Le disciple
Cette hypothèse confirme d’ailleurs notre doctrine sur…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Cette hypothèse confirme d’ailleurs notre doctrine sur l’origine animale de cette passion. » Je me la récitais tout bas, cette phrase, tandis que je poursuivais avec Charlotte ces causeries littéraires, avec d’autant plus de conviction que la nature, comme je vous ai dit, parlait en moi, et que la présence de la jeune fille réveillait la brûlure de mes souvenirs les plus cuisants. Parfois, lorsque nous étions seuls ensemble quelques minutes, et qu’elle bougeait, que ses pieds marchaient vers moi, qu’elle respirait, que je la sentais vivante, l’ondée fiévreuse du désir courait dans mes veines, et il me fallait détourner mes yeux qui lui auraient fait peur. Je regardais sa main blanche feuilleter un livre, son doigt fin s’allonger pour me montrer une ligne. Si je la prenais pourtant, cette petite main, si je la serrais doucement, longuement dans la mienne? Je me disais que je le devais. Puis, je n’osais pas. — Souvent aussi, et lorsque nous n’étions plus en présence, il me semblait que l’audace me serait d’autant plus facile qu’elle serait plus complète. Je me promettais alors de la serrer dans mes bras, de coller ma bouche sur sa bouche. Je la voyais se trouvant mal sous ma caresse, domptée, foudroyée par cette brutale révélation de mon ardeur. Qu’arriverait-il ensuite? Mon cœur battait à cette idée. Ce n’était pas la peur d’être chassé honteusement qui me retenait. Il était plus honteux pour mon orgueil de ne pas oser. Et je n’osais pas. Que de fois des résolutions plus folles encore m’ont tenu éveillé la nuit! Je me levais de mon lit après des heures d’une agitation qui me couvrait le corps d’une sueur glacée. « Si j’allais maintenant dans sa chambre, » me disais-je; « si je me coulais auprès d’elle; si elle se réveillait enlacée à moi, nos lèvres unies, nos corps liés?… » Je poussais la frénésie de ce projet jusqu’à ouvrir ma porte avec des précautions de voleur, je descendais un étage, je tournais par le corridor jusqu’à une autre porte, celle de Charlotte. C’était risquer d’être surpris et chassé, cette fois pour rien. Je posais ma main sur le loquet. Le froid du cuivre me brûlait les doigts. Puis je n’osais pas. — Ne croyez point que ce fût chez moi simplement de la timidité. L’impuissance à l’action est bien un trait de mon caractère, mais quand je ne suis pas soutenu dans cette action par une idée. Que l’idée soit là, et elle m’infuse une invincible énergie jusqu’au fond de l’être. Même d’aller à la mort me paraît alors aisé. On le verra bien, si je suis condamné. Non, ce qui me paralysait auprès de Mlle de Jussat comme d’une influence magnétique, c’était, je m’en rends compte sans bien me l’expliquer, sa pureté. Cela semble absurde, au premier abord, que de courtiser une vierge soit plus difficile que de s’attaquer à une femme qui s’est donnée et qui, sachant tout, peut mieux se défendre. Cela est ainsi pourtant. Du moins je l’ai subi, moi, avec une force singulière, ce recul forcé devant l’innocence.
Souvent, lorsque je sentais entre Charlotte et moi cette invincible barrière, je me suis rappelé la légende des Anges gardiens, et j’ai compris la naissance de cette poétique imagination du catholicisme.
Réduit à sa réalité par l’analyse, ce phénomène prouve simplement que, dans les rapports entre deux êtres, il y a une réciprocité d’action de l’un sur l’autre, même à l’insu de cet un et de cet autre. Si par calcul je m’efforçais d’apprivoiser cette jeune fille en lui ressemblant, je subissais sans calcul la force de la suggestion morale que dégage tout caractère très vrai. L’extrême simplicité de son âme triomphait par instants et de mes idées, et de mes souvenirs, et de mes désirs. Enfin, tout en jugeant cette faiblesse indigne d’un cerveau comme le mien, je respectais Charlotte — ah! qu’on est ouvert à l’envahissement des préjugés! — comme si je n’avais pas su la valeur de ce mot respect et qu’il représente la plus sotte de nos ignorances. Respectons-nous le joueur qui passe dix fois de suite à la roulette avec la rouge ou la noire? Hé bien! Dans cette loterie hasardeuse de l’univers, la vertu et le vice, c’est la rouge et la noire. Une honnête fille et un joueur heureux ont juste autant de mérite.
« Le printemps arriva, dans ces alternatives, pour moi si troublantes, de projets audacieux, de timidités folles, de raisonnements contradictoires, de savantes combinaisons, de naïves ardeurs. Et quel printemps! Il faut avoir connu l’âpreté de l’hiver dans ces montagnes, puis la subite douceur du renouveau, pour savoir quel charme de vivre flotte dans cette atmosphère quand Avril et Mai ramènent la saison sacrée. C’est d’abord à travers les prairies humides comme un réveil de l’eau qui frémit sous la glace plus mince; elle la brise, cette glace aiguë, puis elle court, légère, transparente et libre, en chantant.
C’est, dans les bois abandonnés, un infini murmure des neiges qui, se détachant une par une, tombent sur les branches toujours vertes des pins, sur le feuillage jauni et desséché des chênes. Le lac, débarrassé de son gel, se prit à frissonner sous le vent qui balaya aussi les nuages, et l’azur apparut, cet azur du ciel des hauteurs, plus clair, semble-t-il, plus profond que dans la plaine, et en quelques jours la couleur uniforme du paysage se nuança de teintes tendres et jeunes. Sur les ramures jusque-là toutes nues, les frêles bourgeons pointèrent. Les chatons verdâtres des noisetiers alternèrent avec les chatons jaunâtres des saules. Même la lave noire de la Cheyre parut s’animer avec la nature. Les fructifications veloutées des mousses s’y mêlèrent aux taches blanchissantes des lichens. Le cratère du puy de la Vache et celui du puy de Lassolas découvrirent, morceau par morceau, la chaude splendeur de leur sable rouge. Les fûts argentés des bouleaux et les fûts chatoyants des hêtres brillèrent au soleil d’un éclat plus vif.
Dans les halliers commencèrent d’éclore les belles fleurs que je cueillais autrefois avec mon père et dont les corolles me regardaient comme des prunelles, dont l’arôme me suivait comme une haleine. Les pervenches, les primevères et les violettes apparurent les premières, puis je retrouvai successivement la cardamine des pres avec sa nuance lilas, le bois-gentil qui porte ses fleurs roses avant de porter ses feuilles, la blanche anémone, le muscari à l’odeur de prune, la scille à deux feuilles et sa senteur de jacinthe, le sceau de Salomon avec ses clochettes blanches et le mystère de sa racine qui marche sous la terre, le muguet dans les creux des petites vallées, et l’églantine le long des haies. La brise qui venait des dômes encore blancs passait sur ces fleurs. Elle roulait en elle des parfums, du soleil et de la neige, quelque chose de si caressant à la fois et de si frais, que respirer, à de certains moments, c’était s’enivrer d’un air de jeunesse, c’était participer au renouveau du vaste monde; et moi aussi, tout tendu que je fusse dans mes doctrines et mes théories, je ressentis cette puberté de toute la nature. La glace d’idées abstraites où mon âme était emprisonnée se fondit. Quand j’ai relu plus tard les feuillets du journal, aujourd’hui détruit, où je notais alors mes sensations, je suis demeuré étonné de voir avec quelle force les sources de la naïveté, se rouvrirent en moi sous cette influence qui n’était pourtant que physique, et de quel flot jaillissant elles inondèrent mon cœur! Je m’en veux de penser avec cette lâcheté. Pourtant j’éprouve une douceur à me dire qu’à cette époque j’ai sincèrement aimé celle qui n’est plus. Oui, je me répète, avec un soulagement réel, que du moins le jour où j’ai osé enfin lui parler de mon amour, — jour fatal et qui marqua le commencement de notre perte à tous les deux, — j’étais la dupe sincère de mes propres paroles. Vous voyez, mon cher maître, comme je suis redevenu faible, puisque je revendique comme une excuse la sincérité de cette duperie. Excuse de quoi? Et qu’est-ce autre chose que la misérable abdication du savant devant l’expérience instituée par lui?
« Pour tout dire et ne pas me faire plus fort que je ne l’ai été, cette déclaration, sur laquelle j’avais tant délibéré, fut simplement l’effet du moins préparé des hasards. Je me souviens, nous étions au 12 mai.
C’est la date exacte. Dire qu’il y a moins d’un an et que depuis!…
Dans la matinée, le temps avait été plus radieux encore, et nous partions dans l’après-midi, Mlle Largeyx, Lucien, Charlotte et moi, pour aller jusqu’au village de Saint-Saturnin à travers un massif de chênes, de bouleaux et de noisetiers qui sépare ce village du château ruiné de Montredon et qui s’appelle le bois de la Pradat. La route qui coupe ce parc sauvage est excellente. Aussi avions-nous pris la petite charrette anglaise, où l’on pouvait tenir quatre à la rigueur. Nous devions y monter à tour de rôle. Non, jamais la journée n’avait été plus tiède, plus bleu le ciel, plus grisante l’odeur de printemps éparse dans le vent… Nous n’avions pas marché une lieue que déjà Mlle Largeyx, fatiguée du soleil, s’installai sur la banquette de la voiture que conduisait le second cocher. Le drôle a depuis déposé cruellement contre moi et il a rappelé tout ce qu’il a su ou deviné de ce que je vais, moi, vous raconter. Lucien se déclara bientôt lassé aussi, et rejoignit la gouvernante, en sorte que je me trouvai marcher seul avec Mlle de Jussat. Elle s’était mis en tête de composer un bouquet de muguets, et je l’aidais à cette besogne. Nous nous engageâmes sous les branches qu’un feuillage tendre, à peine déployé, saupoudrait d’une sorte de nuage finement vert. Elle marchait en avant, attirée loin de la lisière par la recherche de ces fleurs qui tantôt poussent en tapis épais et tantôt manquent entièrement. A force d’avancer, nous nous trouvâmes, à un moment, dans une clairière, et si éloignés que nous ne voyions même plus, à travers le taillis pourtant dépouillé, le groupe formé par la petite voiture et les trois personnes. Charlotte s’aperçut la première de notre solitude. Elle tendit l’oreille, et, n’entendant pas le bruit que faisaient les sabots du cheval sur le sol de la route, elle s’écria avec un rire d’enfant :
— « Nous sommes perdus… Heureusement que le chemin n’est pas difficile à rembourser, comme dit la pauvre sœur Anaclet…
Voulez-vous attendre que j’aie rangé mon bouquet? Ce serait si dommage de gâter ces belles fleurs… »
« Elle s’assit sur un rocher baigné de soleil, et elle étala sur sa jupe sa fraîche cueillette, prenant un par un les brins de muguet. Je respirais le parfum musqué de ces pâles grappes, assis moi-même sur l’autre extrémité de la pierre. Jamais cette créature vers qui tendaient depuis des mois toutes mes pensées ne m’avait paru aussi délicate, aussi adorablement délicate et fine qu’à cette minute, avec son visage coloré de rose par le grand air, avec la pourpre vive de ses lèvres qui se plissaient dans un demi-sourire, avec la claire limpidité de ses yeux gris, avec l’élégance de son être entier. Elle portait, sur une robe de drap sombre, une sorte de veston qui dessinait à demi sa taille. Ses pieds, chaussés de bottines lacées, dépassaient le bord de sa jupe, et ses cheveux châtains, massés sous un chapeau de feutre noir, luisaient dans la lumière avec des reflets fauves. Pour mieux manier les tiges de ses fleurs, elle avait ôté ses gants, et je voyais ses belles mains blanches dont les doigts fragiles allaient et venaient. Elle s’harmonisait d’une façon presque surnaturelle avec le paysage où nous nous trouvions, par le charme de jeunesse qui émanait d’elle. Plus je la regardais, plus cette idée s’imposait à moi qu’il fallait saisir cette occasion de lui dire ce que je voulais lui dire depuis trop longtemps.
Certainement, je n’en retrouverais jamais une autre aussi propice. De quelles profondeurs de mon âme cette idée était-elle sortie, et à quelle seconde? Je ne sais pas, mais je sais qu’à peine entrée en moi, elle grandit, grandit… Un remords obscur s’y mêlait, celui de la voir, elle, si confiante, si peu soupçonneuse du patient travail par lequel, abusant de notre intimité quotidienne, je l’avais amenée à me traiter avec une douceur presque fraternelle. Mon cœur battait. La magie de sa présence remuait tout mon sang. Pour son malheur, elle se tourna vers moi à un moment, afin de me montrer son bouquet presque achevé. Sans doute elle aperçut sur mon visage la trace de l’émotion que l’orage de mes pensées soulevait en moi, car, elle-même, sa physionomie si joyeuse, si ouverte, se voila soudain d’une inquiétude. Je dois ajouter que, durant nos entretiens de ces deux mois où nous étions devenus si étroitement amis, nous avions évité, elle par délicatesse, moi par ruse, toute allusion au faux roman de déception par lequel j’avais essayé d’émouvoir sa pitié. Je compris combien elle avait cru à ce roman et qu’elle n’avait pas cessé d’y songer, quand elle me dit, avec un passage d’involontaire mélancolie dans ses yeux : — « Pourquoi vous gâtez-vous à vous-même cette belle journée par de tristes souvenirs? Vous paraissiez être devenu plus raisonnable… »
— « Non! » lui répondis-je; « vous ne savez pas ce qui me rend triste… Ah! Ce ne sont pas des souvenirs… Vous faites allusion à mes chagrins d’autrefois, je le vois bien… Vous vous trompez… Il n’y a pas de place en moi pour eux, non, — pas plus qu’il n’y a place, sur ces branches, pour les feuilles de l’an passé…. »
« Je lui montrais la ramure jeune d’un bouleau dont l’ombre découpée tombait, juste à cette seconde, sur la pierre où nous étions assis.
J’entendis ma voix prononcer cette phrase, comme si c’eût été celle d’un autre. En même temps je lus dans les yeux de ma compagne que, malgré la comparaison poétique par laquelle j’avais sauvé ce que cette phrase enfermait de sens direct, elle m’avait compris. Que se passa-t-il en moi et comment ce qui m’avait été impossible jusqu’à cette heure me devint-il facile? Comment osai-je ce que je croyais ne devoir jamais oser? Je pris sa main, que je sentis trembler dans la mienne, comme si la pauvre enfant était saisie d’une terreur foudroyante. Elle eut la force de se lever pour s’en aller, mais ses genoux tremblaient aussi, et je n’eus pas de peine à la contraindre de se rasseoir. J’étais si bouleversé de ma propre audace que je ne me possédais plus, et je commençai de lui dire mes sentiments pour elle avec des mots que je ne pourrais pas retrouver aujourd’hui, tant j’obéissais peu à un calcul quelconque, en ce moment-là. Toutes les émotions que j’avais traversées depuis mon arrivée au château, oui, toutes, depuis les plus détestables, celles de mon envie contre le comte André, jusqu’à la meilleure, mon remords d’abuser ainsi d’une jeune fille, se fondaient dans une adoration presque mystique, à demi folle, pour cette créature si frémissante, si émue, si belle!… Je la voyais devenir, à mesure que je parlais, aussi pâle que les fleurs qui demeuraient éparses sur sa robe.
Je me souviens que les phrases me venaient, exaltées jusqu’à la folie, désordonnées jusqu’à l’imprudence, et que je finis par répéter comme dans un spasme : « Que je vous aime! Ah! Que je vous aime!… » en serrant sa main dans les miennes et m’approchant d’elle davantage encore. Elle se penchait, comme si elle avait perdu la force de se soutenir. Je passai mon bras demeuré libre autour de sa taille, sans même songer dans mon propre trouble, à lui prendre un baiser. Ce geste, en lui donnant un nouveau frisson d’épouvante, lui rendit l’énergie de se lever et de se dégager. Elle gémit plutôt qu’elle ne dit : « Laissez-moi… Laissez-moi… » Et marchant à reculons, les deux mains tendues en avant pour se défendre, elle alla jusqu’au tronc du bouleau que je lui avais montré tout à l’heure. Là elle s’appuya, haletante d’émotion, tandis que de grosses larmes roulaient sur ses joues. Il y avait tant de pudeur blessée dans ces larmes, une telle révolte, et si douloureuse, dans le frémissement de ses lèvres entr’ouvertes, que je restai à la place où j’étais, en balbutiant : « Pardon… »
— « Taisez-vous, » dit-elle en faisant un mouvement de la main. Nous demeurâmes ainsi, en face l’un de l’autre et silencieux, pendant un temps que j’ai compris avoir dû être bien court, quoiqu’il m’ait paru infini. Tout d’un coup un appel traversa le bois, d’abord lointain, puis plus rapproché, celui d’une voix imitant le cri du coucou. On s’inquiétait de notre absence, et c’était le petit Lucien qui nous lançait notre signal habituel de ralliement. A ce simple ressouvenir de la réalité, Charlotte tressaillit. Le sang revint à ses joues. Elle me regarda avec des yeux où la fierté l’emportait maintenant sur l’épouvante. Elle se regarda elle-même, comme si elle venait d’être réveillée d’un horrible sommeil. Elle vit ses mains nues, qui tremblaient encore, et, sans ajouter un mot, elle ramassa ses gants et ses fleurs et elle se mit à courir devant moi, oui, à courir comme une bête poursuivie, dans la direction d’où était partie la voix. Dix minutes après, nous étions de nouveau sur la route.
— « Je ne me suis pas sentie très bien, » dit-elle à sa gouvernante, comme pour prévenir la question qu’allait provoquer son visage décomposé; « voulez-vous me donner place dans la voiture? Nous allons rentrer… »
— « C’est cette chaleur qui vous aura incommodée, » répondit la vieille demoiselle.
— « Et M. Greslou?… » demanda l’enfant, lorsque sa sœur se fut installée et qu’il eut lui-même pris place à l’arrière.
— « Je reviendrai à pied, » répondis-je.
« La charrette anglaise détala, lestement, malgré sa quadruple charge, dans un adieu de Lucien, qui me salua d’un geste. Je pouvais voir le chapeau de Mlle de Jussat immobile à côté de l’épaule du cocher, qui donna du pull up à son cheval, puis la voiture disparut et je me retrouvai, m’acheminant seul sur cette route, par ce même ciel bleu et entre ces mêmes arbres couverts d’un semis d’une impalpable verdure.
Mais une angoisse extraordinaire avait remplacé en moi l’allégresse et les ardeurs heureuses du commencement de la promenade. Cette fois, le sort en était jeté. J’avais livré la bataille, je l’avais perdue; j’allais être chassé du château ignoblement. C’était moins cette perspective qui me bouleversait, qu’un mélange singulier de regret, de honte et de désir. Voilà donc où m’avait mené ma savante psychologie, le résultat de ce siège en règle entrepris contre le cœur de cette jeune fille! Pas un mot de sa part en réponse à la plus passionnée déclaration, et moi, là, sur le moment d’agir, qu’avais-je trouvé que des phrases de romans à lui réciter? Et un simple geste d’elle, cette fuite loin de moi, les mains en avant, m’avaient immobilisé à ma place.
Sans doute il entrait dans ma passion pour elle, à ce moment de nos relations, bien de l’orgueil et de la sensualité, car le mouvement d’idolâtrie qui m’avait fait lui parler avec une éloquence sincère se transforma en une rage de ne pas l’avoir jetée à terre et violentée là, au pied de cet arbre contre lequel je la voyais toujours s’appuyant; et moi, à quatre pas, — quatre pas à peine, — je n’avais su que lui demander pardon. J’aperçus en pensée le visage du comte André. Je vis dans un éclair l’expression de mépris que prendrait ce visage quand on lui parlerait de cette scène. Enfin je n’étais plus ni le psychologue subtil, ni le jeune homme troublé, j’étais un amour-propre humilié jusqu’au sang, lorsque je me trouvai devant la grille du château. En reconnaissant le lac, la ligne connue des montagnes, la face de la maison, cet orgueil céda la place à une appréhension affreuse de ce que j’allais avoir à subir, et le projet traversa ma tête de m’enfuir, de retourner tout droit à Clermont plutôt que d’essuyer de nouveau le dédain de Mlle de Jussat, l’affront qu’allait m’infliger le père…
C’était trop tard; le marquis lui-même s’avançait vers moi, dans l’allée principale, accompagné de Lucien, qui m’appela. Ce cri de l’enfant avait l’habituelle intonation de familiarité, et l’accueil du père acheva de me prouver que j’avais eu tort de me croire perdu si vite.
— « Ils vous ont abandonné, » me dit-il, « et ils n’ont même pas eu l’idée de vous renvoyer la voiture… Vous avez dû marcher d’un pas…! » Il consulta sa montre. « J’ai peur que Charlotte n’ait pris froid, » ajouta-t-il; « elle a dû se coucher aussitôt arrivée… Ces soleils du printemps sont si traîtres! »
« Ainsi, Mlle de Jussat n’avait rien dit encore!… — « Elle souffre ce soir. Ce sera pour demain, » pensai-je, et je commençai, aussitôt seul, à préparer l’emballage de mes papiers. Je tenais à eux, en ce temps-là, avec une si naïve confiance dans mon talent de philosophe! Le lendemain arriva. Rien encore. Je me retrouvai avec Charlotte à la table du déjeuner; elle était pâle, comme quelqu’un qui a traversé une crise de violente douleur. Je vis que le son de ma voix lui infligeait un léger tressaillement. Puis ce fut tout. Dieu! Quelle étrange semaine je passai ainsi, m’attendant chaque matin à ce qu’elle eût parlé, crucifié par cette attente et incapable de prendre les devants moi-même et de quitter le château! Ce n’était pas seulement faute d’un prétexte. Une brûlante curiosité me retenait là. J’avais voulu vivre autant que penser. Hé bien! Je vivais, et avec quelle fièvre! Enfin, le huitième jour, le marquis me fit demander de venir dans son cabinet. « Cette fois, » me dis-je, « l’heure a sonné. J’aime mieux cela… » Je m’attendais à un visage terrible, à des mots injurieux. Je trouvai au contraire l’hypocondriaque souriant, l’œil vif, l’air rajeuni.
— « Ma fille, » me dit-il, « continue d’être très souffrante… Rien de bien grave… Mais de bizarres accidents nerveux… Elle veut absolument consulter à Paris… Vous savez, elle a déjà été très malade et guérie par un médecin en qui elle a confiance. Je ne serai pas fâché de le consulter aussi pour moi-même. Je pars avec elle après-demain. Il est possible que nous fassions ensuite un petit voyage pour la distraire…
Je tenais à vous donner quelques recommandations particulières au sujet de Lucien, pour le temps de mon absence, quoique je sois content de vous, mon cher monsieur Greslou, très, très content… Je l’écrivais à Limasset hier… C’est un bonheur pour moi que de vous avoir rencontré… »
« Vous jugerez, mon cher maître, par tout ce que je vous ai montré de mon caractère, que ces compliments devaient me flatter comme un témoignage de la perfection avec laquelle j’avais joué mon rôle, et me rassurer sur mes craintes des derniers jours. Il n’en fut rien.
J’aperçus ce fait bien net et positif : Charlotte n’avait pas voulu raconter la tentative de déclaration que j’avais faite auprès d’elle, et je me demandai aussitôt : pourquoi? Au lieu d’interpréter ce silence dans un sens qui me fût favorable, j’entrevis soudain cette idée qu’elle s’était tue parce qu’elle n’avait pas voulu m’ôter mon gagne-pain, par pitié, mais non pas cette pitié amoureuse que j’avais voulu provoquer.
Je n’eus pas plus tôt imaginé cette explication, qu’elle devint pour moi évidente et en même temps insupportable. « Non », me dis-je, « cela ne sera pas. Je n’accepterai pas l’aumône de cette outrageante indulgence… Quand Mlle de Jussat reviendra, elle ne me trouvera plus ici. Elle me montre ce que j’aurais dû faire, ce que je ferai. J’ai voulu l’intéresser, je n’ai même pas attiré sa colère… Laissons-lui du moins un autre souvenir que celui d’un cuistre qui garde sa place malgré les pires affronts… » J’étais tellement désarçonné de mes projets, cette espérance de séduction qui m’avait soutenu tout l’hiver était si morte, que je rédigeai, dans la nuit qui suivit cet entretien, une lettre pour celle dont j’avais rêvé de me faire aimer, où je lui demandais de nouveau pardon. Je comprenais, lui disais-je, combien tout rapport était devenu impossible entre nous, et j’ajoutais qu’à son retour elle n’aurait plus à supporter l’odieux de ma présence. Le lendemain matin et à travers le remue-ménage du départ, j’épiai un moment où, sa mère l’ayant appelée, je pusse entrer dans sa chambre. Je m’y précipitai pour y déposer ma lettre sur son bureau. Là, entre les livres préparés pour mettre dans la malle et quelques menus objets, était son buvard de voyage. Je l’ouvris et j’aperçus une enveloppe sur laquelle étaient ces mots : 12 mai 1886… C’était la date du jour de cette fatale déclaration!… Je pris cette enveloppe et je l’entr’ouvris. Elle contenait des fleurs de muguet desséchées, et je me souvins de lui en avoir, dans cette dernière promenade, donné en effet quelques brins plus beaux que les autres, et qu’elle avait mis à son corsage… Elle les avait donc conservés. Elle y tenait malgré ce que je lui avais dit, — à cause de ce que je lui avais dit, puisque cette date était là, écrite de son écriture : 12 mai 1886. — Je ne crois pas que j’éprouverai jamais une émotion comparable à celle qui me saisit là, devant cette simple enveloppe. Un flot d’orgueil m’inonda soudain tout le cœur. Oui, Charlotte m’avait repoussé. Oui, elle s’enfuyait. Mais elle m’aimait. Je tenais une preuve de ses sentiments que je n’aurais jamais osé espérer. Je fermai le buvard, je remontai chez moi en hâte, de peur qu’elle ne me surprît, sans laisser ma lettre, que je détruisis à l’instant même. Ah! il ne s’agissait plus de m’en aller, maintenant.
Il s’agissait d’attendre qu’elle revînt, et cette fois, j’agirais, je vaincrais… Elle m’aimait…
§ V. — Seconde crise.
« Elle m’aimait. L’expérience de séduction instituée par mon orgueil et ma curiosité avait réussi. Cette évidence — car je ne doutai pas une minute de la preuve ainsi surprise — me rendit le départ de la jeune fille non seulement supportable, mais presque doux. Sa fuite s’expliquait par un effort devant ses propres émotions qui m’attestait leur profondeur. Et puis, en s’en allant pour quelques semaines, elle me tirait d’un cruel embarras. Comment agir, en effet? Par quelle politique sauvegarder, pousser un succès à ce point inespéré? J’allais avoir le loisir d’y songer pendant cette absence, qui ne pouvait durer bien longtemps, puisque les Jussat ne possédaient d’installation actuelle qu’en Auvergne. Remettant donc à plus tard de combiner un nouveau plan, je m’abandonnai à l’ivresse de l’amour-propre triomphant, tandis que j’assistais à ce départ de Charlotte et de son père. J’avais pris congé d’eux au salon comme par délicatesse, afin de ne pas gêner les adieux des dernières minutes, et j’étais remonté dans ma chambre. La poignée de main du marquis, très chaude, très cordiale, m’avait prouvé une fois de plus combien j’étais ancré dans la maison, et j’avais deviné, derrière la froideur voulue de la jeune fille, la palpitation d’un cœur qui ne veut pas se livrer. J’habitais, au second étage, une pièce d’angle, avec une fenêtre qui donnait sur le devant du château. Je me plaçai derrière le rideau de manière à bien voir, sans être vu, la montée dans la voiture. C’était une Victoria encombrée de couvertures fourrées et attelée du même cheval bai-cerise qui traînait l’autre jour la charrette anglaise. C’était aussi le même cocher qui se tenait sur le siège, son fouet en main, avec la même immobilité impassible dans sa livrée brune.
Le marquis parut, puis Charlotte. Sous le voile et d’en haut, je ne distinguai pas ses traits, à elle, et quand elle releva ce voile pour s’essuyer les paupières, je n’aurais su dire si c’étaient les derniers baisers de sa mère et de son frère qui lui donnaient ce petit accès d’émotion nerveuse ou le désespoir d’une résolution trop pénible. Mais je la vis bien, quand la voiture disparut vers la grille, qui tournait la tête; et comme les siens étaient déjà rentrés, que pouvait-elle regarder ainsi longuement, sinon la fenêtre à l’abri de laquelle je la regardais moi-même? Puis un massif d’arbres déroba la voiture, qui reparut au bord du lac pour disparaître encore et s’enfoncer sur la route qui traverse le bois de la Pradat, — cette route où l’attendait un souvenir dont j’étais certain qu’il ferait battre plus vite ce cœur enfin troublé, enfin conquis.
« Ce sentiment d’orgueil assouvi dura un mois entier, sans une minute d’interruption, et — preuve que j’étais encore dans mes rapports avec cette jeune fille tout intellectuel et psychologique — jamais mon esprit ne fut plus net, plus souple, plus habile au maniement des idées qu’à cette époque. J’écrivis alors mes meilleures pages, un morceau sur le travail de la volonté pendant le sommeil. J’y fis entrer, avec un délice de savant que vous comprendrez, les détails que j’avais notés, depuis ces quelques mois, sur les allées et venues, les hauts et les bas de mes résolutions. J’en avais tenu, comme je vous l’ai dit, le journal le plus précis, analysant, le soir avant de m’endormir, et le matin sitôt réveillé, les moindres nuances de mes états d’âme. Oui, ce furent des journées d’une singulière plénitude. J’étais très libre. Mlle Largeyx et la sœur Anaclet se relayaient pour tenir compagnie à la marquise. Mon élève et moi, nous profitions des belles et douces heures pour nous promener. Sous le prétexte d’enseignement, je lui avais donné le goût des papillons. Armé de la longue canne et du filet de gaze verte, il était sans cesse à courir loin de moi après les Aurores aux ailes bordées d’orange, les Argus bleus, les Morios bruns, les Vulcains bigarrés et les Citrons couleur d’or. Il me laissait seul avec ma pensée. Tantôt nous suivions cette route de la Pradat, maintenant parée de toutes les verdures du printemps, tantôt nous remontions du côté de Verneuge, vers cette vallée de Saint-Genès-Champanelle aussi gracieusement jolie que son nom. Je m’asseyais sur un bloc de lave, fragment minuscule de l’énorme coulée épanchée du puy de la Vache, et là, sans plus m’occuper de Lucien, je m’abandonnais à cette disposition étrange qui m’avait toujours montré, dans cette nature sauvage, comme un symbole saisissant de mes doctrines, un type de fatalité implacable, un conseil d’indifférence absolue au bien et au mal. Je regardais les feuilles des arbres s’ouvrir au soleil. Je me rappelais les lois connues de la respiration végétale, et comment, par une simple modification de lumière, la vie de la plante peut être changée. De même l’on devait pouvoir à son gré diriger la vie de l’âme si l’on en connaissait exactement les lois. J’avais déjà réussi à créer un commencement de passion dans l’âme d’une jeune fille séparée de moi par des abîmes.
Quels procédés nouveaux et appliqués avec une rigueur ingénieuse me permettraient d’accroître l’intensité de cette passion? J’oubliais la transparence du ciel, la fraîcheur des bois, la majesté des volcans, le vaste paysage déployé autour de moi, pour ne plus voir que des formules d’algèbre morale. J’hésitais entre des solutions diverses pour ce jour prochain où je tiendrais de nouveau Mlle de Jussat en face de moi dans la solitude du château. Devais-je, à ce moment du retour, jouer l’indifférence, pour la déconcerter, pour la réduire, par l’étonnement d’abord, ensuite par l’amour-propre et la douleur? Piquerais-je sa jalousie en lui insinuant que l’étrangère de mon soi-disant roman était revenue à Clermont et m’écrivait? Continuerais-je au contraire la série des déclarations brûlantes, des audaces qui enveloppent, des folies qui grisent? Je reprenais ces hypothèses successivement, d’autres encore. Je m’y complaisais, pour me témoigner à moi-même que je n’étais pas pris, que le philosophe dominait l’amoureux, que mon Moi, enfin, ce puissant Moi dont je m’étais constitué le prêtre, demeurait supérieur, indépendant et lucide. Je m’en voulais, comme d’indignes faiblesses, des rêveries qui, à d’autres instants, remplaçaient ces subtils calculs.
C’était surtout dans l’intérieur de la maison qu’elles me prenaient, ces rêveries, et devant les portraits de Charlotte épars sur les murs du salon, sur les tables, dans la chambre de Lucien. Des photographies de toute grandeur la représentaient à six ans, à dix ans, à quinze, et j’y pouvais suivre l’histoire de sa beauté, depuis la grâce mignonne des premières années jusqu’au charme frêle d’aujourd’hui. Les traits changeaient de l’une à l’autre de ces photographies, jamais le regard.
Il restait le même dans les yeux de l’enfant et dans ceux de la jeune fille, avec ce je ne sais quoi de sérieux, de tendre et de fixe qui révèle la sensibilité trop profonde. Il s’était posé ainsi sur moi, et de m’en souvenir me remuait d’une émotion confuse. Ah! Pourquoi ne m’y livrais-je pas entièrement? Pourquoi ma vanité s’acharnait-elle à ne pas s’y complaire? Mais pourquoi, sur tant de ces portraits, Charlotte se trouvait-elle à côté de son frère André? Quelle fibre secrète de haine cet homme avait-il, par sa seule existence, touchée dans mon cœur, que de voir simplement son image auprès de celle de sa sœur desséchait soudain ma tendresse et ne laissait plus subsister en moi que la volonté? Quelle volonté?… J’osais me la formuler, maintenant que je me croyais sûr d’avoir pris ce cœur à mon piège. Oui, je voulais être l’amant de Charlotte… Et après? Après? je me forçais à n’y pas réfléchir, de même que je me forçais à détruire les instinctifs scrupules d’hospitalité violée qui me remuaient. Je ramassais les plus mâles énergies de ma pensée et je m’enfonçais dans l’âme davantage encore mes théories sur le culte du Moi. Je sortirais de cette expérience enrichi d’émotions et de souvenirs. Telle était l’issue morale de l’aventure. L’issue matérielle était le retour chez ma mère, une fois mon préceptorat fini. Lorsque les scrupules s’éveillaient trop vivement, et qu’une voix intérieure me disait : « Et Charlotte? As-tu le droit de la traiter ainsi en simple objet de ton expérience? » je prenais mon Spinoza, et j’y lisais le théorème où il est écrit que notre droit a pour limite notre puissance. Je prenais votre Théorie des passions, et j’y étudiais vos phrases sur le duel des sexes dans l’amour. — « C’est la loi du monde », raisonnais-je, « que toute existence soit une conquête, exécutée et maintenue par le plus fort aux dépens du plus faible. Cela est vrai de l’univers moral comme de l’univers physique. Il y a des âmes de proie comme il y a des loups, des chats-pards et des éperviers ». Cette formule me paraissait forte, neuve et juste; je me l’appliquais, et je me répétais : « Je suis une âme de proie, une âme de proie », avec un furieux accès de ce que les mystiques appellent l’orgueil de la vie, parmi les verdures nouvelles, sous le ciel bleu, au bord de la claire rivière qui des montagnes descend vers le lac! C’était ma façon, à moi, de communier avec l’aveugle, la sourde, la malfaisante nature.
« Cette ivresse de ma fierté victorieuse fut dissipée par un fait inattendu. Le marquis écrivit qu’il rentrait au château, mais seul. Mlle de Jussat, toujours souffrante, restait à Paris, installée chez une sœur de sa mère. Lorsque la marquise nous communiqua cette nouvelle, nous étions à table. J’entrai dans un spasme de colère si violent qu’il m’étonna moi-même, et que je dus, sous le prétexte d’un éblouissement subit, quitter le dîner. J’aurais crié, brisé un objet, manifesté par quelque folie le mouvement de rage qui me secouait l’âme. Dans la fièvre de vanité qui m’exaltait depuis le départ de Charlotte, j’avais tout prévu, excepté que cette jeune fille aurait assez de caractère, même amoureuse, pour ne pas rentrer à Aydat. C’était si simple, le moyen qu’elle avait trouvé d’échapper à son sentiment; si simple, mais si souverain, si définitif. La merveilleuse tactique de ma psychologie devenait aussi vaine que le mécanisme du canon le plus savant contre un ennemi réfugié hors de portée. Que pouvais-je sur elle, si elle n’était pas là? Rien, absolument rien, et la rejoindre m’était interdit. La vision de mon impuissance surgit si forte, si douloureuse, elle remua si profondément mon système nerveux, que je ne dormis ni ne mangeai entre cette lettre et l’arrivée du marquis lui-même. J’allais apprendre si cette résolution excluait toute espérance de contre-ordre, s’il ne restait aucune chance que la jeune fille revînt pour la fin de juillet, pour le mois d’août, pour septembre. Mon engagement durait jusqu’au milieu d’octobre. Mon cœur battait, ma gorge était serrée, tandis que nous nous promenions, Lucien et moi, dans la gare de Clermont, attendant le train de Paris vers les six heures. Dans l’excès de mon impatience, j’avais obtenu qu’on nous laissât venir au-devant du père. La locomotive entre en gare. M. de Jussat met sa tête fine et ravagée à une portière.
Je dis, au risque de lui ouvrir les yeux sur mes sentiments : — « Et mademoiselle Charlotte? »
— « Mais, merci, merci, » répond-il en me serrant la main avec effusion; « le médecin dit qu’elle a un trouble nerveux très profond…
Il paraît que la montagne ne lui vaut rien… Et moi, qui ne me porte bien que là-haut!… Vraiment, c’est pénible, très pénible… Enfin, nous essaierons d’une longue cure d’eau froide à Paris, et puis de Ragatz peut-être… »
« Elle ne revenait pas!… Si jamais j’ai regretté, mon cher maître, à titre de document psychologique, le cahier fermé que j’ai brûlé, c’est assurément aujourd’hui, et ce tableau quotidien de mes pensées depuis le soir de juin où le marquis m’annonçait ainsi l’absence définitive de sa fille. Ce tableau allait jusqu’au mois d’octobre, où une circonstance, impossible alors à prévoir, changea brusquement le cours probable des choses. Vous y auriez trouvé, comme dans un atlas d’anatomie morale, une illustration de vos belles analyses sur l’amour, le désir, le regret, la jalousie, la haine. Oui, durant ces quatre mois, j’ai traversé toutes ces phases. Ce fut d’abord une tentative insensée mais trop naturelle, persuadé comme j’étais que l’absence de Charlotte prouvait seulement sa passion. Je lui écrivis. Dans cette lettre, savamment composée, je commençais par lui demander pardon pour mon audace du bois de la Pradat, et je renouvelais cette audace d’une manière pire, en lui traçant une peinture brûlante de mon désespoir loin d’elle. C’était, cette lettre, une déclaration plus folle encore que l’autre, et si hardie qu’une fois l’enveloppe disparue dans la petite boîte au bureau de poste du village où j’étais allé la porter moi-même, j’eus de nouveau peur. Deux jours, trois jours se passèrent; pas de réponse. La lettre du moins ne me revenait pas, comme je l’avais tant craint, sans même avoir été ouverte.
A ce moment même, la marquise achevait ses préparatifs pour partir à son tour et rejoindre sa fille. Sa sœur occupait à Paris, rue de Chanaleilles, un hôtel assez vaste pour qu’elle y pût céder à ces dames un appartement suffisant. Hôtel de Sermoises, rue de Chanaleilles, Paris… que j’ai eu d’émotions alors à écrire cette adresse, non pas une fois, mais cinq ou six! Je calculai, en effet, que la tante de la jeune fille ne surveillait pas étroitement sa correspondance, au lieu que sa mère la surveillerait. Il fallait profiter du temps où cette dernière était encore à Aydat et redoubler l’impression certainement produite par ma lettre. J’écrivis donc chaque jour, jusqu’au départ de la marquise, des lettres pareilles à cette première, et je n’avais aucune peine à y jouer l’amour. Mon passionné désir de faire revenir Charlotte était sincère, — aussi sincère que peu raisonnable. J’ai su depuis qu’à chaque nouvelle arrivée de ces dangereuses missives, et, sitôt mon écriture reconnue, elle demeurait des heures à lutter contre la tentation d’ouvrir l’enveloppe. Puis elle l’ouvrait. Elle lisait et relisait ces pages, dont le poison agissait sûrement. Comme elle ignorait la découverte qui m’avait rendu maître de son secret, elle ne pensait pas à se défendre contre l’opinion que je pouvais concevoir d’elle. Pour se justifier de cette lecture, elle se disait sans doute que je l’ignorerais toujours, comme j’ignorais son amour naissant. Ces quelques lettres la touchèrent même si vivement qu’elle les conserva. On a retrouvé leurs cendres dans la cheminée de sa chambre. Elle les y a brûlées la nuit de sa mort. Je soupçonnais bien l’effet troublant de ces pages que je griffonnais la nuit, exalté par la pensée que je tirais là mes dernières cartouches, et cela ressemblait bien à des coups de fusil dans un brouillard, puisque aucun signe ne m’avertissait qu’à chaque fois j’atteignais celle que je visais, droit au cœur. Cette incertitude absolue, je l’avais d’abord interprétée à mon avantage. Puis, quand la mère eut quitté le château pour rejoindre sa fille, je me vis dans l’impossibilité d’écrire à nouveau, et je trouvai dans le silence de Charlotte la preuve la plus évidente, non point qu’elle ne m’aimait pas, mais qu’elle mettait toute sa volonté à vaincre cet amour et qu’elle y réussirait. « Hé bien! » me dis-je, « il faut y renoncer, puisque je ne peux plus l’atteindre, et voilà qui est fini… » Je me prononçais cette phrase à voix haute, seul dans ma chambre, en entendant rouler la voiture qui, cette fois, emportait la marquise. M. de Jussat et Lucien l’accompagnaient jusqu’aux Martres-de-Veyre, où elle allait prendre le train. « Oui », répétai-je, « voilà qui est fini. Qu’est-ce que cela me fait, puisque je ne l’aime pas?… » A la minute, cette idée me laissa relativement tranquille, et sans autre trouble qu’une sensation vague de gêne à la poitrine, comme il arrive dans les vives contrariétés. Je sortis, afin de secouer même cette gêne, et par une de ces bravade solitaires avec lesquelles je me plaisais à me prouver ma force, je me dirigeai vers la place où j’avais osé parler de mon amour à Charlotte.