Le Decameron

Jean Boccace · Chapitre 13 sur 106

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Le Decameron

Nouvelle Xles Railleurs Raillés, ou le Vieillard Amoureux

NOUVELLE X

 

LES RAILLEURS RAILLÉS, OU LE

VIEILLARD AMOUREUX

 

Il n’y a pas longtemps qu’il y avait à Bologne un très-habile médecin, nommé maître Albert. À l’âge de soixante ans son es-prit était encore vert et plein d’agrément. Quoique son corps eût perdu, comme il est aisé de le penser, sa chaleur naturelle, il ne laissait pas d’être encore sensible aux tendres mouvements de l’amour. Il aperçut un jour, à une fenêtre, une très-jolie veuve, nommée, à ce que plusieurs personnes m’ont dit, Marguerite Chisolieri. Cette dame fit une telle impression sur lui, qu’il l’avait continuellement dans l’esprit ; et comme s’il eût été en-core dans la vigueur de l’âge, il ne pouvait fermer l’œil la nuit, quand il avait passé le jour sans la voir ; de là vint qu’il allait et venait sans cesse, tantôt à pied et tantôt à cheval, sous ses fenê-tres. La belle veuve ne tarda pas, ainsi que plusieurs autres da-mes, ses voisines, de s’apercevoir de cette affectation. En ayant deviné le motif, elles rirent souvent ensemble de voir un homme de cet âge et de cette gravité si passionnément amoureux, comme si l’amour ne pouvait ou ne devait se faire sentir qu’aux jeunes gens sans expérience.

Pendant que le docteur continuait ses promenades devant le logis de madame Chisolieri, il la trouva, un jour de fête, assise sur le seuil de sa porte, avec plusieurs autres dames. La jeune veuve, l’ayant aperçu de fort loin, complota aussitôt avec ses compagnes de le bien accueillir, afin d’avoir occasion de le rail-ler sur son amour. Elles se lèvent pour le saluer ; et l’ayant en-suite engagé d’entrer dans une cour pour respirer le frais, elles

 

– 70 – le régalèrent de confitures, de fruits et de vins excellents. Sur la fin de la collation, elles lui demandèrent, en termes honnêtes et ménagés, comment il était possible qu’il se fût épris d’une dame qui avait plusieurs amants, jeunes, aimables, pleins de grâces et de gentillesse.

Le médecin, qui vit bien qu’on le badinait, et qui en fut pi-qué, s’adressant à la veuve, répondit d’un ton également hon-nête, mais accompagné d’un sourire malin : « Madame, aucune personne sage ne sera étonnée de me voir amoureux, et encore moins de vous qui en valez si fort la peine. Quoique les années ôtent les forces nécessaires pour bien remplir les exercices de l’amour, elles n’ôtent cependant pas les désirs ni le discerne-ment qu’il faut pour voir ce qui est vraiment aimable ; au contraire, comme les hommes âgés ont plus d’expérience, aussi distinguent-ils mieux ce qui mérite de l’attachement et de l’amour. Voulez-vous que je vous dise ce qui m’a déterminé à vous aimer et à suivre ma pointe, quoique vous ayez plusieurs jeunes soupirants ? c’est, madame, que je me suis plusieurs fois trouvé en divers lieux où j’ai vu des dames collationner avec des

lupins et des porreaux. 3Quoique le porreau n’ait rien de bon par lui-même, il est certain que la tête est ce qu’il a de moins mauvais et de moins désagréable au goût. Cependant, par un caprice trop ordinaire à votre sexe, j’ai vu plusieurs de ces mê-mes dames empoigner les porreaux par la tête et en savourer la queue qui a pourtant un fort vilain goût. Que savais-je, ma-dame, si en fait d’amants vous n’auriez pas un semblable ca-price ? et, dans ce cas, je devais naturellement m’attendre à être préféré à tous les autres. »

Ce discours, auquel on ne s’attendait guère, couvrit la veuve et les autres dames d’un peu de confusion. « Notre témé-rité, monsieur, dit madame Chisolieri s’adressant au médecin, a reçu le juste châtiment qu’elle méritait ; je vous prie, monsieur,

 

3 Poireaux. (Note du correcteur).

 

– 71 – d’être bien persuadé que, loin de vous en vouloir, je suis très-flattée des sentiments que je vous ai inspirés. Je fais cas de votre amitié, comme de celle d’un homme aimable ; ainsi comptez sur ma reconnaissance et sur tout ce qui dépendra de moi pour vous obliger, persuadée que vous n’exigerez rien que d’honnête. »

Maître Albert remercia la veuve de ses offres obligeantes. Puis il se leva, prit congé de la compagnie, et se retira en écla-tant de rire. La dame se trouva fort sotte, et se reprocha plus d’une fois d’avoir voulu badiner un homme qu’elle ne connais-sait presque point, et qui en savait beaucoup plus qu’elle sur l’article de la raillerie. Si vous êtes sages, mes chères amies, vous profiterez de son imprudence.

 

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