Le fourbe

Marcel Boulenger · Chapitre 4 sur 4 · partie 2/4

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Le fourbe

Presque aussitôt dégrisé, d’ailleurs, le souvenir d’Yvonne…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

—Je ne crie cependant pas, Romilda, ni ne pleure, que je sache.

—Madame croit cela.»

Cette Romilda était familière, et souriait toujours: Marie l’aimait beaucoup, et la destinait, elle aussi, au service particulier du bébé, car un enfant ne doit avoir autour de son berceau que des visages heureux. Elle considérait avec effroi l’air si grave de la nourrice: et j’en venais à prendre celle-ci presque en grippe, moi aussi.

Enfin, tout l’hôtel charmant d’Auteuil ressemblait maintenant assez bien à une nursery: il n’était plein que de hautes chaises, de voitures à bras, de «moïses», de jouets et de hochets. Quatre pièces au moins en avaient été repeintes des plus fraîches couleurs: des frises puériles et ravissantes, représentant des bergeries et des soldats de bois, couraient sur les murs. Il n’était question que d’antisepsie, de laitages, de promenades savamment réglées, et l’on n’entendait que gazouillements divers, roulades imprévues, voix caressantes qui s’efforçaient d’égayer le précieux petit être enrubanné et couvert de dentelles.

Le baptême prochain prenait les proportions d’un événement immense. Devant la loi, l’enfant devait, vaille que vaille, se nommer Gianelli, les parents n’étant pas divorcés: mais quel serait le prénom?

—«Mon grand-père, disait Marie, s’appelait Tiberge, ainsi que le maréchal, prince de La Canée. C’est là un nom légendaire dans ma famille. Je veux que mon fils le porte: il en est digne.

—Déjà!

—Je sais donc ce que je dis. Mon fils s’appellera Tiberge. Mais je veux aussi qu’il s’appelle François.

—Une fantaisie.

—Caprice. Il faut me passer ça.

—Passons… Par conséquent Tiberge-François.

—Ce n’est vraiment pas tout. Il s’appellera encore Marie, comme sa mère.

—Marie-Dorothée, en ce cas.

—Inutile de plaisanter… Marie, voilà, Marie tout court. C’est un nom qui me fait songer à beaucoup de tendresse, cher, Marie-Dorothée n’évoque pour moi rien d’aussi doux.»

Que pouvais-je répondre, quand mon cœur se gonflait comme un fruit gorgé de sève? Marie, ma compagne, ma femme, ma vraie femme, certainement!

Et bientôt elle reprenait:

—«Puis, dans un an ou deux, je mènerai notre Tiberge en Russie, afin de montrer à sa grand’mère combien il sera beau!»

 

*

 

Eh bien donc, me fallait-il détruire d’un coup tout ce bonheur?

Et comment, d’ailleurs, qu’eussé-je dit? Ceci, peut-être: «Adieu, je ne t’aime plus, ma chère, je ne suis plus en goût.»

Outre l’atroce mensonge, la goujaterie n’eût pas été trop laide, en effet.

 

Vers le temps où l’on commença de promener plus longuement Tiberge-François-Marie Gianelli, mon fils, voici ce qui arriva.

Yvonne avait un jour pris le parti de reparaître à table. Je ne sais pourquoi, et l’on pense bien qu’elle ne me l’a pas dit. Il ne m’est permis que de supposer, mais j’imagine qu’une si longue retraite aura semblé un peu «théâtre» à son goût très pur. Elle avait un cœur étrangement susceptible, que le romanesque blessait.

Il se peut aussi qu’elle ait une bonne fois haussé pieusement les épaules, en songeant que toutes ces fadaises n’importent guère au salut, en somme, et que les pires contraintes sont des mortifications particulières, dont une bonne chrétienne doit plutôt remercier le ciel que d’en témoigner à autrui une rancune exagérée. Encore une fois, cela m’échappe. J’ai toujours presque tout ignoré d’Yvonne, hélas!

Quoi qu’il en fût, je vis un matin trois couverts dans la salle à manger.

—«Il y a du monde? ai-je demandé à la femme de chambre.

—Madame a dit de mettre son couvert et celui de Mlle Gervonier.

—Ah?… Bien.»

Et peu après Yvonne est entrée, suivie de Thérèse. Mon premier mouvement eût été de me jeter vers elle, et de lui crier: «Merci!…» Je crois que j’avais la voix étranglée et les lèvres tremblantes… Mais je me sentis tellement saisi de voir ma femme si pâle et si vieillie—elle n’avait pas vingt-sept ans!—que je demeurai muet sur place.

Elle me dit légèrement, en détournant les yeux: «Bonjour, François», et s’assit sans plus attendre. Puis nous parlâmes du temps, de la forêt, des gardes, des maisons que l’on bâtissait près de la gare. Ce fut seulement après dix minutes, peut-être, qu’elle fit, en enchaînant deux phrases: «Il valait mieux déjeuner et dîner à table. C’était trop incommode pour le service.» Et rien de plus.

Vers le dessert, je signalais d’imbéciles coupes d’arbres, que la commune de Lamorlaye ne cessait d’ordonner çà et là.

—«Il y a, disais-je, tout un rang de saules charmants et de peupliers qui est vendu. Ils vont y mettre la cognée. Vous devriez aller voir ce pré une dernière fois, avant ses funérailles.

—Nous irons. Tu photographieras les condamnés, Thérèse: c’est un souvenir.»

A ce mot de photographie, je dressai l’oreille. Il me parut d’ailleurs qu’il régnât un peu d’embarras autour de la table. Ainsi, Thérèse faisait maintenant de la photographie? Elle possédait un appareil?… Rien de si naturel, assurément. Toutefois je n’en avais encore jamais entendu parler.

N’importe, le fait ne présentait nulle gravité, et presque aussitôt je n’y songeai plus. Nous causâmes ensuite d’une route neuve, des incendies de Chantilly, des pompiers, que sais-je?… Après quoi, Yvonne me quitta, toujours calme, toujours froide—et bientôt je roulais vers Auteuil.

Là je trouvai Marie en contemplation: assise sur un fauteuil bas, elle regardait, émerveillée, le poupon Tiberge qui pleurnichait doucement sur les bras de sa nourrice. Vêtue d’un peignoir cerise brodé et doublé de violet évêque, elle étincelait dans cette chambre jaune et blanche, elle avait l’air d’un Roi Mage en prière.

—«Je suis donc si contente, me dit-elle, parce que Tiberge sera certainement beau. Mais oui, il sera beau! Je l’ai tant voulu, d’ailleurs, qu’il soit splendide! Vous verrez, cher—à cause de la nourrice, elle ne me tutoyait pas—vous verrez quelle merveille, et chacun verra, plus tard. Il sera de ceux qu’il faut aimer aussitôt qu’ils paraissent: car l’âme des humains s’inscrit très clairement sur leur visage, et il faut être bien étourdi, ou regarder bien mal, pour prétendre qu’on ne doit pas juger les gens sur la mine… Tiberge ressemblera peut-être à son aïeul le grand maréchal—ou à l’Empereur! Dès maintenant, d’ailleurs, on le remarque.

—Je n’en suis pas surpris.

—Vous prononcez cela avec votre insupportable petit ton démodé… Oui, M. Adolphe Courrière aussi, qui est très vieux, se moque toujours… Mais interrogez nounou que voici, tenez! Demandez-lui si, pas plus tard qu’avant-hier, une dame n’a pas sollicité qu’on lui laissât faire la photographie de Tiberge. Répondez, nounou.»

De nouveau, ce mot me frappa singulièrement: voici donc la seconde fois qu’il me surprenait ainsi, aujourd’hui même.

La nourrice offensée me regarda sévèrement:

—«Pourquoi donc que Monsieur ne veut pas croire ce que Madame lui dit? C’est vrai comme le bon Dieu que sur une pelouse de la Muette, au Bois, une dame était en train de prendre des photos, avec un kodak, et que moi, je marchais de long en large avec bébé, dans sa voiture, et Mlle Frida. Et comme nous regardions la dame, qui venait d’arriver là derrière, elle s’est présentée devers nous, très poliment: «Mademoiselle, qu’elle a fait à la miss, voici un beau bébé. Voulez-vous que je le photographie?» Mlle Frida, du premier coup, était interloquée. Mais moi, j’ai jugé qu’on trouvait le petit tout beau, et que Madame serait contente, et je lui ai arrangé son voile pour qu’on tire bien ses veux, vu que c’est ce qu’il a de mieux.»

J’étais bouleversé par un étrange soupçon.

—«Tout de même, nounou, vous n’auriez pas dû. Quelqu’un, en somme, que vous ne connaissiez pas… Et comment était-elle, cette personne? Décrivez-la-moi.

—Monsieur, c’était une bonne dame très bien. Ah! bien sûr, pas mise comme Madame, ni aussi plaisante… Mais très bien.

—Grosse?

—Pas une astèque non plus. Elle était comme qui dirait trois fois moi. Une femme d’âge, ainsi qu’elle, enfin dans les cinquante, ne peut pas avoir des côtes à ce qu’on lui voie les foies, Monsieur doit bien le comprendre.»

Semblais-je donc à ce point troublé, que Marie me demanda gaîment si, à mon tour, je craignais que l’on n’enlevât déjà Tiberge, par amour?

Ma première course, le lendemain matin, fut de descendre chez le plus proche photographe de Chantilly, qui demeurait à côté de mon logis. Je pris un air bien détaché:

—«C’est vous, lui demandai-je, qui développez les clichés de Mlle Gervonier?»

Je tremblais qu’il ne me répondît négativement, ou qu’il n’éludât la question. Or, à mon grand soulagement, il sourit avec complaisance:

—«Mais oui, monsieur l’inspecteur, certainement.

—Je voudrais une épreuve de ce cliché fait tout récemment, et qui représente un bébé dans sa voiture. Vous avez encore la pellicule? Montrez-la-moi, je vous dirai si c’est bien celle-là.

—Je viens d’en tirer plusieurs pour Mlle Gervonier. Veuillez attendre un moment…»

Il était parti vers son laboratoire. Certes, Thérèse connaîtrait ma démarche: eh bien! je la prierais une bonne fois de cesser ses besognes de police privée, et voilà tout! Son intérêt n’était pas d’insister, non plus que celui d’Yvonne: pourquoi risquer un éclat, ou quelque scandale?

Le photographe revint bientôt, me tendant le cliché: en effet, voici Tiberge parmi ses dentelles, je reconnaissais ses yeux clignotants sous son front surpris, sa minuscule bouche ouverte…

Tout à coup, je me suis sauvé, laissant une vague commande au photographe: j’aurais sangloté sous ses yeux! Ainsi donc, secrètement, humblement, lamentablement, la pauvre Yvonne envoyait faire par fraude le portrait de ce petit, afin de le voir au moins, et qui sait? de chercher sans doute quelque douloureuse ressemblance…

Une fois de plus, le chagrin m’étouffait. Je me sentais comme écartelé. Je souffrais trop.

Ce fut, je crois, ce jour-là que je me résolus bien fermement à mettre un terme à ce douloureux martyre. Le calvaire d’Yvonne n’avait que trop duré: et moi-même, je n’en pouvais plus. Mais d’autre part, il eût été indigne que Marie se vît abandonnée, ou injustement offensée… Que faire, enfin?

—«Une ruse, m’eût peut-être répondu mon brutal ami Denis Claudion, une belle ruse, une terrible et cruelle ruse… s’il le faut!»

 

J’assistai le lendemain au baptême de Tiberge, mon fils. J’y assistai en invité, car je ne m’y trouvais ni comme père, ni même—par décence—comme parrain. Le député Fata, de passage à Paris, et grand ami de la marquise Gianelli, avait accepté de remplir cet office. Quant à la marraine, elle n’était autre qu’Isabelle Rameau, la créatrice inoubliable de la Solange des Sabots: elle et Marie s’aimaient extrêmement.

Mme Isabelle, charmée de jouer un vrai rôle ailleurs qu’à la scène, s’était honnêtement vêtue de violet et d’amarante, et souriait de toutes ses dents si fraîches sous un petit pétase de tulle également violet, qu’ornait une rose Jacqueminot. Mme Isabelle apportait une bonhomie joyeuse à contrefaire la maman, donnant des avis à la nurse et plaisantant avec la nourrice, ce qui ne l’empêcha point de réciter son credo avec une gravité saisissante pendant la cérémonie.

Par contre, le député Fata se fût trouvé fort empêché d’en faire autant, n’ayant eu que trop loisir d’oublier les textes sacrés durant les cinq ou six années qu’il avait consacrées à une politique terriblement anticléricale au Parlement italien. Néanmoins, un peu ému de se voir debout et tête nue dans une église, il tint à y surprendre quiconque par son recueillement, et ce fut même à grand’peine qu’il ne pleura point par moments. En somme, pleurer n’est pas voter.

Quant à Marie, elle avait retrouvé sa démarche de déesse qui danse, et la ligne admirablement heureuse et svelte de ses hanches qu’étreignait et soulignait une ceinture blanche, serrant sa robe à fines rayures. Autour de son cou charmant, elle avait noué un foulard rouge, qui lui servait de col: une cow-girl.

Faut-il aussi décrire Tiberge-François-Marie Gianelli, mon fils? C’était bien l’enfant Jésus tel qu’on le promènerait dans une procession à Séville ou à Tolède: dentelles, guipures et festons, un vrai reposoir! Pauvre petit! il ne cria seulement pas une fois, mais se montra paisible en ses atours splendides. Je crois, oui, je crois avoir rencontré plusieurs fois le regard stupéfait de ses yeux mobiles, ses yeux décidément bien noirs à présent… Me suis-je trompé, mais il m’a semblé même qu’il me regardait volontiers: il est vrai que je guettais si jalousement la moindre trace d’attention au fond de ces pupilles légères!

—«Un bien beau jour! murmura, tout attendri, le parrain à mon oreille… Ces cérémonies me touchent jusqu’au fond du cœur.

—Ce qui ne vous empêche pas, monsieur Fata, de parler contre elles.

—Non pas, non pas!… Je veux seulement que le Saint-Père vienne voter, à Rome, comme le premier citoyen de son quartier, voyez-vous. Je suis un esprit évangélique, au contraire: or il faut rendre à César tout ce qui est à César. Mais le son d’une cloche me donne les larmes, et si je me rappelais toutes les prières, je les réciterais avec les bonnes femmes de l’Agro. Ce serait pour le plaisir.»

Après le baptême, il y eut un goûter à Auteuil. Marie avait orné sa table avec des fleurs corail et blanches. D’un bout à l’autre couraient des guirlandes de cerises, et sur la nappe des branches d’orchidées candides semblaient s’élever au milieu de pivoines pressées, puis retomber et neiger mollement en ces coupes écarlates. Je prétendis rappeler poliment à Mme Isabelle son fameux costume incarnat du premier acte des Sabots. Mais elle poussa de véritables cris d’horreur, et sa figure se bouleversa:

—«Oh! surtout, n’allez pas me parler théâtre!»

Et ce fut avec une sorte de passion qu’elle se lança dans une appréciation fiévreuse de différents modèles pour les voitures d’enfant.

Cependant la vue de tout ce rouge, marié triomphalement à tant de blanc, excitait beaucoup l’esprit ardent du député Fata:

—«Ce sont les couleurs mêmes qui déshonoraient le visage de Sylla, quand ce dernier faisait le siège d’Athènes. Tous ces greculi montaient sur les murailles, et insultaient le terrible général en le comparant à une mûre roulée dans la farine… Lui, cependant, prit la ville, et fit bien.»

Fata nourrissait en effet une haine furieuse contre les Grecs, avec lesquels il déclarait que l’Italie devait en finir une bonne fois. «Des schismatiques!» répétait-il avec mépris.

Quand Fata m’eut exposé tout ce qu’il souhaitait pour le remaniement de la Méditerranée—je crois qu’il voulait Nice, entre autres, et peut-être Marseille,—et que Mme Isabelle eut dit à Marie tout ce qu’elle savait touchant les voitures d’enfant, les bouillies, les premiers pas et les premières dents, le moment vint de se séparer: ce ne fut pas toutefois sans avoir admiré une fois de plus les cadeaux offerts à Tiberge au sujet de son baptême. La marraine et le parrain s’étaient montrés généreux, et j’avais fait de mon mieux. Toutefois un détail intrigua beaucoup: quelque anonyme avait envoyé une timbale et un coquetier d’or; les deux précieux bibelots reposaient mystérieusement sur un coin de la table. Et chacun de se récrier: «Mais quelle merveille!»

—«Cela vient d’Italie», répondit simplement Marie.

Ces mots m’ont beaucoup troublé. Ayant laissé partir Mme Isabelle avec le député, j’interrogeai Marie:

—«Ce n’est pas un envoi de Turin, apparemment? Y a-t-il un secret?

—Pas le moindre. C’est moi qui ai apporté ici ces deux brimborions. Seulement, si quelqu’un veut croire à un don du colonel Gianelli, eh bien… que ce quelqu’un y croie! Je ne dirai pas le contraire. Je ne dirai rien.

—Enfin, ni Mme Isabelle Rameau, ni Fata ne vont pourtant s’imaginer que le colonel est le père de leur filleul.

—Ils savent bien la vérité. Je leur ai dit: «Je vis séparée de mon mari, vous ne l’ignorez pas, mais je m’adresse à votre amitié pour baptiser un fils, qui s’appellera Gianelli, puisque je n’ai pu divorcer, selon la loi. Ne me posez aucune autre question.» Ils se sont montrés discrets et affectueux. Je leur en suis profondément reconnaissante.

—N’empêche que cette timbale, que ce coquetier…

—Mon Dieu, François, combien tu es modeste pour Tiberge! Moi, je veux qu’il ait tout ce qu’il peut avoir au monde. Et il aura en effet tout ce qui dépendra de moi. Je suis, grâce à mon bien-aimé père, déjà riche: alors je vais tâcher de devenir encore plus riche, pour Tiberge. Je lui donnerai plus tard tous les maîtres possibles, et les plus habiles: il acquerra toutes les sciences, tous les talents. Je m’efforcerai qu’il connaisse aussi tous les bonheurs, mon fils admirable!… Et afin que sa naissance même ne lui soit reprochée, tu vois que je cherche déjà à laisser entendre—au hasard, tant pis!—que le colonel le verrait sans colère, puisqu’il adresse de Turin un cadeau… ou du moins je permets qu’on le croie… Mais, tiens, son baptême!… Tu me sais libérée de toute croyance. Je m’étonne devant quiconque a la foi: cela ne me semble pas concevable. Pourtant voici mon fils baptisé chrétiennement, afin qu’il ne puisse même pas me faire grief plus tard de lui avoir épargné cette cérémonie, si un jour il y tient… s’il veut aller à l’église…

—Et ce que Tiberge voudra, Dieu le voudra?

—Ah!… peut-être. Je mènerai Tiberge à la messe, comme je le conduirai en Sorbonne, et comme aussi aux courses et au stade, à Rome et en Sicile, que sais-je!… Je le ferai exactement heureux: et je désire qu’il choisisse la façon dont il préférera être heureux, donc, cher François… Eh bien, qu’as-tu, maintenant?»

Ce que j’avais? Un grand malaise, un grand chagrin, ou plutôt un découragement immense. Je me sentais si loin de ce petit, mon fils, à qui l’on préparait une vie nomade, éclatante! Tout cela m’échapperait, passerait bien au-dessus de moi, et s’envolerait au delà de mon pauvre coin de France. Je flairais de nouveau, parmi les rêves que faisait Marie pour l’avenir, cette bouffée de «bon plaisir» russe, d’art cosmopolite et de luxe raffiné, qui eussent bien mieux convenu au fils du poète mondial Stéphane Courrière, qu’à celui d’un forestier obscur et modeste… Et cependant, mon premier enfant étant mort, celui-ci, un jour… le second… Hélas! on me le prendra sans cesse. Il ne pourra même pas me nommer.

Et Marie?… Marie-Dorothée, Marie, mon souvenir éblouissant, ma compagne merveilleuse, mon amie de prix, ma femme, ma seule femme… car l’autre!… Avec quel enchantement je m’abandonnais à la musique adorable de ses donc, de ses exactement, de ses cher, au bercement de son accent, à sa fantaisie, à ses belles mains… Mais, qu’espérer d’elle, à présent que Tiberge était né, sinon son affection parfaite et quelques riantes caresses, quand son caprice le voudrait? J’allais par conséquent passer ma vie agenouillé devant cette insoucieuse idole—alors qu’Yvonne douloureuse pleurait, pleurait, par notre faute, et à chaque minute, par notre faute encore, évoquait le deuil irréparable…

Allons! assez, maintenant! Je me rappelai encore les paroles de cette sympathique brute de Denis Claudion: «Agis! N’hésite pas, commence immédiatement, lève-toi, et au travail!…» Et puis ces mots également: «Une belle ruse, une audacieuse ruse de guerre… le courage indomptable qu’il faut pour la poursuivre jusqu’au bout, et la mener à bien!…»

Puisque je ne pouvais, sous peine de vilenie, quitter Marie, et puisque, d’autre part, il m’était intolérable de torturer davantage Yvonne—eh bien! il me fallait donc prendre mon parti. Marie, profondément aimée, me tenait par toutes les fibres de l’âme et toutes les papilles de la peau. Et il y avait Tiberge… Bon! le sacrifice serait atroce, et j’en mourrais, à la longue… Mais je n’avais qu’à revoir un instant les yeux flétris d’Yvonne et ses traits de martyre, sa silhouette déjà cassée, son pas furtif sur le chemin du cimetière… Marie, d’autre part, berçait son fils—notre fils—entre ses bras, elle n’avait plus besoin de moi: mon devoir était auprès d’Yvonne… «Agis, lève-toi!…» Mais oui. Le temps de m’essuyer les yeux, et me voici.

Pourtant, Yvonne ne m’aime plus d’amour, depuis longtemps, et ma tendresse pour elle s’est changée en pitié. J’ai prononcé le mot abominable: «C’est mon devoir…» En outre, elle est fine: elle va hausser l’épaule, ou se méfier.

Oui, mais elle est pieuse aussi. Et nous verrons bien.

Et Marie, il faudra donc la quitter, malgré la vilenie?…

A moins cependant qu’elle ne me chasse elle-même, ou ne s’en aille la première, railleuse, en détournant la tête…

Et Tiberge?

Mon petit enfant!… Ah! sa mère l’emmènera, il vivra très heureux, très riche… Au lieu que l’aînée, hélas!… toute pâle et menue entre deux brassées de fleurs…

Allons, c’est dit, à la besogne! Sans témoin, devant ma seule conscience, pour cette douloureuse et close Yvonne, je renonce à tout ce que je préfère ici-bas, je me barre sur la liste des heureux, je m’exécute de ma propre main. Ma volonté est forte et affûtée, comme une épée. Je vais faire, avec cette arme-là, tout ce que je dois faire. Et je commence sur-le-champ.

Je marque la date: 18 juin, au soir. Aussitôt rentré à Chantilly, j’ai pris dans ma bibliothèque un excellent ouvrage, paru cette semaine, sur les jardins à la française, et l’ai fait porter à M. l’abbé Duregard, avec un mot pour engager celui-ci à lire en ses moments perdus ce volume traitant d’une matière qu’il entendait parfaitement. De fait, M. Duregard, premier vicaire de Chantilly, connaissait mieux que quiconque les plantes de parc et la décoration des parterres: il m’avait vingt fois surpris à ce sujet.

 

L’abbé Duregard me remercia cordialement. Il eut bientôt lu ce livre, dont nous parlâmes avec plaisir, en nous promenant de long en large sur la pelouse de Chantilly, en vue du parc. Fils d’un entrepreneur, l’abbé eût à merveille transformé tout un canton en parc, établi des terrasses, creusé des tranchées, fait courir partout sous le sol un subtil réseau d’eaux, et quant aux plantations, c’eût été son triomphe. Hâtons-nous d’ajouter qu’il eût joui de ce triomphe avec modestie. L’abbé était un très bon prêtre, qui mettait tout à son rang: les choses divines d’abord, puis la charité, la politique, les personnalités, puis les jardins et les forêts, les animaux, et lui-même enfin. Malgré cette parfaite humilité, cependant, il ne levait pas les yeux au ciel afin de proclamer son indignité. Non, tenez l’abbé Duregard pour un homme doué de qualités simples et fortes. Il avait trente-cinq ans à peu près, une carrure et des yeux perçants. Ajoutons qu’il s’en servait, et regardait bien.

Je n’eus pas à faire connaissance avec lui. Tant à table, chez moi, qu’au cours de plusieurs rencontres, nous avions fréquemment traité à cœur ouvert, et gaîment, maintes questions inoffensives, telles que sylviculture, fantaisies d’autrui, carrières, fortunes, et politique surtout: tous entretiens sans danger, même le dernier, entre interlocuteurs qui font attention aux paroles dont ils usent, ce qui n’est point si difficile.

Néanmoins deux sujets demeuraient réservés, à savoir la charité, que l’abbé pratiquait à merveille, mais dont il ne soufflait mot; et la religion, touchant laquelle il n’eût toléré qu’à regret la moindre retenue dans ses propos. Or il savait que je n’avais pas la foi. Je n’éprouvais seulement pas un soupçon de curiosité envers ceux qui croyaient. Ils me semblaient des manières de dilettantes, peut-être un peu aigris, dont il n’eût pas été convenable de constater l’obstination, devenue vénérable par la force des siècles et une immémoriale poésie; ou plutôt ils me produisaient l’effet de byzantins qui conservaient un intéressant trésor de traditions; ou encore je les voyais comme des puristes, en quelque sorte, parlant une langue savante, mais d’une syntaxe assez archaïque et vainement compliquée. D’autres fois aussi, ils me représentaient un parti politique, et une force dans l’État.

Quant à moi, je n’aurais jamais pu réciter un Credo qui durait si longtemps, voilà tout. Il y avait trop d’articles de foi, trop de noms propres, trop d’histoires saintes. Cette Providence était méticuleuse à mon gré, elle établissait son compte, elle demandait des arrhes… D’autre part, j’admirais si humblement la bonté, le courage et la patience—les trois vertus sublimes des héros—que je me révoltais, indigné, contre la vile notion du Paradis. Eh quoi! une récompense, une si exacte récompense, un prix d’excellence payable en béatitudes et en contemplations?… Comme s’il y avait rien de plus noble au monde qu’un acte d’abnégation accompli par volonté pure, et devant le seul tribunal de sa fierté!… Mais un Paradis? Pauvre idéal de salariés ou de prêteurs à la petite semaine.

Joignez que la nécessité d’une religion révélée ne me semblait pas indispensable à ce que le monde vivant pût aller son train… Aussi bien, vais-je ici contrefaire le penseur? Non, justes dieux! Est-ce que ça compte, l’intelligence, en face de l’émotion toute-puissante? Est-ce qu’un raisonnement a la moindre importance, quand le cœur sursaute et frissonne? Si, l’espace d’un instant seulement, j’eusse soudain frémi d’amour ou de charité dans le silence d’une chapelle, j’aurais ensuite trouvé cent raisons pour une, parbleu! de m’expliquer l’intervention divine, et son rôle, fût-ce le plus personnel, dans nos affaires d’ici-bas: l’esprit est un bon serviteur, dès que le cœur a parlé.

Mais jamais, à aucune époque de ma vie, je n’avais ressenti apparence d’émotion ni devant un autel, ni sous la voûte d’une église. Bien pis, je n’aimais pas les églises: entendez que je ne les aimais point d’amour, bien que je comprisse leur beauté. J’aurais pu définir ce qu’il est juste et raisonnable d’admirer dans une cathédrale: mais cette beauté ne m’était pas agréable. L’ayant saluée respectueusement, je n’y revenais pas. Je n’avais nul plaisir à voir une ogive: il faut bien appeler les choses par leur nom.

Assurément les clochers de campagne chantent leurs prières avec des voix d’anges dans les parfums du crépuscule. Et d’ailleurs les clochers font partie des arbres, de la brume, des champs, du ciel: ils jouent avec les nuages et les hirondelles, ils sont divins. Mais à l’intérieur de l’église, sous le clocher, quelle tristesse, et que de contraintes!

Il me souvenait encore de certaines minutes, tant à Rome qu’en Sicile ou à Pestum, et à Ostie, ailleurs encore: devant ces poignants vestiges, devant des marbres où souriait et s’élevait depuis des siècles, et pour l’éternité, toute la beauté du monde, comme je me sentis trembler, en proie au démon de la perfection, la gorge contractée, les artères battantes!… Un rien, une nuance seulement de cette fièvre sacrée, que j’eusse éprouvée un jour devant un autel, et le lendemain peut-être, j’entendais la messe.

Toutefois un tel miracle ne s’était pas produit. L’odeur des églises, les saints de plâtre, les dévotes et leurs yeux furieux, tout me repoussait. Et la religion ne m’apportait rien que langueur, ennui, légendes monotones, étrangetés. L’abbé Duregard, répétons-le, était très avisé: il avait deviné sans peine mon déplaisir. D’autre part, il n’eût point aisément consenti à parler des choses divines avec réserve: de sorte que par courtoisie, nous n’abordions aucun sujet qui pût nous amener à cette extrémité. Si jusqu’à présent je m’étais félicité de cette double prudence, il m’en coûtait à cette heure. Comment donc engager l’abbé dans l’entretien que je souhaitais?

Nous regardions le petit château, celui du seizième siècle, si délicatement découpé, et posé sur l’eau comme un coffret:

—«Joli bibelot, n’est-ce pas, monsieur l’abbé?

—Dommage qu’il ne se trouve pas au milieu du parc.

—Ah! oui, la symétrie, l’ordre, la règle, l’imitation de Notre-Maître Le Nôtre… Vous avez bien raison, d’ailleurs, et Le Nôtre est le dieu des jardins. Mais lui-même a dessiné celui-ci.

—Il ne pouvait mieux faire.

—Certes. Et puis, le grand gala des parterres et des façades, le bal des statues, la procession des charmilles, le carrousel des bosquets, il faut laisser toutes ces splendeurs à Versailles. Dans notre Valois, un peu de laisser-aller ne nuit pas: le pays porte volontiers ses parcs de guingois sur les collines, et ses châteaux négligemment piqués parmi les bois. C’est une contrée ombreuse et gracieuse, où l’apparat ne convient guère. De même la Bretagne, tenez… Monsieur l’abbé, connaissez-vous la Bretagne?

—J’avais un oncle à Saint-Brieuc. J’ai parfois été le voir, quand j’étais gamin, avant d’entrer au séminaire.

—La côte admirable! A droite, Saint-Malo, Cancale! A gauche, Bréhat, Ploumanach, Trégastel, le fouillis des îles et des rochers, entre lesquels s’est si adroitement glissée la mer!… J’ai naguère longé cette côte déchiquetée, autour de Lannion et de Tréguier. Mélancolique Tréguier, blottie à l’ombre de sa petite cathédrale rose, qui est «pauvrette et ancienne»… Mais quel burlesque monument l’on a élevé au pauvre Renan! Le malheureux s’affaisse, obèse et fatigué, sous une Athènè de bronze, raide comme un lampadaire. Mieux eût valu ne laisser, comme témoin de son passé breton, que sa petite et simple villa de Perros-Guirec… Je souhaite que les circonstances vous envoient un jour dans ce coin de Bretagne; il est varié, fin et doux, comme notre Valois, mais bien plus triste pourtant.

—Je le souhaite également, vous m’en donnez l’envie. Souffrez cependant que je ne vous promette pas d’éprouver la même émotion que vous en évoquant les souvenirs d’un des plus grands ennemis qu’ait eus l’Église.»

Déjà l’abbé se fâchait un peu, ou du moins il se mettait en garde: mais n’ayant amené le nom de Renan qu’afin de me faire contredire, tout s’ensuivait selon mes vœux, et je repris en souriant:

—«Il est vrai que le grand exégète argumenta très adroitement. Mais que vous importe, monsieur l’abbé? Renan est mort, et sa pensée s’affaiblira—comme toute pensée humaine—sinon son charme. Or l’Église est éternelle, ne l’enseignez-vous pas?… Je crois que tout en condamnant son œuvre, le meilleur chrétien peut rendre hommage à son talent. Puis n’a-t-il pas des circonstances atténuantes? Nous savons de lui plus d’une page qu’un évêque ne renierait pas. Rappelez-vous ce capucin qui disait de Renan, comme celui-ci le raconte lui-même: «Il a écrit sur Jésus autrement qu’on ne doit; mais il a bien parlé de saint François d’Assise. Saint François le sauvera.»

Cependant je m’embrouillais, je faisais fausse route. L’abbé retenait visiblement ses paroles. Je l’entendis seulement murmurer—et ce murmure n’était dicté que par la politesse, afin d’éviter un silence désobligeant:

—«De mauvais jeux intellectuels.»

Depuis peu d’années, le mot «intellectuel» s’est transformé en blâme, presque en offense: l’on en use pour qualifier plus que sévèrement l’intelligence, aussitôt que celle-ci n’aboutit pas aux conclusions que l’on préférerait.

Allons! l’abbé se méfiait décidément de moi: j’avais une détestable note dans sa pensée, et si j’eusse persisté à le vouloir entretenir, dès le début, des plus hautes inquiétudes humaines, il m’eût instinctivement traité en adversaire; ce qu’il ne fallait précisément pas.

Aussi ai-je changé de route, pour m’approcher de lui. J’ai pris un chemin bien plus court, et le bon. Sans insister, laissant là tous les livres, j’en revins aux voyages. Je lui dis que j’avais visité Auray, un jour de pèlerinage. C’était le conduire à me citer Lourdes, où je n’ignorais point qu’il s’était rendu, voici deux ou trois ans. Il me décrivit très volontiers la basilique, la grotte, les hôtels, la foule des pèlerins, les malades.

L’abbé m’observait sans qu’il y parût, tout en discourant.

—«J’ai vu, me dit-il, une jeune fille laisser là ses béquilles. Son père pleurait de joie. C’était un spectacle extrêmement émouvant.»

Or mon visage se révélait à cette minute comme éperdu d’attention: j’écoutais l’abbé, sinon de toutes mes oreilles, au moins de tous mes yeux.

Nous convînmes de faire ensemble, assez souvent, un tour en forêt.

 

On me dira: «Mais voilà bien des histoires. Quoi! faut-il tant de préparatifs pour se convertir? Il en va plus simplement. Sans s’estimer à si haut prix, un chrétien qui revient à la foi de son enfance, s’agenouille tout bonnement, un beau jour, dans la plus humble des chapelles, puis demande au prêtre le plus proche de l’entendre en confession, et c’est tout. Pas tant de finesses ni de cérémonies. Un directeur, attentif et expérimenté, un pénitent modeste non moins que repentant, et l’œuvre de salut commence. La porte de l’église est sans verrous, il n’y a qu’à la pousser, elle s’ouvre aussitôt, et ne fait aucun bruit.»

Oui, certes. Toutefois je voulais justement que mon retour au bercail—l’on s’exprimerait ainsi—ne se fît pas avec une telle bonhomie. Tant d’innocence, ici, n’était pas mon fait. Je sentais que si je fusse allé sans plus d’ambages trouver l’abbé Duregard en lui disant: «J’éprouve un grand trouble, et l’église m’attire», il eût paisiblement classé mon cas parmi les heureuses nouvelles, et après en avoir rendu grâces à la Providence, eût observé sur ce point la discrétion ecclésiastique, qui est si parfaite, si aisée, si élégante même, à force de naturel. Ce qui venait à l’encontre de tous mes souhaits.

Au lieu que l’abbé allait me porter aux nues, s’il avait assisté, heure par heure, aux étapes de ma conversion. Non afin de s’en attribuer le mérite, assurément: l’abbé Duregard avait l’âme trop haute, encore une fois, pour s’attarder aux pauvres mouvements de la vanité, celle-ci fût-elle la moins frivole et la plus justifiée. Mais sans doute penserait-il voir la main divine qui me poussait petit à petit vers le port: et ce serait, de sa part, faire œuvre pie que de constater cette merveille, et que de s’en féliciter. Ce serait seconder les desseins de Dieu que de suivre avec ferveur le beau travail spirituel qui allait s’accomplir en moi, jour après jour. Le coup de théâtre se fût-il produit en quelques heures? Bon, le lendemain déjà, l’on n’y songeait plus guère: tandis que l’abbé devrait trembler longtemps pour la conversion du pécheur, en observant celle-ci qui germait peu à peu, jusqu’à éclater enfin sous ses yeux. Certainement il ne croirait pas que ses prières seules pussent secourir ma faiblesse. Dès lors, ne recommanderait-il pas aussi l’égaré que j’étais aux oraisons de Thérèse Gervonier, par exemple? Et Thérèse, que ne serait-elle pas capable de confier ensuite à Yvonne, sous le sceau du secret?

En un mot, quelque brusque événement frappe, s’impose, c’est un fait accompli, on l’enregistre, et l’on attend du nouveau. Par contre, l’on s’émeut devant ce qui monte à l’horizon et s’y colore doucement: ainsi la buée dont naîtra tout le crépuscule, d’où sortiront l’orage et son fracas, ou qui nous donnera le frisson de l’aube, suivi du jour en sa fleur.

C’est au cours de nos promenades avec l’abbé Duregard que j’ai surtout tâché d’amener ce dernier à deviner mes inquiétudes. Il me souvient du Voyage autour de ma chambre, comme de tant d’autres «voyages» analogues, ceux-ci autour d’un fauteuil, ceux-là autour d’une table ou d’un encrier: les auteurs de ces récits y font mention de toutes choses, et philosophent de la sorte sur Dieu, l’homme et le monde à propos d’une mouche, d’un crayon, d’un verre d’eau ou d’un bâton de cire à cacheter. Ce genre est usé; cependant j’intitulerais volontiers «Voyage autour du champ de courses»—à Chantilly, on dit «la pelouse»—les péripéties de ma conversion; j’entends les péripéties morales, toutes celles enfin qui ne pouvaient échapper à l’abbé, et non seulement ne le pouvaient, mais encore ne le devaient.

Le voyage autour de la pelouse… que de littérature, et que d’apprêts! Ah! soit, mais y avait-il ombre de sincérité en ce que je tentais là?… Oui, pourtant, car il y avait ma fatigue et ma tristesse, quand je rentrais au logis. Il y avait mon bel amour compromis et souillé par des fourberies. Il y avait mon petit Tiberge perdu, et mes larmes secrètes, ma douleur inavouable… O ma conscience et ma fierté, je vous offre tout cela, tout cela!

Le 27 juin, j’ai ramassé sur la pelouse une rose encore fraîche. Elle avait dû choir tout à l’heure d’un corsage ou d’une main gantée: elle embaumait. Je la fis voir à l’abbé:

—«Voici la parure du pays, monsieur l’abbé. Je ne dis pas cela parce que c’est une rose. Un nénufar ou un œillet m’inspireraient la même pensée: mais j’appelle cette fleur ainsi, à cause de la grâce qu’elle avait là, sur notre chemin, toute seule. Il ne faut rien de plus sous le ciel du Valois. Que les cascades de plantes folles retombent et bondissent au soleil d’Espagne, de l’Orient ou des Tropiques! Qu’il y ait des palais surchargés de pierraille à Naples, et des Himalayas dans les grandes Indes! Mais ici nos paysans sont plus délicats: le décor d’une campagne toujours fine a dû leur aiguiser le goût. Voyez leurs maisons, aux alentours, à Montgrésin, à Pontarmé, à Saint-Nicolas, comme c’est simple! Quatre murs, et un rosier qui grimpe au portail, voilà tout. Sinon un rosier, mettez une glycine, ou un cep de vigne. Même à Senlis, les vieux hôtels ne sont ainsi parés que d’un bout de dentelle, leur balcon. Au loin les prés ondulent, le ruisseau serpente sous les saules, et la forêt bleue s’arrête courtoisement devant l’herbe ou le blé. L’on ne peut orner une telle contrée, sinon avec une fleur de place en place—par exemple cette rose, tenez, tombée d’aventure à nos pieds, sur la pelouse.»

L’abbé me fit remarquer qu’il y avait des horreurs dans Chantilly.

—«On bâtit des villages, des maisons à étages. On laisse des papiers gras dans la forêt. L’hôtel Condé a déshonoré la pelouse.

—Bon! un grossier maçon nous a infligé ce palace, et de la canaille touriste se croit tout permis chez nous, j’en conviens: mais avant de gâter tout à fait le domaine, bien du temps passera, cependant! Et puis, si vous voulez humer le vrai parfum du pays, il faut surtout errer dans les villages, et suivre les lisières des bois, enjamber la Thève et la Nonette sur les ponts ébréchés… Connaissez-vous Loisy?

—Loisy, près d’Ermenonville? Non pas. Je ne connais que Chantilly. Pour nous autres, l’univers s’arrête aux potagers de nos paroissiens.

—Loisy est un hameau de vingt bicoques. Gérard de Nerval y fait vivre sa paysanne invraisemblable, nommée Sylvie, en même temps qu’il dépeint le pays avec une poétique inexactitude. Mais elles sont néanmoins charmantes, les vingt bicoques de Loisy: chacune porte sa rose, sa vigne ou sa glycine. Et je pense que certaines aussi, l’automne venu, arborent un jabot d’écarlate, j’entends de vigne vierge… Eh bien, monsieur l’abbé, j’admire toute cette harmonie. Il y a pourtant un bel ordre dans le monde, et les rustres «coupeurs de terre» s’y soumettent eux-mêmes, sans y prendre garde, quand ils construisent leurs cabanes dans le style de leur terroir…»

Mon compagnon ne me répondit point qu’il estimât juste et raisonnable de penser ainsi: mais je voyais son visage approuver à la muette. Il semblait content, sans même que le soleil léger de ce jour y fût pour rien. Au bout d’un instant, j’ai repris gaîment:

—«La marquise de M. de Fontenelle lui déclarait jadis qu’il y avait trop d’affectation à vouloir, comme certains astrologues de ce temps-là, exempter la terre de tourner autour du soleil. De l’affectation… Je n’en trouve pas moins, aujourd’hui, à prétendre exempter cette même planète d’être vraiment fort bien organisée. Le bon Dieu est très artiste.»

Bel esprit. Mais du même coup, bon esprit, en somme, devait également juger l’abbé.

Le mois de juillet n’arrivait pas encore en son milieu, qu’un soir, avant l’angélus, j’en venais à dire en présence de M. Duregard:

—«Il faut, voyez-vous, nourrir une indulgence profonde pour les attachements coupables. Le premier mouvement poussant quiconque aux genoux d’une femme peut être blâmé, certes. Mais ensuite, par quels liens noués et renoués ne se trouve-t-on pas engagé! Un homme voudrait parfois rompre: il ne saurait le faire sans briser une âme qui ne comprendra rien à ce châtiment. Certaines brutalités semblent bien hasardeuses pour une conscience un peu réfléchie. Il y a parfois la tendre innocence des enfants, dont on se voit responsable, et leur sourire, qui arrête tout. Le devoir n’est pas aisé à discerner. Vous avez dû parfois connaître, en confession, combien on souffre parmi de telles angoisses, et comme le plus orgueilleux ou le plus sage a souvent besoin d’un conseil et d’un ami!»

Pouvais-je parler plus clairement? D’autant que ma peine, hélas! n’était que trop certaine, et que l’émotion dont tremblait ma voix ne mentait pas, cette fois!

D’autre part, il eût été gênant que je me fusse montré plus explicite devant M. l’abbé Duregard, qui venait familièrement chez moi, et dînait à ma table sous le regard toujours triste d’Yvonne. Il ne m’eût même point permis de pousser davantage ma confidence: car le prêtre seul, ici, pouvait dorénavant m’écouter dans le mystère du confessionnal, et si j’éprouvais tellement le besoin d’un conseil… Les prières toutefois nous séparaient—du moins, l’abbé le croyait.

Comme l’août naissait, je nommais déjà celui-ci «mon cher ami». Lui-même me convoquait à nos promenades. Je crois qu’il eût alors volontiers tenté de me convertir. Peut-être impatienté que je fisse grand état de connaissances artistiques ou littéraires qu’il était loin d’avoir, ou peut-être afin de me convaincre—car tout arrive—par le prestige de l’esprit, il me conseillait certaines lectures des maîtres de l’Église: ce qui se nomme des lectures pieuses.

Or, pour tout avouer, je ne faisais qu’entr’ouvrir les livres qu’il m’apportait ainsi. Rien au monde ne m’ennuie, ne m’est plus indifférent, et au besoin ne m’irrite comme une lecture de ce genre. La théologie m’échappe, la piété ne s’adresse pas à moi, et tout le reste me semble vague. Après un instant de plaisir très vif que m’auront causé le ton inimitable des écrivains religieux, leur allure sublime, leur éloquence nombreuse, leurs précautions et leur exquise politesse—je parle des meilleurs—je me fâche presque aussitôt à ne rencontrer rien de précis en tant de pages. Ne fût le respect, je laisserais là l’ouvrage sans en tourner seulement deux feuillets. Cependant j’en parcourais au moins un chapitre, et nous en causions, l’abbé et moi. Nous feignions—lui moins que moi, mais n’ayant pas goûté aux plaisirs adorables des Muses, connaissait-il bien toute son illusion?—nous feignions donc tous deux une gratitude confidentiellement attendrie envers l’écrivain sacré, et une sorte de dilection supérieure, inaccessible aux esprits hâtifs, brusques ou futiles.

Une fois, tout en marchant dans l’étroite sente d’Avilly, entre deux cloisons de verdure, je m’arrêtai net, et déclarai soudain à l’abbé:

—«Je ne suis séduit que par les jansénistes. Convenons-en, je me sens près d’eux, près d’eux seuls.»

M. l’abbé Duregard était un gaillard solide et carré, comme les ouvriers dont il descendait. Seule, la vive lumière de ses yeux si intelligents purifiait son visage rustique. Il me souvient qu’il a croisé tout à coup derrière le dos ses mains mal équarries, en m’entendant parler ainsi des sombres jansénistes, moi, un homme dissipé, après tout, et dont la vie offrait certain scandale, si l’on voulait se montrer austère.

La sente que nous suivions côtoyait un parc français, jalousement clos: à travers les grilles moussues, l’on apercevait des charmilles, des ronds-points, des statues bocagères, une vallée pour nymphes et sylvains. C’était un lieu précisément où évoquer très bien, par un crochet de la pensée, Port-Royal et les grands Messieurs: mais je ne sais si l’abbé saisit cette réminiscence fugace et, avouons-le, historique plutôt que naturelle. Il paraissait seulement surpris, et même frappé:

—«Vraiment, observa-t-il, je n’aurais pas cru qu’une doctrine si hautaine, quoiqu’elle eût été soutenue par des saints, eût de quoi séduire…

—Un mécréant frivole.

—Pourquoi frivole?… Enfin vous me voyez un peu étonné.

—A tort. Il y a dans la foi janséniste un grand attrait de beauté. Se proclamer si fort aux pieds de Dieu, que les œuvres mêmes, celles-ci fussent-elles les plus hautes, ne seront rien pour le salut, hors de la grâce—quelle sublime attitude dans l’humilité chrétienne, mon cher abbé! C’est une doctrine héroïque et princière, c’est la foi dangereuse, la religion périlleuse et altière du risque!

—Et de l’orgueil, peut-être.

—Oui, peut-être… Aussi bien, ce qui m’attire, dans le jansénisme, vous le confierai-je? c’est le rôle tout-puissant qu’y joue la grâce divine. Mon cher abbé, je suis non seulement préoccupé, mais positivement hanté par cette question de la grâce. Il y a là une puissance qui écrase. La grâce qui brusquement et irrésistiblement se manifeste… Mystère admirable!»

Continuer : partie 3 sur 4