Le Comte Ory: Opéra en deux actes

Gioacchino Rossini · Chapitre 2 sur 3

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Le Comte Ory: Opéra en deux actes

Le Comte

Je dois à tous les malheureux

Mes conseils et mes voeux.

 

LA COMTESSE, s’approchant du comte Ory.

 

Une lente souffrance

Me consume en silence;

Et ma seule espérance

Est la tombe où j’avance

Sans peine et sans plaisir;

Et de mon âme émue

Je voudrais et ne puis bannir

Cette langueur qui me tue.

O peine horrible!

Vous que l’on dit sensible,

Daignez, s’il est possible,

Guérir le mal terrible

Dont je me sens mourir!

 

ISOLIER ET LE CHOEUR.

 

Ah! par votre science

Dissipez sa douleur.

 

LA COMTESSE.

 

Faut-il mourir de ma souffrance?

 

LE CHOEUR.

 

Ah! que votre puissance

Lui rende le bonheur.

 

ISOLIER, à part, au comte.

 

Vous avez entendu sa touchante prière!

Voici le vrai moment, parlez pour moi, bon père!

 

LE COMTE, à la comtesse.

 

Je puis guérir vos maux,

Si vous croyez à ma science

Ils viennent de l’indifférence

Qui laisse votre coeur dans un fatal repos.

Et pour renaître à l’existence,

Il faut aimer, former de nouveaux noeuds.

 

LA COMTESSE.

 

Hélas! je ne le peux.

Naguère encor d’un éternel veuvage

Mon coeur fit le serment.

 

LE COMTE.

 

Le ciel vous en dégage.

Il ordonne que de vos jours

La flamme se ranime au flambeau des amours.

 

LA COMTESSE.

 

Surprise extrême!

Le ciel lui-même

Vient par sa voix me ranimer!

(A part.)

Toi, pour qui je soupire,

Toi, cause d’un martyre

Que je n’osais exprimer,

Isolier, je puis donc t’aimer!

Je puis t’aimer et te le dire!

Ah! bon ermite, que mon coeur

Vous doit de reconnaissance!

Par vos talents, votre science

Vous m’avez rendu le bonheur.

 

ISOLIER ET LE CHOEUR, à part.

 

Oui, sa douce parole

Semble la ranimer;

Le mal qui la désole

Commence à se calmer.

 

LE CHOEUR.

 

Les belles affligées

Par lui sont protégées…

Par lui, par ses discours,

Les belles affligées

Se consolent toujours.

 

ISOLIER, _bas, au comte.

 

C’est bien… je suis content.

 

LE COMTE.

 

Encore un mot, de grâce.

_(A demi voix.)_

D’un grand péril qui vous menace

Je dois vous avertir!… il faut vous défier….

 

LA COMTESSE.

 

De qui?

 

LE COMTE, à voix basse.

 

De ce jeune Isolier.

 

LA COMTESSE.

 

O ciel!

 

LE COMTE, de même.

 

Songez qu’il est le page

De ce terrible comte Ory.

Dont les galants exploits…. Mais ici…. devant lui,

Je n’oserais en dire davantage.

Entrons dans ce castel.

 

LA COMTESSE.

 

Mon coeur en a frémi!

(Au comte.)

Venez, ô mon sauveur!… ô mon unique appui!

 

_(Elle prend le comte par la main, et va l’entraîner dans le château.

Toutes les dames les suivent. Le comte Ory a déjà mis le pied sur le

pont-levis, et, en raillant Isolier, fait un geste de joie. En ce moment

entre le gouverneur, suivi de tous les chevaliers de son escorte._)

 

SCÈNE IX.

 

LES PRÉCÉDENTS, LE GOUVERNEUR, CHEVALIERS, etc.

 

LES CHEVALIERS ET LE GOUVERNEUR.

 

Nous saurons bien le reconnaître.

Avançons…

(Apercevant Raimbaud qui est en paysan.)

Qu’ai-je vu!… c’est Raimbaud,

Le confident, l’ami de notre maître!

 

RAIMBAUD.

 

Taisez-vous donc, ne dites mot.

 

LE GOUVERNEUR.

 

Plus de doute, plus de mystère,

(Montrant l’ermite.)

C’est Monseigneur! c’est lui!

 

LE COMTE, à voix basse.

 

Misérable! crains ma colère.

 

TOUS LES CHEVALIERS, s’inclinant.

 

C’est le comte Ory!

 

TOUTES LES FEMMES, _s’éloignant avec effroi, et se réfugiant dans un

coin._

 

Le comte Ory!

 

LES PAYSANS, s’avançant avec indignation.

 

Le comte Ory!

 

LE COMTE.

 

Eh bien! oui… le voici.

 

QUATUOR DICESIMO.

 

Ciel! ô terreur’ ô trouble extrême!

Quel indigne stratagème!

Mon coeur

En frémit d’horreur.

 

LE COMTE, bas, à Raimbaud.

 

O dépit extrême!

Lorsque j’étais sûr du succès,

C’est notre gouverneur lui-même

Qui vient déjouer mes projets.

 

LE GOUVERNEUR.

 

Pour vous, et de la part d’un père qui vous aime,

J’apporte cet écrit qu’il remit à ma foi.

Lisez.

 

LE COMTE.

 

Eh! lis toi-même;

D’un chevalier est-ce l’emploi?

 

LE GOUVERNEUR, lisant.

 

«La croisade est finie,

Et dans notre patrie

Tous nos preux chevaliers vont bientôt revenir.»

 

TOUTES LES FEMMES, avec joie.

 

La croisade est finie,

Et dans notre patrie

Tous nos maris vont enfin revenir.

 

LE GOUVERNEUR, lisant.

 

«Mon fils, pour mieux fêter des guerriers que j’honore,

Je veux qu’auprès de moi vous brilliez à ma cour….

Mais venez… hâtez-vous; car la deuxième aurore

Peut-être dans ces lieux les verra de retour.»

 

ENSEMBLE.

 

CHOEUR DE FEMMES.

 

Quoi! demain?… ô bonheur extrême!

Nos maris vont revenir!

 

LE COMTE.

 

Quoi! demain?… ô dépit extrême!

Leurs maris vont revenir!

 

RAIMBAUD, bas.

 

Oui, Monseigneur, il faut partir;

A votre père il faut obéir.

 

LE COMTE.

 

Il n’est pas temps… un dernier stratagème

Peut encor nous servir.

 

DAME RAGONDE ET LES FEMMES, au comte Ory.

 

Adieu vous dis, ô noble comte,

Soyez plus heureux désormais.

 

LE COMTE, à part.

 

Sachons venter ma honte

Par de nouveaux succès.

(Bas, à Raimbaud.)

Un jour encor nous reste,

Sachons en profiter.

 

RAIMBAUD, bas.

 

Quoi! ce retour funeste….

 

LE COMTE.

 

Ne saurait m’arrêter.

 

ENSEMBLE.

 

LE COMTE ET SES COMPAGNONS.

 

Beauté qui ris de ma souffrance,

Bientôt nous nous reverrons;

Je veux qu’une douce vengeance

Vienne réparer mes affronts.

 

LA COMTESSE ET SES FEMMES.

 

Mon coeur renaît à l’espérance.

Le ciel que nous implorons,

Saurait encor, dans sa clémence,

Nous soustraire à d’autres affronts.

 

ISOLIER, montrant le comte Ory.

 

Observons tout avec prudence;

Suivons ses pas et voyons

Si par quelque autre extravagance

Il songe à venger ses affronts.

 

ACTE DEUXIÈME.

 

_La chambre à coucher de la comtesse. Deux portes latérales; porte au

fond. A gauche, un lit de repos, et une table sur laquelle brille une

lampe. A droite, une croisée au premier plan._

 

SCÈNE PREMIÈRE.

 

LA COMTESSE, DAME RAGONDE, DAMES _de la suite de la comtesse

groupées différemment et occupées à des ouvrages de femmes._

 

LE CHOEUR.

 

Dans ce séjour calme et tranquille

S’écoulent nos jours innocents;

Et nous bravons dans cet asile

Les entreprises des méchants.

 

LA COMTESSE, assise et brodant une écharpe.

 

Je tremble encore quand j’y pense;

Quel homme que ce comte Ory!

De la vertu, de l’innocence

C’est le plus cruel ennemi.

 

DAME RAGONDE.

 

C’est le nôtre… Dieu! quelle audace!

D’un saint homme prendre la place!

Et me promettre mon mari!

 

LA COMTESSE.

 

Par bonheur nous pouvons sans crainte

Le défier dans cette enceinte,

Qui nous protège contre lui.

 

ENSEMBLE.

 

Dans ce séjour calme et tranquille

S’écoulent nos jours innocents;

Et nous bravons dans cet asile

Les entreprises des méchants.

 

_(L’orage qui a commencé à gronder pendant la reprise du choeur précédent

se fait entendre en ce moment avec plus de force.)_

 

TOUTES, effrayées.

 

Écoutez!… le ciel gronde.

 

LA COMTESSE.

 

Oui, la grêle et la pluie

Ébranlent les vitraux de ce noble castel.

 

DAME RAGONDE.

 

Nous sommes à l’abri!… que je rends grâce au ciel!

 

LA COMTESSE.

 

Et moi, lorsque l’orage éclate avec furie,

Au fond du coeur combien je plains

Le sort des pauvres pèlerins!

 

(En ce moment on entend au dehors, au-dessous de la croisée à droite:)

 

Noble châtelaine,

Voyez notre peine;

Et dans ce domaine,

Dame de beauté,

Pour fuir la disgrâce

Dont on nous menace,

Donnez-nous, par grâce,

L’hospitalité.

 

LA COMTESSE.

 

Voyez qui ce peut être, et qui frappe à cette heure.

Jamais le malheureux qui vient nous supplier

N’a de cette antique demeure

Imploré vainement le toit hospitalier.

 

_(Dame Ragonde sort. La comtesse et les autres dames chantent le choeur

suivant; et en même temps on reprend en dehors celui qu’on a déjà

entendu. L’orage redouble.)_

 

ENSEMBLE.

 

LES FEMMES.

 

Grand Dieu! dans ta bonté suprême,

Apaise cet orage affreux!

En ce moment l’époux que j’aime

Est peut-être aussi malheureux.

 

LA COMTESSE.

 

Grand Dieu! dans ta bonté suprême,

Apaise cet orage affreux!

En ce moment celui que j’aime

Est peut-être aussi malheureux.

 

LE CHOEUR DES CHEVALIERS.

 

Noble châtelaine,

Voyez notre peine;

Et dans ce domaine,

Dame de beauté,

Pour fuir la disgrâce,

Dont on nous menace,

Donnez-nous, par grâce

L’hospitalité.

 

SCÈNE II.

 

LES PRÉCÉDENTS, DAME RAGONDE.

 

DAME RAGONDE, d’un air agité.

 

Quand tomberont sur lui les vengeances divines

Quelle horreur!

 

TOUTES.

 

Qu’avez-vous?

 

DAME RAGONDE.

 

Dieu! quel crime inouï!

 

LA COMTESSE.

 

Mais qu’est-ce donc?

 

DAME RAGONDE.

 

Encore un trait du comte Ory.

De malheureuses pèlerines

Qui, fuyant sa poursuite, et cherchant un abri,

Pour la nuit demandent un asile.

 

LA COMTESSE.

 

Que nos secours leur soient offerts!

 

DAME RAGONDE.

 

J’ai prévenu vos voeux! ce soin m’était facile.

On aime à compatir aux maux qu’on a soufferts…

 

LA COMTESSE.

 

Ces dames sont-elles nombreuses?

 

DAME RAGONDE.

 

Quatorze.

 

LA COMTESSE.

 

C’est beaucoup!

 

DAME RAGONDE.

 

Mais quel air! quel maintien!

 

LA COMTESSE.

 

Leur âge?

 

DAME RAGONDE.

 

Quarante ans.

 

LA COMTESSE.

 

Leurs figures?

 

DAME RAGONDE.

 

Affreuses!

Ce comte Ory n’a peur de rien.

Je les ai fait entrer au parloir en silence.

Elles tremblaient encor de froid et de frayeur.

L’une d’elles pourtant, dans sa reconnaissance,

De vous voir un instant demande la faveur.

Mais c’est elle, je pense:

Elle approche.

 

LA COMTESSE.

 

C’est bien.

Laissez-nous un instant.

 

DAME RAGONDE, au comte Ory, qui paraît en pèlerine et les yeux baissés.

 

Entrez, ne craignez rien.

(Toutes les dames sortent.)

 

LA COMTESSE.

 

Ragonde avait raison, quel modeste maintien!

 

SCÈNE III.

 

LA COMTESSE, LE COMTE ORY.

 

DUO.

 

LE COMTE.

 

Ah! quel respect, Madame,

Pour vos vertus m’enflamme;

Souffrez que de mon âme

J’exprime ici l’ardeur!

Nous vous devons l’honneur.

 

LA COMTESSE.

 

Je suis heureuse et fière

D’avoir d’un téméraire

Déjoué les projets!

Je suis heureuse et fière

D’avoir à sa colère

Dérobé tant d’attraits!

 

LE COMTE.

 

Ah! dans mon coeur charmé de tant de grâce,

Ne craignez pas que rien efface

Le souvenir de vos bienfaits.

(Prenant sa main.)

Par cette main, je le jure à jamais.

 

LA COMTESSE.

 

Que faites-vous?

 

LE COMTE.

 

De ma reconnaissance,

Quoi! l’excès vous offense!

Ah! sans votre assistance,

Hélas! lorsque j’y pense…

Quel était notre sort!…

Je tremble encor!…

 

LA COMTESSE, avec bonté, et lui tendant la main.

 

Calmez le trouble de votre âme.

 

LE COMTE, pressant sa main sur ses lèvres.

 

Ah! Madame!

 

LA COMTESSE, souriant.

 

Quel excès de frayeur!

 

LE COMTE.

 

Il fait battre mon coeur.

 

ENSEMBLE.

 

LA COMTESSE.

 

Ah! vous pouvez sans crainte

Braver le comte Ory.

Ici, dans cette enceinte,

On peut rire de lui.

 

LE COMTE, à part.

 

Même dans cette enceinte,

Craignez le comte Ory.

(Haut.)

On le dit téméraire.

 

LA COMTESSE.

 

Je brave sa colère.

 

LE COMTE.

 

On prétend qu’il vous aime.

 

LA COMTESSE.

 

Lui!… Quelle audace extrême!

 

LE COMTE.

 

A vos genoux

S’il implorait sa grâce,

Madame, que feriez-vous?

 

LA COMTESSE.

 

D’une pareille audace

La honte et le mépris

Seraient le prix.

 

ENSEMBLE.

 

LA COMTESSE.

 

Le téméraire

Qui croit nous plaire,

En vain espère

Être vainqueur;

Moi je préfère

L’amant sincère

Qui sait nous taire

Sa tendre ardeur…

Mais on doit rire

Du faux délire

Et du martyre

D’un séducteur.

 

LE COMTE.

 

Beauté si fière,

Prude sévère,

Bientôt j’espère

Toucher ton coeur;

Je ris d’avance

De sa défense;

La résistance

Est de rigueur…

Puis l’heure arrive

Où la captive,

Faible et plaintive,

Cède au vainqueur.

 

LA COMTESSE.

 

Voici vos compagnes fidèles.

 

LE COMTE.

 

(_Se reprenant._)

Je les entends… ce sont eux… ce sont elles!

(A part et regardant par le fond.)

Mes chevaliers! sous ces humbles habits!

 

LA COMTESSE, montrant une table qu’on a apportée à la fin du duo.

 

J’ordonne qu’on vous serve et du lait et des fruits.

 

LE COMTE.

Quelle bonté céleste!

_Il baise avec respect la main de la comtesse, qui sort en le regardant

avec intérêt. Le comte la suit quelque temps des yeux; puis il dit en

montrant la table_:

L’ordinaire est frugal et le repas modeste

Pour d’aussi nobles appétits.

 

SCÈNE IV.

 

LE COMTE, LE GOUVERNEUR, ONZE CHEVALIERS. _Ils sont vêtus d’une pèlerine

qui est entr’ouverte, et laisse apercevoir leurs habits de chevaliers._

 

LE CHOEUR.

 

Ah! la bonne folie!

C’est charmant, c’est divin!

Le plaisir nous convie

A ce joyeux festin.

 

LE COMTE.

 

L’aventure est jolie,

N’est-il pas vrai… monsieur le gouverneur?

 

LE GOUVERNEUR.

 

Je pense comme Monseigneur.

Mais si le duc…

 

LE COMTE.

 

Mon père…

 

LE GOUVERNEUR.

 

Apprend cette folie,

Ma place m’est ravie!

Il faudra prendre garde.

 

LE COMTE.

 

Eh! mais, c’est ton emploi;

Tu veilleras pour nous, et nous rirons pour toi.

Rien ne nous manquera, je pense;

Car sagement j’ai su choisir

Mes compagnons, pour le plaisir,

Mon gouverneur pour la prudence.

 

LE GOUVERNEUR.

 

Qui peut vous inspirer pareille extravagance?

 

LE COMTE.

 

C’est mon page Isolier… mon rival.

 

LE GOUVERNEUR.

 

L’imprudent!

 

LE COMTE.

 

Qui, ne connaissant point l’objet de ma tendresse,

M’a suggéré lui-même un tel déguisement

Pour mieux enlever sa maîtresse.

 

LE GOUVERNEUR.

 

Et le ciel le punit.

 

LE COMTE.

 

En me récompensant.

 

LE CHOEUR.

 

Oh! la bonne folie!

C’est charmant, c’est divin!

Le plaisir nous convie

A ce joyeux festin.

 

(_Ils se mettent à table._)

 

LE GOUVERNEUR.

 

Eh! mais, quelle triste observance!

Rien que du laitage et des fruits.

 

LE COMTE.

C’est le repas de l’innocence,

Mesdames.

 

LE GOUVERNEUR.

 

Point de vin!

 

SCÈNE V.

 

LES PRÉCÉDENTS, RAIMBAUD, _tenant un panier sous son manteau de

Pèlerine._

 

RAIMBAUD.

 

En voici, mes amis.

 

TOUS, se levant.

C’est Raimbaud!

 

RAIMBAUD.

 

En héros j’ai tenté l’aventure,

Et je viens avec vous partager ma capture.

 

AIR.

 

Dans ce lieu solitaire,

Propice au doux mystère,

Moi, qui n’ai rien à faire,

Je m’étais endormi.

Dans mon âme indécise,

Certain goût d’entreprise

Que l’exemple autorise

Vient m’éveiller aussi.

C’est le seul moyen d’être

Digne d’un pareil maître,

Et je veux reconnaître

Ce manoir en détail!

Je pars… Je m’oriente;

A mes yeux se présente

Une chambre élégante,

C’est celle du travail.

Une harpe jolie…

De la tapisserie;

Près d’une broderie

J’aperçois un roman!

Même en une chambrette,

J’ai, dans une cachette,

Cru voir l’historiette

Du beau Tyran-le-Blanc!

Marchant à l’aventure

Sous une voûte obscure,

Je vois une ouverture…

C’est un vaste cellier,

Dont l’étendue immense

Et la bonne apparence

Attestaient la prudence

Du sir de Formoutiers,

Arsenal redoutable,

Qui fait qu’on puise à table

Un courage indomptable

Contre le Sarrasin.

Armée immense et belle,

D’une espèce nouvelle,

Plus à craindre que celle

Du Sultan Saladin….

Près des vins de Touraine,

Je vois ceux d’Aquitaine,

Et ma vue incertaine

S’égare en les comptant.

Là, je vois l’Allemagne;

Ici, brille l’Espagne

Là, frémit le champagne

Du joug impatient.

J’hésite… ô trouble extrême!

O doux péril que j’aime!

Et seul, avec moi-même,

Contre tant d’ennemis,

Au hasard je m’élance.

Sans compter je commence,

J’attaque avec vaillance,

A la fois vingt pays.

Quelle conquête

Pour moi s’apprête…

Mais je m’arrête,

J’entends du bruit.

Quelqu’un s’avance,

Vers moi s’élance!

On me poursuit.

Les échos en frémissent,

Les voûtes retentissent,

Et moi, je fuis soudain.

Mais, que m’importe?

Gaîment j’emporte

Toute ma gloire et mon butin.

 

TOUS, ôtant les bouteilles du panier.

 

Partageons son butin!

Qu’il avait de bon vin

Le seigneur châtelain!

Pendant qu’il fait la guerre

Au Turc, au Sarrasin;

A sa santé si chère

Buvons ce jus divin.

Buvons, buvons jusqu’à demain.

Quelle douce ambroisie!

Célébrons tour à tour

Le vin et la folie,

Le plaisir et l’amour.

 

LE COMTE.

 

On vient… c’est la tourière!

Silence! taisez-vous!

Mettez-vous en prière,

Ou bien c’est fait de nous.

 

SCÈNE VI.

 

LES PRÉCÉDENTS, DAME RAGONDE, _traversant le théâtre et examinant si les

pèlerines n’ont besoin de rien._

 

TOUS LES CHEVALIERS, _fermant leur pèlerine, et cachant leur bouteille,

sans avoir l’air de voir Ragonde_.

 

Modèle d’innocence

Et de fidélité,

Que le ciel récompense

Votre hospitalité!

Ah! que le ciel vous récompense!

 

(_Ragonde les regarde d’un air attendri, lève les yeux au ciel, et

s’éloigne._)

 

RAIMBAUD.

 

Elle a disparu,

Réparons bien le temps perdu.

 

LE GOUVERNEUR.

 

De crainte encore peut-être

Qu’on n’arrive soudain,

Faisons bien disparaître

Les traces du butin.

(_Il boit._)

 

TOUS.

 

Buvons, buvons soudain!…

Qu’il avait de bon vin,

Le seigneur châtelain!

Pendant qu’il fait la guerre

Au Turc, au Sarrasin;

A sa santé si chère

Buvons ce jus divin.

Buvons, buvons jusqu’à demain.

Quelle douce ambroisie!

Célébrons tour à tour

Le vin et la folie,

Le plaisir et l’amour.

 

LE COMTE.

 

Mais on vient encore… silence!

 

SCÈNE VII.

 

LES PRÉCÉDENTS, LA COMTESSE, DAME RAGONDE, PLUSIEURS FEMMES, _portant des

flambeaux_.

 

TOUS, feignant de ne pas les voir.

 

Modèle d’innocence

Et de fidélité,

Que le ciel récompense

Votre hospitalité!

 

LA COMTESSE, à part, aux autres femmes.

 

Quel doux ravissement! combien je les admire!

(_Haut._)

Du repos voici le moment.

Que chacune de vous, Mesdames, se retire

Dans son appartement.

 

LE COMTE.

 

Adieu, noble comtesse… ah! si le ciel m’entend,

Bientôt viendra l’instant peut-être,

Où pourrai vous faire connaître

Ce qu’éprouve pour vous mon coeur reconnaissant.

 

TOUS.

 

Modèle d’innocence

Et de fidélité,

Que le ciel récompense

Votre hospitalité!

 

(_Le comte et les chevaliers prennent les flambeaux des mains des dames,

et se retirent._)

 

SCÈNE VIII.

 

LA COMTESSE, DAME RAGONDE, QUELQUES AUTRES DAMES.

 

LA COMTESSE, commençant à défaire son voile.

 

Oui, c’est une bonne oeuvre, et qui, dans notre zèle,

(_Écoutant._)

Doit nous porter bonheur. On sonne à la tourelle,

Qui vient encore?

 

DAME RAGONDE, regardant par la fenêtre.

 

Un page.

 

LA COMTESSE.

 

Un page dans ces lieux,

Dont l’enceinte est par nous aux hommes interdite!

Je veux savoir quel est l’audacieux!

 

SCÈNE IX.

 

LES PRÉCÉDENTS, ISOLIER, ET LES AUTRES FEMMES.

 

ISOLIER.

 

C’est moi, belle cousine, et point je ne mérite

Ce fier courroux qui brille en vos beaux yeux.

 

LA COMTESSE.

 

Qui vous amène ici?

 

ISOLIER.

 

Le duc mon maître.

Il m’a chargé de vous faire connaître

Que les preux chevaliers…

 

DAME RAGONDE.

 

Parlez, mon coeur frémit.

 

ISOLIER.

 

Qu’on attendait demain, arrivent cette nuit.

 

TOUTES.

 

Quoi! nos maris… bonté divine!…

 

ISOLIER.

 

Seront de retour à minuit.

Oui, dans l’ardeur qui les domine,

Ils veulent en secret vous surprendre ce soir.

 

TOUTES.

 

Ah! cet heureux retour comble tout notre espoir!

 

ISOLIER.

 

Le duc le croit aussi; mais il pense en son âme

Qu’un mari bien prudent prévient toujours sa femme.

Un bonheur trop subit peut être dangereux.

 

DAME RAGONDE.

 

Quoi! nos maris enfin reviennent en ces lieux!

Ah! le ciel les devait à nos vives tendresses.

Je cours en prévenir nos aimables hôtesses.

 

ISOLIER, l’arrêtant.

 

Et qui donc?

 

DAME RAGONDE.

 

Quatorze vertus…

Que le comte Ory, votre maître,

Poursuivait.

 

ISOLIER.

 

De terreur tous mes sens sont émus.

Achevez… ce sont peut-être

Des pèlerines?

 

DAME RAGONDE.

 

Oui, vraiment.

 

ISOLIER.

 

C’est fait de nous… sous ce déguisement

Vous avez accueilli le comte Ory lui-même,

Et tous ses chevaliers.

 

TOUTES.

 

O ciel!

 

LA COMTESSE.

 

Terreur extrême!

 

DAME RAGONDE.

 

Que dire à mon mari, trouvant en ses foyers

Sa chaste épouse avec quatorze chevaliers?

 

TOUTES.

 

Hélas! à quel péril sommes-nous réservées?

 

ISOLIER.

 

Une heure seulement, et vous êtes sauvées.

On va nous secourir… il faut gagner du temps.

 

TOUTES.

 

Hélas! hélas! je tremble!

 

LA COMTESSE.

 

Plus terrible à lui seul que les autres ensemble,

Le comte Ory… le voici… je l’entends.

 

(_Toutes les dames s’enfuient en poussant un grand cri. Isolier va

souffler la lampe qui est sur le guéridon, puis, s’enveloppant du voile

que la comtesse vient de quitter, il se place sur le canapé, et fait

signe à la comtesse de s’approcher de lui._)

 

SCÈNE X.

 

ISOLIER, assis sur le canapé; LA COMTESSE, _debout, s’appuyant près de

lui_; LE COMTE, sortant de sa chambre.

 

(_La nuit est complète._)

 

TRIO.

 

LE COMTE.

 

A la faveur de cette nuit obscure,

Avançons-nous, et sans la réveiller,

Il faut céder au tourment que j’endure;

Amour me berce, et ne puis sommeiller.

 

ENSEMBLE.

 

LA COMTESSE.

 

Ah! sa seule présence

Fait palpiter mon coeur;

La nuit et le silence

Redoublent ma frayeur.

 

ISOLIER.

 

De crainte et d’espérance

Je sens battre mon coeur.

La nuit et le silence

Redoublent son erreur.

 

LE COMTE.

 

D’amour et d’espérance

Je sens battre mon coeur;

Et sa seule présence

Est pour moi le bonheur.

 

ISOLIER, bas, à la comtesse.

 

Parlez-lui.

 

LA COMTESSE.

 

Qui va là?

 

LE COMTE.

 

C’est moi: C’est soeur Colette.

Seule, et dans cette chambre où je ne peux dormir,

Tout me trouble, et tout m’inquiète.

J’ai peur… permettez-moi… près de vous… devenir.

 

ISOLIER ET LA COMTESSE, à part.

 

Ah! quelle perfidie!

 

LE COMTE, avançant près d’Isolier.

 

O moments pleins de charmes!

Quand on est deux, on a moins peur.

 

ISOLIER, à part.

 

Oui, lorsqu’on est deux.

 

LE COMTE, prenant la main d’Isolier.

 

Ah! je n’ai plus d’alarmes.

 

LA COMTESSE.

 

Que faites-vous?

 

LE COMTE, pressant la main d’Isolier.

 

Pour moi plus de frayeur!

Quand cette main est sur mon coeur.

 

LA COMTESSE, à part, et riant.

 

Il presse ma main sur son coeur.

 

ISOLIER, bas, à la comtesse.

 

Beauté sévère,

Laissez-le faire;

Son bonheur ne vous coûte rien.

 

LE COMTE, à part.

 

Grand Dieu! quel bonheur est le mien!

 

ENSEMBLE.

 

LE COMTE.

 

D’amour et d’espérance

Je sens battre mon coeur;

Amour, par ta puissance,

Achève mon bonheur.

 

LA COMTESSE.

 

Ah! sa seule présence

Fait palpiter mon coeur;

La nuit et le silence

Redoublent ma frayeur.

 

ISOLIER.

 

De crainte et d’espérance

Je sens battre mon coeur;

Sachons avec prudence

Prolonger son erreur.

 

LA COMTESSE.

 

Maintenant, je vous en supplie,

Soeur Colette, rentrez chez vous.

 

LE COMTE, à Isolier.

 

Vous quitter… c’est perdre la vie…

Oui, je demeure à vos genoux.

 

LA COMTESSE, à part.

(_Haut._)

Il tremble. O ciel! que faites-vous?

 

LE COMTE.

 

Sachez le feu qui me dévore!

C’est un amant qui vous implore.

 

LA COMTESSE.

 

Ah! grand Dieu! quelle trahison!

 

LE COMTE.

 

L’amour qui trouble ma raison

Doit me mériter mon pardon.

(_A Isolier qui veut se lever._)

Ne m’ôtez point, je la réclame,

Cette main que ma vive flamme…

 

LA COMTESSE.

 

Ah! comme vous me pressez!

Laissez-moi.

 

LE COMTE, embrassant Isolier.

 

Vrai Dieu! Madame.

Peut-on vous aimer assez!

 

(_En ce moment ou entend sonner la cloche, et un bruit de clairons

retentit à la porte du château. Les femmes de la comtesse se précipitent

dans l’appartement en tenant des flambeaux._)

 

LE COMTE.

 

O ciel! quel est ce bruit?

 

ISOLIER, jetant son voile.

 

L’heure de la retraite.

Car il faut partir, Monseigneur.

 

LE COMTE, le reconnaissant.

 

C’est mon page Isolier!

 

ISOLIER.

 

Celui que soeur Colette

Embrassait avec tant d’ardeur.

 

LE COMTE.

 

Je suis trahi! crains ma colère!

 

ISOLIER.

 

Craignez celle de mon père!

Il arrive dans ce castel.

Entendez-vous ces cris de joie?

 

LE COMTE.

 

O ciel!

 

SCÈNE XI.

 

LES PRÉCÉDENTS; LE GOUVERNEUR, RAIMBAUD, COMPAGNONS DU COMTE ORY, _en

habits de chevaliers, et paraissant à la grille à droite._

 

LE CHOEUR.

 

Ah! quelle perfidie!

Nous sommes tous

Sous les verrous;

Délivrez-nous!

 

LE COMTE.

 

Je suis captif ainsi que vous.

 

LA COMTESSE.

 

Vous qui faites la guerre aux femmes,

Vous voilà donc nos prisonniers!