Le Bacille

Arnould Galopin · Chapitre 1 sur 23

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Le Bacille

Chapitre I

 

 

Il venait brusquement d’apparaître au coin de la rue et s’avançait d’un air las, le menton sur la poitrine, le visage enfoui dans un grand cache-nez de laine noire.

Une femme qui faillit le heurter poussa un cri perçant et s’enfuit, affolée…

Presque au même instant, de tous côtés, s’élevèrent des ex-clamations confuses :

– Lui… encore lui !…

– Oh ! l’horreur !…

– Le monstre !…

Il y eut une longue rumeur, un mouvement de recul et ins-tinctivement tous les visages se détournèrent.

Pendant quelques secondes, il demeura immobile, fixant sur ceux qui l’entouraient deux yeux jaunes, humides et lui-sants, puis il poussa un long soupir et se remit en marche len-tement… sous les huées…

Au moment où il passait près d’un hangar en démolition, quelqu’un lui lança un plâtras qui s’émietta sur ses talons en un nuage de poussière blanche, et un gamin s’enhardit jusqu’à lui tirer son pardessus.

 

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L’homme se retourna et regarda l’enfant qui, terrifié, resta cloué sur place, bouche bée, les doigts ouverts.

La foule s’était amassée, surexcitée, tumultueuse.

– Si nous n’étions pas arrivés, il l’aurait certainement frap-pé, dit une femme avec un geste de menace.

– Bien sûr, reprit une autre… Tenez, pas plus tard qu’avant-hier, il a couru après mon petit, même qu’en rentrant chez nous le pauvre gosse a été pris de convulsions… Il avait eu comme qui dirait « les sangs tournés ».

– Mais pourquoi ne l’enferme-t-on pas ?… On a bien en-fermé le mendiant de l’avenue d’Orléans, vous savez, celui qui avait la figure brûlée et deux trous rouges à la place des yeux.

– C’est vrai tout de même… pourtant il n’était pas aussi laid que celui-ci… et puis il ne bougeait jamais de place… il se tenait toujours devant la porte des Enfants-Assistés… Ceux qui ne vou-laient pas le voir n’avaient qu’à passer de l’autre côté du trot-toir… tandis que cet individu-là on le rencontre partout.

– Il habite sans doute le quartier ? interrogea quelqu’un.

– Oui… tout près d’ici… à côté du marchand de fourrages, dans la petite maison qui fait le coin du passage Tenaille.

– Il faudra bien qu’on nous en débarrasse, grogna un vieux monsieur affligé d’un tic, en ponctuant sa phrase d’un coup de canne et d’un clignement d’œil.

– Le commissaire a dit qu’il n’y pouvait rien.

– Oh ! par exemple, nous verrons bien… oui, nous ver-rons… À la fin, c’est scandaleux, vraiment cela ne peut durer…

 

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* *

*

L’homme était déjà loin. Sa longue silhouette voûtée s’était fondue peu à peu dans la luminosité pâle du crépuscule, et long-temps après qu’il eut disparu, la foule demeura encore groupée sur le trottoir, maudissant cet inconnu, dont la brève apparition l’avait si étrangement remuée.

* *

*

Depuis environ un mois qu’il s’était fixé à Montrouge, celui que l’on appelait « l’Horreur » sortait régulièrement, à la tom-bée de la nuit, comme les chauves-souris ; il prenait les rues dé-sertes, rasait timidement les maisons, cherchant le plus possible à se dissimuler dans l’ombre. La première fois qu’on l’avait aperçu, il avait provoqué un sentiment de curiosité inquiète, une sorte d’indéfinissable malaise comme on en éprouve à la vue de quelque chose d’étrange, d’anormal, qui épouvante et déconcerte. Puis, à la longue, la crainte avait fait place à l’aversion, l’aversion au dégoût. On avait peur de cet homme et on le détestait tout à la fois parce qu’il troublait la quiétude des gens paisibles et s’obstinait à vivre de la vie de tout le monde, quand il semblait condamné par la nature à mener l’existence des anciens lépreux. Pour un peu, on eût exigé qu’il se couvrît la tête d’un voile et s’annonçât d’un grincement de crécelle.

Il était devenu une sorte d’ennemi public ; une rage sourde grondait à son approche et, sans les sergents de ville, peut-être l’eût-on lynché, tant était forte la haine de tous contre cet homme auquel on ne pouvait cependant reprocher que sa lai-deur. Il y a de ces misères physiologiques qui surexcitent les nerfs et qui, après avoir donné le frisson, finissent par horripi-ler. Elles deviennent une obsession et, à leur vue, au lieu d’une

 

– 8 – exclamation de pitié, c’est un cri de fureur qui s’échappe, car le moderne altruisme s’accommode mal de certaines complica-tions et n’entend pas être soumis à trop rude épreuve. Il est en-tendu que chacun aime son prochain, est quelquefois disposé à le secourir et à le consoler, à condition toutefois que ce prochain ne force pas les cœurs à des dévouements trop héroïques.

* *

*

La nuit était tout à fait venue quand « l’Horreur » réintégra son antre, une petite construction de deux étages, à la façade lézardée, aux volets disjoints, située presque en bordure de l’avenue du Maine.

Cette masure qui, à gauche, était protégée contre l’écroulement par des poutres vermoulues, s’adossait sur la droite à un hangar sous lequel on apercevait des bottes de paille et de foin symétriquement étagées. Une cour intérieure faisait communiquer le hangar avec cette pauvre maison, mais, depuis que celle-ci était habitée, on avait édifié à la hâte une sorte de cloison formée de planches disparates et à demi pourries que reliait entre elles par le haut une traverse de sapin toute neuve. Deux fenêtres donnant sur la cour avaient été condamnées au moyen de tasseaux et l’on voyait encore la marque noire des volets contre la muraille.

La bicoque appartenait à un marchand de fourrages voi-sin ; elle était abandonnée depuis quelque temps et son proprié-taire avait résolu de la démolir, quand un homme d’une cin-quantaine d’années, qui se disait médecin, était, un jour, venu la louer et avait même signé un bail de trois ans.

– C’est pour un de mes amis, avait-il dit… un savant qui désire être tranquille…

 

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Il avait fait mettre sur la quittance le nom de Martial Pro-cas, avait payé un an d’avance et s’en était allé.

Deux jours après, une grande tapissière s’arrêtait devant la masure et les déménageurs ne tardaient pas à encombrer le trottoir de meubles dépareillés, de paquets, de ballots et d’une infinité d’objets et d’instruments bizarres, tels qu’on en voit dans les laboratoires : cornues rebondies, retortes au bec re-courbé, cloches évasées par le bas, matras à col étroit, sphéri-ques et ovoïdes, aludels piriformes lutés avec de l’argile, et em-boîtés les uns dans les autres… Puis ce fut une profusion d’éprouvettes, de tubes coudés, de tubes en U, de coupelles, de creusets, de flacons, de filtres, d’eudiomètres et de siphons.

Les passants intrigués s’arrêtaient devant un tel amas de choses mystérieuses et regardaient d’un œil méfiant cet enva-hissement de verrerie.

Enfin, les déménageurs tirèrent encore de la voiture deux fourneaux de cuivre, un petit lit de fer, une armoire normande, un divan rouge en velours de lin fané, quelques chaises, une horloge à coffre, une grande table de chêne qui ressemblait à un établi… et ce fut tout.

Les hommes attendaient qu’on vînt leur indiquer où il fal-lait placer tout cela, et comme le locataire ne se montrait pas, ils allèrent s’installer chez un marchand de vin, après avoir re-commandé à un gosse de les prévenir « dès que le paroissien arriverait ».

Mais il faut croire que le « paroissien », comme ils l’appelaient, ne semblait guère pressé d’occuper sa nouvelle demeure, car il ne fit son apparition qu’au moment où l’on commençait à allumer les réverbères.

 

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Bien que l’on fût en mai et qu’il fît une chaleur lourde, il ar-riva dans un fiacre fermé, un de ces fiacres archaïques, comme on en rencontre encore la nuit, dans la cour des gares, et qui sont conduits par des sexagénaires rubiconds et malpropres. Après avoir payé le cocher, il rabattit sur ses yeux son chapeau de feutre noir, mit une main devant son visage et s’engouffra rapidement dans le vestibule de la maison. On eût dit, à le voir, un homme qui venait d’être soudainement frappé et qui, étourdi par le coup, s’enfuyait pour échapper à un ennemi invisible.

Les déménageurs prévenus parurent en grommelant, la démarche lourde et chaloupante.

– Ah ! c’est pas malheureux ! fit l’un.

– Ce type-là se paie décidément not’tête ! dit un autre. At-tends un peu, on va lui ranger sa verrerie et proprement encore. Si y a de la casse, tant pis, ça s’ra pas d’not’faute puisqu’y fait nuit.

Du vestibule, une voix s’éleva, sèche, un peu nasillarde :

– Mes amis, ne cassez rien, je vous en prie. Il y aura un bon pourboire.

Les déménageurs se regardèrent et se mirent à rire bête-ment, en se poussant du coude.

Le chef d’équipe, un grand gaillard aux bras tatoués, coiffé d’un bonnet rouge, répondit avec un accent traînant de faubou-rien :

– Soyez tranquille, bourgeois. On aura soin de votre vais-selle. Du moment qu’il y a un bon pourboire, ça va. Allons les gars ! Commençons par les meubles. Après on s’appuiera la ver-rerie.

 

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Et avec des gestes dont ils s’efforçaient d’atténuer la brus-querie, les hommes chargèrent sur leurs épaules le pauvre mo-bilier qui s’étalait pêle-mêle dans la rue.

Cela prit un quart d’heure à peine… puis ils « attaquèrent » la verrerie, mettant à ce travail un soin méticuleux qu’ils exagé-raient d’une manière ridicule.

Cependant, le locataire ne s’était pas encore montré. Dis-simulé dans une chambre du premier étage, il interrogeait rapi-dement chaque fois qu’il entendait craquer les marches :

– Que montez-vous là ?

– Le lit…

– Bien… au premier… dans la pièce de gauche.

Quelques instants après, il demandait encore :

– Qu’apportez-vous, maintenant ?

– Des bibelots de verre.

– Dans la salle de droite, en bas, au rez-de-chaussée.

Tantôt sa voix semblait toute proche, tantôt elle venait un peu assourdie du fond d’une pièce ou d’un corridor et jamais les déménageurs ne pouvaient apercevoir celui qui leur parlait… Quand ils approchaient de l’endroit où devait se trouver ce sin-gulier individu, ils entendaient un rapide glissement, voyaient une ombre qui frôlait les murs et disparaissait derrière une porte… Un d’entre eux, qui était chaussé d’espadrilles, parvint cependant à dépister « le paroissien » ; mais celui-ci, surpris,

 

– 12 – tourna brusquement le dos, et se tint dans un angle, légèrement baissé, comme s’il arrangeait quelque chose.

Quand tout fut monté, placé, fixé, l’homme demanda en-core :

– Et mes microscopes ? Je ne les vois pas…

– Quoi qu’y dit ? fit l’un des déménageurs.

– J’sais pas, répondit son camarade… j’crois qu’y d’mande ses « misroscopes ».

– Ils sont dans une caisse de bois noir… reprit l’homme in-visible, sans sortir du coin où il s’était tapi.

– Ah ! oui… j’vois c’que c’est… on va vous monter ça, bour-geois… fit le chef d’équipe… La caisse est restée en bas dans le vestibule… Pardon ! excuse ! on l’avait oubliée…

On entendit alors tinter des pièces de monnaie, puis le lo-cataire annonça :

– Je dépose votre argent sur la cheminée de la chambre de droite.

Les déménageurs s’avancèrent rapidement, mais quand ils arrivèrent, l’homme avait disparu…

Le chef compta l’argent, fit entendre un claquement de langue significatif, puis dit, en saluant ironiquement :

– Le compte y est… et largement… Merci bien, patron, et au revoir !… Non… j’peux pas dire ça, puisque j’vous ai pas vu… mais c’est égal, vous êtes bien bon tout d’même… Allons ! à une autre fois !

 

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Il y eut dans l’escalier un bruit de souliers ferrés, des trébu-chements sonores, puis la porte se referma bruyamment.

L’homme écouta quelques instants, immobile, en haut de l’escalier.

Quand il fut bien sûr que les déménageurs étaient partis, il descendit très vite, poussa le verrou de la porte d’entrée, alluma une bougie, puis se jetant sur le vieux divan rouge qui gisait au milieu d’un affreux fouillis, il se prit la tête entre les mains et se mit à sangloter…

 

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