diversité des circonstances amène, pour les êtres vivants, une diversité d’habitudes, un mode différent d’exister, et, par suite, des modifications ou des développements dans leurs organes et dans la forme de leurs parties, on doit sentir qu’insensiblement tout être vivant quelconque doit varier dans son organisation et dans ses formes. On doit encore sentir que toutes les modifications qu’il éprouvera dans son organisation et dans ses formes, par suite des circonstances qui auront influé sur cet être, se propageront par la génération, et qu’après une longue suite de siècles, non seulement il aura pu se former de nouvelles espèces, de nouveaux genres et même de nouveaux ordres, mais que chaque espèce aura même varié nécessairement dans son organisation et dans ses formes»[78].

[78] P. 409.

L’évolution organique, telle que la conçoit Lamarck, résulte donc de l’influence combinée des variations du milieu, de la loi de l’exercice et du perfectionnement des organes, et de la loi de l’hérédité; il en formule la théorie définitive dans la Philosophie zoologique, notamment dans le chapitre VII de la première partie de cet ouvrage, qu’il consacre à l’étude de l’influence des circonstances sur les actions et les habitudes des animaux, et de celle des actions et des habitudes de ces corps vivants, comme causes qui modifient leur organisation et leurs parties, chapitre qui contient non seulement la théorie des milieux et de la modificabilité, mais aussi les germes de la théorie de la concurrence vitale[79] et de la sélection naturelle.

[79] Voir en outre: Ante, chap. IV; p. 113, et seconde partie, chap. II; pp. 341 et suivantes.

Il y précise le sens qu’il attache à ces expressions:

«_Les circonstances influent sur la forme de l’organisation des animaux_; c’est-à-dire qu’en devenant très différentes, elles changent, avec le temps, et cette forme et l’organisation elle-même par des modifications proportionnées.

«Assurément, dit-il, si l’on prenait ces expressions à la lettre, on m’attribuerait une erreur; car, quelles que puissent être les circonstances, elles n’opèrent directement sur la forme et sur l’organisation des animaux aucune modification quelconque.

«Mais de grands changements dans les circonstances amènent pour les animaux de grands changements dans leurs besoins et de pareils changements dans les besoins en amènent nécessairement dans les actions. Or, si les nouveaux besoins deviennent constants ou très durables, les animaux prennent alors de nouvelles habitudes, qui sont aussi durables que les besoins qui les ont fait naître. Voilà ce qu’il est facile de démontrer et même ce qui n’exige aucune explication pour être senti»[80].

[80] Vol. I; p. 223.

De grands changements de circonstances produisent de même de grandes différences chez les végétaux et finissent aussi par les rendre méconnaissables.

Le froment cultivé, les plantes potagères sont des êtres qu’on chercherait vainement dans la nature, de même que l’infinie variété de pigeons, de poules, de chiens et d’autres animaux, que l’homme a produits, à l’aide d’une longue domesticité[81].

[81] Ibidem, p. 228.

 

Pour toutes ces raisons, Lamarck aboutit a cette conclusion:

«Le fait est que les divers animaux ont chacun, suivant leur genre et leur espèce, des habitudes particulières et toujours une organisation qui se trouve parfaitement en rapport avec ces habitudes.

«De la considération de ce fait, il semble qu’on soit libre d’admettre, soit l’une, soit l’autre des deux conclusions suivantes et qu’aucune d’elles ne puisse être prouvée.

«_Conclusion admise jusqu’à ce jour_: la nature (ou son Auteur), en créant les animaux, a prévu toutes les sortes possibles de circonstances dans lesquelles ils auraient à vivre, et a donné à chaque espèce une organisation constante, ainsi qu’une forme déterminée et invariable dans ses parties, qui forcent chaque espèce à vivre dans les lieux et les climats où on la trouve et à y conserver les habitudes qu’on lui connaît.

«Ma conclusion particulière: la nature, en produisant successivement toutes les espèces d’animaux et commençant par les plus imparfaits ou les plus simples, pour terminer son ouvrage par les plus parfaits, a compliqué graduellement leur organisation, et ces animaux, se répandant généralement dans toutes les régions habitables du globe, chaque espèce a reçu de l’influence des circonstances dans lesquelles elle s’est rencontrée, les habitudes que nous lui connaissons et les modifications dans ses parties que l’observation nous montre en elle.

«La première de ces deux conclusions est celle qu’on a tirée jusqu’à présent, c’est-à-dire que c’est à peu près celle de tout le monde: elle suppose, dans chaque animal, une organisation constante et des parties qui n’ont jamais varié et qui ne varient jamais; elle suppose encore que les circonstances des lieux qu’habite chaque espèce d’animal ne varient jamais dans ces lieux; car, si elles variaient, les mêmes animaux n’y pourraient plus vivre et la possibilité d’en retrouver ailleurs de semblables et de s’y transporter pourrait leur être interdite.

«La seconde conclusion est la mienne propre: elle suppose que, par l’influence des circonstances sur les habitudes et qu’ensuite par celle des habitudes sur l’état des parties et même sur celui de l’organisation, chaque animal peut recevoir dans ses parties et son organisation des modifications susceptibles de devenir très considérables et d’avoir donné lieu à l’état où nous trouvons tous les animaux.

«Pour établir que cette seconde conclusion est sans fondement, il faut d’abord prouver que chaque point de la surface du globe ne varie jamais dans sa nature, son exposition, sa situation élevée ou enfoncée, son climat, etc, etc…; et prouver ensuite qu’aucune partie des animaux ne subit, même à la suite de beaucoup de temps, aucune modification par le changement des circonstances et par la nécessité qui les contraint à un autre genre de vie et d’action que celui qui leur était habituel.

«Or, si un seul fait constate qu’un animal depuis longtemps en domesticité diffère de l’espèce sauvage dont il est provenu, et si, parmi telle espèce en domesticité, l’on trouve une grande différence de conformation entre les individus que l’on a soumis à telle habitude et ceux que l’on a contraints à des habitudes différentes, alors il sera certain que la première conclusion n’est point conforme aux lois de la nature et qu’au contraire la seconde est parfaitement d’accord avec elles.

«Tout concourt donc à prouver mon assertion: que ce n’est point la forme, soit du corps, soit de ses parties, qui donne lieu aux habitudes et à la manière de vivre des animaux, mais que ce sont, au contraire, les habitudes, la manière de vivre, et toutes les autres circonstances influentes qui ont, avec le temps, constitué la forme du corps et des parties des animaux. Avec de nouvelles formes, de nouvelles facultés ont été acquises, et, peu à peu, la nature est parvenue à former les animaux tels que nous les voyons actuellement»[82].

[82] Philosophie zoologique: I; pp. 263 et suiv.

 

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En résumé, les variations du milieu, les modifications qu’elles provoquent dans les besoins et dans les organes des êtres vivants, l’hérédité qui fixe et accumule graduellement dans les générations qui se succèdent, sous un même régime, les changements que subissent les individus, le temps enfin, tels sont les arguments invoqués par Lamarck pour affirmer et expliquer l’évolution organique.

En ce qui concerne le dernier de ces facteurs convergents, il pressent l’immense durée des temps géologiques, que la science a dévoilée, ultérieurement, car il met le sceau à sa Philosophie zoologique en écrivant:

«Parmi les changements que la nature exécute sans cesse dans toutes ses parties, sans exception, son ensemble et ses lois restant toujours les mêmes, ceux de ces changements qui, pour s’opérer, n’exigent pas beaucoup plus de temps que la durée de la vie humaine, sont facilement reconnus de l’homme qui les observe; mais il ne saurait s’apercevoir de ceux qui ne s’exécutent qu’à la suite d’un temps considérable.

«Que l’on me permette la supposition suivante pour me faire entendre.

«Si la durée de la vie humaine ne s’étendait qu’à la durée d’une seconde, et s’il existait une de nos pendules actuelles, montée et en mouvement, chaque individu de notre espèce qui considérerait l’aiguille des heures de cette pendule ne la verrait jamais changer de place dans le cours de sa vie, quoique cette aiguille ne soit réellement pas stationnaire.

«Les observations de trente générations n’apprendraient rien de bien évident sur le déplacement de cette aiguille, car son mouvement n’étant que celui qui s’opère pendant une demi-minute, serait trop peu de chose pour être bien saisi; et si des observations beaucoup plus anciennes apprenaient que cette même aiguille a réellement changé de place, ceux qui en verraient l’énoncé n’y croiraient pas et supposeraient quelque erreur, chacun ayant toujours vu l’aiguille sur le même point du cadran»[83].

[83] Philosophie zoologique: vol. II; p. 425.

Sous l’empire de toutes ces idées, continuel objet de ses méditations et de ses travaux scientifiques, Lamarck se sépare résolument des partisans de la fixité des espèces; il se déclare «très convaincu que les races, auxquelles on a donné le nom d’espèces, n’ont, dans leurs caractères, qu’une constance bornée ou temporaire, et qu’il n’y a aucune espèce qui soit d’une constance absolue»[84].

[84] Histoire naturelle des animaux sans vertèbres: Introduction, p. 197.

 

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C’est pourquoi Lamarck s’efforça de débrouiller l’inextricable écheveau des liens généalogiques, plus ou moins éloignés, qui rattachent, les uns aux autres, les espèces actuelles, en partant de ce principe, maintes fois énoncé par lui, que l’«ordre de la formation successive des différents animaux ne saurait être maintenant contesté»[85], et que les animaux dérivent les uns des autres, principe qu’il érigea, d’une manière définitive, en axiôme zoologique, dans les termes ci-dessous:

[85] Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, I; p. 454.

«La nature, dans toutes ses opérations, ne pouvant procéder que graduellement, n’a pu produire tous les animaux à la fois; elle n’a d’abord formé que les plus simples; et, passant de ceux-ci jusques aux plus composés, elle a établi successivement en eux différents systèmes d’organes particuliers, les a multipliés, en a augmenté de plus en plus l’énergie, et, les cumulant dans les plus parfaits, elle a fait exister tous les animaux connus avec l’organisation et les facultés que nous leur observons»[86].

[86] Ibidem, p. 123 et ante, pp. 193, 304 et suiv.

Lamarck fut, de la sorte, logiquement conduit à rechercher l’ordre de production des animaux et à les classer suivant cet ordre supposé, en constituant une série distincte de la série didactique que nous avons précédemment signalée, en rappelant ses travaux biotaxiques.

«Cet ordre, dit-il, est loin d’être simple; il est rameux et paraît même composé de plusieurs séries distinctes»[87], présentant elles-mêmes des rameaux latéraux[88].

[87] Ibidem, I; p. 452.

[88] Ibidem, p. 454, et Philosophie zoologique, I; p. 76.

Dans tous les cas, Lamarck admit au moins deux séries particulières, et, conformément à cette vue, il dressa l’arbre généalogique des animaux, une première fois, dans sa Philosophie zoologique[89], et en dernier lieu, dans son Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, dont le premier volume est complété par un Supplément à la distribution générale des animaux, concernant l’ordre réel de formation relatif à ces êtres[90], exposée dans l’introduction de cet ouvrage. C’est ce dernier tableau que je reproduis ici.

 

Ordre présumé de la formation des animaux offrant deux séries séparées, subrameuses.

=Animaux apathiques.=

Série des animaux inarticulés. Série des animaux articulés. –––––-––––—\ ––––—-––––-\ Infusoires. | –––––-––––—\ | Polypes. | –––––-––––—\ | | Radiaires. | Ascidiens. Vers. | ––––—-––––-\ | Épizoaires. –—-–-\ |

=Animaux sensibles.=

Acéphales. Insectes. –––––-––––—\ ––––—-––––-\ Mollusques. | | Annélides Arachnides. Céphalopodes. Crustacés. –—-–-\ Cirrhipèdes.

=Animaux intelligents.=

Poissons. Reptiles. Oiseaux. Mammifères.

[89] Vol. II; p. 424.

[90] Pp. 450 et suiv.

Lamarck ne se faisait pas d’illusion sur l’insuffisance, les lacunes, les erreurs même de ce tableau dans lequel il se borne à condenser les vues émises, dans ses ouvrages, sur la filiation générale des animaux; il reconnaissait que, faute d’observations, de nombreux éléments de transition lui manquaient et que, sans doute, ces problèmes resteraient encore longtemps sans solution.

L’aspect matériel, sous lequel l’arbre généalogique se présentait, ne le satisfaisait même pas; il considérait qu’il défigurait légèrement l’idée qu’il avait voulu rendre[91] et regrettait que les convenances typographiques ne lui eussent pas permis d’employer la forme ramifiée, maintenant usitée dans tous les ouvrages de ce genre; il eût préféré donner une direction oblique aux lignes indicatrices des branches latérales des séries.

[91] Histoire naturelle des animaux sans vertèbres; p. 460.

Néanmoins, il proclamait que tous ces défauts n’altéraient nullement le principe de la production successive des différents animaux, et, tirant de ce principe toutes les conséquences qu’il comporte, il posa nettement, malgré quelques réserves dénuées de conviction, le problème de l’origine, purement animale et simienne, de l’homme[92], en montrant, par hypothèse, comment une race d’anthropoïdes pourrait progressivement acquérir tous les caractères d’organisation qui distinguent, aujourd’hui, l’homme des quadrumanes.

[92] Philosophie zoologique, I, pp. 339 et suiv. Quelques observations relatives à l’homme.

 

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Toutes les grandes questions de philosophie biologique qui passionnent encore l’esprit des savants progressistes, ou que la science a, depuis, élucidées, ont donc été résolument abordées par Lamarck. C’est à juste titre que la postérité le considère comme le véritable fondateur de la doctrine générale de l’évolution, à laquelle on a, tout d’abord, improprement donné le nom de transformisme.