L'aventure
Chapitre XV
QUE L’ON AURAIT DÛ PLACER EN TÊTE
Un royaume! Un royaume! Mon cheval pour un royaume!
BILL SHARP, Drame inédit.
Un ami me dit:
—Je n’aime pas ce roman.
—Je ne l’ai pas écrit pour vous.
—Il est trop court.
—Mon asthme ne me permet pas une plus longue haleine.
—Vous avez tort d’écrire de petits romans.
—Quand je serai grand, j’en écrirai de plus longs qui auront 800 pages.
—Le procédé des lettres est bien démodé; d’ailleurs vos lettres ne sont pas de vraies lettres.
—Je n’ai pas cherché à reconstituer de vraies lettres.
—Non seulement elles sont interminables, mais invraisemblables, pardessus le marché; les femmes ne racontent pas leurs secrets à leurs amies.
—Comment connaîtrait-on ces secrets si elles ne les racontaient à leurs amies?
—Soit, mais il y a des choses que l’on ne confie pas au papier; un papier s’égare.
—Aussi n’a-t-on de cesse qu’on ne les ait écrites.
—Ce roman trop court est aussi trop long; vous aviez la matière d’une nouvelle, vous l’avez étirée en quatorze chapitres; coupez-en une bonne moitié.
—Si c’est la bonne moitié, je préfère ne pas la couper.
—On vous dira que la trame est trop ténue.
—L’étoffe en est plus fine; la façon de broder… vaut mieux que ce qu’on donne.
—Vous promenez vos personnages un peu partout, sans autre raison que de décrire des coins de Paris.
—D’accord; jadis j’ai décrit Montmartre et les petites femmes d’amour; puis j’ai décrit le pays des snobs; il me restait encore quelques squares et divers monuments à exploiter.
—Dès le milieu du livre, on entrevoit le dénouement; cela n’intéressera pas les gens.
—Je suis mon idée; qui m’aime me suive.
—Pour qui écrivez-vous?
—Pour l’homme que j’aurais voulu être.
Mai-juillet 1897.