Le culte du moi 2: Un homme libre

Maurice Barrès · Chapitre 9 sur 25

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Le culte du moi 2: Un homme libre

Chapitre V

Pourquoi, mon âme, t'humilier, si de toi, pauvre désorientée, je fais une admirable mécanique? Simon m'a dit, qu'enfant, il savait se faire pleurer d'amour pour sa famille, en songeant à la douleur qu'il causerait, s'il se suicidait. Il voyait son corps abîmé, l'imprévu de cette nouvelle tombant au milieu du souper, apportée par un parent qui peut à peine se contenir, ces grands cris, ces sanglots qui coupent toutes les voix pendant trois jours. Et, précisant ce tableau matériel avec minutie, il s'élevait en pleurant sur soi-même jusqu'à la plus noble émotion d'amour filial: le désespoir de peiner les siens.

Pourquoi les philosophes s'indigneraient-ils contre ce machinisme de Loyola? Grâce à des associations d'idées devenues chez la plupart des hommes instinctives, ne fait-on pas jouer à volonté les ressorts de la mécanique humaine? Prononcez tel nom devant les plus ignorants, vous verrez chacun d'eux éprouver des sensations identiques. A tout ce qui est épars dans le monde, l'opinion a attaché une façon de sentir déterminée, et ne permet guère qu'on la modifie. Nous éprouvons des sentiments de respectueuse émotion devant une centaine d'anecdotes ou devant de simples mots peut-être vides de réalité. Voilà la mécanique à laquelle toute culture soumet l'humanité, qui, la plupart du temps ne se connaît même point comme dupe. Et moi qui, par une méthode analogue, aussi artificielle, mais que je sais telle, m'ingénie à me procurer des émotions perfectionnées, vous viendriez me blâmer! L'humanité s'émeut souvent à son dommage, tant elle y porte une déplorable conviction; quant à moi, sachant que je fais un jeu, je m'arrêterai presque toujours avant de me nuire.

 

CHAPITRE V