L'Atelier de Marie-Claire

Marguerite Audoux · Chapitre 9 sur 21

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L'Atelier de Marie-Claire

On Demande

Un brodeur à la machine pour travail soigné.

Très pressé.

A l’heure de la veillée, Mme Dalignac me parla tout bas:

—Le poumon gauche ne va pas bien. Il faudrait que Baptiste parte à la campagne, mais le plus pressé est qu’il cesse tout travail.

Elle tendait les épaules comme lorsqu’elle redoutait un ennui. Ses yeux avaient un peu d’égarement et son visage se rétrécissait. Elle repoussa ses cheveux des deux mains comme s’ils étaient trop lourds à ses tempes, et, en secouant la tête, elle dit avec une grande énergie:

—Allons… Travaillons.

Et jusqu’à minuit, on n’entendit plus dans l’atelier que le roulement de la machine à coudre et le claquement léger des aiguilles contre la soie.

Le lendemain, en rentrant de chez une cliente, Mme Dalignac s’épouvanta de retrouver son mari en train de broder:

—Ote-toi de là, Baptiste. Ote-toi de là.

Et comme il ne l’écoutait pas, elle mit la main sur le volant de la machine.

Le patron se défendait:

—Mais laisse-moi finir, voyons, je n’en ai plus que pour quelques minutes.

—Non… Non… Ote-toi de là.

Et de son autre main, elle fit sauter la courroie.

Le patron maugréa en reculant son tabouret:

—Je ne serais pas mort pour avoir fini cette manche.

Sa femme reprit:

—As-tu déjà oublié ce qu’a dit M. Bon?

—Non, fit le patron d’un ton bourru, je sais qu’il m’arrivera la même chose qu’à Sandrine.

Le regard de Mme Dalignac passa pardessus la tête de Bouledogue pour venir chercher le mien. Le soir, elle parla encore plus bas que la veille:

—Pourvu qu’il vienne un brodeur?

Et le soupir qui suivit fut long et tremblé.

Il vint un brodeur. C’était un bel homme à l’air solide. Il fixa d’abord le prix de sa journée, puis il s’approcha de la machine et dit avec insolence:

—Mais c’est un vieux modèle… Comment voulez-vous que je fasse du travail soigné avec ça?

—J’en fais… moi, dit le patron d’un air vexé.

Le bel homme le regarda de haut:

—Moi, je ne travaille qu’avec des machines modernes.

Il cligna un oeil de notre côté, et il s’en alla en retroussant sa moustache.

Il en vint un autre qui avait grande envie de travailler. Il trouva la machine lourde, et, pour la rendre plus légère, il fit couler de l’huile en quantité dans tous les trous.

Le patron se tourmentait:

—Vous allez tacher les broderies.

L’ouvrier répondit:

—Tout le monde fait des taches.

Et il réclama de la benzine.

A la fin de la journée il avait tant fait de taches et tant employé de benzine que le tissu en était tout défraîchi.

Le patron le renvoya avec des cris pleins de fureur:

—Je suis plus malade de voir ça que de travailler, nous dit-il.

Mme Dalignac eut une idée:

—Si on prenait une femme?

Et Bergeounette alla coller une nouvelle affiche. Bouledogue grogna encore:

—Les brodeuses qui savent leur métier ne chôment pas en ce moment.

Celle qui vint essuya soigneusement la machine, la fit rouler à vide pendant un instant, fixa timidement le prix de sa journée et travailla dans la perfection jusqu’au soir.

Le patron nous faisait des petits signes joyeux, et lorsque la brodeuse fut partie, il ouvrit tous ses doigts en éventail pour nous dire:

—C’est une fameuse ouvrière.

On était au samedi. Pendant que Mme Dalignac faisait la paye, chacune disait son mot sur la nouvelle venue.

Bergeounette la jugeait solide et de bonne santé. Bouledogue avait remarqué que ses effets étaient très propres, et Duretour enviait sa haute taille et son teint coloré.

Mme Dalignac paraissait elle-même si contente que je n’osais pas l’inquiéter en disant que la brodeuse avait le regard incertain, comme les alcooliques.

Les trois premiers jours, tout alla bien, mais, le quatrième, la brodeuse apporta un litre de vin enveloppé dans du papier. L’après-midi, elle en apporta un autre qu’elle but en un rien de temps. Et lorsque le patron lui fit une remarque à ce sujet, elle répondit:

—Quand on travaille dur, on a soif.

Bientôt ses deux litres ne suffirent plus et à l’heure du goûter, elle descendit chez le marchand de vin.

Alors il lui arriva de faire des taches et de broder à côté du dessin.

Le patron recommença de trépigner, et sa femme fut prise d’un véritable désespoir. Elle essaya de broder elle-même.

—Cela ne doit pas être bien difficile, disait-elle.

Cela était au contraire très difficile, et, malgré son grand désir, elle dut y renoncer.

Le patron la plaignait:

—Eh!… Povre femme… Tu ne peux pas tout faire…

A la voir si adroite et si courageuse, on ne pouvait imaginer qu’il pût y avoir un travail impossible pour elle, et j’étais étonnée qu’elle ne sût pas broder aussi bien que son mari, rien qu’en se plaçant à sa machine.

Dès la deuxième semaine, la brodeuse ne donna plus que quelques heures de bon travail. Et le dernier samedi, elle était dans un tel état d’ivresse qu’il nous fallut l’accompagner chez elle.

Ce ne fut pas facile de lui faire descendre l’escalier. Elle cherchait à nous échapper et se cognait rudement contre le mur ou la rampe.

Je voulais la préserver des chocs, mais Bergeounette m’en empêchait:

—Laissez-la donc se fêler… elle est comme une barrique trop pleine.

On finit par trouver un vieux brodeur qui avait été bon ouvrier dans son temps. Il mit deux paires de lunettes pour y voir plus clair, et le patron ponça plus fortement ses dessins.