L’Ampoule n°10 - Doubles & Miroirs
Overdoses d'alop : la BAD sur le coup
Cette rubrique est consacrée à une nouvelle relevant du genre de la contreutopie, se déroulant donc dans un univers sombre et imaginaire.
« Aujourd’hui, nous voyons au moyen d’un miroir,
d’une manière obscure… »
Première épître aux Corinthiens, saint Paul
Depuis bientôt cinq heures, et par plus de 38° à l’ombre, je promenais mes doutes et mes rancœurs dans les jardins de la Vallée aux Loups. Il se disait que la nuit des fantômes aux mains gigantesques s’y rendaient armés de crucifix et vêtus de longs draps blancs. Des gens qui étaient morts des suites d’une overdose à l’alop, pour la plupart d’entre eux. Aussi, si j’étais là, la tête et l’estomac brouillés, c’était pour faire la nique aux dealers qui sévissaient dans le coin. Des gars à l’identité on ne peut plus trouble dont on disait — comble de l’absurdité — que certains n’étaient pas humains ! Le hic, c’était que j’étais moimême de la BAD, l’un de ces types sans foi ni loi qui formaient la base vivante de notre société. Pour résumer, j’étais à la fois le loup et l’agneau. Le prédateur et la proie. Et si le second ignorait ce que le premier lui réservait, le premier, quant à lui, en était encore à se demander si le jeu en valait la chandelle.
Ils étaient donc une quinzaine à faire le gué. Se trouvait parmi eux Max, mon modèle. J’ai serré les dents. Je ne devais pas oublier que j’avais un boulot — des plus ingrats — à accomplir. Raison pour laquelle (les avatars avaient une conscience !) j’étais malade, une sorte de Janus trimbalant ses démons lancinants sur une scène aux allures de champ de bataille où se jouaient et se déjouaient nos vies. Mettre sa peau sur le billot pour quelques grammes d’alop pure était la norme en ce lieu maudit, où chacun maîtrisait à merveille l’art de la fuite et de la fugue ! Je me suis épongé le haut du crâne, ai fait deux fois le tour des jardins où des gamins disputaient une partie de foot, puis me suis avancé vers le mur de tags. C’était le repaire ! Là où il aurait suffi que je claque des doigts pour que cette bande de vauriens issus des basfonds de la ville se retrouve sous les verrous illico. J’ai chopé mes jumelles. Un grand type chauve, au physique sec et nerveux, répondant au nom de Max, m’attendait au coin. Mon redoutable et ténébreux modèle avait l’air de souffrir à en juger par les grimaces qui secouaient nerveusement son visage buriné et les nombreux spasmes qui agitaient le creux de son abdomen.
— Xam ?
Je me suis retourné. Max n’en est pas revenu sur le coup.
— Ils t’envoient donc pour me tuer, ces salauds, c’est ça ?
— Han, han, j’ai rétorqué.
Max était le digne héritier de Muab’ib, une sorte de parrain sans scrupule qui régnait comme un prince sur le marché de l’alop. Même les plus fervents d’entre nous — les avatars de la BAD —, le savaient, l’expérience aidant, que Max ne rigolait pas, que Max avait un carnet d’adresses plus fourni que les archives nationales.
Il se murmurait, ici et là, que l’alop était fabriqué hors système solaire, qui plus est sur une exoplanète en tout point semblable à la Terre où seuls quelques modèles avaient soidisant accès (depuis quelque temps, il était difficile d’obtenir des informations précises sur sa provenance exacte), un accès rendu possible par les fameux navtemps (navigateurs temporels) dont les vaisseaux étaient aux mains des autorités. Outre ses effets dévastateurs sur le système nerveux (troubles du langage, aphasie, etc.) soutenus par les officiels, l’alop, un combiné d’alcool et d’un dérivé de l’opium, possédait, selon la rue et la vox populi, des vertus antioxydantes : augmentation de l’espérance de vie en même temps que développement des facultés de perception. D’où un commerce particulièrement juteux mais prohibé, un commerce rentable qui, au bout du compte, ne profitait qu’à une poignée d’hommes et de femmes, oligarques, qui prenaient grand soin de garder leur identité secrète. À l’origine, les avatars avaient été créés par les modèles (ceux qui représentaient le contrepouvoir et avaient le monopole de l’alop) dans le but de se protéger, de semer le trouble et la confusion chez leurs adversaires. Ces derniers, également très avancés technologiquement, avaient rapidement trouvé la riposte par la création de nouveaux avatars, les daimôn, des copies d’avatars auxquels on avait confié la délicate et périlleuse mission de pister, puis de débusquer les contrebandiers. Éventuellement de les supprimer, avant que ces derniers ne soient devenus trop puissants.
C’était à cette dernière caste que j’appartenais. Celle des daimôn.
Nous sommes donc restés plusieurs minutes à nous épier l’un l’autre. J’avais la main droite rivée sur mon flingue. Max avait la sienne planquée dans ses poches de pantalons. Je savais Max capable des pires vilenies, comme celle de vous planter dans le dos sa cargaison de douleurs et de frustrations. Je m’apprêtais à ruer dans les brancards lorsque l’un des gamins qui jouaient au foot derrière nous, s’est mis à appeler sa mère. Je me suis à nouveau retourné. Le gamin s’est effondré comme une merde au milieu de l’étang. Il n’était pas rare que quelques balles perdues en soient réduites à faire feu sur la première cible venue, faute de mieux…
J’ai fait volteface, ai aperçu les traits étrangement déformés de mon visage dans l’étang. Puis ceux de Max. De son avatar ! J’ai tenté d’accélérer le pas, mais j’avais mal aux jambes. Et avoir mal aux jambes en cet endroit dantesque était rédhibitoire ! Trois types que j’avais pris en filature la veille, puis remis aux autorités compétentes, m’en avaient donné du fil à retordre, de quoi emmailloter toute la muraille de Chine dans un corset géant. J’ai sorti mon flingue, un Parabellum tout neuf qui m’avait été remis la veille pour fêter mon inclusion dans la BAD. Mon autre main s’est mise à trembler. Syndrome logique qui frappait tout avatar qui se respectait, y compris les daimôn et ceux qui avaient, comme moi, retourné leur veste !
— Xam, pas un geste, mon vieux !
— Purée, j’ai fait.
Je n’ai pas bougé un cil. Je me suis baissé, ai feint de ramasser une feuille d’érable qui traînait à mes pieds, puis me suis relevé brusquement, la main tendue en direction de l’étang. Max, ou plutôt son avatar, s’est mis à effectuer d’étranges mouvements de rotations avec les mains.
Chez les avatars, la main était un organe essentiel sans laquelle (question de savoirfaire ?) ces derniers étaient condamnés au silence et à l’errance. C’est pour combler ce trou, cette solution de continuité dans l’espace social, qu’ils avatarisaient (créer des avatars) jusqu’à la dystonie, se façonnaient une réputation pour créer une illusion « faite main », donc authentique ! À la limite, ils ne faisaient mainbasse sur le monde réel, via leurs modèles vivants, que par le biais de l’avatarisation. Ils en définissaient et réglaient euxmêmes les mouvements naturels. Pourvus, à la manière du dieu Shiva, de plusieurs bras (au moins cinq), et d’autant de mains que d’aucuns qualifiaient de baladeuses car tellement mobiles, ils défrayaient la chronique, à tel point que certains artistes n’hésitaient pas à les représenter dotés d’une toute petite tête et d’une multitude de mains ! Une écrevisse chez qui la main remplissait une double fonction à la fois de « création » et de « destruction », voire triple si l’on y ajoutait la dissimulation ! Trait d’union entre les avatars et leurs modèles, la main formait une extension tangible des pensées de ces derniers. Celle qui faisait trace. Transformait le monde, le modifiait, le signait et le mettait à portée de main, donc. D’où que l’on passait pour des sortes d’ébénistes égrillards qui avaient fui le monde de la matérialité faute d’y avoir trouvé du sens : dans chacun d’eux, disaiton, il y avait une main qui parlait et pensait (parfois un pied, notons, d’où l’expression « avatariser comme un pied », péjorative, certes !). La main de l’avatar était donc un organe réflexe à la fois riche et puissant, qui faisait que l’avatarisation se manifestait chez eux par une série de mouvements lapidaires qui constituait l’acte même d’avatariser. Chez eux, la main, celle qui faisait œuvre de destruction et de
Max a continué à agiter les mains dans tous les sens. Comme un moulin devenu fou. À chaque mouvement de cellesci, j’avais l’impression de remonter le cours du temps, d’être comme une bulle d’air dans les remous impétueux d’un fleuve infernal et malicieux.
— Tu vas pas faire ça, hein ! Je suis ton meilleur avatar, merde ! Ton navtemps ! Celui grâce auquel tu es ressuscité, revenu parmi nous dans le monde des vivants !
J’ai tenté de me faufiler à l’intérieur d’un autre groupe d’avatars, lequel s’est immédiatement refermé sur moi tel un gigantesque globule protéiforme. Vu la quantité astronomique d’alop que j’avais dans mes fouilles, je risquais gros, bien plus que ne le pensaient mes bras ballants comme deux spaghettis al dente, ou mes mains. Des mains comme des pinces de crabe. Max s’est renfrogné, puis m’a soudain fait face. L’air était saturé d’une écume vive et moussue qui n’allait plus tarder à nous engloutir.
— Tu n’es qu’un traître d’avatar, a hurlé Max en pointant sur moi un doigt vengeur. Tu n’es qu’un foutu traître d’avatar, Xam !
J’ai poussé un petit cri d’orfraie au moment de pénétrer dans la fourgonnette. Celui d’un daimôn à l’esprit contrarié pris dans la tourmente. C’est la feuille d’érable qui donne le tempo, j’ai pensé. Seulement la feuille d’érable !
J’ai tiré dans le tas. La balle m’a traversé le bras, puis une partie de la tête. Qui était qui ? C’était difficile de le savoir, puisque finalement Max et moi poursuivions le même rêve, le même espoir, suivions la même trajectoire en direction du vide !
Cette nouvelle, sur le thème général du numéro, a été écrite sur le principe du roundrobin, plusieurs auteurs en rédigeant une partie chacun à leur tour (le titre est le résultat d’un tirage au sort entre les mots proposés par les auteurs).
1 (par Nicéphore Pétrolette)
Tout commença lors du 66e Congrès de la Fédération Européenne des Fabricants de Palettes en Bois (FEFPEB). Tibus GoujonValette se tenait au milieu d’un stand de contreplaqué dernier cri d’importation bosniaque, les bras ballants, la bouche sèche et la cervelle décrépite. Lui, l’employé modèle, depuis vingt ans commercial exemplaire de « GIGA Palettes », le viceleader du marché des instruments de stockage en matériaux résineux, devait se rendre à l’évidence : l’ennui le rongeait. En dépit de tous ses efforts pour se recentrer sur l’essentiel : vendre — comme le disait son supérieur direct, Didier GrosSoupir, un Antillais semiobèse qui lui menait la vie dure —, il n’avait plus la foi. Tibus avait perdu la flamme du commerce, le goût des échanges fructueux et même la passion du bois traité. Alors, que lui restaitil ?
Au moment où une grosse pogne poilue de représentant bosniaque en contreplaqué dernier cri se posa sur son épaule, ce fut le nervous breakdown : Tibus GoujonValette mordit aussitôt la paluche au sang, arrachant à sa victime un hurlement de goret en rut. Très vite, un rassemblement de badauds et de professionnels interloqués se forma autour d’eux ; la mâchoire obstinément crispée sur la main du Bosniaque en pleurs, Tibus suait à grosses gouttes. Le temps lui sembla ralentir, comme si la situation était irréelle. Dans la foule, le regard fou d’un vieillard lui fit froid dans le dos. N’y tenant plus, il lâcha sa proie peu avant l’arrivée de la sécurité et courut se réfugier aux toilettes.
Que lui arrivaitil ? En fixant dans la glace sa face molle et triste de veau d’abattoir, Tibus GoujonValette cherchait vainement des réponses. Sa seule idée fut de s’enfermer dans la chiotte la plus proche, où il resta prostré sur la lunette froide. Que faire ? Où aller ? Dans quel but ? Au bout de dix minutes, un brusque tambourinement à la porte coupa court à ses lamentations intérieures.
— C’est occupé, geignatil.
— Ouvrez, c’est une question de vie ou de mort !
Las de tout, Tibus s’exécuta. En un éclair, le vieillard aux yeux déments lui jeta dans les bras un miroir en bois d’aspect très ancien, referma la porte et chuchota :
— Conservezle à tout prix. Il en va de notre survie à tous.
2 (par Marianne Desroziers)
Ce que je remarquai en premier, ce fut l’air ébahi du type. Une face molle et triste de veau d’abattoir, c’est l’expression qui convient parfaitement, en tout cas je n’en vois pas de meilleure. Quand il finit par comprendre l’importance de ce qu’il avait entre les mains, son expression changea. Ou plutôt son regard, qui passa du vide abyssal à quelque chose s’approchant d’une lueur d’intelligence alliée à une envie de vivre retrouvée.
Ses lèvres en forme de limaces tremblèrent, ses jambes flageolèrent, une larme coula sur sa joue et il me serra plus fort entre ses gros doigts boudinés. Je me sentis presque ému moi aussi, enfin aussi ému que peut l’être un miroir.
Je dois, à cet instant du récit, chers lecteurs attentifs, vous confirmer les dires du vieillard, mon ancien propriétaire. S’il devait m’arriver quelque chose, c’est ni plus ni moins que toute la race humaine qui serait anéantie.
Ne me demandez pas de vous expliquer le pourquoi du comment.
Je ne suis qu’un objet après tout.
Et puis, il est des choses qui gagnent à rester secrètes. Qui sait ce qu’une personne mal intentionnée pourrait faire de moi si elle savait le pouvoir inouï que je recèle ?
En attendant, le type des toilettes, mon nouveau propriétaire, se sentait revivre : il avait trouvé un sens à sa vie — qui plus est sans même le chercher, quelle chance !
Je me demandai quand il allait enfin se décider à sortir de ce lieu sordide, glauque et pour tout dire très déplaisant pour un miroir comme moi, obligé de refléter tant de laideur. N’oubliez pas que je ne suis pas un objet comme les autres : je me targue d’être un miroir multiséculaire, aux pouvoirs magiques avérés.
La vie des objets est parfois bizarre. Dire qu’il y a à peine un mois, j’étais l’attraction principale d’une exposition particulièrement attendue au Museum of Modern Art de New York. La célèbre artiste d’avantgarde Marina Abramović m’avait mis au cœur de sa dernière et plus fantasque performance…
3 (par Marlène Tissot)
Bien que toujours culotté, Tibus GoujonValette gisait assis sur la lunette des toilettes. Il observait son reflet dans le miroir posé sur ses genoux avec un sourire béat. Ses joues pendaient mollement, mais, en cet instant, c’était le cadet de ses soucis !
Lorsque le vieil homme au regard fou lui avait refilé l’objet, Tibus s’était contenté de le réceptionner à la manière professionnelle de l’employé docile et appliqué qu’il avait toujours été. Puis il avait refermé la porte, repoussé le verrou et reposé son séant sur l’émail froid du cabinet.
Il était resté ainsi, immobile, jaugeant malgré lui d’un œil aiguisé la valeur potentielle du miroir. Le cadre en bois d’aspect ancien n’était ni en contreplaqué ni même en aggloméré. Encore une vieillerie invendable, songea Tibus en se demandant tristement ce qu’il pourrait faire de sa vie maintenant qu’il avait perdu la flamme du commerce.
Son regard glissa sur la surface lisse du miroir, essayant de reconnaître ce qui s’y dessinait. Un faux plafond à croisillons métalliques ? Le cache en plastique d’un tube néon ? Le carrelage mural d’un blanc crasseux, joyeusement décoré de mots fleuris et autres bites en éclosion ? Difficile à dire. L’image était insaisissable et changeante comme celle d’une télé sur le point de rendre l’âme. Habituellement, un miroir réfléchit sans penser, mais celuici semblait d’un autre acabit, comme s’il cherchait à s’exprimer. Tibus l’inclina dans diverses positions, tentant d’y déchiffrer un message, puis s’immobilisa. Un sourire monta lentement sur ses lèvres.
Dans le miroir, Tibus se voyait comme il ne s’était jamais vu auparavant. En réalité, il ne se voyait pas vraiment. Il voyait un autre monde dans lequel toutes les palettes en bois traité de Bosnie et d’ailleurs n’avaient plus la moindre importance. Il voyait… fichtre, étaitce possible ? se demandatil. Émerveillé, il effleura la surface du miroir d’un index tremblant et moite, se demandant s’il allait, par ce contact, basculer miraculeusement dans cet autre monde.
4 (par Cyril Calvo)
Subitement, Tibus fut happé par le miroir avec une violence inouïe. Son corps fut projeté avec une telle force qu’il perdit conscience quelques instants.
Sa tête avait percuté le tronc d’un arbre. Les yeux dans le vague, la tête dans un étau, l’homme bedonnant se releva avec grande difficulté. Une douleur atroce traversa ses tempes. Tibus reprit ses esprits et regarda autour de lui. Sa vue troublée par la force du choc ne lui permettait pas encore de bien distinguer ce qui l’entourait.
Puis le brouillard s’estompa. Sa gorge se noua et son pouls s’accéléra devant le spectacle qui s’offrait à lui. Un spectacle prodigieux et effrayant à la fois. Lui qui était assis sur des toilettes publiques quelques minutes auparavant se retrouvait tout à coup plongé dans un monde féerique. Et ce monde, il le connaissait parfaitement. Puisqu’il l’avait rêvé des centaines de fois. Que se soit lors de nuits agitées ou pendant des conférences sur le bois passablement ennuyeuses, son esprit s’échappait et rêvait d’un endroit idyllique et merveilleux.
Tibus aimait se laisser porter par ses pensées, échappatoire face à ce quotidien qui le tuait à petit feu. Seulement, il ne rêvait plus ! Ce miroir l’avait transporté en ce lieu imaginaire. Tout ce qu’il avait créé dans ses songes était présent. Jusqu’au moindre détail. L’arbre séculaire, le chemin de terre menant à une forêt dense et sombre, la petite colline, le village que l’on pouvait percevoir au loin, le ciel couleur ambre… Tibus n’en croyait pas ses yeux. Pourquoi lui ? Et qui était ce vieillard ? Le miroir ! Oui, le miroir… Où étaitil ? Il le chercha longuement dans les hautes herbes et finit par le trouver près du chêne qui avait ralenti sa chute.
Seulement, une vision terrible secoua le pauvre homme. Le miroir, celuilà même qui l’avait emmené ici, ce miroir, porte ouverte sur un monde merveilleux et inconnu, était brisé.
5 (par Cécile Benoist)
Comment feraitil pour rentrer ? L’angoisse de Tibus GoujonValette fut de courte durée. Rien ne lui manquerait, pensatil très rapidement, il n’avait pas d’attache dans le monde d’où il venait. Absorbé par son travail, le contact avec les membres de sa famille s’était délité au fil des années. Ses trois épouses successives, choisies quasiment au hasard, l’avaient mis à la porte, si l’on peut dire — il n’était pratiquement jamais à la maison. Faute de connaître les subtilités du calendrier de la procréation, il ne s’était jamais lancé dans l’aventure paternelle. Il n’avait aucun ami — pour quoi faire ? Avec ses collègues, c’était concurrence et compagnie.
Ici, il allait repartir à zéro. Il sentait brûler en lui l’exaltation de ses premières expériences professionnelles, ce sentiment du tout est possible.
— Les pieds en l’air !
L’ordre était loufoque, il n’en disconvenait pas. Pris au dépourvu, il eut l’étrange réflexe d’effectuer une sorte de roue, vague réminiscence de sa jeunesse. Même dans ce monde, son corps restait ce qu’il était : une enveloppe encombrante qu’il traînait, mais comment faire autrement ? Il chuta grossièrement en se tordant une cheville, fut entraîné dans une roulade qui l’emmena vers un buisson où il atterrit sur le dos, les jambes appuyées contre le branchage feuillu, les pieds vers le ciel.
— Original, remarqua la femme, calme et amusée.
Tibus reconnut le son savoureux qu’il avait si souvent entendu dans ses rêves, la voix de l’élue de son cœur — assemblage improbable de mannequins, de chanteuses populaires, d’actrices hollywoodiennes et d’amours de jeunesse. Ça ne l’empêchait pas de ressentir la douleur carabinée qui irradiait dans toute sa cheville.
— Toi, dit sévèrement un homme, on va devoir parler déforestation.
Tibus tenta de s’extirper. En se redressant, il hurla tel un supplicié — une sérieuse gastroentérite était jusqu’alors la souffrance physique la plus insupportable qu’il ait jamais ressentie — puis se retourna. À côté de la femme sublime se tenait un vieillard. Le vieillard aux yeux déments.
6 (par Céline Mayeur)
Tibus l’avait fait ! Il avait traversé ce miroir aux incantations bizarres. De l’autre côté s’agitaient les fantasmagories de tout un chacun, rapportées par les écrivains, les lecteurs, les chanteurs, les peintres, les cinéastes, les comédiens, les acteurs, les danseurs et autres artistes de salles de bain, de fêtes d’anniversaire ou de spectacles.
Le vieillard aux yeux déments le conduisit dans la face obscure de la forêt. C’était un cortège d’arbres et d’arbustes aux branches tombantes. Ces branches venaient se noyer dans un étang trouble et vaseux d’où s’échappaient des odeurs de mort.
La femme sublime les avait suivis de l’autre côté de la colline en changeant d’apparence régulièrement, pour ressembler à une actrice de cinéma, une secrétaire à la poitrine généreuse, une infirmière ou une chanteuse célèbre. Tibus essaya de lui prendre la main mais cette femme demeurait immatérielle, impalpable et vaporeuse.
Le vieillard ricana :
— Te voilà dans de mauvais draps, mon pauvre Tibus. Pardonne ce rire mais ta chute dans les toilettes était tellement burlesque ! Le sort de l’humanité reposait entre tes mains, et toi tu n’as rien trouvé de mieux à faire que de t’enfermer dans les toilettes, contempler ta bêtise en te regardant dans le miroir, ressasser ton existence minable et tomber de la cuvette comme le plus crétin des hommes en brisant ce portail ! Pauvre fou ! Le plus grand assassin que votre monde ait connu, c’est toi !
— Que ditesvous ? Qu’aije donc fait ? Que vatil se passer ? bre douilla Tibus, chancelant.
— La mort ! Ce qu’il va vous arriver à tous, c’est la mort ! Il suffira simplement qu’un homme ou une femme rêve ou songe pour qu’il ou elle bascule dans ce monde, sans plus jamais disposer de moyens de retourner sur Terre. Ici, pas d’avenir pour les humains, c’est la décrépitude !
7 (par Pascal D.)
« Enfin ! » fut tenté de dire Tibus GoujonValette, commercial de son état. « Enfin la mort ! »
Ce n’était pas trop tôt, tout compte fait.
Tibus se gratta gentiment le museau. Prit une pause que d’aucuns auraient considérée comme un acte de réflexion majeure. Tel était le cas d’ailleurs : notre ami réfléchissait. Le temps sembla s’affranchir de toute logique : en quelques instants (le temps de sa réflexion, qui ne pouvait le mener bien loin), Tibus s’aperçut :
a) que les feuilles des arbres étaient tombées ;
b) qu’une barbe fournit mangeait à présent son visage porcin.
Ainsi donc, et contre toute attente, Tibus avait réfléchi un long moment. Et voici l’état de ses pensées : N’étaitil pas déjà mort ? Dans l’autre monde ? À quoi rimait sa vie ?
Sans revenir sur ses triples douleurs amoureuses, son boulot honni, son physique déréglé, tous ces éléments n’étaientils pas déjà, en quelque sorte, ce que l’on pouvait qualifier de « petite mort » ?
Autant être mort dans ce charmant endroit, finitil par conclure au bout du bout de ce que son cerveau pouvait produire comme obscure pensée.
Le temps écoulé, outre qu’il est assassin et emporte avec lui le rire des enfants (et autres mistrals gagnants) avait eu le bon goût de dissoudre le vieillard : peutêtre avaitil pourri sur place ? Ce qui pouvait être vraisemblable, si l’on tenait compte de l’amas gélatineux qui gisait aux pieds de notre excommercial.
Et la femme vaporeuse n’était plus elle non plus ! Étaitil donc seul dans cette forêt décharnée ? L’hiver feraitil place à l’automne ? Et le printemps à l’hiver ? Avant que n’advienne l’été, encore ?
C’est fort de ces pensées profondes (et le mal de crâne au bord des lèvres) que Tibus GoujonValette décida de s’enfoncer, entre les arbres, dans la tourbe noire et humide, d’un pas ferme.
Alors que la nuit et le jour, puis le jour et la nuit, venaient de s’écouler, il s’arrêta, vaguement fatigué.
Un son, plutôt une musique légère et guillerette, lui parvenait aux oreilles là où encore quelques instants auparavant seul un vent violent claquant entre les branches mortes le faisait trembler, lui, le petit homme.
Il y avait donc de la vie dans cet endroit de mort ?
Le paradoxe le fit sourire.
Il décida de diriger ses pas, et par conséquent le reste de son corps, vers le son.
8 (par Stéphane Werth)
Celui d’une chasse d’eau surpuissante qui se répète, se rapproche, et s’amplifie.
L’eau tonne. Les feuilles tombent, blanches et prédécoupées. TGV s’éveille lentement, à l’équerre, dos sur le carrelage et pieds contre la porte, avec la sensation étrange que son ampoule rectale est comme allumée. La lunette, mystérieusement collée au plafond, entoure un graffiti comme pour mieux le souligner :
bercer bébé
percer pépé
Une profonde mélancolie l’étreint. « C’est allé trop loin cette fois. Un vieillard diarrhéique qui tambourine à la porte et me menace de mort, par peur je brise au pied d’un chêne un miroir bègue de la famille des Stargate en bois, et pour échapper à une femme qui m’oblige à faire le poirier je cours pendant des jours dans une forêt nauséabonde obscure et psychédélique où se joue l’avenir de l’humanité… Dégage, Mister Hyde ! » s’ordonne TGV à luimême. « Tout ça va très mal se finir. Il faut que j’arrête de me calfater au crack, surtout par voie basse. »
Il nettoie au mieux. Ramasse la totalité du papier hygiénique sur le sol — « où donc est passé le tube en carton ? » —, décapite toute question sur l’origine de cette masse gélatineuse, et décolle la lunette du plafond pour la réinstaller sur l’émail. Il peine à rassembler ses esprits.
« À quel moment ont commencé mes hallucinations ? Le congrès ? Le stand « GIGA Palettes » ? Didier GrosSoupir ? Le contreplaqué bosniaque ? D’ailleurs, l’aije vraiment mordu, ce Bosniaque ? Auquel cas la sécurité devrait être à mes trousses. Et comme tout le monde m’a vu entrer aux toilettes, si on ne vient pas m’y chercher, peutêtre que tout ça n’est jamais arrivé. »
Il jette à nouveau un œil au graffiti sur le plafond, mais ce mouvement ravive comme la clameur d’un contrôle des billets au fin fond de son arrièretrain, il se cambre et sort des toilettes. Personne aux lavabos. Vite, vérifier que tout est en ordre, cravatechemise, pas de tache ni de face molle et triste de veau d’abattoir.
« Ok, j’y retourne, je me concentre sur l’essentiel... les palettes… Didier GrosSoupir… je me concentre sur, sur… sur ? Le graffiti ? Bercer bébé… percer pépé… b p b p… Le miroir ? C’est ça la clé, l’effet miroir ! C’est ça ! Didier GrosSoupir, gros porc ! Tyran de palettes ! Didier Gros Soupir, vous êtes un Gros Poux, Sire ! Voilà ce que vous êtes, c’est vous que j’aurais dû mordre ! »
Dans le miroir des lavabos, le regard de TGV s’arrête sur la poignée de la porte qui s’abaisse tout doucement.
9 (par Marc Laumonier)
L’ethnopsychiatre Bob Morane referma son calepin, la séance allait prendre fin. Cette foisci, l’hypnose avait évolué différemment. Outre le fait que cet angoissé psychotique chronique, d’un grand geste, avait cassé le miroir que l’analyste utilisait pour initier l’hypnose, le malade avait changé sa version. Les autres fois, c’était une motocyclette qui était magique et permettait de voyager d’époque en époque et de sauver le monde ou le détruire, là c’était un miroir ; étonnant d’ailleurs qu’il ait cassé — a priori involontairement — le sien. Le médecin croyait encore aux coïncidences, mais son travail sur les rêves lui faisait penser aussi l’inverse. Et puis ce nom invraisemblable de Tibus GoujonValette (Valette pour « lavette », le surnom donné par sa mère ?), et le nom du patron, « Didier GrosSoupir », qui représentait sans nulle doute sa mère obèse francogabonaise qui l’avait battu et insulté si souvent pendant son enfance. Et puis toujours ces morsures… elles resurgissaient à chaque analyse.
Au moment où il allait basculer dans l’autre monde grâce au transfert du miroir (et non plus cette fois grâce à la moto), il revenait au point de départ de ses névroses obsessionnelles : ce pays censément idyllique, ces images enfantines de clairière, de village, de forêt amicale… Mais la moto ne s’était jamais enrayée, et là le miroir fut cassé. La même image d’une femme idéalisée — sans doute une autre mère —, et ce même délire sur les forêts moribondes (thème de l’arbre quasi constant). Le lac mort présent invariablement aussi (le médecin songea immédiatement à La fin des temps d’Haruki Murakami, où le passage entre deux mondes se faisait par un étrange lac dans lequel à la fin du livre un des héros s’engouffre). Il faudra demander s’il a lu cet auteur japonais… L’instant de cette bascule était fondamental, et c’était là que le bât blessait, le médecin ayant du mal à recoller les morceaux, à trouver la clé. L’être humain peut se recouvrir de tant de carapaces ! On en revenait encore aux idées de fusion et de mort. Il se demandait si cette schizophrénie avait été aggravée par la consommation régulière de crack.
L’analyste entreprit de réveiller son client suicidaire et égotiste ; mais celuici ne répondait pas et débuta une violente crise épileptiforme. Urgemment, Bob Morane ouvrit la porte de la salle d’attente. Là, le frère jumeau du patient attendait — il était atteint lui d’un psoriasis géant.
« Venez vite, votre frère fait encore une crise ! »
Tous deux se précipitèrent vers Paul qui était déjà tombé du divan et convulsait.
10 (par Xavier Bonnin)
Lorsqu’ils franchirent la porte du cabinet, sous le regard interloqué des autres patients, Bob et Maxence — le frère de Paul — s’aperçurent que ce dernier avait disparu.
L’air s’engouffrant à travers l’unique portefenêtre jouait avec les rideaux. Bob s’élança dans la rue mais ne remarqua rien d’anormal : c’était une aprèsmidi comme une autre dans ce quartier résidentiel, à deux pas du Pont Marie. Seul un groupe de touristes paisibles s’avançait dans sa direction.
Légèrement désappointé par le manque d’attention dont il avait fait preuve, Bob revint sur ses pas. Sur le sol gisait le miroir brisé : Maxence, à genoux, sanglotait sur le tapis. Il l’aida à se relever et l’installa sur le fauteuil là où, quelques instants auparavant, son propre jumeau était assis.
— Attendez ici calmement, je suis certain que votre frère va se manifester dans l’heure suivante.
— Docteur... Paul ne reviendra pas.
Les marques rouges, sur son cou, son visage et ses bras, semblaient moins vives. Bob se rappela que Paul ne présentait aucun symptôme de la maladie : la prédisposition génétique et leur gémellité auraient dû manifestement induire chez l’un et l’autre une occurrence équivalente. Sur le mur, un masque fang accroché semblait contempler la scène, sans que l’on sache s’il se nourrissait du réel ou s’il l’impactait de sa présence.
Maxence leva l’index vers l’objet.
— Vous venez de faire disparaître mon fantôme.
Bob haussa les sourcils.
Il connaissait les rituels magiques pratiqués par certaines tribus de la partie nord du Gabon. Au cours d’un de ses nombreux voyages en Centrafrique, il avait acheté le masque — utilisé lors d’un rite proche de l’Inquisition afin de désigner les coupables de sorcellerie. Le miroir servait d’accessoire : le double maléfique pouvait ainsi apparaître aux côtés de leur propre image spéculaire.
Mais le praticien s’était entouré de ces objets uniquement pour les mettre à distance : en faire des œuvres d’art leur ôtait toute fonction symbolique, révélant le contrôle rationnel qu’exerçaient la science et la civilisation sur l’obscurantisme et l’ignorance des peuples autochtones anciennement colonisés. Se pouvaitil que par un jeu de miroir, face au chaos d’une société poursuivie par une série de crises économiques, morales et religieuses, on assiste à la résurgence des spectres terrifiants que tous les anciens rites dispersaient ?
Bob décida de congédier les patients dans la salle d’attente.
Sans quitter sa place, Maxence le regardait en souriant.
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Décembre 2013