LE Général DE Pierre - Livre IV - La Montagne
I La fleur aux lèvres
I
La fleur aux lèvres
Une fois de plus, Bleu Nuit s’assit sans bruit sous le magno-lia ruisselant de couleurs, et observa Lotus Mauve qui lisait, confortablement installé dans une chaise longue. Quand le vent caressait la ramure, la chevelure du Seferneith s’éclairait de sil-lages mouvants, et le guérisseur semblait la gemme d’un écrin florissant, suavement polie. Mais son cœur… son cœur avait l’éclat scintillant de la mort, et tranchait inexorablement dans les chairs d’autrui. L’exorciste grimaça, releva la tête, contempla les courbes souples des branches, le réseau délicat des brindilles chargées de grandes fleurs blanches lavées de rose. Quelques petites feuilles vert vif embellissaient encore les corolles voi-sines, comme un discret rehaut de leurs sveltes silhouettes aux insouciants pétales. L’arbre lui semblait un nuage rosé par le soir, qui se fût posé sur l’herbe et ne l’eût plus quittée, tant elle le ravissait d’une tendre compagnie.
Apaisé par la beauté de ce vivant bouquet, il tenta de com-prendre le guérisseur. Des malades agonisaient, et celui qui eût pu les sauver s’en moquait ! Pire, Verte Bruine avait fini par lui expliquer que son ami attendait la fin du genre humain, le tout dernier soupir du tout dernier humain… en dehors du jardin. Il n’agirait donc pas. Bleu Nuit en eut le vertige, et baissa la tête pour retrouver le sol. Comment Lotus Mauve pouvait-il rester souriant, condamner sereinement toute l’humanité, et laisser mourir, lui qui savait faire obéir la vie ? Il n’avait pas à se battre pour sauver autrui, rien qu’à demander, et la vie obéissait !
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Il revit le guérisseur lors de leur première rencontre, et le chagrin lui noua la gorge. Dans le palais de Deux-Rivières, le Se-ferneith avait eu l’air si malheureux, si esseulé… misérable, en fait, et presque désespéré. Il prit le temps de laisser couler ses larmes, puis s’essuya le visage dans ses manches, imaginant sur sa peau la douceur des lapins qui les décoraient. Lotus Mauve avait certainement souffert, mais de là à décider un génocide ! Il était si doué pour aider autrui à surmonter ses blessures… pourquoi ne soignait-il pas la sienne ? Parce qu’un cœur de pierre ne savait plus guérir, qu’il ne pouvait que peser, inexo-rable, figé dans sa douleur ?
Une fois de plus, l’exorciste maudit la montagne ; une fois de plus, il tenta de la comprendre, et de l’excuser ; une fois de plus, il fut incapable de dire s’il avait réussi, et il abandonna le sujet. Il resta songeur. Comprendre… si Verte Bruine avait dé-fendu Vieux Saule et Fier Bouleau, c’était par amour. Mais Lo-tus Mauve… connaissait-il un humain ? En appréciait-il un seul ? Si, faute de rencontres plaisantes, il n’avait pu s’attacher au moindre d’entre eux, il pouvait bien les éliminer tous, il n’y perdait rien ; or, il n’agissait jamais sans que son intérêt fût en jeu, directement ou indirectement. Bleu Nuit sourit, car cela lui semblait maintenant normal.
Il s’approcha du guérisseur, qui fit mine de ne pas le voir. Il cueillit une fleur de magnolia, la nicha dans ses mains, la cares-sa du bout de son nez, la frôla à peine de ses lèvres sèches, et en fit naître un petit oiseau blanc et rose qui alla se percher sur l’épaule du Seferneith. Celui-ci posa son livre, et observa son lé-ger visiteur aux plumes parfumées, attendri. Il y eut un long si-lence, puis Lotus Mauve effleura le passereau, qui s’assoupit à moitié, n’émettant plus que de petits murmures de bien-être, et il demanda, un soupir dans la voix :
– Que me voulez-vous ?
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– J’aimerais vous parler de ce qu’il y a d’aimable chez les humains.
– Ah oui… j’oubliais votre manie d’aller fouiller des tas de merde pour y trouver des pépites. Mais puisque vous l’avez fait… montrez-les-moi donc. Elles sont bien propres, au moins ?
Le guérisseur prit l’oiseau béat dans ses mains, et le con-templa, souriant. Bleu Nuit s’assit, et lui parla de ce qu’il avait apprécié chez ses pairs, la douceur de certains sentiments, la beauté de l’art, la générosité, la créativité, la gratitude, l’éveil d’un esprit, l’enthousiasme, la curiosité. Peu à peu, il réalisa qu’il plaidait une cause, même s’il n’osait soutenir le regard du Seferneith, et il s’enhardit au point d’évoquer la tristesse d’un peuple qui se meurt alors qu’il fleurissait, il rappela l’horreur de la mort de Verte Bruine, et il affirma que les humains ne souffri-raient pas moins. Lotus Mauve hochait la tête avec de légers soupirs, car il connaissait par cœur ces arguments pour les avoir lui-même utilisés jadis. Il répondit :
– Vous n’êtes pas sans qualités, certes, mais que valent-elles en regard de vos défauts ? Vous croissez et vous proliférez comme un cancer, vous vous étendez tels la gangrène, et vous dévorez mieux que la lèpre.
– Mais… malgré cela… vous m’appréciez… enfin, vous ap-préciez Rouge Cerise. Et ses parents. Et Lavandin. Ils ne peu-vent pas être uniques dans leur genre.
– Ah non ? Rouge Cerise a quelque chose à voir avec la montagne. Ses parents l’y ont conçue ; qui me dit qu’ils n’ont pas été altérés ? Quant à vous et Lavandin… êtes-vous sûrs de ne pas avoir un rapport avec la Lune Noire ? Vous avez une telle prédisposition pour parler aux morts.
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Bleu Nuit resta bouche bée. Lui, un Tuan ? Il frissonna, et, d’une toute petite voix :
– Verte Bruine approuve cette théorie ?
– Il préfère celle qui voudrait que vous ayez de notre sang.
– Les Seferneith se sont mêlés aux humains ?
– Les Seferneith, non. Moi, oui.
L’exorciste fixa Lotus Mauve avec horreur. Il n’était déjà pas très fier de sa famille, mais s’il fallait y ajouter le Seferneith, il craignait de mourir de honte. Il n’avait vraiment pas besoin d’un tel ancêtre. Verte Bruine, volontiers… mais Lotus Mauve… Il se passa lentement les mains dans les cheveux, et réfléchit. Le guérisseur n’avait pas déposé sa stèle sur un autel familial, et son descendant n’avait donc pas de culte à lui rendre. D’ailleurs, il ne possédait même pas d’autel familial ! Pour quoi faire ? Contempler le vide ? Aucun intérêt. Et puis, s’ils étaient appa-rentés, cela remontait à un passé oublié, et ne comptait donc plus vraiment. Il soupira, consterné par le peu d’efficacité de sa mauvaise foi, car il ne voyait pas comment négliger un ascen-dant auquel il ressemblait toujours. Tant qu’ils aimeraient tous deux les fleurs, les parfums et la beauté, il n’y parviendrait pas, et à ce prix-là, il n’essaierait même pas. Mieux valait brûler de l’encens et compter les volutes en attendant que les bâtonnets se fussent consumés. Lotus Mauve remarqua :
– Ne vous sentez pas tenu de me rendre un culte, cher des-cendant. Vos bons sentiments sont tellement indigestes que malgré mes modestes talents, je craindrais de vous vomir ma reconnaissance.
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– Vraiment ? Et vous pensez qu’une pneumonie suffirait à vous faire cracher un compliment ? Ou faudrait-il une tubercu-lose ?
– Mais non, voyons ! Il suffit de trouver un sujet qui en vaille la peine.
– Je suis un maître exorciste.
– J’avais remarqué que les critères d’entrée dans la profes-sion avaient bien baissé.
– Pardon ?
– Je n’étais pas mauvais, jadis, pour ramener des morts ceux qui partaient trop tôt. Mais vous ! Vous ! Vous ne savez que repousser ceux qui y parviennent par eux-mêmes !
– Mais… ils nuisent aux vivants.
– Manque d’éducation. Manque d’encadrement. Manque de vie résiduelle. Ils reviennent, et ils restent affamés !
– Mais… Lotus Mauve… c’est normal. Quand la vie leur échappe, quelqu’un d’autre s’en saisit.
– Non, ce n’est pas normal ! La vie devrait parcourir le monde en flots lumineux et mouvants, mais elle ne forme plus que quelques gouttelettes. Vous êtes si nombreux que vous l’avez dévorée ! Volée aux plantes, volée aux lieux. Dissous, les papillons ; dissous, les gais poissons ; dissous, les beaux insectes aux couleurs chatoyantes. Je n’ai plus de lézards, et où sont mes tritons ?
Il se tut, puis :
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– Goinfres. Il n’y en a que pour vous.
– Je suis désolé.
– Pas vous, Bleu Nuit ! Quand comprendrez-vous que je puis vous apprécier sans adopter pour autant le reste de votre peuple ? Vous, je vous jure que vous traverserez cette épidémie sans même souffrir d’un malaise. Vous, vous vous tiendrez de-bout, resplendissant de vie, quand ils seront crevés. Vous, vous êtes déjà une exception, car qui vous donnerait votre âge ? Comme nous, vous oubliez de vieillir. Et plus la vie coulera en abondance, plus vos jours s’allongeront.
L’exorciste baissa la tête, et ses épaules se voûtèrent. Res-plendissant de vie ? Quand tous ceux qu’il avait voulu protéger seraient morts ? Quand le monde ne serait plus parcouru que de spectres légers, de soupirs distants ? Vivant, sans limite, sans fin, et le monde des humains de plus en plus lointain dans sa mémoire, s’abîmant dans un passé bientôt mythique ?
Lotus Mauve rit.
– Belle vision, bien morbide, et grossièrement inexacte au surplus. Foutez-leur la paix, aux humains ! Ils se moquent bien que vous les protégiez des vilains fantômes ! Ils ne vous ont rien demandé. C’est vous qui les avez pris sous votre aile, vous qui avez imaginé une mission, vous qui vous êtes rêvé utile plutôt que de crever, vide de sens. Quant à un monde hanté de spectres, un monde vide… laissez-moi rire ! Quand la vie aura été libérée, quand elle se sera extraite du bourbier humain, elle fleurira, je vous le garantis. Vous la verrez courir, vous la verrez voler, vous la verrez nager, vous la verrez pousser ses vrilles, ses feuilles et ses racines, comme vous ne l’avez jamais imaginée.
Il y eut un silence, puis il reconnut :
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– Mais comment l’auriez-vous pu ? Vous êtes né dans un monde déjà mort, un monde dévoré par le pire des parasites, ce-lui que j’ai eu l’imbécillité de laisser s’installer jadis.
Il regarda longuement l’exorciste :
– J’ai bon espoir, Bleu Nuit, j’ai bon espoir que vous vous adaptiez. Lavandin le fait bien, lui. Qu’a-t-il de plus que vous ?
L’amour d’un père, songea l’exorciste. L’amour d’un père, venu bien plus tôt dans sa vie.
– Prétextes, laissa tomber Lotus Mauve. Vous défendez le monde et vous ne demandez qu’à crever. Tant qu’à exceller dans l’usage de deux poids et deux mesures, faites-vous à l’idée que vous aller survivre, car vous faites partie des privilégiés, et non des sacrifiés. Je sais, c’est ennuyeux ; je sais, c’est difficile… mais une fois de plus, vous n’avez pas le choix.
Bleu Nuit ne sut que dire, et le guérisseur conclut :
– Voulez-vous un mouchoir ? Si j’étais vous, j’irais m’entraîner à pleurer efficacement mes gros chagrins, car Verte Bruine a peut-être un peu mieux à faire que de vous tapoter le dos lorsque vous sanglotez. Pendant que vous pleurez l’ancien monde, lui, il tente de deviner le suivant…
– Verte Bruine…
– Oui, votre cher maître, qui s’est adapté au présent et qui s’adaptera au futur. Vous… vous êtes un fossile.
L’exorciste s’éloigna, accablé de chagrin. Il était incapable de fléchir Lotus Mauve. Il mourrait jusqu’au dernier homme sur terre, et il resterait impuissant. Il pleura longtemps devant un petit étang entouré de murs blancs, et pour ses yeux brouillés de
– 10 – larmes, le vert feuillage du bananier était si lumineux qu’il évo-quait une flamme. Le vert sombre des aiguilles du pin semblait autant de cendres voletant lentement. Il resta hébété et silen-cieux pendant des heures, son regard parcourant le mur. Il se fixait un instant sur chaque fenêtre, admirant leurs formes étranges et les croisillons étroits qui dessinaient tantôt des pé-tales, tantôt des feuilles, tantôt des flocons ; ou il suivait l’ondulation du toit de tuiles noires qui coiffait le mur comme un serpent sans fin, assoupi au soleil.
Il revint vers le guérisseur, qui l’accueillit avec un soupir, et lui demanda :
– Pourrez-vous vivre avec le poids de ce crime sur la cons-cience ?
Lotus Mauve éclata de rire.
– D’autant plus aisément que je suis déjà mort de ne pas l’avoir commis.
Il trouva que cela ne répondait pas vraiment à sa question ; mais le Seferneith ajoutait déjà :
– Allons, Bleu Nuit, vous me demandez de me soucier de la santé de mes assassins. Cela vous arrive souvent ?
L’exorciste revit le visage violacé de Roseau Bleu, et il son-gea que oui, il se souciait de leur santé, de leur mauvaise santé. Il dit pourtant :
– Les humains ne sont pas tous des assassins.
– Mais il en reste bien assez pour que je sois certain que mon peuple sera éliminé. Affirmeriez-vous que j’ai tort ?
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Bleu Nuit secoua la tête avec lassitude, en signe de dénéga-tion. Il était bien placé pour savoir que les uns tireraient leur arme de son fourreau, et que les autres appelleraient un exor-ciste. Lotus Mauve conclut généreusement :
– Bleu Nuit, ne vous privez pas : étudiez la médecine, in-ventez une maladie qui sache trier nos ennemis de nos amis, et nous l’utiliserons sur les survivants, si tant est qu’il en reste. Verte Bruine possède sûrement quelques ouvrages intelligibles pour un débutant, et si ce n’est pas le cas, je lui en dicterai un. Vous verrez, c’est passionnant.
L’exorciste s’inclina, puis s’éloigna d’un pas lent. Le guéris-seur le suivit du regard, contemplant les couleurs sinistres de son obstination teintée de désespoir, et il soupira. Il eût préféré le faire sourire, mais ses exigences étaient inacceptables. Il était affreusement ennuyeux de côtoyer un être si peu adaptable, si peu réaliste, et si attaché au passé. Si seulement il avait pu le manipuler, pour faciliter son évolution ! Mais Verte Bruine te-nait à le laisser avancer à son rythme. Si ce n’était pas du res-pect mal placé, qu’était-ce ! Il ne restait donc plus qu’à tuer Bleu Nuit… ce qui serait encore plus inconfortable que de le tolérer, car le lettré tenait à ses amis, et que son mécontentement gâ-cherait le jardin. Bref… à moins que l’exorciste ennuyât égale-ment le lettré, il resterait le bienvenu. Il faudrait donc continuer à l’éviter autant que possible…
Et à ce sujet… Lotus Mauve corrigea le cours de ses pensées pour en exclure Bleu Nuit, et revint au présent. Il avait un livre passionnant à terminer, le soleil était délicieux sur sa peau, l’endroit tranquille et parfumé. Il sourit au magnolia que nulle présence ne défigurait plus, et ajouta un tapis de violettes à son pied, puisqu’elles ne risquaient plus d’être piétinées.
Quand le monde serait redevenu un lieu d’harmonie, il se-rait temps de songer au bien-être de tous ses habitants. Mais
– 12 – avant cela… il limiterait l’ampleur de sa générosité aux habi-tants du jardin.
*
Verte Bruine s’étonna, car Bleu Nuit ne l’avait toujours pas rejoint. Et pourtant, il ne manquait jamais leurs rendez-vous. Il étendit ses sens, perçut la vie de l’exorciste, et gémit. Il rejoignit en hâte le pavillon de son ami, et tout le long du chemin, il cher-cha le moyen de ressentir toujours ceux qu’il aimait, même s’il se passionnait pour ce qu’il faisait. Il était regrettable que la concentration fût si exclusive ! Et il était également déplorable qu’on pût songer à souffrir seul, plutôt que d’appeler à l’aide. Il fit tinter la cloche, entra malgré l’absence de réponse, et s’assit à côté du lit où Bleu Nuit était couché, tout habillé, ses vêtements froissés par une nuit de sommeil. Il remarqua :
– Je suis heureux que nos rendez-vous soient quotidiens.
L’exorciste eut un sourire désabusé. Le lettré continua :
– Et si vous me parliez du problème ? Nous y trouverons peut-être une solution.
– Ha ! Vous m’avez déjà dit que vous ne m’aideriez jamais à contraindre Lotus Mauve.
– Le contraindre, non. Le convaincre, oui.
– L’autre jour, c’était non.
– L’autre jour, vous étiez en état d’agir seul.
Bleu Nuit regarda son maître, et se laissa envelopper par son odeur. Il soupira profondément, puis murmura :
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– J’ai si souvent l’impression que… que vous m’abandonnez.
– Je n’aime pas faire naître de tels sentiments en vous ; mais quels seraient les miens, si je me forçais à agir ?
– Je le comprends, et je l’accepte. Néanmoins, je ne peux pas m’empêcher de penser que, si vous m’aviez aidé, le pro-blème serait déjà réglé.
– Si je devais m’occuper préventivement de tous les pro-blèmes qui seraient peut-être mieux réglés avec mon aide que sans, j’aurais tout intérêt à pondre un certain nombre de copies de moi-même ! Mais cela ne les intéresserait pas plus que moi. Désolé, Bleu Nuit, je n’interviens que quand je suis certain d’être indispensable. Le reste concerne quelqu’un d’autre.
L’exorciste se tourna vers lui, et tendit une main hésitante. Verte Bruine s’en saisit, s’étendit sur le lit, la pressa doucement contre sa poitrine, massa la chair découragée de ses longs doigts tièdes et parfumés. Bleu Nuit resta longtemps les yeux dans le vague, puis il demanda :
– Puis-je inviter des amis dans le jardin ?
– Bien sûr.
– C’est que…
Il expliqua son idée, le lettré éclata de rire, et accepta.
*
Lotus Mauve releva la tête, et huma l’air, incrédule. Il se hissa sur le rebord du bassin, et aperçut un groupe d’une di-zaine d’humains, une famille probablement, car leurs personna-
– 14 – lités montraient des pathologies trop bien corrélées. Un enfant courut vers lui, et resta admiratif devant les reflets mauves de ses cheveux. Puis il aperçut son entrejambe.
– Eh ! Pépé ! Viens voir ! Le… le… n’est ni un homme, ni une femme !
Le grand-père s’approcha :
– Pardonnez la curiosité de cet enfant, il ne pense pas à mal.
– L’idiotie ne garantit pas l’innocuité.
L’homme eut un sourire d’excuse, il s’inclina, et emmena son petit-fils. Comme ils s’éloignaient, l’enfant demanda :
– T’es d’accord qu’il est bizarre !
– Certainement. J’avais entendu dire qu’il existait des mal-formations curieuses, mais celle-ci m’était inconnue.
Son beau-fils renifla.
– Forcément ! Que veux-tu que des parents en fassent ? Personne ne voudra l’épouser, et on ne peut rien en faire non plus dans un bordel ! Dehors, ils ne doivent pas vivre vieux, les comme lui.
Le vieil homme jeta un regard désolé vers Lotus Mauve, et sa femme lui caressa l’épaule. Elle murmura :
– Nous irons le revoir sans la famille, mon chéri. La gros-sièreté a toujours effarouché la grâce, mais ce n’est pas forcé-ment définitif. Même les oiseaux les plus craintifs peuvent s’amadouer.
– 15 –
Lotus Mauve retint un ricanement, il attendit qu’ils dispa-russent, puis il se rhabilla lentement. Il étendit ses sens, et il hoqueta de stupéfaction, car le jardin grouillait d’humains. Il choisit le moins détestable d’entre eux, et il s’en approcha :
– Bonjour. Je suis Lotus Mauve, l’un des résidents du jar-din. À qui ai-je l’honneur ?
L’homme le regarda avec étonnement, puis il se reprit :
– Oh ! Pardonnez ma surprise… j’avais été averti que nos hôtes seraient étranges, mais je ne m’attendais tout de même pas…
– Vous avez été averti, me dites-vous ? Pourrais-je savoir par qui ?
– Par un brave homme, en vérité, dont j’ai malheureuse-ment oublié le nom…
– Mais son apparence vous reviendrait peut-être ?
– Certainement, oui ! Il porte une robe bleue décorée de lapins, un grand collier de perles roses, et…
Le Seferneith trouva l’exorciste assis à son bureau, très oc-cupé à allonger encore une liste de noms déjà interminables dont seule une infime partie était cochée.
– Bleu Nuit…
– Lotus Mauve ?
– Vous… vous avez osé…
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– Je ne suis pas pressé, Lotus Mauve. Vous pouvez prendre le temps de vous calmer.
– Je n’ai pas envie de me calmer.
– C’est regrettable. Les solutions proposées par la rage sont rarement sensées.
– Et alors ? Il s’agit uniquement d’éliminer quelques hu-mains de plus !
– Je ne pense pas, non.
Le guérisseur s’assit, et articula :
– Et que pensez-vous ?
– Ce sont mes amis. Je les ai invités dans le jardin, car je suis incapable de vivre sans eux.
– Incapable de vivre sans eux ? Vous êtes un solitaire, Bleu Nuit ! Vous n’avez pas besoin d’une foule de médiocres, mais de quelques interlocuteurs bien choisis !
– C’est peut-être vrai actuellement, mais je ne puis jurer que cela durera toujours. Mon asocialité est certainement liée à mon histoire personnelle, mais dès lors que j’irai mieux, elle se résorbera sans doute.
– À d’autres !
– Et pourtant… vous m’avez assez souvent reproché mes folies, ainsi que ma chasteté. Maintenant que je songe enfin à y remédier, vous rechignez ?
– Quoi ?
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– Je ne suis pas encore casé, Lotus Mauve. Or, d’après vous, une vie sexuelle florissante est une part essentielle du bonheur. Je veille donc à préserver suffisamment d’humains pour pouvoir faire mon choix.
– Des femmes, d’accord, mais des hommes ?
– Leur famille, Lotus Mauve, leur famille. Il n’y a pas de mariage sans accord de la famille.
– Qui se soucie du mariage ?
– Moi. Seules les unions légales préservent suffisamment la puissance d’un maître exorciste.
– Ce sont des croyances !
– Je regrette, Lotus Mauve, mais je pense mieux connaître mon métier que vous, du moins dans sa forme actuelle. Et de toute manière, les hommes ont un sens également.
– Vraiment ?
– Mais oui. Je ne suis pas certain de n’aimer que les femmes.
– Vous avez déjà Lavandin et Rouge Cerise, et même Verte Bruine !
– M’oui. Mais est-ce bien avec eux que j’enfanterai un jour ?
– Vous êtes déjà père de famille !
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– Par adoption, tout au plus. Tous ces bambins autour de moi finissent par me donner envie de contempler ma descen-dance, savez-vous ?
– Menteur.
– Peut-être un peu, actuellement, mais il faut penser au fu-tur… je ne vais tout de même faire l’amour aux rares spectres laissés par l’humanité !
– Et pourquoi pas ?
– Question d’éthique, évidemment. Je ne voudrais pas con-fondre mes loisirs et ma profession.
Lotus Mauve se massa lentement le visage, puis il deman-da :
– Et Verte Bruine, qu’en dit-il ?
– Verte Bruine veille à ce que ses invités ne causent pas de déprédations majeures. Pour le reste, il est heureux que je me soucie enfin de mon bien-être à long terme.
Ils se regardèrent en silence, et le Seferneith renonça. Bleu Nuit mentirait aussi longtemps qu’il le faudrait, et non seule-ment il n’en avait pas honte, mais il s’amusait énormément. Le guérisseur retourna s’asseoir dans sa chaise longue, et fit de son mieux pour retrouver son bien-être. Mais chaque fois qu’il de-vait éloigner un humain d’une senteur, ses dents se serraient. Il eût tellement préféré les tuer ! Il lui semblait que son cœur lui déchirait la poitrine, qu’il voulait bondir hors de son corps pour aller faire de la bouillie de ces visages et de ces crânes. Il regarda le jardin, et songea qu’il ne s’y était jamais senti aussi mal.
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Quand il vit passer Verte Bruine, il jaillit hors de sa chaise longue :
– Toi ! Comment peux-tu tolérer cela ?
– Tolérer quoi ?
– Bleu Nuit abuse !
– Oh, vraiment ?
– Tous ces… déchets dont il encombre ton jardin !
– Ah, ça… tu ne sais plus les éloigner ?
– Si, bien sûr… mais je jouissais du calme, de la sécurité, je me rétablissais peu à peu, et me voilà affligé de ces importuns !
– Lotus Mauve, je suis bien conscient des perturbations que ces réfugiés apportent à mon jardin, et je compatis à ton in-confort. As-tu réfléchi à une solution ?
– Jette-les dehors.
– Non, Lotus Mauve, une solution qui satisfasse et Bleu Nuit, et toi. Vous êtes tous deux mes amis. Puis-je t’aider à la définir ?
– Tu peux même la définir seul !
– Je préfère que tu t’impliques, il y aura plus de chances qu’elle te plaise.
– Évidemment… pardonne-moi. Je déteste les voir tous là, à cueillir les fleurs, à piétiner l’herbe, à parler fort et à puer. Et leurs sentiments sont si laids !
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– Nous pouvons les parfumer, regarder ailleurs, les éviter… ou nous y faire. Il n’a de loin pas choisi les pires, et tu le sais.
– Ils sont déjà de trop.
– Bien sûr. Sinon, comment pourrait-il espérer faire pres-sion sur toi ?
– Il n’a pas à faire pression sur moi !
– Vraiment ? Tu possèdes pourtant une ressource que tu lui refuses.
– Il m’énerve, avec ses caprices !
– Il est rare que quiconque y parvienne.
– Il est rare que tu m’empêches de traiter autrui à ma guise !
– J’aurais préféré ne jamais avoir à le faire.
Lotus Mauve resta muet un moment, puis il ragea :
– Ce n’est pas possible, d’être aveugle à ce point ! Ne peut-il accepter que son peuple est perdu, et que nous n’y pouvons rien ?
– Tu es psychiatre… tu sauras le lui dire.
– Il ne m’écoute pas ! Toi, tu es son maître… et tu le ché-ris… alors, explique-lui !
– Expliquer quoi ? Qu’il a mal, et qu’il fait tout son possible pour éviter le pire ? Il n’est pas du genre à se résigner aisément.
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– Tu le ménages beaucoup trop.
– Ni plus, ni moins que toi.
– C’est bien ce que je dis. Cette égalité de traitement est in-sultante ! Quand il ira bien, soit… mais dire qu’un fou mérite les mêmes égards que moi !
Lotus Mauve s’éloigna à grands pas, ses vêtements délicats volant autour de lui. Verte Bruine sourit, et joua avec ses lu-nettes. Le guérisseur l’amusait quand il criait ce qu’il ne pensait pas, car il n’avait jamais toléré qu’on maltraitât un fou ou un blessé. Il serait intéressant de voir ce qu’il ferait à présent. Le lettré reprit sa promenade, et continua à recenser les lieux dont il exclurait ces nouveaux venus. Il pouvait accepter des invités dans son salon de réception, mais au cœur même de ses plus belles œuvres… non. Pas s’ils devaient les souiller, et c’était cer-tainement le cas.
*
Lotus Mauve observa les couleurs de ses émotions, et les ajusta jusqu’à pouvoir masquer ses intentions réelles. Il intensi-fia les teintes de sa curiosité et de son inquiétude, puis il s’approcha du lettré.
– Verte Bruine, je suis inquiet.
– À quel propos ?
– Pour fuir nos nouveaux… hôtes, j’ai exploré des zones de ton jardin que je ne fréquentais guère, et j’ai découvert quelque chose qui me trouble.
– Quoi donc ?
– 22 –
– Je préférerais te le montrer.
Le lettré l’observa attentivement, puis :
– Je viens.
– Pas maintenant. Demain matin, une heure avant l’aube. Et nous sortirons du jardin. Il vaut mieux commencer par le commencement.
Verte Bruine haussa un sourcil, mais il accepta. L’aube ve-nue, ils franchirent la porte ronde du jardin, camouflés par des coiffes, des voiles, des robes et des gants. Lotus Mauve l’emmena jusque dans une maison où toute une famille dormait dans la même pièce. Ils se firent oublier d’une senteur, et atten-dirent leur réveil. Chacun finit par quitter son lit d’un pas traî-nant, en bâillant largement, comme s’il s’y arrachait avec peine ; et chacun laissait derrière lui, étendu sur sa couche, un double de lui-même, pâle, immobile, que nul ne semblait voir. Ils se-couaient leurs couettes, les reposaient, les lissaient, comme si les matelas avaient été inoccupés. Le guérisseur murmura :
– Eux-mêmes gardent juste assez de forces pour vivre une journée pénible. Le double est agonisant. Ils ne le perçoivent pas, car qui songerait à se chercher lui-même ?
Le lettré se pencha, et effleura l’un des corps étendus :
– As-tu remarqué autre chose ?
– Toutes les maisons voisines de la prison sont affectées.
– Jusqu’où ?
– Jusqu’aux grands canaux.
– 23 –
Verte Bruine siffla entre ses dents.
– Joli.
– Pardon ?
– L’effet envisagé indépendamment de son but.
– Toi et ton amour de la belle ouvrage !
– Eh oui.
– Tu admirerais ton meurtrier !
– Mais je l’ai admiré ! Au moins un instant… tant que j’ai pu penser. Je n’avais pas réalisé que j’étais si facile à tuer.
– Nous étions affaiblis.
– Et je n’avais plus guère de raisons de m’accrocher à la vie, c’est vrai. Mais tout de même… il connaissait son affaire.
– Parlons d’autre chose, veux-tu ? Je déteste entendre par-ler d’ennemis morts avant que je ne les tue.
– Comme il te plaira.
– Veux-tu voir d’autres maisons ?
– Non. Tu me caches quelque chose, mais ce n’est en tout cas pas l’ampleur du phénomène.
– Bien. Alors, asseyons-nous, j’ai pris de quoi déjeuner. Si je te disais que j’ai créé une nouvelle variété de mangues ?
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Verte Bruine eut un large sourire réjoui, et ils discutèrent paisiblement en partageant les bouchées les plus savoureuses. Quand la lumière du jour eut totalement blanchi, de fines lignes grises se dessinèrent sur les corps étendus. Le lettré se pencha, mais Lotus Mauve le retint :
– Pas trop près. C’est salissant.
Le mage recula légèrement. Sur la chair des gisants, les lignes devinrent des crevasses peu profondes, puis un premier fragment de peau se détacha et s’envola, comme un petit papil-lon blanc aux ailes échancrées. D’autres le suivirent, volant dans la neige des écailles qu’ils perdaient. Verte Bruine constata :
– À moins que cela ne s’accélère, il y faudra la journée !
– Oui. À la nuit tombée, les lits sont vides à nouveau.
Le lettré se pencha à la fenêtre, et observa le long ruban des insectes évanescents, sinueux et fragile. Il vérifia que nul ne le voyait, et descendit le long de la façade. Lotus Mauve sourit :
– Tu grimpes rarement, dans le jardin.
– Et ainsi, mes enfants croient que j’en suis incapable. Cela fait toujours un jeu de moins auquel ils m’invitent.
– Et ce n’est pas comme si tu te privais…
– Non, en effet. J’aime marcher, car cela ne m’empêche pas de lire. Alors que grimper avec un livre en main… c’est hasar-deux.
– Bah ! Tu es solide !
– 25 –
– Se relever. S’épousseter. Corriger sa tenue. Se recoiffer. Réparer ses lunettes. Retrouver sa page. Je n’aime aucun de ces verbes.
Le guérisseur rit. Ils suivirent les papillons blafards au vol chancelant, mais obstiné, jusqu’à la prison.
– Je sais bien que nous ne dépendons plus de cet auguste établissement, mais tant que ton rituel existera, nous y serons liés… et nous pourrions être affectés à travers elle.
– Je vérifierai si nous le sommes.
– Merci. Je serai plus rassuré.
– Moi aussi !
Les insectes poudreux s’engouffraient dans les soupiraux. Ils les retrouvèrent voletant dans les caves de la prison, et attei-gnirent à leur suite l’entrée d’un souterrain qu’aucun architecte humain n’avait prévu. Il s’ouvrait dans le mur comme une bles-sure que des fils d’argent auraient tenue béante, et dégageait une impression de rigueur sinistre. Ils l’empruntèrent, et malgré l’essaim des papillons qui volait au-dessus d’eux, ils remarquè-rent les angles étranges, et le plafond haut et lisse évoquant un plancher pavé de pierres noires, les unes mates, les autres sati-nées. Verte Bruine supposa :
– Cela doit être amusant, un bal qui occupe tous les murs.
– Si nous ne trouvons aucun moyen d’éviter la Lune Noire, tu pourras demander aux Tuan d’en organiser un. Il sera inté-ressant de voir autant de fossoyeurs autour d’une seule cou-ronne mortuaire.
– 26 –
Le lettré joua avec les houppes rouges qui décoraient sa robe.
– Depuis ton passage sur la montagne, tu as un cœur de pierre, et depuis que je suis mort, je porte des houppes de soie rouge. Quand nous n’aurons plus que des ennemis à notre me-sure, nous nous passerons de ces rappels.
– Je l’espère. Et je me réjouis aussi de laisser notre défense à ceux qui aimaient cela.
Ils soupirèrent, puis restèrent silencieux, songeant à leur bien-être enfui. Ils débouchèrent devant un fleuve laiteux qui coulait sans bruit. Les papillons s’y laissaient tomber, et leurs ailes s’y fondaient. Un bref instant, leur corps surnageait, puis il s’affinait et disparaissait à son tour. Lotus Mauve souligna :
– Il coule droit vers la montagne, mais en passant sous ton jardin.
– Ce fleuve… la vie qu’il contient n’est pas neutre, n’est-ce pas ?
– Non, elle est totalement négative. Elle est inertie, impuis-sance, désespoir… elle reprend les sentiments qu’endurent les humains à qui elle est volée, et manque tout au long du jour. Ils savent que leurs chances de survie sont encore diminuées par leur affaiblissement, ils savent que demain sera un effort long et pénible, mais ils n’ont plus le courage de mourir.
– Ils sont englués, en quelque sorte.
– Prisonniers d’une vie sans intérêt, oui.
Verte Bruine s’éloigna de l’essaim des insectes mourants, et se pencha sur le fleuve pour examiner les cadavres colorés, tout
– 27 – bourrés de pétales, qui voguaient sur ses eaux laiteuses. Ils étaient poudrés d’une légère couche d’écailles de papillon, fine comme une neige soufflée. Les peaux étaient ajourées avec un art tantôt mesuré, tantôt juvénile, mais toujours consommé ; elles étaient frottées des épices les plus intenses, et il huma leur parfum avec plaisir. Ainsi traités, les humains sentaient presque aussi bon que des Seferneith. Lotus Mauve remarqua :
– Les sentiments que les papillons déposent dans l’eau passent dans les corps que le fleuve emmène.
– Si l’on m’avait dit que mes fleurs feraient du bateau un jour… et dans de si curieuses nacelles ! C’est très… exotique. Je suis ravi de songer que j’envoie au loin de si charmants ambas-sadeurs.
Le lettré parcourut les quelques mètres de quai taillés dans la roche, puis il revint vers l’issue du souterrain, et il examina les deux bornes qui la flanquaient. Elles étaient taillées dans une pierre blanche comme l’os, incrustées de dents et de coquil-lages, et elles portaient, tracé à l’encre bleue, la marque de Bleu Nuit. En-dessous, la date s’inscrivait en vermillon, chatoyante, et un pétale de coquelicot était plaqué contre la pierre, ses cou-leurs et son velouté intacts.
Verte Bruine s’enquit :
– Et maintenant ?
– Promenade en bateau, mais ne mets pas ta main dans l’eau.
– Promis. Je ne tiens pas à m’imbiber du malheur d’autrui.
Lotus Mauve retourna dans le souterrain, et revint avec une nacelle légère et une gaffe. Ils s’embarquèrent, et le fleuve
– 28 – les porta. Ses flots laiteux brillaient faiblement, et la voûte scin-tillait de lueurs fugitives, de traînées de lumière pâle. Le lettré arrêta le canot, car il discernait deux niches, chacune sur une rive, disposées face à face. Il accosta, pénétra dans l’une ; l’ombre y régnait, mais ses doigts sentirent un bas-relief.
– Veux-tu que je t’éclaire ?
– Y a-t-il des couleurs ?
– Non.
– Alors, mes doigts suffiront.
Verte Bruine identifia l’image très déformée d’un Sefer-neith, entouré d’une mosaïque de plumes, de plantes, d’épées et de cascades. Son peuple avait toujours aimé se fondre dans les lieux, mais ce style ne lui disait rien. Il sentait de légers courants d’air passer par des jours infimes découpés dans l’œuvre.
Lotus Mauve indiqua :
– Sa jumelle recèle un portrait similaire, et de telles paires de niches se succèdent sur toute la longueur du jardin. Je n’aime pas nous savoir si proches d’un tel fleuve.
– Proches ?
Le guérisseur accosta à son tour. Il souffla sur le bateau, et celui-ci redevint un pétale creux, dont la gaffe n’était qu’une étamine. Il se tint devant le bas-relief, se mit à scintiller, et dis-parut. Le lettré sentit la vie s’agglomérer à nouveau, et Lotus Mauve réapparut de l’autre côté de la pierre.
– Qu’y a-t-il là-bas ?
– 29 –
– Une cheminée qui mène jusqu’à la surface. Je vois d’ici le jour à travers les brins d’herbe entremêlés.
– Mm. Tu me fais traverser ?
– Pourquoi ? Tu sais aussi bien devenir magie pure que je sais devenir vie désincarnée.
– Parce que mon nouveau moi n’a encore jamais vécu cette expérience, et que nul ne la permet mieux que toi.
Le guérisseur le fit traverser, et le recréa dans ses bras, leurs lèvres se touchant. Verte Bruine l’embrassa doucement, laissa ses mains sur les joues de son ami, et murmura :
– Lotus Mauve… je suis tellement heureux que ta fureur ne m’empêche pas complètement de jouir de ta douceur.
– Et moi… je suis heureux que tu saches trouver un chemin parmi les ronces qui m’emprisonnent.
Ils grimpèrent, et émergèrent dans le jardin. Le lettré ôta sa coiffe et son voile.
– Évitons d’en parler à Bleu Nuit.
– Mais enfin, Verte Bruine ! Tu déraisonnes ! Manis nous a déjà trahis une fois. Nous ne pouvons pas nous permettre de lui laisser un pion parmi nous.
– Lotus Mauve, toi aussi, tu m’as déjà trahi une fois. Toi aussi, tu es un pion, et je devine derrière toi quelqu’un de bien pire que Manis. Alors fais-moi plaisir, laisse Bleu Nuit en paix. Et si tu en es encore capable, tiens-toi plutôt prêt à agir ! S’il de-vait apprendre ce qui se passe, sa culpabilité pourrait le pousser au pire.
– 30 –
Le guérisseur se tut, puis :
– Tout de même, ces humains dépossédés de leur vie… il a beau jeu de m’accuser ensuite d’être un assassin.
– Lotus Mauve, il semble que c’est ton tour d’avoir des trous de mémoire. Je suis mage, t’en souviens-tu ? Et je suis ca-pable de voir que ce drain imposé aux riverains n’a pas été créé par Bleu Nuit, mais qu’il émane du fleuve lui-même, aidé des Tuan. Bleu Nuit a certainement coopéré avec eux pour une par-tie de l’effet, mais tu sais toi-même comment il peut être con-traint. Pour le reste… il est innocent, même si Manis sait imiter son sceau presque à la perfection.
– Ah ? Je ne l’avais pas compris.
– Vraiment ? Et tu n’avais pas remarqué non plus que les niches font partie d’un troisième effet ?
Le guérisseur détourna les yeux. Verte Bruine ajouta dou-cement :
– Pardonne-moi, je ne voulais pas me moquer. Je déteste voir mes amis se déchirer ainsi. Tu es odieux, et cela te prive de compagnie, alors même que notre vie est si fragile…
Lotus Mauve baissa la tête, et regarda ses pieds. Le lettré avait raison : son indifférence faisait de lui une citadelle solide, mais vide… et il finirait par y désespérer. Il murmura :
– Je déteste t’infliger le spectacle de notre mésentente. Je fais de mon mieux pour ne pas tuer Bleu Nuit, même si…
– Oui ?
– 31 –
– Même si j’en ai fait l’archétype de son peuple, l’humain à haïr pour pouvoir tuer tous les autres.
– Cela ne doit pas être simple.
– Non. Il a beaucoup trop de qualités pour que les nier soit encore possible. Je crois que je vais changer d’aiguillon… ou m’en passer. Après tout, je ne pense pas avoir la moindre chance d’arrêter la pandémie. Je peux donc me permettre de souhaiter le faire, du peu de cœur qui me reste…
– Si tu ne tentes pas de passer à la pratique.
– Qui ? Moi ? Depuis quand suis-je capable de m’investir dans des œuvres vouées à l’échec ?
Ils se sourirent, et Lotus Mauve dit encore :
– L’absence de cœur me rend idiot.
– Tu n’as pas ta souplesse habituelle, et les contrariétés te crispent. La pertinence de tes réactions en est diminuée, voilà tout.
Le guérisseur émit le parfum le plus doux qu’il put créer, car il était merveilleux d’être aimé de Verte Bruine, de bénéfi-cier de sa compréhension, sa tolérance, et sa douceur. Le lettré se laissa emmener par le plaisir, et ses couleurs enchantèrent son ami au point que celui-ci le soupçonna d’avoir pris la peine d’ajuster les teintes de ses sentiments pour s’assurer que leur tableau serait un ravissement. Il était assez perfectionniste pour cela, d’autant que la jouissance appelait la jouissance, et lui ga-rantissait le meilleur des traitements.
Ils restèrent enlacés longtemps, puis s’assirent dans une petite cour dallée de marbre blanc, creusée d’un réseau de ri-
– 32 – goles dans lesquelles courait une eau teintée de vert. Lotus Mauve avoua :
– Je ne supporte pas ces humains.
– Agis. Le fait d’être chez moi n’oblige pas à l’inaction.
– Sont-ils tes hôtes ?
– Non, ce sont les amis d’un ami.
– Et s’ils songeaient à nous quitter ? Un rituel d’exclusion pourrait soudainement s’occuper de l’intérieur aussi bien que de l’extérieur…
– Et qu’aurait appris Bleu Nuit ?
– Que ce n’est pas en me submergeant qu’il me convaincra. Mais cela ne te semble pas suffisant…
– Je crains que non.
– Verte Bruine, soit tu les expulses, soit je les tue.
– J’aime te voir décidé.
– Cela ne te dérange pas ?
– Bien sûr que non. Ces gens ne sont pas mes amis, mais ceux de Bleu Nuit ; et ils ne sont pas mes ennemis, mais les tiens. Débrouillez-vous entre vous, tant que vous ne nuisez pas à mes amis.
– Autrement dit, moi-même et Bleu Nuit.
– Exact.
– 33 –
– Je pense que je vais te manipuler afin que tu expulses ces intrus, dont la présence te pèse inconsciemment.
– Ce serait d’une parfaite courtoisie que de me soulager ainsi d’un malaise diffus que j’endure en vain. Mais… cela prend-il en compte Bleu Nuit ?
Lotus Mauve resta silencieux. Il se pencha, embrassa ten-drement les cheveux verts de son ami, en mordilla une mèche, se redressa, et quitta la cour. Il fit quelques préparatifs, puis alla épier l’exorciste, qui était assis sur sa véranda. Il sourit en per-cevant ses sentiments, car Bleu Nuit était également dérangé par la présence des réfugiés. Imaginer les sauver était aisé, mais les supporter au quotidien s’avérait éprouvant. Il se demanda si son descendant serait assez honnête pour le reconnaître, et dé-cida d’essayer. Il s’arrêta au bas de l’escalier.
– Bonjour, Bleu Nuit. Pourrais-je avoir le plaisir de m’entretenir avec vous ?
L’exorciste considéra la silhouette délicate du guérisseur, et nota que celui-ci était habillé décemment. Il sentait délicieuse-ment bon, un parfum suave, qui ravissait sans troubler, et les teintes de ses vêtements rappelaient les jacinthes du bassin dans l’eau dorée par le soir, un spectacle dont Bleu Nuit ne se lassait pas, déplorant plutôt sa fugacité.
– Je suis ravi de vous voir, Lotus Mauve. Venez donc vous asseoir. Puis-je vous servir quelque chose ?
– Votre thé me semble délectable, mais je répugne à vous en priver.
– 34 –
– Vous ne me privez pas. Et au fait… maintenant que je me suis fait à l’idée que nous parlerions… pouvons-nous devenir un peu moins formels ?
– Bien sûr. Mais dites-moi… vous étiez en train de contem-pler le jardin… ne regrettez-vous pas de vous être tourné ?
L’exorciste hésita, puis :
– Lotus Mauve, je suis presque certain qu’aucun faciès dé-plaisant ne viendra se superposer à votre charmante personne, car vous savez repousser les importuns. Malheureusement, ce n’est pas mon cas. Et le jardin, hélas…
Le Seferneith attendit.
– Le jardin a perdu beaucoup de ses attraits, depuis que j’ai commis l’erreur d’y faire entrer des gens certainement valables, mais…
Il soupira, et le guérisseur demanda :
– Puis-je risquer une hypothèse ?
– Je vous en prie. J’ai quelque peine à… à qualifier mon malaise, et surtout… ma désillusion.
– Ils sont valables, certes, mais pourtant incapables d’apprécier le jardin sans le défigurer. Ils en troublent le calme, la beauté, l’harmonie. Si nous les autorisons à vivre à nos côtés, nous sacrifions ce qui nous était cher, nous mettons fin à notre lent cheminement vers plus de perfection, plus d’esthétique, plus d’émerveillement.
Bleu Nuit se sentit affreusement abattu. Lotus Mauve ten-dit la main vers lui, et proposa :
– 35 –
– Je puis vous soulager. Je vous jure de vous traiter avec la courtoisie que je réserverais à un égal.
– Je vous en remercie.
Le guérisseur l’effleura ; sa culpabilité et sa tension le quit-tèrent, et il fut à nouveau capable de penser clairement.
– J’espérais vous contraindre à mettre fin à l’épidémie. S’ils avaient eu un lieu pour vivre, ils y seraient retournés.
– Je l’avais compris ainsi. Mais, aussi bien choisis qu’ils soient, je ne les apprécie pas. Il m’est beaucoup plus simple de les renvoyer là-bas que de contrer la pandémie, et c’est ce que j’aurais fait.
– Moi non plus, je ne les apprécie pas. J’avais oublié que si je suis prompt à sauver mon prochain, je le suis tout autant à fuir sa compagnie dès que possible. Je préfère le calme et la beauté aux mots sans intérêt et aux sentiments autres que l’intimité. Ces gens… me semblent creux.
– Vous n’aviez guère de visiteurs, dans votre école, hormis les clients qui ne faisaient que passer. Vous pouviez jouir du calme de votre jardin, et ne fréquenter que vos disciples, dont vous façonniez l’esprit à votre convenance.
– C’est vrai. Et ici, j’avais le bonheur de jouir des mêmes bienfaits, mais la beauté y est supérieure, et l’agrément de Verte Bruine, infiniment plus grand que celui de mes disciples.
Il se tut, puis demanda :
– 36 –
– Ah, Lotus Mauve ! Que puis-je faire pour rendre au jar-din son aspect antérieur ? Comment retrouver ses charmes en-fuis ?
– Je peux chasser tous les importuns, mais ce serait les condamner à retrouver l’horreur, à mourir de violence, de ma-ladie, de faim, de chagrin, ou que sais-je encore.
– Oui… et il faudrait qu’ils oublient tout de leur séjour ici.
– Oui. Ce serait bien du travail, pour un gain insignifiant.
– Je le crains. Que faire, alors ? J’ai peine à imaginer que nous allons les tuer tous…
– Pourquoi ? Parce qu’il nous faudrait creuser leurs tombes, ériger leurs stèles, et être affligés de leur souvenir ?
– Je… oui, ça aussi. Mais surtout… j’espérais leur offrir la vie, et je répugne à ne leur donner que la mort, même s’ils ont pu jouir du jardin entretemps. J’aurais l’impression d’avoir abu-sé de leur confiance.
– Je vous comprends, Bleu Nuit, et je pense avoir une solu-tion qui nous satisfera tous deux. L’un d’entre eux vous déplaît-il plus que les autres ?
– Oh oui, certainement !
Ils le trouvèrent sans peine, et Lotus Mauve convint volon-tiers que c’était un parfait goujat, que sa famille n’avait, hélas, pas rejeté. Il éloigna tout témoin.
– Regardez-bien, et dites-moi ce que vous en pensez.
– 37 –
Sans un bruit, l’homme se changea un essaim d’étoiles mi-nuscules, dont le scintillement rouge sang blanchit, puis bleuit. Elles se séparèrent, et Bleu Nuit vit apparaître un champ de bleuets de toutes les nuances, de tous les bleus qu’il eût jamais chéris, et de milliers d’autres qu’il avait ignorés. Il cria de plai-sir, et s’avança pour se pencher sur eux, émerveillé.
– Lotus Mauve… vous pouvez utiliser chacun d’entre eux pour embellir le jardin ?
– Oui, Bleu Nuit. Je puis leur donner une nouvelle vie qui ne pourra que nous ravir, vous et moi.
– Oh ! Faites-le, je vous en prie ! Et s’il vous plaît… par-donnez-moi ma tentative.
Le guérisseur sourit.
– Bien sûr, Bleu Nuit. Vous ne pouviez pas faire autrement, n’est-ce pas ?
– Non… je voyais un espoir, et j’ai tenté de le matérialiser. Mais, une fois encore, ma méthode n’était pas la bonne.
– Oubliez cela, et allons admirer quelques fleurs de plus. Avez-vous jamais vu une vallée toute fleurie de rosiers ? Des col-lines couvertes d’un labyrinthe de galeries de glycines mauves et vertes ? Ou encore… des allées de pivoines éblouissantes, au sourire enchanteur ? Ou même un if, fièrement dressé, sur le-quel s’élanceraient des guirlandes d’étoiles rouges, leurs calices spiralés, des gorges luisant de volupté, alanguies de désir ?
L’exorciste le suivit, rosissant et ravi. Il lui était bien trop aisé, et fort agréable, de s’imaginer submergé de baisers déli-cats, de bouches empressées aux lèvres rutilantes. Il regarda ses mains, et décida qu’il était urgent de les imaginer très occupées.
– 38 –
– Lotus Mauve… pourrai-je en cueillir, pour faire des bou-quets ?
– Bien sûr, vous les faites si beaux. Et en ce cas… pensez à moi. J’aurai plaisir à en décorer mon pavillon.
Pavillon… ornement… Bleu Nuit fronça le sourcil, et de-manda encore :
– Il y a un vieux couple… mais pour les garder sans leurs enfants… il faudrait les…
–… manipuler un peu ? C’est très précisément mon travail. Et si quelques autres ont gagné votre affection, n’hésitez pas à me le dire. Épurer libère, mais mutiler… encombre de regrets.
– Merci, Lotus Mauve.
– Je vous en prie. Je déteste les couleurs de votre souf-france, et je suis d’humeur à me dépenser un peu…
Assis à son étude, Verte Bruine sentit les vies du guérisseur et de l’exorciste se mettre en harmonie. Il se glissa près d’eux sans se faire remarquer, et admira le ballet de leurs sentiments, parfaitement assortis. Cela durerait ce que cela durerait, mais il était presque certain qu’ils ne risquaient plus de s’entretuer. Soulagé, il s’assit sur un banc entouré de pavots orangés, et il sourit aux corolles splendides. Il avait eu si peur que ses amis s’étripassent sous prétexte de le protéger… comme s’il avait eu besoin de leurs morts pour assurer son existence ! Il avait été si délicat de ménager leurs sensibilités, de ne sembler rejeter ni l’un, ni l’autre. Mais maintenant… Lotus Mauve ne niait plus les qualités de Bleu Nuit, et celui-ci n’idéalisait plus ses pairs. Ils s’étaient rejoints, ils œuvraient de concert, et le jardin embellis-sait d’instant en instant.
– 39 –
Ah ! Qu’il détestait devoir s’impliquer dans les vies de ses invités ! Qu’il était ennuyeux d’avoir à se soucier d’autrui ! Heu-reusement que Rouge Cerise… il l’appela avec gratitude, car elle n’avait pris parti ni pour Lotus Mauve, ni pour Bleu Nuit, qu’elle chérissait tous deux. Elle s’avança vers lui, il fit s’assombrir les couleurs des fleurs jusqu’à obtenir le rouge exact de ses vête-ments, et dédoubla les pétales, étoffant les courbes des corolles. Comme il la déshabillait lentement, les pavots devinrent du blanc rosé de sa peau, les uns après les autres… et quand il pas-sa sa langue entre ses cuisses, il n’y eut plus que des roses des mille teintes de la chair, des roses humides et tendres où les abeilles se noyaient dans des lacs de nectar. Il sentit avec ravis-sement les longues mains fines et fermes qui caressaient ses cheveux, et laissa s’étendre autour de lui sa joie d’être en vie.
Plus loin dans le jardin, l’exorciste regarda avec ébahisse-ment les lieux se teinter de nuances sublimes.
– Lotus Mauve… que se passe-t-il ?
– Notre hôte est content, Bleu Nuit, notre hôte est très con-tent.
L’exorciste décida qu’une rêverie érotique n’était en aucun cas un manquement à la chasteté, et il s’aventura à frôler Lotus Mauve. Il eût été indélicat de déparer un cadre si parfait, et il ne désirait pas manquer de respect à son maître. Le guérisseur s’abstint de rire, bien que l’argument l’amusât, et offrit à Bleu Nuit tout le plaisir que celui-ci pouvait accepter. Il l’accompagna dans la jouissance, comblé par l’intensité et la ri-chesse des sensations qu’éprouvait son jeune amant, tout autant que par leur vibrante innocence. Décidément, Verte Bruine ex-cellait à chérir en laissant intouché, à feuilleter sans corner, à rendre aux plus vieux livres, aux cuir les plus usés, une fraîcheur éternelle.
– 40 –
*
Bleu Nuit aida Lotus Mauve à disposer des fleurs séchées dans une boîte plate aux multiples compartiments, chacun hé-bergeant une couleur différente ; puis à peindre les séparations pour mieux les assortir au contenu qu’elles jouxtaient. Ils scellè-rent leur œuvre d’une vitre, l’admirèrent, puis l’exorciste dit :
– Lotus Mauve, j’ai bien réfléchi à votre prescription de l’autre jour.
– Auriez-vous l’obligeance de me la répéter ?
– Très volontiers. Vous m’avez affirmé que je n’avais nul besoin d’une foule de médiocres, mais seulement de quelques interlocuteurs choisis.
– Je le pense toujours.
– Parfait. Je suis tout disposé à me conformer à vos con-seils, mais j’ai besoin de votre aide.
– Comment cela ?
– Je désire aller choisir quelques interlocuteurs. Malheu-reusement, je crains de souffrir si je m’attache à eux, puis que la maladie les emporte.
– C’est compréhensible. Évitez donc de vous attacher.
– De la même manière que vous évitez de vous attacher à Verte Bruine ?
Il soutint le regard que lui lança Lotus Mauve, mais se re-cula sur sa chaise.
– 41 –
– Quelle est votre demande exacte, Bleu Nuit ?
– Donnez-moi un peu du remède. Je ne l’administrerai qu’à ceux qui me seront devenus chers.
– Monsieur Blanc est mort parce qu’un naïf de ma connais-sance lui avait confié un certain remède. Ou peut-être ai-je mal compris ce qui s’est passé ?
– Je… je crains que vous ayez bien compris. La coïncidence me paraissait un peu grosse…
– Et je vous confierais le remède ?
– Lotus Mauve… Verte Bruine préserve quelques humains, et il ne meurt pas. Je ne serai certainement pas tué pour avoir sauvé mes amis.
– Certainement pas ? Vous n’en savez rien.
– Lotus Mauve… je vous remercie de me protéger, mais je préfère prendre un risque que de rester impuissant.
– Changez d’objectif. Par exemple, décidez que la vraie puissance, c’est de ne plus venir m’ennuyer. Vous êtes si agréable, quand vous vous en tenez à des sujets légers !
– Lotus Mauve… essayez d’être raisonnable ! Vous êtes guérisseur… quoi que vous puissiez prétendre, vous souffrez certainement de ne pas aider les mourants, de condamner à mort ceux qui pourraient vivre en paix avec vous. Vous vous sentiriez bien mieux si vous agissiez… même si cela se résume à me permettre d’agir.
– 42 –
Le Seferneith plissa les yeux, et observa longuement l’humain.
– Bleu Nuit, vous m’étonnez. À subir vos éternelles sup-pliques, j’en viens à me demander si Verte Bruine vous a tenu informé.
– Me tenir informé ? De quoi ? De votre détermination à laisser mourir l’humanité ?
– Bah ! Ça ? Qui l’ignore encore ?
– Alors, quoi ?
– Mais du fait que je sois le créateur de cette épidémie. Vous pensiez que j’allais attendre qu’un fléau naturel surgisse et anéantisse jusqu’au dernier humain ? Je n’ai pas ce genre d’espoirs naïfs. J’agis, Bleu Nuit, j’agis déjà… même si ce n’est pas dans le sens que vous espériez.
L’exorciste resta muet. Lotus Mauve… le créateur d’un tel fléau ? Et Verte Bruine le considérait comme un ami ? Il revit le guérisseur berçant le petit oiseau rose et blanc, ou faisant naître des papillons, ou baignant le lettré de lait et de roses. Ce n’était pas possible. Lotus Mauve devait rêver.
– Lotus Mauve… vous êtes si doux… j’ai peine à vous croire. Vous auriez créé un fléau pour nous tuer tous, et vous vous seriez retenu de me tuer, alors que je vous ai tant irrité ?
– Verte Bruine aurait été mécontent.
– Vous pouviez m’envoyer les hommes de Monsieur Noir chaque fois que je quittais le jardin.
– 43 –
– Bien sûr, mais à quoi bon me dévoiler ainsi ? Il n’était pas question d’être ennuyé parce que j’avais tué un humain ; mais de n’être pas puni, faute de juges et de bourreaux, quand je les aurai tous éliminés.
– C’est… logique. Comment pouvez-vous être aussi froid ?
– Comme des humains me l’ont enseigné lors de mon sé-jour à Deux-Rivières.
– Vous êtes un adulte, Lotus Mauve. Vous n’avez pas à ap-pliquer toutes les recettes stupides qui vous sont fournies.
– Je suis un adulte, en effet… et je n’ai donc plus à m’entraver des préférences d’autrui… si je l’ai jamais fait avant de naître humain, humain et malformé, à en croire les témoins de ma résurrection.
Ils s’affrontèrent du regard, impérieux et glacials ; puis les lèvres du guérisseur s’étirèrent en un fil acéré.
– Par ailleurs, ces recettes stupides, comme vous les nom-mez avec légèreté… elles ne m’ont pas été fournies. Elles ont été gravées dans mon esprit brisé, elles ont été imprimées dans ma chair révulsée… ce n’est plus un choix, c’est un conditionne-ment.
– Je vous croyais psychiatre ?
– La santé mentale, c’est d’être adapté au monde qui nous entoure… ou d’avoir la force de l’adapter à nous. Je pense que c’est le cas.
S’adapter… Bleu Nuit se demanda s’il ne valait pas mieux disparaître dignement que de devenir un monstre, mais cela n’engageait que lui. Un monstre… adapté…
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– Et Monsieur Noir ? Vous lui avez demandé de vous ai-der ?
– À propager l’épidémie ? Non. À éliminer les guérisseurs, certainement. Je déteste travailler en vain.
– Vous êtes ignoble.
– Mais non… si peu… je suis cohérent, voilà tout. Et puis, quel mal y a-t-il à employer Monsieur Noir ? Il aide quiconque sème le mal et la souffrance. Ne vous a-t-il pas assisté, jadis, quand vous veniez nuire à Verte Bruine, en bon fossoyeur du passé que vous êtes ? En digne suivant de vos ancêtres meur-triers ?
– Cessez de me torturer, Lotus Mauve. Je ne tente pas de vous tuer ! Au contraire, je fais tout ce que je peux pour que les Seferneith puissent revivre.
– Sauf, bien sûr, me laisser déblayer les contrées où ils pourraient s’installer. Et à défaut de m’en empêcher, vous ten-tez de me culpabiliser.
– Je ne tente pas de vous culpabiliser, Lotus Mauve, seu-lement de vous… de vous éviter un crime que je regrette déjà, et que vous regretterez peut-être un jour.
– Comme c’est aimable ! Mais je puis vous garantir qu’en moi, le tueur a triomphé sans peine du guérisseur. Je maîtrise la vie, Bleu Nuit, mais c’est pour mieux vous achever.
Il décocha à l’exorciste un sourire éblouissant, et celui-ci recula précipitamment, car il avait cru voir les crocs étincelants d’un fauve. Il sortit du pavillon sans oser quitter Lotus Mauve des yeux, et ne se sentit en sécurité qu’une fois blotti contre
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Verte Bruine. Un fauve qui dévorait le monde… un prédateur glacial jouissant de sa puissance… il tremblait. Le lettré le berça, et il finit par dire :
– Verte Bruine… vous saviez que Lotus Mauve avait… avait créé l’épidémie ?
– Oui, Bleu Nuit. Il me l’a dit, et je lui en sais gré. Qui sait quelles hypothèses erronées j’aurais échafaudées sans cela !
– Vous chérissez un tueur…
– Non, plus d’un. Bâton d’Encre est un meurtrier profes-sionnel, et Lys d’Eau tuerait n’importe qui à la tâche pour assu-rer ses plaisirs. Rouge Cerise n’a pris aucune vie, mais ses mains blanches ne le resteront pas toujours. Et vous… vous pouvez ap-peler cela de la vengeance, vous pouvez appeler cela de la jus-tice…
– Mais je suis un assassin, moi aussi. C’est vrai. J’ai tué pour le meilleur, et Lotus Mauve ne fait pas autre chose.
– Seulement, le meilleur des uns est rarement celui des autres.
L’exorciste se nicha contre le lettré, et pleura. Tous ces morts… pour une mésentente ! Verte Bruine murmura :
– J’aimerais qu’il y ait une autre solution, Bleu Nuit. J’aimerais pouvoir revenir dans le passé, et éviter que nous ne négligions les humains. Mais j’en suis incapable. Je peux seule-ment sauver du désastre ce dont je regretterais la perte. À quoi bon un futur où je serais mutilé ?
– Moi… je le serai forcément.
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– J’en doute. Pourquoi devrais-je croire que votre évolu-tion s’arrête maintenant ?
– Verte Bruine… il y a différentes formes de mensonge. L’amitié influe souvent sur le jugement. Le désir d’encourager pousse à ne mentionner que les hypothèses positives.
– Les possibles sont vastes, Bleu Nuit, et sans importance dès lors que vos projets en font partie. Je m’assure seulement que vos objectifs sont constructifs, et que vous y investissez toutes vos ressources. Le reste n’a aucun sens.
– Je… puis-je rester assis près de votre bureau, mais res-ter… seul ?
– Bien sûr.
L’exorciste appuya sa joue contre le bois tiède, et réfléchit.
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