Le docteur mystérieux 1
Chapitre XXII
Beaurepaire
Quand le jour vint, Jacques Mérey était déjà à Château-Thierry.
Nous devons dire que, se retrouvant seul avec ses souvenirs, Jacques Mérey s’y était abandonné complètement. Il avait oublié Danton, Dumouriez, Beaurepaire, Paris, Verdun, pour se replonger tout entier dans sa pauvre petite ville d’Argenton et en revenir au cœur de son cœur, – comme dit Hamlet, – à Éva.
Quelle douce et triste nuit que cette nuit passée tout entière avec l’absente. Combien de soupirs, combien d’exclamations à moitié étouffées ! Combien de fois le doux nom d’Éva fut-il répété, les bras étendus pour saisir le vide !
Paris et sa sanglante fantasmagorie faisaient
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fuir le rêve adoré. Mais, aussitôt que disparaissaient l’échafaud, les têtes coupées au poing du bourreau, les hurlements des femmes, les cris sortis des prisons, le pas régulier des patrouilles nocturnes, il rentrait par la porte d’or dans la vie du pauvre amant.
Mais à peine le jour fut-il venu que la vie réelle, comme une femme jalouse, vint réclamer le voyageur et s’emparer de lui par tous les sens. Les routes sont couvertes de volontaires qui rejoignent en chantant la Marseillaise. Les collines sont hérissées de camps, de gardes nationaux à droite et à gauche du chemin, le vieux paysan armé veille sur son sillon.
– Où sont tes enfants, vieillard ?
– Ils marchent à l’ennemi.
– Et quand l’ennemi les aura tués ?
– Il faudra nous tuer à notre tour.
Un pays défendu ainsi est inenvahissable.
C’était ce hérissement de baïonnettes et de piques que voyait ou plutôt que sentait l’ennemi, et voilà pourquoi il a si peu insisté, si peu
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combattu, si peu profité du temps.
Puis, il faut le dire, le chef de cette coalition, si menaçant dans ses manifestes, était assez inerte de sa personne. Jeune, il avait eu de beaux succès guerriers sous le grand Frédéric. Il était resté brave, spirituel, plein d’expérience ; mais l’abus des plaisirs continué au-delà de l’âge avait tué la détermination rapide. L’aigle était devenu myope.
Plus Jacques Mérey avançait sur la route, plus les rangs des volontaires s’épaississaient.
Un peu au-delà de Sainte-Mehenould, il rencontra sur la route un bivouac. Il fit arrêter sa voiture et demanda à parler au chef du détachement.
Le chef du détachement était le colonel Galbaud, conduisant à Verdun le 17e régiment d’infanterie, un bataillon de volontaires nationaux et quatre canons.
Jacques Mérey se fit reconnaître de Galbaud. Celui-ci, par ordre de Dumouriez, venait prendre le commandement temporaire de la ville pour la
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défendre jusqu’à la dernière extrémité, cette place étant en ce moment une des clefs de la France.
Galbaud arrivait à marches forcées et craignait de ne pas arriver à temps.
Il chargea Jacques Mérey d’annoncer sa venue à Beaurepaire et de lui donner au besoin l’ordre de faire une sortie, si Verdun était entouré, pour protéger son arrivée.
Jacques comprit qu’il n’y avait pas de temps à perdre et ordonna aux postillons de redoubler de vitesse.
Les postillons brûlèrent le pavé.
Au point du jour, on aperçut la ville et l’on entendit une canonnade ; en même temps, Jacques Mérey vit la côte Saint-Michel se couvrir de troupes.
C’étaient les Prussiens qui arrivaient et qui investissaient la ville.
Heureusement, la route par laquelle arrivait Jacques Mérey était encore libre.
Le tout était d’arriver avant les Prussiens.
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– Cinq louis d’or si nous entrons dans Verdun ! cria Jacques Mérey au postillon.
La voiture partit comme une trombe, passa sur le front de l’avant-garde prussienne à trois cents pas d’elle, et, au milieu d’une grêle de balles, se fit ouvrir la porte de la ville, qui se referma derrière elle.
– Où trouverai-je le colonel Beaurepaire ? demanda Jacques Mérey.
Mais, au milieu de l’épouvante générale que produisait l’arrivée des Prussiens, au milieu des portes et fenêtres qui se fermaient, des habitants effarés qui regagnaient leurs maisons, il eut bien de la peine à obtenir une réponse positive.
Le colonel Beaurepaire était en conseil à l’hôtel de ville.
Au moment où Jacques Mérey en montait les degrés, il trouva le commandant de place qui les descendait.
Il le reconnut et se fit reconnaître.
Tous deux montèrent en voiture et se rendirent chez le commandant.
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Un jeune officier attendait avec une impatience visible.
– Eh bien ? demanda-t-il.
– La défense à outrance est arrêtée.
– Dieu soit loué ! dit le jeune officier en levant au ciel des yeux bleus d’une douceur infinie. Donnez-moi un poste où je puisse glorieusement combattre et mourir, n’est-ce pas, commandant ?
– Sois tranquille, répondit Beaurepaire, ce n’est pas les hommes comme toi que l’on oublie.
– Alors, je vais attendre ici, n’est-ce pas ?
– Attends.
Jacques Mérey et Beaurepaire entrèrent dans un cabinet retiré dont les murailles étaient couvertes de plans de la ville de Verdun.
– Qu’est-ce que ce jeune homme ? demanda Jacques Mérey ; j’ai presque envie de te demander, ajouta-t-il en riant, quelle est cette jeune fille ?
– Cette jeune fille est un de nos plus braves officiers. Il se nomme Marceau. Il est ici comme
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chef du bataillon d’Eure-et-Loir. Tu le verras au feu.
Jacques Mérey justifia de ses pouvoirs à Beaurepaire et lui demanda quels étaient ses moyens de défense.
– Par ma foi ! dit celui-ci, nous pourrions répondre comme les Spartiates : Nos poitrines ; comme garnison, 3000 hommes à peu près ; 12 mortiers, dont deux hors de service ; 32 pièces de canon de tout calibre, dont deux démontées ; 99 000 boulets de 24 et 22 511 de tous calibres. Ajoutez à cela, pour armer des volontaires s’il s’en présente, 143 fusils d’infanterie, 368 de dragons et 71 pistolets.
– Tu sortais du conseil défensif quand je suis arrivé ?
– Oui. Il avait d’abord mis la ville en état de siège, ordonné de dépaver les rues et défendu les attroupements sous peine de mort.
– Ces ordres seront-ils exécutés ?
– Regarde dans la rue.
– En effet, on commence à dépaver. Très bien.
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Maintenant, au plus pressé.
Et alors Jacques Mérey raconta à Beaurepaire qu’il avait rencontré Galbaud, qui venait pour s’enfermer dans Verdun avec un ordre de Dumouriez et un renfort de troupes.
– Morbleu ! s’écria Beaurepaire, rien ne peut m’être plus agréable que ce que vous me dites là. C’est la responsabilité qu’il m’enlève et par conséquent la vie qu’il me donne. Commandant en chef de la place, j’avais juré de m’ensevelir sous ses ruines ; commandant en second, je suis le sort de tous. Ma femme et mes enfants te doivent une belle chandelle, mon cher Galbaud !
– Mais tu sais que la ville est complètement entourée.
– Oui, et c’est pour cela qu’il faut aider l’entrée de Galbaud par une sortie. J’ai justement là l’homme des sorties, Marceau.
Il sonna : un planton entra.
– Prévenez le chef de bataillon Marceau que je l’attends.
On eût dit que le jeune officier avait été
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magnétiquement averti du désir de son chef, tant il apparut rapidement.
– Marceau, lui dit Beaurepaire, prends trois cents hommes d’infanterie, tous les cavaliers de la garnison, trois compagnies de grenadiers de la garde nationale et ceux des notables de la ville qui voudront t’accompagner en amateurs.
– Je me charge de ceux-là, dit Jacques Mérey.
– Tu viens avec nous ? demanda Marceau.
– Oui, et je ne vous serai pas inutile, ne fût-ce que comme chirurgien.
– Le citoyen, dit Beaurepaire à Marceau, est envoyé par le pouvoir exécutif.
– Et, comme j’aurai peut-être des ordres rigoureux à donner, des mesures rigoureuses à prendre, je ne suis pas fâché qu’on me voie un peu à la besogne et que l’on sache au besoin à qui l’on obéit ! Allons examiner le terrain.
Mérey partit avec Marceau, s’empara d’un fusil de dragon, bourra ses poches de cartouches, tandis que Marceau faisait battre le rappel, sonner le boute-selle, et demander des hommes de bonne
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volonté parmi les notables.
Cinq ou six se présentèrent.
Puis Marceau et Mérey montèrent avec une lunette sur un des clochers les plus élevés de la ville, et ils aperçurent au loin l’avant-garde de Galbaud qui arrivait par la route de Sainte-Menehould. Un cordon de Prussiens leur fermait l’entrée de la ville.
En descendant du clocher, ils reçurent un imprimé de la part du duc de Brunswick.
Beaucoup de citoyens avaient de ces imprimés et les lisaient.
Par quel moyen le duc les avait-il introduits dans la ville, nul ne le savait.
Donc, il avait des communications cachées avec Verdun.
C’était une sommation de rendre la ville.
J’ai cherché inutilement dans Thiers et dans Michelet la sommation faite à la ville par le duc de Brunswick. Plus heureux qu’eux, lorsque je me suis rendu à Verdun pour y chercher la trace de mes héros, j’ai retrouvé cette sommation
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entière. Comme on y rencontre le caractère orgueilleux du Prussien, et ses menaces farouches suivies de cet inexplicable repos, incompréhensible pour tous ceux qui n’en ont pas reconnu comme nous la véritable cause, c’est-à-dire le suicide de la volonté dans l’excès des plaisirs, nous donnons ici cette sommation tout entière.
La voici :
« Les sentiments d’équité et de justice qui animent Leurs Majestés l’empereur et le roi de Prusse, ont suspendu les opérations qu’elles auraient pu ordonner pour mettre sur-le-champ la ville en leur pouvoir. Elles désirent prévenir autant qu’il est en elles l’effusion du sang. En conséquence, j’offre à la garnison de livrer aux troupes prussiennes les portes de la ville et celles de la citadelle, de sortir dans les vingt-quatre heures avec armes et bagages, à l’exception de l’artillerie. Dans ce cas, elle et les habitants seront mis sous la protection de Leurs Majestés Impériale et Royale ; mais si elles rejetaient cette
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offre généreuse, elles ne tarderaient pas d’éprouver les malheurs qui seraient les suites naturelles de ce refus : elles seraient soumises à une exécution militaire et les habitants livrés à toutes les fureurs du soldat.
» BRUNSWICK. »
Marceau rassembla ses hommes. Jacques Mérey se mit à la tête des notables dans les rangs des gardes nationaux, et l’on se massa derrière la porte de France, de manière qu’il n’y eût plus qu’à l’ouvrir au moment donné. Une sentinelle placée sur les remparts devait indiquer le moment où Galbaud attaquerait de son côté.
Au premier coup de fusil des tirailleurs de Galbaud, la porte s’ouvrit ; la cavalerie se porta en avant et l’infanterie de la garnison et la garde nationale se jetèrent de chaque côté par Jardin-Fontaine et Thierville.
À la côte de Varennes, on rencontra l’ennemi.
Par malheur, il avait eu le temps de faire filer sur ce point des renforts considérables, et
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particulièrement la cavalerie des émigrés.
Le combat fut acharné des deux côtés ; les deux troupes patriotes furent lancées à plusieurs reprises l’une au-devant de l’autre. Jacques Mérey en arriva un moment à voir reluire les baïonnettes de Galbaud ; mais rien ne put rompre la haie vivante placée entre les deux armées pour les empêcher de se rejoindre.
Un instant il sembla à Jacques Mérey voir passer, à travers la fumée de la mousqueterie, un cavalier ayant la taille et le visage du marquis de Chazelay. Il l’appela de la voix et le défia du geste ; mais le fantôme ne répondit point et rentra dans la fumée d’où un instant il était sorti.
Puis, en ce moment, les Prussiens ayant fait un effort violent, les patriotes furent repoussés. De nouveaux renforts arrivèrent : les rangs ennemis s’épaissirent ; tout espoir de faire jonction avec Galbaud disparut, et Marceau, épuisé, couvert du sang de ses adversaires, luttant un contre dix, fut forcé de donner le signal de la retraite.
La petite troupe rentra dans la ville, et Galbaud, renonçant à l’espoir d’entrer dans
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Verdun, se retira de son côté.
*
Le bombardement commença le 31 août, à onze heures du soir, et dura jusqu’à une heure du matin. Il ne produisit que peu d’effet, quoique les habitants de la ville haute, quartier aristocratique et clérical, eussent illuminé leurs maisons pour diriger les coups de l’ennemi.
Le 1 er septembre, à trois heures du matin, le roi de Prusse vint à la batterie Saint-Michel, et le feu recommença pendant cinq heures.
Quelques maisons commencèrent à s’enflammer.
Quant à l’artillerie verdunoise, elle n’atteignait point les hauteurs où étaient les Prussiens, et par conséquent ne leur faisait aucun mal.
Au reste, un seul assiégé fut tué, c’était un ex-constituant nommé Gillion, qui était venu s’enfermer dans Verdun, à la tête des volontaires de Saint-Mihiel ; il fut frappé d’un éclat d’obus
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sur le quai de la Boucherie.
Cependant, les femmes étaient réunies en foule sur la place de l’Hôtel-de-Ville, où se tenait le conseil défensif en permanence et où Beaurepaire avait un logement séparé de celui de sa femme et de ses enfants.
Ces femmes poussaient de grands cris, demandant aux membres du conseil d’avoir pitié d’elles et de leurs enfants, et de ne pas achever la ruine du pays et des propriétés particulières.
Différentes députations venaient de différentes partie de la ville pour supplier le conseil défensif d’accepter les conditions offertes la veille par le roi de Prusse dans la sommation qu’il avait introduite dans Verdun.
En même temps, on entendait la trompette d’un parlementaire.
Après une courte discussion, à la majorité de dix voix contre deux, il fut convenu qu’on le recevrait.
Il fut introduit les yeux bandés, et demandant si le bombardement de la nuit avait changé
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quelque chose à la décision de la ville.
Cette demande exposée, on le fit sortir sans lui avoir débandé les yeux.
La parole fut d’abord à Beaurepaire, qui se contenta de dire :
– J’ai promis de m’ensevelir sous les ruines de Verdun, l’ennemi n’y entrera qu’en passant sur mon cadavre.
Puis, comme tous les regards se tournaient sur Jacques Mérey, que l’on savait chargé d’une mission particulière :
– Citoyens, dit-il, vous le savez, Verdun est la clef de la France. Le brave colonel de Beaurepaire vient de vous dire ce qu’il compte faire. Vous m’avez vu au feu aujourd’hui sans que rien me forçât d’y aller ; mais, ayant exposé ma vie pour vous, il m’a semblé que mon droit serait plus grand de vous dire ce que la France attend de vous.
» La France attend de vous un grand acte d’héroïsme : tenez huit jours et vous avez donné le temps à Paris d’organiser la défense, et vous
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avez sauvé la patrie, et vous aurez le droit de mettre cette légende au bas des armes de la ville :
» À Verdun la France reconnaissante.
» Défendez-vous. Je courrai les mêmes dangers que vous, et, s’il le faut, je mourrai avec vous.
Soutenu par cette double allocution, le conseil exécutif demanda une trêve de vingt-quatre heures pour rendre une réponse définitive à Sa Majesté Frédéric-Guillaume.
On fit revenir le parlementaire et on lui transmit la réponse du comité.
– Messieurs, dit-il, je suis venu demander un oui ou un non, pas autre chose ; Sa Majesté le roi de Prusse est pressée.
– Nous n’avons pas d’autre réponse à lui faire, répliqua Beaurepaire ; s’il est pressé, qu’il agisse.
– Alors, messieurs, dit le jeune parlementaire, préparez-vous à l’assaut.
– Et vous, dites à votre maître, répliqua Beaurepaire, que si dans l’assaut nous sommes obligés de céder au grand nombre des
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assiégeants, nous savons où sont les magasins de poudre et nous saurons ouvrir les tombeaux des vainqueurs sur le champ même de leur victoire.
Cette fière réponse porta ses fruits. Les vingt-quatre heures de trêve furent accordées.
Jacques Mérey savait que, dans les circonstances où l’on se trouvait, les heures avaient la valeur des jours, et il espérait pouvoir faire traîner le siège en longueur en l’embarrassant dans d’interminables pourparlers.
Mais les corps administratifs et judiciaires envoyèrent une députation composée de vingt-trois membres porteurs d’une supplique dans laquelle ils disaient que, pour éviter la ruine entière et la subversion totale de la place, il leur paraissait indispensable d’accepter les conditions offertes à la garnison de la part du duc de Brunswick au nom du roi de Prusse, puisque cette capitulation conservait à la nation sa garnison et ses armes ; tandis que la ruine de la ville ne serait d’aucune utilité à la patrie.
On lut cette lettre devant Marceau, qui se trouvait là par hasard.
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Il se leva.
– Et moi, dit-il, au nom de l’armée, au nom de mon bataillon, au mien, je demande que la ville profite des dix-huit heures de trêve qui lui restent pour se mettre en état de résister aux coalisés.
Mais, comme si cette réponse avait été entendue de la rue, des plaintes, des gémissements, des lamentations montèrent jusqu’aux fenêtres de la salle du conseil, qui étaient ouvertes. C’était un chœur d’enfants, de femmes, de vieillards rassemblés sur les degrés de l’hôtel de ville pour joindre leurs larmes et leurs supplications aux vœux secrets de ceux des membres défensifs qui étaient pour la reddition de la ville.
Ces vœux ne tardèrent point à se formuler, et le conseil se sépara ou plutôt proposa de se séparer, en remettant au lendemain la rédaction de la capitulation.
Jacques Mérey avait les yeux fixés sur Beaurepaire, il le vit pâlir légèrement :
– Pardon, citoyens, dit-il, est-il bien décidé
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dans vos esprits, je ne dirai pas dans vos cœurs, que malgré ce qui vous a été dit de la nécessité pour la France que Verdun tienne, vous êtes dans l’intention de rendre la ville ?
– Nous reconnaissons l’impossibilité de la défense, répondirent les membres du conseil d’une seule voix.
– Et si je ne pense pas comme vous, si je refuse cette capitulation ? insista Beaurepaire.
– Nous ouvrirons nous-mêmes les portes de Verdun au roi de Prusse, et nous nous en remettrons à sa générosité.
Beaurepaire jeta sur ces hommes un regard de mépris terrible :
– Eh bien, messieurs, dit-il, j’avais fait le serment de mourir plutôt que de me rendre ; survivez à votre honte et à votre déshonneur, puisque vous le voulez, mais, moi, je serai fidèle à mon serment. Voilà mon dernier mot. Je meurs libre. Citoyen Jacques Mérey, tu rendras pour moi témoignage.
Et, tirant un pistolet de sa poche, avant qu’on
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eût eu le temps, non seulement de s’opposer à son dessein, mais encore de le deviner, il se brûla la cervelle.
Jacques Mérey reçut dans ses bras ce martyr de l’honneur.
*
Le lendemain, tandis que les jeunes filles de Verdun, couvertes de voiles blancs, jetant des fleurs sur la route que devait suivre le roi de Prusse pour se rendre à l’hôtel de ville et portant des dragées dans des corbeilles, allaient ouvrir au vainqueur la porte de Thionville, la garnison sortait avec les honneurs de la guerre par la porte de Sainte-Menehould, escortant un fourgon attelé de chevaux noirs où se trouvait le cadavre de Beaurepaire enseveli dans un drapeau tricolore.
Elle ne voulait pas laisser le cadavre du héros prisonnier des Prussiens.
Le bataillon d’Eure-et-Loir formait l’arrière-garde et, le dernier, marchait Marceau, son
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commandant.
L’avant-garde prussienne suivit l’armée française jusqu’à Livry-la-Perche pour observer Clermont.
Là, elle s’arrêta.
Alors Marceau, se dressant sur ses étriers, leur envoya au nom de la France cet adieu menaçant :
– Au revoir dans les plaines de la Champagne !
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XXIII
Dumouriez
Si nous nous sommes si longtemps arrêté sur le siège de Verdun et sur la mort héroïque de Beaurepaire, c’est que, à notre avis, aucun historien n’a donné à la prise de Verdun l’importance qu’elle a en histoire, et à la mort de Beaurepaire l’admiration que lui doit l’historien, ce grand prêtre de la postérité.
Voici à quelle occasion j’ai été à même de remarquer cette étrange lacune.
J’ai toujours été indigné, même sous la Restauration, des autels poétiques que l’on tentait d’élever à ces prétendues vierges de Verdun qui avaient été, des fleurs d’une main, des dragées de l’autre, ouvrir à l’ennemi les portes de leur ville natale, qui était la clef de la France.
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Cette trahison envers la patrie n’a d’excuse que dans l’ignorance de femmes qui ont cédé aux ordres de leurs parents et qui n’avaient pas le sentiment du crime qu’elles commettaient.
Les prêtres aussi y furent pour beaucoup.
Il en résulta que, voulant répondre par un livre aux vers de Delille et de Victor Hugo, je cherchai, voilà tantôt sept ou huit ans, des documents sur cette reddition de Verdun, qui n’eut pas une médiocre part aux 2 et 3 septembre.
Je m’adressai tout d’abord tout naturellement au plus volumineux de nos historiens, à M. Thiers. Mais M. Thiers, préoccupé de la bataille de Valmy, qu’il est pressé de gagner, se contente de dire, page 198 de l’édition de Furne : Les Prussiens s’avançaient sur Verdun.
Puis, page 342 : La prise de Verdun excita la vanité de Frédéric.
Puis, page 347 : Galbaud, envoyé pour renforcer la garnison de Verdun, était arrivé trop tard. Pas un mot de plus ; de Beaurepaire, il n’en est pas question.
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Le fait n’est cependant pas commun.
Une ville rendue contre la volonté d’un commandant de place qui se brûle la cervelle ;
Vingt-trois citoyens, convaincus d’en avoir ouvert les portes à l’ennemi, exécutés le 25 avril 1794 ;
Dix femmes, dont la plus vieille âgée de cinquante-cinq ans et la plus jeune de dix-huit, les suivant sur l’échafaud pour avoir offert des fleurs et des bonbons à l’ennemi, cela valait la peine d’être relaté, ne fût-ce que dans une note.
Quant à Dumouriez, dans ses Mémoires, il ne dit que quelques mots de Verdun, et appelle Beaurepaire, Beauregard !
Quand ce ne serait que pour cette erreur, Dumouriez mériterait le titre de traître.
Michelet, l’admirable historien, cet homme à qui les gloires de la France sont si chères, parce qu’il est lui-même une de ces gloires, ne passe pas ainsi à côté du cercueil de Beaurepaire sans s’arrêter.
Il s’y agenouille, il y prie.
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« Un sentiment tout semblable, dit-il, fit vibrer la France en ce qu’elle eut de plus profond quand un cercueil la traversa, rapporté de la frontière, celui de l’immortel Beaurepaire, qui, non point par des paroles, mais par un acte d’un seul coup, lui dit ce qu’elle devait faire en pareille circonstance.
» Beaurepaire, ancien officier de carabiniers, avait formé, commandé depuis 89 l’intrépide bataillon des volontaires de Maine-et-Loire. Au moment de l’invasion, ces braves eurent peur de n’arriver pas assez vite. Ils ne s’amusèrent point à parler le long de la route : ils traversèrent la France au pas de charge et se jetèrent dans Verdun.
» Ils avaient un pressentiment qu’au milieu des trahisons dont ils étaient environnés, ils devaient périr ; aussi chargèrent-ils d’avance un député patriote de faire leurs adieux à leurs familles, de les consoler et de dire qu’ils étaient morts. Beaurepaire venait de se marier et n’en fut pas moins ferme. Le conseil de guerre assemblé, Beaurepaire résista à tous les arguments de la
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lâcheté ; voyant enfin qu’il ne gagnait rien sur ces nobles officiers dont le cœur tout royaliste était déjà dans l’autre camp :
» – Messieurs, dit-il, j’ai juré de ne me rendre que mort ; survivez à votre honte. Je suis fidèle à mon serment ; voici mon dernier mot : je meurs !
» Il se fit sauter la cervelle.
» La France se reconnut, frémit d’admiration ; elle mit la main sur son cœur et y sentit monter la foi. La patrie ne flotta plus aux regards, incertaine et vague ; on la vit réelle, vivante. On ne doute guère des dieux à qui l’on sacrifie ainsi. »
Mais des vierges de Verdun, Michelet n’en parle point.
Sans doute il n’a pas voulu, près d’une si belle tache de sang, mettre une tache de boue.
Mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’aucun historien, aucun chroniqueur, aucun contemporain, ne parle de madame de Beaurepaire. Je crois avoir rencontré les seules lignes qui aient été écrites sur elle dans une brochure intitulée Les réminiscences du roi de
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Prusse.
En effet, cette brochure contient l’anecdote suivante, qui se rapporte probablement à elle.
« Le duc de Weimar, auquel la réputation des bonbons et des liqueurs de Verdun était bien connue, s’informa de la boutique où l’on pouvait trouver ce qui se faisait de mieux. On nous conduisit chez un marchand nommé Le Roux, au coin d’une petite place. Cet homme nous reçut avec beaucoup d’amabilité, et ne manqua point en effet à nous servir parfaitement.
» Lorsqu’il commençait à faire nuit, notre collation fut troublée par un bien triste incident. La maison d’en face était habitée par une jeune femme, parente du défunt commandant de place. On lui avait caché l’événement jusqu’à cet instant ; mais il fallut bien le lui apprendre. Elle en fut si cruellement affectée, qu’elle tomba étendue à terre, en proie à des attaques de nerfs et à des convulsions extrêmement violentes. On ne put l’emporter qu’avec la plus grande peine. »
Il est probable que l’on ne voulût pas dire aux princesses que cette jeune femme était madame
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de Beaurepaire, et qu’on leur dit seulement que c’était une parente du commandant de place.
La reddition de Verdun eut un immense retentissement par toute la France.
Paris épouvanté crut voir l’ennemi à ses portes. Il y était en effet, puisqu’en cinq étapes il franchissait la distance qui l’en séparait. On battit la générale par toute la ville ; on sonna le tocsin ; le canon grondait d’heure en heure.
C’est alors que Danton, seul, inébranlable et comprenant le parti que l’on pouvait tirer du dévouement de Beaurepaire, se précipita au milieu de l’Assemblée bouleversée, et, montant à la tribune, rendit compte des mesures prises pour sauver la patrie, et dit ces mémorables paroles enregistrées par l’histoire :
– Le canon que vous entendez n’est point le canon d’alarme, c’est le pas de charge sur nos ennemis. Pour les vaincre, pour les atterrer, que faut-il ? De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace !
Ce fut alors que le dévouement héroïque de
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Beaurepaire fut raconté comme savait raconter Danton.
À l’instant même une commission fut nommée qui proposa le décret suivant :
I
L’Assemblée nationale décrète que le corps de Beaurepaire, commandant le premier bataillon de Maine-et-Loire, sera déposé au Panthéon français.
II
L’inscription suivante sera placée sur sa tombe :
Il aima mieux se donner la mort que de capituler avec les tyrans.
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III
Le président est chargé d’écrire à la veuve et aux enfants de Beaurepaire.
*
Le nom de Beaurepaire fut donné à une rue qui a, jusqu’à ce jour, nous le croyons du moins, conservé ce nom glorieux, que nous prions M. Haussmann de transporter à une autre si celle-là était démolie.
*
Tandis que l’Assemblée nationale rend ses derniers honneurs à Beaurepaire, tandis que Marceau, qui a tout perdu dans la ville, armes et chevaux, répond à un représentant du peuple qui lui demande : « Que voulez-vous que l’on vous
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rende ? – Un sabre pour venger notre défaite ! » tandis que le roi de Prusse, entré à Verdun, s’y trouve si commodément qu’il y reste une semaine, occupé à donner des bals, à manger des dragées et à affirmer qu’il ne vient en France que pour rendre la royauté aux rois, les prêtres aux églises, la propriété aux propriétaires, tandis que le paysan dresse l’oreille et comprend que c’est la contre-révolution qui entre en France ; que celui qui a un fusil prend un fusil, que celui qui a une fourche prend sa fourche, que celui qui a une faux prend sa faux, cinq généraux étaient réunis dans la salle du conseil de l’hôtel de ville de Sedan, sous la présidence de leur général en chef Dumouriez.
Nous ne sommes pas de ceux qui pensent qu’une faute, qu’une faiblesse ou même qu’une mauvaise action doit faire perdre à un homme tous les mérites de sa vie passée. Non, les actions humaines doivent être pesées une à une, et à chacune l’historien doit apporter la part de louage ou de blâme.
On comprend que ces quelques lignes ne
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tombent de notre plume que pour nous aider à aborder une des plus étranges personnalités de notre époque, c’est-à-dire un homme qui, royaliste au fond, sauva la République, qui fit plus que La Fayette pour la France, moins que lui contre elle, et qui cependant fut déshonoré, exilé de France, mourut en Angleterre sans éveiller un regret, tandis que La Fayette rentra sous des arcs de triomphe, devint le patriarche de la révolution de 1830, et mourut glorieux et honoré au milieu de sa glorieuse et honorable famille.
Dumouriez pouvait avoir à cette époque cinquante-six ans ; leste, dispos, nerveux, à peine en paraissait-il quarante-cinq. Né en Picardie, quoique d’origine provençale, il avait l’esprit du Méridional et la volonté de l’homme du centre. Sa tête fine s’illuminait, dans certaines occasions, de regards pleins de feu. Esprit intelligent, cerveau complet, il était bon à tout. Il avait tout à la fois, chose rare, la rouerie du diplomate et le courage obstiné du soldat. À vingt ans simple hussard, il s’était fait hacher en morceaux par six cavaliers plutôt que de se rendre ; mais à trente il s’était laissé engrener dans cette diplomatie
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secrète de Louis XV, médiocrement honorable en ce qu’elle touchait à l’espionnage. Tout cela fut effacé sous Louis XVI par la fondation du port de Cherbourg, dont il fut le premier agent.
C’était un de ces hommes à peu près universels, dont les grandes connaissances peuvent être appliquées à tout, mais auxquels il faut l’occasion. Jusque-là elle ne s’était pas présentée. Serait-il grand diplomate, serait-il général victorieux ? nul ne pouvait le dire, et peut-être lui-même n’avait-il pas encore la mesure exacte de son génie.
Porté en 1792 au ministère par les girondins, c’est-à-dire par les ennemis du roi, il était sorti des Tuileries complètement rallié au roi, à la suite d’une scène avec Marie-Antoinette. Au fond, Dumouriez avait bon cœur et était impressionnable aux femmes.
Deux jeunes filles vêtues en hussard, qui étaient ses aides de camp, qui ne le quittaient sur le champ de bataille que pour exécuter ses ordres, les demoiselles de Fernig, dont j’ai connu le frère, servent de preuve à ce que j’avance.
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Il n’y avait donc rien d’étonnant à ce que Danton se défiât d’un pareil homme, et à ce qu’il envoyât le docteur Mérey, dont il connaissait la franchise, pour le surveiller.
La séance s’ouvrait au moment où nous introduisons le lecteur dans la salle du conseil.
– Citoyens, dit Dumouriez, en s’adressant à ses cinq collègues, je vous ai réunis pour vous faire part de la situation grave où nous nous trouvons.
» Je vais résumer les faits en quelques mots.
» Le 19 août 1792, il y a quinze jours de cela, les Prussiens et les émigrés sont entrés en France. Si nous étions des Romains, je vous dirais qu’ils sont entrés dans un jour néfaste, dans un jour de tonnerre, de pluie et de grêle ; mais ce ne fut que sur les deux heures qu’ils arrivèrent à Brehain, la ville où ils s’arrêtèrent pour passer la nuit, pendant que leurs détachements pillent les campagnes environnantes. Pour en arriver là, Brunswick, le héros de Rossbach, a fait de Coblentz à Longwy quarante lieues en vingt jours.
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» Cette invasion, qui, au dire du roi de Prusse, ne devait être qu’une promenade militaire de la frontière à Paris, ne se présente pas, il faut le dire, sous un aspect d’activité bien redoutable.
» Mais, citoyens, mon système est toujours de croire, quand un ennemi aussi expérimenté que le nôtre commet une faute, mon système est toujours de croire qu’il a une raison de la commettre, ce qui ne m’empêche pas d’en profiter.
» 60 000 Prussiens, héritiers de la gloire et des traditions du grand Frédéric, s’avancèrent donc en une seule colonne sur notre centre, le 22 août dernier. Ils sont entrés à Longwy, et hier nous avons entendu le canon du côté de Verdun.
» Les Prussiens sont donc devant Verdun, s’ils ne sont point à Verdun.
» 26 000 Autrichiens, commandés par le général Clerfayt, les soutiennent à droite en marchant sur Stenay.
» 16 000 Autrichiens, sous les ordres du prince Hohenlohe-Kirchberg, et 10 000 Hessois,
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flanquent la gauche des Prussiens.
» Le duc de Saxe-Teschen occupe les Pays-Bas et menace les places fortes.
» Le prince de Condé, avec 6000 émigrés, s’est porté sur Philippsburg.
» Tout au contraire, nos armées sont disposées de la façon la plus malheureuse pour résister à une masse de 60 000 hommes. Beurnonville, Moreton et Duval réunissent 30 000 hommes dans les trois camps de Maulde, de Maubeuge et de Lille.
» L’armée de 33 000 hommes que nous commandons est complètement désorganisée par la fuite de La Fayette, qui s’était fait aimer d’elle ; mais cela ne m’inquiète que secondairement. Si je ne m’en fais pas aimer, je m’en ferai craindre.
» 20 000 hommes sont à Metz, commandés par Kellermann.
» 15 000 hommes, sous Custine, sont à Landau.
» Biron est en Alsace avec 30 000. Inutile non
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seulement de nous occuper de lui, mais d’y penser.
» Nous n’avons donc à opposer à nos 60 000 Prussiens que mes 23 000 hommes et les 20 000 de Kellermann, en supposant qu’il consente à m’obéir et veuille bien faire sa jonction avec moi.
» Voilà la situation claire, nette, précise. Vos avis ? »
Le plus jeune des généraux se leva ; c’était à lui de parler.
Le plus jeune des généraux c’était ce beau Dillon, qui passait pour avoir été l’amant de la reine. Après l’échauffourée de Quiévrain, son frère, que l’on avait pris pour lui, avait été tué par ses propres soldats, sous le prétexte que l’amant de la reine ne pouvait être qu’un traître.
Quant à lui, on citait à l’appui de ce bruit d’intimité avec Marie-Antoinette deux faits :
On avait reconnu à son colback une magnifique aigrette, montée en diamants, que l’on avait vue deux ou trois jours auparavant à la coiffure de la reine, et dans la cour des Tuileries
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il avait passé une revue paré de cette aigrette.
Puis on racontait que, à un bal où il avait eu l’honneur de valser avec la reine, la reine, qui aimait cette danse à la folie, s’était arrêtée tout étourdie pour reprendre haleine, sans s’apercevoir que le roi était derrière elle, et, se penchant nonchalamment sur l’épaule du bel officier, lui avait dit :
– Mettez la main sur mon cœur, vous verrez comme il bat.
– Madame, dit, en arrêtant la main de Dillon, le roi qui avait entendu, le colonel aura la galanterie de vous croire sur parole.
Arthur Dillon était non seulement d’une beauté remarquable, mais il était brave à toute épreuve, et si l’on pouvait reprocher quelque chose à son intelligence guerrière, c’était trop de témérité.
– Citoyens, dit-il, c’est avec la timidité d’un jeune homme que j’oserai donner mon avis devant des hommes de votre distinction et de votre expérience. Mais je crois, d’après ce que
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vient de nous dire le général en chef, notre ligne de défense impossible, et serais d’avis de gagner la Flandre et d’agir contre les Pays-Bas autrichiens de manière à opérer une diversion qui forçât les ennemis de revenir sur Bruxelles, où d’ailleurs la présence des Français ferait certainement éclater une révolution.
Il salua et se rassit ; le général Monet se leva.
– Il me semble, dit-il, tout en rendant justice à l’intention de notre jeune collègue, que nous retirer en Flandre serait abandonner le poste où la France nous a placés. Je propose de nous retirer vers Châlons et de défendre la ligne de la Marne.
En ce moment, le soldat de planton annonça qu’un cavalier couvert de poussière, arrivant de Verdun, demandait à parler sans retard au général en chef.
Dumouriez consulta de l’œil le conseil. Il reconnut dans tous les regards l’avidité des nouvelles.
– Faites entrer, dit-il.
Jacques Mérey parut avec le costume moitié
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civil, moitié militaire des représentants du peuple : redingote bleue à larges revers avec une ceinture supportant un sabre et des pistolets, chapeau à plumes tricolores, culotte de peau collante, bottes molles montant au-dessus du genou.
– Citoyens, dit-il, je suis porteur de mauvaises nouvelles ; mais les mauvaises nouvelles ne supportent pas de retard, voilà pourquoi j’ai insisté pour être introduit près de vous. Verdun a été livré à l’ennemi ; Beaurepaire, son commandant, s’est brûlé la cervelle. Le général Galbaud est en retraite sur Paris, par Clermont et Sainte-Menehould. Et je viens vous dire de la part de Danton que le salut de la France est entre vos mains.
Et, s’avançant vers le général en chef, il lui présenta la lettre dont il était porteur.
Dumouriez salua, prit la lettre sans la lire.
– Citoyens, dit-il, quelle est l’opinion de la majorité ?
Les trois généraux qui n’avaient point encore
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parlé se levèrent, et l’un des trois, parlant pour lui et les deux autres :
– Général, dit-il, nous nous rallions à l’avis du général Monet.
– C’est-à-dire que vous êtes d’avis de vous retirer vers Châlons et de défendre la ligne de la Marne.
– Oui, citoyen général, répondirent les trois officiers d’une seule voix.
– C’est bien, dit Dumouriez ; citoyens, j’aviserai.
Et, levant la séance, il salua et congédia les officiers.
Puis, se tournant vers Jacques Mérey :
– Citoyen représentant, dit-il, tu as besoin d’un bain, d’un bon déjeuner et d’un bon lit ; tu trouveras tout cela chez moi, si tu me fais l’honneur d’accepter l’hospitalité que je t’offre.
– De grand cœur, dit Jacques Mérey, d’autant plus que j’ai à vous laisser pressentir des nouvelles de Paris plus intéressantes et plus terribles encore peut-être que ne sont celles de
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Verdun.
Dumouriez, avec la courtoisie d’un ancien gentilhomme, sourit, salua et passa devant pour montrer le chemin au messager.
Il le conduisit à la salle à manger, où l’attendaient, pour se mettre à table, Westermann et Fabre d’Églantine.
– Citoyens, dit-il à Westermann et à Fabre d’Églantine, vous allez déjeuner aussi rapidement que possible ; puis, comme il faut faire face aux nouvelles qui viennent d’arriver, Westermann, vous allez vous rendre à Metz et donner à Kellermann l’ordre de venir me joindre sans perdre une minute à Valmy. Vous, Fabre, vous allez prendre un cheval, et vous rendre à toute bride à Châlons, où vous arrêterez la retraite de Galbaud, que vous ramènerez avec ses deux ou trois mille hommes à Révigny-aux-Vaches, où ils garderont jusqu’à nouvel ordre les sources de l’Aisne et de la Marne.
Les deux hommes désignés firent un mouvement.
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– Voici monsieur, dit Dumouriez, qui est envoyé comme vous par Danton, avec les mêmes instructions que vous. Il reste près de moi et suffira à me brûler la cervelle si besoin est.
– Mais, dit Westermann, notre mission est de rester près de toi, citoyen général, et non d’aller où tu nous envoies.
– Notre mission est de servir la patrie ; or, pour le service de la patrie, je vous ordonne, moi, général en chef de l’armée de l’Est, vous, Westermann, d’aller à Metz et de m’amener Kellermann, et, à défaut de Kellermann, ses vingt mille hommes. Vous aurez tout à la fois dans votre poche sa destitution et votre nomination ; à vous, Fabre, d’aller à Clermont et d’arrêter la retraite. Si Galbaud essaie de vous résister, vous l’arrêterez au milieu de ses hommes et l’enverrez pieds et poings liés au Comité de Salut public. C’est ce que je ferai moi-même pour le premier qui me résistera.
» Pendant que vous déjeunerez, j’écrirai les ordres et le citoyen Mérey prendra un bain, à la sortie duquel je le mettrai au courant de mes
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intentions. Déjeunez donc, chers amis ; et toi, citoyen, mon valet de chambre va te conduire au bain ; tu sais où est la salle à manger ; au sortir du bain, je t’y attendrai. »
Fabre et Westermann se mirent à table. Dumouriez entra dans son cabinet, qui confinait à la salle à manger, et Jacques Mérey suivit le valet de chambre du général, qui le conduisait au bain.
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XXIV
Les Thermopyles de la France
Lorsque Jacques Mérey, le corps convenablement frotté par le valet de chambre du général et les habits convenablement époussetés par son hussard, entra dans la salle à manger, Dumouriez y était seul et attendait.
– Citoyen, dit-il à Jacques Mérey, je ne suis point étonné que Danton me soupçonne et multiplie autour de moi ses agents ; d’un mot, je vais le rassurer, et vous aussi.
Jacques Mérey s’inclina.
– La situation est mauvaise, continua Dumouriez, mais telle que pouvait la désirer un homme de ma trempe. La bataille que je vais livrer sauvera ou perdra la France. Je suis ambitieux et je veux attacher mon nom à la
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victoire. Je veux qu’on dise : « Les Prussiens n’étaient plus qu’à cinq journées de Paris ; Dumouriez, un homme inconnu, a sauvé la nation. » Remarquez que je dis la nation. – D’autres, Villars à Denain, le maréchal de Saxe à Fontenoy, ont sauvé le royaume ; Dumouriez, à l’Argonne, aura sauvé la nation. La forêt d’Argonne, c’est les Thermopyles de la France. Je les défendrai et serai plus heureux que Léonidas. Déjeunons !
Puis, en s’asseyant, il frappa sur un timbre.
– Appelle Thévenot et mes deux officiers d’ordonnance, dit Dumouriez, montrant en même temps un fauteuil à Jacques Mérey.
Quelques secondes après, un jeune homme portant l’uniforme de chef de brigade entra. Il pouvait avoir trente à trente-deux ans, avait l’œil ferme et intelligent, était de grande taille, et salua Dumouriez, qui lui tendit familièrement la main.
– Le chef de brigade Thévenot, dit Dumouriez ; mon premier aide de camp toujours, mon conseiller quelquefois.
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Puis, indiquant le docteur :
– Le citoyen Jacques Mérey, docteur médecin, dit-il en souriant d’une certaine façon, pour le moment représentant du peuple attaché à ma personne.
Puis, comme deux jeunes gens vêtus en officiers de hussards, paraissant quinze ou seize ans, entraient, il continua :
– Messieurs de Fernig, qui font sous moi leurs premières armes, et que j’aime comme mes enfants.
Et, en effet, l’œil plein d’expression et même un peu dur de Dumouriez devint, en regardant les deux jeunes gens, d’une douceur extrême.
Tous deux s’approchèrent de lui, il réunit leurs quatre mains dans les deux siennes en leur souriant paternellement.
Eux l’embrassèrent tour à tour au front.
Jacques Mérey, qui s’était soulevé sur son siège pour Thévenot, se leva tout à fait pour les deux frères, ou plutôt pour les deux sœurs, dont il reconnut à l’instant même le sexe.
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– Nous allons nous battre, et rudement, selon toute probabilité, reprit Dumouriez ; s’il arrivait malheur à l’un ou l’autre de ces enfants, je vous le recommande, docteur.
Et, presque malgré lui, sa bouche laissa échapper un soupir.
– Le citoyen Mérey, qui avait été envoyé par notre ami Danton à Verdun (et Dumouriez souligna par son sourire et par son intonation le mot ami), est arrivé nous annonçant que, comme Longwy, la ville s’est rendue aux premiers coups de canon.
– Est-ce que Beaurepaire n’était pas là ? demanda Thévenot.
– Beaurepaire, forcé de capituler par la municipalité, s’est brûlé la cervelle pour ne pas signer la capitulation, dit Jacques Mérey.
– Mais ce n’est pas le tout, dit Dumouriez ; le docteur, qui a quitté Paris il y a trois jours seulement, prétend qu’il va s’y passer des choses terribles.
– Dans quel genre ? demanda Thévenot.
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Les deux jeunes hussards étaient muets, mais leur regard parlait pour eux.
– Ce que j’ai cru deviner dans les quelques mots que Danton m’a dits, reprit le docteur, c’est qu’il était important de compromettre Paris tout entier en le trempant jusqu’au cou dans la révolution, afin que les Parisiens, n’attendant point de pardon des souverains alliés, s’ensevelissent sous les ruines de la capitale.
– Et de quelle façon Danton s’y prendra-t-il ?
– On a parlé du massacre des prisons. On ne peut, dit-on, envoyer les volontaires à la frontière en laissant derrière eux un ennemi plus dangereux que celui qu’ils vont combattre.
– En effet, dit Dumouriez, que la nouvelle n’étonna ni ne révolta, c’est peut-être un moyen.
Les deux jeunes gens avaient échangé un regard avec Thévenot, qui leur répondit par un mouvement d’épaules.
Leur regard disait compassion, le mouvement d’épaules de Thévenot signifiait nécessité.
En ce moment, le bruit d’un cheval entrant au
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galop dans la cour se fit entendre. Les deux jeunes filles firent un mouvement pour se lever, Dumouriez les arrêta d’un regard.
Puis, à Thévenot :
– Voyez ce que c’est, dit-il.
Thévenot alla à la fenêtre, qu’il ouvrit. Il se trouvait à la hauteur du courrier qui arrivait.
– De quelle part ? demanda Thévenot.
– Le général verra, répondit le courrier en tendant son pli au chef de brigade.
– Dépêche pour vous seul, à ce qu’il paraît, dit Thévenot.
Et il remit la dépêche au général, en criant aux gens de la maison qui aidaient le courrier à mettre pied à terre, brisé qu’il était par la route :
– Ayez soin à ce que cet homme ne manque de rien.
– Pour moi seul, mon cher Thévenot, répéta Dumouriez. Vous savez que je n’ai pas de secrets pour vous ni pour personne, ajouta-t-il en se tournant du côté du docteur.
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Et brisant le cachet :
– Ah ! c’est du prince, dit-il ; pardon, je ne pourrai jamais m’habituer à l’appeler Égalité. Que voulez-vous, mon cher Thévenot, je suis un aristocrate, c’est connu.
Puis, se tournant vers Jacques Méry, et lisant au fur et à mesure :
– Vous aviez raison, docteur, lui dit-il, cela a commencé avant-hier par des voitures de prisonniers que l’on amenait à l’Abbaye. La moitié des prisonniers ont été tués dans les voitures, l’autre moitié dans la cour de l’église où on les avait fait entrer. De là le massacre s’est étendu à l’Abbaye et va probablement s’étendre aux autres prisons. C’est Marat et Robespierre qui ont fait le coup. Danton n’a point paru ; il était au Champ de Mars passant la revue des volontaires.
Puis s’interrompant :
– Ah ! par ma foi, dit-il, il y en a trop long, et puis c’est une affaire entre bourgeois, qui ne nous regarde pas, nous autres militaires. Lisez,
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docteur, lisez.
Et il jeta la lettre du duc d’Orléans de l’autre côté de la table, avec une expression de mépris indiquant combien il se trouvait heureux d’être général en chef sur le théâtre de la guerre au lieu d’être ministre à Paris.
Jacques Mérey la prit avec un calme prouvant qu’il n’avait rien à faire avec le mépris de Dumouriez, et la lut d’un bout à l’autre.
– Ah ! dit-il, l’Assemble a réclamé l’abbé Sicard et l’a sauvé.
– Cette bonne Assemblée ! s’écria Dumouriez, elle a osé ! Mais elle va se faire donner le fouet par la Commune.
– Manuel, continua Jacques, a sauvé de son côté Beaumarchais.
– Par ma foi ! dit Dumouriez, il eût pu mieux choisir.
– Le duc continue, dit Jacques Mérey, en vous annonçant qu’il vous enverra un courrier tous les jours, et en demandant si vous voulez ses deux fils aînés pour aides de camp.
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Et Jacques Mérey posa la lettre sur la table.
– Diable ! fit Dumouriez, voilà de ces demandes auxquelles il faut songer avant d’y répondre. Comme il y va, monseigneur ! deux princes dans mon armée ! On verra.
Chacun demeura sérieux ou tout au moins pensif pendant le reste du repas. Seules les deux sœurs échangèrent quelques mots tout bas, puis Dumouriez se leva, et, s’adressant à Thévenot et à Jacques :
– Citoyens, leur dit-il, faites-moi le plaisir de me suivre dans mon cabinet.
Tous deux se levèrent et suivirent Dumouriez.
– Eh bien ! demanda Thévenot, qu’a-t-on décidé au conseil ?
– Rien de bon. Dillon a proposé une pointe en Flandre. C’était bon il y a quinze jours. L’ennemi serait à Paris avant que nous fussions à Bruxelles. Les autres veulent se retirer derrière la Marne. Laisser l’ennemi faire un pas de plus en France serait une honte ; il n’y est déjà entré que trop avant.
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» Alors, continua Dumouriez, j’ai répondu que je réfléchirais ; mais déjà mon plan était fait. J’ai dit tout à l’heure à notre cher hôte que les bois de l’Argonne seraient les Thermopyles de la France. Je tiendrai parole. Voici, sur la plus grande échelle où j’ai pu le trouver, un plan de la forêt d’Argonne qui s’étend, vous le voyez, de Semuy à Triaucourt. Maintenant il nous faudrait un homme pratique, un garde de la forêt ; nous n’en sommes qu’à sept ou huit lieues ; faites monter à cheval un hussard qui prenne un cheval en main, et qu’il nous amène le premier garde venu.
– Inutile, citoyen général, dit Jacques Mérey.
– Pourquoi inutile ? demanda Dumouriez.
– Mais parce que je suis de Stenay, parce que pendant dix ans j’ai herborisé, chassé et pêché même dans la forêt d’Argonne, qui est en quelque sorte enfermée par deux rivières, l’Oise et l’Aisne, et que je connais ma forêt mieux qu’aucun garde.
– Alors, dit Dumouriez, le citoyen Danton nous a rendu un double service.
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» Vois-tu, Thévenot, dit Dumouriez s’animant, vois-tu tous les avantages de mon plan ? Outre que l’on ne recule pas, outre que l’on ne se réduit pas à la Marne comme dernière ligne de défense, on fait perdre à l’ennemi un temps précieux, on l’oblige à rester dans la Champagne pouilleuse, sur un sol désolé, fangeux, stérile, insuffisant à la nourriture d’une armée ; on ne lui cède pas un pays riche et fertile où il pourrait hiverner. Si l’ennemi, après avoir perdu quelques jours devant la forêt, veut la trouver, il y rencontre Sedan et toute la ligne des places fortes des Pays-Bas ; remonte-t-il du côté opposé, il trouve Metz et l’armée de Kellermann. Kellermann, moi et Galbaud réunissons alors cinquante mille hommes, et à la rigueur nous pouvons livrer bataille ; d’ailleurs ne vois-tu pas que le ciel est d’intelligence avec nous : une pluie constante, infatigable, tombe sur les Prussiens et les mouille à fond ; ils ont déjà trouvé la boue en Lorraine ; vers Metz et Verdun, la terre, d’après les rapports qui me sont faits, commence à se détremper : la Champagne sera pour eux une véritable fondrière ; les paysans émigrent, les grains
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disparaissent comme si un tourbillon les avait emportés ; il ne restera plus pour l’ennemi que trois choses sur la route : les raisins verts, la maladie et la mort.
– Bravo, général, cria Thévenot. Ah ! voilà où je vous reconnais.
Jacques Mérey lui tendit la main. Il n’y avait point à se tromper à l’enthousiasme qui brillait dans ses yeux.
– Général, lui dit-il, disposez de moi comme garde, comme soldat, mais associez-moi d’une façon ou de l’autre à cette grande action qui va sauver la France. Soyons vainqueurs d’abord, et je me charge d’être le Grec de Marathon.
– Eh bien ! fit Dumouriez, dites-nous vite ce que vous pensez des passages qui traversent la forêt d’Argonne ? Il n’y a pas un instant à perdre, les fers de nos chevaux sont rouges.
Jacques Mérey se pencha sur la carte.
– Écoutez, Thévenot, dit Dumouriez, et ne perdez pas un mot de ce qu’il va dire.
– Soyez tranquille, général.
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Il y avait quelque chose de solennel, presque de sacré, dans ces trois hommes qui, inclinés sur une carte, conspiraient l’honneur de la France et le salut de trente millions d’hommes !
– Il y a, dit Jacques Mérey au milieu du plus profond silence, cinq défilés dans la forêt d’Argonne. Suivez-les sous mon doigt. Le premier, à l’extrémité du côté de Semuy, appelé le Chêne-Populeux ; le second, à la hauteur de Sugny, appelé la Croix-au-Bois ; le troisième, en face Brécy, appelé Grand-Pré ; le quatrième, en face Vienne-la-Ville, appelé la Chalade ; le cinquième, enfin, qui n’est autre que la route de Clermont à Sainte-Menehould, appelé les Islettes. Les plus importants sont ceux de Grand-Pré et des Islettes.
– Malheureusement aussi les plus éloignés de nous ; aussi à ceux-là je me porterai moi-même avec tout mon monde.
– Maintenant, dit Jacques Mérey, pour accomplir cette opération, vous avez deux routes : l’une qui passe derrière la forêt et qui dérobe votre marche à l’ennemi, l’autre qui passe
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devant et qui la lui révèle.
Dumouriez réfléchit un instant.
– Je passerai devant, dit-il ; en nous voyant faire ce mouvement, je connais Clerfayt, c’est M. Fabius en personne ; il croira qu’il m’est arrivé des renforts et que j’attaque séparément Autrichiens et Prussiens ; il se retirera derrière Stenay, dans son camp fortifié de Brouenne. Mettez-vous là, Thévenot.
Thévenot s’assit, et, tout fiévreux de la même fièvre qui brûlait le général en lutte avec son génie, tira à lui plume et papier, et attendit.
– Écrivez, dit Dumouriez. Donnez ordre à Dubouquet de quitter le département du Nord et de venir occuper le Chêne-Populeux ; – à Dillon, de se mettre en marche entre la Meuse et l’Argonne. Je le suivrai avec le corps d’armée. Il marchera jusqu’aux Islettes, qu’il occupera, ainsi que la Chalade, forçant tout devant lui. Vous m’avez prié de vous employer, docteur ; je ne sais pas refuser ces demandes-là aux bons patriotes. Je vous mets au poste du danger ; vous serez son guide.
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– Merci, dit Jacques, tendant la main à Dumouriez.
– Moi, continua Dumouriez, je me charge de la Croix-aux-Bois et de Grand-Pré. Y êtes-vous ?
– Oui, dit Thévenot qui, sous la dictée du général, avait pris l’habitude d’écrire aussi vite que la parole.
– Maintenant, ordre à Beurnonville de quitter la frontière des Pays-Bas, où il n’a rien à faire, et d’être à Rethel le 13 avec 10 000 hommes.
– Et maintenant, faites battre le départ et sonner le boute-selle.
Ce dernier ordre fut donné par Dumouriez aux deux frères ou aux deux sœurs Fernig, qui s’élancèrent au grand galop dans la ville.
Un quart d’heure après, l’ordre de Dumouriez était exécuté, et l’on entendait, dominant le brouhaha qu’il occasionnait, les fanfares éclatantes de la trompette et les sourds roulements du tambour.
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XXV
La Croix-au-Bois
Deux heures après, toute l’armée était en marche et campait à quatre heures de Sedan.
Le lendemain, Dillon avait connaissance des avant-postes de Clerfayt, occupant les deux rives de la Meuse.
Une heure après, sous la conduite de Jacques Mérey, le général Miakinsky attaquait avec quinze cents hommes les vingt-quatre mille Autrichiens de Clerfayt, qui, ainsi que l’avait prévu Dumouriez, se retirait et se renfermait dans son camp de Brouenne.
Dillon passa devant le Chêne-Populeux qui, nous l’avons dit, devait être occupé et défendu par le général Dubouquet, et continua sa marche entre la Meuse et l’Argonne, suivi par Dumouriez
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et ses quinze mille hommes.
Le surlendemain, Dumouriez était à Baffu ; là, il s’arrêtait pour occuper les défilés de la Croix-aux-Bois et de Grand-Pré.
Dillon continua audacieusement son chemin ; il fit garder la Chalade, en passant, par deux mille hommes, et arriva aux Islettes, où il trouva Galbaud avec quatre mille hommes.
Le général était venu là de lui-même, et n’avait pas encore vu Fabre d’Églantine, qui courait après lui sur la route de Châlons.
C’est aux Islettes que Jaques Mérey fut d’une véritable utilité à Dillon ; il connaissait le pays, ravins et collines. Il indiqua au général, sur le haut de la montagne qui domine les Islettes, un emplacement admirable pour établir une batterie qui rendait ce passage inabordable et dont, après soixante-seize ans, on voit encore l’emplacement aujourd’hui.
Outre cette batterie, Dillon éleva d’excellents retranchements, fit des abatis d’arbres qui formèrent sur la route autant de barricades, et se
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rendit complètement maître des deux routes qui conduisent à Sainte-Menehould et de Sainte-Menehould à Châlons.
Les travaux de Dumouriez à Grand-Pré étaient non moins formidables : l’armée était rangée sur des hauteurs s’élevant en amphithéâtre ; au pied de ces hauteurs étaient de vastes prairies que l’ennemi était forcé d’aborder à découvert.
Deux ponts étaient jetés sur l’Aire, deux avant-gardes défendaient ces deux ponts ; en cas d’attaque, elles se retiraient en les brûlant ; et, en supposant Dumouriez chassé de hauteur en hauteur, il descendait sur le versant opposé, trouvait l’Aisne qu’il mettait entre lui et les Prussiens en faisant sauter ces deux ponts.
Or, il était à peu près certain que l’ennemi échouerait dans ses attaques et que de ce poste élevé Dumouriez dominerait tranquillement la situation.
Le 8, on apprit que, la veille, Dubouquet, avec six mille hommes, avait occupé le passage du Chêne-Populeux ; le seul qui restât libre était donc celui de la Croix-aux-Bois, situé entre le
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Chêne-Populeux et le Grand-Pré. Dumouriez y alla de sa personne, fit rompre la route, abattre les arbres et y mit pour le défendre un colonel avec deux escadrons et deux bataillons.
Dès lors sa promesse était remplie ; l’Argonne, comme les Thermopyles, était gardée. Paris avait devant lui un retranchement que celui qui l’avait élevé regardait lui-même comme inexpugnable.
Le duc d’Orléans avait tenu parole. Jour par jour, Dumouriez avait été instruit des massacres des prisons ; sous une apparente insouciance, ces hideux assassinats de madame de Lamballe à l’Abbaye, des enfants à Bicêtre, des femmes à la Salpêtrière, lui soulevaient le cœur ; il notait les assassins sur le calepin des représailles, et se promettait, tout en souriant à ces horribles nouvelles, une affreuse vengeance si jamais il arrivait au pouvoir.
Le duc d’Orléans lui-même n’était pas resté impassible aux massacres. On avait porté la tête de madame de Lamballe sous ses fenêtres, sous prétexte qu’une amie de la reine devait être une
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ennemie du duc d’Orléans ; mais on l’avait forcé de saluer cette tête, mais on avait forcé madame de Buffon de la saluer. Elle s’était levée de table, et, pâle jusqu’à la lividité, à moitié morte, elle avait paru au balcon.
Le duc d’Orléans, qui payait un douaire à madame de Lamballe, écrivait à Dumouriez :
« Ma fortune, à cette mort, s’est augmentée de 300 000 francs de rente, mais ma tête ne tient qu’à un fil.
» Je vous envoie mes deux fils aînés, sauvez-les. »
Dès lors il n’y avait plus à balancer, il fallait les prendre. Le 10, le duc de Chartres arriva de la Flandre française avec son régiment, dans lequel son frère, le duc de Montpensier, servait comme lieutenant.
C’était à cette époque un beau et brave jeune homme de vingt ans à peine, ayant été élevé à la Jean-Jacques par madame de Genlis, extrêmement instruit, quoique son instruction fût plus étendue que profonde. Dans les quelques
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combats où il s’était trouvé, il avait fait preuve d’un rare courage.
Son frère n’était encore qu’un enfant, mais un enfant charmant, comme celui que j’ai connu et qui portait le même nom que lui.
Dumouriez les reçut à merveille, et dès ce jour une idée pointa dans son esprit.
Louis XVI était devenu impossible ; trop de fautes, et même de parjures, l’avaient rendu odieux à la nation. La République était imminente ; mais serait-elle durable ? Dumouriez ne le croyait pas. Le comte de Provence et le comte d’Artois, en s’exilant, avaient renoncé au trône de France. Il ne fallait que populariser, par deux ou trois victoires auxquelles il prendrait part, le nom du duc de Chartres, et, à un moment donné, le présenter à la France comme un moyen terme entre la république et la royauté.
Ce fut le rêve que fit et que caressa Dumouriez à partir de ce moment.
Avec le duc de Chartres et son frère, le corps que Dumouriez avait commandé dans les
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Flandres vint le rejoindre ; il était composé d’hommes très braves, très aguerris, très dévoués. S’il restait quelque doute sur Dumouriez, ce que les nouveaux venus racontèrent de leur général l’effaça.
Puis Dumouriez, avec sa haute intelligence, comprenait que c’est surtout le moral du soldat qu’il faut soutenir. Il ordonna à la musique de jouer trois fois par jour. Il donna des bals sur l’herbe avec des illuminations sur les arbres, bals auxquels il attira toutes les jolies filles de Cernay, de Melzicourt, de Vienne-le-Château, de la Chalade, de Saint-Thomas, de Vienne-la-Ville et des Islettes. Les deux princes commencèrent leur étude de la popularité en faisant danser des paysannes. Les deux jeunes hussards les aidaient de leur mieux. Deux ou trois fois Dumouriez invita les officiers prussiens et autrichiens de Stenay, de Dun-sur-Meuse, de Charny et de Verdun à y venir : s’ils fussent venus, il leur eût fait visiter ses retranchements. Ils ne vinrent pas et il ne put se donner le plaisir de cette gasconnade.
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Les souffrances cependant étaient à peu près les mêmes pour nos soldats que pour l’ennemi : la pluie cinq jours sur six ; on était obligé de sabler avec le gravier de la rivière l’endroit sur lequel on dansait ; mauvais vin, mauvaise bière ; mais il y avait dans l’air et dans la parole du chef la flamme du Midi ; en voyant le général gai, le soldat chantait ; en voyant le général manger son pain bis en riant, le soldat mangeait son pain noir en criant : « Vive la nation ! »
Un jour, il se passa une chose grave, et qui montra d’outre en outre l’esprit de cette armée sur laquelle reposait le salut de la France.
Chaque jour, des détachements de volontaires arrivaient et étaient incorporés dans des régiments. Châlons, comme les autres villes, envoya son contingent ; mais Châlons s’était, au profit de la Révolution, débarrassé de ce qu’il avait de pis : c’était une tourbe de drôles, parmi lesquels se trouvaient une cinquantaine d’hommes qui, sur la circulaire de Marat, avaient septembrisé de leur mieux. Ils aboyèrent en criant : « Vive Marat ! la tête de Dumouriez ! la
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tête de l’aristocrate ! la tête du traître. » Ils croyaient rallier à eux les trois quarts de l’armée, ils se trouvèrent seuls. Puis, tandis qu’ils faisaient de leur mieux pour mettre la discorde parmi les patriotes, Dumouriez monta à cheval avec ses hussards. Les mutins virent d’un côté mettre quatre canons en batterie, de l’autre côté un escadron prêt à charger. Dumouriez ordonna à ses canonniers d’allumer les mèches, à ses hussards de tirer le sabre du fourreau ; il en fit autant qu’eux, et, s’approchant d’eux à la distance d’une trentaine de pas :
– L’armée de Dumouriez, dit-il à haute voix, ne reçoit dans ses rangs que de bons patriotes et des gens honnêtes. Elle a en mépris les maratistes et en horreur les assassins. Il y a au milieu de vous des misérables qui vous poussent au crime. Chassez-les vous-mêmes de vos rangs ou j’ordonne à mes artilleurs de faire feu, et je sabre avec mes hussards ceux qui seront encore debout.
» Donc, vous entendez, pas de maratistes, pas d’assassins, pas de bourreaux dans nos rangs. Chassez-les. Devenez bons, braves et grands
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comme ceux parmi lesquels vous avez l’honneur d’être admis !
Cinquante ou soixante hommes furent chassés. Ils disparurent comme s’ils s’étaient abîmés sous terre. Le reste rentra dans les rangs et prit l’esprit de l’armée, complètement pur des excès de l’intérieur.
Jusqu’au 10 septembre, le roi de Prusse resta à Verdun, répétant à qui voulait l’entendre qu’il venait pour rendre au roi la royauté, les églises aux prêtres, les propriétés aux propriétaires.
Ces mots, nous l’avons déjà dit, avaient fait dresser l’oreille au paysan. S’il ne s’était agi que de rendre l’église aux prêtres, le sentiment de la France, qui est profondément religieux, leur en eût de lui-même rouvert les portes, mais en rendant les églises aux prêtres, on rendait les biens au clergé.
Or, on avait confisqué pour quatre milliards de biens aux couvents et aux ordres religieux, et par les ventes qui depuis janvier en avaient été la suite, ces propriétés avaient passé de la main morte à la vivante, des paresseux aux travailleurs,
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des abbés libertins, des chanoines ventrus, des évêques fastueux aux honnêtes laboureurs ; en huit mois, une France nouvelle s’était faite.
Le 10, cependant, les Prussiens se décidèrent à se mettre en mouvement ; ils sondèrent tous nos avant-postes, escarmouchèrent sur le front de tous nos détachements.
Sur plusieurs points, nos soldats étaient si désireux d’en arriver à une action décisive, qu’ils escaladèrent leurs retranchements et chargèrent à la baïonnette.
Le soir même, il y eut rapport chez le général. Jacques Mérey, qui n’avait aucune fonction fixe, s’était chargé d’inspecter tous les postes. Il revint de son inspection en disant que le passage de la Croix-aux-Bois n’était pas suffisamment gardé.
Mais, sur ce point, il ne se trouva malheureusement point d’accord avec le colonel qui y commandait. Le passage de la Croix-aux-Bois était le seul que les Prussiens n’eussent pas éprouvé. Le colonel prétendit qu’il leur était inconnu, et que non seulement il y avait assez d’hommes pour le garder, mais qu’il pouvait
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encore envoyer deux ou trois cents hommes au camp de Grand-Pré.
Jacques Mérey insista près de Dumouriez ; mais le colonel, qui tenait à prouver qu’il avait raison, envoya à la Chalade un bataillon et un escadron.
Il restait avec quelques centaines d’hommes.
La nuit suivante, tourmenté par ses pressentiments, Jacques Mérey monta à cheval et s’achemina vers le passage de la Croix-aux-Bois.
Mais peu à peu d’autres pensées que celles qui avaient déterminé son départ leur succédèrent dans son esprit, et il se mit à rêver comme il rêvait quand il était seul.
À Éva ;
À sa vie si vide depuis qu’elle semblait et même qu’elle était si agitée.
Oui, certes, Jacques Mérey était un excellent patriote ; oui, la France tenait dans son cœur la place qu’elle devait y tenir, mais elle n’y avait rien fait perdre à la toute-puissance du souvenir d’Éva.
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Où était-elle ? que devenait-elle ? Ne lui avait-elle pas été arrachée avant que la création complète, non pas du corps, mais du cerveau, fût accomplie ?
Elle resterait belle, il y avait même à parier qu’elle embellirait encore ; mais son esprit serait-il assez soutenu par l’éducation pour conserver un sens moral qui pousse toujours son libre arbitre au bien ; sa mémoire serait-elle assez tenace pour continuer d’enfermer dans son cœur le souvenir de celui qui, après Dieu, l’avait faite ce qu’elle était ?
– Oh ! murmurait Jacques, la clarté s’était faite dans son esprit, mais il y avait encore du trouble dans son âme...
Et il voyait peu à peu son image s’obscurcissant dans cette âme pour ainsi dire inachevée, jusqu’à ce qu’elle se confondit dans cette nuit du passé où flottent les rêves vains sortis par la porte d’ivoire.
Jacques Mérey avait jeté la bride sur le cou de son cheval. Il n’était plus sur la limite de la forêt d’Argonne, il ne suivait plus les rives de l’Aisne,
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il n’allait plus surveiller le passage menacé de la Croix-aux-Bois. Il était à Argenton, dans la maison mystérieuse, sous l’arbre de la science ; il conduisait Éva dans la grotte où pour la première fois elle lui avait dit qu’elle l’aimait et où elle le lui redisait encore. Il revivait enfin sa vie heureuse, quand tout à coup il crut entendre le pétillement de la fusillade suivi du cri d’alarme !
D’un même mouvement, il se dressa sur ses étriers et son cheval hennit.
Toute la fantasmagorie du passé disparut alors comme dans une féerie. Pareil à un dormeur qu’un rêve avait transporté dans des jardins délicieux, sous un lumineux soleil, et qui se réveille la nuit dans un désert, au milieu des précipices, lui se réveilla dans un chemin boueux, dans une forêt sombre, trempé par une pluie fine et glacée, au milieu des éclairs de l’artillerie et de la fusillade qui illuminaient l’épaisseur du bois.
Jacques Mérey mit son cheval au galop, mais, en arrivant à la petite plaine de Longwée, il se trouva au milieu des fuyards.
Il devina tout, la Croix-aux-Bois avait été
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attaquée comme il l’avait prévu, la position était forcée par les Autrichiens et les émigrés commandés par le prince de Ligne.
Une espèce de bataillon carré s’était formé au commencement de la petite plaine. Jacques Mérey courut là où on résistait encore. Mais, comme il y arrivait, trois ou quatre cents cavaliers chargeaient le colonel français au milieu de ses quelques centaines d’hommes, avec lesquels il essayait de soutenir la retraite.
Jacques Mérey se jeta au milieu de la mêlée.
Le colonel luttait corps à corps avec deux des cavaliers, qui, par une charge de fond, avaient, au cri de « Vive le roi ! » rompu le carré. De ses deux coups de pistolets, Jacques les jeta à bas de leurs chevaux, mais à l’instant même il se trouva entouré ; il mit le sabre à la main ; puis, au milieu des ténèbres, para et porta quelques coups. La nuit était complètement sombre, on ne voyait qu’à la lueur des coups de pistolet. Deux ou trois coups échangés firent une de ces clartés éphémères ; mais à cette clarté Jacques crut reconnaître, sous l’uniforme gris et vert des
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émigrés, le seigneur de Chazelay. Il jeta un cri de rage, poussa son cheval sur lui ; mais au même instant il sentit son cheval faiblir des quatre pieds : une balle qui lui était destinée l’avait atteint à la tête au moment où il le faisait cabrer pour franchir l’obstacle. Il s’abîma entre les pieds des chevaux, resta un instant immobile, s’abritant au cadavre de l’animal mort ; puis, se relevant et se glissant par une éclaircie, il se trouva sous le dôme de la forêt, c’est-à-dire dans une profonde obscurité.
Il ne pouvait rien dans cette terrible échauffourée qui livrait un des passages à l’ennemi, mais il pouvait beaucoup s’il prévenait à temps Dumouriez de cette catastrophe. Il s’appuya au tronc d’un chêne, se tâta pour voir s’il n’avait rien de cassé ; puis s’orientant, il se rappela qu’un petit sentier conduisait de Longwée à Grand-Pré, et que ce sentier côtoyait une des sources de l’Aisne ; il écouta, entendit à quelques pas de lui le murmure d’un ruisseau, descendit une courte berge, trouva la source. Dès lors il était tranquille ; comme il avait trouvé le ruisseau il trouva le sentier, éloigné seulement d’une lieue
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et demie de Grand-Pré. Il y fut en trois quarts d’heure.
Deux heures du matin sonnaient au moment où, trempé tout à la fois de pluie et de sueur, couvert de boue et de sang, il frappait à la porte du général.
FIN DU TOME PREMIER
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