Le Formidable ÉVénement

Maurice Leblanc · Chapitre 17 sur 17

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Le Formidable ÉVénement

Chapitre VIIILe haut-commissaire des territoires nouveaux

Chapitre VIII

 

 

Le haut-commissaire des territoires

nouveaux

 

– Ma faille !… N’est-ce pas, tu en es persuadé comme moi, c’est une ramification de ma faille, finissant en cul-de-sac ? de sorte que toutes les forces éruptives, immobilisées vers cette impasse, ont rencontré un terrain propice !… de sorte que toutes ces forces… Tu saisis, n’est-ce pas ?

Simon saisissait d’autant moins que le père Calcaire s’em-brouillait dans son hypothèse et que lui, Simon, ne s’occupait que d’Isabel et n’écoutait guère que ce que lui disait la jeune fille.

Ils se trouvaient tous les trois un peu en dehors des barri-cades, parmi des groupes de tentes autour desquelles des sol-dats, vêtus de bourgerons et coiffés de leurs calots bleus, al-laient, venaient et préparaient le repas. Isabel avait déjà une figure plus apaisée et des yeux moins inquiets. Simon la contemplait avec une tendresse infinie. Au cours de la matinée, le brouillard enfin s’était dissipé. Pour la première fois, depuis le jour où ils avaient voyagé ensemble sur le pont de la Reine-Mary, le soleil étincelait dans un ciel pur de tout nuage, et l’on eût dit que rien, entre ce jour-là et le jour actuel, ne les avait séparés. Tous les mauvais souvenirs s’effaçaient. La robe déchi-rée d’Isabel, sa pâleur, ses poignets meurtris, n’évoquaient plus qu’une aventure déjà lointaine, puisque s’ouvrait devant eux l’avenir resplendissant.

 

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À l’intérieur des barricades quelques soldats parcouraient l’arène et rangeaient les cadavres, tandis que d’autres plus loin, installés sur l’épave de la Ville-de-Dunkerque, détachaient les silhouettes lugubres suspendues aux gibets. Près du sous-marin, dans un espace clos et que de nombreuses sentinelles surveil-laient, étaient parqués plusieurs douzaines de prisonniers aux-quels venaient s’adjoindre à tout instant d’autres lots de captifs.

– Évidemment, reprenait le père Calcaire, il reste beaucoup de points obscurs, mais je ne m’en irai pas avant d’avoir étudié toutes les causes du phénomène.

– Et moi, lui dit Simon en riant, je voudrais bien savoir, mon maître, comment vous avez pu venir jusqu’ici.

C’était là une question peu intéressante pour le père Cal-caire, et à laquelle il répondit vaguement :

– Est-ce que je sais ! J’ai suivi un tas de braves gens…

– De braves pillards et de braves assassins.

– Ah ! tu crois ? Oui, peut-être… il m’a semblé quelque-fois… Mais j’étais si absorbé ! Tant d’observations à faire ! D’ailleurs, je n’étais pas seul… du moins le dernier jour.

– Ah ! et avec qui ?

– Avec Dolorès. Nous avons fait toute la dernière étape en-semble, et c’est elle qui m’a conduit ici. En vue des barricades elle m’a quitté. Et puis, impossible d’entrer dans cette enceinte et d’examiner le phénomène de près. Aussitôt que j’avançais, pan, la mitrailleuse ! Enfin tout à coup, la foule a crevé la digue. Mais ce qui me tracasse maintenant, c’est que ces éruptions pa-raissent déjà diminuer d’intensité et qu’il faut qu’on en prévoie le terme dans un délai très proche. Il est vrai, d’autre part…

 

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Mais Simon ne l’écoutait plus. Il apercevait dans l’arène le capitaine commandant le détachement, avec lequel il n’avait pu, le matin, échanger que quelques mots, cet officier s’étant mis aussitôt à la poursuite des fuyards. Simon conduisit Isabel vers la tente qui lui était réservée, et où lord Bakefield se reposait, et il rejoignit le capitaine qui s’écria :

– Cela se déblaie, monsieur Dubosc. J’ai envoyé les es-couades vers le nord, et toutes les bandes de brigands tombe-ront entre mes mains ou entre les mains des troupes anglaises dont on me signale l’arrivée. Mais quels sauvages ! Et combien je suis heureux d’être arrivé à temps !

Simon le remercia en son nom et au nom de Bakefield et de sa fille.

– Ce n’est pas moi qu’il faut remercier, répondit-il, mais l’étrange femme que je ne connais que sous le nom de Dolorès, et qui m’a amené ici.

Le capitaine raconta qu’il opérait depuis trois heures aux avancées de Boulogne où il tenait garnison, quand il avait reçu du gouverneur militaire, récemment promu, un message lui en-joignant de s’enfoncer dans la direction de Hastings, de prendre possession du pays jusqu’à mi-route entre les anciennes côtes, et de réprimer impitoyablement tous les excès.

– Or, ce matin, dit-il, alors que nous patrouillions à trois ou quatre kilomètres de là, poussant devant nous un troupeau de maraudeurs, j’ai vu arriver cette femme au galop de son cheval. Rapidement elle m’a mis au courant de ce qui se passait à l’inté-rieur de ces barricades qu’elle n’avait pu franchir, mais derrière lesquelles Simon Dubosc se trouvait en péril. Ayant réussi à cap-turer un cheval, elle était venue et me suppliait d’aller à votre secours. Vous comprenez avec quelle hâte, au nom de Simon

 

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Dubosc, j’ai marché dans le sens qu’elle m’indiquait. Et vous comprenez aussi pourquoi, la voyant à son tour en danger, je me suis jeté à la poursuite de l’homme qui l’emportait.

– Eh bien, mon capitaine ?

– Eh bien, elle est revenue, fort tranquillement, toute seule sur son cheval. Elle s’était débarrassée de l’Indien que mes hommes ont cueilli aux environs assez endommagé par sa chute. Il se réclame de vous.

Simon raconta brièvement le rôle qu’Antonio avait joué dans le drame.

– Parfait ! s’écria l’officier, le mystère s’éclaircit.

– Quel mystère ?

– Oh ! quelque chose qui est bien dans la note de toutes les horreurs commises.

Il entraîna Simon vers l’épave et lui fit descendre l’escalier du pont.

 

Le large couloir était encombré de sacs et de paniers vides. Tout l’or avait disparu. Les portes des cabines occupées par Rol-leston avaient été démolies. Mais, devant la dernière de ces ca-bines, et un peu avant le réduit où Antonio avait enfermé Rol-leston la veille au soir, Simon, à la lueur d’une lampe électrique allumée par l’officier, avisa le cadavre d’un homme pendu au plafond. Les genoux avaient été repliés et attachés pour que les pieds ne pussent toucher à terre.

 

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– Voilà ce misérable Rolleston, dit le capitaine. Il n’a évi-demment que ce qu’il mérite. Mais, tout de même… Regardez bien…

Il envoya les rayons de la lampe sur le buste du supplicié. Le sang couvrait la figure méconnaissable, du sang figé, presque noir. La tête, penchée, offrait la plus hideuse des plaies, un crâne à vif, dont toute la peau, cuir et cheveux, avait été arra-chée.

– C’est Antonio qui a fait le coup, prononça Simon, se sou-venant du rire de l’Indien, lorsque, lui, Simon, avait exprimé la crainte que les bandits ne finissent par retrouver et délivrer leur chef. Selon la mode de ses aïeux, il a scalpé l’homme qu’il vou-lait châtier. Ne sommes-nous pas en pleine barbarie ?

Quelques minutes plus tard, en sortant de l’épave, ils aper-çurent Antonio qui causait avec Dolorès, près de l’endroit où le sous-marin renforçait l’ancienne ligne de défense. Dolorès te-nait son cheval par la bride. L’Indien gesticulait et semblait fort agité.

– Elle s’en va, dit l’officier. Je lui ai signé un sauf-conduit.

Simon traversa l’arène s’approcha de la jeune femme.

– Vous partez, Dolorès ?

– Oui.

– Vers quel but ?

– Où mon cheval voudra… et jusqu’où il pourra.

– Vous ne voulez pas attendre quelques minutes ?

 

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– Non.

– J’aurais désiré vous remercier… Miss Bakefield aussi…

– Que miss Bakefield soit heureuse !

Elle se mit en selle.

Vivement Antonio saisit la bride, comme s’il était résolu à retenir Dolorès, et se mit à parler d’une voix altérée, en une lan-gue que Simon ne comprenait pas.

Elle ne fit pas un geste. Rien n’altérait son beau visage aus-tère. Elle attendait, les yeux vers l’horizon, jusqu’à ce que l’In-dien lassé abandonnât la bride. Alors elle s’éloigna. Pas une fois, son regard n’avait rencontré le regard de Simon.

 

Elle s’en allait, mystérieuse et secrète jusqu’au bout. Certes, le refus de Simon, la conduite du jeune homme, au cours de la nuit passée dans la grotte, avait dû l’humilier profondément, et la meilleure preuve en était ce départ sans adieu. Mais d’un au-tre côté, quels prodiges d’héroïsme tenace il lui avait fallu pour traverser seule la région sinistre, et pour sauver, en même temps que l’homme qui l’avait dédaignée, la femme que cet homme aimait par-dessus tout !

Une main se posa sur l’épaule de Simon.

– Vous, Isabel ! dit-il.

– Oui… j’étais là, un peu plus loin… J’ai assisté au départ de Dolorès.

La jeune fille semblait hésiter. À la fin, elle murmura en l’observant avec attention :

 

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– Vous ne m’aviez pas dit qu’elle était belle à ce point, Si-mon ?

Il était un peu gêné. Il répliqua, ses yeux dans les yeux de la jeune fille :

– C’est que je n’ai pas eu l’occasion de vous le dire, Isabel.

Vers cinq heures du soir, la liaison étant établie entre les troupes anglaises et françaises, il fut décidé que lord Bakefield et sa fille feraient partie d’un convoi anglais qui regagnait Has-tings, et qui disposait d’une ambulance. Simon prit congé d’eux, après avoir demandé au vieux gentilhomme la permission de lui rendre une prochaine visite.

Simon estimait que sa mission n’était pas terminée en ces jours de bouleversement. Et, de fait, avant même la fin de l’après-midi, un aéroplane atterrissait en vue du campement, et l’on demandait au capitaine d’envoyer des renforts immédiats, un conflit semblant inévitable entre un détachement français et un détachement anglais qui, tous deux, avaient planté leurs drapeaux sur une crête d’où l’on découvrait tout le pays. Simon n’hésita pas un instant. Il prit place auprès des deux aviateurs.

Il est inutile, n’est-ce pas, de retracer, en ses détails, le rôle qu’il joua dans cet incident qui eût pu avoir des suites déplora-bles, la façon dont il se jeta entre les adversaires, ses supplica-tions et ses menaces, et enfin l’ordre de recul qu’il donna aux Français avec tant d’autorité et de force persuasive ! Tout cela est de l’histoire, et il suffira de rappeler ces mots prononcés le surlendemain par le Premier ministre anglais à une séance des Communes : « Je tiens à remercier l’admirable Simon Dubosc. Sans lui, l’honneur de la Grande-Bretagne eût été souillé, du sang français eût été versé par des mains anglaises. Simon Du-bosc, l’homme merveilleux qui a franchi d’un bond l’ancienne

 

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Manche, a compris qu’il fallait user, au moins pendant quelques heures, d’un peu de patience envers une grande nation, habi-tuée depuis tant de siècles à se sentir sous la protection de l’océan, et qui, tout à coup, se voit désarmée, sans défense et sans remparts. N’oublions pas que, le matin même, l’Allemagne, avec son impudeur habituelle, offrait son alliance à la France et lui proposait l’invasion immédiate de la Grande-Bretagne avec toutes les forces combinées des deux pays. « Delenda Britan-nia ! » La réponse, Simon Dubosc l’a donnée, en accomplissant ce miracle : des Français qui reculent ! Honorons Simon Du-bosc ! »

Le geste de Simon, la France le reconnaissait aussitôt en nommant le jeune homme haut-commissaire des nouveaux ter-ritoires français. Durant quatre jours encore il se multiplia, par-tout présent, survolant le domaine conquis par lui, rétablissant l’ordre, imposant l’harmonie, la discipline et la sécurité. Pour-chassées et traquées, toutes les bandes des ravageurs et des pil-lards furent réduites à merci. Des aéroplanes sillonnaient le ciel. Des camions d’approvisionnement circulaient, assurant le transport des voyageurs. Le chaos s’organisait.

Enfin, un jour, Simon sonnait à la porte du château de Bat-tle, près de Hastings. Là, également, le calme était revenu. Les domestiques avaient repris leur service. À peine quelques lézar-des aux murailles, quelques crevasses au milieu des pelouses, rappelaient-elles les heures épouvantables.

Lord Bakefield, dont l’état de santé paraissait excellent, re-çut Simon dans la bibliothèque et lui fit le même accueil cordial que sur les links de Brighton.

– Eh bien, jeune homme, où en sommes-nous ?

– Au vingtième jour après ma demande en mariage, dit Simon en riant, et comme vous m’avez donné vingt jours pour

 

– 228 – accomplir un certain nombre d’exploits, je viens vous deman-der, à la date fixée, si j’ai rempli, selon vous, les conditions arrê-tées entre nous.

Lord Bakefield lui offrit un cigare et lui tendit la flamme de son briquet.

 

Il n’y eut d’autre réponse. Les exploits de Simon, la déli-vrance de lord Bakefield au moment où la mort le guettait, c’étaient là, évidemment, des choses intéressantes, qui méri-taient la récompense d’un bon cigare, et par-dessus le marché, peut-être, la main de miss Bakefield. Mais il ne fallait pas exi-ger, en sus, des remerciements, des éloges, et des effusions à n’en plus finir. Lord Bakefield restait lord Bakefield, et Simon Dubosc un tout petit monsieur.

– Au revoir, jeune homme… Ah ! à propos, j’ai fait casser le mariage que cet immonde Rolleston avait imposé à Isabel… ma-riage non valable, certes, mais tout de même, j’ai fait le néces-saire. Miss Bakefield vous racontera cela. Vous la trouverez dans le parc.

Elle n’était pas dans le parc. Prévenue, elle attendait Simon sur la terrasse.

Il lui fit part de son entretien avec lord Bakefield.

– Oui, dit-elle, mon père se résigne. Il juge l’épreuve suffi-sante.

– Et vous, Isabel ?

Elle sourit :

 

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– Je n’ai pas le droit d’être plus difficile que mon père. Mais n’oublions pas que, aux conditions posées par lui, il y en avait une que j’avais ajoutée, moi.

– Quelle condition, Isabel ?

– Vous ne vous souvenez pas ?… sur le pont de la Reine-Mary ?

– Isabel, vous doutez donc de moi ?

Elle lui saisit les deux mains et lui dit :

– Simon, je suis triste parfois en songeant que, dans cette grande aventure, c’est une autre que moi qui fut votre compa-gne de danger, celle que vous avez défendue et qui vous proté-gea.

Il secoua la tête :

– Non, Isabel, je n’ai jamais eu qu’une compagne, vous, Isabel, vous seule. Vous avez été mon seul but et ma seule pen-sée, mon seul espoir et ma seule volonté.

Elle dit, après un instant de réflexion :

– J’ai beaucoup parlé d’elle, en revenant de là-bas, avec Antonio. Savez-vous bien Simon, que cette jeune femme n’est pas seulement très belle, mais qu’elle est capable de sentiments très nobles, très élevés. Son passé, je l’ignore, il y a là, d’après Antonio, des heures assez troubles. Mais depuis… depuis… mal-gré le genre de vie qu’elle mène, malgré toutes les passions qu’elle inspire, elle demeure à l’écart. Vous seul l’avez émue vraiment, Simon. Pour vous, d’après ce que j’entrevois, d’après ce que m’a dit Antonio, lequel n’est, somme toute, qu’un amou-reux éconduit et plein d’amertume, pour vous, Dolorès se serait

 

– 230 – sacrifiée jusqu’à la mort, et cela, dès le premier jour. Vous le saviez, Simon ?

Il garda le silence.

– Vous avez raison, dit-elle. Vous ne pouvez pas répondre. Cependant il est un point, Simon, où je vous demande la vérité absolue. Je puis vous regarder bien en face, n’est-ce pas. Il n’y a pas au fond de votre être un seul souvenir qui nous sépare ?… pas une faiblesse ?… pas une défaillance de pensée ?…

Il l’attira contre lui, et, lèvres contre lèvres, il lui dit :

– Il y a vous Isabel, uniquement vous, vous dans le passé, et vous dans l’avenir.

– Je vous crois Simon, prononça-t-elle.

Un mois après, le mariage avait lieu, et ils prenaient pos-session de l’épave de la Ville-de-Dunkerque, demeure officielle du haut-commissaire français des nouveaux territoires.

C’est là que fut signé, sur la proposition et d’après les étu-des préliminaires de Simon Dubosc, le projet du vaste canal qui devait couper l’isthme de Normandie en laissant, à droite et à gauche, aux deux pays, une portion de terrain à peu près égale. C’est là que fut signé l’acte solennel d’après lequel l’Angleterre et la France se déclaraient une éternelle amitié et fondaient les bases des États-Unis d’Europe.

Et c’est là que naquirent les quatre enfants de Simon et d’Isabel.

Bien souvent, par la suite, accompagné de sa femme, Si-mon, à cheval ou en aéroplane, alla rendre visite à son ami Ed-wards. Guéri de ses blessures, Edwards se mit au travail et diri-

 

– 231 – gea, sur les nouveaux rivages anglais, une vaste entreprise de pêcheries à laquelle il avait attaché Antonio. Edwards se maria. L’Indien vécut longtemps seul, dans l’attente de celle qui ne ve-nait pas et dont personne n’entendait parler.

Un jour il reçut une lettre et s’en alla. Quelques mois après, il écrivait du Mexique, et annonçait son mariage avec Dolorès.

Mais la promenade favorite d’Isabel et de Simon les conduisait surtout auprès du vieux père Calcaire. Il habitait, lui, contre la grotte de l’étang, une modeste villa en bois, où il pour-suivait ses études sur la terre nouvelle. Les cascades d’or, épui-sées, ne l’intéressaient plus, et c’était du reste un problème élu-cidé. Mais quelle énigme indéchiffrable que cette construction attachée à un terrain de l’époque éocène !

– Il y avait à cette époque des singes, affirmait le père Cal-caire, cela est hors de doute. Mais des hommes ! et des hommes capables de construire, d’orner leurs demeures, de sculpter la pierre ! Non, je l’avoue, c’est là un phénomène qui déroute tou-tes les idées. Qu’en dis-tu, Simon ?

Simon ne disait rien. Une barque se balançait sur l’étang. Il y prenait place avec Isabel et ramait nonchalamment, sans que jamais, de cette eau pure où elle s’était baignée par un soir vo-luptueux, surgît l’image de Dolorès. Simon était l’homme d’une seule femme, et cette femme était celle qu’il avait conquise.

 

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