Le Comte Ory: Opéra en deux actes

Gioacchino Rossini · Chapitre 1 sur 3

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Le Comte Ory: Opéra en deux actes

Personnages

LE COMTE ORY, seigneur châtelain.

LE GOUVERNEUR du comte Ory.

ISOLIER, page du comte Ory.

RAIMBAUD, chevalier, compagnon de folies du comte Ory.

CHEVALIERS, amis du comte Ory.

LA COMTESSE DE FORMOUTIERS.

RAGONDE, tourière du château de Formoutiers.

ALICE, jeune paysanne.

CHEVALIERS CROISÉS.

CHEVALIERS de la suite du comte Ory.

ÉCUYERS.

PAYSANS, PAYSANNES.

DAMES D’HONNEUR de la Comtesse.

 

La scène de passe à Formoutiers, en Touraine.

 

ACTE PREMIER.

 

_Un paysage. Dans le fond, à gauche du spectateur, le château de

Formoutiers, dont le pont-levis est praticable. A droite, bosquets à

travers lesquels on aperçoit l’entrée d’un ermitage._

 

SCÈNE PREMIÈRE.

 

RAIMBAUD, ALICE, PAYSANS ET PAYSANNES, _occupés à dresser un berceau de

feuillage et de fleurs._

 

RAIMBAUD.

 

Allons, allons, allons vite!

Songez que le bon ermite

Va paraître dans ces lieux.

Qu’en rentrant à l’ermitage,

Il reçoive à son passage

Nos offrandes et nos voeux.

 

PAYSANS.

 

Aurai-je par sa science

Le Savoir et l’opulence?

 

JEUNES FILLES.

 

Aurons-nous par sa science

Les maris

Qu’il nous a promis?

 

RAIMBAUD, cachant sous sou manteau son habit de chevalier.

 

Vous aurez tout, croyez en ma prudence;

Car j’ai l’honneur de le servir.

Vous riez… Lorsqu’ici l’on rit de ma puissance,

C’est le ciel que l’on offense.

Hâtez-vous de m’obéir.

(D’un air d’impatience.)

Placez aussi sur cette table

Quelques flacons de vin vieux.

Il aime assez le vin vieux,

Car c’est un présent des cieux.

 

SCÈNE II.

 

LES PRÉCÉDENTS, DAME RAGONDE.

 

DAME RAGONDE, sortant du château, à gauche.

 

Quand votre dame et maîtresse,

Quand madame la comtesse

Est, hélas! dans la tristesse,

Pourquoi ces chants d’allégresse?..

Pleins d’amour pour leur maîtresse,

De bons et fidèles vassaux

Doivent souffrir de tous ses maux.

Elle veut au bon ermite

Dans ce jour rendre visite,

Pour que du mal qui l’agite

Il puisse la délivrer.

 

ALICE.

 

Le ciel vient de l’inspirer.

 

DAME RAGONDE.

 

Vous croyez que sa science

Peut nous rendre l’espérance?

 

RAIMBAUD.

 

Rien n’égale sa puissance:

Mainte veuve, grâce à lui,

A retrouvé son mari.

 

DAME RAGONDE.

 

Oh! je veux aussi l’entendre.

Près de lui je veux me rendre,

S’il est vrai qu’un coeur trop tendre

Par lui

Puisse être guéri.

 

RAIMBAUD.

 

Silence… Le voici!

 

SCÈNE III.

 

LES PRÉCÉDENTS, LE COMTE ORY, déguisé en ermite avec une longue barbe.

 

AIR.

 

Que les destins prospères

Accueillent vos prières!

La paix du ciel, mes frères,

Soit toujours avec vous!

Veuves ou demoiselles,

Dans vos peines cruelles,

venez à moi, mes belles,

Obliger est si doux!

Je raccommode les familles,

Et même aux jeunes filles

Je donne des époux.

Que les destins prospères

Accueillent vos prières!

La paix du ciel, mes frères,

Soit toujours avec vous!

 

DAME RAGONDE.

 

Je viens vers vous!

 

LE COMTE ORY, la regardant.

 

Parlez, dame… trop respectable.

 

DAME RAGONDE.

 

Tandis que nos maris, dont l’absence m’accable,

Dans les champs musulmans moissonnent des lauriers,

Leurs fidèles moitiés, quoiqu’à la fleur de l’âge,

Ont juré comme moi de passer leur veuvage

Dans le château de Formoutiers.

 

LE COMTE, à part.

 

Où tant d’attraits sont prisonniers.

(_Haut._)

C’est le château de la belle comtesse.

 

DAME RAGONDE.

 

Dont le frère aux combats a suivi nos guerriers.

Et cette noble châtelaine,

Sur un mal inconnu, qui cause notre peine,

Veut aujourd’hui vous consulter.

 

LE CONTE, à part.

 

(Haut.)

Ah! quel bonheur! Près de moi qu’elle vienne,

Mon devoir est de l’assister.

(Se retournant vers les paysans.)

Voies aussi, mes enfants… De moi pour qu’on obtienne,

On n’a qu’à demander… Parlez;

Tous vos souhaits seront comblés.

 

CHOEUR, se pressant autour du comte.

 

Ah! quel saint personnage!

C’est le bienfaiteur du village.

 

DAME RAGONDE.

 

De grâce, parlons tous

L’un après l’autre.

 

LE COMTE.

 

Quel désir est le vôtre?

Que me demandez-vous.

 

LE CHOEUR.

 

Parlons l’un après l’autre.

Silence! taisez-vous.

 

UN PAYSAN.

 

Moi je réclame

Pour que ma femme

Dans mon ménage

Soit toujours sage.

 

LE COMTE.

 

C’est bien, c’est bien.

 

ALICE.

 

J’ai tant d’envie

Qu’on me marie

Au beau Julien!

 

LE COMTE.

 

C’est bien, c’est bien.

 

DAME RAGONDE.

 

Moi je demande

Faveur bien grande,

Qu’aujourd’hui même

L’époux que j’aime

Ici revienne

Finir ma peine;

Que je l’obtienne,

C’est mon seul bien.

 

LE COMTE, à part.

 

Qu’un bon ermite

Qu’on sollicite,

Qu’un bon ermite

A de mérite!

(Se retournant vers les jeunes filles.)

Jeune fillette,

Et bachelette,

Dans ma retraite

Venez me voir.

 

RAIMBAUD.

 

Vous l’entendez, il faut le suivre à l’ermitage.

Rendez hommage

A son pouvoir.

 

TOUS, entourant le comte.

 

Moi, moi, moi, bon ermite,

Je sollicite

Faveur bien grande,

Et je demande

De la tendresse,

De la jeunesse,

De la richesse:

Exaucez-nous.

Tout le village

Vous rend hommage…

A l’ermitage

Nous irons tons.

 

_(Le comte remonte à son ermitage, suivi de toutes les filles. Dame

Ragonde rentre au château. Les paysans sortent par le fond.)_

 

SCÈNE IV.

 

ISOLIER, LE GOUVERNEUR.

 

LE GOUVERNEUR.

 

Je ne puis plus longtemps voyager de la sorte.

 

ISOLIER.

 

Eh bien! reposons-nous sous ces ombrages frais.

 

LE GOUVERNEUR.

 

Pourquoi m’avoir forcé de quitter notre escorte

Et m’amener ici?

 

ISOLIER, à part, regardant à gauche.

 

J’avais bien mes projets…

Voilà donc le château de ma belle cousine!

Si je pouvais l’entrevoir… Quel bonheur!

Mais, loin de partager l’ardeur qui me domine,

Elle ferme à l’amour son castel et son coeur.

(Au gouverneur qui s’est assis.)

Eh! monsieur le gouverneur,

Reprenez-vous un peu courage?

 

LE GOUVERNEUR.

 

Maudit emploi! maudit message!

Monseigneur notre prince, auquel je suis soumis,

M’ordonne de chercher le comte Ory, son fils,

Ce démon incarné, mon élève et mon maître,

Qui, sans mon ordre, de la cour

S’est avisé de disparaître.

 

ISOLIER, à part.

 

Pour jouer quelque nouveau tour.

 

LE GOUVERNEUR.

 

On le disait caché dans ce séjour.

Comment l’y découvrir?… Comment le reconnaître?

 

ISOLIER.

 

Vous devez tout savoir… D’être son gouverneur

N’avez-vous pas l’honneur?

 

LE GOUVERNEUR.

 

Oui! quel honneur!

 

AIR.

 

Veiller sans cesse,

Trembler toujours

pour son altesse

Et pour ses jours…

Du gouverneur

D’un grand seigneur,

Tel est le profit et l’honneur.

Quel honneur d’être gouverneur!

A la guerre comme à la chasse,

Si quelque péril le menace,

Il faut partout suivre ses pas.

Dût-il me mener au trépas!

Veiller sans cesse,

Trembler toujours, etc., etc., etc.

Et s’il est épris d’une belle,

Il me faut courir après elle;

Tout en lui faisant des sermons

Sur le danger des passions.

Veiller sans cesse,

Courir toujours,

Pour son altesse

Ou ses amours:

Du gouverneur,

D’un grand seigneur.

Tel est le profit et l’honneur.

Quel honneur d’être gouverneur!

 

SCÈNE V.

 

LES PRÉCÉDENTS; PAYSANS, PAYSANNES, sortant de l’ermitage

 

CHOEUR.

O bon ermite!

Vous, notre appui,

Vous, notre ami,

Merci vous di.

O bon ermite!

Je veux partout faire savoir

Son grand mérite

Et son pouvoir.

Jeune fillette

A, grâce à lui,

Fortune faite,

Et bon mari

O saint prophète,

Soyez béni!

Oui,

Puissant prophète,

Soyez béni!

 

LE GOUVERNEUR, à part, regardant les jeunes filles.

 

Je vois paraître

Minois joli;

Ah! mon cher maître

Doit être

Près d’ici.

 

CHOEUR des jeunes filles, l’apercevant.

 

Un étranger! Qui peut-il être?

Un beau seigneur.

Pour le village, ah! quel honneur!

 

LE GOUVERNEUR, à part.

 

Ce respectable et bon ermite,

Dont chacun vante le mérite,

Malgré moi dans mon âme excite

Un soupçon qui m’effraie ici.

Lui qu’on adore,

Lui qu’on implore,

Serait-ce encore

Le comte Ory?

Depuis quand cet ermite est-il dans le village?

 

ALICE.

 

Depuis huit jours, pas davantage.

 

LE GOUVERNEUR.

 

O ciel! en voilà tout autant

Qu’il est parti.

(Retenant Alice, qui reste la dernière.)

Ma belle enfant,

Où pourrais-je le voir?

 

ALICE.

 

Ici même … à l’instant

Il va venir … madame la comtesse

A désiré le consulter.

 

ISOLIER.

 

Vraiment.

 

ALICE.

 

Sur un mal inconnu qui l’accable et l’oppresse.

 

LE GOUVERNEUR ET ISOLIER.

 

Merci, merci, ma belle enfant.

 

LE GOUVERNEUR.

 

Il doit donc venir dans l’instant!

 

ISOLIER.

 

Elle va venir dans l’instant!

 

LE GOUVERNEUR, à part

 

Cette belle comtesse au regard séduisant!

Ceci me semble encore une preuve plus forte.

A Isolier.

Attendez-moi … Je vais retrouver notre escorte.

A part.

Puis ensemble nous reviendrons,

pour confirmer, ou bien dissiper mes soupçons.

 

SCÈNE VI.

 

ISOLIER, seul, regardant du côté du château.

 

Je vais revoir la beauté qui m’est chère….

Mais comment désarmer cette vertu si fière?

Comment, en ma faveur, la toucher aujourd’hui?

Si cet ermite, ce bon père,

Voulait m’aider … Oh! non … ce serait trop hardi….

Allons, ne suis-je pas page du comte Ory!

 

SCÈNE VII.

 

ISOLIER, LE COMTE ORY, en ermite.

 

ISOLIER.

 

Salut, ô vénérable ermite!

 

LE COMTE, à part, avec un geste de surprise.

 

C’est mon page! sachons le dessein qu’il médite.

(Haut).

Qui vers moi vous amène, ô charmant Isolier?

 

ISOLIER, à part.

 

Il me connaît!

 

LE COMTE.

 

Tel est l’effet de ma science.

 

ISOLIER.

 

Un aussi grand savoir ne peut trop se payer,

(Lui donnant une bourse.)

Et cette offrande est bien faible, je pense.

 

LE COMTE, prenant la bourse.

 

N’importe … à moi vous pouvez vous fier:

Parlez, parlez, beau page.

 

DUO.

 

ISOLIER.

 

Une dame du haut parage

Tient mon coeur en un doux servage,

Et je brûle pour ses attraits.

 

LE COMTE.

 

Je n’y vois point de mal … après?

 

ISOLIER.

 

Je croyais avoir su lui plaire;

Et pourtant son coeur trop sévère

S’oppose à mes tendres souhaits.

 

LE COMTE.

 

Je n’y vois pas de mal … après?

 

ISOLIER.

 

Et jusqu’au retour de son frère,

Qui des croisés suit la bannière,

Aucun amant, aucun mortel

Ne peut entrer dans ce castel.

 

LE COMTE, à part.

 

Celui de la comtesse … o ciel!

 

ISOLIER.

 

Pour y pénétrer, comment faire?

J’avais bien un moyen fort beau;

Mais je le crois trop téméraire.

 

LE COMTE.

 

Parlez … parlez … beau jouvenceau.

 

ISOLIER.

 

Je voulais, d’une pèlerine

Prenant la cape et le manteau,

M’introduire dans ce château.

 

LE COMTE.

 

Bien! bien … le moyen est nouveau.

A part.

On peut s’en servir, j’imagine.

Au page.

Noble page du comte Ory,

Serez un jour digne de lui!

 

ENSEMBLE.

 

LE COMTE, à part.

 

Voyez donc, voyez donc le traître?

Oser jouter contre son maître!

Mais je le tiens, et l’on verra

Qui de nous deux l’emportera.

 

ISOLIER, à part.

 

A l’espoir je me sens renaître

Ce moyen est un coup de maître….

Oui, je le tiens, et vois déjà

Que son pouvoir me servira.

 

ISOLIER.

 

Mais d’abord ce projet réclame

Vos soins pour être exécuté.

 

LE COMTE.

 

Comment?

 

ISOLIER.

 

Par cette noble dame

Vous allez être consulté.

 

LE COMTE, à part.

 

C’est qu’il sait tout, en vérité.

 

ISOLIER.

 

Dites-lui que l’indifférence

Cause, hélas! son tourment fatal.

 

LE COMTE.

 

J’entends! j’entends … ce n’est pas mal.

 

ISOLIER.

 

Et pour guérir à l’instant même,

Dites-lui … qu’il faut qu’elle m’aime.

 

LE COMTE.

 

J’entends! j’entends … ce n’est pas mal.

Je lui dirai qu’il faut qu’elle aime….

(_A part.)_

Mais un autre que mon rival….

 

ISOLIER.

 

Dites-lui bien qu’il faut qu’elle aime.

 

LE COMTE.

 

Noble page du comte Ory,

Serez un jour digne de lui!

 

ENSEMBLE.

 

LE COMTE.

 

Voyez donc, voyez donc le traître?

Oser jouter contre son maître!

Mais je le tiens, et l’on verra

Qui de nous deux l’emportera.

 

ISOLIER.

 

A l’espoir je me sens renaître

Ce moyen est un coup de maître….

Oui, je le tiens, et vois déjà

Que son pouvoir me servira.

 

SCÈNE VIII.

 

LES PRÉCÉDENTS: LA COMTESSE, DAME RAGONDE, TOUTES LES FEMMES, sortant du

château; dans le fond, PAYSANS ET PAYSANNES, VASSAUX de la comtesse,

marche, etc.

 

LA COMTESSE, apercevant Isolier.

 

Isolier dans ces lieux!

 

ISOLIER.

 

Sur le mal qui m’agite

Je venais consulter aussi le bon ermite.