Le Convoi de l'Eau
Chapitre 3
3
Début juin, notre travail se termina, et les données concernant les résultats hydrographiques et géologiques furent rassemblées.
Nogami, ayant classé les documents, quitta la vallée, emmenant avec lui les arpenteurs et les autres ingénieurs. Pour fournir et analyser ces données au centre du projet installé au bureau des travaux du barrage K 4.
Environ dix jours après le départ du groupe de Nogami, un petit avion vint larguer une grande quantité de paquets de vivres. Les paquets, entraînés par de violents courants atmosphériques, tombèrent au milieu de forêts assez éloignées.
Ils contenaient une lettre de Nogami disant que les données s’étant avérées très satisfaisantes, le résultat en était que décision venait d’être prise d’envoyer une deuxième équipe de travaux dans la vallée ; il fallait donc commencer les préparatifs pour l’accueillir… Telles étaient les instructions.
Nous prenions du repos, mais dès le lendemain, sous les ordres du chef d’équipe, nous avons entrepris de construire des baraquements.
Nous avons éclairci les taillis au milieu desquels les tentes étaient dressées, puis nous sommes allés dans les montagnes environnantes chercher du bois de charpente avant de nous lancer dans la construction.
Maintenant que les dynamitages étaient terminés, le calme était revenu alentour. Là-dedans, le travail du hameau avançait avec régularité, et bientôt, même s’il y avait encore des taches de couleur différente, les toits furent entièrement recouverts d’une épaisse couche de mousses.
Le hameau avait retrouvé son ancien aspect. Les feuilles des arbres étaient toutes sorties, la vallée avait entièrement reverdi.
Puisque nous avions ouvert un chemin allant directement du camp au flanc de la montagne, nous n’étions plus obligés de traverser le hameau pour nous y rendre.
Nous étions entre nous, les habitants du hameau entre eux, chacun vivant de son côté sans se côtoyer.
Une vie paisible semblait également revenue dans le hameau. Ses habitants paraissaient ignorer totalement notre existence. Certains s’occupaient des cultures dans les champs, on voyait aussi des silhouettes féminines gravir le chemin de la montagne une hotte sur le dos. Dans les flaques du torrent on pouvait observer le spectacle d’enfants à moitié nus qui poursuivaient les poissons.
Au milieu des taillis commencèrent à se dresser les charpentes des baraquements.
La saison des pluies approchant, la vallée se couvrait de plus en plus de bruine blanche. Le niveau de l’eau montait, le bruit du torrent était encore plus fort. Et les mousses qui faisaient des taches, reprenant vie à chaque ondée, commençaient à prendre une éclatante couleur d’algue verte.
Nous poursuivions notre travail presque toujours en ciré.
Dans les broussailles, la prolifération des rainettes était considérable, et la peau luisante d’eau de pluie, elles entraient même dans les tentes en se glissant sous les toiles. Chaque fois, nous les écrasions en taches vertes avec des tapettes tue-mouches avant de les jeter dehors.
Bientôt, nous avons commencé à nous lasser de cette vie au fond de la vallée. Le travail était monotone, nous en avions assez de la pluie qui tombait continuellement, et surtout, les jours de repos nous trouvions le temps long. Et naturellement, chacun réfléchissait à toutes sortes de moyens pour tromper son ennui.
Certains qui avaient fabriqué des cannes à pêche faisaient tremper leur fil dans le torrent, d’autres qui avaient construit des pièges avec adresse rapportaient des lapins de garenne. Mais la plupart d’entre nous, séparés en plusieurs groupes, nous allions marcher dans les montagnes environnantes avec casse-croûte et imperméable.
Au cours de nos promenades, nous avons découvert tout un tas de choses. Une cabane à charbon de bois dans une combe, une plantation de mûriers sur un brûlis d’un versant arrondi. Nous avons même trouvé, sur le point culminant des crêtes qui entouraient la vallée, une sorte de tour de guet pour détecter les incendies, haute et solide.
Un par un, nous nous sommes aventurés sur les échelons jusqu’au sommet.
Nous avons été surpris de découvrir la vaste distance qui s’ouvrait à notre champ visuel. Mon regard embrassait dans son intégralité les vagues de montagnes acérées qui se chevauchaient.
Nous avons discuté âprement au sujet du rôle de cette tour. Certains affirmaient qu’elle devait servir à repérer ceux qui s’approchaient du hameau, tandis que d’autres soutenaient qu’il s’agissait plutôt d’une tour de surveillance des incendies de montagne. Finalement, nous n’étions arrivés à aucune conclusion précise, mais en tout cas, nous étions certains qu’elle avait pour le hameau une précieuse signification.
Simplement, par un curieux hasard, lors de nos promenades, nous ne rencontrions jamais ceux du hameau. Pour eux, les montagnes environnantes étaient sans doute indissociables de la vie quotidienne, ils devaient tout naturellement les parcourir très souvent.
Sensibles à notre présence, faisaient-ils en sorte de nous éviter ? De notre côté, bien sûr, cela nous arrangeait. Si nous les avions rencontrés en montagne, nous aurions sans doute été obligés, de part et d’autre, de nous croiser sans rien dire, les traits durcis. Il est certain qu’à partir de cet instant, toute gaieté aurait aussitôt disparu de nos promenades.
Ces flâneries capricieuses nous apportèrent une moisson aussi utile qu’inattendue.
Un jour de repos, le groupe qui avait entrepris de descendre le long de la vallée du torrent revint en courant moins d’une heure plus tard.
— Une source chaude, il y a une source chaude qui jaillit !
A leurs cris perçants, nous avons bondi hors des tentes. Le chef d’équipe est sorti lui aussi.
Ceux qui étaient venus nous annoncer la nouvelle se remirent à courir en sens inverse. Nous les avons suivis.
Le torrent s’écartait un peu de son lit, et çà et là, entourés d’impressionnantes parois rocheuses, s’ouvraient des gouffres vert foncé. Sautant de rocher en rocher, nous sommes descendus dans la vallée étroite et sinueuse qui donnait le vertige.
Après avoir progressé pendant un certain temps, nous sommes arrivés au sommet d’une petite cascade. Nous l’avons descendue en nous agrippant aux rochers, et continuant plus avant, au détour de la vallée, notre vue se dégagea et nous vîmes s’élever d’épais nuages de vapeur.
— C’est là, cria l’homme de tête.
Nous avons couru vers la vapeur en nous disputant à qui serait le premier.
La source jaillissait du lit peu profond. Le sable fin dansait au fond de l’eau, étincelant comme des paillettes.
Nous nous sommes précipités pour y tremper l’extrémité de notre main. C’était chaud. Nous poussions des cris de joie. Et quand nous avons découvert dans un coin une vasque naturelle comme une grande baignoire en plein air, notre excitation monta d’un cran.
Quelques-uns d’entre nous se débarrassèrent de leurs vêtements pour y plonger tout nus. Ils s’aspergeaient avec ardeur, riaient comme des fous.
Le chef d’équipe était lui aussi d’excellente humeur. Jusqu’alors nous avions fabriqué un bassin en bois que nous remplissions d’eau chaude, et dans lequel nous ne pouvions nous laver qu’une fois tous les quinze jours. De plus, nous étions nombreux à l’utiliser, il se salissait vite, et l’utilisation de l’eau chaude était rationnée.
— Bon, on va en faire une vraie station thermale, proposa le chef d’équipe.
Nous sommes retournés au camp en courant. Du bois fut transporté sans tarder, des planches franchirent le torrent, un solide escalier fut construit à l’endroit de la petite cascade.
Dès que l’accès du bain fut aménagé, nous nous sommes plongés dedans. L’eau devait provenir d’une source légèrement alcaline, car au bout d’un moment, elle rendait la peau toute douce.
Nous nous y trempions à tour de rôle, nous nous lavions puis, assis sur les rochers, nous regardions les parois qui se dressaient de chaque côté. Ici ou là, à mi-pente de l’escarpement, poussaient des sélaginelles qui étalaient leurs branches, à un endroit ruisselait le filet d’eau qui tombait en cascade, et de temps à autre, au gré du vent, des gouttelettes arrosaient la vasque au creux des rochers.
— Des bains aussi luxueux, on n’en trouve pas si facilement, hein.
Ils contemplaient avec satisfaction la paisible vallée.
Ce jour-là, après le dîner, à la lumière d’une lampe-tempête, nous sommes descendus le long du torrent tous ensemble comme des curistes. Ainsi pendant deux ou trois heures avons-nous discuté joyeusement, ce qui apaisa notre humeur chagrine.
Mais un ouvrier plongé dans l’eau, un éclair d’anxiété dans les yeux, murmura cette chose étrange :
— Cette source chaude, c’est pas celle du hameau, au moins ?
Nous avons échangé des regards.
Il est vrai, maintenant que l’un de nous l’avait dit, que l’endroit où jaillissait la source n’était pas si éloigné de la vallée où se trouvait le hameau. Ses habitants qui connaissaient bien les lieux n’avaient pas pu ne pas la remarquer. De plus, quand on vit en pleine montagne, les sources chaudes constituent certainement avec les herbes médicinales un moyen inappréciable de se soigner.
D’ailleurs la forme de la vasque remplie d’eau chaude était bien trop régulière pour être naturelle. De plus, si l’on considérait les quantités d’eau bouillante et d’eau froide qui se déversaient dans cette vasque, il devenait évident que la main de l’homme était intervenue.
L’endroit du lit du torrent où jaillissait la source se trouvait exactement en amont du bassin creusé dans la roche. De là coulait une eau à température assez élevée qui rencontrait l’eau froide du torrent arrivant par un canal étroit dans un coin du bassin. L’eau chaude et l’eau froide se mélangeaient en coulant dans le bassin.
Dans cet étroit canal, plusieurs pierres de la taille d’un poing étaient négligemment posées. Et je pensais que ces pierres avaient en réalité un rôle des plus ingénieux. C’est-à-dire qu’il suffisait de les déplacer légèrement pour régler le flux d’eau chaude et d’eau froide.
Le débit du torrent devait de temps à autre augmenter et diminuer de façon capricieuse. Après une forte pluie, l’eau froide du torrent devait se déverser en grande quantité dans le bain et refroidir la température du mélange, mais en déplaçant les pierres pour obstruer le passage de l’eau du torrent et permettre seulement l’arrivée de l’eau chaude, la température remontait en peu de temps.
Nous n’avions pas découvert une nouvelle source, mais les bains du hameau.
Soudain pris d’inquiétude, nous sommes sortis promptement de l’eau pour revenir en silence le long du torrent. S’il s’agissait des bains du hameau, les habitants devaient bien évidemment venir s’y baigner. Nous étions des voleurs d’eau chaude se baignant sans autorisation, ce qui soulèverait forcément leur indignation.
Le chef d’équipe lui aussi faisait la grimace. Et tenant compte d’une rencontre possible avec les gens du hameau, il nous interdit formellement d’y aller par petits groupes. Naturellement cela nous rendit anxieux, et la nuit, plus personne n’osait descendre le long du torrent.
Mais au bout d’un mois, personne n’avait rencontré les habitants du hameau. Si bien que notre anxiété diminua progressivement. Les habitants se tenaient peut-être consciemment à l’écart pour éviter tout contact avec nous.
Nous avons recommencé à fréquenter le bain la nuit, à la lumière d’une lampe-tempête.
Nogami, le chef de chantier, revint dans la vallée accompagné de deux employés de la compagnie d’électricité. Pour avoir franchi les sommets sous la pluie, ils étaient couverts de boue, complètement épuisés, et enroulés dans leur couverture, ils dormirent pendant deux jours.
Le récit de Nogami nous fut transmis par le chef d’équipe. Selon lui, les documents apportés au centre des travaux avaient été très appréciés, et il disait qu’ordre avait été donné aux différentes équipes qui se tenaient prêtes de commencer sans tarder les véritables travaux.
Il disait que dans chaque équipe, divisées en trois sections : celle des câbles pour construire les voies d’acheminement de matériel dans la vallée, celle du percement des tunnels et celle de la construction des routes, on commençait activement à rassembler les matériaux et les forces de travail. Et que dans cette vallée aussi, il était prévu qu’une deuxième équipe d’environ deux cents hommes arrive trois semaines plus tard, chargée de matériel.
Les yeux des ouvriers se mirent soudain à briller de joie. On pouvait croire que dans la mesure où ils vivaient depuis quelque temps comme des prisonniers au fond des montagnes, l’arrivée de nouveaux compagnons leur apportait de la gaieté et du réconfort.
Nos mouvements prirent brusquement de la vivacité. Trois baraques étaient déjà sur le point d’être achevées, mais pour accueillir deux cents personnes, il était nécessaire d’en construire cinq autres. Nous nous sommes lancés activement dans le travail de coupe de bois de construction.
Les employés de la compagnie d’électricité qui avaient accompagné Nogami étaient chargés d’évaluer le montant des indemnités d’évacuation. Leur mission consistait à rassembler les documents concernant le hameau.
Réunis sur les hauteurs du camp qui surplombait le hameau, ils l’observaient d’un œil froid. Je trouvais que leur regard ressemblait à celui d’un cuisinier expérimenté. Ils faisaient aller leur regard jusque dans les recoins de la vallée et, fumant cigarette sur cigarette, prenaient de simples croquis.
Le lendemain matin, ils descendirent du camp, et guidés par Nogami entrèrent dans la maison du chef de village. Là, ils durent poser pas mal de questions qui leur permirent de savoir que dans les dix-sept habitations vivaient des familles de la même lignée sur plusieurs générations, si bien que la population du hameau dépassait les trois cents âmes. Les terres étaient réparties équitablement entre chaque famille, ils récoltaient dans les champs du millet et du panic, cultivaient le mûrier pour les vers à soie, et dans les montagnes cueillaient des plantes comestibles : angélique, armoise, osmonde, pousse de bambou, igname, pétasite, marron d’Inde ; ils ramassaient des plantes aquatiques, pêchaient et chassaient le lièvre ou le sanglier.
J’ai reconsidéré le hameau d’un point de vue objectif. Les maisons disposées comme dans une citadelle, la tour aux allures de donjon découverte sur les sommets, tout cela caractérisait bien les habitants de ce hameau.
En plus, la vallée elle-même, par sa forme, occupait une position défensive. D’abord, par la route du col qui surplombait la vallée. Ce chemin qui serpentait, accroché à flanc de montagne, était entièrement exposé aux regards de la vallée, et une ombre y aurait-elle couru ramassée sur elle-même qu’il aurait été impossible de ne pas la remarquer. Ainsi, la route, ayant perdu tout espoir de descendre directement dans la vallée, faisait-elle pas mal de détours en suivant le chemin de la montagne. Qui plus est, cette route était terriblement sinueuse et étroite. Il va sans dire qu’elle était parfaitement adaptée pour affronter les intrus constituant une menace.
Avaient-ils donc, terrés au fin fond de cette vallée en pleine zone montagneuse, sans cesser de se méfier et de se tenir sur leurs gardes, maintenu depuis plusieurs centaines d’années un univers particulier ?
Sur ce point, la découverte de l’emplacement du hameau par des soldats à la recherche des débris du B 29 avait dû être pour eux un désastre ressemblant à une calamité naturelle. Et ce désastre était devenu définitif lorsque l’hélicoptère envoyé du barrage K 4 avait confirmé sa situation idéale pour un lac de retenue.
Les hommes chargés de l’indemnisation s’activaient avec promptitude, mesurant le coefficient d’emprise au sol des habitations ou le stade de développement des cultures sur les terres arables, et en un minimum de temps ils avaient rassemblé les données concernant le hameau.
Je me rapprochai intentionnellement de l’un d’eux, un homme entre deux âges.
Selon lui, puisqu’il s’agissait d’une zone montagneuse domaniale, l’indemnisation des terres ne poserait pas de problème. La construction des maisons remontait à un grand nombre d’années et la surface des terres arables était réduite. Il disait qu’en ce qui concernait les biens immobiliers, il ne voyait pas grand-chose pouvant faire l’objet de dommages et intérêts.
— Mais vous savez, c’est ça, là-bas, qui pose problème…
Faisant la grimace, il désignait le vaste cimetière qui s’étendait dans la vallée.
— Les cimetières, c’est ce qu’il y a de plus embêtant, ajouta-t-il brusquement.
Selon sa longue expérience, parmi les populations d’une zone à évacuer, beaucoup plus qu’on ne l’imagine utilisaient le transfert du cimetière familial comme prétexte pour augmenter le montant des indemnités. Les gens répétaient invariablement que déplacer les tombes était impardonnable vis-à-vis de leurs ancêtres. A force de négociations, on arrivait enfin à s’entendre sur le montant du préjudice et à leur faire accepter le déplacement du cimetière, mais c’était précisément parmi ceux qui s’étaient exprimés d’une manière aussi louable que la tendance était forte par la suite d’expédier grossièrement le déplacement du cimetière. Ils transportaient dans des forêts proches les stèles comme des pierres au bord des routes, les alignaient pour la forme, et dès qu’ils avaient empoché l’argent, abandonnaient leurs terres et s’en allaient vite fait. Il disait que les pierres tombales ainsi laissées inutilement dans la forêt penchaient, tombaient et finissaient habituellement par disparaître sans personne pour s’y recueillir, offrir de l’encens et des fleurs.
Dans ces cas-là, comme on pouvait résoudre le problème financièrement, il ne se produisait pas trop de complications, mais il y avait aussi des exemples où, indépendamment du montant de l’indemnité, les gens refusaient purement et simplement de toucher aux sépultures de leurs ancêtres et ne se laissaient pas convaincre.
Il disait également que dans la mesure où les tombes avaient un caractère religieux, les pourparlers n’avançaient pas, ce qui retardait l’évacuation, et que c’était un gros inconvénient pour le projet d’avancement des travaux.
Je surplombais la multitude de pierres tombales qui se succédaient dans la vallée. A la seule pensée qu’ils avaient consacré au cimetière les précieuses terres plates, je me disais que la volonté de vénérer les morts du hameau devait être d’une force dépassant l’imagination. Certainement qu’ils n’avaient même pas l’idée de déplacer le cimetière en échange d’argent.
— C’est compliqué, ce hameau… Quand même ils ont du mérite d’avoir dressé toutes ces stèles.
L’homme, l’air embêté, parcourait du regard la multitude de pierres tombales.
Les employés de la compagnie d’électricité, leur documentation à la main, faisant grise mine, avaient quitté la vallée le lendemain de bonne heure, emmenés par des ouvriers.
L’arrivée de la deuxième équipe devait avoir lieu trois jours plus tard.
Il y avait huit baraques en tout, nous allions et venions sur le chemin de la montagne pour consolider les fondations et dresser les piliers. Et parce que les journées de pluie étaient nombreuses, le travail était assez pénible.
Ce soir-là aussi, quand nous sommes revenus devant nos tentes sous la pluie, nous étions épuisés et couverts de boue jusqu’au milieu du dos.
L’appel se terminait enfin lorsque nous avons aperçu quatre silhouettes humaines avançant vers nous sur le lit du torrent noyé dans la brume blanche de la pluie.
Ils s’approchaient en marchant sur les pierres qui bordaient le torrent gonflé par les eaux. Trois d’entre eux avaient une pèlerine de paille et un chapeau de laîche. La dernière silhouette, vêtue de blanc, était battue par la pluie.
Ils commencèrent à gravir la pente qui menait au camp où nous nous trouvions. Je finis enfin par comprendre que la silhouette blanche battue par la pluie était celle d’une jeune femme. Et cette femme, en plus, marchait pieds nus.
Nous avons échangé des regards. C’était la première fois que des gens du hameau venaient jusqu’ici, nous sentions que l’aspect de cette femme n’était pas ordinaire, si bien que nous les regardions approcher, le corps raidi.
Les pieds de la fille glissant sur l’herbe mouillée de la pente, elle faillit tomber plusieurs fois. Une grande quantité de boue maculait l’ourlet de son vêtement blanc, et ses petits pieds nus en étaient recouverts.
Arrivés en haut de la montée, ils se dirigèrent sans hésiter vers l’endroit où nous nous trouvions. Etait-ce parce qu’ils portaient une pèlerine ? les épaules des hommes paraissaient larges et vigoureuses.
Leurs yeux perçants sous les chapeaux de laîche nous lançaient des regards noirs.
Il y avait un vieillard bien charpenté au menton tanné, un homme d’âge mûr aux lèvres épaisses, et un jeune homme au teint pâle.
Pétrifiés, nous observions le visage des gens du hameau que nous découvrions de près pour la première fois.
Le chef d’équipe s’avança l’air méfiant :
— Vous désirez quelque chose ? leur demanda-t-il d’un ton courtois.
Mais ils continuaient de nous transpercer du regard en silence, le visage parfaitement immobile. Ensuite, brusquement, le vieillard secoua violemment la fille par l’épaule.
Elle releva la tête. La pluie roulait de ses cheveux vers ses joues et coulait dans son cou. Elle avait le visage blême, les lèvres bleuies. J’eus instinctivement le souffle coupé devant ses traits nettement dessinés. Son visage aux cheveux collés des joues vers la bouche était d’une beauté incroyable, presque insoutenable.
Les yeux de la fille, comme si on l’y poussait, commencèrent à se déplacer sur nos visages. La pluie qui tombait dru et bruyamment rejaillissait aussi en vapeur blanche sur sa tête et ses épaules.
Soudain, ses yeux s’arrêtèrent sur un point. Sa main dont on voyait la peau en transparence du tissu détrempé s’éleva lentement pour indiquer une direction.
J’ai tourné la tête. Au bout du doigt de la fille se trouvait le visage apeuré d’un ouvrier de petite taille sous son ciré.
Je dirigeai à nouveau mon regard vers le visage de la fille. Elle fixait l’ouvrier d’un œil plein de colère. Son corps frêle était pris de tremblements, qu’elle paraissait supporter en serrant les dents. Mais aussitôt son visage s’abaissa vers ses pieds dans un mouvement brusque. Je vis sur son profil, mélangée à la peur, une légère nuance de honte.
Je ressentis soudain un choc dans mon dos comme si on m’avait frappé : je venais de comprendre clairement la raison pour laquelle les gens du hameau étaient venus.
J’observais attentivement le vieillard et l’homme d’âge mûr qui, sous leur chapeau de laîche, avaient les yeux rivés sur l’ouvrier. Et, mon regard passant brusquement au jeune homme à leurs côtés, je fus soudain assailli d’une violente confusion.
Le garçon avait l’air totalement différent des deux autres hommes. Il ne nous regardait pas, et un léger pli d’amertume déformait son profil. L’humiliation et la honte cohabitaient de manière évidente sur son visage.
Troublé, j’ai détourné les yeux. Dans le visage de ce garçon, j’avais cru voir mon propre visage du passé.
La main du vieillard tira brutalement sur le bras de la fille. L’ayant ainsi fait se retourner, il se mit à redescendre la pente envahie d’herbe en la traînant derrière lui.
Effrayé, j’ai regardé à la dérobée le jeune homme repartir d’un pas chancelant avec un temps de retard sur les autres.
Les ouvriers qui avaient gardé le silence, dès que les quatre silhouettes eurent disparu dans le brouillard de la pluie, se tournèrent simultanément vers l’homme qui avait été montré du doigt. Il s’agissait de Tamura, un manœuvre approchant de cinquante ans, que l’on ne remarquait pas, qui sous les regards des autres ouvriers se mit à cligner faiblement de ses petits yeux.
Le chef d’équipe s’approcha de lui.
— Qu’est-ce que tu as fait ? lui demanda-t-il en le fixant durement de ses yeux globuleux.
Le visage veule de Tamura pâlit aussitôt, tandis qu’un faible sourire étirait ses lèvres.
— Ne me dis pas que toi et cette fille…
Toujours souriant, Tamura se taisait.
Soudain, la main du chef d’équipe s’abattit bruyamment sur sa joue.
Il chancela.
Le chef d’équipe fixait avec des yeux pleins de colère le manœuvre qui se caressait la joue sans se départir de son vague sourire.
La pluie redoubla, tandis que l’obscurité tombait alentour.
Le chef d’équipe, faisant la grimace, nous regarda.
— Ecoutez-moi bien, pas un mot de ce qui s’est passé au chef de chantier. Ce ne serait que des ennuis en plus, vous avez compris ?
Un terrible embarras se lisait sur son visage.
Cette nuit-là, Tamura fut la cible des ouvriers. Il en vint des autres tentes, et celle où nous nous trouvions fut aussitôt remplie.
— Quel salaud, la garder pour toi.
A ces paroles brutales teintées d’envie des collègues, Tamura rentrait le cou dans les épaules et se faisait tout petit.
Les ouvriers massés autour de lui, le regard fiévreux, n’arrêtaient pas de lui poser des questions. Pressé par celles-ci, Tamura, avec son mince sourire veule, se mit à parler avec réticence. Il dit que ce jour-là, participant au travail d’abattage du bois dans la montagne, il s’était esquivé pendant la pause du déjeuner, et c’est ainsi qu’il était tombé sur la fille qui ramassait des plantes aquatiques au bord d’un ruisseau.
— Alors ?
Les ouvriers, l’œil brillant, tendaient l’oreille aux paroles hachées qui tombaient de la bouche de Tamura.
Dans un coin de la tente, je fumais cigarette sur cigarette. La tête ovale de Yodono avec son crâne dégarni, se superposant au visage de Tamura, reprenait vie. Il me semblait qu’ils avaient tous les deux en commun cet air de chien battu, ce qui ne les empêchait pas de faire preuve d’une incroyable intrépidité vis-à-vis des femmes.
Je fus pris de l’impulsion de chasser à grands cris les hommes qui entouraient Tamura.
Le souvenir du visage de la fille empreint de honte me faisait ressentir la douloureuse solitude des femmes. Même si elle avait été violée, à partir de l’instant où elle avait cédé, le poids de l’homme s’était-il installé à demeure tout au fond de son corps ?
Pour ma femme Chizuko également, je crois que l’existence même de Yodono était inscrite d’une manière indélébile à l’intérieur de son corps. Au moment où j’avais fait irruption dans sa chambre une bûche à la main, elle était assise dans la posture traditionnelle, et il y avait dans son attitude la fermeté d’une femme étrangère à celle qui était restée d’apparence si enfantine. Ma femme avait-elle éprouvé un amour véritable pour Yodono qui, contrairement à moi, était gentil, et avait-elle adopté cette attitude pour le protéger ?
Je continuais de fumer avec excès. En mon cœur un visage douloureux flottait avec obstination. Celui du jeune homme sous la pluie détournant le regard dans un sourire amer.
En voyant cette expression déformée par l’humiliation et la honte, j’avais intuitivement fait le lien entre ce jeune homme et la fille. Je comprenais parfaitement la signification de son étrange sourire.
Après l’affaire, un jeune fonctionnaire chargé de l’enquête avait murmuré d’un ton soupçonneux :
— Je me demande pourquoi, dans ce genre d’affaire, au lieu de tuer l’amant, le mari s’en prend à sa femme ?
J’avais été surpris, et me l’étais demandé moi aussi. Naturellement, j’aurais dû diriger ma colère contre Yodono qui avait séduit ma femme, mais curieusement, j’avais beau me rappeler ce qui s’était passé cette nuit-là, il me semblait que mon intention meurtrière envers lui avait eu peu de poids. Bien au contraire, je ne sais pourquoi, j’avais éprouvé à son égard une honte extrême.
L’homme qui avait eu une liaison avec ma femme. Celui qui n’était plus un étranger pour elle. C’était aussi quelque chose qui ressemblait à la honte d’avoir découvert qu’une partie de mon corps était entrée en contact avec le sien. Et par la suite, ce sentiment de honte envers Yodono était resté profondément enraciné en mon cœur. Si l’envie me prenait parfois de le tuer, ce n’était pas par sentiment d’indignation, mais parce que je voulais supprimer l’objet odieux qui provoquait en moi cette honte.
Le sourire amer du garçon provenait sans aucun doute de la honte provoquée par ce malpropre de Tamura, et c’était cela qui l’avait certainement forcé à détourner faiblement le regard.
Ce manœuvre de petite taille, que l’on ne remarquait pas d’habitude, se retrouvait au centre du groupe, et bientôt, parmi ceux qui faisaient cercle autour de lui, flottait de temps à autre une ombre froide de désintérêt.
— Quel salaud, la garder pour lui sans en faire profiter les jeunes, disaient aussi certains avec répugnance avant de s’en aller.
L’histoire de Tamura étant terminée pour le moment, un homme puis deux commencèrent à s’éloigner du cercle qui s’était formé autour de lui. Ainsi, peu après, il n’y eut plus personne autour de lui qui continuait à sourire vaguement.
Les ouvriers ressentaient une envie déplaisante envers Tamura. Sans doute commençaient-ils à éprouver un sentiment proche de la haine, dans la mesure où dans ces montagnes pauvres en réconfort féminin, il était le seul à avoir possédé le corps d’une jolie femme.
Ceux des autres tentes s’en allaient après avoir remis leur ciré, laissant croupir derrière eux une atmosphère étrangement lourde. Dedans, on entendait seulement le bruit des cartes des hommes qui avaient commencé à jouer.
Le sourire vague, Tamura de ses mains tendineuses étendait sa couverture dans un coin. Son profil qui se détachait à la lumière de la lampe-tempête trahissait un terrible coup de vieux.
Le lendemain, la pluie s’en était allée.
Nous étions rassemblés devant les tentes pour l’appel d’avant le travail. Etait-ce à cause de ce qui s’était passé la veille ? les ouvriers paraissaient autant de mauvaise humeur que le chef d’équipe.
L’appel terminé, nous nous dispersions vers notre lieu de travail quand un ouvrier dit soudain :
— C’est quoi, ça… Tenez, là-bas, sous l’arbre.
Nous avons regardé dans la direction qu’il nous montrait.
L’air au-dessus du hameau était pur, les mousses des toits brillaient de couleurs vives comme des algues vertes. Et dans les rayons lumineux du matin, il s’en élevait un peu de vapeur qui semblait ramper.
— Tenez, vous voyez bien quelque chose de blanc ? disait l’ouvrier, pris d’impatience.
— Ah, oui oui, s’élevèrent des voix ici ou là.
Mes yeux aussi avaient repéré la forme blanche. Comme un bâton sous le feuillage d’un paulownia qui se dressait un peu à l’écart du hameau.
— Qu’est-ce que ça peut bien être ? murmurait-on avec une nuance de soupçon dans la voix.
— Une pendaison, s’écria soudain quelqu’un dans un gémissement.
Quelque chose de froid me transperça.
J’ai concentré mon regard. Il y avait bien une forme humaine vêtue de blanc qui pendait à une branche du paulownia.
— C’est la fille d’hier, dit quelqu’un d’autre d’une voix tremblante.
En mon cœur, je revoyais douloureusement les traits réguliers de la jeune femme sous la pluie. Etait-ce un suicide ou avait-elle été forcée à se tuer par les gens du hameau ?
Aucune silhouette humaine au fond de la vallée, dans l’air frais matinal, le hameau avait retrouvé son calme. Les habitants ne pouvaient ignorer cette mort par pendaison.
— Tamura, fit la voix du chef d’équipe déchirant le silence, c’est toi qui as tué cette fille, hein. Regarde-la bien.
Je jetai un regard furtif en direction de Tamura. Loin derrière, il se tenait debout, se faisant tout petit sous nos regards. Le sang s’était retiré de son visage, et un étrange sourire fanfaron était plaqué sur ses lèvres.
— Allez, au travail, ajouta le chef d’équipe avec irritation.
Nous nous sommes mis en mouvement. Les ouvriers, après avoir lancé à Tamura un regard perçant et plein de réprobation, se dispersèrent en silence vers leur poste de travail. Seul le chef d’équipe continuait de regarder fixement en direction du hameau.
Cette nuit-là, Tamura la passa blotti, genoux serrés entre ses bras, dans un coin de la tente. On se demandait s’il était tourmenté, quand ses yeux effrayés regardaient autour de lui sans pouvoir tenir en place, ou ce qu’il trouvait drôle quand soudain il étouffait un rire, les yeux au sol.
J’avais une forte envie de lui casser la figure.
— Quel drôle de type.
Les ouvriers se regardaient d’un air sinistre en jetant de temps à autre un coup d’œil dans sa direction.
Le lendemain et le surlendemain, nous avons encore vu la forme blanche sous le paulownia.
— Pourquoi ne l’enlèvent-ils pas ?
Les ouvriers étaient perplexes.
La fille dont le corps avait été souillé avait-elle été obligée de se tuer ? Et comme pour les exécutions publiques, la loi du hameau exigeait-elle qu’elle soit exposée aux regards ?
Et la deuxième nuit, j’ouvris les yeux à la voix de quelqu’un réveillant mes collègues. Je me levai, et celui qui nous avait réveillés nous montra le coin de la tente. Là, il y avait une paire de couvertures parfaitement pliées.
— C’est à qui ces couvertures…
Nous nous sommes regardés pour vérifier la présence de chacun.
— A Tamura, dit soudain l’un de nous.
Ayant allumé la lampe, nous avons exploré le pourtour de la tente. Mais il n’y avait aucune trace de Tamura. Un pressentiment funeste commençait à nous envahir.
Dans la soirée, il était allé avec quelques ouvriers de notre tente se tremper dans le bain en plein air, et comme une pluie fine s’était mise à tomber, il paraît qu’ils s’étaient dépêchés de rentrer. Avec sa petite taille, en retard sur ses collègues, il avait remonté le torrent presque plongé dans les ténèbres en mettant toutes ses forces à marcher de pierre en pierre.
— Il faut réveiller le chef, dit quelqu’un avant de soulever le pan de toile pour sortir de la tente.
Le chef d’équipe arriva aussitôt en enfilant les manches de sa veste de chantier. Et tout en regardant les couvertures pliées il écouta nos explications d’un air tendu.
— En tout cas, il faut partir à sa recherche, dit-il.
Et, ayant demandé à une dizaine d’ouvriers de se préparer, il partit, une lampe-tempête à la main, en direction du torrent. Les voix criant le nom de Tamura s’éloignèrent, progressivement recouvertes par le murmure du torrent dans la vallée.
La pluie a commencé à tomber bruyamment. Sous la tente s’était installée une atmosphère pesante. Ceux qui étaient restés se levaient et s’asseyaient, incapables de rester en place.
Enfin, au bout d’une heure, le chef d’équipe et ses compagnons, complètement trempés, revinrent dans la tente avec la lampe-tempête éteinte. Ils avaient effectué des recherches jusqu’à cent mètres en aval du bain en plein air, mais nulle part n’avaient trouvé trace de Tamura.
— Il faut que j’en parle au chef de chantier, dit le chef d’équipe d’un air embarrassé avant de quitter la tente.
Bientôt Nogami arriva, l’air très préoccupé, en tenue de nuit sous son ciré passé sur ses épaules.
— C’est bien embêtant.
Il était pâle et renfrogné. Sa voix trahissait plus son embarras vis-à-vis du viol d’une femme du hameau par quelqu’un de l’équipe de travaux que pour la disparition de Tamura.
— Alors qu’est-ce qu’on fait, chef ? ajouta-t-il comme pour mieux accuser le chef d’équipe de ne pas lui avoir parlé jusqu’alors du scandale provoqué par Tamura.
Le chef se frottait le menton en silence.
Ils commencèrent à discuter tous les deux d’un air embêté. Et finalement, ils se mirent d’accord sur le fait qu’il n’y avait d’autre solution que d’attendre le lever du jour pour reprendre les recherches.
Cette nuit-là, il plut sans discontinuer. N’arrivant pas à dormir, j’écoutais la pluie frapper violemment la toile de tente.
La nuit commença à blanchir.
La pluie avait diminué d’intensité, mais un épais brouillard montait, qui obstruait la visibilité dans la vallée.
Nous nous sommes divisés en cinq groupes qui sont partis à la recherche de Tamura.
Il était près de midi quand nous avons découvert son cadavre. Assez loin en remontant le long d’un petit affluent du torrent, il était à plat ventre, la moitié du corps dans l’eau, la tête immergée. Il n’avait pas de blessures visibles, seulement quelques égratignures au visage.
Le corps fut aussitôt brancardé jusqu’au camp. Ses yeux étaient ouverts, sa bouche aussi. Et la peau de son visage, peut-être parce qu’elle avait été lavée toute la nuit par l’eau du ruisseau, était étrangement blanche et ramollie par l’humidité.
Son corps fut déposé dans un coin de la tente, sous une couverture. Ses mains jointes en soulevaient une partie.
A l’extérieur de la tente, rassemblés par petits groupes, nous nous interrogions en peu de mots sur la cause de sa mort.
D’abord il était impensable pour nous que sa mort ait été accidentelle. Il devait être pressé de rentrer au camp, et l’on ne pouvait absolument pas l’imaginer partir en sens inverse, s’égarer dans un affluent et en plus tomber tête la première dans le ruisseau et se noyer. Pour les mêmes raisons, cela manquait par trop de naturel comme suicide. Alors, la supposition de l’homicide était celle qui restait la plus convaincante. Autrement dit, alors que Tamura remontait le torrent dans le noir, quelqu’un l’aurait adroitement réduit au silence, entraîné vers l’affluent et l’aurait tué par asphyxie en plaquant son visage dans le ruisseau… Et c’était probablement par vengeance que les habitants du hameau l’avaient attaqué, lui qui en la violant avait condamné la fille à la mort. Les hommes avaient amené la fille pour vérifier le visage de Tamura, et peut-être qu’à partir de ce moment-là ils avaient épié ses faits et gestes dans l’intention de le tuer.
Nogami et le chef d’équipe, l’un près de l’autre, se concertaient activement. Ils se demandaient quoi faire du corps.
S’il s’agissait avec certitude d’un accident, sur un chantier au fin fond des montagnes, le responsable des travaux était exceptionnellement autorisé à s’occuper de l’inhumation ou de l’incinération du corps. Mais en cas de mort suspecte, il devenait nécessaire de dépêcher quelqu’un au barrage K 4 pour demander le déplacement d’un fonctionnaire de police et d’un médecin qui examinerait le cadavre. En conséquence, s’il s’agissait d’un homicide, nous ferions sans doute nous aussi l’objet d’un interrogatoire et serions considérés comme suspects, et si les habitants du hameau étaient suspectés à leur tour, ils allaient se vexer et se durcir, et il était à craindre que cela ne constitue un obstacle important pour la suite du déroulement des travaux. En plus, ce qui s’était passé entre Tamura et la fille allait être divulgué, et l’on pouvait imaginer que le chef de chantier et le chef d’équipe seraient poursuivis pour manquement à la surveillance.
— Rassemblement général, ordonna le chef d’équipe.
Nous nous sommes levés. Des ouvriers sortaient des tentes. Nous nous sommes rassemblés autour de Nogami et du chef d’équipe.
— Tamura est mort et on ne sait pas pourquoi. Il n’était pas assez malin pour se suicider, et on ne peut pas prouver qu’il a été tué. Alors on va dire que sa mort est accidentelle, vous avez des objections ? déclara le chef d’équipe d’une voix forte.
Nogami, les mains croisées dans le dos, trifouillait la terre du bout de sa chaussure.
— Ne vous gênez pas, dites ce que vous avez à dire, continua le chef d’équipe en levant les yeux vers nous car il était petit.
— Et si on dit qu’il a été tué, qu’est-ce qui se passera, chef ? questionna l’un de nous.
— Imbécile. Si on dit ça, la police et le médecin légiste vont rappliquer, ce sera terrible. En plus, vous serez tous suspectés.
— Alors c’était pas la peine de nous demander, cria une voix au milieu du groupe.
Les ouvriers se mirent à rire. Les rides qui se creusaient autour de la bouche du chef d’équipe se détendirent, mais reprenant aussitôt son sérieux il ajouta :
— En tout cas, puisqu’il n’y a pas de preuve on peut rien dire. Si on savait vraiment qu’il a été tué, nous aussi on devrait suivre la procédure. Mais sans preuve, rien à faire.
— Chef, il est mort accidentellement, dit quelqu’un qui se trouvait devant.
— Exactement, il n’y a pas d’autre explication. Mais pour ça, il faut que tout le monde soit d’accord. Parce que ce serait ennuyeux de compliquer les choses, dit le chef d’un air étrangement sérieux.
— On est tous d’accord.
— Personne n’a d’objections, hein.
— C’est un accident, sa mort est accidentelle, se disaient les ouvriers entre eux, l’air à moitié sérieux.
— Bon, on fait comme ça. Demain, ceux de la deuxième équipe doivent arriver, alors pas question de leur raconter des choses inutiles, compris ? Ensuite, on va replier les tentes, et à partir d’aujourd’hui on s’installe dans les baraques. On y transporte toutes les affaires.
Le chef d’équipe s’arrêta là et se tourna vers le chef de chantier. Sur le visage émacié de Nogami un certain soulagement était perceptible.
Nous nous sommes dispersés, et chacun de son côté, nous avons entrepris de démonter les tentes et d’emménager dans les baraquements nouvellement construits.
Ce soir-là, un document fut rédigé, qui stipulait qu’étant parti marcher en montagne malgré l’interdiction un ouvrier avait fait une chute mortelle, et Nogami, le chef d’équipe, et quelques autres personnes avaient apposé leur sceau, tandis que nous déposions le corps de Tamura sur une planche pour le transporter sur le lit du torrent.
Certains d’entre nous disaient ouvertement qu’il avait “bien mérité” sa mort. Et nous avions tous l’idée d’en terminer au plus vite avec lui.
Nous avons creusé un trou peu profond en bordure du torrent, au-dessus duquel avec du bois de pin nous avons monté un bûcher à claire-voie. Nous avons glissé à mi-hauteur le corps de Tamura enveloppé dans sa couverture. Et pour que le feu passe bien à travers le cadavre, nous avons posé au sommet du bûcher une épaisse plaque de tôle.
Nous avons mis le feu au petit bois, et bientôt des flammes jaunes léchèrent le pin qui s’enflamma en projetant des étincelles semblables à de la poussière d’or.
Le bûcher, incandescent, brûlait bien. Et la tôle qui le recouvrait se teinta aussitôt de vermillon.
Le feu mordit le corps de Tamura, et des flammes multicolores s’élevèrent bruyamment tout autour. Suivant les instructions du chef d’équipe, afin que l’intensité du feu dure le plus longtemps possible, nous laissions plusieurs nattes s’imbiber d’eau dans le torrent avant de les balancer de temps à autre sur la plaque métallique.
Dans le travail n’entrait pas au départ la tâche sombre et grave d’une incinération. Et nos mouvements ne trahissaient rien de plus qu’une atmosphère administrative précipitée visant à traiter rapidement quelque chose d’ennuyeux. De plus, la mort de Tamura et son incinération avaient un sens dans la mesure où cela avait pour résultat d’apaiser provisoirement la rancœur du hameau dont une fille avait été violée et privée de vie. Autrement dit, il était certain que la relation entre l’équipe de travaux et le hameau, grâce à la mort de Tamura, pouvait garder un certain équilibre.
Le pin brûlait avec énergie. En voyant les ouvriers s’activer tout autour, j’eus même l’illusion que ces hommes participaient à un sacrifice au cours duquel une victime était immolée par le feu.
Laissant les gardiens des cendres sur le lit du torrent, nous sommes remontés au camp. La vallée était illuminée par les flammes éclatantes au bord de l’eau, et le brasier devait s’écrouler de temps en temps, car alors des étincelles s’élevaient en vrombissant vers le ciel nocturne. Ainsi, dans cette luminosité rougeoyante, les silhouettes humaines qui balançaient les nattes trempées se reflétaient d’une manière pleine de vie.
Le lendemain eut lieu le recueil des cendres.
Les ossements qui avaient bien brûlé furent rassemblés dans un seau, et une fois refroidis, enfermés dans un sac de toile épaisse. Il y en avait à peu près l’équivalent d’une poche de glace.
Un sous-ingénieur et deux ouvriers furent désignés pour se rendre au barrage K 4 avec ce sac et le certificat de décès. Mais Nogami ne les laissa pas partir comme ça.
Il était prévu que la deuxième équipe arrive dans l’après-midi. S’ils partaient immédiatement, ils la rencontreraient forcément en chemin. Les hommes de la deuxième équipe se poseraient des questions à propos de ceux qui descendaient de la montagne, et s’ils apprenaient qu’ils transportaient les cendres d’une victime d’un accident, ils arriveraient sans doute dans la vallée avec un pressentiment funeste. Et plus angoissés que nécessaire par la mort de cet ouvrier, ils chercheraient peut-être à savoir comment il était mort. Et cela, pour nous, représentait le comble des ennuis et des complications.
Finalement, après avoir beaucoup réfléchi, Nogami avait mis un plan au point. Lorsque la deuxième équipe ferait son apparition sur le chemin à flanc de montagne, la petite troupe qui transportait les cendres se dissimulerait dans les bois à l’entrée de la vallée, où ils attendraient leur passage avant de s’en aller.
Conformément à ce plan, nous avons guetté leur apparition.
— Ils arrivent.
Nous levions les yeux vers le flanc de la montagne. La ligne de points jaunes des casques de sécurité qui apparaissait entre les arbres dressés à mi-pente s’allongea progressivement, et bientôt descendit en serpentant comme un long ruban jaune.
La petite troupe du sous-ingénieur se mit en route immédiatement, le sac de cendres à la main, pour se cacher au fond des bois à l’entrée de la vallée.
Plusieurs d’entre nous, gravissant le sentier de montagne qui longeait le camp, partirent à leur rencontre. Le ruban jaune continuait à se déplacer, et après plusieurs zigzags fut à nouveau dissimulé derrière des arbres. Au bout d’une heure, ils déboulèrent sur le sentier du camp comme si on avait pressé un tube de peinture jaune.
Nous les avons guidés, encordés, vers les baraquements.
Un peu plus tard, une tape soudaine et silencieuse d’un collègue m’incita à lever les yeux vers la montagne. J’y vis trois points jaunes qui gravissaient le versant dans le lointain. Le croisement s’était déroulé comme prévu.
Le corps de Tamura quittait la vallée sous forme de sac d’ossements. Mon humeur sombre de près d’une semaine s’éclaircissait soudain. Vaguement soulagé, j’ai suivi du regard la progression des points jaunes.
Bientôt, après m’être assuré qu’ils avaient bien disparu dans les bois, d’humeur joyeuse je me suis retourné vers le camp.
Là, le regroupement des casques de sécurité de la deuxième équipe s’étendait comme un champ de colza.
Les hommes se dispersaient dans les baraquements que nous avions construits. Soudain, nous fûmes plongés dans une joyeuse atmosphère.
En principe, ils avaient une connaissance préalable de ce qui les attendait, mais pris sous le charme étrange du hameau, ils nous abreuvaient de questions.
Les collègues étalaient leur connaissance du lieu d’un air suffisant, allant même jusqu’à les guider le long du torrent vers l’endroit où jaillissait la source chaude.
Mais bientôt ils finirent par découvrir également le cadavre pendu en lisière du hameau. L’air effrayé, ils nous posèrent des questions. Mais dans la mesure où nous avions promis de garder le silence, nous ne pouvions qu’éluder leurs questions avec embarras.
Cela au contraire renforça leur suspicion. Et quelqu’un avait dû finir par vendre la mèche, car ils ne tardèrent pas, tous sans exception, à apprendre la pendaison de la fille du hameau et la mort de Tamura.
Mais aucun ne nous fit de reproches. Eux aussi voulaient éviter les complications, c’est-à-dire qu’ils éprouvaient les mêmes sentiments que nous.
Cette forme blanche semblait les avoir fortement impressionnés. De temps en temps ils faisaient une pause dans leur travail, et dirigeaient leur regard en direction de la silhouette. Leurs yeux étaient immanquablement imprégnés d’angoisse et de peur.
Le corps de la fille était toujours pendu à la branche du paulownia. Les habitants du hameau passaient parfois tout près, leur hotte sur le dos. On voyait aussi non loin, au pied des rochers, des femmes laver leur linge. Sur les terres cultivées, comme sur la route du hameau, il y avait des silhouettes humaines. Ils ignoraient complètement le cadavre de la fille.
Exposé à la pluie, imprégné par l’humidité de la nuit, le vêtement blanc paraissait grisâtre. Le cou s’était-il étiré sous le poids du corps ? on avait l’impression que le bout des pieds effleurait le sol. Les gens du hameau allaient-ils abandonner le cadavre de cette manière ?
Ceux de la deuxième équipe eux aussi semblaient vouloir éviter tout comme nous de parler du cadavre pendu. Et bien sûr, personne ne descendait au hameau.
Le vêtement blanc servait de délimitation entre le hameau et la nature environnante.
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