Le Cap au Diable, Légende Canadienne
Légende Canadienne
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
voie d'eau qui venait de se déclarer. Une voie d'eau, une voie d'eau! Qui peut comprendre ce qu'il y a dans ces mots d'avenir et de
passé: D'avenir pour celui qui aspire à de longs et d'heureux jours; de passé, pour celui qui regrette et qui pleure.
La mer roulait avec fracas sur les rochers qui se trouvaient à une
bien petite distance. Le capitaine avait ordonné de faire jouer les pompes, mais les vagues avaient emporté les quelques matelots qui
avaient voulu se mettre à la besogne. Les masses d'eau avaient couché le vaisseau sur son flanc. Il n'y avait plus d'autre moyen, le
Capitaine avait fait jeter les chaloupes et avait sauté dans la meilleure avec ses matelots. Cette lâche et infâme conduite lui fut
funeste, car à peine s'étaient-ils éloignés de quelques pieds du vaisseau naufragé, que l'embarcation qu'ils montaient chavira.
Cependant le temps s'était un peu éclairci, on commençait à
entrevoir une petite lueur vers l'aurore, mais la mer était toujours furieuse. L'eau avait entièrement envahi la cale, aucuns cris,
aucunes plaintes ne se faisaient plus entendre; le silence de la mort planait sur les malheureux émigrants. Dieu avait pris pitié d'eux; tous
ensemble ils dormaient de l'éternel repos.
Le vent paraissait avoir un peu diminué. Quatre personnes vivantes restaient à bord: c'étaient Madame St.-Aubin et son enfant,
Tom et O'Brien.
La cabine qu'occupait Madame St.-Aubin était d'un niveau plus élevé que le fond de la cale où se trouvaient les émigrants; à cette
circonstance elle devait de n'avoir pas partagé le sort de ses malheureux compagnons d'infortune.
Les deux matelots avaient toujours persisté à rester attachés aux
parois du navire. Au clapotement de l'eau dans la cale, au craquement du vaisseau, ils comprirent bientôt que celui-ci ne
pouvait pas tenir longtemps sans se disjoindre entièrement. Ils coupèrent donc les cordes qui les retenaient attachés; O'Brien alla
ouvrir l'écoutille pour voir s'il pouvait encore être utile à quelques-uns de ses infortunés compatriotes. Mais, vain espoir!
Tous se tenaient fortement embrassés les uns les autres dans une
suprême et dernière étreinte; et chaque vague furieuse qui venait frapper le vaisseau, faisait passer par la répercussion, sur la tête des
cadavres inanimés les masses d'eau qui les avaient envahis, Tom ouvrit la porte de la cabine, Madame St.-Aubin vivait encore,
quoique dans l'eau jusqu'à la ceinture. D'une main, elle se tenait cramponnée à une barre de fer avec toute l'énergie du désespoir, de
l'autre elle soutenait son enfant au-dessus de son épaule.
Il était temps que ce secours lui arriva, car défaillante, la force surnaturelle qui l'avait jusqu'alors soutenue, allait l'abandonner. La
saisir dans ses bras, la transporter sur le pont avec son enfant, fut pour Tom l'affaire d'un instant; il les attacha solidement après les
avoir recouvert de son habit et de quelques lambeaux de voiles. Avec son compagnon, il se mit en devoir de construire un petit
radeau. Il est difficile de se figurer les peines inouïes qu'ils éprouvèrent dans l'exécution de ce travail. Pendant ce temps, le
navire menaçait de plus en plus de s'ouvrir, l'eau l'enveloppait presque de toutes parts, il n'en restait plus qu'un petit endroit; une
minute plus tard, et tout était perdu.
Tom aussitôt attacha Madame St.-Aubin et son enfant sur le petit radeau, en saisit un des cordages, puis une vague immense
recouvrit le vaisseau; elle entraîna dans sa fureur tout ce qui était sur le pont. Malheureusement O'Brien ne fut pas assez prompt pour
imiter son compagnon, l'abîme s'ouvrit pour lui. Longtemps il lutta avec toute l'énergie que peut donner l'instinct de conservation, il
nagea quelque temps pour atteindre le radeau qui, un instant englouti, était revenu péniblement à la surface. Ceux qui étaient sur
la frêle embarcation purent suivre d'un oeil désespéré les efforts de ce généreux marin pour sauver sa vie, sans qu'ils pussent eux-
mêmes lui porter aucun secours. Enfin ils virent la vague le recouvrir, puis celui-ci revenir à la surface pour être englouti encore, ils le
virent, dis-je reparaître une troisième fois, mais une dernière nappe d'eau le recouvrit pour toujours. La mer comptait une victime de
plus! Pendant cette scène, un affreux craquement s'était fait entendre dans la direction du vaisseau, il venait de s'ouvrir. Ses
débris et les monceaux de cadavres qu'il contenait entourèrent le radeau en un instant. Madame St.-Aubin était mourante.
Lorsque l'attention de Tom fut un peu détourné de ce navrant
spectacle, son oreille exercée de marin l'avertit que la mer se brisait à une bien faible distance d'eux sur les rochers de la côte: "Courage," dit-il à Madame St.-Aubin, "courage" pour vous et votre
chère petite enfant, dans peu d'instants "nous toucherons la terre." Ces quelques paroles ranimèrent la malheureuse femme. La mer
était encore grosse et houleuse, mais le vent diminuait sensiblement et le jour commençait à poindre. Dans un éclairci, ils aperçurent à
quelques centaines de pas d'eux, les rochers d'un cap, et ce cap c'était le "Cap au Diable" d'aujourd'hui. Cette vue ranima leur espoir.
Ce qui se passa de temps avant qu'ils y parvinssent fut de peu de durée, mais Dieu sait ce qu'endurèrent les malheureuses victimes
du naufrage pendant ce court trajet.
Ils étaient à la veille de toucher le rivage, lorsqu'une mer plus haute, plus furieuse encore que toutes les autres, jeta violemment le
radeau sur un écueil à fleur d'eau et le mit en pièces. Il y eut un dernier cri d'angoisse parti du sein de Madame St.-Aubin, elle fut
lancée à l'eau; Tom s'y précipita aussitôt pour la secourir et, l'enlaçant dans ses bras, il nagea avec elle vers le rivage. Quelques
instants après, on eut pu voir, gisant sur la plage, le cadavre du pauvre matelot dont la tête avait été brisée sur un rocher, en
préservant Madame St.-Aubin. A quelques pas plus loin, le corps inanimé de celle-ci, tandis que les restes du radeau emportant
l'enfant mourante allaient aborder dans une petite anse un peu plus éloignée.
VII
On a souvent parlé de la beauté de nos fleuves et de nos rivières.
Beaucoup de voyageurs, qui les ont visités, proclament hautement qu'il n'est peut-être pas de pays au inonde qui en soient si richement
doté?
Parmi les rivières qui font, avec raison, l'admiration des étrangers,
est celle du St. Maurice, qui vient avec ses trois grandes bouches parsemées d'îlots, se jeter dans le fleuve. Elle est belle surtout
lorsque vous la contemplez à quelques lieues des Trois-Rivières; quand ses eaux limpides et profondes, après s'être voluptueusement
roulées sur leur lit recouvert d'un beau sable, sur des roches polies et mousseuses; qu'elles se sont tordues et allongées dans les étroits
défilés, et qu'elles viennent complaisamment se précipiter de hauteurs considérables pour former la belle chute de Shawinigan.
Comme ces immenses monstres marins, qui se jouent avec plaisir à la surface de l'eau, se plongent, se replongent dans la profondeur
des mers, pour reparaître, un instant après plus brillants qu'auparavant.
Sur un charmant plateau, presqu'au pied de la chute, vous pouvez
la contempler dans toute sa splendeur! Les beaux arbres de la rive, l'arc-en-ciel que les rayons du soleil font éclore dans le brouillard qui
s'élève de l'abîme, le chant des oiseaux, tout enfin présente un coup d'oeil vraiment admirable!
Un des derniers soirs des beaux jours de mai, on eut pu voir sur le
plateau, dont nous venons de parler, quatre à cinq cabanes de sauvages qui s'y étaient élevées déjà depuis quelques jours. Dans
chacune d'elles, les femmes étaient hardiment à l'ouvrage, on confectionnait des corbeilles d'écorce aux couleurs brillantes et
variées; on remarquait aussi beaucoup de pelleteries, soigneusement préparées, il était évident que la chasse de l'hiver
avait été bonne. Les hommes, nonchalamment étendus sur l'herbe, conversaient en fumant le calumet; quelques enfants, aux petits
yeux noirs et vifs, mais aux muscles forts et vigoureux jouaient à quelques pas plus loin. Les chiens couchés, ça et là dormaient paresseusement dans une pleine et entière quiétude. Aux portes des
cabanes, des marmites bouillottaient sur de bons feux, on sentait les arômes de quelques pièces de venaison qui cuisaient pour le repas
du soir. Un peu plus loin, un petit groupe déjeunes filles préparaient des ornements de toilette. Il était clair qu'on avait en vue une fête ou
quelqu'évènement qui n'était pas ordinaire.
Parmi elles, on eut pu remarquer une jeune indienne, du moins elle en portait le costume, qui confectionnait ses ornements avec un
goût et une délicatesse plus exquis que ses compagnes. En l'examinant de plus près, on eut été bien surpris de voir sous sa
pittoresque coiffure, de longs et soyeux cheveux blonds. Son teint était un peu halé, mais ses joues n'étaient pas saillantes comme
celles des autres jeunes filles qui l'entouraient. Ses beaux yeux bleus étaient d'une douceur ineffable. Évidemment, il n'y avait chez
elle aucun sang sauvage.
Quand elle eut terminée son ouvrage, elle s'approcha d'un des chasseurs qui causait avec ses camarades, puis lui mettant
amicalement et familièrement la main sur l'épaule, elle lui dit: "Quand donc, mon ami, nous rendrons-nous aux Trois-Rivières? Il
me tarde de voir toutes les belles choses dont tu m'as parlé." Celui à qui elle adressait ces paroles, lui répondit avec amour: "Demain, ma
fille, lorsque la première étoile du matin brillera, nous serons dans nos canots et en route; et le soleil ne sera pas encore haut lorsque
nous serons débarqués." Puis la joyeuse jeune fille retourna gaiement annoncer à ses compagnes la bonne nouvelle et toutes
ensembles elles manifestèrent une joie éclatante.
"D'où vient donc, dit un des sauvages à celui auquel la jeune fille venait de parler, d'où vient donc l'amour et l'amitié que ta femme et toi, vous portez à cet enfant?" Celui-ci reprit: "Ah! c'est une longue et
triste histoire, je la connais depuis longtemps cette chère petite, et l'ai, pour ainsi dire, vu naître, et toi, mon frère, si tu peux parcourir
les bois à côté de Jean Renousse, lui presser les mains et le voir chasser avec toi, c'est à ses parents que tu le dois, car ils l'ont bien
souvent empêché de mourir de faim quand il était jeune. Qu'il me suffise de te dire, pour le moment, que j'ai cru l'avoir perdue pour
toujours. Ses parents habitaient autrefois l'Acadie je demeurais auprès d'eux; son père lui fut un jour violemment arraché, toutes
leurs propriétés furent brûlées, sa mère fut contrainte de se sauver avec les autres dans les bois, ce que souffrirent la mère et l'enfant,
qui n'étaient pas habituées à la vie que nous menons, je ne puis te le dire. Au printemps, sa mère résolut de venir ici en Canada. Elle
pensait qu'il lui serait beaucoup plus facile, dans cet endroit, d'avoir des nouvelles du bâtiment qui avait emmené son mari. Elle partit
donc avec son enfant et ce fut moi qui les conduisis à bord. Je demandai comme une faveur de me laisser prendre place parmi
l'équipage, m'offrant de me rendre utile autant que je le pourrais. Ma demande fut accueillie par les huées du capitaine et des matelots;
brutalement on me rejeta dans ma berge. Longtemps je suivis le navire des yeux, ne sachant si je devais essayer de le suivre; mais
enfin triste et découragé je regagnai la terre. Désormais seul et abandonné du tous ceux que j'avais aimés, je me trouvai pris d'un
indicible ennui et d'un profond sentiment de découragement. Mais il fallait sortir de cette position; je pris mon fusil, j'avais une ample
provision de munitions, et accompagné du pauvre vieux chien que tu vois la, je m'enfonçai dans les bois."
"Où allais-je, je n'en savais rien. Je marchai pendant bien des
jours, je traversai une grande étendue de forêts, enfin j'arrivai un soir sur le bord du fleuve, je ne savais où j'étais. En examinant l'endroit de tous côtés, j'aperçus une petite fumée qui s'élevait à quelque
distance; en m'en approchant je reconnus quelques cabanes de nos frères sauvages, où on m'accueillit volontiers. Ils allaient passer
l'hiver à faire la chasse dans le Saguenay; ne sachant moi-même que faire, ni où tourner la tête, je leur demandai de vouloir bien me
donner place dans leurs canots. Ils y consentirent avec plaisir. Nous partîmes donc le lendemain matin, et quoique la distance fut grande,
nous mîmes peu de temps à traverser le fleuve, nous remontâmes le Saguenay, et de là nous gagnâmes les bois. Le gibier était très-
abondant, nous fîmes bonne chasse tout l'hiver."
"Un jour qu'accompagné de Phédor, j'avais parcouru une très-grande distance pour visiter mes trappes, j'avais tout en marchant
chassé çà et là, et je me trouvai trop loin pour retourner au campe; il fallut donc me construire un abri et je me mis à la besogne. Depuis à
bonne heure dans la journée le chien avait disparu, et je commençais à craindre qu'il n'eut été étranglé par quelque ours,
lorsque tout-à-coup il fondit sur moi comme un coup de vent, il jappait, sautait, courait et reprenait toujours la même direction dans
sa folle gaîté, jamais je ne l'avais vu si joyeux. Certainement quelque chose d'extraordinaire se passait. Je saisis mon fusil, et m'élançai
sur ses traces. Comme pour m'encourager ou s'assurer peut-être si je le suivais, il revenait quelquefois sur ses pas, recommençait son
même manège et reprenait toujours sa même direction. La nuit était venue, mais la lune était brillante. Enfin il commençait à se faire tard
et j'étais fatigué."
"J'allais, tout en pestant contre ma folie d'avoir suivi le chien si loin, me préparer un nouvel abri, lorsque j'aperçus au travers des
arbres un lac d'une assez grande étendue. Je résolus de m'y rendre. Grande fut ma surprise de voir trois cabanes sauvages reposant sur
les bords."
"Je m'approchai avec précaution, craignant qu'ils ne fussent des ennemis, mais je ne tardai pas à m'apercevoir qu'ils étaient une tribu
amie. L'intelligent animal courait toujours devant moi. J'entrai dans la hutte où je l'avais vu s'enfoncer. Là une enfant chaudement
enveloppée dans d'épaisses couvertes, dormait sur un bon lit de sapins; une jeune fille était occupée avec sa mère à préparer des
peaux, mais son travail ne l'empêchait pas de jeter, de temps à autre, un coup d'oeil de sollicitude sur l'enfant. Un bon feu brillait au
milieu de l'enceinte, et le père dormait dans le fond. Ma brusque apparition l'éveilla et tous trois poussèrent ensemble un wah! de
surprise. Je tendis la main au père pour lui demander l'hospitalité, elle me fut accordé de tout coeur. Je pris donc place auprès du feu
et leur racontai par quelle aventure je m'étais rendu jusque là."
"Cependant les allures de Phédor m'intriguaient vivement. Couché auprès de l'enfant, bien qu'il en eut à plusieurs reprises été
repoussé, il y revenait incessamment, lui léchant la figure et les mains. L'enfant soudainement éveillée s'assit toute droite sur sa
couche, la lueur éclaira son visage. Je poussai un cri et m'élançai vers elle; je la pris dans mes bras et l'embrassai avec transports,
puis la couvris de mes larmes. J'avais reconnu ma petite Hermine, l'enfant de mon ancien bienfaiteur. Ne comprenant rien à cette
conduite, mes trois hôtes s'étaient levés spontanément; mais leur surprise fut encore plus grande, lorsqu'ils virent la petite me passer
familièrement les mains dans la figure, chose qu'elle me faisait autrefois quand je lui avais fait plaisir, la chère enfant m'avait
reconnu elle aussi. Je m'empressai alors de leur raconter en quelques mots notre histoire, et demandai par quelle aventure
l'enfant se trouvait au milieu d'eux.
"Ce fut la jeune fille qui m'apprit qu'étant un soir campée sur le bord de la mer, auprès d'un endroit qu'ils appelaient Kamouraska,
elle avait aperçu un matin, le lendemain d'une terrible tempête, le printemps précédent, la pauvre enfant attachée sur deux morceaux
de bois. Qu'elle s'était alors jetée à la nage et l'avait ramené au rivage. Que rendue dans la cabane, elle s'était aperçue que la
pauvre petite respirait encore. Elle l'avait alors enveloppée dans de bien chaudes couvertes, à force de soins et avec le concours de la
famille ils étaient parvenus à la ranimer; en ouvrant les yeux elle avait demandé sa mère et parut effrayée de voir ces figures
étranges, mais qu'elle n'avait pas tardé de s'y habituer."
"Hélas! sa pauvre mère, ajouta la jeune fille, elle était périe dans le naufrage du vaisseau, car la plage était couverte de cadavres
d'hommes, de femmes et d'enfants. Qu'alors elle avait adoptée comme la sienne propre, cette pauvre enfant Cette jeune fille dont je
te parle, il y a huit ans qu'elle est ma femme, et voilà pourquoi, camarade, dit Jean Renousse en se levant, voilà pourquoi nous
l'aimons comme si elle était notre fille. Mais, ajouta-t-il, il en est temps, allons souper."
Alors toutes les familles se réunirent, en formant un rond; chacune
d'elles apporta la marmite; tout le monde pouvait puiser avec la micoine, sans s'occuper si c'était dans la science, et lorsque celle-ci
manquait, ou se servait de la fourchette naturelle. Si quelqu'un avait osé demander si tous s'étaient lavé les mains, on lui aurait répondu
par des huées et des éclats de rire.
Quoiqu'il en soit, Jean Renousse tint parole, car le lendemain il
était beau de voir la petite flottille, composée de légers canots d'écorces, descendant les uns à la file des autres le St.-Maurice.
C'était un magnifique matin, le temps était calme et pur, l'air était embaumé de fleurs des bois qui commençaient à s'épanouir. On
voguait silencieusement, lorsque tout-à-coup la voix d'un sauvage domina le chant des oiseaux de l'une et l'autre rive; mais son chant
n'était pas ces anciens cris de guerre que nos pères entendaient, lorsque des tribus sanguinaires venaient les attaquer, pour s'exciter
entre elles au meurtre et au carnage. Mais la voix sonore du chantre respirait un sentiment de douceur ineffable. Il y avait aussi quelque
chose dans ses paroles qui ressentait la bienfaisante et divine influence que le Christianisme exerce sur ces peuples autrefois si
féroces. En quoi consistait-il ce chant? c'était une prière qu'on adressait à Marie, c'était la prière du matin, et chaque canot faisait
chorus à la voix du premier chantre; et les échos de la rive se renvoyaient les uns aux autres ces chants bizarres, sauvages et
capricieux, qui n'avaient peut-être rien de bien mélodieux, mais qui devaient monter vers les cieux comme un parfum d'encens et
d'ambroisie.
Pendant ce temps on pesait sur l'aviron, le léger canot volait sur les eaux et bientôt ou arriva à Trois-Rivières.
Cette charmante petite ville n'avait pas alors l'aspect que
l'industrie lui a donné depuis; c'était un ravissant petit village composé de jolies maisons. Chacune des habitations était entourée
d'un verger et d'un jardin potager. Dans le temps où nous parlons, à cause des faciles communications qu'elle avait parla rivière Matawin
avec Ottawa, elle était un des postes les plus importants pour le commerce de pelleteries.
Depuis quelques années, un homme qu'on aurait pu dire jeune
encore par l'âge, mais d'après l'apparence, vieilli par le malheur, était venu s'y établir; c'était un commerçant qu'on disait déjà riche.
Reconnu par tous et jouissant d'une réputation d'une grande probité et d'honneur, tout le monde reposait en lui la plus grande confiance.
Son commerce avec les sauvages avait pris une telle extension, qu'il excitait presque la jalousie des maisons rivales, engagées dans la
même ligne. Cependant sa conduite avait toujours été si honorable, que jamais un sentiment de malveillance n'avait pu être exprimé
contre lui.
Souvent on l'avait vu, triste et abattu, verser des larmes abondantes, lorsqu'il se croyait seul et hors de la vue. Peu
communicatif, on sentait qu'il devait y avoir en lui-même un foyer de douleurs qui avait fait blanchir ses cheveux; mais personne
n'attribuait ces rides aux remords qui laissent toujours ces empreintes. Le nom de cet homme, nous le devinons; c'était M. St.-
Aubin.
Et si nous ne craignions de fatiguer nos lecteurs par trop de citations, nous nous permettrions encore de leur dire que le vaisseau
dans lequel il avait été embarqué fut un de ceux qui essayèrent d'aller aborder sur les bords de la Caroline du Nord, mais dont les
habitants les repoussèrent. Il fut un de ceux qui cherchèrent à prendre terre dans cet état où le gouverneur leur proposa de s'établir
comme esclaves. Laissons encore une fois parler la voix éloquente de M. Rameau:
"Ce fut une triste et déplorable odyssée que celle de ces
malheureux enlevés subitement à la paix de la vie domestique pour subir toutes les horreurs de la guerre la plus violente et le bouleversement de leur fortune, de leurs affections. Jetés sur les
vaisseaux; dans l'anxiété d'un avenir inconnu, ils n'avaient même pas, pour se consoler l'espoir, le rêve de la patrie: car derrière eux,
l'incendie, la ruine, la dispersion générale, avaient détruit la patrie; il n'y avait plus d'Acadie! et cinq ans après, on ne pouvait plus
reconnaître le pays où avaient fleuri leurs villages."
"Dirigés sur les colonies anglaises, il se trouva qu'elles n'avaient point été prévenues de cette transportation; et dans plusieurs
endroits on eut l'inhumanité de ne point les accueillir sur la côte. C'est ainsi que 1500 de ces malheureux furent repoussés en
Virginie, et cet exemple eut des imitateurs dans une partie de la Caroline. 450 hommes, femmes et enfants destinées à la
Pennsylvanie, échouèrent près de Philadelphie; le gouvernement de cette colonie n'eut pas honte, pour se dégrever des secours
nécessaires à ces malheureux naufragés, de chercher à les faire vendre comme esclaves; les Acadiens s'y opposèrent avec une
énergique indignation, et ce projet n'eut pas de suite. Mais cette bassesse de coeur couronna dignement la conduite des colonies
anglaises, dans toute cette affaire. Ailleurs de la ruine des Acadiens, héritiers avides de leur spoliation, les Américains eurent l'impudeur
de leur refuser le secours et même les égards dus au malheur. Ces évènements, si tristes qu'ils puissent être, sont d'une importance
historique bien secondaire sans doute; mais il ne méritent pas moins de fixer notre attention, car rien n'est plus fécond en justes
enseignements que ces actions très-simples de la vie commune, où les peuples et les hommes se révèlent pour ainsi dire en déshabillé,
sans que ni passion ni apprêts, les mettent hors de leur naturel; on y trouve peut-être sur les sociétés et sûr les individus, des données
plus exactes que dans la solennité des grands faits historiques; et si on étudie toute la suite de l'histoire des États-Unis, on se convaincra facilement en effet combien le caractère de cette nation manque
généralement de générosité et de grandeur:
"Cependant les commandants des navires qui portaient les prisonniers étaient fort embarrassés, et les infortunés Acadiens ainsi
repoussés de tous les rivages et ballottés sur la mer, ne savaient où il leur serait possible d'aller souffrir et mourir. Quelle situation pour
de pauvres pères de famille, cultivateurs aisés et paisibles, qui n'avaient jamais quitté leurs villages, où ils vivaient encore heureux
la veille, jetés maintenant au milieu de l'Océan, seuls, dénués de tout, entourés d'ennemis, sans avenir et sans espoir! On dit que
quelques-uns, dans cette triste extrémité, se rendirent maîtres de leurs bâtiments et se réfugièrent sur les côtes sud d'Acadie ou dans
les îles du golfe St. Laurent; mais il est certain que le plus grand nombre fut ramené des côtes d'Amérique en Angleterre où ils furent
retenus prisonniers à Bristol et à Exeter jusqu'à la fin de la guerre."
Transféré en Angleterre, M. St.-Aubin y endura toutes les souffrances physiques et morales qu'un homme peut éprouver.
dénué de tout, les privations qu'il endura pendant quelque temps, n'étaient pourtant rien en comparaison de ce qu'il ressentait au
souvenir constant de sa femme et de son enfant. Il put un bon jour, grâce au secours d'un ami qu'il rencontra providentiellement, obtenir
la permission de revenir en Amérique. Ce fut en qualité de matelot qu'il traversa dans un navire, se dirigeant vers Boston. Le trajet qu'il
lui restait à faire était bien long, et certes le salaire d'un pauvre matelot était loin d'être suffisant pour subvenir aux frais d'un voyage
qui devait le conduire de la à son ancienne colonie, où il espérait retrouver sa femme et son enfant. Il l'entreprit cependant, marchant
autant que ses forces pouvaient le lui permettre, de temps à autre, louant une pauvre berge de pêcheur et se faisant conduire d'une
distance à l'autre. Combien le trajet lui parut long. Mais revoir les objets chéris dont il avait été sépare depuis déjà 18 mois; cette seule pensée lui donnait des nouvelles forces. Enfin il arriva, un soir, à
l'endroit où était sa demeure, mais, hélas! quelle poignante déception! il n'y avait plus que des ruines. Un étranger à la tête d'un
bon nombre d'ouvriers s'occupait à faire reconstruire de nouvelles habitations, car désormais le poste lui appartenait.
Et sa femme! sa femme et son enfant! qu'étaient-elles devenues?
Ce fut là qu'on lui apprit le nom du bâtiment dans lequel elles s'étaient embarquées pour le Canada. Il s'empressa de se rendre
dans ce pays pour tâcher de les y joindre; mais en y arrivant, il apprit le désastre du "Boomerang", et que la seule personne survivante du
naufrage, était une pauvre misérable folle qui vivait de la charité publique. Rien ne pouvait, d'après les renseignements qu'il put
obtenir, lui fournir aucune trace du sort de son épouse et de son enfant; indubitablement elles devaient avoir eu la destinée des
autres naufragés. Atterré, comme on le suppose; par ces terribles détails, M. St.-Aubin, trouva dans la religion quelques consolations,
et en lui-même un reste d'énergie. A force de travail, de soins et d'économie, il avait réussi à fonder, aux Trois-Rivières, endroit qu'il
avait choisi à cause de son isolement et du genre de commerce qu'on y faisait, une maison déjà florissante au moment où nous
parlons. Ce lieu, d'ailleurs, convenait à sa tristesse.
Telle était sa position le matin du jour où les canots sauvages vinrent y aborder.
Inutile de dire que les toilettes étaient faites. Chaque indienne était
dans ses plus beaux atours, et les sauvages eux-mêmes avaient revêtu leurs plus brillants costumes. Tout naturellement on se dirigea
vers la maison de M. St.-Aubin pour lui offrir les fourrures. Mais la plus pressée, la plus 'joyeuse et la plus désireuse de voir un magasin avec les richesses qu'il étale, c'était on le devine, c'était
Hermine. Jean Renousse lui avait raconté des choses si merveilleuses qu'on voit dans un magasin. Aussi entra-t-elle avec
empressement et une naïve curiosité, avec les autres indiens dans celui de M. St.-Aubin. Mais son ami, comme on appelait Jean
Renousse, n'avait pu les suivre immédiatement. Les pelleteries furent exhibées et soigneusement examinées par M. St.-Aubin et
ses employés. Les prix furent, fixés, les marchés conclus, il ne s'agissait plus que des échanges; pour, ceux d'entre les sauvages
qui avaient besoin d'effets. Comme on le pense bien, chacune des femmes indiennes s'empressa de choisir les étoffes aux couleurs les
plus brillantes.
Mais une jeune fille, toutefois, se tenait un peu à l'écart, M. St.-Aubin le remarqua.
—Pourquoi donc, lui dit-il, ma petite soeur ne vient-elle pas aussi
prendre quelques-uns de ces jolis draps? Ne lui conviennent-ils pas ou préfère-t-elle de l'argent?
—C'est, répondit la jeune fille à laquelle, il s'adressait que mon
ami n'est pas arrivé et, que ma grande soeur, attend qu'il soit ici pour les choisir lui-même. Il est si bon pour nous que nous craignons de
faire quelque chose qu'il n'aimerait pas.
—Mais, dit M. St.-Aubin, en la regardant plus attentivement, tu n'es pas une fille d'un sang indien; je le vois à tes yeux, à tes traits et
à ton teint. C'est beau, ma soeur, ajouta-t-il, en s'adressant à la femme de Jean Renousse, d'avoir pris soin de cette enfant qui paraît
tant l'aimer; sans doute que tu l'auras recueillie dans quelque pauvre famille dénuée de tout.
Puis il s'éloigna sans attendre la réponse pour aller servir
quelques commandes.
La jeune fille s'approcha du comptoir, elle examina quelques marchandises.
—Oh! c'est beau, bien beau, monsieur, ce que vous vendez là.
—Oui, mon enfant, lui répondit-il, en la regardant encore fixement;
on eut dit que ses traits lui rappelaient quelques douloureux souvenirs.
—De quelle paroisse étaient tes parents, petite? lui dit-il.
—Mes parents, lui répondit-elle, avec une douce empreinte de
tristesse, je ne les ai presque pas connus, ils n'étaient pas de ce pays-ci, ils demeuraient autrefois dans l'Acadie.
—Et que sont-ils devenus? demanda M. St.-Aubin, ému à ce seul
nom.
—Ils sont morts, lui répondit-elle.
—Pauvre enfant, dit celui-ci, en essuyant, deux larmes qui roulaient sur ses joues, et il retourna dans un autre endroit du
magasin.
Un instant après il revint; on eut dit qu'il y avait un sentiment instinctif qui le ramenait auprès d'elle. Peut-être aussi pensa-t-il en
lui-même, cette jeune fille a-t-elle été une des victimes des malheurs qui sont venus fondre sur mes malheureux compatriotes.
—Et moi aussi je suis de l'Acadie; est-ce que celui que tu appelles
ton ami est natif de cet endroit?
—Oui, répondit la jeune fille, du plus loin que mon souvenir peut se reporter, il me semble encore le revoir;
—Et quel est donc son nom?
—Il s'appelle Jean Renousse.
—Jean Renousse? répéta M. St.-Aubin en pâlissant.
—Et toi quel est donc ton nom?
—Hermine, répondit la jeune fille.
—Hermine! répéta M. St.-Aubin, en s'éloignant; mais non, non,,
ç'est impossible. Oh! ta Providence ne peut ainsi se jouer du coeur des, hommes.
Il revint, auprès de la jeune fille.
—Mais où donc se trouve-t-il, que je le voie et lui parle?
—Le, voici qui entre, dit Hermine.
Effectivement! en entrant, Jean Renousse reconnut M. St.-Aubin.
—M. St.-Aubin!
—Jean Renousse!
Telles furent les seules paroles qu'ils purent dire, et ils tombèrent
dans les bras l'un de l'autre.
Alors Jean 'Renousse poussa la jeune fille vers M. St.-Aubin en
s'écriant: "Chère enfant, embrasse ton père." En entendant ces paroles, celui-ci sentit comme un océan de joie et de bonheur,
depuis longtemps inconnu, l'inonder tout entier, et chancelant comme un homme ivre, il alla s'affaisser dans un fauteuil qu'on lui
présenta. Mais rarement les secousses de la joie inespérée, qu'on éprouve soudainement, produisent de fâcheux résultats, aussi,
grâce aux soins qu'on lui prodigua, fut-il bientôt remis.
En ouvrant les yeux, il vit tout autour du lui les figures de ces bons sauvages inondées de larmes, et il sentit sur ses joues les baisers
brûlants de son enfant. Enfin aux pleurs succédèrent la joie et le bonheur. Toute la petite tribu qui avait adoptée Hermine comme une
des leurs, qui lui avait montré toute espèce de bontés et de prévenances, fut invitée à une grande fête.
Après le repas, M. St.-Aubin distribua à chacun des hommes et
des femmes de riches présents; de sorte que, outre la satisfaction d'avoir fait une bonne action, ils partirent enchantés de la
munificence de leur hôte. Jean Renousse et sa femme ne purent se décider à abandonner leur enfant. Désormais, d'ailleurs, leur place
était marquée pour toujours à côté de M. St.-Aubin et d'Hermine.
VIII
Mais il est temps que nous revenions à Madame St.-Aubin. Comme nous l'avons dit déjà, elle fut recueillie en touchant le rivage
par un pauvre pêcheur qui la transporta, plus morte que vive, dans sa cabane. Les soins intelligents et prolongés qu'ils lui donneront, la
rappelèrent à la vie. Mais sa raison avait été ébranlée par les terribles événements que nous avons rapportés.
Elle fut longtemps avant, que de pouvoir se remettre des
commotions qu'elle avait éprouvées. Souvent dans la journée et même la nuit elle échappait aux mains des braves gens qui l'avait
recueillie, s'élançait vers la plage, puis alors dans le silence et les ténèbres on entendait une voix demander avec désespoir à la vague
de lui rendre son enfant. Quelquefois elle l'implorait d'un ton suppliant; ses paroles étaient entrecoupées par moments par des
sanglots à fendre l'âme; d'autres fois par des chants! tristes, si plaintifs, qu'on ne pouvait les entendre sans verser des larmes.
Ce spectre que nous avons vu dans le premier chapitre de ce
récit, le lecteur le voit; c'était Madame St.-Aubin.
Plusieurs semaines se passèrent ainsi et jamais dans le foyer ou elle était venue s'asseoir on ne songea à se demander si elle était
une nouvelle charge pour la famille; bien au contraire, le meilleur morceau, et il était rare qu'il en entra dans cette pauvre cabane, lui
était toujours destiné, gaiement on partageait la tranche de pain, laissant à la pauvre dame, comme on appelait Madame St.-Aubin, la
meilleure part, et s'il n'y en avait que pour elle, le souper des pauvres gens était alors remis au lendemain.
Les choses en étaient à cet état, lorsqu'un lundi soir deux voitures,
pesamment chargées, s'arrêtèrent devant la cabane.
En regardant par la fenêtre on reconnut deux des plus respectables habitants de l''endroit. Ils frappèrent à la porté et
entrèrent.
Il était facile de voir que la mission diplomatique dont ils étaient chargés n'était pas aisée à remplir. Il ne s'agissait de rien moins que
de faire accepter au pauvre pêcheur les présents qu'ils lui apportaient, sans blesser sa susceptibilité et son amour propre.
Enfin après s'être gratté la tête plusieurs fois, après bien des tours et des détours l'un d'eux trouva moyen de briser la glace; le sermon
que le curé avait fait la veille fournit l'occasion d'entrer dans le sujet. Le bon prêtre leur avait longuement parlé de charité et les avaient
engagés, répétèrent-ils au pêcheur, de la pratiquer comme celui-ci l'avait fait, à l'occasion de la pauvre femme étrangère, il les avait
assuré que s'ils mettaient de côté, la part du bon dieu, ils verraient les bénédictions du ciel se répandre dans leurs maisons et sur leurs
champs. Qu'alors ils avaient fait ensemble une tournée et que C'était avec empressement que chacun avait fourni. Tout le monde avait
voulu s'associer à la bonne oeuvre. Qu'ils apportaient: une ample provision de comestibles de toute sorte et des vêtements. Que de
plus une pauvre veuve viendrait prendre soin de la malheureuse folle pour ne pas déranger la femme du pêcheur de son travail, car
le filage et l'ouvrage ne lui manquerait pas; et qu'enfin on ferait table commune.
Sans vouloir entendre un seul mot de remercîment, les deux
habitants sortirent précipitamment et se mirent à décharger les voitures. Certes ils n'avaient pas trompé le pêcheur; il y avait la,
dans ces deux voilures, des provisions de toutes sortes pour plus dune année.
Belle et sainte coutume que celle des tournées, où nous voyons
des hommes honnêtes et laborieux, laisser leurs occupations pour parcourir les maisons et rapporter, un soir, le fruit de leurs quêtes et
entendre les bénédictions d'une famille mourante de faim, à laquelle on a apporté l'abondance et le bonheur.
Madame St.-Aubin passa deux années dans cette demeure où
elle avait attiré avec, les bénédictions du ciel une honnête aisance, car la charité des habitants de l'endroit ne s'était pas ralentie un seul
instant. Souvent elle fut visitée par le vénérable pasteur et quelques autres personnes notables de l'endroit. Un médecin plus instruit
dans l'art de guérir que dans la science des grands mots, lui prodigua; des soins assidus et au bout de ce temps il eut la
satisfaction de voir ses peines couronnées de succès.
Une douce et triste résignation succéda, sur la figure de Madame St.-Aubin à son air d'égarement. Ses cheveux avaient
considérablement blanchis, et tous ses traits portaient l'empreinte du deuil et de la souffrance.
Pour lui assurer plus de distractions, le pasteur, avec quelque
âmes charitables lui louèrent une couple de chambres auprès de l'église. La veuve qui avait été choisie pour la soigner l'accompagna.
Là, elle passa environ six années, sinon heureuse, du moins ses douleurs étaient adoucies par la prière, ce baume divin qui cicatrise
les plaies du coeur le plus ulcéré. Elle pouvait aussi se livrer aux ouvrages qui lui apportaient quelques distractions. Et si parfois elle
sortait de sa demeure, après les instances du curé et du médecin, elle était certaine de rencontrer toujours des regards et des paroles
affectueux, bienveillants et sympathiques de la part de tous ceux qu'elle voyait.
Ainsi s'écoulait sa vie, lorsqu'un matin on vint prévenir le
vénérable curé que quatre personnes l'attendaient dans le salon. Ces quatre personnes c'étaient: M. St.-Aubin et son enfant, Jean
Renousse et sa femme.
En effet, depuis que M. St.-Aubin avait retrouvé Hermine, il ne lui
restait plus qu'un seul désir, une seule pensée; à présent qu'il avait des détails précis sur l'endroit du naufrage, détails qu'il avait eus par
la femme de Jean Renousse, son plus ardent désir était de visiter la tombe de son épouse, car, peut-être par quelques papiers trouvés
sur elle, aurait-on pu distinguer tombe de celle des autres naufragés.
Les renseignements fournis par la femme de Jean Renousse étaient si précis qu'il n'y avait pas de doute qu'elle avait dû être
enterrée au pied du cap où dans le cimetière du village, et nul n'était plus à portée de leur donner les informations nécessaires que le
curé de la place, aussi, étaient-ils venus s'adresser à lui directement. M. St.-Aubin commença par donner son nom au vénérable prêtre, lui
exposa le but de sa visite et lui raconta son histoire.
A mesure qu'il parlait, l'attention du curé se trouvais de plus en plus éveillée. Entraîné par la chaleur du récit, ce ne fut que quand il
eut fini de parler que M. St.-Aubin s'aperçut: de l'émotion extraordinaire de celui qui l'écoutait et qu'il vit des larmes couler dr
ses yeux.
—M. St.-Aubin, répétait le bon prêtre, comme se parlant à lui-même: Oh! mon Dieu! mon Dieu! serait-il possible?
Puis dominant son émotion:
—Une femme, dit-il, d'une condition qui n'est pas ordinaire, est
aujourd'hui la seule survivante du naufrage du "Boomerang"
Et cette femme est une dame acadienne.
—Une dame acadienne! répéta M. St.-Aubin en se levant d'un
mouvement tout automatique; puis pâle comme un mort:
—Son nom, monsieur, son nom, dit-il en tremblant.
Alors le curé redevenu maître de lui, et calculant l'effet terrible que ses paroles pouvaient avoir sur les acteurs de cette scène; voyant
toutes les angoisses peintes sur la figure de son interlocuteur, et craignant que la secousse ne fut trop forte: car pur son histoire et
celle de son enfant il avait reconnu le mari et l'enfant de Madame St.-Aubin.
—Son nom, répéta-t-il, en se fermant les yeux, comme s'il eut
craint l'effet qu'il allait produire en le donnant. Lorsqu'il les ouvrit, les quatre étrangers étaient à ses genoux et l'imploraient en pleurant et
demandant son nom, son nom!
—Son nom, reprit le prêtre, vous l'avez nommé en vous nommant; c'est celui que vous portez, et cette femme, M. St.-Aubin, c'est……
c'est la mère de votre enfant, c'est votre épouse!…
Un cri s'échappa de toutes les poitrines!
—Où est-elle! Où est-elle!
Ce fut avec peine qu'il réussit à les calmer et à leur faire comprendre qu'il fallait apporter de grands ménagements en
annonçant à Madame St.-Aubin le bonheur inespéré qui l'attendait. Le bon curé se chargea de cette mission et il fut convenu qu'on
entrerait dans la maison qu'à un signal convenu et que le bonheur ne viendrait que par gradations, qu'elle verrait d'abord Jean Renousse et son épouse, puis à un autre signal, son mari et son
enfant.
La matinée était magnifique, l'air était frais et embaumé, les portes et les fenêtres de la maison de Madame St.-Aubin étaient ouvertes
et les torrents de lumière joints aux chants des oiseaux qui jouaient dans les buissons voisins, inondaient cette demeure, lorsqu'il s'y
présenta.
En apercevant le pasteur, Madame St.-Aubin l'accueillit par un sourire tout amical et lui présenta un siège. On eut dit facilement à
l'éclat des yeux du prêtre, à son agitation, à sa figure ordinairement calme et sereine et où maintenant une joie et un bonheur indicibles
rayonnaient presque sur chacun de ses traits, on eut dit qu'il y avait chez lui quelque chose d'extraordinaire qui s'y passait.
Après s'être informé de la santé de la dame, il continua avec une
insouciance affectée:
—Madame, à ma messe de ce malin, j'ai rendu grâce à Dieu de tout coeur, en voyant deux personnes dans l'église qui assistaient au
saint sacrifice et priaient arec recueillement et ferveur: c'étaient celle pauvre veuve Deuil et son fils. Celui-ci était parti depuis bien des
années pour des voyages périlleux. Jamais elle n'en avait entendu parler elle le croyait mort depuis longtemps, lorsqu'hier il est arrivé,
lui apportant une jolie somme d'argent qui leur permettra de vivre dans l'aisance. Tous deux ce matin ils venaient remercier Dieu.
—Heureuse mère, dit Madame St.-Aubin, et un profond soupir
souleva sa poitrine.
—Eh! madame, reprit-il, j'ai depuis pensé à vous à vos malheurs
et je me suis dit que Dieu pourrait bien à vous aussi rendre ce que vous croyez avoir perdu.
—Oh! monsieur, monsieur, dit-elle, et ses yeux s'inondèrent en
larmes. Je n'espère plus de bonheur sur la terre, que celui qu'après Dieu, vous et la charité m'avez fait. Revoir ceux que j'ai perdus, oh!
non, c'est impossible.
Et ses larmes redoublèrent.
—Il y a longtemps déjà qu'ils dorment dans le tombeau.
—Mais, reprit le curé, il donnait bien, lui aussi, dans le tombeau, Lazare, lorsque Dieu le rendit à ses soeurs! Il avait tout perdu, lui
aussi, le saint homme Job, lorsque Dieu lui rendit avec usure ce qu'il croyait, perdu pour toujours.
—Oh! par grâce, monsieur, dit la pauvre femme en sanglotant; par
grâce, ne me faites pas espérer, le réveil serait trop terrible. Ou, reprit-elle avec exaltation, avez-vous quelques nouvelles de mon
mari? S'il en est ainsi, ajouta-t-elle joignant les mains, par pitié et au nom de ce que vous avez de plus cher, dites-le moi sans me faire
attendre plus longtemps.
—Madame, il serait mal à vous de douter de la toute puissance et de la bonté de Dieu. La vie pour vous a été comme un de ces jours
où le soleil se lève radieux et brillant pendant quelques instants, puis de sombres nuages viennent en cacher l'éclat pendant quelque
temps; après les avoir dissipés, vous voyez l'astre du jour reparaître plus brillant qu'auparavant. Peut-être, madame, votre vie en est-elle à cette dernière phase et les ombres épaisses qui l'ont obscurcie
vont-ils se dissiper comme le soleil dissipe les nuages.
Madame St.-Aubin se précipita à ses genoux:
—Grâce, grâce, dit-elle, pour l'amour de Dieu, si vous savez quelque chose de mon mari ou de mon enfant, dites-le moi, dites-le
moi tout de suite.
Le prêtre la releva avec bonté.
—Ce n'est pas moi, lui dit-il, qui va vous donner ces renseignements, mais c'est un sauvage et sa femme que je viens de
rencontrer; ils vous cherchaient. Leur permettez-vous d'entrer?
Au signal convenu, Jean Renousse et sa femme s'avancèrent dans la chambre, Madame St.-Aubin le reconnut, elle courut à lui et
lui pressant les mains fortement:
—Est-il possible, Jean, lui dit-elle, que vous m'apportiez des nouvelles de mon mari ou de mon enfant!
—De l'un et de l'autre, répondit celui-ci d'une voix tremblante
d'émotions. Mais d'abord, Madame, remettez-vous un pu, car la joie et le bonheur peuvent quelquefois être fatals; c'est à ma femme de
commencer le récit.
—Oh! parlez, parlez, dit Madame St.-Aubin en s'adressant à l'indienne, voyez comme je suis calme à présent. Et ses membres
tremblaient, en disant cela, d'un mouvement convulsif.
Alors l'indienne lui raconta comment l'enfant avait été sauvée du naufrage, comment elle avait été reconnue par Jean Renousse, et comment ils en avaient pris soin.
—Et mon enfant, ma chère petite enfant, puisqu'elle n'est pas
dans vos bras, elle est donc m…… elle n'osa achever.
—Elle est vivante, madame, reprit la voix émue du prêtre, elle est dans les bras de son père, et les voilà tous deux qui viennent se
jeter dans les vôtres.
A ces mots, M. St.-Aubin et Hermine se précipitèrent l'un dans les bras de son épouse, l'autre dans les bras de sa mère.
Le prêtre avait compris que prolonger plus longtemps cette scène
d'attente eut été dangereux pour la raison de Madame St.-Aubin. Dépeindre les impressions des acteurs et des spectateurs de cette
scène serait les affaiblir dans le coeur de nos lecteurs.
Quelques jours après ces événements, on voyait M. St.-Aubin avec sa famille, Jean Renousse et sa femme, entrer dans la
chaumière du pauvre pécheur qui avait recueilli Madame St.-Aubin, et lorsqu'ils en sortirent, la figure des pauvres gens était baignée de
larmes, mais rayonnait de bonheur. Ils avaient désormais plus que l'obole au-dessus du besoin. On alla ensuite visiter l'endroit où Tom
était enterré; et si une larme de gratitude peut faire pousser une fleur sur la tombe de ceux pour qui elle est versée, combien elle dut en
être ornée. Mais par les soins de M. St.-Aubin, une croix de fer fut érigée. Les noms de Tom et O'Brien y furent gravés. Plus bas on y
lisait: Aux nobles victimes de leur généreux dévouement. Par la famille St.-Aubin.
Enfin on entra dans toutes les maisons qui avaient si
généreusement tendu la main à Madame St.-Aubin dans sa détresse, et à tous coeurs généreux furent offerts un sincère
remerciement, un souvenir par les époux qui s'étaient retrouvés après une séparation si prolongée et si douloureuse. Le vénérable
curé, lui, ne voulut rien prendre, rien accepter. Il n'appartenait pas à des hommes de le récompenser. Faire une bonne action était un
devoir pour lui. Sa récompense, il l'avait dans le témoignage de sa conscience qui lui disait qu'il avait fait une bonne oeuvre, et qui lui
assurait que Dieu était content de ce qu'il avait fait.
Toutefois, l'air natal manquait à la famille de M. St.-Aubin. Celui-ci, quelque temps après, liquida ses affaires de commerce et retourna
dans sa chère Acadie, où il acheta une grave et continua son premier négoce qui fleurit comme auparavant. Si vous voulez
maintenant savoir ce que devinrent Jean Renousse et sa femme, suivez le regard de Madame St.-Aubin et d'Hermine qui sont
penchées sur le balcon. Voyez, sur la lisière du bois, onduler cette petite colonne de fumée qui s'élève en spirale et qui paraît se jouer
dans les airs; c'est là que demeure Jean Renousse et sa femme, dans une jolie maisonnette que M. St.-Aubin leur a fait construire;
car pour eux, il leur faut encore l'air des forêts. Et chaque semaine on se visite, car on n'a pas oublié quels liens unissent la maison des
bois avec celle de M. St.-Aubin……………………………….
ÉPILOGUE.
Mais, disais-je à mon grand-père, quel rapport cette légende peut-elle avoir avec le nom du "Cap au Diable"?
—D'abord, me répondit-il, c'est du désastre du "Boomerang" que
commença le merveilleux. Tous ces cadavres enterrés à ses pieds, cette voix qui se faisait entendre; la frayeur, la superstition qui animaient chaque vapeur qui s'élevait du bord de la mer et leur
faisaient prendre l'aspect de revenants; le vent qui passait avec un bruit triste et plaintif sur ces tombeaux, la tempête qui jetait à la nuit,
en passant, dans le creux des arbres, des sons bizarres et stridents. Joins à cela l'inhospitalité du lieu, le meurtre, plus tard, d'un ami
traîtreusement précipité, par son ami, du haut des rochers, et ces mille lumières qui éclairent ses pieds et qui s'avancent dans la mer
dans les nuits sombres, qui ne sont pourtant rien autre chose que les lanternes des gens qui visitent leurs pêches. Vois la peur et la
superstition grossir et multiplier tous ces objets, et tu avoueras toi-même qu'il le mérite bien son nom…. On! oui, il le mérita bien d'être
appelé le "CAP AU DIABLE."
C. DeGuise.
Vous avez terminé Le Cap au Diable, Légende Canadienne
Charles DeGuise
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Après le livre
Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.
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*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CAP AU DIABLE, LÉGENDE CANADIENNE ***
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