L’Ampoule n°10 - Doubles & Miroirs
« Parfait » n’était pas son vrai…
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DOUBLES & MIROIRS
« Parfait » n’était pas son vrai nom. C’est sa femme qui la première l’avait appelé comme ça : Parfait !
En réalité, il se nommait Raymond et c’était là son seul et unique défaut — encore que… dans le choix de nos propres prénoms, nous ne sommes pas maîtres. Il faut souvent chercher l’inspiration de nos géniteurs en amont… ou outreAtlantique... Rarement à la sortie du tunnel. Ça se saurait. L’éphéméride m’en est témoin : « Fripé » et « Gueulard » ne figurent pas dans la longue liste des saints. « Amour », si ! Mais ses parents avaient préféré Raymond.
Parfait ne fumait ni ne buvait. Sauf à l’occasion, quand le vin était bon. Il aimait sa femme comme personne ne savait aimer. Extravagant ou discret. Amoureux ou distant, comme elle le désirait… plus ! Avant même qu’elle le désire ! Il eût pu aimer ses enfants de la même façon, si son épouse en avait voulu. Ils n’avaient qu’un chat qui était le soleil de leur maison. Parfait aimait la mer, c’était toute son enfance – l’océan et ses marées, courir sur la plage avec un chien… Sa femme préférait la campagne. Ils habitaient en Auvergne, dans un minuscule village entouré de collines, de vert et de brun. Il avait vite pris goût aux chants des oiseaux et aux lourds parfums des champs. Il connaissait un millier de chansons, et ne se faisait pas prier pour en pousser une quand on le lui demandait. Il aimait rendre service et était généreux. S’appliquant le plus qu’il puisse, de façon naturelle, à toujours « cacher la main qui donne ». Il refusait tous pouvoirs. Au grand dam des habitants, qui l’auraient bien choisi pour occuper la fonction de maire.
Parfait était un bel homme. Dans sa jeunesse, toutes les filles de son lycée puis de la fac lui avaient couru après. Il en avait aimé un grand nombre, puis il tomba amoureux de « Moustique », Monique, qu’il ne quitta plus. Son travail dans le milieu de l’édition le passionnait. Il concevait luimême les livres qu’il éditait, les accompagnant de bout en bout, de la fabrication jusqu’à la distribution. Une petite fortune personnelle l’y aidait. Quoiqu’en vingt ans d’exercice, bon gestionnaire sans trop y penser, son taux d’imposition n’eut jamais changé !
Un jour d’automne, alors qu’un soleil bas traversait de part en part la véranda, et qu’ils étaient chacun tranquillement installés face à face dans leur fauteuil en osier, il se vit dans les yeux de Monique. Et ne se reconnut pas. Pire : il ne s’aima pas.
Discrètement il se leva et partit à la salle de bain pour s’observer plus en détail. Le miroir devant lequel il se rasait depuis des années lui renvoya l’image d’un homme las, enfantin et fatigué. Il réalisa qu’il n’avait jamais pris soin de lui. Qu’il ne s’était jamais vraiment regardé. Son attention tout entière, il l’avait portée sur les autres. Sans compter.
Qu’on pût l’aimer comme il ne doutait point qu’on l’aimât était inconcevable ! Pas lui, pas ce type qu’il avait là, devant les yeux… Et plus il se regardait moins il s’aimait. Il passa alors en revue chaque trait de son visage, pour découvrir l’invraisemblable : il ne se sentait appartenir à aucune partie de luimême !
À son nez, ses oreilles, sa bouche, ses yeux, ses poils… il ne pouvait s’identifier. Il revint s’asseoir sous la véranda en espérant à nouveau retrouver dans les yeux de sa femme un reflet bienveillant. Celleci s’était endormie. Il ne voulut pas la réveiller. Il faisait lourd. Il lui tardait que l’orage éclate. Il s’était mis torse nu et avait retiré ses sandales. Monique ronflait. Il réalisa que sans s’en apercevoir, ils avaient vieilli. Et pour la deuxième fois à quelques minutes d’intervalle, il prit ombrage de cette réalité. Il ne comprenait pas ce qu’il lui arrivait. Hier encore, mais il n’en était plus trop sûr… il eût trouvé à cet état de fait des avantages certains !
Il n’était plus luimême, voilà tout. Cette observation ne le satisfit que peu de temps, car il ne lui vint aucun souvenir de ce qu’il eût pu être avant… n’avaitil pas été depuis toujours celui qu’il découvrait à cet instant ? Et ça lui fit horreur !
Il eut besoin de sortir. Il fit quelques pas dans le jardin. Le ciel s’assombrissait de plus en plus. Il remarqua que l’appentis contre la murette du fond, dans lequel il rangeait ses outils de jardinage, était resté ouvert, le vent qui se levait allait endommager sa vieille porte en bois. Il traversa le jardin pour aller la refermer quand l’orage perça d’un coup. Il s’y réfugia. En tombant, la pluie faisait un bruit terrible sur la tôle ondulée. Parfait rassembla le peu de paille qui avait servi autrefois de litière à leur unique poule et s’assit dessus. La pluie tombait si drue qu’il ne distinguait plus sa maison. Juste perçutil, brutal, le bruit des fenêtres que Monique fermait précipitamment. Derrière le rideau de pluie, il s’apaisa. Il entendit Monique appeler : « Paaarfait ! Paaarfait !... » Et à nouveau, cette voix non plus il ne l’aima pas. Moustique ne pouvait pas avoir une voix pareille. C’était impossible. Sa tonalité était trop criarde. Celle qu’il aimait était une voix aux gammes pleines de fantaisie. Non, la musique n’était pas un bruit ! « Paaarfait !... » Pourtant… Pourquoi l’appelaitelle Parfait ? Ne s’appelait il pas Raymond, tout simplement ? En y songeant, n’y avaitil pas dans le choix de ce nom, Parfait, la volonté d’y glisser un peu d’ironie, de moquerie… de jalousie peutêtre ? Il se mit à repenser à sa journée…
Ce sont ses frères et sœurs qui avaient appelé Monique « Moustique », alors qu’elle n’avait que trois ans.
…aux jours passés…
Parce que déjà, chipie, tout enfant, Moustique piquait !
…à sa vie… pendant que toutes les planètes et tous les astres de l’univers se mêlaient à l’averse pour l’anéantir.
Après tout ce temps, il réalisait qu’il avait vécu dans l’illusion d’un bonheur absolu, pour la seule raison qu’il ne savait qu’aimer ! Et la raison se trouvait dans ce court poème qui lui revenait en mémoire : « Balafré de sourires / Des cadeaux plein les bras / Étranger sur la terre / Invité. » Voilà, il n’était qu’étranger. Invité !
« Paaarfait !... »
Il se recroquevilla sur luimême et serra ses genoux contre sa poitrine. Il ne voulait plus l’entendre, il ne voulait plus la voir, il ne voulait plus se voir. Il voulait disparaître. Il comprima tellement fort son visage contre ses jambes qu’il se mit à saigner du nez. Il sentait le liquide chaud tomber goutte à goutte sur ses pieds nus. Il s’en fichait. Si seulement la foudre pouvait l’atteindre. Le cramer, pour en finir !...
Lorsque, inattendue, une immense tendresse s’empara de lui.
Sous ses yeux, à côté de son gros orteil gauche, il se reconnut ! Il n’y avait aucun doute, ce doigt dépassant d’un rien les quatre autres incarnait à lui seul sa personne en son entier. Sa bonté, sa jovialité, sa discrétion, son esprit libre, naïf et dégingandé… et Parfait sourit de s’être placé si loin de tout. De tout ce qui est remarquable… anonyme, dissimulé parmi ses autres doigts de pied. Il était ce secundus à la bouille ronde, charmant bouton de rose sur le sommet de sa première phalange. Enfin !... Il allait pouvoir s’aimer. Il lissa son ongle comme on caresse le fragile crâne des nouveau nés, se le tripota longuement dans tous les sens, appréciant là sa rigidité, ailleurs sa bonhomie… Et comme un enfant, du bonheur simple de n’être pas perdu, il se mit à rire !... à rire !...
« Paaarfait !... »
Sa découverte était trop importante pour la partager avec n’importe qui. Il allait passer pour fou, on allait se moquer, le prendre pour ce qu’il avait toujours été : un doux rêveur…
Pour la première fois de sa vie, il décida de garder ses sentiments pour lui. Pour lui seul.
La pluie se calmait, l’orage s’était tu, la voix de Monique semblait se rapprocher. Il n’avait plus de temps à perdre, il sortit la bêche du râtelier et d’un coup sec se trancha le doigt. Il ne prit pas garde au sang qui coulait, ne se préoccupant qu’à la sauvegarde de ce qui serait dorénavant son bien le plus précieux : luimême.
Il cacha son bout de doigt enveloppé dans un mouchoir, entre deux linteaux, et quitta soulagé l’appentis.
— Ah ! Tu es là, mon Parfait… Qu’estce que tu as fait à ton pied ?
Il sourit… ne répondit pas.
Raymond était à l’abri maintenant. Plus jamais on ne lui marcherait dessus — quiconque ! Il pouvait rentrer, mais… ça ne pressait pas : Parfait n’avait encore rien décidé.
J’étais si faible, si proche de la fin. Je me sentais aspirée. Résister ?
Avaisje le choix, miroir ?
J’ai osé, sauté à pieds joints dans cette flaque de temps où le présent s’emmêle dans des souvenirs passés, crus ou véritablement vécus, des futurs innombrables jamais réalisés. Je suis passée de l’autre côté, derrière ce mince écran de fumée que nous nommons pompeusement la réalité, ce temps liquide et sombre dans lequel mon âme s’est noyée pendant que mon corps inerte gît au pas d’une porte de lumière, au pied d’un lit.
Il y est sans doute encore, poussiéreux, abîmé, attendant l’hypo thétique retour du contenu, de la conscience de son existence. Existence qui ne viendra plus. Quelqu'un se souviendra de lui un jour… ou pas. Peu importe.
Peutêtre aije tout simplement sombré dans la confusion.
Mon miroir…
Il m’est apparu ce matin si banal, si finalement commun, si fadement posé là, sur la commode de ma mère mourante, ce jeudi d’automne.
Maman…
Elle respirait encore avant ma fuite. Elle soupirait de bonheur, ivre de me revoir encore vivante malgré cette étrange maladie qui me rongeait, qui m’effaçait. Je n’avais plus que quelques semaines à vivre sous ces maudits médicaments reconstituants, deux ou trois mois peutêtre en hôpital à supporter ces blancs vêtus d’inconnus, mais seulement quelques minutes ou secondes, je le pressentais, en restant dans cette sombre maison isolée, aux volets clos.
Ce miroir…
N’étaitil pas construit de toutes pièces, lui et les images qu’il livrait de mon apparence, de ce triste corps ?
Je ne sais plus. Je sombre.
Cette glace pourtant, dans laquelle enfant déjà j’aimais m’admirer, était restée la même : un petit rectangle d’aluminium léger, orné de poudre d’argent. Combien de fois l’avaisje brisée ? Des milliers probablement.
C’était comme un jeu qui m’échappait, quittant mes doigts et chutant malencontreusement sur le sol. Les morceaux s’éparpillaient dans la pièce, je partais me cacher dans l’armoire, ma mère arrivait et reposait le miroir sur la commode. Intact. Toujours.
Alors elle se mettait à enfler étrangement, d’abord de l’abdomen, puis se dédoublait, se rassemblait, hurlait en frappant de ses poings le mur tapissé de sang séché, se retournait vers l’armoire, crachait, jetait par la fenêtre ouverte son soidisant double, ses enfants imaginaires puis son corps tout entier, sa vie.
Dans le vide, elle m’abandonnait et s’oubliait ellemême.
Effrayée, je courais pour sortir de la chambre, dévalais l’escalier et retrouvais invariablement ma mère, assise sur une chaise de paille, le regard vide, consternée hiver comme été devant une passoire débordant de haricots verts frais à équeuter, ou blancs secs à écosser.
Lentement, sa bouche s’entrouvrait, les dents jaunes et noires de son dentier se mettaient à claquer, ses cheveux gris teintés de mauve se redressaient audessus de son crâne, virevoltaient comme dans une brise légère, pendant que les doigts osseux de ses mains sèches s’agitaient anarchiquement.
Se pouvaitil que cette femme soit ma mère ? Que ce triste amas de vieille chair flasque et malodorante soit ma génitrice ?
Comme une litanie, elle répétait ces mots : « Le miroir est mort, ma fille : il ne te reflète pas. »
Ce à quoi je ne savais rien lui répondre. J’étais muette, bouche cousue, j’aurais voulu m’expliquer mais c’était impossible : je n’avais pas fait exprès de le casser, je ne l’avais pas brisé. Qu’avaisje fait ? Rien.
Je me laissais aller, me répandais liquide comme le temps devant cette femme que j’aimais et qui tout à la fois me terrorisait. En larmes, je tournais ensuite les talons et disparaissais à mon tour en m’enfonçant dans le carrelage fondu, irréel.
Voilà bien le seul souvenir qui demeure d’une vie, ce matin, en cette minute, cette seconde délicate où je m’évapore. Estce donc cela le trépas ? Quand suisje née ? Aije seulement vécu ? Ce corps m’appartientil ? Ou s’agitil simplement d’un reflet ?
Fébrilement, ma mère se relève dans son lit, et dans un ultime geste brise la glace dans laquelle elle aimait tant me regarder. Je m’évanouis instantanément.
Elle s’écroule et meurt la seconde qui suit, achevant mon histoire comme elle l’avait débutée, par un effet miroir.
Je n’avais jamais été sa fille. Elle n’avait jamais été maman.
Nous étions juste une vieille dame aujourd’hui morte, seule, et l’il lusion d’un enfant, à corps perdu.
Dans un premier temps, c’est ce que j’ai dit, écrit ; avec le point d’exclamation. Là où c’est devenu intéressant, c’est quand j’ai vu la gueule de la proviseure. Des élèves m’avaient interviouvé pour la feuille de chou du bahut. À l’époque, on ne pensait pas encore trop aux blogs.
— Monsieur Sonde, accepteriezvous qu’on vous pose des ques tions ?
— Oui, allezy...
— Ce serait pas maintenant, pas tout de suite là mais dans un mail. On peut vous envoyer un mail avec des questions ?
— Sûr, vous connaissez mon adresse mail professionnelle... Qui est ce qui pilote votre projet ? C’est monsieur Liebermann ?
— C’est vot’ pote monsieur Liebermann, ouais ! (Réponse rigolarde de Lisette.)
J’ai regardé les questions, envoyées sans tarder. Des smileys parci, parlà. « T’as vu leurs questions, Mike ? Ça fait un peu pitié mais bon... » Mike était au courant, puisqu’il avait impulsé (comme on dit chez les gens positifs) l’idée d’un journal du lycée, tout en sachant très bien qu’après un numéro, rien ne serait reconduit. C’est le destin de cette presse juvénile, quel que soit l’établissement. Mike avait lu mes réponses, chez lui, entre deux prises de son pour du prog rock. J’en avais d’ailleurs écrit une partie en sa compagnie, sur un bout de nappe en papier, un soir que nous étions bien entamés devant des pizzas, de la bière et du beaujolais nouveau (offert par le patron encore plus entamé que nous). Je parle de mes réponses, pas du prog rock (encore que ça aussi, on en a écrit ensemble, mais c’est une autre histoire).
Je savais que j’allais être viré. J’attendais mon passage devant la commission paritaire disciplinaire, pas au sujet de Raël, mais parce que j’étais (suis toujours) farouchement opposé au trotskisme que ma chef d’établissement affichait sans retenue. Je lisais (lis toujours) Louis de Bonald et Joseph de Maistre et ça, ça n’allait pas du tout. C’était disqualifiant. Je n’en parlais pas sur mon lieu de travail ; j’aurais même pu prendre la peine (si peu, il est vrai) d’afficher un camouflage gauchiste, si j’avais voulu.
Au lieu de cela, j’ai préféré dire que j’avais été cloné par Raël. Ça me semblait plus intéressant. Et puis, Mike et moi, on avait bien calculé notre coup : Mike allait se faire éjecter lui aussi mais avant, il aurait le temps,
comme enseignant vacataire d’Education SocialoCommuniste (ou d’Edu cation Sexuelle Contrôlée), de diffuser mon scoop sur papier toilette à l’occasion de la Journée Portes Ouvertes du lycée. Mike, il avait eu droit à du déballage de nibards, sans même le demander. D’ailleurs, il avait trouvé ça chiant, vu les circonstances, mais ça aussi c’est une autre histoire (le centième anniversaire de la fondation de l’établissement).
Je ne sais pas trop si les élèves de ce projet ont percuté, devant la révélation. Il n’y aurait pas que cela, bien entendu : on trouverait également des jeux (sudoku, mots croisés), des textes concernant la vie du lycée, bref, du sérieux, du tenable. Et puis l’interviouve d’un membre du personnel. Mais j’ai l’impression qu’à la première lecture, ils n’ont pas vu l’énormité de cette affaire de clonage. Ce n’était pas bien grave : Mike et moi, on s’était réservé la JPO. À différents lieux stratégiques, des élèves distribuaient la feuille de chou (imprimée sur papier toilette, donc). Honnêtement, je ne saurais dire si, çà et là, il y a eu des réactions intéressantes ; par la force des choses, je ne pouvais me trouver dans tous les secteurs à la fois. On m’avait affecté aux entretiens dits « de recru tement » pour l’entrée en BEP. J’avais choisi de ne venir que le matin (on avait une demijournée d’astreinte, à l’occasion de cette Opération Cache Misère). Je comptais bien prendre le train de treize heures pour rentrer en ville et me manger une quelconque saleté chimique, au milieu des embouteillages et de l’obstruction totale du paysage naturel.
C’est après coup que Mike m’a appris la grande nouvelle. Mike, lui, n’avait pas trop le choix : il devait se fader la journée entière, à chaque édition. N’empêche, il a été drôlement content de me dire que la Vieille (la Naine Trotskiste) avait tiré une gueule d’un mètre et viré verdâtre en lisant mon interviouve. « Tu sais quoi ? Elle a couru dans tout le bahut pour essayer de récupérer le maximum d’exemplaires du journal mais les élèves en avaient déjà distribué les trois quarts aux parents et aux visiteurs, et je peux te dire un truc, c’est que ton texte a été apprécié ; les gens ont bien rigolé ! »
Mon texte, mon texte... Je n’ai quand même pas parlé que de ça, quand on lit bien... Il y avait eu cette question : « Monsieur Sonde, d’où venezvous ? Quel a été votre parcours ? » Et j’avais répondu : « J’ai été cloné par Raël ! Je sais que ça semble extraordinaire. Telle est pourtant l’exacte vérité : je suis le fruit d’une expérience secrète où se sont mêlées, plus de trente ans en arrière, la science la plus audacieuse aux convictions les plus marginales. Marginales, mais hautement significatives. Le reste, en revanche, est assez banal : croissance physique et intellectuelle classique, à ceci près que l’aspect cérébral s’est quand même développé assez rapi dement. Le relationnel, le social : plus problématique. J’ai appris à gérer
la chose. J’accomplis les gestes, prononce les paroles, et tout le monde pense que ça va bien pour moi. Parcours universitaire, donc (fac d’anglais, Lettres et Civilisations Etrangères), et puis enseignement, surtout pour remplacer des femmes parties en congé de maternité ; enfin me voici débarqué chez vous, le tout premier jour, par un lourd et orageux après midi. Les impacts de foudre semblaient ponctuer, prendre la mesure de ma marche sur la plaine, le long de l’avenue, comme si j’étais un fatum pédagogique à moi tout seul. C’était le 29 juin (mon anniversaire), je prenais contact avec madame la proviseure et sa CPE. »
L’affiche de l’arrêt de tram est assez sombre, ce qui fait que la plaque de verre me permet de me voir avec une certaine netteté. Dans mon sens à moi, j’ai un épi qui oriente mes cheveux sur la gauche. Comme Hitler. Mais je ne suis pas Hitler. Je ne suis pas non plus un clone raëlien. Dans le temps, il n’était pas rare de dire, sur un ton volontiers sentencieux, que les garçons doivent avoir la raie à gauche, plaquer leurs cheveux sur le droite, et l’inverse pour les filles. Pas de chance, chez moi, c’est l’inverse. On a essayé tant bien que mal, alors que j’étais tout petit, de plaquer mes cheveux sur ma droite, quitte à les fixer avec une épingle. Je devais vraiment avoir l’air con mais il ne fallait pas « faire fille ». C’était, notamment, le diktat de la grandmère paternelle, peutêtre en proie à une certaine forme d’hystérie. Elle vient peutêtre de là, mon impression persistante de ne pas être qui je semble être aux yeux des autres. Il paraît aussi que je suis un androgyne psychologique et que j’utilise indif féremment, et dans des proportions égales, mes deux hémisphères cérébraux. Quand je me regarde dans les zones obscures de l’affiche, en attendant le tram qui m’emmènera manger (encore manger, oui) une tarte flambée ou un burger sur la moleskine d’un de mes QG de campagne, mes cheveux sont placés dans ce qui serait le bon sens. La droite, la dextre, c’est le bien. La gauche, la sénestre, c’est le mal.
Ça s’est passé comme prévu, oui, j’ai été débarqué, Mike aussi. Lui, maintenant, il est auteurcompositeur. Je suis devenu écrivain, zonard. Mais alors sur la fin, làbas, toujours Lisette, j’ai encore la voix de Lisette dans le crâne, elle et quelquesunes de ses copines me disent : « Eh, monsieur, vous avez votre frère jumeau, en ville ! Ou votre clone ! Non, sérieux, on a vu un gars en ville, c’était trop vous ! » Elles m’en ont fait part à plusieurs reprises : « Il y a votre clone, en ville ! »
Et l’autre grandmère, celle du côté maternel, qui me confie, un jour de mes plus jeunes années, pendant l’été 1985 : « La semaine dernière, j’ai croisé un gars rue Solférino, mais alors c’est incroyable, j’ai vraiment cru que c’était toi ! »
Lisette, Priscille et Rachel, vers juin de ma fin de carrière, làbas :
— On a encore vu votre clone !
— Qu’estce qui vous a fait croire que c’était moi ?
— Ben tout, le visage, la taille, le style. Et il avait vos yeux, on a vraiment été à deux doigts de lui faire coucou. Mais c’était pas vous, il avait les cheveux dans l’autre sens, pas comme chez vous.
Le tram arrive, je plante là mon reflet d’obsidienne. Comme ce n’est pas une heure de pointe, je trouve une place assise. J’ai quand même regardé discrètement, partout où je le pouvais. Sur le quai, déjà. Dans le véhicule : pas de double. C’est désormais une vérité établie, à mes yeux, qu’il existe des familles aux traits physiques similaires, et cela indépen damment de toute notion de race, un mot qui subsiste dans mon vocabulaire, n’en déplaise aux réducteurs de têtes institués. Oui, des ressemblances au niveau de certains éléments du visage, forme générale, forme des yeux, implantation capillaire, que saisje. Oui, je le sais : tout le monde, au final, fait caca de la même couleur, ou à peu près. Il y a forcément des ressemblances, mais pas mon doppelgänger dans le tram, pas pour ce que je peux en voir en tout cas, car je ne souhaite pas non plus parcourir toute la rame afin de vérifier la chose. Je sens en fait que je croiserai ce double quand ce sera le moment de le croiser, si la chose doit arriver. On n’échappe pas au signe qui vous est destiné. Pas la peine de vouloir forcer, sur le chiotte c’est idem (hum).
Estce que c’est le même qu’en 1985 ? J’ai déjà été confronté à des problèmes d’homonymie. Un soir, une nana me téléphone :
— Allô, bonsoir, je suis bien chez monsieur Sonde ?
— Oui. (Réponse à peine aimable, comme à mon habitude.)
— Salut, c’est Béatrice !
Soudain je me sens très con avec le zinzin à l’oreille et réfléchis à toute vibure : Béatrice, Béatrice... Je ne connais pas de Béatrice, sauf erreur... Je pense à une blague d’élèves (c’était avant ma disgrâce).
— Pardonnezmoi mais vous êtes Béatrice qui ?
— Ben, ta cousine Béatrice !
Aucune de mes cousines ne se prénomme Béatrice.
— Je suis vraiment navré mais je ne vois pas du tout qui vous êtes.
La fille commençait à s’énerver, elle me prenait vraiment pour son cousin. C’est vrai que son cousin s’appelait exactement comme moi, nom et prénom. Mais ce n’était pas moi. J’ai dû reprendre avec elle, à zéro et calmement : je me suis permis de lui indiquer d’emblée mon âge, mon adresse, ma profession. Là, elle a fini par comprendre (comme je venais de le faire quelques secondes auparavant) qu’il s’agissait d’une coïncidence très intéressante, à savoir que dans une métropole où la combinaison
« Paul Sonde » est en principe inexistante à plus d’une occurrence, eh bien il se trouvait, quelque part dans une rue de l’agglomération un deuxième Paul Sonde. Me ressemblaitil de surcroît ? Je n’ai pas posé la question à ma « cousine ». Je ne lui ai même pas proposé d’aller boire un verre, bien entendu. Elle a fini par comprendre, admettre, et nous en sommes restés là. Je n’ai plus entendu parler d’elle.
L’autre Sonde, cependant, a refait surface dans ma vie. Quelques mois plus tard, je reçois un courrier de la Caisse Primaire d’Assurance Maladie, dont je ne dépendais pas à l’époque. Rien que l’enveloppe, ça m’intriguait. J’ouvre et lis qu’on me réclame, suite à mon jugement d’octobre dernier, neuf cents euros à régler dans un délai de trois semaines sous peine de poursuites. Je n’étais donc pas inscrit à la CPAM et, de plus, jusqu’alors je n’étais jamais passé en jugement.
C’était encore Paul Sonde 2, derrière tout ça. Sauf, je le reconnais volontiers, pour ce qui concerne la très curieuse, a priori impossible, confusion informatique. Là, il n’y était probablement pour rien. C’était pourtant bien mon adresse, sur l’enveloppe et l’entête du courrier... À la CPAM, on m’a d’abord répondu, d’une façon typiquement française, que ce courrier devait me concerner puisque je l’avais reçu. J’ai quand même fini par m’expliquer avec une personne un peu moins stupide et, surtout, obtenir un règlement de la situation noir sur blanc, dans un autre courrier établissant de façon nette qu’il s’agissait d’une erreur et que moi, Paul Sonde Prime, j’étais dégagé de toute implication dans ce dossier.
Reflet puis tramway ; arrêt Faubourg National. Je me dirige vers l’avenue de la Marseillaise. J’ai emporté un ou deux livres, l’ordi, de façon à pouvoir descendre du thé vert et m’occuper intelligemment sur une banquette à mes fesses familière. Lecture, donc, et puis traduction littéraire, écriture personnelle mais en tant que professionnel. Même pas semiprofessionnel. J’essaie de ne pas crever dans la rue. Je ne suis plus tenu par les heures de bureau ni par les rythmes scolaires, six, sept semaines de cours, une semaine et demie ou deux semaines de vacances, six, sept semaines de cours, huit semaines de vacances, etc. C’est déjà ça. Je meurs, je renais. Puis je la vois, elle vient de monter dans la rame, cherche une place assise loin des poussettes à mômes hystériques. Elle se résigne à m’avoir comme voisin de siège. C’est du moins ce que je me dis. Avant de s’asseoir, je repère ses yeux qui repèrent le titre de mon livre. Un recueil de nouvelles écrites par des auteurs différents, tous anglosaxons, tous héritiers littéraires de H.P. Lovecraft. Cheveux châtains, milongs. Lunettes, yeux attentifs. Des rondeurs que je pense sympathiques sous son manteau. Sa jambe droite s’imprime contre ma jambe gauche parce que
nous avons chacun un petit gabarit et que les sièges des transports en commun ont été initialement conçus pour des sveltesses autres. Elle me vote un sourire.
Dix minutes plus tard. J’entends, pulsée par une enceinte localisée pas très loin de nous, de la mondomerde pour néopauvres. À peu près trois percussions par seconde. Un synthétiseur fait office de cuivres clairs, le style coup de klaxon et pet de mamie remixés. L’ensemble nous offre une réitération furieuse du même. Je n’ai pas été cloné par Raël. Je n’ai pas fini mon trajet là où je l’avais prévu ; elle et moi sommes posés ailleurs. Notre sujet de discussion, pour l’instant : la littérature. Il se trouve qu’elle lit aussi les textes du reclus de Providence et de ses descendants. Elle m’a dit ça dans le tram, juste avant de descendre place de l’Homme de Fer. Je n’ai pas été cloné par Raël. Elle s’appelle Pauline Probe. Ses moindres gestes sont souvent synchrones avec les miens, ce qui l’amuse beaucoup. À la seconde où je vais lever ma tasse, sa main se tend vers son expresso. Elle ne le fait pas exprès. Nous démarrons souvent nos phrases au même instant. Pauline Probe. Elle me dit qu’au début, elle m’a confondu avec un autre mais qu’au final, ce n’est pas grave, au contraire. Elle a de gros seins, elle est en chaussettes sous la table et ses pieds se promènent jusqu’à mes mollets. Mes cheveux partent sur la gauche. J’ai l’impression que les quatre faces du décor vont tomber chacune à plat, dans un mol fracas d’univers périmé. Ne va subsister que le tempo intercyclique, audessus de nous, dans cette dissolution que je n’avais pas prévue si tôt. Du son, mes gènes, constituants immédiats au creux de Shiva. Je n’ai pas été cloné par Raël. « On se reprend un café ? » demandetelle. Je redescends, acquiesce. « Vous savez que SpiderMan a été cloné par le Chacal, un des profs de fac de Peter Parker ? » Bon Dieu, elle connaît ça aussi... Elle attend ma réponse, manifestement désireuse d’un duel (un duel) entre geeks.
— Oui, le Chacal, Miles Warren... Je connais.
Je suis opérationnel, à présent. Pauline Probe. Je la fixe calmement et pénètre dans la Galerie des Glaces.
Selon les jours et les désirs du monde, Dusan était antiquaire ou tapissier. Son affaire marchait bien, étonnamment bien pour notre ville si provinciale. Un soir qu’en voisin je m’attardais chez lui et l’aidais à arranger sa vitrine, il m’avait en peu de mots dévoilé la raison de son succès. Le mauvais âge venant, les femmes de la bourgeoisie boudaient les vitrines des couturiers et leurs appétits se déplaçaient vers les parures domestiques. Un jour ou l’autre, elles venaient le consulter sur la nuance d’un velours ou le tombé d’un rideau de taffetas. Puis l’habitude les prenait, ou plutôt la faim. Elles changeaient leur cheminement accoutumé pour s’arrêter un instant devant sa boutique et même, souvent, la tentation d’en pousser la porte l’emportait sur la pudeur de leur sexe ou sur cette sorte de recul animal qui saisit chacun devant une passion nouvelle et irraisonnée. Enfin, à le fréquenter saison après saison, un tout juvénile entrain les saisissait. Désormais les arrangements intérieurs leur étaient, comme jadis leur teint ou leurs cheveux, le motif de soucis pesants mais aussi de bonheurs sans pareils. Entre amies, elles partaient pour Beograd, y visitaient les magasins avec la fébrilité d’un amateur d’art, contemplaient longuement les meubles, les bibelots, prenaient d’innombrables notes sur les arrangements, les styles, les nouveautés, interrogeaient les marchands, comparaient, emportaient des liasses d’échantillons, doutaient des semaines entières sur le choix d’un abatjour, s’emballaient sur l’imprimé d’une tenture. Le décor familial leur était devenu une consolante obsession et les préceptes variés du bon goût un saint livre dont Dusan était l’exégète puisque, à la fin, c’est toujours à lui qu’elles s’en remettaient.
Voilà ce qu’en quelques phrases éloquentes il m’avait livré du mystère de sa prospérité. Son analyse des choses m’avait paru d’une misogynie pleine d’amertume. Amer, il avait sans doute fini par le devenir tout à fait, jusqu’à se séparer de son commerce et quitter notre ville à l’automne suivant sans même me faire ses adieux. Je l’avais mollement regretté, ayant pris depuis longtemps, pour ce qui regarde la fidélité des amitiés, le pli sage de la résignation. En passant un matin, je remarquai qu’on s’agitait fort chez mon déserteur. Des travaux y avaient débuté, un vaste tombereau à gravats occupait le trottoir et débordait déjà. Par nature, je suis fouineur. Du regard, puis des deux mains, je saisis une caisse de bois qui me semblait promettre beaucoup et l’emportai. Mais en ce tempslà mon ouvrage n‘attendait pas. Je poussai le trophée sous mon bureau et
l’oubliai une bonne semaine. On m’en fit la remarque, un soir, à l’heure de chasser les moutons égarés sur le plancher. Une fois chez moi, la caisse posée, quelque chose, la faim peutêtre, ou la fatigue, me retint d’en commencer l’inventaire, et je dînai en prenant tout mon temps, examinant soigneusement quelques articles et autres publications qui n’en méritaient pas tant.
Après un somme d’une petite heure — le café turc me fait constamment cet effet mais je l’aime à l’excès —, je redevins curieux et installai la caisse à mes pieds. J’en tirai une cinquante de brochures jaunies, politique, littérature et catalogues de ventes aux enchères. J’ouvris un de ceuxlà. Son papier était épais, d’une qualité remarquable, les reproductions photographiques fidèles et précises. Meubles autrichiens, peintures flamandes, flambeaux et miroirs du Grand Siècle. Une belle vente pour connaisseurs fortunés, annoncée pour le 5 avril 1939 dans notre capitale. Comme souvent après minuit, la radio jouait à cet instant une vieille romance. Mais il me fallait renoncer à tomber amoureux de l’une ou l’autre de ces merveilles, près de soixantedix ans avaient passé. Vers les dernières pages, je le vis. Miroir français, circa 1780, encadrement de bois mouluré et doré à décor d’oves et feuilles d’acanthes, glace au mercure (quelques accidents). Accident ! Accident ! Dans le miroir de papier, j’y étais. Aux côtés d’une inconnue. Le peu que je perçus de ce que nous portions — encolures, épaules — était d’un autre âge. Costumes de paysans en fête, blouses brodées de fleurs, gilet, corselet. La femme était jeune, yeux sombres, éclatants, joues pleines. Deux plis doux au coin des narines lui donnaient l’air un peu fier ou plus exactement un air retenu. C’est ce que j’ai pensé, une tendresse retenue. Mais par quoi ? Et moi ? Qui était cet autre moi ? J’ai refermé le catalogue et attrapé mon manteau.
À ce moment de la nuit, les réverbères qui bordent la promenade étaient éteints et l’eau noire de la Nisava ne berçait plus qu’un éclat de lune. Les montagnes qui nous séparent de la Bulgarie soufflaient leur vent glacé mais je craignais de rentrer chez moi et d’y trouver l’insomnie. J’ai marché lentement, longtemps, franchi le dernier pont et commencé de longer l’autre rive. Un vieil homme était à croupetons sur les rochers de la berge. Il pêchait à mains nues, sans bruit, la tête penchée. J’ai murmuré : « Bonne chance ! », sans qu’il parût entendre mon souhait. J’ai soupiré de lassitude. Un air martial que depuis le matin j’avais en tête m’est revenu. La Marche sur la Drina. Combien de morts glorieux et pitoyables l’avaient entonné ? Enfin, maintenant, nous étions en paix. Une paix étrange. J’ai regagné le pont. Le vieil homme était toujours à pêcher. D’en face, il m’a fait un signe de la main. Tout le reste de la ville, pierres et gens, dormait.
J’ai poussé la lourde porte du bâtiment où je loge. Le hall d’entrée est vaste, presque luxueux, avec son porteparapluie, ses plantes tropicales, son lustre à cristaux et son grand miroir. Les notables qui demeurent ici ont leurs exigences. Chaque soir, en passant, j’avais pris l’habitude de jeter un coup d’œil à mon reflet. Parfois, je poussais la coquetterie jusqu’à lui adresser un sourire. Mais cette nuitlà, mon reflet, je ne le vis pas.
« Je voyageai. Je vis les hommes ; et j’en pris
En haine quelquesuns, et le reste en mépris ;
Car je ne vis qu’orgueil, que misère et que peine
Sur ce miroir terni qu’on nomme face humaine. »
Victor Hugo, Marion Delorme (Scène III)
Si, et c’est bien connu depuis que Jean Cocteau nous l’a remémoré, le « propre » d’un miroir est d’essayer de réfléchir avant de nous renvoyer notre image, il faut bien admettre qu’ils le font souvent fort mal. Car non contents de nous « doubler », en plus ou moins beauté, ils nous retournent parfois complètement !
Cette étrange réflexion inversante, nombreux sont les auteurs qui l’ont parfaitement saisie, devenant ainsi, à travers leurs œuvres et le parcours initiatique de leurs héros, les « miroirs » sociaux de leur temps.
Le plus illustre parmi eux, Victor Hugo, a brillamment usé de cet artifice réfléchissant, si sensible de la littérature romantique de son siècle. Et s’il n’a pourtant jamais caché ses intentions, peu nombreux sont les exégètes de son œuvre titanesque à l’avoir souligné.
Ainsi, dans sa préface de Cromwell, il écrit : « Le drame est un miroir où se réfléchit la nature. ». Et plus loin encore : « Le théâtre est un point d’optique. Tout ce qui existe dans le monde, dans l’histoire, dans la vie, dans l’homme, tout doit s’y réfléchir mais sous la baguette magique de l’art. »
Deux de ses romans sont, à mon sens, battis autour de ce concept essentiel de la réflexion. Le retournement et l’inversion de la figure du héros romantique va alors se faire, non pas dans un miroir au sens réel du terme mais par l’action d’un être « réfléchissant ».
En dehors des intenses péripéties narratives des Misérables ou de L’Homme qui rit, la tension continue et sousjacente de ces deux œuvres reste l’image christique de la rédemption par la souffrance et la pénitence. Leurs deux héros ne sont, au fond, que des victimes bien innocentes de la barbarie et de la cruauté des hommes.
Valjean en est tout « retourné »
Jean Valjean, le pauvre et malheureux émondeur des Misérables, condamné à cinq années de bagne pour avoir volé un pain, tentera de
s’évader de cet enfer des hommes et y restera finalement près de vingt ans. Enfin libéré, il demeurera marqué par un premier retournement, celui de la haine et de la rancune viscérale pour la justice et les institutions de son pays.
Pour que Valjean puisse changer, s’amender, Victor Hugo sait bien que son âme, si endurcie, a besoin du choc d’un êtremiroir. Cet homme qui va lui renvoyer sa sordide image de bagnard en l’inversant, la retournant, en la réfléchissant dans toute la clarté de sa véritable nature, c’est monseigneur Myriel.
Arrêtonsnous un instant sur ce personnage essentiel, sûrement l’un des plus beaux de la littérature hugolienne. Suffisamment important en tout cas pour que Victor Hugo consacre le Livre I de son roman à son long et tendre portrait. L’écrivain nous précise qu’on le surnomme « Mon seigneur Bienvenu ». Ce fut aussi, effectivement, le surnom d’un évêque de Digne, FrançoisMelchiorCharlesBienvenu de Miollis (17531843). Mais Hugo fait œuvre romanesque et le rebaptise donc du seul nom de Myriel.
Ce patronyme ne prendil pas la résonance du miroir ? Monseigneur Myriel sera bien ce miroir de l’âme de Valjean. Celui dans lequel son véritable être se mire. Myriel : un nom qui commence comme « miroir » et finit comme « ciel ».
Alors que la ville entière le chasse à cause de son ancien statut de bagnard, lui le réprouvé, l’indigne de Dignes, celui que même le chien chasse de sa niche, retrouve face à l’évêque Myriel son rang d’être humain. Le bon prêtre lui donne du « Monsieur », le vouvoie, lui offre un lit propre et son meilleur vin.
En Myriel, il revoit l’homme droit, travailleur et honnête qu’il n’a cessé d’être alors que toute la société de Dignes lui renvoie au contraire l’image de sa longue et impitoyable déchéance. Comme plus tard, Cosette ne croira pas en sa beauté en se regardant dans son miroir et devra regagner lentement confiance en son charme par le regard des autres, Valjean ne croira pas non plus à cette image de bonté et de droiture que lui retourne monseigneur Myriel, et ira jusqu’à le voler encore avant le choc qui enclenchera sa rédemption.
En effet, non content d’avoir bénéficié de l’hospitalité de monseigneur Myriel, Valjean va lui voler sa seule richesse : deux chandeliers d’argent. Rattrapé par les gendarmes, le prêtre prétendra les lui avoir offerts, amorçant ainsi la metanoia de l’ancien bagnard.
Après avoir encore volé un petit ramoneur, Valjean s’effondrera en pleurs, comprenant qu’il doit, sous peine de mort spirituelle, « retourner » vers le chemin de son cœur par l’âpre voie de la repentance. Ce repentir est d’ailleurs plus que clairement marqué par le nouveau nom qu’il va se
choisir de « Monsieur Madeleine », rappelant en cela la Madeleine pénitente des Évangiles. Tout comme elle désormais, Valjean et son double Madeleine n’auront de cesse que de faire le bien. Mais ce serait trop simplement finir. Aussi Hugo, une nouvelle fois, va introduire un faux double de Valjean : Champmathieu, que l’intraitable inspecteur Javert arrête, pensant avoir retrouvé le vrai Valjean.
Ce nouvel effet miroir sera l’ultime épreuve, celle qui devra fixer Valjean dans la certitude de l’accomplissement de la transformation de son être profond. Le vrai Valjean ne pourra pas laisser condamner Champmathieu à sa place et se dénoncera.
Des noms peu communs
Il est peutêtre temps de s’interroger sur le choix de ce nom bien étrange de « Valjean ». En 1845, Victor Hugo avait déjà eu la volonté d’écrire une épopée de la misère qu’il voulait nommer tout simplement Les Misères : son héros se nommait « Jean Tréjean ». Lorsqu’il reprend l’écriture de sa grande fresque en 1860, « Jean Tréjean » est devenu « Jean Valjean ».
Hugo nous donne d’ailleurs l’origine de ce nom :
« Sa mère s'appelait Jeanne Mathieu ; son père s'appelait Jean Valjean ou Vlajean, sobriquet probablement et contraction de voilà Jean. »
Fautil le suivre dans cette explication ?
Le nom de « Jean Valjean » est construit autour des trois lettres « VAL », qui lut en réflexion nous donne « LAV ». Jean LavJean ! Jean lave Jean. Et n’estce pas ce que, tout au long de ce roman, l’ancien bagnard réussit à accomplir ? Ne lavetil pas chaque fibre de son être du poison de la haine et de la rancœur pour ce monde dont il avait parcouru toute la bassesse, foulant même ses plus abjects boyaux ?
Victor Hugo utilisera exactement le même procédé dans L’Homme qui rit. Son héros Gwynplaine, fils légitime d’un lord, abandonné, défiguré, volé de ses titres et droits, finira par retrouver son demifrère et son double inversé, Lord David DirryMoir, dont le nom, à l’évidence, évoque et contient les mots « mirror » et « miroir ».
Certains auteurs, y compris des britanniques, ont d’ailleurs cherché à comprendre ce que pouvait bien cacher l’étrange construction du nom du héros de L’Homme qui rit. « Gwin » a certes une consonance galloise, en effet le mot signifie « blanc » dans cette langue. Mais la fin du nom, à la consonance purement française, n’apporte rien à ces spéculations, selon eux. Et de s’ interroger vainement sur le choix d’un tel nom si peu anglais. Peutêtre auraientils dû se demander si Hugo ne cherchait pas, là encore, à nous indiquer autre chose en jouant à la fois sur l’anagramme du
patronyme et sur sa signification. Car « Gwynplaine » n’a pour seule anagramme que les deux mots « new playing », ce qui signifie en anglais « nouvelle donne », « nouveau jeu ». À vrai dire, beau résumé du thème du roman qui n’est que cela, Gwynplaine étant une sorte de saltimbanque avec lequel la plus cruelle des destinées va s’ingénier à jouer, et qui par deux fois au moins changera totalement de vie !
Mais si « gwin » renvoie bien au blanc, « plaine » a, en vieil anglais, le sens de : « sans malice, sans nuance, d’un seul tenant ». Belle manière de nous indiquer que son héros est d’une innocence pure et sans taches, idée que renforcera encore le poète en situant le début de son roman dans des paysages de neige.
À la différence du Valjean des Misérables, L’Homme qui rit ne pourra pas accepter d’assumer les nouveaux retournements de son existence induits par la révélation de sa véritable identité. Mais les deux personnages enferment bien en leur nom la clef de leur parcours initiatique.
L’écrivain Richard Khaitzine qui vient de nous quitter, a bien remarqué dans son remarquable ouvrage La Langue des Oiseaux, la construction symétrique du nom du héros des Misérables, et note que les deux « Jean » placés à chaque extrémité du nom pourraient fort bien évoquer les deux SaintJean marquant les solstices. L’idée d’un Valjean à résonance maçonnique n’aurait pas été pour déplaire au général Joseph Hugo, francmaçon notoire, mais Victor son fils refusa toujours toute affiliation.
Il paraît cependant difficile de nier le jeu sur les noms et leur sens qu’Hugo pratiquera très souvent tout au long de ses écrits. Ainsi, pour ne s’en tenir qu’aux Misérables, il écrit dans son Livre III :
« On se déclarait les amis de l'A B C. — L'Abaissé, c'était le peuple. On voulait le relever. Calembour dont on aurait tort de rire.
Les calembours sont quelquefois graves en politique ; témoin le Castratus ad castra qui fit de Narsès un général d'armée ; témoin : Barbari et Barberini ; témoin : Fueros y Fuegos ; témoin : Tu es Petrus et super hanc petram, etc. »
Ou encore, à propos d’un des membres de l’A B C :
« Comment vous appelezvous ?
— L'Aigle.
Le roi fronça le sourcil, regarda la signature du placet et vit le nom écrit ainsi : LESGLE. Cette orthographe peu bonapartiste toucha le roi et il commença à sourire. — Sire, reprit l'homme au placet, j'ai pour ancêtre un valet de chiens surnommé Lesgueules. Ce surnom a fait mon nom. Je m'appelle Lesgueules, par
contraction Lesgle et par corruption L'Aigle. — Ceci fit que le roi acheva son sourire. Plus tard il donna à l'homme le bureau de poste de Meaux, exprès ou par mégarde.
Le membre chauve du groupe était fils de ce Lesgle, où Lègle, et signait Lègle (de Meaux). Ses camarades, pour abréger, l'appelaient Bossuet. »
Ces quelques « réflexions » sur ces jeux de miroirs psychologiques dans l’œuvre de Victor Hugo pourraient malgré tout ne sembler être que de trompeurs reflets de sa pensée réelle.
Quand le reflet détient la vérité
On sait à quel point l’on prête beaucoup trop aux riches. Peutêtre alors pourrionsnous considérer encore ce dernier extrait des Misérables.
Alors que Jean Valjean a tout sacrifié au bonheur de Cosette, l’enfant qu’il a fait sienne, il finit par découvrir que Cosette aime Marius. Mais cette découverte se fait d’une façon singulière :
« Tout en marchant de long en large à pas lents, son regard rencontra tout à coup quelque chose d’étrange.
Il aperçut en face de lui, dans le miroir incliné qui surmontait le buffet, et il lut distinctement les quatre lignes que voici :
« Mon bienaimé, hélas ! Mon père veut que nous partions tout de suite. Nous serons ce soir rue de l’HommeArmé, no 7. Dans huit jours nous serons à Londres. — Cosette. 4 juin. »
Jean Valjean s’arrêta hagard.
Cosette en arrivant avait posé son buvard sur le buffet devant le miroir, et, toute à sa douloureuse angoisse, l’avait oublié là, sans même remarquer qu’elle le laissait tout ouvert, et ouvert précisément à la page sur laquelle elle avait appuyé, pour les sécher, les quatre lignes écrites par elle et dont elle avait chargé le jeune ouvrier passant rue Plumet. L’écriture s’était imprimée sur le buvard.
Le miroir reflétait l’écriture.
Il en résultait ce qu’on appelle en géométrie l’image symétrique ; de telle sorte que l’écriture renversée sur le buvard s’offrait redressée dans le miroir et présentait son sens naturel ; et Jean Valjean avait sous les yeux la lettre écrite la veille à Marius par Cosette.
C’était simple et foudroyant. »
Le miroir vient une nouvelle fois de révéler à Valjean la vérité des sentiments de Cosette, vérité qu’il n’acceptait pas de voir ouvertement.
Et c’est encore devant un miroir que le pauvre Valjean à bout de souffle comprend qu’il va mourir.
« Une des chaises où il se laissa tomber était placée devant le miroir, si fatal pour lui, si providentiel pour Marius, où il avait lu sur le buvard l'écriture renversée de Cosette.
Il se vit dans ce miroir, et ne se reconnut pas. Il avait quatrevingts ans ; avant le mariage de Marius, on lui eût à peine donné cinquante ans ; cette année avait compté trente. »
Ainsi, tout au bout de sa longue et difficile route, Jean Valjean aura réussi son grand œuvre. Il aura su maintenir jusqu’à sa mort l’effet de retournement, d’inversion qu’avait su lui insuffler monseigneur Myriel. Et Hugo, devançant cette fois Jean Cocteau, nous aura fait comprendre que les miroirs sont bien des mensonges qui disent la vérité.
La somme de documents — non exhaustive — proposée ici relate les faits, aujourd’hui communément appelés « Phénomène Doppelgänger », qui se sont produits entre le 20 juin 2020 et le 31 octobre de la même année.
À cette époque, un doppelgänger était encore considéré comme le double maléfique d’une personne, un sosie malintentionné apparaissant par un effet de bilocation (définition qui en fera sourire plus d’un).
Nous avons tenu à conserver ces documents « en l’état », de manière à ce que le lecteur actuel soit au mieux immergé dans ce qu’on appelait alors « la Toile », ou « l’Internet ».
Ces « textes en ligne », rédigés par ce qu’il faut bien appeler les préhumains, sont autant de témoignages sur une époque révolue, archaïque : celle de nos lointains ancêtres. Ces « néoincunables » sont de précieux documents, qui nous éclairent un peu plus sur les modes de communication et interrelationnels de ces soushommes, sur leurs croyances, leur manière de penser et leur façon souvent grotesque ou incompréhensible de réagir face à une situation inconnue. Comme le dit le palindrome : « L’ami naturel : le rut animal ».
Documents assemblés :
Mort étrange dans une boîte de nuit niçoise
Dorian Grès
Bullshit en ligne
DCRI Note confidentieldéfense
Un retour aussi inattendu que glaçant d’effroi
Comment je vois les choses
MINIMOI
Carnage dans une fête foraine
Doppelgänger Zeitgeist
Les cas se multiplient
DCRI Note confidentieldéfense
Un Message des Créateurs
Le site santé du Ministère des Affaires sociales et de la Santé
Un monde tranquille en attendant