Le Cap au Diable, Légende Canadienne

Charles DeGuise · Chapitre 1 sur 1 · partie 1/2

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Le Cap au Diable, Légende Canadienne

Légende Canadienne

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

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LÉGENDE CANADIENNE

 

LE CAP AU DIABLE

 

Par Chs. DeGuise, M. D.

 

1863

 

LÉGENDE

 

I

 

"Quel est le Canadien, s'écrie un savant géographe dont le nom

sera toujours cher parmi nous, quel est le Canadien qui n'aimerait pas sa patrie, après l'avoir contemplé quelque heures, du bord d'une

de nos barques à vapeur, sur la route de Québec à Montréal! Quel spectacle enchanteur! Que de points de vue admirables! Quelle

suite de campagnes riches, paisibles, heureuses, se déploient sur l'une et sur l'autre rive, d'aussi loin que l'oeil peut atteindre! La scène

offre quelque chose de plus grand, de plus varié, de plus ravissant encore, peut-être, si l'on descend le fleuve jusqu'au Saguenay."

 

Oui, quel plaisir pour l'oeil étonné et charmé tour à tour, de

contempler sur la rive nord, cette chaîne de montagnes sourcilleuses, ces caps abruptes, ces vallées alpestres, cette nature

si rude, si accidentée, et parfois si sauvage. Quel est l'étranger qui n'envie pas le bonheur du paisible propriétaire de ces maisons

blanchies, suspendues au flanc des coteaux, ou qui couronnent leurs sommets, tranchant ainsi sur le fond de verdure qui les

environnent, et, lorsque vous avez péniblement gravi une pente rapide, que vous apercevez à vos pieds, au fond d'une baie, un

charmant village arrosé par une belle rivière, et paraissant reposer en paix, sous la protection de la croix du clocher de la vieille Eglise,

qui le domine; votre âme aime alors à s'y délasser, pour se remettre des impressions causées par les scènes variées qu'elle vient de

contempler.

 

La rive sud, pour n'avoir pas la sauvage et pittoresque beauté de la rive nord, n'a pourtant rien à lui envier, dans son genre. Son site,

plus uni, et son sol moins tourmenté, nous offrent quelque chose de plus calme et de plus champêtre. Ses points de vue ont un horizon

plus grand, plus étendu et plus animé. C'est la nature, en quelques endroits, belle de toute sa primitive beauté, ailleurs, enrichie par la

vie et l'activité que lui ont donné le travail et la main des hommes.

 

Mais de quinze à dit-huit lieues de Québec, en descendant le fleuve, vous rencontrez un écueil bien digne d'attirer votre attention:

c'est La Roche Avignon, ou, comme d'autres l'appellent, La Roche Ah Veillons, à cause des dangers qu'elle présentait autrefois à la navigation, avant que le Gouvernement y fit construire un phare. Sur

cet écueil vinrent se briser plusieurs vaisseaux d'outre mer, et beaucoup de familles canadiennes conservent encore un lugubre

souvenir des naufrages de bâtiments côtiers qui y périrent.

 

Plus loin, en cinglant vers le sud, et avant que d'arriver au charmant village de Kamouraska, vous apercevez un cap, dont la

vue vous frappe et vous impressionne péniblement. Son aspect est morne et sombre, les rochers qui le composent sont arides et

dénudés, son isolement, le silence et la nature désolée et presque déserte qui l'environnent, son éloignement du toute habitation; tout,

enfin, concourt à jeter dans votre âme un malaise étrange et inexprimable. Quelques bas fonds qui l'avoisinent en rendent

l'approche difficile, si impossible, non même aux bâtiments d'un faible tonnage. Ce Cap, c'est le "Cap au Diable."

 

Mais d'où vient donc ce nom qu'enfants, nous ne pouvions

entendre sans frémir? A-t-il été le théâtre de quelques apparitions infernales, ou bien a-t-il servi de repaire à quelque bande de

brigands; et les bruits confus qu'on y entend ne sont-ils pas tes cris de vengeance des victimes ensanglantées que l'on trouva à ses

pieds, ou dans son voisinage? personne ne le sait; la justice des hommes a libéré les accusés; victimes et meurtriers sont aujourd'hui

devant Dieu!

 

Mais vous eussiez trouvé qu'il le méritait bien d'être ainsi appelé, si, comme les habitants de la Petite Anse, en visitant leurs pêches la

nuit, ou en attendant l'heure de la marée, vous eussiez entendu le vent s'engouffrer, avec un bruit sinistre, dans les obscures cavernes

des rochers; si vous eussiez entendu ses hurlements, lorsqu'il vient dans les tempêtes, se déchirer sur les branches desséchées de quelques arbres rabougris qui les couronnent! D'autres fois et en

d'autres endroits se trouvent d'épais fourrés; là semblent y régner d'impénétrables mystères; et lorsque la brise souffle plus

violemment, sa voix prend alors des inflexions différentes; tantôt c'est un gémissement, une plainte; tantôt un sourd grondement qui

se prolonge d'échos en échos, produisant de discordantes clameurs, et qui vous feraient croire que, dans ces lieux solitaires, des

sorcières viennent y célébrer leur sabbat. Vous eussiez trouvé surtout qu'il le méritait, ce nom, si, comme plusieurs l'assuraient,

vous eussiez aperçu sur la cime d'un rocher surplombant l'abîme, lorsque le flot, battu par la tempête, venait lui livrer un assaut

toujours impuissant, mais incessamment renouvelé, vous eussiez aperçu, dis-je, une femme à l'oeil hagard, aux cheveux épars, aux

bras nus, aux vêtements en lambeaux, tendre les mains au fond du précipice, lui adresser une prière, une touchante supplication

d'autrefois proférant des menaces, des imprécations, comme si elle eut voulu réclamer du gouffre une victime qui lui appartenait. Il eut

été alors bien hardi, le navigateur qui, en longeant la côte, aurait vu cette apparition et entendu cette voix, s'il n'eut pas gagné le large au

plus vite, en adressant une prière à son patron. D'autres gens, et c'était les plus croyables, disaient l'avoir vu se traîner sur les bords

de la plage, et implorer le flot, d'une voix déchirante et désespérée, de lui rendre ce qu'elle avait perdu; puis ses paroles étaient

étouffées, ajoutaient-ils, par d'immenses sanglots. Nul doute que si cet être fantastique eut réellement été une femme, la malheureuse

devait être en proie à d'immenses douleurs. Pourtant un pauvre pêcheur, dont la cabane était assise au pied du cap, assurait l'avoir

recueillie mourante, un matin, le lendemain d'une furieuse tempête: elle gisait sur le bord de la mer, auprès du cadavre d'un matelot; il

l'avait, disait-il, transportée à sa demeure, et après des peines infinies, sa femme et lui étaient enfin parvenus à la rappeler à la vie;

mais qu'ils n'avaient pas tardé de s'apercevoir que la malheureuse était folle….

 

II

 

Parmi les nombreuses criques formées dans les rochers escarpés

qui bordent les rivages de l'ancienne Acadie, aujourd'hui la Nouvelle Écosse, vivait, au fond de l'une d'elles, un jeune et honnête

négociant acadien, dont le nom était St.-Aubin. Occupé depuis plusieurs années à l'exploitation de la pêche à la morue, grâce à son

intelligence et à son indomptable énergie, son commerce prenait de jour en jour une plus grande extension. Quelques familles de

pécheurs, dont il était le bienfaiteur et le père nourricier, étaient venues se grouper autour de lui. D'une probité reconnue, affable et

obligeant pour tous, il avait su s'attirer l'estime et le respect de chacun d'eux.

 

Tout le monde connaît nos établissements de pêcheries, dans le

bas du fleuve; rien de plus amusant que de voir ces berges aux voiles déployées, rentrer le soir, après le rude travail de la journée;

ces femmes, ces enfants accourir pour aider le mari, le père ou le frère; le Poste est alors tout en émoi tout le monde se met gaiement

à la besogne, on s'assiste, on se prête un mutuel secours: c'est un plaisir d'entendre les joyeux propos, les quolibet qui pleuvent sur les

pêcheurs malheureux, les gai refrains; enfin, d'être témoin de la bonne harmonie qui règne parmi eux. C'est la bonne vieille Gaieté

Gauloise qui prend ses ébats. Telle était la Grâce de Monsieur St.-Aubin.

Sa maison, située sur une légère éminence, dominait la petite baie

et les côtes avoisinantes. De jolis jardins, de charmants bocages et de coquets pavillons l'entouraient. Un peu plus loin, la vue pouvait

s'étendre sur de beaux champs, dans un état de culture déjà avancée, et où paissaient de nombreux troupeaux: enfin, dans son

ensemble et même dans ses détails, tout respirait l'aisance, la prospérité et le bonheur.

 

L'intérieur de la famille ne présentait rien de particulier. M. St.-

Aubin, marié, depuis quelques années, à une femme de sa nation, qu'il aimait tendrement, était père d'une charmante petite fille. Cette

enfant était venu mettre le comble à la félicité de ce couple fortuné.

 

Madame St.-Aubin était une de ces femmes d'élite, qui semblent se faire un devoir de rendre heureux tous ceux qui les entourent.

Douée des plus riches qualités du coeur et de l'esprit, elle n'était que prévenance, amour et sollicitude pour son mari et sa chère petite

Hermine, les confondant tous deux dans une même et touchante tendresse. Si parfois elle pouvait leur dérober un instant, dans la

journée, c'était pour aller porter quelques secours, quelques consolations à ceux qui en avaient besoin, aussi la regardait-on

comme une véritable Providence. Le soir amenait les intimes causeries, l'on se faisait part des impressions de la journée, on

formait de nouveaux projets pour l'avenir. Bien souvent aussi, la maman racontait au papa ému, les mille petites espiègleries de la

petite, les conversations qu'elle avait eues avec sa poupée, voire même avec une table, une chaise, un meuble quelconque; enfin, ces

mille et mille riens qui font venir des larmes de plaisir et d'attendrissement aux heureux parents qui les entendent. Ces

jouissances, ces plaisirs leur suffisaient; et certes ils valaient bien les bruyantes réunions de l'opulence, où l'âme et le coeur perdent leur pure et limpide sérénité. Quelques domestiques fidèles complétaient

enfin l'intérieur de cette famille, aux moeurs simples et vraiment patriarcales.

 

Mais il est un autre personnage que nous nous permettrons

d'introduire ici. Sans être tout-à-fait de la maison, Jean Renousse, tel était son nom, y était toujours le bien-venu. Jean Renousse, à

l'époque où nous parlons, était âgé de, vingt-deux à vingt-cinq ans. Né d'un pauvre acadien et d'une femme indienne, de bonne heure

orphelin, il devait à la charité des habitants de l'endroit de n'être pas mort de faim. Au lieu de s'occuper, comme tous les autres, de la

pêche à la morue, il s'était construit une hutte dans les bois, à quelque distance de la mer et des habitations. Il répugnait trop au

sang indien, qui coulait dans ses veines, de s'astreindre à un travail constant et journalier. Ce qu'il lui fallait c'était la vie aventureuse des

bois, avec son indépendance. Aussi l'été maraudeur, pour ne pas nous servir d'une expression plus forte, il était le cauchemar des

jardinières. En effet, rien de plus plaisant que de voir, lorsqu'il faisait une descente dans un jardin, la levée des manches à balais, pour en

déloger l'intrus. Au voleur! criait l'une des voisines, au pillard! disait l'autre, au vaurien! Ajoutait une troisième. Bref, toutes ces

commères réunies faisaient un tel vacarme, qu'il aurait pu donner une idée de ce que fait certaine femme quand à tort et à travers elle

se fâche. Le drôle ne s'émouvait guère de ces cris, tant que sa provision de patates ou de carottes n'était pas faite, et que les armes

ne devenaient pas trop menaçantes, par leur proximité; d'un bond, alors, il se mettait hors de leur portée, se tournait vers celles qui le

poursuivaient, leur faisait mille grimaces, mille gambades, mille contorsions; et quand la place n'était plus tenable, il enjambait la

clôture, et allait stoïquement s'asseoir à quelques pas de là. On l'avait vu quelquefois, quand de telles scènes étaient passées, entrer dans la chaumière de la plus furieuse, aller se placer bien

tranquillement à sa table et partager, gaiement avec elle, le repas. Mais l'hiver, chasseur et trappeur infatigable, il s'enfonçait dans la

forêt avec les sauvages Abénakis, ne revenant souvent qu'au printemps avec une ample provision du fourrures, dont il trouvait

toujours chez M. St.-Aubin un prompt et avantageux débit, Malgré ses défauts, Jean Renousse était loin d'être détesté, par les braves

gens de la colonie; car, à plusieurs d'entr'eux, il avait rendu d'importants services. Souvent, lorsqu'une forte brise surprenait, au

large, quelque berge attardée, qu'une femme éplorée, que des enfants en pleurs venaient demander des nouvelles d'un père, d'un

mari ou d'un frère, à ceux qui arrivaient, que les pêcheurs hochaient tristement la tête, que les voisines essuyaient des larmes, qu'elles

ne pouvaient dissimuler, et leur adressaient des consolations, on voyait Jean Renousse s'élancer dans une berge, et, malgré le vent

et la tempête, s'exposer seul, pour aller porter secours au frêle bâtiment désemparé; souvent, grâce à son sublime dévouement et à

son habileté à conduire une embarcation, plus d'un pêcheur avait à le remercier d'avoir revu sa pauvre chaumière!

 

Parmi ceux, surtout, qui lui portaient un intérêt tout particulier, était

Madame St.-Aubin. Elle avait reconnu, en plusieurs occasions, que sous cette écorce rude et inculte, dans ses yeux noirs et vifs, dans

ses pommettes de joues saillantes, il y avait plus de coeur et d'intelligence qu'un oeil peu observateur n'en pouvait d'abord

soupçonner. Jamais il ne se présentait à la demeure du bourgeois, comme on appelait M. St.-Aubin, sans en recevoir quelques secours;

et, maintes fois, il leur avait prouvé, qu'un l'obligeant on n'avait pas rendu service à un ingrat. Son attachement pour l'enfant était

excessif: c'était avec plaisir qu'il s'astreignait à un travail minutieux pour lui confectionner des jouets, et satisfaire ses moindres caprices enfantins. Bien des fois on l'avait confiée à ses soins, et c'était

toujours avec une tendre sollicitude qu'il veillait sur elle. A la vérité il n'était pas facile de faire de la peine impunément à la petite

Hermine, lorsqu'elle était sous sa garde, ainsi que sous celle du magnifique terre-neuve qu'on appelait Phédor.

 

III

 

C'est quelquefois au moment où l'on s'estime heureux que

l'infortune vient nous frapper. Tandis que la famille St.-Aubin jouissait paisiblement des fruits d'une vie vertueuse et exempte d'ambition;

heureuse autant du bonheur des autres que du sien propre, de graves évènements se préparaient contre les malheureux Acadiens,

dans l'ancien et le nouveau monde. Ce pays était le point de mire des flibustiers anglo-américains.

 

En butte aux actes de rapines et de tyrannie de toutes sortes, les

Acadiens avaient été forcés de s'organiser militairement pour mettre un terme aux infâmes déprédations de leurs ennemis.

 

L'histoire avait enregistré antérieurement plusieurs hauts faits

éclatants du leur bravoure. Ces faits démontrent ce que peut une poignée d'hommes héroïques, ne comptant que sur leurs seules

ressources, qui s'arment vaillamment sans s'occuper de la force pécuniaire ou numérique de ceux qu'ils ont à combattre, mais qui ont

résolus de défendre jusqu'à la fin, leur religion, leurs foyers et leurs droits, Combien n'y eut-il pas de luttes sanglantes et désespérées

où le lion anglais dût s'avouer battu par le moucheron acadien, et pour ainsi dire, obligé de fuir honteusement devant lui. Mais l'orgueil

britannique s'insurgeait et écumait de rage, en voyant ces quelques braves tenir tête à ses nombreuses armées! Le gouverneur Lawrence crut plus prudent et plus sûr, là où la force avait échouée,

d'employer la ruse et la perfidie. Le plan fut traîtreusement combiné et habilement exécuté.

 

Vers la fin d'août 1755, cinq vaisseaux de guerre, chargés d'une

soldatesque avide de pillage, mirent à la voile et vinrent jeter l'ancre en face d'un poste florissant par son commerce, la fertilité de ses

terres et l'industrie de ses habitants. On fit savoir à plusieurs des cantons voisins qu'ils eussent à se rendre à un endroit indiqué pour

entendre une importante communication, qui devait leur être donnée de la part du gouverneur. Plusieurs soupçonnant un piège prirent la

fuite et se sauvèrent dans les bois, en entendant cette proclamation. Mais le plus-grand nombre, avec un esprit tout chevaleresque, se

confiant à la loyauté anglaise, se rendit à l'appel.

 

Chaque année, M. St.-Aubin était obligé de faire un voyage aux Mines, endroit important de commerce pour y transiger les affaires

de son négoce. Le trajet était long et les chemins n'étaient pas toujours sûrs dans ce temps-là. Par une malheureuse fatalité, il y

arriva le cinq septembre au matin, jour fixé par la proclamation pour la réunion des acadiens. Jean Renousse et le fidèle terre-neuve lui

avaient servi de gardes de corps pendant le voyage.

 

M. St.-Aubin comme les habitants du lieu, se rendit à l'appel. Ce fut là qu'on leur signifia qu'ils étaient prisonniers de guerre, qu'à part

de leur argent et de leurs vêlements, tout ce qu'ils possédaient appartenait désormais au roi, et qu'ils se tinssent prêts à être

embarqués pour être déportés et disséminés dans les colonies anglaises. L'ordre était formel, on ne leur accordait que quatre jours

de répit. Il est impossible de peindre Ici stupeur et le désespoir que produisit cette nouvelle; plusieurs refusèrent de croire qu'on exécutât jamais un acte d'aussi lâche et exécrable tyrannie, mais le plus

grand nombre s'enfermèrent dans leurs maisons et passèrent dans les larmes et les sanglots, les quelques heures qui précédèrent leur

séparation. D'autres essayèrent de fuir, mais vainement. Des troupes avaient été disposées dans les bois, ils se trouvèrent cernes

de toute part et furent donc ramenés au camp, après avoir essuyé toutes sortes d'avanies et de mauvais traitements.

 

Ce fut à grand'peine que le vénérable curé obtint du commandant

la permission de les réunir le neuf septembre, veille du départ, dans la vieille église pour y célébrer le saint sacrifice et leur adresser

quelques paroles de consolation et d'adieu. Personne ne fut jamais témoin, peut-être, d'une scène plus déchirante. Tous les visages

étaient inondés de larmes. L'église retentissait des sanglots et des sourds gémissements des malheureuses victimes. Lorsqu'avant la

communion, le bon prêtre voulut leur dire quelques mots, il y eut une véritable explosion de plaintes et de cris de désespoir. Il fut lui-même

longtemps avant que de pouvoir dominer son émotion, et ce fut après de longs et pénibles efforts qu'il put, d'une voix brisée par la

douleur, leur faire entendre ces paroles:

 

"C'est peut-être pour la dernière fois, mes bons frères, que vous allez partager le pain des anges dans ce lieu saint. C'est lui qui

donne le courage et la force de braver les tourments et les persécutions des méchants. C'est lui qui sera votre soutien, votre

consolation dans les temps malheureux que nous traversons. Dieu seul connaît ce que l'avenir nous réserve à tous, mais rappelons-

nous que nous avons au ciel un bras tout-puissant, qui saura déjouer les complots des méchants: que ceux qui pleurent seront

consolés et qu'ils recevront avec usure la récompense des larmes qu'ils auront versées. Car qu'est-ce que la terre que nous habitons, sinon un lieu d'exil et de misères, mais le ciel, voila notre patrie, vers

laquelle doivent tendre nos désirs et nos aspirations. Séparés sur la terre, c'est là où nous serons ensemble réunis, c'est là que nous

pourrons défier les persécutions des hommes. Recevez donc, mes chers frères, et encore une dernière fois, la bénédiction d'un prêtre

qui, le coeur navré d'appréhensions pour l'avenir de ses enfants, mais confiant dans le Dieu qui prend soin de ses créatures et

jusqu'au plus petit de ses oiseaux, le prie de vouloir bien vous accorder encore des jours calmes et heureux. Si nous n'avions pas

d'autre destinée, je vous dirais adieu! oui un adieu qui, peut-être, serait éternel; mais à des chrétiens, à ceux qui croient en la parole

sainte, je vous dis au revoir! Oui, encore une fois, au revoir!…."

 

La scène qui suivit se conçoit plutôt qu'elle ne se décrit. Nous nous permettrons d'emprunter à M. Rameau le récit que fait M. Ney,

sur le lamentable événement du lendemain:

 

"Le 10 septembre fut le jour fixé pour l'embarquement. Dés le point du jour les tambours résonnèrent dans les villages, et à huit

heures le triste son de la cloche avertit les pauvres Français que le moment de quitter leur terre natale était arrivé. Les soldats entrèrent

dans les maisons et en firent sortir tous les habitants, qu'on rassembla sur la place. Jusque là chaque famille était restée réunie

et une tristesse indicible régnait parmi le peuple. Mais quand le tambour annonça l'heure de l'embarquement, quand il leur fallut

abandonner pour toujours la terre où ils étaient nés, se séparer de leurs mères, de leurs parents, de leurs amis, sans espoir de les

revoir jamais; emmenés par des étrangers leurs ennemis; dispersés parmi ceux dont ils différaient par le langage, les coutumes, la

religion; alors accablés par le sentiment de leurs misères, ils fondirent en larmes et se précipitèrent dans les bras les uns des

autres dans un long et dernier embrassement."

 

"Mais le tambour battait toujours et on les poussa vers les bâtiments stationnés dans la rivière. 260 jeunes gens furent

désignés d'abord pour être embarqués sur le premier bâtiment, mais ils s'y refusèrent, déclarant qu'ils n'abandonneraient pas leurs

parents, et qu'ils, ne partiraient qu'au milieu de leurs famille. Leur demande fut rejetée! les soldats croisèrent la baïonnette et

marchèrent sur eux; ceux qui voulurent résister furent blessés, et tous furent obligés de se soumettre à cette horrible tyrannie."

 

"Depuis l'église jusqu'au lieu de l'embarquement, la route était

bordée d'enfants, de femmes qui, à genoux, au milieu de pleurs et de sanglots, bénissaient ceux qui passaient, faisaient leurs tristes

adieux à leurs maris, à leurs fils, leur tendant une main tremblante, que leurs parents parvenaient quelquefois à saisir, mais le soldat

brutal venait bientôt les séparer. Les jeunes gens furent suivis par les hommes plus âgés, qui traversèrent aussi, à pas lents, cette

scène déchirante; toute la population mâle des Mines fut jetée à bord de cinq vaisseaux de transport stationnés dans la rivière

Gaspareaux. Chaque bâtiment était sous la garde de 6 officiers et de 80 soldats. A mesure que d'autres navires arrivèrent, les femmes et

les enfants y furent embarqués et éloignés ainsi, en masse, des champs de la Nouvelle-Écosse. Le sort aussi déplorable qu'inouï de

ces exilés excita la compassion de la soldatesque même…. Pendant plusieurs soirées consécutives les bestiaux se réunirent autour des

ruines fumantes, et semblaient y attendre le retour de leurs maîtres, tandis que les fidèles chiens de garde hurlaient près des foyers

déserts."

M. St.-Aubin, comme toutes les autres notabilités, fut l'objet d'une

surveillance particulière. Malgré les efforts héroïques de Jean Renousse, malgré les ruses et les stratagèmes qu'il employa pour

sauver son maître de la proscription, Celui-ci fut obligé de subir la loi cruelle du plus fort. Blessé grièvement dans la lutte qui venait d'avoir

lieu, ce ne fut qu'avec peine que Jean Renousse lui-même réussit à se soustraire aux mains des ravisseurs. Il gravit une petite

éminence, et ce fut là, la mort dans l'âme, qu'il fut témoin des scènes de violence et de brutalité qui viennent d'être racontées. Malgré son

état de faiblesse, il suivit d'un oeil morne et désespéré la chaloupe qui emportait son bienfaiteur, se reprochant amèrement de n'avoir

pas réussi à le sauver. En dépit des tristes préoccupations auxquelles il était en proie, Jean Renousse ne pût s'empêcher de

remarquer un point noir qui suivait l'embarcation. C'était Phédor. Le noble animal, quoique blessé, avait voulu suivre son maître, pour le

protéger et le défendre au besoin. Il réalisait une fois de plus l'idée du peintre qui représente un chien suivant seul le corbillard qui

conduit son maître à sa dernière demeure. C'est le dernier ami qui reste quand nous avons tout perdu du côté des hommes! Il vit tout-à-

coup un matelot se lever et asséner un coup de rames sur la tête du fidèle serviteur, celui-ci poussa un gémissement plaintif et disparut.

C'en était trop, épuisé par le sang qu'il avait perdu et par les émotions de la journée, Jean Renousse perdit connaissance.

Lorsqu'il revint à lui, Phédor, couché auprès de lui, léchait son visage et ses mains. comme s'il eut voulu le rappeler à la vie. La nuit

était venue, les dernières lueurs de l'incendie doraient encore l'horizon. C'en était fait! les anglais avaient accompli leur acte odieux

de vandalisme et d'implacable vengeance!…

 

IV

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis le moment fixé par M. St.-

Aubin pour le retour. Que pouvait-il lui être arrivé qui le retint si longtemps, lui toujours si exact à revenir à l'heure dite. Déjà

accompagner de la petite Hermine, Mme. St.-Aubin avait parcouru des distances assez considérables pour aller à à sa rencontre, et

chaque fois, elle était toujours revenue de plus en plus triste. C'était le soir de la dixième journée après le départ de M. St. Aubin. Assise

dans le salon et tenant son enfant dans ses bras, elle ne pouvait se défendre du vague et inexprimable sentiment qui l'obsédait. Pour la

première fois de sa vie, les babillages et les câlineries de sa petite fille ne pouvaient la tirer de sa sombre préoccupation. Le ciel était

bas et chargé, le feuillage jaunissant qui entourait sa demeure et le froid vent de nord qui s'était élevé, ajoutait encore à sa tristesse.

Parfois une feuille desséchée, poussée par la brise, courait dans l'avenue déserte, où, d'une minute à l'autre, elle espérait voir arriver

celui qu'elle attendait avec tant d'angoisses.

 

Les heures s'écoulaient lentement, et la soirée était avancée. Vaincue par le sommeil, la petite s'était endormie en demandant à sa

mère: "quand donc papa reviendra-t-il!" Alors deux larmes involontaires vinrent briller aux paupières de la pauvre femme; elle

pressa avec transport son enfant sur son coeur; celle-ci ouvrit les yeux, lui sourit doucement et comme une prière, le mot papa

s'échappa encore de ses lèvres, et elle se rendormit. C'en était trop; n'y pouvant plus tenir, et presque sans pouvoir s'en rendre compte,

Madame St. Aubin se mit à fondre en larmes.

 

Longtemps elle pleura, quand des pas bien distincts retentirent autour de la maison, et la porte s'ouvrit: Te voilà donc enfin, s'écria-t-

elle, s'élançant au-devant de celui qui arrivait. Mais jugez de sa stupeur! c'était Jean Renousse! Jean Renousse, pâle, sanglant et

défiguré, qui venait lui apprendre la terrible nouvelle!!……..

 

Bien des fois déjà et au moindre bruit, elle avait tressailli, puis toute palpitante d'émotion et de joie, elle allait ouvrir et tendre les

bras; mais vain espoir, ce n'était point les pas du cheval, ce n'était point non plus les joyeux aboiements de Phédor, mais bien le vent

qui, mugissant tristement dans les arbres, lui apportait, chaque fois une poignante déception.

 

La foudre tombée à ses pieds n'eut pas produit plus d'effets.

Madame St.-Aubin s'affaissa sur elle-même. On la transporta mourante dans son lit. Deux jours entiers se passèrent pendant

lesquels elle luta contre la mort. Dans son délire, elle appelait avec transport son mari, demandant avec égarement à chaque instants

aux personnes qui se présentaient, son époux bien-aimé; et lorsqu'on lui apportait son enfant, elle la repoussait durement. La

pauvre petite qui ne comprenait rien à la conduite étrange de sa mère, allait alors se cacher dans un coin de la chambre, elle pleurait

amèrement; et comme si elle se fut crue coupable, elle revenait auprès du lit, baisant les mains de sa mère, elle lui disait: "Ma bonne

maman, embrasse-donc encore la petite Hermine, elle ne te fera plus de mal, lèves-toi et allons au-devant de papa." Enfin, son

tempérament et surtout l'idée de laisser sa pauvre enfant complètement orpheline, rendirent quelques forces à Madame St.-

Aubin, mais une insurmontable tristesse s'empara d'elle, et bientôt cette demeure naguère si heureuse ne devint plus qu'un séjour de

deuil et de larmes.

 

Là, toutefois ne devaient pas s'arrêter ses malheurs.

La rage des pirates n'était pas encore satisfaite, il fallait de

nouvelles dépouilles à leur rapacité et de nouvelles victimes à leur vengeance.

 

Peu de temps après les événements que nous venons de

rapporter, on signala au large un vaisseau de guerre portant pavillon anglais. Instruite par l'expérience, la petite colonie, après avoir

recueilli tout ce qu'elle avait de plus précieux, crut prudent de se sauver dans les bois. Madame St.-Aubin elle-même, réunit tout ce

qu'elle put avec l'aide de ses domestiques et de Jean Renousse, et dut aller les rejoindre en toute hâte, car le vaisseau s'approchait de

la côte avec une effrayante rapidité.

 

Il n'y avait pas longtemps qu'elle avait abandonné ses foyers si chers pour s'enfoncer dans les bois avec ses fidèles domestiques,

lorsque gravissant une petite éminence où ses compagnons d'infortune l'attendaient, elle vit les tourbillons de flamme et de

fumée s'élever dans la direction de sa demeure et de celles des malheureux qui l'entouraient. Ce navrant spectacle leur apprit à tous

que les vandales étaient à leur oeuvre de pillage et de destruction. Longtemps elle contempla les cendres brûlantes de sa pauvre

demeure qui s'élevaient et retombaient tour-à-tour comme font chacune de nos illusions du jeune âge. Elle jeta un coup-d'oeil en

arrière, vers les jours heureux qu'elle avait passés sous ce toit fortuné, vers les objets si chers qu'elle y rencontrait à chaque

instant, vers les personnes qui l'entouraient et les autres qui, après être venues lui demander des consolations et des secours, s'en

retournaient en lui offrant des larmes de gratitude et de bénédictions: mais sa pensée se reporta surtout sur la main bien-aimée qui après

Dieu lui avait fait ce bonheur si tot passé. Hélas! elle n'était plus auprès d'elle pour la soutenir et la protéger avec son enfant, cette main tant aimée et tant regrettée! Reverrait-elle jamais celui auquel

elle adressait chaque jour une pensée, un souvenir, une larme! Et lorsque la dernière flamme vint jeter une lueur vacillant et disparaître

pour toujours, elle comprit alors qu'une barrière insurmontable venait de s'abaisser entre elle et son passé. Il ne lui restait plus désormais

que l'avenir, mais quel avenir? L'hiver s'approchant avec son nombreux cortège de froid, de privations et de misères; nul asile

pour la recevoir, à charge aux pauvres gens qui n'avaient pas même de quoi se nourrir, qu'allait-elle devenir? Accablée sous le poids de

tant de malheurs elle sentait le désespoir la gagner, lorsque tombant à genoux, elle s'écria: "Mon Dieu, mon Dieu, vous êtes maintenant

notre seul et unique espoir. Ce n'est pas en vain que la veuve et l'orphelin vous implorent, ayez pitié de nous." Cette courte mais

fervente prière fut immédiatement exaucée. En relevant la tête, elle aperçut, à quelques pas d'elle, la figure bienveillante et amicale de

Jean Renousse qui, n'osant dire un mot, paraissait attendre ses ordres: "Jean, lui dit-elle, en lui remettant son enfant dans ses bras

prends soin de cette pauvre petite, veilles sur elle, c'est en toi seul, après Dieu, en qui nous devons nous confier. Peut-être ne pourrai-je

jamais récompenser dignement ton généreux dévouement pour nous jusqu'à ce jour, mais compte sur une reconnaissance qui ne

s'éteindra qu'avec ma vie." "Madame lui répondit celui-ci, d'une voix émue et avec noblesse. Dieu m'est témoin que si j'ai tâché de vous

être utile jusqu'ici ce n'est pas dans l'espoir d'une récompense; je donnerais volontiers ma vie pour pouvoir vous rendre ce que vous

avez perdu; mais de grâce n'allez pas vous désespérer! A deux pas d'ici est ma pauvre cabane, la vieille Martine, votre servante, vous y

attend. J'ai pu sauver quelques linges et des provisions. Venez, Madame et tant que Jean Renousse pourra porter un fusil, vous et la

petite ne manquerez pas de nourriture et de vêtements." Chargé de son précieux fardeau, il conduisit Madame St.-Aubin dans sa

demeure où Martine l'attendait. Un feu brillant avait été allumé, le lit de sapins avait été renouvelé, on y avait étendu les quelques

couvertures que Jean Renousse, dans sa sollicitude, avait sauvées du pillage.

 

La marmite était au feu. On offrit à Madame St.-Aubin les

quelques aliments qu'on avait préservés; elle en prit ce qu'il lui en fallait pour se soutenir et s'empêcher de mourir. La petite mangea

avec l'appétit qu'on a à quatre ans, puis toutes les deux vaincues par les émotions de la journée, la fatigue et le sommeil qui les

gagnaient, s'étendirent sur le lit de sapin et ne tardèrent pas à s'endormir profondément. Jean Renousse et Phédor se couchèrent

à l'entrée de la cabane et firent bonne garde toute la nuit.

 

Lorsque Madame St.-Aubin s'éveilla le matin, tous les malheureux proscrits, ses compagnons d'infortune, lui avaient construite une

demeure un peu plus confortable: c'était une misérable masure de pièces qui lui offrait un séjour plus spacieux mais qu'il y avait loin de

là à la maison qu'elle avait laissée.

 

Comment l'hiver se passa-t-il? Laissons à M. Rameau de dépeindre ce que durent souffrir les malheureuses victimes de

l'expatriation. Cest d'ailleurs de lui que nous emprunterons la partie historique de ce récit, en ce qui concerne les Acadiens:

 

"Quelle que fut l'âpre sollicitude que montrèrent les anglais, un

certain nombre d'individus cependant se sauvèrent de la proscription. Comment ces pauvres gens purent-ils vivre dans les

bois et les déserts? par quelle suite d'aventures et de souffrances ont-ils passé, pendant de longues années en présence de spectateurs auxquels on distribua leurs biens? c'est ce que nous

ignorons…"

 

"Là pendant plusieurs années, ils parvinrent à dérober leur existence au milieu des inquiétudes et des privations, cachant

Soigneusement leurs petites barques, n'osant se livrer à la culture, faisant le guet quand paraissait un navire inconnu, et partageant

avec leurs amis, les indiens de l'intérieur, les ressources précaires de la chasse et de la pêche."

 

Enfin le printemps arriva. Jamais dans les longues journées

d'hiver, le zèle et le dévouement de Jean Renousse ne s'était ralentis une seule fois. Sous le commandement de Bois-Hébert il

avait été faire le coup de feu contre les Anglais, puis aussitôt sa tâche achevée, il était revenu prendre son rôle de pourvoyeur.

Souvent, dans le cours de l'hiver, on l'avait vu parcourir des distances considérables, refouler au plus profond de son âme tout

sentiment de haine et d'antipathie, qu'il avait voué aux Anglo-Américains et rapporter des traitants Anglais, qui étaient établis le

long de la côte, à la place des malheureux Acadiens expropriés, les quelques effets qui pouvaient être utiles et agréables à ses

protégées. Mais le printemps qui apporte, pour le pauvre au moins, un soupir de soulagement et une larme d'espérance; pour l'homme

qui jouit de l'aisance, un sentiment de satisfaction par anticipation des jouissances que la nouvelle saison doit lui donner, était pour les

pauvres expatriés chargé d'orages.

 

Où iraient-ils fixer leurs demeures? En quel endroit seraient-ils hors des atteintes de leurs implacables ennemis? Était-il un lieu à

l'abri de leurs rapines, où l'on put fournir le pain et la nourriture à la famille et aux pauvres enfants qui les réclamaient? Telles furent les questions que se posèrent les Acadiens de la colonie que M. St.-

Aubin avait formée.

 

Plusieurs décidèrent de demeurer dans les bois, d'autres résolurent, d'aller rejoindre leurs concitoyens échelonnés sur la côte,

protégés seulement par l'isolement et l'inhospitalité des parages qu'ils habitaient. Madame St.-Aubin se voyant seule, à bout de

toutes ressources, et ne voulant plus être à charge du généreux Jean Renousse ainsi qu'à ses compagnons, prit la résolution du se

rendre en Canada. En effet, de vagues rumeurs étaient parvenues que dans ces pays lointains un bon nombre d'Acadiens avaient,

dans le voisinage de Montréal, fondés une petite colonie.

 

Jean Renousse, dans ces rapports avec les traitants anglais, avait appris d'une manière certaine qu'un vaisseau portant un certain

nombre d'émigrants avait mis à la voile pour le Canada. D'après le nombre de jours qu'il était en mer, il ne tarderait pas à être en vue.

 

V

 

Que nos lecteurs nous permettent de les transporter au-delà de

l'Océan. Nous sommes dans un port de mer: Voyons l'activité qui y règne. Des centaines de vaisseaux déchargent d'un côté du quai

d'amples provisions de charbon et de coton, d'autres, les riches soieries et les magnifiques produits de l'Orient. Tout le monde est à

l'oeuvre. Partout il y a joie, car il y a gain pour tous.

 

Mais d'où vient donc cette foule d'hommes en haillons, ces femmes amaigries et presque nues, ces pauvres enfants si frêles, si

chétifs, qui occupent un tout petit espace du quai? D'où viennent ces pleurs et ces gémissements à fendre l'âme? Ces embrassements

pleins de regrets et de tendresse? Ah! c'est qu'un père vient peut-être pour la dernière fois de presser dans ses bras ses enfants bien-

aimés! C'est que des amis viennent de dire un adieu peut-être éternel aux compagnons de leur enfance! C'est que, pour la dernière

fois, on a jeté un regard de douleur sur la vieille chaumière qui nous a vus naître! C'est que, dans un dernier embrassement, nous avons

échangé avec les amis émus, une dernière poignée de mains, que pour toujours, nous avons salué les côtes de l'Irlande, dont aucun de

ses enfants ne peut parler sans verser une larme de regret! Et ces malles, et ces paquets, que contiennent-ils, sinon les pauvres

vêtements des malheureux Irlandais. Mais dans le navire qui est en partance, que de cris joyeux. A peine entend-on l'ordre du

contremaître: "Embarque, embarque;" voilà le mot qui se fait entendre.

 

Inutile de le dire, nous le voyons déjà que trop, ce bâtiment est

chargé d'émigrants pour l'Amérique. Voyez sur le gaillard d'arrière cet homme à la figure replète et trapue, comme il savoure avec

délices les bouffées de tabac qui s'échappent de sa longue pipe d'écume de mer; quels regards distraits il jette sur la gazette qu'il

lient entre ses mains; comme les nouvelles sont loin de l'absorber; il hoche dédaigneusement la tête en voyant les pleurs des malheureux

enfants de la verte Erin. Dans le fond que sont-ils pour lui? Des Irlandais catholiques, il est protestant. Que lui importe donc si la plus

grande partie d'eux n'atteint pas les côtes de l'Amérique? Que lui importe si l'espace qu'il leur a destinée dans son vaisseau n'est pas

suffisant? Que lui importe si les aliments dont il a fait provision ne peuvent suffire à une moitié de ceux qu'il entasse à son bord? Sa

bourse n'est-elle pas bien remplie, et si le typhus, le choléra ou mille autres maladies viennent les décimer, n'a-t-il pas devant lui un

immense cimetière; comme bien d'autres qui l'ont suivi, il peut dire à chacune de ces victimes qu'on jette dans l'Atlantique; "Si une tombe, un mausolée, était élevé à chacune d'elles, ou n'aurait pas besoin de

boussole pour aller dans le Nouveau-Monde."

 

Tel était le "Boomerang" capitaine Brand, quelques jours avant le moment où nous venons de laisser Madame St.-Aubin. Les

communications étaient alors bien difficiles entre l'Acadie et le Canada. C'était donc une belle occasion qui se présentait pour

Madame. St.-Aubin de se rendre dans ce dernier pays. Là on pouvait correspondre plus facilement avec l'Europe et les États-Unis

et qui sait, peut-être avoir des renseignements sur celui auquel, à chaque instant du jour, elle adressait un cuisant souvenir, un pénible

regret. Depuis plusieurs jours, Madame St.-Aubin avait mise en vedette toute la petite colonie. Chaque jour des berges prenaient le

large et étaient chargées de venir lui annoncer l'approche du vaisseau tant désiré. Bien des heures se passèrent en d'inutiles et

inexprimables regrets. Enfin Jean Renousse vint un matin l'informer que le navire tant désiré était en vue, et lui offrit en même temps de

la conduire à son bord.

 

Il était facile de voir, à l'accablement de cet home trempé aux muscles d'acier, à 'son air morne et abattu, combien il lui en coulait

de remplir cette pénible mission.

 

Il est dur, en effet, de voir disparaître les fruits d'un labeur de chaque jour, de voir s'engloutir les années d'un travail constant et

journalier, de revoir à la place de sa demeure des débris et des cendres.

 

La femme a chez elle un sentiment d'amour et de dévouement

qu'on ne sait pas toujours apprécier. Qu'il dut en coûter à Madame St.-Aubin de laisser les endroits qui lui rappelaient de bien doux

souvenirs, d'abandonner ces pauvres gens qui auraient pu se priver du plus essentiel nécessaire plutôt que de la voir s'éloigner; mais

lorsqu'elle les vit tous ensemble l'accompagner jusqu'à la barque fatale, qu'elle vit leurs pleurs, que depuis l'aïeul jusqu'au plus petit

des enfants, on se pressait pour lui baiser les mains, enfin lorsqu'elle fut embarquée, qu'elle les vit tomber à genoux, oh! alors, un

inexprimable sentiment de tristesse et de regrets s'empara d'elle.

 

Mon Dieu! que deviendraient-ils sur les terres étrangères les pauvres exilés, si vous n'étiez pas là pour les consoler des regrets

de la patrie?

 

Cependant au signal de la petite barque, le navire avait mis en panne… Une passagère de chambre, ah! c'était une nouvelle

aubaine pour le capitaine. L'échelle fut immédiatement descendue et avant que de gravir le premier degré, Madame St.-Aubin tendit en

pleurant sa main blanche et frêle, à la main rude et calleuse de Jean Renousse. "Merci, ami, lui dit-elle, pour ce que vous avez fait pour

mon enfant et pour moi. Puissiez-vous être heureux autant que vous le méritez, autant surtout que mon coeur le désire."

 

Celui qui aurait contemplé alors la figure hâlée de Jean Renousse

aurait vu ses joues s'inonder de larmes abondantes, et elles n'avaient encore été inondées, bien probablement, que les pluies du

ciel et l'eau de la mer. Il remit l'enfant à sa mère, après l'avoir couverte de baisers, puis se jetant aux pieds du capitaine, il le

supplia de le prendre lui aussi à son bord. Mais celui-là ne payait pas. Violemment, au milieu des rires et des huées d'une partie de

l'équipage, on le rejeta dans la berge, les ris furent lâchés et le navire, fin voilier, prit le large. Jean Renousse, en regagnant la côte

dans sa petite embarcation, jeta un regard triste et désespéré sur le vaisseau qui emportait sa bienfaitrice et l'enfant qu'il chérissait tant.

Plusieurs jours se passèrent, un vent favorable les conduisit à la

pointe Ouest de l'Ile d'Anticosti.

 

VI

 

Si tout paraît tranquille au dehors d'un vaisseau qui se dirige vers sa destination, souvent il n'en est pas ainsi à l'intérieur.

 

Madame St.-Aubin, avec son enfant, avait été confinée dans une

pauvre alcôve qu'on se plaisait à appeler emphatiquement "la chambre". Elle n'y fut pas bien longtemps sans ressentir les terribles

effets du mal de mer. Ce mal dont nous nous plaisons quelquefois à rire, moissonne pourtant un bon nombre de victimes. Madame St.-

Aubin, douée d'une faible santé, dût plus que beaucoup d'autres; en souffrir; malgré le froid du soir, elle fut contrainte de remonter sur le

pont, tenant son enfant dans ses bras. On n'imagine pas quelle est la brutalité de quelques marins. Ils paraissaient se faire un plaisir de

tourmenter ceux qui sont pour ainsi dire sous leur domination. La pauvre femme qui, vu ses malheurs, aurait plutôt mérité la pitié et la

compassion, fut en butte elle-même aux plus mauvais traitements. Fatiguée par la maladie, réservant le peu de forces qui lui restaient

pour couvrir son enfant et la préserver du froid; elle était loin de croire qu'il y avait auprès d'elle un espèce de tyran, sous forme d'un

grand matelot, tenant un sceau plein d'eau: "Madame, lui dit-il, les ordres du Capitaine sont que nous arrosions le pont, changez de

côté." A peine s'était-elle éloignée que l'eau versée par le matelot vint presque l'inonder. L'enfant qui dormait dans ses bras en fut

éveillée. Elle alla s'asseoir un peu plus loin, mais les mêmes menaces lui furent réitérées, suivies de la même exécution.

En vain se plaignit-elle au Capitaine des mauvais traitements

qu'on lui faisait endurer; il hochait la tête sans lui répondre; on eut dit que c'était un parti pris de maltraiter la malheureuse femme. Comme

l'a dit Lafontaine: "La raison du plus fort est toujours la meilleure".

 

La nourriture du bord n'était pas celle à laquelle Madame St.-Aubin était accoutumée, comme de raison ordre avait été donné au

cuisinier de ne servir qu'une nourriture ordinaire à la passagère de chambre. Aussi lorsque l'enfant voyait sur la table quelque chose qui

flattait son goût, qn'elle en demandait une toute petite part au Capitaine, celui-ci ne l'entendait pas, ce plat était pour lui. Souffrir

pour soi-même, ce n'est rien pour la mère, mais voir souffrir son enfant et n'être pas capable de lui donner ce dont elle a besoin, voilà

la souffrance réelle que ne comprennent que celles qui l'ont ressentie. Dans ces moments la pauvre mère pressait son enfant sur

son coeur et priait de toutes ses forces celui à qui nous demandons le pain de chaque jour, secours et protection.

 

Comme si cette prière devait être immédiatement exaucée elle vit

un jour un matelot aux formes athlétiques, mais à la figure franche et ouverte, tenant sa casquette sous son bras, qui s'approchait d'elle et

lui dit: "Madame, si vous voulez me prêter la petite, je vais l'emmener dans la cuisine, O'Brien m'a dit qu'il lui avait préparé un

fameux déjeuner." Ce fut avec joie qu'elle lui abandonna son enfant, et peut-être dut-elle appréhender que le matelot, crainte de faire mal

à la petite, en la tenant dans ses bras, ne la laissât choir. Quelle fut la macédoine qu'O'Brien servit à l'enfant? Dieu seul le sait; mais

toujours est-il qu'en revenant elle dit à sa mère: "Viens donc, ma bonne maman dans la cuisine, l'homme qui nous y fait la nourriture

n'est pas mauvais comme les autre; et je t'assure qu'il m'en avait préparé un bon déjeuner." Peu d'instants après, O'Brien arriva lui-même tenant gauchement un pot rempli d'excellent thé qu'il destinait

à Madame St.-Aubin.

 

Il était facile de voir quels efforts il avait faits pour que tout parut net et convenable. Le pot était dépoli par les frictions répétées pour

le rendre luisant et ses mains étaient presqu'exemptes de goudron. Le regard de gratitude qu'elle lui adressa en dit plus que ses

paroles. Il y a chez les hommes de coeur un langage particulier qui fait qu'ils se devinent et s'entr'aident au besoin. Le remercîment

qu'elle lui exprima lui fit venir les larmes aux yeux. Deux protecteurs étaient maintenant acquis à Madame St.-Aubin. Tom. le fort et

robuste matelot et O'Brien le cuisinier. Le premier était respecté de l'équipage du vaisseau, car il avait dans maintes occasions prouvé

une force véritablement herculéenne.

 

Le soir donc du jour dont nous venons de parler, il annonça au souper, qu'il tannerait vive la peau à celui qui oserait encore

tourmenter la pauvre Dame Acadienne. Et certes, chacun savait que pour ces sortes de justices sommaires, Tom n'avait jamais manqué

de tenir sa promesse. Ce fut en conséquence de cet avertissement, que si Madame St.-Aubin ne rencontra pas plus de sympathie et de

prévenance de la part des gens du vaisseau, du moins ne fut-elle pas autant en butte à leurs mauvais traitements.

 

Cependant le navire poussé par une forte brise du nord-est était

sorti du golfe et on apercevait déjà les Isles du Grand Fleuve.

 

On était au soir de la troisième journée depuis les incidents que nous venons de rapporter. Le navire avait toujours fait bonne route,

car le vent fraîchissant de plus en plus, incliné sur son bord, ses hautes hunes baisaient presque la mer houleuse qui s'élevaient en

de terribles tourbillons. Mais les malheureux émigrants pressés les uns contre les autres, dans la cale, faisaient d'inutiles efforts pour

s'empêcher de se heurter à chaque secousse sur une parois ou sur l'autre du bâtiment. Les cris de douleur des enfants, les lamentations

des femmes, joints au bruit des manoeuvres des matelots, l'obscurité et l'infection qui régnaient dans ce cloaque, de plus, les

sifflements furieux du vent, les cordages frémissants et palpitants au souffle de la tempête, mais par-dessus tout la nuit qui s'approchait,

la nuit avec son triste voile de misère, d'angoisses et d'inquiétudes; et le vaisseau comme frappé d'épouvante refusant d'obéir au

gouvernail: telle était la scène qu'offrait le "Boomerang".

 

Nous étions aux grandes mers de mai; et il était rare qu'à cette époque les belles rives du Saint-Laurent ne fussent pas témoins de

quelques sinistres maritimes.

 

Par l'ordre du Capitaine on avait à peu près cargué toutes les voiles, car le ciel de plus en plus sombre présentait un immense

chaos de nuages qui se heurtaient, s'entre déchiraient et se culbutaient. La mer écumait de vagues furieuses, l'horizon se

rétrécissant à chaque instant, mais par-dessus tout les ténèbres qui déjà les enveloppaient. Qu'allaient donc devenir les pauvres

émigrants.

 

Ordre fut donné de fermer toutes les écoutilles et de mettre à la cape. Plusieurs fois déjà une mer furieuse était venue retomber sur

le pont. Les matelots étaient attachés pour n'être pas emportés. Le Capitaine lui-même, pale de terreur, avait pris toutes les précautions

nécessaires pour sauver sa vie dans un cas de sinistre.

 

Blottie dans son étroite cabine, pressant avec transport son enfant dans ses bras. Madame St.-Aubin, mourante de frayeur plutôt pour

les les dangers que courait son enfant que pour elle-même, adressait au ciel de ferventes prières, le suppliant de conserver la

vie à la pauvre orpheline. Oh! combien elles dures et amères, les heures de cette terrible nuit, combien elle durent être tristes et

désespérantes les pensées de la pauvre femme privée de tout secours, au milieu d'étrangers, dans les horreurs de la tempête.

 

Elle était au milieu de ses réflexions, peut-être, lorsque l'ouragan

redoublant de force et de violence imprima au vaisseau une terrible secousse; les mats craquèrent, un d'eux se rompit… le navire venait

de toucher un écueil. D'immenses cris de terreur et de désespoir sortirent de la cale. Ils étaient poussés par les émigrants; c'était une

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