Le fourbe

Marcel Boulenger · Chapitre 3 sur 4 · partie 4/4

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Le fourbe

Le Fourbe

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

—Oh, non… Mais ça se maintient tout de même. Ici, on n’est pas mangé par le cabaret au moins. Les hommes votent pareil: ils ne se chamaillent pas. Puis j’ai mes gosses, ça court dans la taille… Roger, Marthe, venez ici, saligoins!… La petite est farouche… Les gosses, il n’y a pas plus embarras, mais on leur donne toujours du solide qu’on a, n’est-ce pas, madame?»

Yvonne a glissé 5 francs dans la main du petit Poucet qui accourait, tout ébouriffé. Mais elle m’a murmuré, les larmes aux yeux: «Sauvons-nous, sauvons-nous tout de suite: je ne veux pas que cet enfant me regarde…»

Une autre fois, nous fûmes à pied jusqu’à l’antique maison de Commelle, dont Yvonne avait aimé naguère les portes en ogive et les chambres voûtées. Le garde Laribout habitait ce logis séculaire et planté comme un vieux soldat inébranlable à la pointe des étangs, le long du bois.

La belle-mère de Laribout, nommée Mme Chevallier, avait toujours éprouvé de l’humiliation parce que sa fille Paula ne s’était alliée qu’à un simple garde: car Mme Chevallier avait de l’instruction, et elle parlait en souriant d’un air tout à fait comme il faut.

—«Ah, madame, fit-elle, c’est malheureux que ma fille ne soye justement pas là. Assoyez-vous donc, madame. Si monsieur l’inspecteur veut bien prendre une chaise aussi… Vous devez trouver que c’est bien petit, ici. C’est quasi branlant, par le fait. Il faut vous dire que Laribout ne gagne pas des mille et des cent, n’est-ce pas: si ma fille m’aurait écouté, elle n’aurait jamais fait ça. Enfin, on passe le temps tout de même, nous trois et les moutards…»

Puis, affûtant ses lèvres, et très femme du monde, Mme Chevallier ajouta:

—«A propos, madame, et votre petite fille, elle va toujours bien?… Voilà un beau bébé!…»

Je tenais par le bras Yvonne toute en larmes, pour revenir vers Chantilly, à travers la forêt où le jour déjà baissait. Je guidais une femme défaite, à demi folle de désespoir, et qui titubait, qui se traînait.

—«Yvonne, aie pitié aussi de moi: tu me fais mal, enfin, je souffre également… Yvonne!

—C’est vrai, mais je n’en peux plus… je n’en peux plus…»

Éperdu, j’eus spontanément l’idée, une fois rentré au logis, de courir chez M. l’abbé Duregard, premier vicaire de la paroisse.

—«Monsieur l’abbé, suppliai-je, je vous demande instamment de venir à mon secours! Il n’y a plus à espérer qu’en vous. Ma femme est chez elle, anéantie par le chagrin: aujourd’hui, une circonstance malheureuse lui a rappelé cruellement notre deuil. Je suis moi-même trop à plaindre, je ne trouve que lui dire, et me sens impuissant, terrassé… Voulez-vous aller la voir, vous, et lui parler?

—Monsieur, j’appartiens à tous ceux qui m’appellent, et me rends de ce pas auprès de Mme Simonin. Mais je ne saurai que prier pour elle: je n’obtiendrai pas beaucoup de calme, sans doute, alors que votre affection y échoue.

—Yvonne est très pieuse, vous l’exhorterez au nom de Dieu, avec toute l’autorité qu’un prêtre seul peut avoir à ses yeux, vous l’apaiserez, j’en suis certain, monsieur l’abbé; je le sais… Venez vite!»

Moins d’une heure après, en effet, M. l’abbé Duregard, quittant Yvonne dont la douleur s’endormait peut-être, demandait à me voir.

—«Je crois, me dit-il, que Mme Simonin aurait besoin de n’être jamais seule. Elle se ronge dans la solitude.

—Hélas! je fais de mon mieux: cependant, ma profession me prend du temps. Puis je dois aller souvent à Paris: elle ne veut bouger d’ici… Du reste, dans l’état de tristesse où je me trouve moi-même…

—Assurément, il lui faudrait une sorte de dame de compagnie. N’avait-elle pas une parente, dont elle n’eut qu’à se louer récemment, à ce qu’elle m’a dit, lors de sa longue maladie?

—Thérèse Gervonier, sa cousine et garde-malade. Voici deux semaines qu’elle nous a quittés. Mais je la rappellerai, vous avez raison, Yvonne ne doit pas demeurer seule un instant.»

Évidemment, il n’y a que trop sujet parfois de songer à l’argent. Nous n’étions pas riches, Yvonne et moi, au point de prendre sans compter une dame de compagnie. D’autre part, comment priver Thérèse du profit qu’elle eût trouvé ailleurs? Il est vrai que nous n’avions pas d’enfant—que nous n’en aurions plus jamais…

Je décidai d’envoyer aussitôt une dépêche à Thérèse, et remerciai vivement l’abbé.

Celui-ci toutefois ne partait pas encore. Il se leva, prit son chapeau, le tourna une fois entre ses doigts, et ajouta, la main déjà sur la porte:

—«Mme Simonin se trouvera bien d’avoir auprès d’elle une personne qui l’encourage à prier en toute confiance…»

Ah, bon! M. l’abbé Duregard désirait savoir si Thérèse était bonne chrétienne. Désir trop légitime… Ne l’avait-il donc pas distinguée à l’église? Je le rassurai en lui apprenant l’histoire de notre humble cousine, et sa vocation religieuse toujours contrariée. Nous nous quittâmes très bons amis.

Je montai quatre à quatre pour dire à Yvonne que nous allions décidément rappeler sa cousine. Je savais lui faire plaisir… Cependant, je dus attendre un peu, car elle était en prière. Je me tus. Je devins morne et froid, et vraiment je savais à peine pourquoi.

 

La bonne Thérèse Gervonier se réinstalla donc parmi nous, et y demeura pour des appointements minimes… Et puis la vie coula, coula, comme un fleuve pâle entre des rives unies. L’hiver s’est avancé tristement.

Peu à peu, Yvonne reprit l’habitude d’aller presque chaque jour à Paris visiter l’une ou l’autre de ses cousines innombrables: elle jouait au bridge inlassablement, soit ici, soit là. De retour au logis, elle trouvait Thérèse et ses propos tranquilles. Ces dames disaient le Benedicite, l’on se mettait à table, et il arrivait parfois qu’Yvonne sourît devant son assiette fumante, le dos au feu. J’attendais ces minces sourires, ainsi qu’on guette en février les perce-neige.

Nous faisions scrupuleusement maigre le vendredi, et l’observâmes aussi la veille de Noël. Toute la vie, chez nous, devint réglée, et comme liturgique. Cependant que les mauvaises pluies, la neige et les gelées consternaient la terre, je sentais passer le temps d’après le calendrier: ainsi ai-je su que l’Avent s’achevait, que l’Épiphanie était proche, et bientôt la Chandeleur. J’apprenais du même coup qu’Yvonne avait gagné quelque morne tournoi de bridge chez les Quériou d’Auteuil, ou réussi chez la marraine Stéphanie l’un de ces «sans-atout» dont on parle longtemps… Ah! bienheureux ces jeux de cartes, et bénis, doublement bénis soient ces offices et ces pieuses pratiques, qui ont distrait Yvonne! La Noël, le jour de l’An, ce sont pour chacun des fêtes; pour ma femme et pour moi, qu’évoquaient donc ces tristes dates, sinon le souvenir atroce de quelques jouets que nous n’avions pas achetés, et d’un rire adorablement frais que nous n’avions pas entendu, que nous n’entendrions plus jamais!

Grâce au murmure monotone et si doux de la dévotion, grâce à l’indulgence inaltérable d’Yvonne envers ce Dieu qui pourtant l’avait si affreusement châtiée, et grâce au train-train des jours enfin, elle parlait, elle répondait à ce qu’on lui disait: elle vivait un peu, au moins. Il me parut que ce fût un miracle. Je fis présent à ma femme d’un très beau chapelet, et j’eus plaisir à dîner une fois la semaine avec M. l’abbé Duregard. C’était un homme intelligent et adroit: il discutait de politique extérieure avec une invincible logique, et de politique intérieure sans obstination, bien qu’il fût officiellement réactionnaire. Puis il aimait les jardins, et m’en eût remontré touchant la faune des parcs.

Qu’écrirais-je à mon sujet, durant tout ce temps? Rien, sinon que ce fut bien l’un des plus interminables hivers de ma vie. Yvonne était peut-être un peu moins malheureuse, et certes nul ne s’en est plus profondément réjoui que moi, on n’en doutera pas. Cependant, nous sommes doubles ou triples, probablement: il y a toujours on ne sait quel monstre qui fait en nous des gestes étranges. Ce monstre indomptable et sournois, une vraie bête, et dangereuse, m’a plus d’une fois chuchoté tout bas: «Il n’y a pas à dire que tu sois pour quelque chose dans cette détente de ta femme… La religion, oui, la religion que tu ne partages pas; les prières, en dehors desquelles tu te trouves; les cousines, les perpétuelles tantes, marraines, amies vénérables qui, par contre, t’ennuient jusqu’à la torture, et que tu ne vois guère; le bridge au besoin, que tu ignores… Quant à toi-même, quant à ta présence, ton action, ton bon vouloir—néant, mon ami, néant! Ta femme t’aime bien, cela va de soi, et, j’y consens, elle t’aime encore davantage. Mais tout ce qu’il y a de vraiment tendre en son cœur est réservé pour Dieu, et ne se dévoile qu’à l’église…»

Bah! je haussais l’épaule, et eusse voulu chasser hors de moi, à coups de fouet, l’obscur démon qui pensait ainsi.

Cependant je fuyais autant que possible mon logis et mon propre deuil: ma petite enfant perdue, Hélène, ma fille… Je courus les routes comme un chemineau lamentable: gardes, cantonniers et bûcherons me voyaient surgir de tous côtés, à l’improviste. Jamais forêt ne fut mieux surveillée.

Puis je gagnais Paris sous le moindre prétexte. Je retrouvais d’anciens amis. On me revit à la salle d’armes: je me brisais de fatigue, mes nerfs s’en trouvaient bien.

Février vint enfin, presque tiède… Et puis, je crois que La Fontaine me débaucha. Je m’étais repris à lire avec passion, et j’adorais le dix-septième siècle: Chantilly m’y ramenait sans cesse. Or La Fontaine avait été jadis maître des eaux, et même capitaine des chasses: autant dire que le «bonhomme» exerçait à Château-Thierry ce même métier que je faisais à Chantilly. Il siégeait à l’audience une fois la semaine, l’épée au côté—n’avons-nous pas aussi le sabre et l’uniforme?—il expédiait des rapports, surveillait les sergents des forêts, avait soin des coupes, visitait les rivières et les étangs, faisait appliquer les règles de chasse et de pêche. Travail énorme, et perpétuelles randonnées: et pourtant, n’a-t-il pas bien flâné, notre poète exquis, occupé à tourner des contes ou à polir des fables tout en présidant à des ventes de glandée, et rêvant de Psyché dans le temps qu’il gourmandait les manants pris en maraude sous futaie?

Je fus toujours, en ce qui me concerne, fort scrupuleux touchant les devoirs de ma charge. Néanmoins, comment ne me fussé-je pas dit qu’il y eût bonne grâce à flâner, de même qu’avait fait M. de La Fontaine en ses garderies de Champagne? Me suis-je proposé d’imiter celui-ci, révérence parler? Un tel rapprochement serait encore plus sot qu’impertinent… Pourtant, d’avoir songé seulement à la vie si molle de Jean de La Fontaine, maître des Eaux et «courtisan des Muses» à travers bois, c’était déjà une tentation, ou quelque piège du renouveau en ce mois de mars traître et fiévreux, tour à tour glacial et plein de douceurs bizarres.

A la fin de ces jours plus longs, je rentrais sans me presser, au pas de mon cheval: et ce fut ainsi que le souvenir de Marie-Dorothée renaquit tout doucement en moi, à cette époque même où partout déjà les branches se dressaient, charmantes.

 

Marie-Dorothée, lors de mon deuil, m’avait envoyé d’Italie un long télégramme, suivi d’une lettre très affectueuse. Qu’eussé-je répondu dans l’état où je me trouvais? C’était à moi d’écrire sans doute: mais rien que la pensée d’avoir à me rappeler des images de luxe et de grâce m’était pénible, et pis, impossible. Je ne songeais qu’à Yvonne écrasée de peine, et je n’étais qu’à mon chagrin.

Je n’en aimais pas moins le souvenir de Marie-Dorothée, cependant. Toutefois un ouragan m’avait emporté, la vague m’avait roulé comme un fétu. Il me fallait d’abord revenir à la surface, puis nager longtemps sur la mer calmée, avant que de retrouver le sens d’abord, ensuite mes rêves. Ce n’est pas dans la tempête que l’on entend chanter les Sirènes.

Donc, pendant de longs mois, le silence… Après quoi, le 16 mars exactement, au courrier de onze heures, je tressaillis en apercevant l’écriture harmonieuse et droite de Marie-Dorothée sur une enveloppe timbrée de Paris. J’ouvris—je tremblais déjà—et je lus ceci:

«Mon camarade, voulez-vous me rendre visite à l’hôtel Marceau, où j’habite? Si vous pensez encore un peu à moi, venez, car je suis bien malheureuse, et me sens très seule. Avant sept heures, vous me trouverez.»

Dès le lendemain, comme sonnaient cinq heures, je me présentais avenue Marceau, à l’adresse indiquée: je n’ai pas pu attendre davantage, et pourquoi l’eussé-je fait, d’ailleurs? Si Marie-Dorothée éprouvait quelque peine, allais-je lui mesurer mes humbles consolations? C’eût été les mettre à bien haut prix. Puis, il me tardait de la revoir, et le cœur me manquait presque en demandant que l’on m’annonçât auprès d’elle.

L’on vint m’appeler, enfin, on me guida… La marquise Gianelli occupait un petit appartement dans l’hôtel. Salon-boudoir Empire, vert et or, tout battant neuf. Mais sur tous ces meubles «acajou de palace» vivaient doucement des violettes… et le parfum, l’irrésistible parfum flottait, comme à la villa Médicis, voilà dix mois, comme au Transtévère, comme dans Rome tout entière, le puissant, le beau parfum de Marie-Dorothée!

La porte s’ouvrit, et ce fut le chant, après le parfum:

—«Enfin, je vous revois donc!… Vous avez été bien cruellement frappé, et j’ai pensé à vous de tout cœur, vous n’en doutez pas, n’est-ce pas, cher, vous n’en doutez pas?… N’est-ce pas?… Maintenant, vous me voyez bien à plaindre aussi.»

J’étais si ému que je ne pris même point sa main tendue vers moi.

—«Eh bien, fit-elle, vous voici fâché? Vous ne voulez pas me donner la main?

—Oh! pardon…

—J’aurais voulu me trouver près de vous. Je l’ai été par l’affection.

—Laissons cela, n’en parlons pas… Je vous remercie profondément. Mais faisons le silence, hélas! sur la grande douleur de ma vie… Et puis ce n’est pas moi qui dois être en cause: c’est vous… Eh bien, allons, dites-moi… Qu’est devenue Rome? Enfin, que vous a-t-on fait?

—Beaucoup de peine, mon ami.

—Le poète?»

Déjà les yeux de Marie-Dorothée se remplissaient de larmes: ces aigues-marines défaillaient, s’enfonçaient, se noyaient. J’en éprouvai comme un vertige.

—«Vous a-t-il quittée?… Où est-il?

—Il vogue sur la mer Égée, il erre autour de Chypre, de Samos, de Rhodes… La Clarke, vous savez, cette infâme Pia, cette milliardaire intrigante, cette Pia me l’a pris, enlevé sur son yacht…

—Comme cela, enlevé? On n’enlève plus, du moins on n’enlève pas un homme.

—Cher, un homme ordinaire, non. Mais Stéphane est une proie. Un tel poète, et tout le rêve, toutes les splendeurs qui sont sous son front, toute la gloire qu’il représente: c’est une proie, cela, et un butin magnifique… De même que s’il s’agissait, pour vous, de la plus belle femme de la terre, et de la plus universellement admirée!… Eh bien, moi, au prix d’un dévouement d’esclave, je gardais tout ce trésor, qui m’appartenait… La Pia me l’a volé! Elle a enlevé le magicien sur son yacht, mais oui, vous dis-je, enlevé, comme une pirate! Cette femme est un vrai chef de pirates. On devrait lui donner la chasse, et couler son bateau!…»

Colère et haine! Marie-Dorothée tuait mille fois du regard le spectre de l’infante, maintenant. Elle ne pleurait plus, mais un pli furieux coupait son front du haut en bas, et ses yeux étincelants luisaient terriblement sous ses sourcils joints. Vous eussiez dit Bonaparte menaçant le roi d’Angleterre.

Ce fut moi qui tentai de la faire sourire un peu, cette Amazone. Je lui remontrai que sans doute la Pia se lasserait, et le poète plus vite encore:

—«On s’en va tout confiant, on part pour une longue croisière. Celle-ci, pense-t-on, durera trois mois, six mois. Et puis, un beau matin, l’on n’en peut plus, d’entendre sans cesse la même voix qui s’exclame toujours de la même façon devant les paysages. On est ennuyé d’avoir en face de soi ce visage d’hôte milliardaire, visage pas toujours avenant, qui sait? ni de bonne humeur. Une femme qui est fatiguée quand il faut sortir, qui a soif alors qu’il n’y a rien à boire, qui a des lubies, des caprices, probablement… Alors on abandonne tout à coup cette nouvelle Ariane à la prochaine escale. On la plante là, elle et son bateau, et l’on revient par le premier train ou le premier paquebot. Croyez-vous que la conversation de l’infante Pia soit si nourrie? Je ne l’ai jamais approchée, mais c’est peut-être une Américaine comme tant d’autres, et qui ne songe qu’à déplacer le plus d’eau possible en arrivant dans un port?…»

Je voulais flatter Marie-Dorothée en supposant qu’aucune rivale ne pouvait l’égaler, au moins quant à la culture: et d’ailleurs, c’était vrai, apparemment.

Elle ne m’a point dit: «Vous êtes charitable et gentil. Cela me fait du bien d’entendre des paroles affectueuses.» Mais en me rendant compliment pour flatterie: «Vous avez toujours la même voix si nette. J’aime à ce qu’on me parle ainsi français.» Et les yeux d’acier s’éclairaient. J’étais ému, elle aussi… Cependant nous insistions sur nos mérites, et le ridicule fût venu. Je changeai d’entretien—elle savait bien pourquoi—et lui posai cent questions:

—«Où en est le monument de Victor-Emmanuel, à Rome? Qu’avez-vous fait depuis un an? Votre suisse magnifique règne-t-il toujours dans l’antichambre? Et la petite camériste à l’accent anglo-mondial? Comme elle doit se trouver chez elle, à l’hôtel Marceau!… Et le grand cyprès que l’on voit de votre boudoir: quelle pièce de feu d’artifice, à chaque soleil couchant!»

Notre conversation s’anima, s’égaya. Le beau rire qu’avait Marie-Dorothée! Elle me raconta mille anecdotes irrévérentes et comiques touchant l’illustre professeur Gatti, orgueilleux et rude comme Diogène, «Gatti le Chien», ainsi qu’elle l’appelait. On apporta du thé, du porto.

—«Mais où est l’asti d’antan!…

—Ah! vous vous rappelez?

—Je me rappelle jusqu’à la moindre chose qui vous concerne. Je sais comment vous étiez habillée tel jour, à telle heure…

—Si je vous faisais passer un examen, nous verrions ça.

—Chiche, madame!»

L’examen eut lieu. J’y triomphai. D’une certaine robe, j’ai dit: «Cette toilette-ci, que vous portiez à la villa Borghèse, était joyeusement bariolée de blanc, de noir et de vert cru: un très joli Arlequin pour amuser les enfants.

—J’aurais tant aimé cela! me répondit-elle… Mon cher François, laissez-moi vous confier une chose: vous qui savez si cruellement, pauvre ami, ce qu’est l’amour paternel, vous ne vous figurez pas quelle mère j’aurais faite! Vous comprenez, pour moi, avoir un petit… Mais c’est, ce fut le rêve de toute ma vie! Si le colonel… oui, le marquis Gianelli, enfin, mon mari, m’avait donné un fils, je crois que je serais actuellement à Turin, et je présiderais des bals pour la garnison. Quant à Stéphane…

—Eh bien, en effet, pourquoi non?…

—Cher, je ne suis peut-être pas élue. Ce n’est pas mon destin. D’ailleurs Stéphane ne veut pas. Il craint le scandale. Oui, cet homme qui est parti, mêlé en vrai bouffon à la cour impure de la Pia, cet homme-là craint le scandale… Mais comme je l’aurais élevé, soigné, amusé, embelli, mon petit, ou ma petite!… Voyez-vous, François, celui qui aurait été son père m’eût paru un être sacré.

—Le poète, justement.

—Certes!… Est-ce que vous croyez à l’hérédité? Moi, j’y crois. Il n’y a pas de père au monde qui m’eût paru plus admirable que le poète Stéphane Courrière. Songez donc, s’il avait seulement légué à son descendant une parcelle de lui-même! J’aurais cru à cet enfant-là comme la Vierge à son fils. Je me fusse dévouée à lui, corps et âme. Ses nuits auraient été mes nuits, je n’aurais plus vécu qu’afin qu’il eût bonne mine… A défaut du poète, j’aurais du moins voulu un homme bien dessiné.»

L’impudeur de Marie-Dorothée était prodigieuse et particulière. Non que ses propos fussent jamais regrettables, ni que sa tenue prêtât au moindre reproche. Cependant elle vous avait une manière de parler du genre humain, parfois, en le traitant tellement à la façon d’un bétail qu’on prend ou qu’on laisse, dont on usera, si le modèle est bon, mais qui peut aller à la boucherie, si la ligne est fâcheuse ou les aplombs suspects; elle jugeait si paisiblement autrui selon qu’un aficionado estime le taureau, ou un homme de courses le «deux ans» qui débute; puis elle s’exprimait si gravement, si posément sur les sujets les plus délicats, qu’elle dépassait d’un seul coup, de bien loin et sans même s’en douter, toutes les bornes de la décence. Elle atteignait à une sorte de chaste effronterie, et de cynisme sans péché.

En homme vulgaire, moi, en vrai plébéien, je me sentis un peu gêné.

Elle me regarda, surprise, et fit:

—«Certes, un homme régulier, un bon modèle. Vous souvient-il d’un dîner, chez moi, où le député Fata parlait de fonder une Société d’encouragement pour l’amélioration de la race humaine?… A propos de ce dîner, que devient Maurice Chennevière? La dernière fois que je l’ai vu, il ne se proposait rien de moins que d’aller au Pôle.

—Lui? N’en croyez rien. Tout l’hiver, il a bien tranquillement chassé avec l’équipage de Chantilly; je l’ai vu deux ou trois fois: il n’avait pas l’air d’un homme qui va faire des choses plus héroïques.»

Bref, nous avons bavardé très tard ainsi. Tout à coup, j’ai sursauté:

—«Une heure et demie que je suis là!… Mon train est manqué.

—Vous prendrez le suivant.

—Si je veux l’avoir, il faut que je parte.»

Mais depuis que je m’étais ainsi brusquement dit: «Eh! c’est l’heure: tu vas t’en aller…» une sorte de tremblement intérieur m’avait saisi. Blotti dans la tiédeur et la douceur, je devais donc maintenant retrouver la rue, le bruit, le chemin de fer? Je sentis soudain le désir violent et presque furieux, irrésistible en tout cas, de m’attacher plus étroitement à Marie-Dorothée, et vraiment une sorte d’incantation m’enivrait tout bas: «Mais dis-lui, me faisait une voix secrète, mais dis-lui donc que tu l’aimes, mais dis-lui, allons, puisque c’est vrai, puisque c’est fou, comme tu l’aimes!» Je n’éprouvai aucune peine à parler, mes lèvres s’ouvrirent toutes seules:

—«Vous savez que je vous aime toujours, comme là-bas.

—Là-bas, je n’en étais pas sûre…

—Mais si, vous le saviez, vous l’aviez bien vu.

—Pourquoi êtes-vous si pâle?… François, je suis contente de vous retrouver.

—Vous auriez dû m’appeler plus tôt.

—Je n’osais pas, vous étiez si malheureux!

—Nous nous consolerons l’un l’autre désormais…

—Ah! cher… Allez-vous-en, maintenant. Allez, vous me plaisez, François. J’ai confiance en vous.

—Quand reviendrai-je?

—Quand vous voudrez. Téléphonez-moi demain. Téléphonez, ou écrivez, ou venez, donnez-moi des nouvelles tous les jours. J’ai besoin d’un ami plus que jamais… Non, pas les lèvres: les mains, tenez… Demain, à demain.»

Je me suis presque sauvé, mais en riant, et vraiment éperdu de joie, d’émotion! Toute la poésie et la grâce du monde me semblaient écloses en cette pièce où vivait Marie. Car je l’appelai dorénavant Marie, à la française.

Quand je revins à Chantilly, je dis à Yvonne:

—«J’ai manqué le train. Je rendais visite à la marquise Gianelli, tu sais, cette dame qui a si grand air, et chez qui j’ai dîné à Rome: une amie de Fernand Luzot, je t’en ai parlé. Stéphane Courrière, son seigneur et maître, l’a quittée pour l’infante Pia… Comme elle me racontait tout ce drame, j’ai laissé passer l’heure.»

Ma femme répliqua sans humeur:

—«J’ai dîné sans t’attendre, avec Thérèse.

—Il ne faut jamais m’attendre… La marquise Gianelli viendra un jour ici. Tu verras qu’elle est très belle.

—Qu’elle ne vienne toujours pas avant la semaine prochaine: je ne serais pas là. J’ai trois bridges, mardi, mercredi et samedi.

—Vendredi, alors?

—Non, je vais au sermon de Mgr Bardin, l’ami de l’abbé Duregard.

—Et jeudi?

—Je peux moins que jamais.

—Où vas-tu donc?

—Au cimetière, puis à l’église. Hélène est morte un jeudi, tu le sais bien.»

 

Marie vint en effet…

Marie, ma chère Marie! A Rome, pour la première fois, elle m’avait promis de n’être plus pour moi que Marie, si je consentais à me rendre le lendemain à la villa d’Este: hélas! le soir même j’avais dû partir.

Puis, à Paris, dès ma seconde visite, qui fut tendre, gaie, délicieuse, j’avais ainsi nommé ma grande et somptueuse amie.

—«Pour Stéphane, m’avait-elle répondu, j’étais en dernier lieu la reine Bérénice.

—_Invitam dimisit!_»

Je m’attendais à ce qu’elle ajoutât: «_Sed non invitus!_» Ne savait-elle pas le latin? J’étais surpris qu’elle ignorât quoi que ce fût: je la croyais non pas une femme savante, mais une fée capable de tout. Il me semble que j’avais entièrement perdu la tête… Marie! Nom commun, nom de campagne, nom de la servante qui va rentrer les poules ou porter un billet chez la voisine, nom de chez nous, combien il m’a paru sentir la rosée, la fumée des villages, la menthe et le muguet, ce joli nom de rien qui ne servait qu’à moi!

Car pour tout autre, pensais-je, la marquise Gianelli ne s’avançait qu’entourée de scandale et de légende, comme une courtisane chargée de panaches, de joyaux et d’orfroi. Pour Yvonne elle-même, je me figurais que l’aspect seul de mon amie eût évoqué à la fois le sang des Napoléonides, la slave indolence des Doneff, la noblesse pontificale et romanesque des Gianelli, le glorieux reflet du grand poète Courrière enfin… Je doute cependant que Marie-Dorothée, que Marie, soit apparue si ornée devant les yeux de la froide Yvonne.

—«Cette dame viendra à la maison? m’avait demandé celle-ci.

—Mais oui… Pourquoi non? Elle désire t’être présentée. Cela te contrarie?

—Du tout.

—Elle connaît à peine Chantilly. Je lui ai promis de la guider aux étangs; elle veut y faire une promenade, voir Senlis et revenir par la forêt d’Halatte.

—C’est toi qui lui as dessiné cette excursion? Était-il indispensable qu’elle passât par notre logis?

—Si cela t’ennuie en quoi que ce soit, Yvonne, je dirai que tu es souffrante.

—Non, non, inutile. Cela ne m’ennuie en rien. Mon crêpe n’égaiera pas Mme Gianelli, voilà tout.»

Cependant Yvonne se contraignait à merveille, dès qu’il le fallait. Elle n’aimait guère les étrangers, enclins à troubler sa tristesse. Pourtant son rang d’épouse l’engageait à recevoir en souriant quiconque était amené par moi chez elle: et aussitôt que son devoir matrimonial pouvait, comme en cette circonstance, être nettement défini, elle n’y eût point failli pour tout au monde. Était-ce, d’ailleurs, seulement par crainte de pécher ainsi contre ses obligations chrétiennes? Était-ce par un scrupule secret d’affection? Mystère.

Elle accueillit donc fort bien la marquise Gianelli, qui arriva de très bonne heure, après le déjeuner. Il est vrai qu’aussitôt entrée, celle-ci parut incroyablement à son aise, dégagée, gracieuse, se mit incontinent à causer sans effort ni contrainte, bref eut l’air de recevoir Yvonne chez Yvonne elle-même. Et moi, en tout ceci? J’étais horriblement gêné. Je craignais que l’une ne s’ennuyât, que l’autre ne gardât le silence… que sais-je?

Je crois du reste que j’eus grand tort. A propos de l’hiver en forêt et de la neige, la marquise Gianelli décrivit les domaines immenses de son frère Serge en Crimée; elle nous dépeignit sa mère vénérable, Sophie Doneff, la majesté que dégageait cette vieille extravagante en chacun de ses gestes, et puis ses traîneaux, ses serviteurs tremblants, encore presque esclaves. Les courses de Chantilly lui rappelèrent la figure souriante de son père, le millionnaire banquier, qui avait eu des chevaux illustres, une casaque souvent victorieuse. Au sujet de la garnison de Senlis, elle disserta sur les innombrables uniformes militaires qu’elle avait vus à travers toute l’Europe.

—«Les bersagliers du colonel Gianelli, fit-elle, ont bonne allure. Leurs sombres plumes de coq se jouent avec une grâce sévère, guerrière, quand le vent souffle tout à coup, dans Turin, à l’angle d’un palais de marbre, flambant neuf. C’est la force austère de la jeune Italie.»

Car elle parlait volontiers de son mari, sans nul embarras, avec une courtoise tranquillité. «Le colonel», ainsi qu’elle le nommait.

Les Condé du château, les d’Orléans, le duc d’Aumale l’amenèrent à évoquer l’Empereur et le maréchal Rimbourg, Wagram, Austerlitz, victoires dont celui-ci prit sa part.

—«J’ai visité l’île de Malte et La Canée, où mon aïeul entra aux côtés du général Bonaparte, alors maigriot, noir et pointu, comme un jeune aigle. Le futur prince de La Canée n’était en ce temps qu’un mince sergent brûlé par le soleil, et non moins anguleux que son petit compagnon Bonaparte. Un Marseillais, le soldat Rimbourg. Il y eut tout un vol de faucons méditerranéens qui s’est abattu sur l’Europe à la suite du grand Aigle. Ils avaient tous des regards d’oiseau de proie. J’ai fait voler des autours et des faucons sur des perdrix en Algérie, lorsque mes parents m’y emmenèrent en voyage autrefois: j’étais toute enfant, et les terribles yeux de ces oiseaux pirates me faisaient peur.»

Comme je nommais ensuite par hasard La Bruyère et Théophile de Viau, qui vécurent à Chantilly, puis lord Seymour et les dandys des premiers derbys, aux élégances un peu laborieuses, la marquise Gianelli se prit à juger nos grâces d’aujourd’hui, la presse qui les cultive, les mœurs des gens de lettres et des journaux, le courrier des théâtres, la vie des coulisses, tout ce que lui avait appris sur ce point l’expérience combinée de deux Courrière. Du théâtre, elle glissa vers la politique, toucha au Parlement, à la rupture du Concordat, cita des cardinaux, dit qu’elle avait vu le Pape.

—«Ce n’est pas, fit-elle, une aussi belle figure que Léon XIII. Le dessin de sa bouche a moins de caractère, et son front moins d’intelligence. Il eût fait un bon prélat dans une petite ville. N’est-ce pas qu’il ne semble nullement de la même race?»

Pour excuser sans doute des propos si hardis, Yvonne priait tout bas, sans remuer les lèvres, je le voyais fort bien dans ses yeux. Quand la marquise Gianelli eut posé sa question, Yvonne répondit simplement:

—«Il est le Pape.»

Rien de plus uni que le son de sa voix: mais par sa netteté même et sa brève simplicité, cette réplique détonna au point que Marie-Dorothée, si sensible, s’arrêta net.

Dix minutes après, elle se levait.

—«Vous ne voulez pas nous accompagner, madame? Nous ferons un tour dans Senlis, où je ne suis jamais allée. Avant six heures, vous serez rentrée. Avec l’auto, nous irons vite.»

Mais Yvonne se rendait à Paris. Elle ne pouvait s’en dispenser.

—«Votre femme est très jolie, fit la marquise Gianelli, quand nous fûmes tous deux, côte à côte, dans l’auto bien close.

—Oui, répondis-je, très jolie.

—Elle est extrêmement pieuse, n’est-ce pas? Elle pratique?

—Davantage encore depuis la mort de notre petite: et rien de plus profond, ni de plus sincère que sa dévotion. Rien de plus noble.

—Eh! sans doute… Vous l’aimez beaucoup?

—Je la place très haut, je la chéris, et la plains de toute mon âme.

—Mais vous l’aimez d’amour?

—Marie!…»

Oh! j’étais choqué, humilié, fâché! Quoi? encore une fois, Marie se montrait coquette? Elle savait parfaitement qui je préférais, qui j’aimais d’amour, et de quel amour irrésistible: et elle voulait de nouveau se l’entendre dire, aux dépens de la pauvre Yvonne? Elle prétendait par conséquent triompher insolemment et brutalement?… Peuh! Dorothée Rimbourg, petite-fille de soudards et de cosaques, quel grossier trophée avez-vous donc cherché là? Fi donc!

Cependant elle a deviné sa faute, car voici qu’elle s’est penchée sur moi, contre mon épaule, et m’a supplié tout à coup, d’une voix bouleversée:

—«Excusez-moi, François. Je viens d’être si bête! Mais voyez-vous, il ne faut pas m’en vouloir. La vue de votre femme, si jolie, si douce et si triste, et puis votre maison arrangée pour le bien-être et l’intimité, vos papiers sur la table, vos chiens, les cannes et le fouet dans l’antichambre, toute cette vie de famille dont je ne fais pas partie, moi, moi qui suis si seule, et si malheureuse… François!…»

C’est vrai qu’elle était toute seule au monde, maintenant. Elle entretenait quelques relations à Paris, rendait certaines visites et dînait en ville; mais son abandon néanmoins faisait pitié, et fors mon amitié, nulle tendresse ne se tendait vers elle. Lui fallait-il retourner près de sa mère imposante, théâtrale et toquée, chez ce frère Serge qui la méprisait et l’exécrait? Allait-elle implorer le pardon du colonel?… Non, Stéphane Courrière parti, le dieu envolé, il ne lui restait plus que moi.

Pourtant, elle m’avait froissé. Je le lui fis entendre:

—«Vous n’êtes pas heureuse, et je n’ai pas cette vanité de croire que je vous consolerai. Toutefois, je vous aime à en mourir, Marie: seulement pas une de nos paroles ne doit même offenser de loin le souvenir si douloureux d’Yvonne. Vous me parliez de ma maison, d’une vie de famille: avez-vous oublié qu’il y avait un enfant l’année dernière chez moi? Personne au monde…

—Mais, François, voilà justement ce qui me fait si mal, à moi aussi! Vous avez cet immense chagrin en commun, votre femme et vous. Vous vous rejoindrez toujours dans ce deuil. Vous êtes unis par cette plaie, la même blessure saigne au fond de vous deux: tandis que moi, ah! qui donc se soucie de ce que mon rêve est en miettes, mon passé inutile, mon avenir lamentable? Est-ce que j’ai la consolation d’un petit, moi, dites?… Seule, seule, toute seule…»

Comme elle pleurait, maintenant! Mon Dieu, cette femme dont je m’étais autrefois tant méfié, et que j’avais supposée si comédienne, elle était là, défaite et toute en larmes sur mon épaule, à présent: et quelle humilité dans ses sanglots d’amante dédaignée! Je frissonnais de passion et de charité.

Tout près, tout près, joue contre joue, j’ai tâché de l’apaiser, tout à fait comme une pauvre enfant. Hélas! je savais encore comment parler aux enfants… Je lui ai promis—avec quelle ardente foi!—de lui consacrer ma vie, du moins presque entière, de l’entourer de précautions, d’amour infini, de soins, de lui faire oublier peut-être que le grand poète vivait, qu’il était ailleurs. Je jurai de n’évoquer le passé qu’à son gré, et avec respect… Je lui répétai mille fois qu’elle était le plus grand et vraiment l’unique émerveillement de ma vie… Puis, de la joue, nous avons fini par glisser aux lèvres l’un de l’autre.

Nous ne sommes point allés visiter Senlis, ce jour-là. L’auto avait passé la chaussée des étangs, et roulait doucement par la forêt, sur de mauvais chemins. En un carrefour, nous descendîmes, et marchâmes longtemps sous bois: le ciel gris et doux rendait, par contraste, plus aigus encore les bourgeons, comme plus délicate la verdure d’hier.

—«Il faut rentrer, François.

—Déjà… Vous me reconduisez à Chantilly, du moins?

—Certes, mais je vous poserai aux premières maisons. Je ne veux plus entrer chez vous, ni même passer devant votre porte. Cela me fait trop de peine, de m’en retourner toute seule en vous laissant là.

—Oh! voyons, je vous ai dit… Pourquoi…

—François, c’est parce que je vous aimerai.»

Jusqu’à ce qu’elle s’éloignât sur la route de Paris, après cela, nous n’avons plus prononcé une seule parole. Quant à moi, je ne l’aurais pas pu: tout vacillait, les arbres tournaient.

Lorsque j’ai revu Yvonne, le soir:

—«Comment as-tu trouvé la marquise Gianelli? lui demandai-je.

—Belle, et mise à ravir.

—N’est-ce pas?… Nous avons fait un grand tour: nous avons passé par la Table, les étangs, Orry, Montgrésin, Pontarmé… Devine à quelle heure…»

Mais Yvonne est sortie de la pièce. Elle n’a point claqué la porte. Elle n’a ni haussé les épaules, ni pincé les lèvres, ni boudé, ni rien autre. Quand elle rentra, même, elle souriait. Seulement, me laissant au beau milieu de mon récit, elle est paisiblement sortie de la pièce, voilà.

 

Trois semaines après, j’arrivai un beau jour à l’Hôtel Marceau, décidé à faire un coup d’éclat. Une farouche intrépidité se lisait sur mon visage, et j’admirai ma contenance énergique, reflétée par les glaces dans le hall d’entrée.

Marie logeait toujours en ce palace. En vérité, elle ne savait où habiter, hésitant à vendre ou démeubler son palais du Transtévère, afin de s’installer dans Paris, et répugnant d’autre part à regagner Rome, car trop de souvenirs cruels l’y attendaient, sans parler peut-être de ce qu’elle eût laissé ici, de moi enfin… Qui peut dire?… En tout cas, l’on allait bien voir! J’étais un homme qui étouffait d’amour, et non un soupirant que l’on amuse!

Quand je pénétrai, froidement résolu, dans le boudoir d’acajou, Marie écrivait—en russe!—à sa mère vénérable. Sa robe tailleur orange et noire, telle une grande orchidée, rehaussait tous les tons de la pièce: et ses mèches brunes tombaient sur ses joues et son front, jusqu’à lui cacher presque les yeux, clairs comme des turquoises parmi tant d’ombre. En m’apercevant, elle posa sa plume et sourit:

—«Comme vous voilà sévère! fit-elle.

—Sévère, non, mais déterminé.

—Mon Dieu, qu’y a-t-il donc?

—Je viens vous annoncer une grande nouvelle: j’ai découvert, vous ne l’ignorez pas, quatre pièces charmantes, dont trois ont vue sur le Palais-Royal. Et c’est un jardin délicieux que ce calme et doux Palais-Royal, pour qui le contemple de sa fenêtre.

—Ah! certes. C’est la place Saint-Marc à Paris, M. de Régnier l’a dit. Elle rappelle aussi d’innombrables palais romains, et un peu la place de la Carrière à Nancy, vous rappelez-vous? On peut encore songer à des coins de Versailles, si l’on y tient.

—Eh bien, le logis que j’ai déniché s’ouvre sur le magnifique balcon à pilastres qui court au quatrième étage, tout le long du Palais-Royal. Un grand vase de pierre sculptée s’y profile dans le ciel. En bas les charmilles du jardin sont pleines d’oiseaux. Des pigeons volent çà et là autour des arbres taillés et du panache d’eau, parmi les festons et les astragales des façades.

—Ce doit être très joli, au moindre rayon de soleil.

—Mais sous la pluie aussi! Il n’y a ni bruit, ni poussière, point de voitures qui passent, aucun cri de la rue. Seulement quelques jeux d’enfants… Le soir enfin, vient la paix exquise, et la nuit, c’est le silence: un parc… Au petit matin, du silence encore, mais avec le jour tout neuf, les pierrots, les fauvettes, et la gerbe d’eau qui chante, épanouie dans la solitude…

—Rien de si ravissant, du moins en plein Paris. Pourquoi me dire tout cela, pourtant, d’un ton si menaçant?

—Ces quatre pièces sont meublées, Marie. Leur arrangement est très simple, mais gentil; je n’ai pu mieux faire.

—Bon, je suis sûre que vous y avez apporté beaucoup de goût.»

Elle se moquait sous cape, et je le sentais bien. Presque furieux, je repris:

—«Vous le saurez!

—Eh! quoi donc?

—Si je fus un tapissier adroit, parbleu! Car vous allez venir dans cet appartement minuscule, qui est le vôtre. Ici, je ne puis me présenter sans quelque apparat, non plus qu’éviter les commentaires d’autrui. Au lieu que là-bas, vous seriez chez vous, Marie, et je pourrais vous y rendre visite sans mettre le concierge, les chasseurs et tout l’hôtel dans la confidence… Songez que, depuis des semaines déjà, nous n’avons pas causé si doucement qu’à Chantilly, dans votre auto.

—En effet.

—Et j’attends, si vous saviez comme j’attends que cette intimité se renouvelle!… Aujourd’hui, c’est dit, j’ai juré de parler net, et de vous supplier enfin… Marie!…

—Allons, c’est dit.»

Je pensai tomber de mon haut.

—«Mais, repris-je tout interdit, ai-je bien compris?… C’est irrévocable? Vous viendrez?

—Oui.

—Sans faute?… Mon Dieu!… Quand viendrez-vous?

—Demain.

—Demain!»

Elle me fixait en riant sans détour, maintenant.

—«Demain, murmurai-je stupéfait, à trois heures, à quatre heures?

—A trois heures.»

Sur quoi, elle s’égaya plus franchement encore, et il y avait de quoi: car j’étais ridicule, et tout semblable à quiconque, s’étant rué contre une porte avec un grand fracas, l’aurait précisément trouvée ouverte, bien simplement.

 

Je ne me suis jamais négligé. Cela s’est trouvé ainsi: je n’y eus aucun mérite. Mon père était le régisseur d’un grand domaine en Champagne. Il occupait quelques pièces dans l’aile du château commandant les terres, les bois et les vignes. Les maîtres de ce château n’y venaient guère, et j’ai passé mes primes années à vagabonder parmi les allées du parc splendide, comme à travers les vestibules et les galeries magnifiques, aux volets clos, de la demeure princière. J’avais perdu ma mère encore enfant, tout juste après qu’elle m’eût appris à lire: et je me trouvai seul, bien jeune, occupé à me rouler dans la boue avec des galopins, en revenant de l’école voisine, à marauder par les sentes et les chemins de ferme, les semis et les potagers, les sillons et les boqueteaux. Après quoi, je passais sous une grille imposante, suivais une avenue taillée pour les carrosses, franchissais des douves, et j’étais chez moi.

Ou du moins, je me figurais être chez moi. Mon père me défendait de vaguer dans les pièces du château: mais l’excellent homme était très occupé. Allez donc surveiller un gamin qui rôde! Les salons, les chambres étaient fermés à clef: bon! je volais les clefs, et me croyais à la fois le prince Charmant et Ali-Baba en cette énorme maison où les tapisseries, les moulures dorées, les serrures trop hautes, les vieux cadres luisaient mystérieusement dans le demi-jour que filtraient les persiennes cadenassées. Je m’aventurais comme un voleur sur les parquets infinis, qui me faisaient peur en gémissant affreusement. Et c’est la tête pleine de fantasmagories qu’ensuite je m’en retournais dénicher des merles.

De toutes ces clefs défendues, celles dont je m’emparai le plus assidûment, le plus passionnément, plus tard, furent les clefs de la bibliothèque. J’étais alors pensionnaire au collège de Reims; j’emportais les livres en cachette, et combien de centaines de volumes n’ai-je point lus ainsi, tant à l’abri de mes dictionnaires, en étude, que pendant mes jours de vacances! Les châtelains possédaient là une considérable quantité d’ouvrages classiques bien reliés, des traductions, des mélanges, des «ana», et tout un amas d’ouvrages modernes, depuis Hugo jusqu’à Renan, depuis Musset et Dumas père jusqu’à Stendhal, jusqu’à Mérimée et Daudet, et même jusqu’aux Goncourt. La collection s’arrêtait vers

1885.

 

Les maîtres du logis savaient-ils seulement qu’ils possédassent tant de livres? Si parfois ils venaient camper au château avec un grand fracas, ils ne songeaient qu’aux lièvres, aux perdreaux, et se fussent bien gardés de jamais ouvrir ces armoires vitrées, devant lesquelles courait une haute échelle à roulettes. Mais je m’en avisais pour eux, dès qu’ils étaient repartis. Je pus m’acheter même quelques-uns des volumes qui manquaient: et je ne sais si mon père, ancien sous-officier, me fit plus de plaisir quand il me donna une paire d’éperons, dès que je fus capable de monter un poney rétif et difficile, laissé là au dressage par les châtelains, ou bien en ce jour où, sur ma demande, il m’ouvrit un crédit de vingt francs chez un bouquiniste de Reims. Car j’acquis, pour mes vingt francs, certains romans qui m’ont grisé: je faisais figure alors, il faut le dire, d’un béjaune plein de fatuité, et ce n’était pas sans coquetterie que je serrais ma ceinture, et plantais sur l’oreille mon képi de collégien.

En outre, ayant été élevé en plein air, aux champs, un sang bien rouge coulait en moi, j’avais des poumons et des muscles, je connus la gloire athlétique sur les pelouses du football, non moins que l’aviron en main ou l’épée au poing. Bref, à dix-sept ans, j’avais rang de champion, tout autant que de dilettante, au milieu de trente bacheliers provinciaux. Plaisante qui voudra, c’était un succès.

Quand mourut mon pauvre père, je préparais déjà l’École forestière; je m’y trouvais encore alors que l’héritage, pourtant mince, d’une tante me permit de vivre sans gêne à Nancy. Était-ce le moment de tout laisser aller? Au contraire, et par élégance, je prétendis d’autant mieux demeurer l’un de ceux-là dont les intellectuels disent en fronçant le sourcil: «C’est un gymnaste», tandis que les hobereaux murmurent avec mépris: «Il lit beaucoup».

Néanmoins cette humble prétention n’allait pas loin. Je me suis seulement applaudi de n’avoir jamais vécu trop inculte, lorsque j’ai rencontré sur ma route la marquise Gianelli. Il me parut en effet que je l’adorais notamment à cause de son bel esprit et de ses paroles fleuries, reflet évident de cette éloquence dont Adolphe Courrière lui avait montré l’exemple et laissé le secret. Je savais donc apprécier cette intelligence inaccoutumée, vivace et presque déconcertante: Marie, pour moi, c’était la radieuse courtisane Imperia, trônant parmi les humanistes, les mécènes romains du quattrocento. Je me répétais complaisamment: «Je la suis pas à pas ainsi que je me fusse jadis attaché au cortège d’Imperia!» Et je m’échauffais, me félicitais. J’allais même jusqu’à m’inquiéter parfois: «Ne l’aimerais-je que de tête, par hasard?…»

O le plaisant scrupule! Il ne dura pas longtemps, après que Marie fut deux ou trois fois venue, simple et souriante, en ce petit logis du Palais-Royal… Mais je ne sais comment indiquer cela… Enfin la plus belle statue d’Aphrodite égalait à peine Marie, car celle-ci révélait une pureté plus suave encore en sa jambe si longue, si fine, si douce, et le contour de sa hanche s’élevait ainsi que gonfle une jeune fleur, au-dessus de sa tige: et tout était parfait en ce chef-d’œuvre.

Toutefois, c’eût été peu que sa beauté. Il y avait son approche… La moindre dentelle qu’elle portait semblait vivre de plaisir. L’air n’était que parfum, s’il l’avait touchée. Sa chair soyeuse et veloutée ensorcelait la main. Chacun de ses adroits mouvements caressait tout d’abord. Surpris, intimidé, envoûté, j’en vins au point de souffrir, si je devais passer une journée seulement loin d’elle, de même qu’un pauvre morphinomane ne peut se priver de son cher poison, sous peine de mort, pense-t-il. J’eus bientôt besoin de voir et d’entendre ma compagne Marie, comme une plante a besoin d’eau. Absente, elle était là encore près de moi, les cheveux en désordre. Je refermais mes doigts vides sur l’épaule délicate qui me manquait… Certes non, ce n’était pas, ce n’était plus un amour de tête.

Il me semble même qu’avant ce premier rendez-vous j’ignorais encore tout d’elle, et je fus bien la proie d’une seconde passion, étrangement méticuleuse et maniaque, cette fois. Gorgé d’amour, mais non rassasié, je questionnais souvent Marie:

—«Tu es heureuse?»

Elle répliquait en riant: «Mais oui!» Et sans nul doute, c’était de bonne foi. Marie-Dorothée, marquise Gianelli, n’eût pas fait semblant d’être satisfaite, comme une petite bourgeoise.

 

Et cela dura des semaines, des mois. L’été fut triste et mouillé, les charmilles du Palais-Royal se dressaient sous la pluie, coquettes et solitaires, ou frissonnaient au vent d’un juillet sournois, qui déjà se préparait à l’automne. Marie voulut aller sur une plage pour quelque dix jours: je l’y suivis. Après quoi, elle gagna Pierrefonds: j’y fus à chaque instant.

Un beau jour d’août—le seul peut-être qui fut beau, cette saison, et je me rappelle encore le visage exalté, illuminé qu’avait Marie!—on me pria d’attendre un instant dans la villa. Marie arriva bientôt de la forêt, conduisant elle-même un cheval très ardent, attelé à sa voiture légère. Elle entra au salon, radieuse.

—«Ah! François!… J’ai dû sortir, je ne pouvais tenir en place, et j’ai fait atteler cette bête qui me fatigue: j’avais besoin de mouvement et d’efforts, pour me dépenser joyeusement, je suis trop contente… François, vous savez… il n’y a plus de doute, maintenant… Enfin!

—Mais quoi?

—Eh bien, mais je suis enceinte donc!»

Une bouffée d’émotion violente m’envahit, le sang me sauta aux joues! Marie me tomba dans les bras: ce fut l’un des plus poignants baisers que nous échangeâmes.