Le concile de pierre

Jean-Christophe Grangé · Chapitre 5 sur 73

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Le concile de pierre

Chapitre 5

 

PARMI beaucoup d’autres résolutions, Diane avait décidé de respecter, dès le premier jour, ses horaires de travail. Elle voulait habituer au plus vite Lucien au rythme de leur vie quotidienne. Or, à ce moment, elle était plongée dans la rédaction d’un rapport sur le « rythme circadien des grands carnassiers, dans le parc national de Hwange, au Zimbabwe ». Elle devait achever en urgence le document afin de requérir de nouveaux fonds auprès du WWF International, qui avait déjà cofinancé la mission en Afrique australe. Voilà pourquoi elle se rendait chaque matin au laboratoire d’éthologie de la faculté d’Orsay, où on lui avait alloué un petit bureau près de la bibliothèque, afin qu’elle puisse vérifier chacune de ses références scientifiques.

Pour prendre soin de son enfant, Diane avait engagé une jeune Thaïlandaise, étudiante à la Sorbonne, qui parlait un français impeccable et semblait ciselée pour la douceur et la tendresse. La première semaine, elle respecta sa promesse. Elle partait à neuf heures du matin, revenait à dix-huit heures. Mais, dès le lundi suivant, elle commença à craquer. Chaque matin, elle décollait un peu plus tard. Chaque soir, elle rentrait un peu plus tôt. Elle ne cessait, malgré sa résolution, de prolonger sa présence à la maison – telle une saison d’amour, qui aurait accru ses heures de lumière.

C’était un bonheur absolu.

Ses angoisses de mère adoptive reculaient à mesure que les sourires du garçon se multipliaient, que sa vivacité enfantine prenait le dessus sur ses craintes premières. A coups de gestes expressifs, de rires, de grimaces, il parvenait à se faire comprendre et semblait se glisser sans difficulté dans sa peau nouvelle de citadin. Diane acquiesçait, lui répondait en français et tentait, du mieux qu’elle pouvait, de dissimuler sa propre stupeur.

Elle avait tant de fois imaginé ce petit être qu’elle avait fini par le forger selon ses propres rêves. Mais aujourd’hui l’enfant était là, et tout était différent. C’était un garçon réel, au visage réel, au tempérament réel. Elle voyait chacune de ses suppositions voler en éclats face à cette présence. Tout se passait comme si Lucien s’arrachait sans peine de la gangue imaginaire qu’elle avait sculptée et lui offrait en retour toute l’amplitude, toute la diversité de son être, inattendu, surprenant, et toujours infiniment juste – parce que infiniment vrai.

L’heure du bain était un enchantement. Diane ne se lassait pas d’observer ce torse si menu, ce dos si blanc, cette ossature d’oiseau tendue d’énergie et de délicatesse. Elle admirait cette peau de lait, confinant à la perfection, si différente des autres enfants qu’elle avait croisés à l’orphelinat, sous laquelle palpitaient des veinules bleues et des organes légers. Elle songeait à un poussin, dont la silhouette gorgée de vie aurait affleuré sous la mince coquille.

Un autre moment de pure contemplation était l’heure du coucher, lorsque Diane racontait une histoire dans la pénombre de sa chambre. Lucien ne tardait jamais à s’endormir et c’était son tour, à elle, de se laisser bercer par les sensations ténues qui couraient sous ses doigts. Cette chaleur subtile de la peau. Cette oscillation imperceptible de la respiration. Et ces cheveux si fins, si déliés qu’ils paraissaient requérir une attention particulière de la part des doigts – une aptitude secrète du toucher. D’où pouvaient provenir de tels cheveux ? De quelle forêt de gènes ? Ailleurs. C’était toujours ce mot qui lui venait aux lèvres dans l’obscurité. Ailleurs. Chaque trait, chaque détail de ce corps lui rappelait les origines lointaines de l’enfant et semblait pourtant le rapprocher d’elle, l’unir à sa solitude parisienne.

La personnalité de Lucien se dressait à la manière d’un édifice de verre, qui révélait au fil des jours ses architectures, ses détours, ses sommets. Elle s’était toujours imaginé que Lucien serait un être turbulent, agité, imprévisible. Il était au contraire d’une douceur, d’une grâce déconcertantes. Malgré ses manières de sauvage – il mangeait avec ses doigts, renâclait à se laver, courait se cacher au moindre visiteur –, il faisait toujours preuve, en profondeur, d’une sensibilité, d’une intuition qui ravissaient la jeune femme. Pourquoi le nier ? Lucien ressemblait, trait pour trait, au garçon qu’elle aurait voulu elle-même enfanter.

Tous ses sujets d’émerveillement, Diane les trouvait réunis en une activité particulière, qu’elle sollicitait aussi souvent que possible : les séances de danse et de chant de Lucien. Son fils adoptif, par goût, par jeu, par don naturel, s’exprimait ainsi à la moindre occasion. Découvrant cette passion, elle lui avait acheté un lecteur-enregistreur de cassettes rouge vif, relié à un micro de plastique jaune citron. L’enfant s’enregistrait à chaque fois, frappant à l’occasion sur des tambours improvisés. Le clou de la performance était un ballet original. Soudain sa jambe se dressait en équerre, ses doigts tâtonnaient sur un voile imaginaire, puis toute la silhouette tournoyait pour mieux reprendre sur un autre registre. Blotti, voûté, arc-bouté, le petit corps s’ouvrait comme les ailes d’un scarabée, pour onduler aussitôt au fil du rythme.

C’est durant l’un de ces numéros échevelés que Diane osa se féliciter. Jamais elle n’aurait imaginé un plus complet bonheur. En trois semaines, elle était parvenue à une sérénité, un équilibre, qu’elle avait planifié en années. Pour la première fois de son existence, elle était en train de réussir un acte qui concernait sa vie personnelle.

A cet instant, elle découvrit les chiffres rouges de la date sur son réveil à quartz.

Lundi 20 septembre.

Tout allait peut-être pour le mieux, mais il devenait impossible de reculer la terrible échéance.

Le dîner chez sa mère.