Le disciple
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[Illustration de la couverture]
[Illustration]
Le Disciple Par Paul Bourget (de l’Académie française) Introduction par T. de Wyzewa
Paris
Nelson, Éditeurs 189, rue Saint-Jacques Londres, Edimbourg, et New-York
INTRODUCTION
PAR T. DE WYZEWA.
J’ai conservé un souvenir très présent de l’impression que nous a produite, — à moi-même et à un bon nombre d’autres hommes de lettres de ma génération, — la première lecture de ce Disciple de M. Bourget, il y aura vingt et un ans le prochain été. C’était par-dessus tout, une impression de surprise, à tel point que nous en oubliions presque d’admirer, comme il convenait, l’éminente valeur littéraire de l’œuvre, la forte et savante simplicité de l’intrigue, le relief des figures et leur profonde vérité humaine, la beauté poétique de tels paysages d’Auvergne qui demeurent aujourd’hui encore, je crois bien, ce que M.
Bourget nous a donné en ce genre à la fois de plus personnel et de plus parfait : toutes qualités que j’avoue humblement n’avoir découvertes, pour ma part, qu’en relisant le Disciple quelques années après. Mais c’est qu’en vérité toute notre attention, à la date déjà lointaine de ce milieu de l’année 1889, s’était trouvée aussitôt concentrée sur deux choses également imprévues et singulières, dont avec nos idées et nos sentiments d’alors nous ne pouvions manquer d’être stupéfaits : sur la nature même de la thèse morale expressément soutenue par le romancier, et, en second lieu, sur le fait qu’une thèse de ce genre nous fût présentée par le jeune écrivain dont le nom se lisait en tête du livre.
M. Paul Bourget était devenu, depuis longtemps déjà, l’un de nos maîtres les plus écoutés et les plus aimés : depuis la première apparition, dans la Nouvelle Revue, de ces mémorables Essais de Psychologie contemporaine, où, à l’expression merveilleusement délicate et nuancée de notre commune façon de juger l’œuvre et le génie d’un Stendhal ou d’un Baudelaire se joignait encore, pour nous séduire, l’attrait plus intime d’une philosophie toute désenchantée et mélancolique, appropriant aux exigences secrètes de nos jeunes cœurs le « pessimisme » un peu gros de Schopenhauer et de son école. Sans compter que la même doctrine nous avait été offerte aussi par M. Bourget en des recueils de vers d’une fantaisie et d’une grâce exquises, sous l’élégante douceur musicale de leur forme. La Vie Inquiète, les Aveux, Edel, le souvenir de ces chants de tristesse ou de rêverie nous avait habitués à reconnaître, jusque dans les études critiques de leur auteur, l’écho frémissant d’une âme de poète, — et rien d’autre ne pouvait alors constituer, pour un écrivain, un titre plus précieux et plus sûr à notre sympathie : car avec tous ses défauts, chèrement payés par la suite, notre génération pouvait du moins se glorifier d’avoir grandi dans le culte respectueux et passionné de la poésie, se refusant toujours à tenir celle-ci pour un simple genre littéraire égal en espèce comme en portée esthétique à la prose même la plus émouvante ou la plus « artiste ».
Et ainsi notre affection, dès le premier jour, avait été acquise aux romans et nouvelles de M. Bourget. Par-dessous — un ensemble de procédés narratifs et pittoresques qui tout de suite nous avaient révélé un héritier authentique de l’art vénéré de notre grand Balzac, ces beaux récits ne nous ravissaient pas seulement par la discrète et profonde pénétration de leur analyse psychologique : depuis Cruelle Enigme et Un Crime d’Amour jusqu’à l’admirable Mensonges, chacun d’eux nous parlait une langue qui aurait suffi à nous empêcher de le confondre avec les meilleurs produits de cette école « naturaliste » que nous voyions, à ce moment, achever parmi nous sa brève floraison, en attendant que bientôt un souffle de mort l’anéantit toute entière presque d’un même coup. A la différence d’un Zola ou d’un Maupassant, le romancier de Mensonges était pour nous un poète résigné à traduire en prose une pensée et des rêves qui, sous leur déguisement, n’en restaient pas moins plus proches de nous que les fortes visions, trop rudement étalées, de ces prosateurs. Nous lui savions gré de choisir à dessein ses sujets et ses personnages dans les milieux sociaux plus raffinés, et d’insister plus volontiers sur les mouvements intérieurs des âmes, et puis surtout de relever l’intérêt « esthétique » des touchantes tragédies mondaines qu’il évoquait devant nous en les imprégnant, à leur tour, d’un léger et subtil parfum de pessimisme qui, de page en page, excellait à les dépouiller de ce qu’une reconstitution trop réaliste de la vie avait immanquablement pour nous de banal, de grossier, et d’antipathique.
Mais aussi, en échange de la tendre et fidèle admiration littéraire qu’avait trouvée chez nous M. Paul Bourget, entendions-nous qu’il partageât toutes les opinions qui nous étaient chères, et au premier rang desquelles figurait une foi absolue dans la supériorité de l’œuvre d’art sur le reste des choses. La doctrine de ce que nos devanciers avaient appelé « l’art pour l’art » avait eu beau changer de nom, au cours des années : elle continuait à nous apparaître comme la première, l’unique vérité. Sans aller peut-être jusqu’à approuver les joyeux paradoxes d’immoralité que quelques-uns d’entre nous s’amusaient, dès ce temps, à développer sur la scène ou dans le roman, — préludant par là au triomphe prochain de la littérature « rosse », — nous ne souffrions pas que l’artiste, et en particulier l’homme de lettres, eût jamais à se préoccuper de la portée morale de son œuvre ni de ses conséquences dans la vie pratique. Cette vie pratique, d’ailleurs, nous inspirait unanimement le plus parfait mépris. Nous l’entrevoyions si bas au-dessous de notre horizon accoutumé que l’idée ne nous serait même pas venue d’une Influence possible de la « pensée » sur elle : sauf à considérer une telle influence, si d’aventure quelque preuve certaine nous l’avait révélée, comme un simple accident dénué d’importance, et tout à fait indigne de nous émouvoir. Nous estimions que le seul devoir du philosophe et du poète, de l’auteur dramatique et du romancier, était de tâcher à exprimer pleinement ses idées, ses sentiments, les résultats de son observation ou de sa fantaisie, sans se troubler des vaines et stupides alarmes de l’aveugle troupeau des « moralistes » de toute provenance et de tout habit. Ignorant encore, ou du moins ne connaissant que d’une manière assez vague, le défi lancé par l’infortuné Nietzsche à l’antique distinction du bien et du mal, déjà nous étions prêts à lui faire l’accueil qu’avaient reçu de nous, avant lui, les théories « amorales » de Taine et de Renan ou cette captivante doctrine du « culte du moi » qui venait alors de nous être prêchée par M. Barrès avec un mélange délicieux de passion poétique et de détachement. Tout cela nous plaisait surtout parce que nous y découvrions autant de hardis et heureux efforts à élargir l’abime creusé depuis longtemps déjà entre la libre vie de l’esprit, telle que nous nous enorgueillissions d’être admis à la vivre, et les médiocres « contingences » de la vie réelle. Et bien que M. Bourget, ainsi qu’il seyait à un poète, se fût contenté jusque-là d’assister en témoin à ces tentatives, tout en les éclairant pour nous de la fine et pénétrante lumière de son analyse, chacun de nous avait l’impression que l’auteur des audacieuses études sur Flaubert, Renan et Leconte de Liste, l’ironiste désabusé de la Physiologie de l’Amour moderne, s’accordait avec nous dans cette fière indifférence à l’égard d’une réalité bassement « bourgeoise », bonne tout au plus à inquiéter l’âme prosaïque d’un Sarcey, ou encore à devenir une arme de combat, contre une école littéraire trop bruyamment fêtée, entre les mains hargneuses d’un « pion » de génie tel que Brunetière!
Or, voici que dans l’été de 1889, précisément au lendemain de sa piquante Physiologie de l’Amour moderne, M. Bourget nous donnait un roman qui, sans l’ombre de réserve, se mettait au service d’une doctrine « morale », et proclamait ouvertement l’étroite liaison intime de la vie de l’esprit et de la vie réelle, un roman où le philosophe, l’artiste, étaient solennellement accusés d’exercer une action pernicieuse sur de jeunes cerveaux, un roman où ces êtres que nous supposions d’une race surnaturelle étaient solennellement déclarés responsables de toute mauvaise action commise, — à leur insu, parmi l’obscure foule anonyme s’agitant à leurs pieds, sous l’inspiration de l’une de leurs idées ou de l’un de leurs rêves! Dans un récit d’une vérité et d’une puissance tragique singulières, laissant bien loin dernière soi tous les Essais de Psychologie et toutes les Cruelles Enigmes, voici que le poète d’Edel attaquait de front l’unique opinion qui nous tînt au cœur : notre vaniteuse conscience d’habiter un monde distinct de celui du « bourgeois », et supérieur à lui. Impossible d’imaginer notre surprise, ni tout ce que nous y avons mêlé d’irritation sourde, sous l’apparent dédain avec lequel nous affections de railler cet étrange caprice passager du charmant et sceptique analyste des passions mondaines. M.
Bourget se fût-il même avisé de nous offrir, au lieu de ce malencontreux Disciple, une grosse farce « naturaliste » du genre te Pot-bouille
ou de l’immortel A Vau-l’eau, combien le plus « délicat » d’entre nous aurait eu moins de peine à lui pardonner!
Le fait est que, se produisant à cette date, — qui était aussi, sauf erreur, celle de l’_Homme Libre_ de M. Barrès et de la Thais de M.
Anatole France, celle des premières études françaises sur la personne et l’œuvre du créateur de Zarathoustra, — le magnifique roman qu’on va lire a été un phénomène infiniment imprévu et curieux de notre histoire littéraire. Nous étions si loin de la thèse qu’il affirmait, si mal préparés à l’entendre, — et à l’entendre de l’élégante voix de poète et d’artiste qui nous la criait, — que je crois bien que nous n’en avons pas aperçu tout de suite l’éminente portée; et peut-être n’y a-t-il pas jusqu’à l’auteur du Disciple qui, d’abord, ne se soit trouvé hors d’état de l’apercevoir, ou tout au moins de deviner combien peu de temps s’écoulerait avant que, sous l’influence d’un travail secret, issu en partie de ce roman même, une révolution profonde s’accomplît aussi bien dans ses propres croyances esthétiques et philosophiques que dans celles de l’immense majorité des lecteurs français?
Car assurément l’on ne trouverait plus aujourd’hui ce que nous y avons mêlé d’irritation sourde, sous l’apparent dédain avec lequel nous affections de railler cet étrange caprice passager du charmant et sceptique analyste des passions mondaines. M. Bourget se fût-il même avisé de nous offrir, au lieu de ce malencontreux Disciple, une grosse farce « naturaliste » du genre de Pot-bouille ou de l’immortel A Vau-l’eau, combien le plus « délicat » d’entre nous aurait eu moins de peine à lui pardonner!
Le fait est que, se produisant à cette date, — qui était aussi, sauf erreur, celle de l’Homme Libre de M. Barrés et de la Thais de M. Anatole France, celle des premières études françaises sur la personne et l’œuvre du créateur de Zarathoustra, — le magnifique roman qu’on va lire a été un phénomène infiniment imprévu et curieux de notre histoire littéraire.
Nous étions si loin de la thèse qu’il affirmait, si mal préparés à l’entendre, — et à l’entendre de l’élégante voix de poète et d’artiste qui nous la criait, — que je crois bien que nous n’en avons pas aperçu tout de suite l’éminente portée; et peut-être n’y a-t-il pas jusqu’à l’auteur du Disciple qui, d’abord, ne se soit trouvé hors d’état de l’apercevoir, ou tout au moins de deviner combien peu de temps s’écoulerait avant que, sous l’influence d’un travail secret, issu en partie de ce roman même, une révolution profonde s’accomplît aussi bien dans ses propres croyances esthétiques et philosophiques que dans celles de l’immense majorité des lecteurs français?
Car assurément l’on ne trouverait plus aujourd’hui personne de chez nous qui, de gré ou de force, n’en fût venu à tenir pour vraie la thèse du Disciple. Je lisais dans les journaux, l’autre jour encore, qu’un groupe de collégiens d’une sous-préfecture s’étaient constitués en authentique association de voleurs et d’escrocs, sous le nom très inattendu de : « la bande des Nick Carter ». Ce « Nick Carter » est un détective américain dont les vertueux exploits sont racontés aux quatre coins du monde, chaque semaine, en des livraisons populaires d’une langue pitoyable et d’une illustration tout à fait hideuse; et sans doute les collégiens susdits ne semblaient guère avoir compris la signification réelle d’histoires où le personnage qu’ils s’étaient choisi pour patron ne se fatigue pas d’envoyer au bagne les représentants de la profession qu’ils avaient, eux-mêmes, vaillamment adoptée : mais, après cela, rien ne nous prouve que le jeune Robert Greslou, lui aussi, n’ait pas échoué à saisir exactement toutes les nuances de l’abstruse doctrine philosophique qui l’a conduit à vouloir « instituer » une « expérience » criminelle sur ses aptitudes de conquête amoureuse. Ou bien, si l’on préfère un exemple d’ordre plus relevé, je rappellerai l’aventure, également toute fraîche, d’un ouvrier saxon de Leipzig qui, après s’être nourri d’une publication intitulée les Annales de Psychologie, s’est tout à coup rendu compte de l’impossibilité, pour lui, de « satisfaire pleinement les aspirations naturelles et légitimes de son être » au moyen de son humble salaire, et s’en est allé acheter un marteau, s’est adressé à soi-même un semblant de lettre chargée, et a assommé un malheureux facteur au moment où celui-ci pénétrait dans sa chambre. Voilà deux « cas » récents que le hasard me jette sous la main : mais combien d’autres preuves plus saisissantes chacun de nous trouverait à citer, tirées de son observation personnelle ou de la lecture des journaux de la veille, en faveur de la théorie contre laquelle se révoltaient jadis, à la suite de l’austère Adrien Sixte, la plupart des hommes de lettres et savants, philosophes et artistes de ma génération? Est-ce-que nous ne sentons pas que toute notre conception présente de nos devoirs comme de nos droits s’est principalement formée en nous sous l’empire de nos émotions esthétiques ou intellectuelles, et que l’action de celles-ci sur nous a été d’autant plus intense qu’elles nous sont apparues entourées de plus de beauté, — avivées par l’exquise musique d’une strophe de Verlaine ou de Baudelaire, enflammées par l’élan fiévreux de la pensée et du rythme dans un chapitre de Nietzsche, illuminées de l’inoubliable sourire que nous voyions flotter doucement autour des lèvres amères de l’auteur de l’_Antechrist_ et de l’Abbesse de Jouarre? Et qui donc s’attendrait encore, désormais, à mettre en doute l’énorme part qui revient au roman, au théâtre, à toute notre littérature de ce dernier demi-siècle, dans la brusque déchéance des vénérables notions séculaires de l’honneur et de la dignité individuelle, dans la rupture à peu près totale des antiques liens familiaux, pour ne rien dire de la diffusion universelle de cette incrédulité quasi-animale qui, enlevant aux âmes la foi religieuse sans lui substituer aucune autre croyance, les vide en même temps de toute chaleur comme de tout espoir? Ah! l’aveugle et stupide troupeau que nous étions, lorsqu’il y a vingt ans nous applaudissions aux faciles « rosseries » du Théâtre-Libre, lorsque nous nous divertissions des audaces « super-humaines » de nos maîtres d’alors, sans songer que bientôt des fils nous naîtraient qui puiseraient dans ces amusants paradoxes, respirés dès l’enfance, des germes pernicieux d’abrutissement et de dépravation!
Du moins nos yeux ont-ils fini par s’ouvrir, devant une évidence tous les jours plus frappante. Ce qui naguère nous indignait comme un attentat sacrilège à la souveraineté éternelle de la pensée et de l’art, nous nous accordons tous aujourd’hui à le proclamer, et peu s’en faut que nous ne nous figurions même l’avoir admis de tout temps. Mais non : c’est au Disciple de M. Bourget qu’appartient le mérite de nous l’avoir enseigné, avec une autorité morale et un noble courage et un attrait merveilleux d’évocation dramatique qui suffiraient à lui valoir une place de choix, au premier rang des œuvres véritablement vivantes et belles de notre littérature contemporaine. Et peut-être, ainsi que je disais tout à l’heure, l’auteur lui-même de ce livre admirable ne s’est-il pas, tout d’abord, rendu compte de la gravité exceptionnelle de la doctrine qu’il nous apportait? Profondément ému du spectacle de certaines tragédies récentes, et sans doute un peu troublé, aussi, par la témérité inattendue de certaines idées qui commençaient alors à s’énoncer autour de lui avec l’irrésistible séduction d’une éloquence à la fols infiniment spirituelle et pathétique, peut-être n’a-t-il obéi, en effet, qu’à une impulsion passagère, après quoi il lui aura semblé que rien ne l’empêchait de reprendre l’attachante série de ses propres expériences d’analyse psychologique, unies à la peinture de ces milieux parisiens que personne, de nos jours, n’a su mieux comprendre et décrire que lui? Mais inconsciemment son Disciple survivait et agissait en lui, pendant les années qui avaient suivi sa publication; et un moment est venu où, — tout de même que nos yeux en partie grâce à lui, — ses yeux se sont décidément ouverts à l’importance du rôle que lui imposaient son talent et sa renommée. Tout de même qu’autrefois l’aventure symbolique de Robert Greslou avait succédé, dans son œuvre, à Un Crime d’Amour et à Cruelle Enigme, de nouveau nous l’avons vu s’interrompre dans la création de romans purement « littéraires », une Cosmopolis ou une Duchesse bleue, pour aborder les problèmes les plus brûlants de l’heure présente, et non plus en simple spectateur mais en philosophe et en moraliste, s’efforçant d’opposer aux doctrines funestes des continuateurs d’Adrien Sixte la seule doctrine religieuse et sociale qui lui parût capable de sauver son pays. La haute valeur de ces romans de sa dernière « manière », la grandeur de leur inspiration et l’heureux contre-coup de celle-ci jusque sur la qualité, toute professionnelle, du relief des caractères et de l’ardente et harmonieuse élégance du style, je n’ai pas à les louer ici, et chacun, d’ailleurs, les connaît assez : mais il n’y a pas une de ces précieuses vertus de l’_Étape_, de l’Émigré, ni de la Barricade qui ne résultent expressément d’une révolution commencée dans l’âme de M. Bourget voilà vingt et un ans, lorsqu’un concours providentiel de hasards lui a suggéré le caprice d’entremêler à ses subtiles explorations du cœur féminin le simple récit de l’expérience instituée dans un château de l’Auvergne, au prix de l’honneur et de la vie d’une jeune fille, par l’élève docile de l’austère et vénérable Adrien Sixte.
T. DE WYZEWA.
TABLE.
A un jeune homme
I. Un Philosophe moderne
II. L’Affaire Greslou
III. Simple Douleur
IV. Confession d’un jeune homme d’aujourd’hui
I. Mes Hérédités
II. Mon Milieu d’idées
III. Transplantation
IV. Première Crise
V. Seconde Crise
VI. Conclusion
V. Tourments d’idées
VI. Le Comte André
A UN JEUNE HOMME
C’est à toi que je veux dédier ce livre, jeune homme de mon pays, à toi que je connais si bien quoique je ne sache de toi ni ta ville natale, ni ton nom, ni tes parents, ni ta fortune, ni tes ambitions, — rien sinon que tu as plus de dix-huit ans et moins de vingt-cinq, et que tu vas, cherchant dans nos volumes, à nous tes aînés, des réponses aux questions qui te tourmentent. Et des réponses ainsi rencontrées dans ces volumes dépend un peu de ta vie morale, un peu de ton âme; — et ta vie morale, c’est la vie morale de la France même; ton âme, c’est son âme. Dans vingt ans d’ici, toi et tes frères, vous aurez en main la fortune de cette vieille patrie, notre mère commune. Vous serez cette patrie elle-même. Qu’auras-tu recueilli, qu’aurez-vous recueilli dans nos ouvrages? Pensant à cela, il n’est pas d’honnête homme de lettres, si chétif soit-il, qui ne doive trembler de responsabilité…
Tu trouveras dans le Disciple l’étude d’une de ces responsabilités-là. Puisses-tu y acquérir une preuve que l’ami qui t’écrit ces lignes possède, à défaut d’autre mérite, celui de croire profondément au sérieux de son art. — Puisses-tu trouver dans ces lignes mêmes la preuve qu’il pense à toi, anxieusement. Oui, il pense à toi, et cela depuis bien longtemps, depuis les jours où tu commençais d’apprendre à lire, alors que nous autres, qui marchons aujourd’hui vers notre quarantième année, nous griffonnions nos premiers vers et notre première page de prose au bruit du canon qui grondait sur Paris. Dans nos chambrées d’écoliers on n’était pas gai à cette époque. Les plus âgés d’entre nous venaient de partir pour la guerre, et nous qui devions rester au collège, du fond de nos classes à demi désertes nous sentions peser sur nous le grand devoir du relèvement de la Patrie.
Nous t’évoquions souvent alors, dans cette fatale année 1871, jeune Français de maintenant, — nous tous qui voulions vouer notre effort aux Lettres. Mes amis et moi, nous répétions les beaux vers de Théodore de Banville :
Vous en qui je salue une nouvelle aurore.
Vous tous qui m’aimerez, Jeunes hommes des temps qui ne sont pas encore, O bataillons sacrés!
_Cette aurore de demain, nous la voulions aussi rayonnante que notre aurore à nous était mélancolique et embrumée d’une vapeur de sang. Nous souhaitions mériter d’être aimés par vous, nos cadets nés de la veille, en vous laissant de quoi valoir mieux que nous ne valions nous-mêmes.
Nous nous disions que notre œuvre, à nous, était de vous refaire, à vous, une France nouvelle, par notre action privée et publique, par nos actes et par nos paroles, par notre ferveur et par notre exemple, une France rachetée de la défaite, une France reconstruite dans sa vie extérieure et dans sa vie intérieure. Tout jeunes que nous fussions alors, nous savions, pour l’avoir appris dans nos maîtres, — et ce fut leur meilleur enseignement, — que les triomphes et les défaites du dehors traduisent les qualités et les insuffisances du dedans. Nous savions que la résurrection de l’Allemagne, au début du siècle, a été avant tout une_ œuvre d’âme, et nous nous rendions compte que l’Ame Française était bien la grande blessée de 1870, celle qu’il fallait aider, panser, guérir. Nous n’étions pas les seuls dans la généreuse naïveté de notre adolescence à comprendre que la crise morale était la grande crise de ce pays-ci, puisqu’en 1873 le plus vaillant de nos chefs de file, Alexandre Dumas, disait dans la préface de la Femme de Claude, s’adressant au Français de son âge comme je m’adresse à toi, mon frère plus jeune : « Prends garde, tu traverses des temps difficiles… Tu viens de payer cher, elles ne sont même pas encore toutes payées, tes fautes d’autrefois. Il ne s’agit plus d’être spirituel, léger, libertin, railleur, sceptique et folâtre : en voilà assez pour quelque temps au moins. Dieu, la nature, le travail, l’amour, l’enfant, tout cela est sérieux, très sérieux, et se dresse devant toi. Il faut que tout cela vive ou que tu meures. »
_De cette génération dont je suis, et que soulevait ce noble espoir de refaire la France, je ne peux pas dire qu’elle ait réussi, ni même qu’elle ait été assez uniquement préoccupée de son œuvre. Ce que je sais, c’est qu’elle a beaucoup travaillé, — oui, beaucoup. Sans trop de méthode, hélas! mais avec une application continue et qui me touche quand je songe au peu qu’ont fait pour elle les hommes au pouvoir, combien nous avons tous été abandonnés à nous-mêmes, l’indifférence où nous ont tenus les malheureux qui dirigeaient les affaires et à qui jamais l’idée n’est venue de nous encourager, de nous appuyer, de nous diriger. Ah! la brave classe moyenne, la solide et vaillante Bourgeoisie, que possède encore la France! Qu’elle a fourni, depuis ces vingt ans, d’officiers laborieux, cette bourgeoisie, d’agents diplomatiques habiles et tenaces, de professeurs excellents, d’artistes intègres! J’entends dire parfois : « Quelle vitalité dans ce pays! Il continue d’aller, là où un autre mourrait… » Hé bien! s’il va, en effet, depuis vingt ans, c’est d’abord par la bonne volonté de cette jeune bourgeoisie qui a tout accepté pour servir le pays. Elle a vu d’ignobles maîtres d’un jour proscrire au nom de la liberté ses plus chères croyances, des politiciens abominables jouer du suffrage universel comme d’un instrument de règne, et installer leur médiocrité menteuse dans les plus hautes places. Elle l’a subi, ce suffrage universel, la plus monstrueuse et la plus inique des tyrannies, — car la force du nombre est la plus brutale des forces, n’ayant même pas pour elle l’audace et le talent. La jeune bourgeoisie s’est résignée à tout, elle a tout accepté pour avoir le droit de faire la besogne nécessaire.
Si nos soldats vont et viennent, si es puissances étrangères nous gardent leur respect, si notre enseignement supérieur se développe, si nos arts et notre littérature continuent d’affirmer le génie national, c’est à elle que nous le devons. Elle n’a pas de victoire à son actif, cette génération des jeunes gens de la guerre, cela est vrai. Elle n’a pas su rétablir la forme traditionnelle du gouvernement, ni résoudre les problèmes redoutables que l’erreur démocratique nous impose. Pourtant, jeune homme de 1889, ne la méprise pas. Sache rendre justice à tes aînés. Par eux la France a vécu._
Comment vivra-t-elle par toi, c’est la question qui tourmente à l’heure actuelle ceux de ces aînés qui ont gardé, malgré tout, la foi dans le relèvement du pays. Tu n’as plus, toi, pour te souvenir, la vision des cavaliers prussiens galopant victorieux entre les peupliers de la terre natale. Et de l’horrible guerre civile tu ne connais guère que la ruine pittoresque de la Cour des comptes, où les arbres poussent leur végétation luxuriante parmi les pierres roussies qui prennent de poétiques allures de palais anciens, en attendant que cette trace aussi disparaisse. Nous autres, nous n’avons jamais pu considérer que la paix de 71 eût tout réglé pour toujours… Que je voudrais savoir si tu penses comme nous! Que je voudrais être sûr que tu n’es pas prêt à renoncer à ce qui fut le rêve secret, l’espérance consolatrice de chacun de nous, même de ceux qui n’en ont jamais parlé! Mais non, j’en suis sûr, et que tu te sens triste quand tu passes devant l’Arc où les autres ont passé, même si c’est avec un ami, et par les beaux soirs d’été. Tu quitterais tout, gaiement, pour aller là-bas, — si, demain, il le fallait. J’en suis sûr encore. Mais ce n’est pas assez de savoir mourir. Es-tu décidé à savoir vivre? Lorsque tu le vois, cet Arc de triomphe, et que tu te souviens de l’épopée de la Grande Armée, regrettes-tu de n’avoir pas dans tes cheveux le souffle héroïque des conscrits d’alors? Quand tu te souviens de la Restauration et des luttes du Romantisme, éprouves-tu la nostalgie de n’avoir pas, comme ceux d’Hernani, un grand drapeau littéraire à défendre? Sens-tu, quand tu rencontres un des maîtres d’aujourd’hui, un Dumas, un Taine, un Leconte de Lisle, une émotion à penser que tu as là devant toi un des dépositaires du génie de ta race? Quand tu lis des livres, comme ceux que nous devons écrire lorsqu’il nous faut peindre les coupables passions et leur martyre, souhaites-tu d’aimer mieux que n’ont aimé les auteurs de ces livres? As-tu de l’idéal, enfin, plus d’idéal que nous; de la foi, plus de foi que nous; de l’espérance, plus d’espérance que nous? — Si c’est oui, donne-moi la main, et laisse-moi te dire : merci. — Si c’est non?…
Si c’est non?… — Il y a deux types de jeunes gens que je vois devant moi à l’heure présente, et qui sont devant toi aussi comme deux formes de tentations, également redoutables et funestes. — L’un est cynique et volontiers jovial. Il a, dès vingt ans, fait le décompte de la vie, et sa religion tient dans un seul mot : jouir, — qui se traduit par cet autre : réussir. Qu’il fasse de la politique ou des affaires, de la littérature ou de l’art, du sport ou de l’industrie; qu’il soit officier, diplomate ou avocat, il n’a que lui-même pour dieu, pour principe et pour fin. Il a emprunté à la philosophie naturelle de ce temps la grande loi de la concurrence vitale, et il l’applique à l’œuvre de sa fortune avec une ardeur de positivisme qui fait de lui un barbare civilisé, la plus dangereuse des espèces. Alphonse Daudet, qui a su merveilleusement le voir et le définir, ce jeune homme moderne, l’a baptisé struggle-for-lifer, — _et lui-même, ce personnage s’appelle volontiers « fin de siècle ». Il n’estime que le succès, — et dans le succès que l’argent. Il est convaincu, en lisant ce que j’écris ici, — car il me lit comme il lit toutes choses, ne fût-ce que pour être « dans le train », — que je me moque du public en traçant ce portrait, et que moi-même je lui ressemble. Il est si profondément nihiliste à sa manière, que l’idéal lui paraît une comédie chez tout autre, comme il en serait, comme il en est une chez lui, quand il juge à propos, par exemple, de se grimer en socialiste, de mentir au peuple pour avoir ses votes. Ce jeune homme-là, c’est un monstre, n’est-ce pas?
Car c’est être un monstre que d’avoir vingt-cinq ans et, pour âme, une machine à calcul au service d’une machine à plaisir. Je le redoute moins cependant pour toi que cet autre qui a, lui, toutes les aristocraties des nerfs, toutes celles de l’esprit, et qui est un épicurien intellectuel et raffiné, comme le premier était un épicurien brutal et scientifique. Ce nihiliste délicat, comme il est effrayant à rencontrer et comme il abonde! A vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes les idées. Son esprit critique, précocement éveillé, a compris les résultats derniers des plus subtiles philosophes de cet âge. Ne lui parlez pas d’impiété, de matérialisme. Il sait que le mot_ matière _n’a pas de sens précis, et il est d’autre part trop intelligent pour ne pas admettre que toutes les religions ont pu être légitimes à leur heure. Seulement, il n’a jamais cru, il ne croira jamais à aucune, pas plus qu’il ne croira jamais à quoi que ce soit, sinon au jeu amusé de son esprit qu’il a transformé en un outil de perversité élégante. Le bien et le mal, la beauté et la laideur, le vice et la vertu lui paraissent des objets de simple curiosité. L’âme humaine tout entière est, pour lui, un mécanisme savant et dont le démontage l’intéresse comme un objet d’expérience.
Pour lui, rien n’est vrai, rien n’est faux, rien n’est moral, rien n’est immoral. C’est un égoïste subtil et raffiné dont toute l’ambition, comme l’a dit un remarquable analyste, Maurice Barrès, dans son beau roman de l’_Homme libre, — chef-d’œuvre d’ironie auquel il manque seulement une conclusion, — consiste à « adorer son moi », à le parer de sensations nouvelles. La vie religieuse de l’humanité ne lui est qu’un prétexte à ces sensations-là, comme la vie intellectuelle, comme la vie sentimentale. Sa corruption est autrement profonde que celle du jouisseur barbare; elle est autrement compliquée, et le beau nom d’intellectualisme dont il la pare en dissimule la férocité froide, la sécheresse affreuse. Nous le connaissons trop bien, ce jeune homme-là; nous avons tous failli l’être, nous que les paradoxes d’un maître trop éloquent ont trop charmés; nous l’avons tous été un jour, une heure; nous le sommes encore dans nos mauvais moments. Et si j’ai écrit ce livre, c’est pour te montrer, enfant de vingt ans chez qui l’âme est en train de se faire, c’est pour me montrer à moi-même ce que cet égoïsme-là peut cacher de scélératesse au fond de lui.
_Ne sois ni l’un ni l’autre de ces deux jeunes hommes, jeune Français d’aujourd’hui. Ne sois ni le positiviste brutal qui abuse du monde sensuel, ni le sophiste dédaigneux et précocement gâté qui abuse du monde intellectuel et sentimental. Que ni l’orgueil de la vie, ni celui de l’intelligence ne fassent de toi un cynique et un jongleur d’idées!
Dans ces temps de conscience troublée et de doctrines contradictoires, attache-toi, comme à la branche de salut, à la phrase sacrée : « Il faut juger l’arbre par ses fruits. » Il y a une réalité dont tu ne peux pas douter, car tu la possèdes, tu la sens, tu la vis à chaque minute : c’est ton âme. Parmi les idées qui t’assaillent, il en est qui rendent cette âme moins capable d’aimer, moins capable de vouloir. Tiens pour assuré que ces idées sont fausses par un point, si subtiles te semblent-elles, soutenues par les plus beaux noms, parées de la magie des plus beaux talents. Exalte et cultive en toi ces deux grandes vertus, ces deux énergies en dehors desquelles il n’y a que flétrissure présente et qu’agonie finale : l’amour et la volonté. — La science d’aujourd’hui, la sincère, la modeste, reconnaît qu’au terme de son analyse s’étend le domaine de l’Inconnaissable. Le vieux Littré, qui fut presque un saint, a magnifiquement parlé de cet océan de mystère qui bat notre rivage, que nous voyons devant nous, réel, et pour lequel nous n’avons ni barque ni voile. A ceux qui te diront que derrière cet océan de mystère il y a le vide, l’abîme du noir et de la mort, aie le courage de répondre : « Vous ne le savez pas… » Et puisque tu sais, puisque tu éprouves qu’une âme est en toi, travaille à ce que cette âme ne meure pas en toi avant toi-même. — La France a besoin que nous pensions tous cela, et puisse ce livre t’aider à le penser. N’y cherche pas, ce que tu n’y trouverais point, des allusions à de récents événements. Le plan en était tracé, et une partie en était écrite quand deux tragédies, l’une Française et l’autre Européenne, sont venues attester qu’un même trouble d’idées et de sentiments remue, à l’heure présente, de hautes et d’humbles destinées. Fais-moi l’honneur de croire que je n’ai pas spéculé sur des drames qui ont fait souffrir, qui font souffrir trop de personnes. Les moralistes dont c’est le métier de chercher les causes rencontrent parfois des analogies de situations qui leur attestent qu’ils ont vu juste. Ils aimeraient mieux alors s’être trompés. Que je voudrais, moi, pour me citer en exemple, qu’il n’y eût jamais eu dans la vie réelle de personnages semblables, de près ou de loin, au malheureux_
Disciple qui donne son nom à ce roman! Mais s’il n’y en avait pas eu, s’il n’y en avait pas encore, je ne t’aurais pas dit ce que je viens de te dire, jeune homme de mon pays, à qui je voudrais avoir été une fois bienfaisant, par qui je souhaite passionnément d’être aimé, — et de le mériter.
P. B.
Paris, 5 juin 1889.