Le feu (Journal d'une Escouade)

Henri Barbusse · Chapitre 22 sur 26 · partie 2/3

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Le feu (Journal d'une Escouade)

XX le Feu

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

—Y en a qui traînent un roquet, lui, i’ traînait partout c’te poison qu’était jaune, tu sais, comme y a d’ ces pommes, avec des hanches de sac à brosse, et l’air mauvais. C’est elle qui excitait c’ vieux nœud contre nous: sans elle, il était plus bête que méchant, mais du coup qu’elle était là, i’ d’venait plus méchant qu’ bête. Alors, tu parles si ça bardait...

 

A ce moment, Marthereau qui dormait près de l’entrée se réveille dans un vague gémissement. Il se redresse, assis sur sa paille comme un prisonnier, et on voit sa silhouette barbue se profiler en ombre chinoise et son œil rond qui roule, qui tourne, dans la pénombre. Il regarde ce qu’il vient de rêver.

Puis, il passe sa main sur ses yeux et, comme si cela avait un rapport avec son rêve, il évoque la vision de la nuit où l’on est monté aux tranchées.

—Tout de même, dit-il d’une voix embarrassée de sommeil et de songe, y en avait du vent dans les voiles cette nuit-là! Ah! quelle nuit! Toutes ces troupes, des compagnies, des régiments entiers qui hurlaient et chantaient en montant tout le long de la route! On voyait dans l’ clair de l’ombre le fouillis des poilus qui montaient, qui montaient—t’aurais dit d’ l’eau d’ la mer—et gesticulaient à travers tous les convois d’artillerie et d’autos d’ambulance qu’on a croisés cette nuit-là. Jamais j’en avais tant vu, d’ convois dans la nuit, jamais!

Puis il s’assène un coup de poing sur la poitrine, se rassoit d’aplomb, grogne, et ne dit plus rien.

La voix de Blaire s’élève, traduisant la hantise qui veille au fond des hommes:

—Il est quatre heures. C’est trop tard pour qu’il y ait aujourd’hui quelque chose de notre côté.

*

* *

Un des joueurs, dans l’autre coin, en interpelle un autre en glapissant:

—Ben quoi? Tu joues ou tu n’ joues-t-i’ pas, face de ver?

Tirette continue l’histoire de son commandant.

—Voilà-t-i’ pas qu’un jour, on nous avait servi à la caserne de la soupe au suif. Mon vieux, une infestion. Alors un bonhomme demande à parler au capitaine et lui porte sa gamelle sous l’ nez.

—Espèce ed’ pied, exclame-t-on dans l’autre coin, très en colère, pourquoi qu’ t’as pas joué atout, alors?

—«Ah, zut alors! que dit l’ capiston. Otez-moi ça d’ mon nez. Ça empeste positivement.»

—C’était pas mon jeu, chevrote une voix mécontente, mais mal assurée.

—«Et l’ pitaine fait un rapport au commandant. Mais v’là que l’ commandant, furieux, i’ s’aboule en s’couant le rapport dans sa patte: «De quoi, qu’i’ dit, où elle est c’te soupe qui fait cette révolte, que j’y goûte?» On y en apporte dans une gamelle propre. I’ r’nifle. «Ben quoi, qu’i’ dit, ça sent bon! On vous en foutra, d’ la soupe riche comme ça!»...

—Pas ton jeu! Pis qu’il était maître, lui. Sabot! volaille! C’est malheureux, t’ sais.

—Or, à cinq heures, à la sortie d’ la caserne, mes deux phénomènes se raboulent et s’ plantent devant les biffins qui sortent, en essayant de voir s’ils n’avaient pas quelque chose qui collochait pas, et i’ disait: «Ah! mes gaillards, vous avez voulu vous payer ma tête en vous plaignant d’une soupe excellente que j’ m’ai régalé, et la commandante aussi, attendez voir un peu si j’ vais vous rater... Eh! là-bas, l’homme aux cheveux longs, l’ grand artiste, v’nez donc un peu ici!» Et pendant que l’ rossard i’ parlait comme ça, la rossinante, droite, raide comme un piquet, faisait: oui, oui, de la tête.

—...Ça dépend, pisque lui n’avait pas d’manillon, c’est un cas t’ à part.

—Mais, tout d’un coup, on la voit qui d’vient blanc comme linge, elle s’pose sa main sur son magasin, est secouée d’un je ne sais quoi, et, tout d’un coup, au milieu de la place et de tous les fantaboches qui l’emplissent, la v’là qui laisse tomber son parapluie, et elle se met à dégobiller!

—Eh attention! fait brusquement Paradis. V’la qu’on crie dans la tranchée. Vous entendez pas? C’est-i’ pas «alerte!» qu’on crie?

—Alerte! T’es pas fou?

A peine a-t-on dit cela qu’une ombre s’insinue dans l’entrée basse de notre guitoune et crie:

—Alerte, la 22e! En armes!

 

Un coup de silence. Puis, quelques exclamations.

—Je l’ savais bien, murmure Paradis entre ses dents, et il se traîne sur les genoux, vers l’orifice de la taupinière où nous gisons.

Ensuite, les paroles s’arrêtent. On est devenus muets. A la hâte, on se redresse à demi. On s’agite, pliés ou agenouillés; on boucle les ceinturons; des ombres de bras se lancent de côté et d’autre; on fourre des objets dans les poches. Et on sort pêle-mêle, en tirant derrière soi les sacs par les courroies, les couvertures, les musettes.

Dehors, on est assourdis. Le vacarme de la fusillade a centuplé, et nous enveloppe, sur la gauche, sur la droite et devant nous. Nos batteries tonnent sans discontinuer.

—Tu crois qu’ils attaquent? hasarde une voix.

—Est-ce que j’ sais! répond une autre voix, brièvement, avec irritation.

Les mâchoires sont serrées. On avale ses réflexions. On se dépêche, on se bouscule, on se cogne, en grognant sans parler.

Un ordre se propage:

—Sac au dos!

—Il y a contre-ordre..., crie un officier qui parcourt la tranchée à grandes enjambées, en jouant des coudes.

Le reste de sa phrase disparaît avec lui.

Contre-ordre! Un frisson visible a parcouru les files, un choc au cœur fait relever les têtes, arrête tout le monde dans une attente extraordinaire.

Mais non: c’est contre-ordre seulement pour les sacs: Pas de sac; la couverture roulée autour du corps, l’outil à la ceinture.

On déboucle les couvertures, on les arrache, on les roule. Toujours pas de paroles, chacun a l’œil fixe, la bouche comme impétueusement fermée.

Les caporaux et les sergents, un peu fébriles, vont ça et là, bousculant, la hâte muette où les hommes se penchent:

—Allons, dépêchez-vous! Allons, allons, qu’est-ce que vous foutez! Voulez-vous vous dépêcher, oui ou non?

Un détachement de soldats portant comme insigne des haches croisées sur la manche, se frayent passage et, rapidement, creusent des trous dans la paroi de la tranchée. On les regarde de côté en achevant de s’équiper.

—Qu’est-ce qu’ils font, ceux-là?

—C’est pour monter.

On est prêt. Les hommes se rangent, toujours en silence, avec leur couverture en sautoir, la jugulaire du casque au menton, appuyés sur leurs fusils. Je regarde leurs faces crispées, pâlies, profondes.

Ce ne sont pas des soldats: ce sont des hommes. Ce ne sont pas des aventuriers, des guerriers, faits pour la boucherie humaine—bouchers ou bétail. Ce sont des laboureurs et des ouvriers qu’on reconnaît dans leurs uniformes. Ce sont des civils déracinés. Ils sont prêts. Ils attendent le signal de la mort et du meurtre; mais on voit, en contemplant leurs figures entre les rayons verticaux des baïonnettes, que ce sont simplement des hommes.

Chacun sait qu’il va apporter sa tête, sa poitrine, son ventre, son corps tout entier, tout nu, aux fusils braqués d’avance, aux obus, aux grenades accumulées et prêtes, et surtout à la méthodique et presque infaillible mitrailleuse—à tout ce qui attend et se tait effroyablement là-bas—avant de trouver les autres soldats qu’il faudra tuer. Ils ne sont pas insouciants de leur vie comme des bandits, aveuglés de colère comme des sauvages. Malgré la propagande dont on les travaille, ils ne sont pas excités. Ils sont au-dessus de tout emportement instinctif. Ils ne sont pas ivres, ni matériellement, ni moralement. C’est en pleine conscience, comme en pleine force et en pleine santé, qu’ils se massent là, pour se jeter une fois de plus dans cette espèce de rôle de fou imposé à tout homme par la folie du genre humain. On voit ce qu’il y a de songe et de peur, et d’adieu dans leur silence, leur immobilité, dans le masque de calme qui leur étreint surhumainement le visage. Ce ne sont pas le genre de héros qu’on croit, mais leur sacrifice a plus de valeur que ceux qui ne les ont pas vus ne seront jamais capables de le comprendre.

Ils attendent. L’attente s’allonge, s’éternise. De temps en temps, l’un ou l’autre, dans la rangée, tressaille un peu lorsqu’une balle, tirée d’en face, frôlant le talus d’avant qui nous protège, vient s’enfoncer dans la chair flasque du talus d’arrière.

La fin du jour répand une sombre lumière grandiose sur cette masse forte et intacte de vivants dont une partie seulement vivra jusqu’à la nuit. Il pleut —toujours de la pluie qui se colle dans mes souvenirs à toutes les tragédies de la grande guerre. Le soir se prépare, ainsi qu’une vague menace glacée; il va tendre devant les hommes son piège grand comme le monde.

*

* *

De nouveaux ordres se colportent de bouche en bouche. On distribue des grenades enfilées dans des cercles de fil de fer. «Que chaque homme prenne deux grenades!»

Le commandant passe. Il est sobre de gestes, en petite tenue, sanglé, simplifié. On l’entend qui dit:

—Y a du bon, mes enfants. Les Boches foutent le camp. Vous allez bien marcher, hein?

Des nouvelles passent à travers nous, comme du vent:

—Il y a les Marocains et la 21e Compagnie devant nous. L’attaque est déclenchée à notre droite.

On appelle les caporaux chez le capitaine. Ils reviennent avec des brassées de ferraille. Bertrand me palpe. Il accroche quelque chose à un bouton de ma capote. C’est un couteau de cuisine.

—Je mets ça à ta capote, me dit-il.

Il me regarde, puis s’en va, cherchant d’autres hommes.

—Moi! dit Pépin.

—Non, dit Bertrand. C’est défendu de prendre des volontaires pour ça.

—Va t’ faire fout’! grommelle Pépin.

On attend, au fond de l’espace pluvieux, martelé de coups, et sans bornes autres que la lointaine canonnade immense. Bertrand a achevé sa distribution et revient. Quelques soldats se sont assis, et il en est qui bâillent.

Le cycliste Billette se faufile devant nous, en portant sur son bras le caoutchouc d’un officier, et détournant visiblement la tête.

—Ben quoi, tu marches pas, toi? lui crie Cocon.

—Non, j’ marche pas, dit l’autre. J’ suis de la 17e. L’ cinquième Bâton n’attaque pas!

—Ah! Il est toujours verni, l’ 5e Bâton. Jamais i’ n’ donne comme nous!

Billette est déjà loin, et les figures grimacent un peu en le regardant disparaître.

Un homme arrive en courant et parle à Bertrand. Bertrand se tourne alors vers nous.

—Allons-y, dit-il, c’est à nous.

Tous s’ébranlent à la fois. On pose le pied sur les degrés préparés par les sapeurs et, coude à coude, on s’élève hors de l’abri de la tranchée et on monte sur le parapet.

*

* *

Bertrand est debout sur le champ en pente. D’un coup d’œil rapide, il nous embrasse. Quand nous sommes tous là, il dit:

—Allons, en avant!

Les voix ont une drôle de résonance. Ce départ s’est passé très vite, inopinément, on dirait, comme dans un songe. Pas de sifflements dans l’air. Parmi l’énorme rumeur du canon, on distingue très bien ce silence extraordinaire des balles autour de nous...

On descend sur le terrain glissant et inégal, avec des gestes automatiques, en s’aidant parfois du fusil agrandi de la baïonnette. L’œil s’accroche machinalement à quelque détail de la pente, à ses terres détruites qui gisent, à ses rares piquets décharnés qui pointent, à ses épaves dans des trous. C’est incroyable de se trouver debout en plein jour sur cette descente où quelques survivants se rappellent s’être coulés dans l’ombre avec tant de précautions, où les autres n’ont hasardé que des coups d’œil furtifs à travers les créneaux. Non... il n’y a pas de fusillade contre nous. La large sortie du bataillon hors de la terre a l’air de passer inaperçue! Cette trêve est pleine d’une menace grandissante, grandissante. La clarté pâle nous éblouit.

*

* *

Le talus, de tous côtés, s’est couvert d’hommes qui se mettent à dévaler en même temps que nous. A droite se dessine la silhouette d’une compagnie qui gagne le ravin par le boyau 97, un ancien ouvrage allemand en ruines.

Nous traversons nos fils de fer par les passages. On ne tire encore pas sur nous. Des maladroits font des faux pas et se relèvent. On se reforme de l’autre côté du réseau, puis on se met à dégringoler la pente un peu plus vite: une accélération instinctive s’est produite dans le mouvement. Quelques balles arrivent alors entre nous. Bertrand nous crie d’économiser nos grenades, d’attendre au dernier moment.

Mais le son de sa voix est emporté: Brusquement, devant nous, sur toute la largeur de la descente, de sombres flammes s’élancent en frappant l’air de détonations épouvantables. En ligne, de gauche à droite, des fusants sortent du ciel, des explosifs sortent de la terre. C’est un effroyable rideau qui nous sépare du monde, nous sépare du passé et de l’avenir. On s’arrête, plantés au sol, stupéfiés par la nuée soudaine qui tonne de toutes parts; puis un effort simultané soulève notre masse et la rejette en avant, très vite. On trébuche, on se retient les uns aux autres, dans de grands flots de fumée. On voit, avec de stridents fracas et des cyclones de terre pulvérisée, vers le fond où nous nous précipitons pêle-mêle, s’ouvrir des cratères, ça et là, à côté les uns des autres, les uns dans les autres. Puis on ne sait plus où tombent les décharges. Des rafales se déchaînent si monstrueusement retentissantes qu’on se sent annihilé par le seul bruit de ces averses de tonnerre, de ces grandes étoiles de débris qui se forment en l’air. On voit, on sent passer près de sa tête des éclats avec leur cri de fer rouge dans l’eau. A un coup, je lâche mon fusil, tellement le souffle d’une explosion m’a brûlé les mains. Je le ramasse en chancelant et repars tête baissée dans la tempête à lueurs fauves, dans la pluie écrasante des laves, cinglé par des jets de poussier et de suie. Les stridences des éclats qui passent vous font mal aux oreilles, vous frappent sur la nuque, vous traversent les tempes, et on ne peut retenir un cri lorsqu’on les subit. On a le cœur soulevé, tordu par l’odeur soufrée. Les souffles de la mort nous poussent, nous soulèvent, nous balancent. On bondit; on ne sait pas où on marche. Les yeux clignent, s’aveuglent et pleurent. Devant nous, la vue est obstruée par une avalanche fulgurante, qui tient toute la place.

C’est le barrage. Il faut passer dans ce tourbillon de flammes et ces horribles nuées verticales. On passe. On est passé, au hasard; j’ai vu, ça et là, des formes tournoyer, s’enlever et se coucher, éclairées d’un brusque reflet d’au delà. J’ai entrevu des faces étranges qui poussaient des espèces de cris, qu’on apercevait sans les entendre dans l’anéantissement du vacarme. Un brasier avec d’immenses et furieuses masses rouges et noires tombait autour de moi, creusant la terre, l’ôtant de dessous mes pieds, et me jetant de côté comme un jouet rebondissant. Je me rappelle avoir enjambé un cadavre qui brûlait, tout noir, avec une nappe de sang vermeil qui grésillait sur lui, et je me souviens aussi que les pans de la capote qui se déplaçait près de moi avaient pris feu et laissaient un sillon de fumée. A notre droite, tout au long du boyau 97, on avait le regard attiré et ébloui par une file d’illuminations affreuses, serrées l’une contre l’autre comme des hommes.

—En avant!

Maintenant, on court presque. On en voit qui tombent tout d’une pièce, la face en avant, d’autres qui échouent, humblement, comme s’ils s’asseyaient par terre. On fait de brusques écarts pour éviter les morts allongés, sages et raides, ou bien cabrés, et aussi, pièges plus dangereux, les blessés qui se débattent et qui s’accrochent.

Le Boyau International!

On y est. Les fils de fer ont été déterrés avec leurs longues racines en vrille, jetés ailleurs et enroulés, balayés, poussés en vastes monceaux par le canon. Entre ces grands buissons de fer humides de pluie, la terre est ouverte, libre.

Le boyau n’est pas défendu. Les Allemands l’ont abandonné, ou bien une première vague est déjà passée... L’intérieur est hérissé de fusils posés le long du talus. Au fond, des cadavres éparpillés. Du fouillis de la longue fosse émergent des mains tendues hors de manches grises à parements rouges et des jambes bottées. Par places, le talus est renversé, la boiserie hachée; tout le flanc de la tranchée crevé, submergé d’un indescriptible mélange. En d’autres endroits, béent des puits ronds. J’ai gardé surtout de ce moment-là la vision d’une tranchée bizarrement en guenilles, recouverte de loques multicolores: pour confectionner leurs sacs de terre, les Allemands s’étaient servi de draps, de cotonnades, de lainages à dessins bariolés, pillés dans quelque magasin de tissus d’ameublement. Tout ce méli-mélo de lambeaux de couleurs, déchiquetés, effilochés, pend, claque, flotte et danse aux yeux.

On s’est répandu dans le boyau. Le lieutenant, qui a sauté de l’autre côté, se penche et nous appelle en criant et en faisant des signes:

—Ne restons pas là. En avant! Toujours en avant!

On escalade le talus du boyau en s’aidant des sacs, des armes, des dos qui y sont entassés. Dans le fond du ravin, le sol est labouré de coups, comblé d’épaves, fourmillant de corps couchés. Les uns ont l’immobilité des choses; les autres sont agités de remuements doux ou convulsifs. Le tir de barrage continue à accumuler ses infernales décharges en arrière de nous, à l’endroit où nous l’avons franchi. Mais là où nous sommes, au pied de la butte, c’est un point mort pour l’artillerie.

Vague et brève accalmie. On cesse un peu d’être sourds. On se regarde. Il y a de la fièvre aux yeux, du sang aux pommettes. Les souffles ronflent et les cœurs tapent dans les poitrines.

On se reconnaît, confusément, à la hâte, comme si dans un cauchemar on se retrouvait un jour face à face, au fond des rivages de la mort. On se jette, dans cette éclaircie d’enfer, quelques paroles précipitées:

—C’est toi!

—Oh! là là! qu’est ce qu’on prend!

—Où est Cocon?

—J’ sais pas.

—T’ as vu l’ capitaine?

—Non...

—Ça va?

—Oui...

Le fond du ravin est traversé. L’autre versant se dresse. On l’escalade à la file indienne, par un escalier ébauché dans la terre.

—Attention!

C’est un soldat qui, arrivé à la moitié de l’escalier, frappé aux reins par un éclat d’obus venu de là-bas, tombe, comme un nageur, décoiffé, les deux bras en avant. On distingue la silhouette informe de cette masse qui plonge dans le gouffre; j’entrevois le détail de ses cheveux épars au-dessus du profil noir de sa figure.

On débouche sur la hauteur.

Un grand vide incolore s’étend devant nous. On ne voit rien d’abord qu’une steppe crayeuse et pierreuse, jaune et grise à perte de vue. Aucun flot humain ne précède le nôtre; en avant de nous, personne de vivant, mais le sol est peuplé de morts: des cadavres récents qui imitent encore la souffrance ou le sommeil, des débris anciens déjà décolorés et dispersés au vent, presque digérés par la terre.

Dès que notre file lancée, cahotée, émerge, je sens que deux hommes près de moi sont frappés, deux ombres sont précipitées à terre, roulent sous nos pieds, l’une avec un cri aigu, l’autre en silence comme un bœuf. Un autre disparaît dans un geste de fou, comme s’il avait été emporté. On se resserre instinctivement en se bousculant en avant, toujours en avant; la plaie, dans notre foule, se referme toute seule. L’adjudant s’arrête, lève son sabre, le lâche, et s’agenouille; son corps agenouillé se penche en arrière par saccades, son casque lui tombe sur les talons, et il reste là, la tête nue, face au ciel. La file s’est fendue précipitamment dans son élan, pour respecter cette immobilité.

Mais on ne voit plus le lieutenant. Plus de chefs, alors... Une hésitation retient la vague humaine qui bat le commencement du plateau. On entend dans le piétinement le souffle rauque des poumons.

—En avant! crie un soldat quelconque.

Alors tous reprennent en avant, avec une hâte croissante, la course à l’abîme.

*

* *

—Où est Bertrand? gémit péniblement une des voix qui courent en avant.

—Là! Ici...

Il s’était, en passant, penché sur un blessé, mais il quitte rapidement cet homme qui lui tend les bras et a l’air de sangloter.

C’est au moment où il nous rejoint qu’on entend devant nous, sortant d’une espèce de bosse, le tac-tac de la mitrailleuse. C’est un moment angoissant, plus grave encore que celui où nous avons traversé le tremblement de terre incendié du barrage. Cette voix bien connue nous parle nettement et effroyablement dans l’espace. Mais on ne s’arrête plus.

—Avancez! Avancez!

L’essoufflement se traduit en gémissements rauques et on continue à se jeter sur l’horizon.

—Les Boches! J’ les vois! dit tout à coup un homme.

—Oui... Leurs têtes, là, au-dessus de la tranchée... C’est là qu’est la tranchée, c’te ligne. C’est tout près. Ah! les vaches!

On distingue en effet de petites calottes grises qui montent puis s’interceptent au ras du sol, à une cinquantaine de mètres, au delà d’une bande de terre noire sillonnée et bossuée.

Un sursaut soulève ceux qui forment à présent le groupe où je suis. Si près du but, indemnes jusque-là, n’y arrivera-t-on pas? Si, on y arrivera! On fait de grandes enjambées. On n’entend plus rien. Chacun se lance devant soi, attiré par le fossé terrible, raidi en avant, presque incapable de tourner la tête à droite ou à gauche.

On a la notion que beaucoup perdent pied et s’affaissent à terre. Je fais un saut de côté pour éviter la baïonnette brusquement érigée d’un fusil qui dégringole. Tout près de moi, Farfadet, la figure en sang, se dresse, me bouscule, se jette sur Volpatte qui est à côté de moi et se cramponne à lui; Volpatte plie et, continuant son élan, le traîne quelques pas avec lui, puis il le secoue et s’en débarrasse, sans le regarder, sans savoir qui il est, en lui jetant d’une voix entrecoupée, presque asphyxiée par l’effort:

—Lâche-moi, lâche-moi, nom de Dieu!... Tout à l’heure, on t’ ramassera. T’en fais pas.

L’autre s’effondre, et sa figure enduite d’un masque vermillon, d’où toute expression a été arrachée, se tourne de côté et d’autre—tandis que Volpatte, déjà loin, répète machinalement entre ses dents: «T’en fais pas», l’œil fixé en avant, sur la ligne.

Une nuée de balles gicle autour de moi, multipliant les arrêts subits, les chutes retardées, révoltées, gesticulantes, les plongeons faits d’un bloc avec tout le fardeau du corps, les cris, les exclamations sourdes, rageuses, désespérées ou bien les «han!» terribles et creux où la vie entière s’exhale d’un coup. Et nous qui ne sommes pas encore atteints, nous regardons en avant, nous marchons, nous courons, parmi les jeux de la mort qui frappe au hasard dans toute notre chair.

 

Les fils de fer. Il y en a une zone intacte. On la tourne. Elle est éventrée d’un large passage profond: c’est un colossal entonnoir formé d’entonnoirs juxtaposés, une fantastique bouche de volcan creusée là par le canon.

Le spectacle de ce bouleversement est stupéfiant. Il semble vraiment que cela est venu du centre de la terre. L’apparition d’une pareille déchirure des couches du sol aiguillonne notre ardeur d’assaillants, et d’aucuns ne peuvent s’empêcher de s’écrier, avec un sombre hochement de tête, en ce moment où les paroles s’arrachent difficilement des gorges:

—Ah! zut alors, qu’est-ce qu’on leur a foutu là! ah! zut!

Poussés comme par le vent, on monte et on descend, au gré des vallonnements et des monceaux terreux, dans cette brèche démesurée du sol qui fut fouillé, noirci, cautérisé par les flammes acharnées. La glèbe se colle aux pieds. On s’en arrache avec rage. Les équipements, les étoffes qui tapissent le sol mou, le linge qui s’y est répandu hors des musettes éventrées, empêchent qu’on ne s’embourbe et on a soin de jeter le pied sur ces dépouilles quand on saute dans les trous ou qu’on escalade les monticules.

Derrière nous, des voix nous poussent:

—En avant, les gars, en avant! Nom de Dieu!

—Tout le régiment est derrière nous, crie-t-on.

On ne se retourne pas pour voir, mais cette assurance électrise encore notre ruée.

Il n’y a plus de casquettes visibles derrière les talus de la tranchée dont on approche. Des cadavres d’Allemands s’égrènent devant—entassés comme des points ou étendus comme des lignes. On arrive. Le talus se précise avec ses formes sournoises, ses détails: les créneaux... On en est prodigieusement, incroyablement près...

Quelque chose tombe devant nous. C’est une grenade. D’un coup de pied, le caporal Bertrand la renvoie si bien qu’elle saute en avant et va éclater juste sur la tranchée.

C’est sur ce coup heureux que l’escouade aborde le fossé.

Pépin s’est précipité à plat ventre. Il évolue autour d’un cadavre. Il atteint le bord, il s’y enfonce. C’est lui qui est entré le premier. Fouillade, qui fait de grands gestes et crie, bondit dans le creux presque au moment où Pépin s’y coule... J’entrevois—le temps d’un éclair—toute une rangée de démons noirs, se baissant et s’accroupissant pour descendre, sur le faîte du talus, au bord du piège noir.

Une salve terrible nous éclate à la figure, à bout portant, jetant devant nous une subite rampe de flammes tout le long de la bordure de terre. Après un coup d’étourdissement, on se secoue et on rit aux éclats, diaboliquement: la décharge a passé trop haut. Et aussitôt, avec des exclamations et des rugissements de délivrance, nous glissons, nous roulons, nous tombons vivants dans le ventre de la tranchée!

*

* *

Une fumée incompréhensible nous submerge. Dans le gouffre étranglé, je ne vois d’abord que des uniformes bleus. On va dans un sens puis dans l’autre, poussés les uns par les autres, en grondant, en cherchant. On se retourne, et, les mains embarrassées par le couteau, les grenades et le fusil, on ne sait pas d’abord quoi faire.

—I’s sont dans leurs abris, les vaches! vocifère-t-on.

De sourdes détonations ébranlent le sol: ça se passe sous terre, dans les abris. On est tout à coup séparé par des masses monumentales d’une fumée si épaisse qu’elle vous applique un masque et qu’on ne voit plus rien. On se débat comme des noyés, au travers de cette atmosphère ténébreuse et âcre, dans un morceau de nuit. On bute contre des récifs d’êtres accroupis, pelotonnés, qui saignent et crient, au fond. On entrevoit à peine les parois, toutes droites ici, et faites de sacs de terre en toile blanche—qui est déchirée partout comme du papier. Par moments, la lourde buée tenace se balance et s’allège, et on revoit grouiller la cohue assaillante... Arrachée au poussiéreux tableau, une silhouette de corps-à-corps se dessine sur le talus, dans une brume, et s’affaisse, s’enfonce. J’entends quelques grêles «Kamerad!» émanant d’une bande à têtes hâves et à vestes grises acculée dans un coin qu’une déchirure immensifie. Sous le nuage d’encre, l’orage d’hommes reflue, monte dans le même sens, vers la droite, avec des ressauts et des tourbillonnements, le long de la sombre jetée défoncée.

*

* *

Et soudain, on sent que c’est fini. On voit, on entend, on comprend que notre vague qui a roulé ici à travers les barrages n’a pas rencontré une vague égale, et qu’on s’est replié à notre venue. La bataille humaine a fondu devant nous. Le mince rideau de défenseurs s’est émietté dans les trous où on les prend comme des rats, ou bien où on les tue. Plus de résistance: du vide, un grand vide. On avance, entassés, comme une file terrible de spectateurs.

Et ici, la tranchée est toute foudroyée. Avec ses murs blancs écroulés, elle semble en cet endroit l’empreinte vaseuse, amollie, d’un fleuve anéanti dans ses berges pierreuses avec, par places, le trou plat et arrondi d’un étang tari aussi; et au bord, sur le talus et sur le fond, traîne un long glacier de cadavres,—et tout cela s’emplit et déborde des flots nouveaux de notre troupe déferlante. Dans la fumée vomie par les abris et l’air ébranlé par les explosions souterraines, je parviens sur une masse compacte d’hommes accrochés les uns aux autres qui tournoient dans un cirque élargi. Au moment où nous arrivons, la masse tout entière s’effondre, ce reste de bataille agonise; je vois Blaire s’en dégager, le casque pendant au cou par la jugulaire, la figure écorchée, et il pousse un hurlement sauvage. Je heurte un homme qui est cramponné là à l’entrée d’un abri. S’effaçant devant la trappe noire béante et traîtresse, il se retient de la main gauche au montant. De la droite il balance pendant plusieurs secondes une grenade. Elle va éclater... Elle disparaît dans le trou. L’engin a explosé aussitôt arrivé, et un horrible écho humain lui a répondu dans les entrailles de la terre. L’homme saisit une autre grenade.

Un autre, avec une pioche ramassée là, frappe et fracasse les montants de l’entrée d’un autre abri. Un affaissement de la terre se produit et l’entrée se trouve obstruée. On voit plusieurs ombres qui piétinent et gesticulent sur ce tombeau.

L’un, l’autre... Dans la bande vivante qui jusqu’ici, jusqu’à cette tranchée tant poursuivie, est arrivée en lambeaux, après s’être heurtée aux obus et aux balles invincibles lancées à sa rencontre, je reconnais mal ceux que je connais, comme si tout le reste de la vie était devenu tout d’un coup très lointain. Quelque chose les pétrit et les change. Une frénésie les agite tous et les fait sortir d’eux-mêmes.

—Pourquoi qu’on s’arrête ici? dit l’un, grinçant des dents.

—Pourquoi qu’on s’en va pas jusqu’à l’autre? me demande le deuxième plein de fureur. Maintenant qu’on est v’nu, en quelques bonds, on y s’rait!

—Moi aussi, j’ veux continuer.

—Moi aussi. Ah! les vaches!...

Ils se secouent comme des drapeaux, portant comme de la gloire leur chance d’avoir survécu, implacables, débordants, enivrés d’eux-mêmes.

*

* *

On stagne, on piétine dans l’ouvrage conquis, cette étrange voie en démolition qui serpente dans la plaine et qui va de l’inconnu à l’inconnu.

 

—Avancez à droite!

Alors on continue à s’écouler dans un sens. Sans doute c’est un mouvement combiné là-haut, là-bas, par les chefs. On foule des corps mous dont quelques-uns remuent et changent lentement de place, et d’où sortent à la hâte des ruisseaux et des cris. Des cadavres sont entassés en long, en travers, comme des poutres et des décombres, sur des blessés, font effort sur eux, les étouffent, les étranglent et leur prennent leur vie. Je pousse, pour passer, un torse égorgé dont le cou est une source de sang gémissant.

On ne rencontre plus, dans le cataclysme des terres effondrées ou dressées et des débris massifs, par-dessus le grouillement des blessés et des morts qui bougent ensemble, à travers la mouvante forêt de fumée implantée dans la tranchée et sur toute la zone environnante, que des faces enflammées, sanglantes de sueur, aux yeux étincelants. Des groupes ont l’air de danser en brandissant leurs couteaux. Ils sont joyeux, immensément rassurés, féroces.

L’action s’éteint insensiblement. Un soldat dit:

—Alors, qu’est-ce qu’on a à faire, maintenant?

Elle se rallume soudain en un point: à une vingtaine de mètres dans la plaine, vers un circuit que fait le talus gris, un paquet de coups de fusil crépite et jette ses brûlures éparses autour d’une mitrailleuse qui, enterrée, crache par intermittences, et semble se débattre.

Sous l’aile charbonneuse d’une sorte de nimbus bleuâtre et jaune, on voit des hommes qui cernent la fulgurante machine et se resserrent sur elle. Je distingue, près de moi, la silhouette de Mesnil Joseph qui, tout debout, sans chercher à se dissimuler, se dirige sur le point où des suites saccadées d’explosions aboient.

Une détonation jaillit d’un coin de la tranchée, entre nous deux. Joseph s’arrête, oscille, se baisse, et s’abat sur un genou. Je cours à lui, il me regarde venir.

—Ce n’est rien: la cuisse... Je peux ramper tout seul.

Il semble devenu sage, enfantin, docile. Il ondule doucement vers le creux...

J’ai encore dans les yeux, exactement, le point d’où s’est allongé le coup de feu qui l’a atteint. Je me glisse là, par la gauche, en faisant un détour.

Personne. Je ne rencontre qu’un des nôtres qui cherche comme moi. C’est Paradis.

Nous sommes bousculés par des hommes qui portent sur l’épaule ou sous le bras des pièces de fer de toutes formes. Ils encombrent la sape et nous séparent.

—La mitrailleuse est prise par la septième, crie-t-on. A n’ gueul’ra plus. Elle était enragée: sale bête! sale bête!

—Qu’est-c’ qu’il y a à faire, maintenant?

—Rien.

On demeure là, pêle-mêle. On s’assoit. Les vivants ont cessé de haleter, les mourants finissent de râler, environnés de fumées et de lumières, et du fracas du canon, roulant à tous les bouts du monde. On ne sait plus où on en est. Il n’y a plus de terre ni de ciel, il n’y a toujours qu’une espèce de nuage. Un premier temps d’arrêt se dessine dans le drame du chaos. Il se fait un ralentissement universel des mouvements et des bruits. Et la canonnade diminue, et c’est plus loin, maintenant, qu’elle secoue le ciel comme une toux. L’exaltation s’apaise, il ne reste plus que l’infinie fatigue qui remonte et nous noie, et l’attente infinie qui recommence.

*

* *

Où est l’ennemi? Il a laissé des corps partout et on a vu des rangées de prisonniers: là-bas, encore, il s’en profile une, monotone, indéfinie et toute fumeuse sur le ciel sale. Mais le gros semble s’être dissipé au loin. Quelques obus nous arrivent ici, là, maladroitement; on s’en moque. On est délivré, on est tranquille, on est seuls, dans cette sorte de désert où des immensités de cadavres aboutissent à une ligne de vivants.

La nuit est venue. La poussière s’est envolée, mais elle a fait place à la pénombre et à l’ombre, sur le désordre de la foule étirée en longueur. Les hommes se rapprochent, s’asseyent, se lèvent, marchent, appuyés ou accrochés les uns aux autres. Entre les abris, bloqués par des mêlées de morts, on se groupe, on s’accroupit. Quelques-uns ont posé leur fusil par terre et vaguent aux abords de la fosse, les bras ballants; de près, on voit qu’ils sont noircis, brûlés, les yeux rouges, et balafrés de boue. On ne parle guère, mais on commence à chercher.

On aperçoit des brancardiers dont les silhouettes découpées cherchent, s’inclinent, s’avancent, cramponnées deux à deux à leurs longs fardeaux. Là-bas, à notre droite, on entend des coups de pioche et de pelle.

J’erre au milieu de ce sombre tohu-bohu.

Dans un endroit où le talus de la tranchée, écrasé par le bombardement, forme une pente douce, quelqu’un est assis. Un vague éclairement règne encore. La calme attitude de cet homme, qui regarde devant lui et pense, me semble sculpturale et me frappe. Je le reconnais en me penchant. C’est le caporal Bertrand.

Il tourne la figure vers moi et je sens qu’il me sourit dans l’ombre avec son sourire réfléchi.

—J’allais te chercher, me dit-il. On organise la garde de la tranchée, en attendant qu’on ait des nouvelles de ce qu’ont fait les autres et de ce qui se passe en avant. Je vais te mettre en sentinelle double, avec Paradis, dans un trou d’écoute que les sapeurs viennent de creuser.

Nous contemplons les ombres des passants et des immobiles, qui se profilent en taches d’encre, courbés, plies dans diverses poses, sur la grisaille du ciel, tout le long du parapet en ruines. Ils font un étrange remuement ténébreux, rapetissés comme des insectes et des vers, parmi ces campagnes cachées d’ombre, pacifiées par la mort, où les batailles font, depuis deux ans, errer et stagner des villes de soldats sur des nécropoles démesurées et profondes.

Deux êtres obscurs passent dans l’ombre, à quelques pas de nous; ils s’entretiennent à demi-voix.

—Tu parles, mon vieux, qu’au lieu de l’écouter, j’y ai foutu ma baïonnette dans l’ ventre, que j’ pouvais plus la déclouer.

—Moi, i’s étaient quat’ dans l’ fond du trou. J’ les ai appelés pour les faire sortir: à mesure qu’un sortait, j’y ai crevé la peau. J’avais du rouge qui me descendait jusqu’au coude. J’en ai les manches collées.

—Ah! reprit le premier, quand on racont’ra ça plus tard, si on r’vient, à eux autres chez nous, près du fourneau et de la chandelle, qui voudra y croire? C’est-t-i’ pas malheureux, s’pas?

—J’ m’en fous, pourvu qu’on r’vienne, fit l’autre. Vitement, la fin, et qu’ ça.

Bertrand parlait peu, d’ordinaire, et ne parlait jamais de lui-même. Il dit pourtant:

—J’en ai eu trois sur les bras. J’ai frappé comme un fou. Ah! nous étions tous comme des bêtes quand nous sommes arrivés ici!

Continuer : partie 3 sur 3