LE Général DE Pierre - Livre IV - La Montagne
VI De plumes et de joyaux
VI
De plumes et de joyaux
Verte Bruine traversa les pelouses aux longs brins souples, admirant les reflets qui jouaient dans la rosée. Il s’assit à son bureau, et resta immobile, respirant la fraîcheur du matin qui pénétrait par les portes et fenêtres grandes ouvertes. Il prit quelques graines, tendit la main, et jouit du contact des minces pattes des oiseaux sur ses longs doigts bruns. Il nettoya les té-guments que ses plumeux invités avaient éparpillées, se recula dans son fauteuil, et caressa le bois de son bureau. Il prit une feuille de papier velouté d’un très doux ton amande, et y passa l’index pour tracer le cours du fleuve sous son jardin, s’arrêtant à chaque niche. Il ignorait encore quel effet avait cet enchante-ment ; il savait seulement qu’il ne s’arrêtait pas à sa propriété, et c’était beaucoup trop peu pour être satisfaisant… même s’il s’agissait probablement de l’œuvre d’un dieu. Il pouvait tolérer qu’on fût plus puissant que lui, mais si l’on se montrait égale-ment inconnaissable, cela devenait pénible.
Il rangea la feuille avec soin, observa l’avance de l’ombre sur le parquet, et se remémora Manis, aux espoirs si fragiles, aux doutes si dévorants. Il ferma les yeux, étendit ses sens pour réconforter le Tuan, et lui rappeler qu’il n’était ni seul, ni oublié. Il ravirait son cœur, effleurerait son esprit, et peut-être en ap-prendrait-il un peu plus sur l’enchantement. Après tout, le fleuve remontait vers la montagne, et Manis en était le plus proche serviteur.
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Il sourit, car il était doux de se déployer à nouveau, après s’être replié pour ignorer la souffrance de Bleu Nuit emporté par une lutte vaine. Il plongea à travers les vies, sinuant pour éviter les plus aigries et ne passer que dans celles dont la chaleur l’attirait. Il haussa un sourcil quand il sentit au loin des flammes sombres et magnifiques, dont il ignorait tout. Il se redressa, ap-puya ses avant-bras sur le bureau, et lentement, discrètement, s’approcha des inconnus. Il n’avait pas envie de se faire remar-quer, et il réalisa, avec étonnement, qu’il ne désirait pas non plus les percevoir de tout son être. Les examiner, certainement, mais en gardant son cœur hors de leur portée. Il finit par s’éloigner, ouvrit les yeux, et observa avec perplexité ses poings blanchis par la crispation.
Il se massa les mains, songeur. Il commençait à s’habituer à comprendre sans approuver, à contempler sans se mettre à l’unisson. Il eût été néfaste de se fondre dans un fleuve, de lais-ser une perle remplacer ses yeux et se nicher, avide, dans la tié-deur grise de son cerveau. Ces créatures ne le rassuraient pas plus. Mais s’il voulait que son jardin leur survécût… et il le sou-haitait certainement… il enquêterait.
Il hésita à envoyer Lotus Mauve ou Bleu Nuit, qui maîtri-saient de mieux en mieux leurs voyages oniriques, mais il s’y re-fusa, car ces fléaux inconnus étaient trop menaçants pour y ris-quer des amis. Il valait mieux demander à Bâton d’Encre s’il restait quelques fonctionnaires fidèles et compétents.
Le magistrat éclata de rire :
– Bien sûr, mon cher gendre ! Plus le monde va mal, et plus certains se raccrochent au peu de sens qu’ils conservent. Je peux vous fournir des fonctionnaires héroïques et déterminés.
– Je crains qu’ils ne succombent à leur tâche.
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– J’espère bien, c’est leur métier. Si mes espions, mes mili-taires, mes policiers et mes pompiers devaient tous vivre vieux, il y aurait moins de jeunes filles pour applaudir les défilés, et ce serait très ennuyeux. J’aime les croûtons et les morues, mais à table exclusivement.
– Auront-ils le choix ?
– En apparence, bien sûr ! Mais nous les choisirons si bien éduqués qu’ils ne pourront qu’accepter. Vous savez, ce genre de personne qui a l’impression qu’elle ne vaut plus rien si elle re-fuse une tâche…
– Je comprends. Mais j’ai besoin de réponses. Sont-ils as-sez sages pour rester en vie et revenir avec les informations qui m’intéressent ?
– Bien sûr ! Ne confondez pas les éclaireurs et la chair à pâ-té, voulez-vous ? Il est épuisant de choisir, et de former, le per-sonnel spécialisé, mais il est si gratifiant de le voir ensuite réagir comme nous l’entendons !
– Je n’en doute pas.
Bâton d’Encre lui sourit, malicieux.
– Le contraire m’eût surpris… savez-vous que j’apprécie en connaisseur vos performances de haut fonctionnaire ?
– Vraiment ?
– Bien sûr. Pas plus que moi, vous n’avez songé à y aller vous-même. Vous savez parfaitement que votre analyse des ré-sultats sera des plus utiles, et vous ne voudriez pas nous en pri-ver.
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Le lettré lui versa un nouveau verre de liqueur de mangue, et s’en servit un, qu’il but alcool inclus. Il considéra le cristal la-vé d’orangé, ce vide scintillant d’arêtes faussement cordiales, et songea qu’il serait ravi de ne plus subir le monde que les hu-mains avaient bâti à force de négligence et de bêtise.
*
Mirabelle toqua au chambranle.
– Vos deux invités, maître. Et vous qui savez bien qui ment et ne ment pas… je vous jure que je n’y suis pour rien !
Elle s’éclipsa avant que Verte Bruine pût répondre. Deux hommes entrèrent dans son étude, l’un soutenant l’autre, qui s’agrippait à son bras et titubait plus qu’il ne marchait. Il recon-nut chez le malade l’insigne d’un éclaireur, et songea qu’il avait très bien fait d’exiger que les enquêteurs fussent soutenus par un soignant. Celui-ci rapprocha deux fauteuils, installa son col-lègue dans le premier, et s’assit dans le second, son bras tou-jours serré par l’éclaireur tremblant.
– Bonjour, monseigneur. Il nous a été demandé de vous faire notre rapport.
Le lettré songea qu’il était bien obéissant, pour être venu malgré ses sentiments de doute et d’inanité, que l’état de l’éclaireur justifiait parfaitement. Celui-ci émettait de petits bruits aigus, et regardait timidement autour de lui, se recroque-villant dès qu’une ombre ou un reflet sur une dorure l’inquiétait. Il tressautait, il oscillait, il ouvrait la bouche comme pour émettre un son, puis la refermait d’un air attristé, sans avoir trouvé ni ce qu’il voulait dire, ni comment l’exprimer. Le soi-gnant reprit :
– Si je puis me permettre de parler franchement…
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– Je vous en prie. J’ai besoin d’informations, pas de ver-sions arrangeantes.
– Vous n’en tirerez rien. J’ignore ce qu’il a vu, mais il ne s’en est pas remis. Avec le temps, peut-être… mais j’en doute.
– C’est compréhensible, mais je vais pourtant essayer de le faire parler.
Verte Bruine se leva, contourna le bureau, prit une chaise, et s’assit en face de l’éclaireur. Celui-ci gémit, serra le bras du soignant jusqu’à le faire grimacer, mais le lettré sourit tendre-ment, et tissa un berceau de senteurs autour de son invité, un berceau tiède, et velouté, un berceau dont les bords cachaient le monde, pour ne laisser que la joie d’être si bien installé. L’éclaireur laissa retomber sa main jusque dans son giron, et se détendit. D’un geste, le lettré fit taire le soignant effaré, et re-garda le témoin :
– Nous avons tous de très petites têtes, et de très petits cœurs. Quand nous voyons de très petits spectacles, nous pou-vons les ranger dans un coin de notre mémoire, puis les consul-ter sans être bouleversés. Mais quand nous voyons un spectacle trop vaste pour nous… il nous emplit tout entiers, et nous ne pouvons plus ni penser, ni ressentir.
L’éclaireur hocha la tête, avec un infini sérieux, et attendit les mots suivants, avidement.
– Heureusement, j’ai des ciseaux magiques. Je vais pouvoir découper ce grand spectacle qui t’emplit tout entier, et tu pour-ras le ranger comme tu l’as toujours fait de tous les autres spec-tacles. Mais pour que mes ciseaux puissent t’en débarrasser, il faut que tu me racontes ce que tu as vu.
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L’homme se mit à trembler, Verte Bruine l’entoura de plus de réconfort, et de plus de soutien, il fit couler en lui la cons-cience de ses moyens de Seferneith et d’enchanteur.
– Nous sommes deux. Tout ce qui sera trop dur pour toi, c’est moi qui le prendrai. Tu parleras, mais c’est moi que tu ver-ras. Tu seras là-bas avec ton esprit, mais ici, tu seras en sécurité dans mes bras.
L’éclaireur se blottit contre le lettré, et s’apaisa peu à peu. Il ferma les paupières, très fort :
– Il… il est… mort. Je l’ai vu mourir. Et je… et je n’ai pas pu le suivre ! Je ne devais pas… je ne devais pas…
Il se mit à sangloter, et Verte Bruine le berça, troublé par l’intensité de son regret.
– Il est parti… parti pour le paradis… il souriait… il souriait si largement… et moi… moi… je ne l’ai pas suivi. Je me suis rap-pelé ma mission… je ne devais pas… et les portes… les portes se sont refermées.
Il hurla :
– Je suis resté tout seul ! Tout seul avec ce qui restait de lui…
Il lâcha le lettré, il étendit ses mains devant lui, les yeux brillants de larmes :
– J’ai touché son corps… il était léger ! Comme s’il était de-venu creux… et sa chair pâle, on aurait dit une brume… mais pas une brume grise ! Une brume parfumée… et qui brillait en-core de la lumière céleste… Je n’ai jamais vu quelqu’un sourire
– 208 – ainsi. Je n’ai jamais pensé que la joie pouvait nous habiter si fort qu’elle nous illuminerait. Je…
Il regarda ses mains, et fondit en larmes. Il les montra à Verte Bruine :
– Moi… moi, je pèse encore… moi, je ne suis habité que par des regrets… moi, j’aimerais tant le rejoindre ! J’aimerais, moi aussi, me fondre dans la lumière !
– Et pourtant… vous avez si peur.
– Oui ! J’ai peur ! J’ai peur… car le paradis tue. Il en a con-templé les portes, il s’est levé, il a marché vers elles, et avec un sourire, il s’est offert à elles. Elles ont resplendi comme il s’écroulait… elles ont dévoré sa vie. Et alors, j’ai compris… nous sommes si peu de choses… nous ne sommes qu’une plume qui manque dans le ciel, une plume parmi d’autres sur les ailes d’un ange… et nous mourons heureux quand nous le rejoignons.
Le lettré dissipa lentement le berceau de senteurs, et l’éclaireur se remit à trembler, ses yeux écarquillés fixant les portes lointaines, les portes dévorantes. Il était trop marqué pour oublier jamais, son esprit consumé par le poids du regret. Toute sa vie, il avait servi une cause, et pour ne pas la trahir, il s’était refusé à épouser celle qui le comblerait. Verte Bruine ra-justa ses lunettes, et songea qu’il avait très bien fait de prévoir une unité de soutien pour passer récupérer l’éclaireur survivant. Le mort, le témoin… et la brouette… une combinaison parfaite en théorie, efficace en pratique. Mais à quel prix ! Il observa les deux rescapés, et hésita à leur offrir l’hospitalité. Il ne les appré-ciait pas particulièrement, mais il était pénible d’avoir gâché leur vie et de ne rien pouvoir leur offrir en échange. Il se sentait vide, vain, et lâche.
Le soignant toussota :
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– Monseigneur… pouvons-nous nous retirer ?
– Vous semblez pressé.
– Oui, monseigneur. J’ai trouvé à qui confier mon collègue, et non seulement cela m’en débarrasse, mais en plus, je suis payé pour cela !
– Payé ?
– Mais oui ! Monsieur Noir me l’achète.
– Et qu’en fera-t-il ?
– Oh, ça… tenez, lisez, c’est leur proposition. Et vous avez vu la somme qu’ils mentionnent ? Ces gars sont la providence du pauvre !
Le lettré tint la missive en utilisant le moins de doigts pos-sible, et lut :
« Monsieur,
Nous avons été informés de votre mission actuelle, et nous sommes très intéressés par l’acquisition de votre camarade. Comme vous le savez, les hôpitaux officiels sont débordés, et il n’y recevrait que des soins déplorables, indigne du héros qu’il fut.
Nous vous proposons de nous le confier. Bien évidemment, nous tenons à vous verser une modeste contribution pour vous remercier de votre choix judicieux, et de la qualité des soins que vous avez apportés à votre patient.
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Monsieur, nous vous adjurons sincèrement : ne laissez pas votre camarade croupir sur un grabat souillé ! Ses peurs sont trop belles, trop pures, trop vives, pour rester confinées dans sa seule tête. »
Il approuva :
– Une proposition très intéressante, en effet. Je comprends mieux votre hâte, et j’ai le plaisir de vous annoncer que vous pouvez disposer.
– Merci, monseigneur.
Le soignant emmena son camarade, qui le suivit avec un sourire hésitant. Mais, avant d’atteindre la porte, il se retourna, regarda Verte Bruine, tendit la main vers lui :
– Vous êtes une porte… qui ne consume pas.
Le lettré dut s’appuyer sur son bureau pour ne pas s’effondrer. Il dit, très vite :
– Attendez. Vous n’avez pas besoin d’aller jusque chez Monsieur Noir. Moi aussi, je vous l’achète, et vous serez payé avant de me quitter. Vous avez vu ma propriété… vous avez pu juger de la qualité de mes soins… laissez-le-moi.
– Comme vous voudrez ! Moi, ça me fait moins de travail de vous le laisser que de l’emmener.
Verte Bruine ouvrit une armoire, en sortit une cassette lé-gère, une cassette vide. Il l’ouvrit, et en montra le contenu au soignant, qui siffla d’admiration.
– Mais c’est parfait ! Peu encombrant et si facile à troquer ! Marché conclu.
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Il se remplit les poches à grandes poignées, et le lettré fit taire l’éclaireur d’une senteur. Celui-ci ne comprenait pas pour-quoi son compagnon gloussait de joie à la vue de scarabées d’un vert piqueté d’or, des scarabées dont la vue l’emplissait d’une légère nausée, comme s’ils se glissaient entre ses pensées, et dé-voraient le peu d’esprit qui lui restait. Le soignant se retira, sou-riant, et Verte Bruine rangea la cassette.
Il étendit vers l’éclaireur des parfums de tendresse, d’appartenance, et de sécurité, puis il se tourna vers lui :
– Oui, je suis une porte, et je m’ouvrirai pour vous.
L’homme se leva sans plus vaciller. Autour de lui, ses sen-timents se déployèrent, vibrants d’espérance. La peur les souilla un instant, puis elle s’effaça, et ils devinrent éblouissants. Son visage s’illumina, il avança d’un pas, et disparut, ne laissant der-rière lui qu’un peu de tissu peint qui tomba au sol. Le Seferneith sentit le mourant fluer à travers lui, une brume arc-en-ciel scin-tillante de parfums où s’éteignaient, radieux, les restes d’un es-prit. Une fois inerte, elle tomba lentement, attirée par le sol, et tissa en silence la forme d’un cadavre, de fils de soie lisses où pâlissait le jour, un cocon ajouré que la vie avait fui.
Le lettré se pencha, ramassa la toile , et étudia cet ultime portrait, le visage du mort à l’instant de sa fin. L’œuvre était re-marquable, mais elle le consterna, car elle ne laissait aucune place au doute : les fléaux au loin ne pouvaient être que des Se-ferneith… ou leurs jumeaux. En expirant, l’éclaireur avait res-senti les mêmes sentiments qu’en voyant la porte lointaine qui avait dévoré son compagnon, cette porte belle à en mourir, cette cause supérieure à toute autre. L’extase sur son visage peint, l’extase sur son corps léger que le vent balançait doucement, cette extase ne s’obtenait qu’enivré de senteurs, infiltré jusqu’au cœur de doigts parfumés, de doigts impitoyables.
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Lentement, Verte Bruine s’assit dans le fauteuil qu’avait occupé le mort. Il regarda sa longue robe orangée, en admira les nuances, et il pleura. Songer qu’au loin, certains de ses pairs étaient devenus des oiseaux de mort… Songer qu’ils paraient le néant des teintes du paradis ! Et qu’ils tuaient ceux qui osaient rêver, construire, ou partager… qu’ils les dévastaient, au lieu de les chérir. Il se courba, tenta de maîtriser sa nausée, mais, au-tour de lui, les couleurs et les formes se brouillèrent, et il ne dis-cerna plus que l’écœurant ballet de sa tristesse.
Quand il se redressa, il avait lâché le portrait de l’éclaireur. Il le ramassa, le posa sur le bureau, et hésita. Puis, lentement, il l’encolla. Il émietta le corps de brume soyeuse du mort, et ré-partit les flocons brillants sur le visage radieux. Il plia le tout en deux, puis en quatre, il le lissa, et le signa à l’encre verte. Le dis-paru avait choisi de perdre son visage, de devenir un autre… à quoi bon conserver son effigie, quand chaque miroir pouvait montrer les traits qu’il s’était choisis ? Des traits fins, sous des cheveux verts… des traits…
Le lettré ferma les yeux, et revit les quelques souvenirs qu’il avait pu extraire de la mémoire du témoin, retrouver dans le la-byrinthe de reflets et d’images insensées qu’était devenu son es-prit brisé. Les oiseaux de mort avaient les traits de son peuple, sa grâce, son parfum… ils s’entouraient de mosaïques de plumes, de soie, de fleurs, de scarabées. C’étaient des atours splendides, des atours de fête, et, depuis sa renaissance, il ne les avait pas remis. Il les avait réservés pour des temps meilleurs, pour les retrouvailles, pour la première grande joie de son peuple rené. Mais ils étaient portés à la fête des morts, ils res-plendissaient sur des meurtriers.
Il jeta le portrait sur le seuil, et réfléchit. Il tourna en tous sens ce qu’il savait des oiseaux de mort, mais fut incapable de trouver un angle qui ne le fît pas frémir de nausée. Son peuple,
– 213 – défiguré, condamné à détruire… c’était insupportable. Il irait voir l’Amiral, et le prierait de trouver une autre solution. Et s’il s’y refusait, il demanderait comment hâter la fin du monde. S’il était impossible de s’épargner l’inconfort des oiseaux de mort, il aurait au moins le plaisir d’en limiter la durée ! Il soupira. Si seulement il avait eu plus de moyens ! Tant qu’à nuire, autant le faire avec efficacité. Mais l’Amiral était un dieu… il lui en prête-rait certainement.
Ce faisant, il détruirait l’innocence illusoire que Lotus Mauve et Rouge Cerise prétendaient lui conserver… tant pis. Il ne pouvait plus se permettre de préserver leurs rêves. Il ne se-rait plus l’innocent du jardin, vierge, intouché. Ils sauraient s’y faire, et lui aussi. Il vivrait, et il s’époussetterait après la fin du monde, pour oublier le prix de son parfait bonheur.
Il se leva, prépara son nécessaire de voyage, y inclut la lettre, et rejoignit sa femme. Elle peignait la soie, son pinceau courant en touches rouges, orange, violacées, traçant les feuilles découpées d’un érable. Elle finit par relever les yeux, et son sou-rire s’effaça. Elle se redressa, posa ses mains sur le visage de son époux.
– Toi, tu as un gros chagrin. Tu ne préférerais pas en par-ler ?
Il couvrit ses mains des siennes, et ferma les yeux.
– Oui, je préférerais, mais ce n’est pas que du chagrin. C’est aussi une déchirure, et une souillure, et cela… je préfère ne pas l’infliger.
Elle l’embrassa, reconnaissante et complice. Il la serra contre lui, car il était très doux d’être compris. Elle dit :
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– J’ai toute la journée, et toute la nuit aussi… mais plus vite tu en parleras, plus vite tu te sentiras mieux.
– Et toi, plus mal.
– Ah, parce que je me sens bien quand tu fais cette tête-là ?
Il rit doucement, car elle avait raison : il n’était pas étanche… et sa tristesse blessait de toute manière ceux qu’il ai-mait. Il lui résuma ce qu’il savait des oiseaux de mort, et ce qu’il avait décidé, puis il ajouta :
– Les oiseaux de mort sont de mon peuple. Je ne peux pas les laisser agir seuls. J’ai l’impression qu’on m’a volé mon ombre, et qu’elle part en guerre sans moi, pendant que je reste assis à mon bureau. Je ne peux pas vivre comme cela.
– Eh bien ! Je viens.
Il l’éloigna un peu, et la regarda attentivement, surpris :
– Tu… viens ? Mais pourquoi ?
– Pas pourquoi. Pour toi. Et je vais avertir mes parents. Ils auront sûrement une idée.
Certainement, songea-t-il avec un frisson, pour plaire à leur fillette, pour qu’elle fût heureuse, ils auraient dévasté le monde sans hésiter.
– Et toi ? Diras-tu à Bleu Nuit que tu t’absentes ?
– Eh bien… oui. Je crois qu’il préférerait l’entendre de ma bouche.
– Bien ! Allons-y donc !
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*
L’exorciste resta songeur.
– Pourquoi vous mêler de cela, maître ? Vous avez si bien su rester à l’écart jusqu’ici.
– Je l’ai su, oui, mais je suis horrifié à l’idée que les miens doivent tuer eux-mêmes pour avoir une chance de revivre dans des conditions décentes.
– D’accord. Mais puisque personne n’exige que vous parti-cipiez, pourquoi vous y obliger ? Vous n’avez pas mes pro-blèmes… vous ne passez pas votre vie à essayer de vous rendre utile… et si vous le faisiez, vous ne seriez pas assez fou pour lais-ser l’Amiral choisir vos tâches. Alors, qu’est-ce qui vous pousse ? Si… si ce n’est pas indiscret.
– Vous tentez seulement de comprendre, Bleu Nuit, pas de m’agresser. Je n’y vois aucun inconvénient.
L’exorciste se détendit, et Verte Bruine expliqua :
– Si je descends voir l’Amiral, c’est parce que je n’oublie pas les Tuan.
– Comment cela ?
– Ils ont vécu si longtemps dans l’horreur qu’elle a cessé d’être inadmissible, pour devenir un mode de vie. Plutôt que de la combattre, ils l’ont enrobée de culture, jusqu’à la penser sou-haitable, jusqu’à ce qu’elle devienne une part de leur être.
– Je commence à comprendre.
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Le lettré sourit, soulagé.
– Je ne veux pas prendre un tel risque. Nous tuerons, puis-qu’il le faut, mais le plus brièvement possible. Je ne veux pas que le combat devienne un mode de vie ; je ne veux oublier ni son début, ni perdre de vue sa fin. Je veux continuer à le trouver répugnant… et je ne veux pas apprendre à me réjouir d’avoir tué qui que ce soit.
– Et pourtant… tuer… c’est se sentir puissant.
– Je sais créer, et cela me suffit ! Je peux me permettre d’abdiquer certaines parts de mon pouvoir, mon ego fleurit sans elles ! Je laisse les plaisirs faciles de la destruction à ceux qui n’en ont pas d’autres !
Bleu Nuit resta silencieux, puis il effleura son collier, qui émit un son très doux, comme une cloche lointaine. Il déclara, calmement :
– J’ai évité jadis que le lettré pacifique que je chérissais me soit enlevé par la mort. J’en ferai autant pour celui dont vous endosserez le rôle ces prochains temps.
Verte Bruine le fit frémir d’une vague de reconnaissance et d’amour qui le laissa stupéfait, puis un sourire flotta sur ses lèvres. Le plaisir, si intense, si bref, si prompt à disparaître de sa conscience trop rigoureuse pour ne s’attarder qu’au plus pro-fond de sa mémoire, aussi innocent que le réconfort d’un jour ensoleillé. Il prit la main de son ami, et l’embrassa. Ils restèrent longtemps penchés l’un vers l’autre, jouissant du bonheur de n’être pas seuls.
*
– 217 –
Les maîtres du jardin empruntèrent les passerelles étroites qui zigzaguaient sur l’eau, et se réunirent dans le pavillon sur pilotis. Le vent tirait des notes douces des flûtes éoliennes qui décoraient le toit, il sifflait en passant parmi les tuiles sculptées. Ils s’assirent, et il y eut un long silence, que Mirabelle rompit :
– Moi, j’aime bien Verte Bruine. Et non seulement je l’approuve d’aller chez l’Amiral pour hâter le mouvement, mais en plus, je suis d’accord de réfléchir à d’autres moyens de finir les humains. Je pense que ce sera très simple ! Depuis que je suis toute petite, j’ai croisé tant de gens que j’aurais préféré voir morts ! Je vais me dire que c’est enfin possible… et leur souhai-ter le pire, en toute simplicité.
Petite Pomme éclata de rire :
– Moi, je me réjouis aussi. Ici, on peut casser personne, faut faire attention à tout le monde. Même à Bleu Nuit ! Mais dehors ! Qu’est-ce qu’on va s’amuser !
Verte Bruine rappela tranquillement :
– Nous ne sortirons pas, Petite Pomme, c’est beaucoup trop risqué ; mais je pourrai te dessiner le résultat de tes idées.
– Oh, oui ! Comme ça, ça va.
Bâton d’Encre admira le sourire de sa petite-fille, qui savait décidément s’amuser d’un rien.
– Je mets à votre service tout ce qui me reste de moyens. Il est amusant d’imaginer l’Administration se privant elle-même de tout sens, en supprimant son propre but !
– Et moi, fit Lys d’Eau, après avoir passé tant de temps à étoffer mon réseau d’amis, je serais ravie d’éclaircir un peu les
– 218 – rangs de mes semblables. À mon âge, il est ridicule d’être si dé-pendante… un peu d’espace me fera du bien.
Bleu Nuit secoua la tête, effaré. Avec quelle bonne volonté ils endossaient les oripeaux de l’assassin ! Il fixa Lavandin, qui émit un rire léger :
– L’entraide est une longue chaîne, si longue qu’on en ou-blie le but. Je me joindrai très volontiers à des amis si chers.
Verte Bruine lança à Bleu Nuit un regard entendu, et ils soupirèrent tous deux. Autour du pavillon, les flots ridés par le vent clapotaient quand un poisson sautait, et l’exorciste ressen-tit un vertige. Si peu de temps auparavant, il les avait réunis au-tour de la baignoire de Lotus Mauve, et pris la mesure de sa so-litude. Et aujourd’hui, au milieu d’une eau bleue piquée de né-nuphars blancs, il les voyait unis autour de son ami lettré, dési-reux de l’aider, souriants et motivés. C’était tellement injuste… il se reprit. C’était totalement logique, au contraire ; il leur avait présenté une activité sans intérêt, qu’ils avaient dédaignée, voilà tout. Petite Pomme lui caressa la joue :
– Tu pouvais pas deviner que tes jeux nous amusaient pas ! Alors, t’as dû essayer pour apprendre.
Il lui sourit, touché. Elle continua :
– Papa, il sait nous amuser, mais il est presque jamais là… je te préfère toi ! T’es pas toujours très drôle, mais… t’es là.
Il la regarda, apitoyé.
– Merci, Petite Pomme. Moi aussi, je suis heureux de te connaître, et de jouer avec toi. Et je crois que tu as parfaitement raison. Je n’ai pas à me comparer à ton papa. Ses jeux sont rares, mais très adaptés au public.
– 219 –
Il prit le temps de réconforter Verte Bruine du regard, puis :
– Je suis des vôtres, quoi que je puisse penser de votre but et de vos méthodes. Je n’abandonnerai pas mon maître, et en-core moins mon ami. S’il faut un exorciste pour achever l’ombre du monde, je serai celui-là.
– Maître… je ne suis pas incompétent moi-même.
– Merci, Lavandin, mais je ne laisserai jamais un disciple, fût-il expérimenté, s’engager seul dans une affaire d’une telle ampleur.
– Amusant, remarqua Mirabelle. Même si j’ai deux trous, vous n’avez jamais proposé d’assister Lavandin.
– Je déteste devoir bâillonner mes loisirs. Quand vous sau-rez vous taire, nous en reparlerons.
– Je sais crier de plaisir plutôt que de parler.
– Je m’en suis aperçu, mais alors que vous parvenez à vider le langage de tout sens, je trouve vos cris bien trop verbeux.
Elle lui tira la langue, et il songea qu’elle avait tout le charme d’une pomme de terre crue.
Lotus Mauve riait tout seul, et Petite Pomme lui demanda :
– Pourquoi tu rigoles, toi ?
– Il est hilarant de voir un collectif parachever mon œuvre.
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– Votre œuvre ? remarqua Bleu Nuit. Quelle prétention ! N’a-t-il pas fallu que des humains vous poussent au désespoir, et que la montagne vous soutienne, pour que vous puissiez vous résoudre à vous montrer nuisible… docteur ?
Le guérisseur resta bouche bée, et l’exorciste conclut :
– Je ne vous trouve pas spécialement bon dans votre rôle d’orchestrateur de génocide. Odieux, vous savez l’être… mais on sent encore trop que vous débutez, et que vous crevez d’envie d’être cajolé.
Les yeux mauve et or du Seferneith se brouillèrent de larmes, mais il parvint à sourire :
– C’est une proposition ?
– En tout bien, tout honneur… oui.
Lotus Mauve se blottit contre Bleu Nuit, et se laissa cares-ser, frémissant. Puis il demanda :
– Tu me fais un oiseau ? Un petit, avec mes couleurs, un jo-li…
L’exorciste posa un baiser sur ses cheveux.
– Bien sûr. Mais tu sais, s’il te ressemble, il aurait de la peine à être laid.
Le guérisseur sourit en regardant l’oiseau suspendu à son doigt, petit, ébouriffé, fragile et magnifique. Plus tard, il remar-qua :
– Au fait, vous êtes bien informé.
– 221 –
– Oh, j’ai un peu enquêté à Deux-Rivières, d’une part ; et d’autre part, vous aviez pillé mon esprit. Il était donc parfaite-ment légitime que Verte Bruine consultât le vôtre pour mon compte, non ? Je trouve plus supportable d’être détesté si je sais pourquoi.
– Moi, je n’ai pas besoin de me poser la question, dit Lys d’Eau. C’est toujours de la jalousie.
Bâton d’Encre sourit, béat, car il trouvait très douce la frus-tration d’autrui, il aimait les regards envieux. Il avait très bien fait de veiller à contenter son épouse chaque jour de leur union, et d’en priver tout autre.
Rouge Cerise s’interrogea :
– Un collectif d’assassins… je me demande si nous ne commençons pas à ressembler aux Tuan !
– Oh, non, fit Verte Bruine. Eux, ils font ça par désespoir. Nous, nous le faisons dans l’espoir d’un monde meilleur. Évi-demment, pour les victimes, ça ne fait pas une grosse différence.
– Si, rétorqua Bleu Nuit. Les Tuan admirent nos plus beaux morts, mais nous n’admirons que le vide. Nous laisserons des corps de brume rejoindre les fleuves et les larmes, et les mouettes de l’Amiral se rempliront le ventre d’air…
Mirabelle répondit :
À moins qu’une fée menue
Aux yeux de perle grise
Ne pique les cadavres
Ne crève leurs visages
Et qu’ils deviennent larmes,
Et ne laissent plus d’eux
– 222 –
Qu’un doigt de mer en plus,
Et en guise d’épitaphe,
Une lisière d’écume.
L’exorciste la regarda, surpris :
– J’ignorais que vous puissiez soigner et la forme, et le fond.
– C’est normal, pour un poisson. Personne ne vous de-mande d’écouter, mais seulement de griller jusqu’à ce que vos yeux blanchis vous sortent de la tête.
Bleu Nuit se demanda s’il n’allait pas descendre voir l’Amiral pour lui signaler l’oubli d’une crasse dans le coin, puis il songea qu’il n’avait pas à interférer avec les goûts de Lavan-din. Après tout, s’il tenait à le séparer de Mirabelle, il connais-sait la méthode… il rosit, et pensa à autre chose.
Verte Bruine remarqua :
– Je suis impatient de voir l’Amiral. Que cela ne vous em-pêche pas de chercher comment hâter la fin de l’humanité. Rouge Cerise, pourrais-tu superviser cette activité ?
Elle lui jeta un regard déçu, puis s’adoucit, car il la sup-pliait du regard. Il comptait sur elle pour que rien ne fût com-mis avant son retour, car il ne voulait pas découvrir de nouvelles horreurs. Elle hocha la tête, et Bleu Nuit et Lotus Mauve en fi-rent autant, discrètement. Derrière Mirabelle, Lavandin signala d’un geste que les plus folles des idées seraient bien vite ou-bliées.
Le lettré se retira, et, d’une senteur, il dissuada certains de ses hôtes de le suivre. Comme il s’éloignait, il entendit Mirabelle faire une première proposition, terrible de cruauté et
– 223 – d’inadéquation. Bâton d’Encre entreprit de la rendre applicable, et Lys d’Eau gloussa, car c’était délicieusement incorrect. Petite Pomme éclata de rire, et il eut un haut-le-cœur.
L’exorciste roula des yeux effarés, soupira bruyamment, et s’éclipsa. Mirabelle éclata de rire dans son dos, et il en profita pour hâter le pas. Il s’assit près du puits, en caressa la margelle, suivit du doigt les racines les plus sinueuses. Lotus Mauve le re-joignit, s’installa dans le fauteuil de Taste-Cuisses, secoua dis-traitement une boîte de pistaches, pour en goûter le son, et ils attendirent. Verte Bruine arriva au bras Rouge Cerise. Il leur sourit, touché de les trouver là. Le guérisseur murmura :
– Je ne peux pas t’accompagner, et cela me contrarie. L’idée même des goélands me tire des frissons d’angoisse, je les sens déchirer ma chair, et la vie me quitter par mille plaies san-glantes… Je vois mes lèvres se couvrir de sable, mes yeux em-poussiérés et ternes…
– Merci, Lotus Mauve. J’aurais détesté te perdre. Je serai heureux de te savoir parmi les fleurs.
Ils s’étreignirent, et l’exorciste réalisa que le guérisseur était las. Le lettré le regarda :
– Bleu Nuit… mon ami… je vous confie ma maison, ma femme, mes enfants.
– Maître ! Je ne vais pas vous laisser descendre seul !
– Je dois descendre, mais je ne veux pas laisser mon jardin vide.
– Vide… vous plaisantez ?
– 224 –
– Non. Qui a partagé mes après-midi depuis si longtemps ? Qui s’est assis dans la même lumière, qui a parcouru les mêmes lignes, et commenté les mêmes images ? Quel cœur a battu à l’unisson du mien ?
– Verte Bruine…
– Vous avez souffert sur l’île. Vous êtes resté perplexe et meurtri. Je ne veux pas vous revoir dans cet état. Jouez avec Pe-tite Pomme, et modérez ses rêves… elle tient beaucoup trop de l’épée de sa mère et de l’égoïsme de ses grands-parents pour qu’elle me rassure. Chaque fois qu’elle vous écoute, chaque fois qu’elle vous imite, je me sens un peu mieux.
Bleu Nuit se remémora comment il avait tenté de sauver Petit Cheval en lui confiant l’école, et l’intensité de son chagrin d’avoir échoué. Il murmura :
– Je jure sur les stèles de ma famille d’obéir à votre sou-hait. Et je jure sur la vôtre de mourir si vous avez besoin de mon aide, et ne m’appelez pas.
Rouge Cerise prit la main de son époux, et la serra très fort.
– Bon voyage, chéri. Et si tu trouves un cerveau sans pro-priétaire… donne-le à Langue de Feu.
– Aucune chance que la greffe prenne, ricana Lotus Mauve. Un être habitué à fonctionner d’instinct rejettera à coup sûr un tel corps étranger, qui lui semblera incompréhensible et hostile.
Verte Bruine sourit, et s’enfonça dans le puits. Ils le regar-dèrent disparaître, puis le guérisseur remarqua :
– Papa est parti, et nous voilà seuls. Hélas… je n’ai pas la moindre envie d’en profiter pour faire des bêtises.
– 225 –
– Moi non plus, soupira Bleu Nuit. Mais si nous nous de-mandions ce qui lui fera du bien, à son retour ?
– C’est une bonne idée. À défaut de voir son sourire, nous pourrons en rêver. C’est une très bonne idée.
Rouge Cerise sourit à l’exorciste, et celui-ci souffla :
– Je crois que je vais passer en cuisine… j’aimerais manger quelques fruits… rouges.
– Des fraises, des cerises, des framboises, s’amusa Lotus Mauve, dans une assiette toute décorée de pivoines, posée sur une nappe écarlate. Mais pourquoi les déguster seul, quand les doigts les plus désirables pourraient les glisser entre vos lèvres ?
– Parce qu’il y a des associations d’idées que je suis inca-pable de ne pas faire.
– Incapable ? À côté de moi ? J’en serais vexé.
– Vous commencez à m’intéresser, tous les deux. Je serais ravie d’infliger à Bleu Nuit un tourment soutenable, et de l’entendre peut-être balbutier un mot qui soit un compliment, sans pourtant devenir plus rouge que mes habits.
Quand ils furent en vue des cuisines, l’exorciste se retour-na, et se mordilla les lèvres. Le guérisseur sourit :
– Demandez-vous plutôt où nous nous installerons.
– Tout de même… laisser à Lavandin le soin de les modérer seul…
– Il n’y a plus rien à modérer, Bleu Nuit.
– 226 –
– Pardon ?
– Pour mener un projet à bien, il faut un peu de persévé-rance… et je crains qu’ils en soient devenus incapables. Ils pa-pillonneront d’idée en idée, sans même se souvenir qu’ils savent butiner. La dernière fois que j’ai vu Lavandin, il peinait à ne pas éclater de rire. C’est un garçon très poli…
L’exorciste reprit le chemin des cuisines, et décida qu’il mangerait également une grenade. Il y avait tant de grains si suaves, dans une seule de ces coques vermeilles… il fendrait leur chair ferme, résistante et attirante, reposerait son regard dans les loges crémeuses, admirerait leurs méandres où se tassaient les grains en rangées serrées… des grains pulpeux et frais que les doigts fins de Rouge Cerise poseraient sur ses lèvres… il sou-pira… tant de caresses légères pour tenter d’oublier l’envie d’un seul baiser !
*
Verte Bruine émergea du puits, et parcourut le jardin à pas lents, examinant la forêt de stèles que l’Amiral y avait soigneu-sement disposée. Ces pierres lisses, ces pierres muettes, ces pierres qui étaient le cœur de l’enchantement, ces pierres qui généraient les oiseaux de mort. Les niches le long du fleuve ne faisaient que nourrir le rituel des courants de puissance venus de la montagne, et du ressac lointain de l’océan des larmes. Maintenant que l’Amiral le lui avait expliqué, il percevait les flots d’énergie, terne, résolue. Maintenant qu’il savait que cher-cher, il voyait les stèles trop précisément orientées, trop bien ancrées dans la terre, comme les repères qu’elles étaient. Main-tenant, il remarquait l’étrangeté de leur alignement, et la ma-nière dont celui-ci réorientait les lieux alentour. Et maintenant, il sentait en effleurant les noms de ses pairs le cours rapide du fleuve, et le lent balancement des lettres au gré des vagues. Il
– 227 – entendit un goéland crier, et retira vivement sa main. Il observa la goutte de sang qui perlait au bout de son doigt, et l’essuya sur un pétale blanc.
Lotus Mauve constata :
– Il est rare que tu te sentes humilié.
– Et il s’y mêle l’amertume de t’avoir raillé parce que tu n’avais pas su voir qu’il y avait deux rituels… je n’ai pas fait mieux !
Le guérisseur lui ôta délicatement ses lunettes, et proposa :
– Regarde-moi.
Le lettré fixa l’herbe un instant, puis, lentement, il se plon-gea dans le lac d’or et le crépuscule mauve des yeux de son ami. Il sentit sa fureur couler, sombrer, et il soupira.
– Je sais que je n’avais aucune chance. L’Amiral est trop puissant pour moi.
– Et quand bien même il ne l’aurait pas été… tu n’aurais pas trouvé non plus.
– C’est juste. J’ai commencé par exclure la solution…
– Ce qui est humiliant, pour un intellectuel. Mais si tu n’étais qu’un analyste glacé, je ne serais pas là. L’Amiral a com-pris ton cœur, et il en a exploité la tendresse, voilà tout.
– Oui… il sait que l’amour peut troubler mon esprit.
– 228 –
– Même si j’admire ce que tu fais quand tes sentiments sont un étang paisible, j’ai toujours préféré ce que tu accomplis quand ils s’enflamment.
– Merci, Lotus Mauve.
– Tu aimes chaque stèle comme un pair enfui, elles sont tes œuvres de jadis et le berceau de tes futurs amis… comment pou-vais-tu les voir comme les composants d’un rituel ? Comment aurais-tu associé les plages grises de l’Amiral et la splendeur de la vie que tu nous souhaites à tous ?
Verte Bruine l’étreignit, et se détendit. Mais oh ! Vivement que les défenses de son jardin ne s’appliquassent plus qu’à des mortels… il était las d’être abusé et débordé. Débordé… il restait une vérification à effectuer. Il dit :
– J’ai besoin de ton aide.
– Pourquoi faire ?
– Pour tenter d’annuler cet enchantement.
– Pardon ?
– Et pourquoi pas ? Avec l’Amiral, je préfère tester les li-mites que les tenir pour acquises. Il est du genre à tendre des pièges, et à se réjouir qu’ils soient évités. Il empoisonnerait une boisson pour pouvoir applaudir ceux qui la dédaigneraient.
– Tu penses à un test ? Comme lorsqu’il nous a proposé des perles ?
– Oui. Et si ce n’en est pas un… je me résignerai.
– 229 –
Ils échouèrent, et le lettré resta debout, immobile et muet. Lotus Mauve crut le voir osciller au gré des vagues, et son visage lui sembla embrumé. Il fit grimper des vrilles de senteurs tout autour de lui, les laissa se fondre jusque dans ses cheveux, puis il l’effleura de son souffle :
– Verte Bruine… ton voyage t’a fatigué. Pourquoi ne vien-drais-tu pas te reposer ? Quoi qu’il faille faire à présent, autant le faire en pleine possession de tes moyens.
Le lettré soupira. Un instant, il hésita, puis il céda à la ca-resse des vrilles, à l’envie de quiétude qu’elles soulignaient en lui. Il se dirigea vers sa chambre, et s’étendit. Lotus Mauve lais-sa ses mains frôler son front, et remarqua :
– Et sur le plafond courent des vagues grises…
– Hélas.
– Tu ne dormiras pas.
– Probablement pas, non.
– Alors, viens t’asseoir là, les fleurs sont si belles.
Verte Bruine tourna la tête, les aperçut, et sourit.
– On dirait un mélange de cerisier et de saule pleureur… de si longues branches, si minces, et si chargées de fleurs, comme d’innombrables chaînettes rose pâle… des pompons de pétales, murmurant au moindre souffle de vent… c’est magnifique.
– N’est-ce pas ? Tu vas avoir le temps de les admirer, car je vais m’absenter un moment. Si tu t’endors avant mon retour, tant mieux. Si tu restes éveillé, tant mieux également.
– 230 –
Le lettré s’assit, intrigué, et laissa son regard errer parmi les corolles, glisser d’un rameau à l’autre, choir sans atteindre le sol, puis remonter avec légèreté. C’était prenant, et il continua quelques instants après l’arrivée de ses amis, qui s’installèrent en face de lui. Bleu Nuit tira de sa flûte une mélodie très douce, et pourtant envoûtante, un chemin de notes qui emmenait l’esprit dans une promenade juste assez familière, juste assez mystérieuse. Rouge Cerise resta immobile, souriante et magni-fique dans ses habits délicatement brodés, puis ses mains bou-gèrent. Elle tenait un rameau fleuri, du rose exact du collier de l’exorciste. Peu à peu, ses bras, ses hanches s’animèrent, et fina-lement, ses pieds glissèrent sur le sol, guignant sous le bord de sa robe, puis s’y cachant avec une feinte timidité. Lotus Mauve n’était vêtu que du reflet mouvant des perles du collier, qui for-maient des volutes sur son corps gracieux, mais il naissait de ses mains des papillons aux ailes fleuries, légers comme des pluies de pétales, qui prolongeaient les mouvements de Rouge Cerise, et s’enroulaient par instants autour de la flûte de Bleu Nuit.
Comme ils créaient ensemble, leurs sentiments s’accordèrent peu à peu, mêlèrent leurs teintes, et il en résulta un tableau mouvant d’une parfaite harmonie. Verte Bruine sou-rit, émerveillé, et laissa ses émotions trouver place parmi les leurs. Il maintint l’unisson autant qu’il le put, puis s’assoupit. L’exorciste le souleva, et le mit au lit. Rouge Cerise posa un bai-ser sur son front, puis ils se retirèrent, et Lotus Mauve, ravi :
– Merci à vous deux. Il s’est réjoui de notre entente, et nous a trouvé si beaux qu’il a retrouvé l’envie de nous embellir… et rien ne lui fait plus de bien.
Bleu Nuit s’arrêta, fit demi-tour, et s’assit près de son ami pour le regarder dormir. Il se demanda ce qu’il changerait à Verte Bruine pour l’améliorer, mais il ne trouva pas, et s’en ré-jouit. Pourquoi changer ce qui le comblait ? Il faudrait seule-ment effacer la tristesse qui ombrait les traits paisibles du lettré.
– 231 –
*
Verte Bruine ouvrit les yeux. Il resta immobile un long moment, puis se tourna sur le côté, posa les mains sur son ventre, et hésita. Il se leva, traversa le jardin, et s’arrêta face à une butte à l’herbe rase, semée de pierres blanches à peine ta-chées de mousse. Elle évoquait le vide, l’absence, et il l’avait tou-jours réservée au chagrin et au manque, aux deuils et à l’échec encore cuisant.
Il la gravit, étudia ses flancs, et choisit un creux étroit bor-dé de fougères. Il s’y étendit, et pondit un œuf aux reflets de perle. Il l’observa, pensif, puis le posa contre les tiges brunes. Il en pondit un second, puis un troisième, puis d’autres encore. Il s’interrompit quand la lumière du soir dora les frondes, car elle était trop belle pour songer à la brume et à la mer grise. Il re-garda le ciel changer de couleur, il erra parmi les nuages flam-boyants, puis se dilua avec les roses qui s’éteignaient, et les mauves de plus en plus bleus.
Quand la nuit fut noire, il répartit ses œufs sur la butte. Il prenait chacun à deux mains, le tenait devant lui, marchait, et, quand son fardeau s’alourdissait soudain, il le déposait sur l’herbe. L’œuf s’enfonçait de quelques doigts, et se couvrait d’une humidité salée. Il logea le dernier d’entre eux dans sa niche verdoyante, revint au sommet, et étudia leurs flancs lisses que la lune faisait briller.
Il sortit la stèle que l’Amiral lui avait confiée, une colonne étroite faite de mains d’enfants, de bouches souriantes, et d’yeux, leurs dents ternies, leurs cils tous brisés, et leurs ongles émoussés. Sur la chair pétrifiée, il peignit à l’encre rouge la si-gnature de l’homme en noir, l’homme au manteau de goéland et aux lèvres de perle, en caractères seferneith. Il la contempla avec dégoût, puis la posa au sol, et descendit. Derrière lui, des
– 232 – ruisselets balbutiants découvraient l’herbe rase et surtout les œufs qu’ils baigneraient de leur poison. Mais ils étaient des œufs de mort… ils n’avaient que faire des rêves et des couleurs, de la peau tiède d’un père et de son amour ; son amertume leur conviendrait bien mieux.
Il atteignit le bas de la pente, et réalisa qu’il entendait le bruit de ses pas. Il se sentait lourd et las, et, s’il avait pu se pas-ser de sa propre compagnie, il l’aurait fait. Ses cheveux cha-toyant sous la lune, Lotus Mauve l’attendait, les traits tirés.
– Verte Bruine… j’aimerais t’assister, mais à la seule idée d’être souillée ainsi, la vie qui m’habite se révulse et me fuit. J’ignore si elle me pardonnerait jamais de la trahir de cette fa-çon.
– Lotus Mauve… tu t’es consolé de tes crimes en les com-mettant pour me préserver. Laisse-moi le plaisir te savoir épargné.
Le guérisseur lui caressa la joue, et il apprécia la douceur de ses doigts. D’une voix sourde, il dit :
– Moi, j’apprécie la tiédeur des peaux… moi, j’aime qu’on me nourrisse de rêves… moi, je me réjouis de savoir que je suis attendu et désiré.
Lotus Mauve l’embrassa doucement.
– J’ai parlé de ton projet aux Hommes Stèles. Je sais que tu peines à les fréquenter… mais ils t’aideraient volontiers. Ils comprendraient parfaitement ton rejet, et ne seraient pas sur-pris non plus que tu te refuses à inclure une influence tuan dans ton œuvre.
– 233 –
– Merci pour eux, Lotus Mauve… je souffre de me montrer si distant à leur égard. Je suis heureux que tu puisses apprécier ce qu’ils ont à donner.
– J’ai trop d’amis parmi eux, Verte Bruine… je les ai soi-gnés jadis, quand ils nous revenaient brisés, quand ils s’étaient épuisés à nous défendre… et je ne les trouve guère plus atteints aujourd’hui !
– Celui que tu aimais jadis… se souvient-il de toi ?
– Oui. Clair-Obscur n’a rien oublié.
– Il est voué à la mort.
– Il considère cette tâche comme une parenthèse. Et même s’il avait dû disparaître à jamais pour nous offrir la vie… il l’aurait fait.
Ils se regardèrent, puis Lotus Mauve rit doucement :
– Il aura donc vécu trois vies, et dans aucune d’entre elles, je ne l’aurai guéri de son héroïsme.
– Qui sait ce que permettra la troisième ?
– Allons, Verte Bruine… nous ne faisons que créer un nou-veau monde… nous n’irons pas jusqu’à changer les lois de la na-ture… et les individus inaptes à l’autarcie, qui ne peuvent sur-vivre qu’en s’occupant d’autrui, me semblent en faire partie.
Songeur, le lettré porta ses mains à sa poitrine mince, tira sur le tissu, et soupira :
– S’occuper d’autrui… se mêler de sa vie, se mêler de sa mort ! Je déteste ce rôle, Lotus Mauve, je le déteste vraiment.
– 234 –
Quel charme ont les rivières qu’il faut canaliser ? À quoi bon les oiseaux, s’il faut les porter pour les voir voler ? J’aime faire des portraits, mais choisir des poses ? Maquiller des sujets ? C’est trop me demander.
Le guérisseur eut un sourire triste, car la colère vibrait au-tour de son ami. C’était aussi choquant que la neige tombant jusque dans les poumons, qu’entendre le vent siffler dans un œuf encore clos, et voir sa coque givrer.
*
Jour après jour, Verte Bruine pondit des œufs, et les Hommes Stèles y ajoutèrent les leurs. Quand le lettré regardait la colline, elle lui semblait couverte d’opales claires où couraient des reflets irisés, pastel et frais, les tons verts de ses cheveux, le rose de ses lunettes, les jaunes chatoyants de sa robe ; et d’opales aussi noires que les armures tuan, mais où brillaient parfois des feux éblouissants, les reflets éclatants des cheveux seferneith. C’étaient des enfants, mais pour la première fois, il ne tentait pas de les comprendre. Ils croissaient, se complexi-fiaient, leur intelligence se développait, mais il n’en éprouvait que du chagrin. Il serrait les dents pour ne pas les maudire, ne pas leur souhaiter de pourrir dans leurs coques.
Mirabelle se campa en face de Rouge Cerise, les mains sur les hanches :
– Ma chérie… ton mari ! Il passe du sérieux au sinistre ! Je ne peux pas le laisser faire.
– Mirabelle… il souffre.
– Je m’en doute. À part un grand malade, qui te dédaigne-rait ? Heureusement que Lotus Mauve passe te voir !
– 235 –
– Regarde ailleurs, si Verte Bruine te dérange.
– Jamais de la vie ! Tu es ma maîtresse adorée, et si tu ne sais pas égayer ton époux, je le ferai moi-même. C’est parfaite-ment normal. Toi, tu es la bourgeoise qui soupire, moi, je suis la servante qui ricane.
Mirabelle s’éloigna d’un pas décidé, et Rouge Cerise haussa les épaules. Aussi contrarié qu’il fût, son époux savait encore éloigner les gêneurs sans qu’il lui en coûtât, et sans qu’ils en mourussent de peur. Il n’avait pas le cœur de jouer à leur offrir leurs plus beaux cauchemars, les siens lui suffisaient. Mais il ne prit pas la peine de chasser Mirabelle, et celle-ci s’installa près de lui, en face de la butte. Accompagnée de son luth, elle lui chanta des comptines absurdes, des poèmes déments, des proses délirantes.
Bleu Nuit prit Lavandin à part :
– Lavandin… je suis inquiet. Mirabelle ne quitte plus Verte Bruine… et elle lui chante de telles insanités que je crains qu’il ne bascule et ne sombre dans la folie. J’hésite à lui parler, mais… elle ne m’écoute pas.
Le jeune homme sourit :
– Rassurez-vous, maître. Mirabelle ne rend jamais fou par erreur. Elle chante, et le monde devient si insensé que les sen-timents se suspendent, surpris… et qu’on glisse à travers le pire, sans plus s’en préoccuper.
Au fond de son bocal
Le petit poisson pleure
Car une libellule
Vient effleurer son eau…
Mais il n’a pas trouvé
– 236 –
Comment sauter encore.
Au fond de son bocal,
Le petit poisson rit :
Il a perdu ses yeux.
Chaque jour, les libellules
En ballet coloré,
Viennent effleurer le flot…
Mais il n’en sait plus rien.
Bleu Nuit hésita, car l’idée d’aveugler le lettré, fût-ce pour son propre bien, le dérangeait profondément. Le savait-il, seu-lement ? L’avait-il approuvé ? Ou s’y résignait-il ? L’exorciste soupira, car il ne pouvait rien proposer d’autre, ni même expo-ser son problème à Verte Bruine, de peur que le soulagement apporté par Mirabelle ne dût son efficacité qu’à sa furtivité. Il peinait à abandonner son ami, mais ne supportait pas même l’idée d’aller s’asseoir près de Mirabelle. Il regarda son disciple, et celui-ci confirma :
– Bien sûr que je veillerai sur lui. Je vous ai déjà vu pleurer des êtres auxquels vous ne teniez qu’à moitié… je ferais tout pour ne jamais savoir comment vous réagiriez en perdant Verte Bruine.
– Sauf risquer ta vie.
Lavandin s’éclipsa sans répondre, car il doutait fort de pouvoir enchanter Bleu Nuit comme le faisait le Seferneith. Néanmoins, il savoura les mots de son maître, et les rangea pré-cieusement, pour les jours de froid.
*
Quand le premier œuf se fendilla, Verte Bruine se leva, et Mirabelle se tut. Un morceau de coquille tomba au sol, puis un autre, puis une pluie qui s’éparpilla dans l’herbe. La servante
– 237 – cligna des yeux, car il n’y avait rien dans l’œuf, que la nuit qui en dessinait exactement la forme. Elle vit y scintiller une première lueur, d’un vert émeraude, et elle ouvrit la bouche, émerveillée. Le lettré lui posa vivement les mains sur les yeux, et elle se dé-battit un instant, avant de céder à son parfum, et de s’assoupir. Même endormie, elle geignit :
– Les couleurs… je veux voir les couleurs… elles sont si belles ! Et elles m’appellent ! Je les ai devinées, à côté du vert… le jaune, le rouge… toutes les autres… leur arc-en-ciel doit s’étendre…
Doucement, il répondit :
– Il s’étendra, Mirabelle… il s’étendra, mais pas à tes dé-pens. Dors, et oublie ton désir.
Sur la butte, l’œuf de nuit se déforma lentement, se déploya jusqu’à devenir une trombe de ténèbres, sinueuse, séduisante. Elle tournait sur elle-même avec une lenteur gracieuse, expo-sant tour à tour des éclats de différentes couleurs. Verte Bruine gémit, car il y avait là les plus belles teintes qu’il eût jamais peintes, les splendeurs des cheveux, des carapaces, des plumes et des écailles… tout ce que le monde avait connu de beau, émergeant d’une nuit profonde. Il dit, posément :
– Je te salue, ô Reine. Éloigne-toi de mon jardin, pour ne jamais y revenir. Mais parcours le monde aussi loin que tu le pourras, et fais-y naître des oiseaux de mort, laisse-les s’évader de tes flancs, pour qu’ils croissent, et embellissent, des vies qu’ils dévoreront.
Avec un vrombissement léger, la Reine s’éleva, et disparut par-delà les murs du jardin, sans même les avoir effleurés. Le lettré se laissa tomber au sol, et voulut se blottir contre l’herbe, mais ne put oublier les œufs qui y reposaient. Il se replia sur lui-
– 238 – même, mais c’était ainsi qu’il créait des œufs, et il crut sentir leurs coquilles de perle froide contre sa peau. Titubant, il rejoi-gnit un mur palissé de jasmin, il appuya sa joue contre la pierre tiède, noua sa main dans les tiges sinueuses, et se noya dans le parfum. Il effleura du doigt les petits yeux blancs des fleurs, et fut soulagé de les savoir aveugles.
Il revint vers Mirabelle, il effleura son front, et elle s’apaisa peu à peu. Elle ouvrit les yeux.
– Laissez-moi seul, maintenant. Je vous remercie pour votre compagnie, mais les lieux sont devenus infréquentables.
Elle prit son poignet.
– Verte Bruine… est-il nécessaire que vous assistiez à tout cela ?
– Je dois parler aux Reines nouveau-nées.
– Pourquoi ne pas laisser faire Bleu Nuit ? Il aime les en-fants et les morts, et elles tiennent des deux.
– Mirabelle… les Reines écoutent bien plus mes parfums que mes mots…
– Eh bien, apprenez-lui à en émettre !
– Vraiment, Mirabelle ? Pour qu’il dispose de vous à son gré ? Un tel pouvoir l’intimiderait.
Elle soupira, ramassa son luth, et s’éloigna de trois pas avant de demander :
– Au fait… puisque vous verrez tout… me raconterez-vous à quoi ressemblent les Reines nées des œufs d’opale noire ?
– 239 –
– Ceux qui se teintent d’influence tuan… ceux qui me font penser à de sombres étangs où flamboient les poissons colorés si chers à Manis… ou du moins, si chers à ses papilles… oui, je vous raconterai.
Elle disparut sans bruit, marchant avec légèreté, car elle craignait qu’un choc un peu violent fendillât un autre œuf. Elle sentait chacun d’entre eux comme une aiguille plantée entre ses omoplates, et en frissonnait. Vivement Lavandin, ses lèvres et ses caresses… vivement qu’elle pût crier de plaisir, et que ses oreilles cessassent de résonner de ce léger vrombissement qui l’horripilait.
Verte Bruine resta seul, et attendit l’éclosion suivante. Clair-Obscur apparut, et se tint à une distance respectueuse. Il lui fit signe de s’approcher, sans regarder ses yeux ternis.
– Je suis heureux de votre présence.
– Mes yeux ne brillent plus, mais ils discernent encore la joie que je vous cause. Mes couleurs sont éteintes, mes prunelles grises et froides comme celles d’une roussette, mais mon cœur… mon cœur n’oublie pas.
Le lettré s’appuya contre lui, et le trouva plus ferme, plus droit, plus réconfortant encore que dans sa première vie. Il s’en sentit très proche, et remarqua :
– Tu es toujours fidèle au poste…
– Non, Verte Bruine. Je suis mort avant toi, revenu bien plus tard, et je t’ai laissé seul. Je ne tiens pas à ce que cela se re-produise.
– 240 –
– Tu t’es battu pour nous protéger des humains, et ils t’ont tué. Moi… je n’ai fait qu’attendre mon bourreau. Je n’ai aucun mérite.
– Tiens donc. Sans ta mémoire, je ne serais pas là… et Lo-tus Mauve non plus. Je me suis battu, oui, et je n’ai jamais eu le temps de regarder le monde dans toute sa splendeur et sa varié-té, ni de m’en pénétrer. Je ne l’ai vu qu’avec des yeux de stra-tège… si j’avais dû le rebâtir, il eût été bien pauvre.
– Tous différents, tous précieux… jadis, je ne l’oubliais pas.
– Jadis, le feu de l’action ne consumait pas tes pensées. Ja-dis, tu ne t’efforçais pas de résoudre, et tu pouvais contempler de tout ton être.
Ils se prirent par la main, entrelacèrent leurs sentiments comme autant de liens ténus, qu’ils raffermirent jusqu’à se sen-tir solidement ancrés l’un à l’autre, et ils assistèrent aux éclo-sions suivantes. Quand le premier œuf noir révéla son contenu, leurs soupirs se mêlèrent, puis ils constatèrent :
– Fascinants, eux aussi…
– Mais plus morbides…
– Tant mieux. Nous frapperons plus large…
– Aux pervers, les paradis souillés… la pourriture sous les dorures.
Clair-Obscur regarda le lettré :
– Verte Bruine… même si tu te sens avili, même si tu es trop triste pour être distrayant… tu demeures très agréable, et j’apprécie ta compagnie.
– 241 –
– Compliment de tueur.
– Oui. Mais m’as-tu rejeté, parce que j’en étais un ?
– Non, car ta compagnie… d’accord, d’accord. Ce qui vaut pour toi vaut pour moi. Mais j’aimerais bien cesser d’avoir la nausée chaque fois que je sens la terre toute gorgée d’humus, chaque fois qu’un ver montre son corps pâle…
L’Homme Stèle ébouriffa les cheveux de son ami, et :
– Les loisirs des uns sont les affres des autres. Moi, je trouve que tes Reines sont de la belle ouvrage.
Le lettré manqua s’étouffer, et son compagnon éclata de rire, puis lui caressa doucement le dos.
*
Verte Bruine regarda Bleu Nuit, Lotus Mauve et Clair-Obscur, et, calmement :
– Je suis déçu par les Reines, car elles ne s’éloignent que peu de mon jardin. L’enchantement de l’Amiral est bien plus ef-ficace, puisque les oiseaux de mort infestent le monde entier. Je pense avoir trouvé le moyen d’exploiter ses… vertus.
Un mince sourire fendit le visage de l’Homme Stèle, et le guérisseur l’observa.
– Toi… qu’as-tu fait de notre lettré ?
– Rien. Il se comporte en artiste… les Reines de la butte étaient une ébauche. Il la reprend et l’améliore. Mais je suis tout
– 242 – disposé à assumer l’entière responsabilité de cette œuvre, si cela peut te faire du bien. Je n’en suis plus à une tache près, moi.
Lotus Mauve soupira, considéra un instant le teint sombre et les vêtements discrets de Clair-Obscur, l’argent terni et les gemmes sans reflets. Son aimé arborait une beauté sans éclats, et progressait dans l’ombre pour frapper à coup sûr des proies insoucieuses. Il sortit cueillir un lotus, dont la splendeur jamais ne dévastait de vies, puis il revint, calmé, et demanda :
– Eh bien ! En quoi consiste notre projet ?
– Je connais chaque jardin… je vais y faire naître des Reines. J’ai envoyé jadis des graines de stèles… je peux bien se-mer les germes de la tempête. Mais ma magie ne suffira pas. Il me faudra des émissaires sur place… ils n’ont pas besoin d’être mages, mais… ils devraient avoir le cœur bien accroché.
– Mais le voyage serait long… et nous voulons en finir.
– En effet, dit Bleu Nuit, mais je vois une solution. Vous pourriez conditionner quelques humains, puis nous les tuerions de manière à nous assurer qu’ils deviendront des spectres. De-puis le temps, je pense avoir compris ce qui les retient parmi nous… Ainsi libérés de leur chair, ils pourront rejoindre les jar-dins dans les meilleurs délais… surtout si nous les guidons. Une graine de désir, peut-être, qui les appellerait par-delà l’horizon ? Qui parlerait à ce qui leur resterait de cœur ? Une lanterne loin-taine qui trouerait la nuit dévorant leur esprit…
Le guérisseur et le lettré se regardèrent.
– C’est bien raisonné. Et très réalisable.
– 243 –
– Mais les spectres sont immatériels, remarqua Clair-Obscur, et j’ai cru comprendre que certains rituels demandent une action physique.
– Oh, ça ! s’amusa Bleu Nuit. Un spectre assez puissant pourra parfaitement drainer les vies des humains environnants, surtout si Lotus Mauve lui apprend comment faire… Et pour ré-compenser ces généreux donateurs, je propose que leur cadavre se change en fleurs. Ainsi, nous serons certains qu’ils auront re-çu les hommages qu’ils méritent.
Le guérisseur pencha la tête sur son lotus, et ses longs che-veux violets cachèrent son visage, mais Verte Bruine sentit ses larmes tomber sur les pétales. Il finit par se redresser, l’air abat-tu :
– Ah, Bleu Nuit ! Vous m’avez tant irrité quand vous vous opposiez à la mort de vos pairs… mais je donnerais mes deux mains pour qu’il en soit encore ainsi, et que vous nous accabliez de reproches.
– Gardez vos mains, Lotus Mauve… j’en aurai besoin pour être consolé, car chacun de mes mots me répugne, et je dois étouffer mon indignation. Mais vous-même… n’aviez-vous pas un cœur de pierre ? Ne saviez-vous pas effacer vos chagrins ?
– La pierre elle-même peut se fendre… et les chagrins qui me quittent me ravinent et m’épuisent.
Ses traits se raffermirent :
– Je vous aiderai à donner une mort si douce qu’ils riront, heureux, de ne peser plus rien, de n’avoir plus faim, et d’ignorer le froid. Ils voleront vers leur tâche, ravis d’avoir un sens, et ils la trouveront gratifiante, car leurs préjugés seront morts avec
– 244 – eux. J’en ferai des enfants, des enfants radieux… des disciples pour Tuan.
Il regarda ses paumes aux longs doigts satinés, et se sou-vint que Sceau Brisé l’avait considéré comme la plus belle inven-tion en matière de police depuis la découverte du feu. Il mur-mura :
– Mais je vous en prie… ne me parlez pas d’eux, sauf s’ils dysfonctionnent. Ne me remerciez pas. Ne me félicitez pas.
Ils promirent, et il finit par se calmer. Mais pendant tout le temps qu’il lui fallut, Clair-Obscur regarda le plafond, les dents serrées, et sa fureur s’étendait en nuées sombres autour de lui. Il aimait la puissance, il chérissait les armes… mais uniquement celles qui étaient trempées pour le combat, qui tuaient sans se briser, sans même s’émousser. Lotus Mauve… Lotus Mauve n’aurait jamais dû être présent au front. Jamais. À quoi bon survivre à l’affrontement, à quoi bon revenir vivant, si son sou-rire et sa douceur ne les attendaient plus ?
Verte Bruine soupira, car les ors de son bureau lui sem-blaient tristes, ternis de mélancolie. Il proposa :
– Tentons de déterminer les composantes dont nous au-rons besoin, voulez-vous ?
Il les guida jusqu’à un petit pavillon vide, et ils s’installèrent sur la véranda, chacun tournant le dos à une fe-nêtre. Il se concentra, et ils crurent perdre l’équilibre en se sen-tant reculer d’un pas, alors même que leurs pieds n’avaient pas bougé. Ils vacillèrent comme leur poids diminuait, puis redeve-nait normal. Le lettré annonça :
– Nous pouvons entrer, à présent.
– 245 –
Le sol était devenu une mosaïque complexe où se cô-toyaient en longs rubans sinueux le miel épicé du lettré, la blan-cheur des hivers que chérissait Bleu Nuit, les nuées sombres de Clair-Obscur ; et des fleurs de pierre aux pétales roses et mauves, aux cœurs éblouissants, dans des rosettes vertes lise-rées d’argent. L’exorciste se pencha sur elles, admira la délica-tesse des gemmes, leurs veines scintillantes, et les jeux de la lu-mière dans leurs profondeurs. Elles avaient le charme de pu-pilles claires, leur séduction aussi. Il les caressa, et s’étonna de les trouver lisses et froides.
Ils parcoururent la pièce, y choisirent leurs places, et Bleu Nuit s’installa où les rosettes fleuries étaient les plus nom-breuses. Ils se tinrent immobiles, et fixèrent leur regard devant eux. Ils ne voyaient que les murs, qui s’estompèrent lentement, laissant des piliers aux quatre coins pour soutenir le toit. Peu à peu, des stèles apparurent, suspendues aux pannes sablières par des fils presque invisibles. Elles étaient disposées à des hauteurs variées, sans ordre apparent, et se balancèrent au gré du vent.
Derrière elles, le paysage se troubla, ils n’y distinguèrent plus que des bandes de couleurs. Certaines évoquaient la forêt, d’autres la prairie, d’autres encore la berge, le marais, la mon-tagne. Ils prirent le temps de se faire à ces visages du monde aux lisières mouvantes, ainsi qu’à la lente oscillation des pen-dants de pierre morte ; puis Verte Bruine déposa sur le sol une toupie d’ébène, qui se mit à tourner avec un vrombissement de Reine. Elle oscilla, fila vers l’un, vers l’autre, et tout le temps qu’elle glissa sur le sol, une fumée noire s’en éleva et la consu-ma. Elle finit par retomber et se briser comme une coquille trop fine.
Le sol avait flué, ses lignes s’étaient mêlées en autant de présages, et ils parcoururent la pièce pour les interpréter. Ils se regardèrent, blêmes, sauf Clair-Obscur qui retint un hausse-
– 246 – ment d’épaules, car le sale boulot avait toujours demandé de sales méthodes. Le lettré déclara, d’une voix sans timbre :
– Je ne peux pas créer cela.
– Moi non plus, soupira Bleu Nuit.
Lotus Mauve s’assit, et l’Homme Stèle le caressa jusqu’à ce qu’il s’apaisât. Le guérisseur étreignit les mains brunes et fermes de son ami, il s’appuya contre ses habits sombres, et murmura :
– Je ne peux même pas y penser.
L’exorciste sourit.
– Vos deux réponses me ravissent. Je suis presque aussi content que quand Lotus Mauve s’est refusé à pondre des Reines.
Le guérisseur lui sourit, touché, mais Verte Bruine détour-na les yeux.
– Maître… de deux maux, vous avez choisi le moindre, et c’est tout ce qui importe. S’il n’avait tenu qu’à vous, nous n’aurions jamais connu que le bonheur le plus parfait. Et même si vos mains sont tachées… votre cœur n’a pas changé. Vous avez vu l’horreur, mais sans y prendre goût. Vous n’en désirez que la fin, et le plus tôt sera le mieux.
Le lettré hocha la tête, et Bleu Nuit ajouta :
– Verte Bruine… je vous assure que les séquelles ne sont pas inévitables.
– Ha ! L’ombre passerait en moi, et me laisserait intact ?
– 247 –
– Elle n’est qu’un nuage entre la lumière et vous… vous êtes plongé dans les ténèbres, mais vous n’avez pris ni leur vi-sage, ni leurs mœurs.
L’Homme Stèle rit doucement.
– Il a raison, Verte Bruine. C’est à nous de choisir si nos actes sont des nuits chassées par le jour, ou de la suie qui nous encrasse. Ces temps-ci, je n’ai pas le choix… mais dès que je l’aurai… l’aube me rendra neuf après chaque nuit sordide.
L’exorciste rappela :
– Moi, j’ai tendance à gémir dès que je m’éloigne un peu de mes idéaux. Moi, je me sens coupable même des crimes d’autrui. Et pourtant, je me suis remis du pire.
Le lettré le regarda avec intérêt, et il continua :
– Quand j’ai dû assister Manis… quand j’ai dû choisir entre la trahison et la mort d’un enfant que je chérissais… deux alter-natives également insoutenables… je me suis cru déshonoré… et souillé à jamais… mais je me trompais. De toute cette affaire, il ne reste qu’une ombre, et je suis certain qu’elle peut se dissiper.
– Je serais heureux de voir cela, répondit Verte Bruine. Même un rai de lumière me ferait du bien.
L’exorciste se tourna vers Lotus Mauve, et s’inclina avec respect. Le guérisseur soupira.
– Je vous écoute, Bleu Nuit.
– Cette nuit-là, j’ai volé un peu de votre être… et je l’ai emmené dans un miroir magique, avant de m’en parer. Le ma-
– 248 – tin suivant, vous étiez fatigué. Vous scrutiez vos reflets dans les eaux et le verre, mais aucun d’entre eux ne pouvait vous rendre ce que je vous avais volé.
– Je m’en souviens.
– Vous avez erré, l’air un peu perdu.
– Je me sentais… égaré, mais j’étais moi-même devenu l’étranger. Rien ne m’était plus familier, rien ne me réconfortait.
– Je sentais votre détresse… j’aurais voulu alors vous serrer dans mes bras, bercer votre chagrin et retisser votre être… mais c’était impossible. Nous étions si… distants, et tant nous sépa-rait. Je cessais seulement de vous haïr vraiment…
Il se tut, revécut son impuissance amère, puis :
– Vous vous êtes penché sur un ruisseau… je n’ai jamais compris pourquoi… vous y avez plongé les mains, puis vous vous êtes redressé, tel une plante courbée par la soif qu’on ar-rose enfin.
– Ses eaux chantaient comme une enfant… elles me par-laient de complétude…
– J’ai été tellement heureux de vous voir revivre ! J’avais eu si peur de voir avoir fané.
Lotus Mauve sourit.
– Je vous pardonne, Bleu Nuit. L’ombre s’est-elle dissipée ?
– Elle a fait mieux que cela : elle est devenue joie.
– 249 –
Verte Bruine prit leurs mains, et les serra contre ses joues. Plus tard, il interrogea Clair-Obscur du regard, mais celui-ci se-coua la tête :
– Je n’ai jamais eu besoin de telles horreurs pour vaincre nos ennemis. Demandez-moi de tuer ceux qui les créent, et je le ferai. Mais je ne peux pas les imiter.
Ils se regardèrent, et le guérisseur remarqua :
– C’est assez ignoble pour songer à Monsieur Noir…
– Oui, mais je vois mal où il trouverait les composantes en quantité suffisante… c’est un tueur, pas un fournisseur d’horreurs pour collectionneur morbide.
– Et j’ai une objection, ajouta Bleu Nuit. Je préfère tuer moi-même que de m’associer à de tels abrutis. Vous voulez tuer vite pour diminuer votre inconfort… je veux tuer entre gens in-telligents, pour diminuer le mien.
Clair-Obscur applaudit, souriant. L’exorciste ajouta :
– Et à propos d’abrutis et de pervers… je parierais que les humains ont déjà créé ce que nous recherchons. Après tout, c’est très simple, il suffit de mésuser de son semblable pour y parvenir.
Verte Bruine proposa :
– Soumettons notre projet à nos compagnons. Ils sont tel-lement déçus de n’avoir pu nous aider ! Ils trouveront peut-être une solution… et sinon, nous utiliserons la divination une fois de plus. Elle a su nous indiquer des horreurs que nous ne sau-rions créer… elle saura bien nous dire où les trouver, mais je me passerais très bien de contempler ces profondeurs obscures.
– 250 –
– Nous aussi.
– Je suis là pour me battre, pas pour vomir de dégoût, con-clut Clair-Obscur. Je vous approuve donc. Je suis peut-être une copie médiocre, mais ce n’est pas une raison pour froisser le pa-pier.
Quand ils eurent exposé leur projet, Lys d’Eau déclara :
– J’ai un amant…
Bâton d’Encre la regarda, blessé.
– Pardon, mon chéri, mais tu sais comment est l’amour : toujours un peu intemporel. Vous êtes tous vivants dans mon cœur, même s’il n’y en a plus qu’un entre mes jambes. Je disais, quand j’étais jeune et dépourvue de mari trop sensible pour être trompé, j’avais un amant. Il s’est spécialisé dans le commerce…
– C’est devenu un trafiquant de grande envergure, oui, grogna le magistrat.
–… et il est donc capable de nous fournir tout cela, hommes et matériel.
– Je pourrais tout aussi bien le faire, prétendit Bâton d’Encre.
Lys d’Eau le contempla, attendrie :
– Allons, mon chéri, sois raisonnable. Je sais bien que tu viderais pour nous les entrepôts de l’Administration, et sous d’excellents faux prétextes. Tu confisquerais aussi tout ce qui reste d’hommes. Mais nous parlons ici de denrées interdites, et de méthodes immondes.
– 251 –
Il persévéra pourtant :
– Mais l’Administration, et surtout ma police, fréquentent ce monde-là.
Elle lui prit le visage entre les mains, et l’embrassa lon-guement.
– Mon chéri, mon âme… je sais bien que les petites illégali-tés sont aussi de ton ressort. Mais nous parlons ici de grosses malhonnêtetés. Et si je puis m’amuser à prêter mon corps à un trafiquant, je détesterais penser que j’ai épousé une fripouille. C’est plus clair ?
Il se le tint pour dit, et arbora un air rêveur pendant de longues heures. Bleu Nuit se demanda si c’était ça, l’amour : se réjouir de privilèges infimes et savourer jusqu’aux défauts de l’autre. C’était troublant… comme le sourire de Lavandin et sa manière de détourner les yeux, en paraissant pourtant plus proche que jamais. L’absence complice… un art ? Il reprit du thé, et tenta de restreindre le monde à cette chaleur douce entre ses mains.
*
Quand ils reçurent ce qu’ils attendaient, l’exorciste frémit, et regarda autour de lui, inquiet à l’idée qu’un enfant pourrait voir cela. Verte Bruine murmura :
– Ne vous inquiétez pas, Bleu Nuit. Nous sommes seuls, et nous le resterons. Tout autour de nous, le soleil brille encore, et ils ne quitteront pas sa lumière.
Ils se mirent à la tâche, et l’exorciste fut heureux de la pré-sence des Hommes Stèles, de leurs yeux éteints et de leurs vi-
– 252 – sages qui pouvaient devenir froids comme des pierres. Ils tra-versaient les ténèbres sans hésiter, leurs mains ne tremblaient pas même au bord de l’abîme, et leurs paroles tranquilles l’apaisaient. Ils n’étaient pas indifférents, ils ne niaient pas l’abjection, ils avaient le serein courage d’agir pour amener sa fin, sans que leurs émotions jamais ne vinssent troubler leur ju-gement. Mais ah !, que Roseau Bleu était mort proprement, tout bien considéré ! Et songer que ces seuls dommages avaient presque amené la fin de celui qui le chérissait… Quand le rituel s’acheva, Bleu Nuit fut heureux de voir les composantes s’engloutir dans le sol, et il le caressa, avec timidité. Il le trouva lisse, clair, intact, et il soupira, soulagé, car l’abomination avait remis son masque. Il n’était pas de ceux qui ne frémissait pas quand elle se dévoilait, et il faillit prier pour n’être jamais des leurs.
Il regarda Lotus Mauve.
– J’ai vu des fleurs de pierre semées sur un plancher qui avait nos couleurs, et elles m’ont bouleversé. Elles étaient confi-nées sous un vernis glacé, et gisaient entourées d’un cercle d’argent pâle. Il ne montrait nulle faille, il était sourd et dur… il semblait qu’il ne pût jamais être brisé. Elles ont meurtri mon cœur, de la beauté poignante de corolles tuées par un givre su-bit. Mais je pleurais pour elles, qui étaient prisonnières… et j’ai besoin de vous pour les oublier.
– Comment cela ?
– Jadis, vous m’aviez dispensé de ressentir pleinement votre séduction. Je ne veux plus de cette froideur artificielle… je préfère l’émoi, et la fleur libre de s’épanouir.
Le guérisseur sourit, et le rose envahit les joues de Bleu Nuit, qui détourna le regard, mais ne s’éloigna pas. Clair-Obscur était interloqué, et Verte Bruine remarqua, narquois :
– 253 –
– Les plaisirs des uns sont les affres des autres. Et de quoi te plains-tu ? Sans un léger désintérêt de notre part, Lotus Mauve n’aurait pas de temps à te consacrer…
*
Le spectre fila entre les nuages, puis descendit pour jouer à saute-mouton avec les collines et les combes. Il effleurait les cimes des arbres, il traversait leurs feuilles qui chantaient dans le vent. À chaque instant, la lumière lointaine se faisait plus forte, comme un soleil levant, et quand il survola la ville, les tuiles de ses toits brillaient telles des gemmes. Il franchit un dernier mur peint de pastel vibrant, et descendit vers le jardin. Peu à peu, la lumière s’atténua, et il discerna une butte dont la forme le ravit. Il tendit les mains vers elle, sentit sa douce cha-leur, et le plaisir l’envahit. Il tourna autour d’elle, se frottant contre l’herbe rase, souriant aux pierres blanches et à leurs yeux de mousse.
Il s’installa au sommet, et, quand il put saisir ses orteils, il se mit à l’ouvrage. Il n’était pas question de laisser la butte nue, alors qu’il pouvait la couvrir de joyaux, alors qu’il savait com-ment l’embellir ! Il respira profondément, et il chanta, un chant d’amour et de plaisir, de jeunesse et de joie. Il travailla sans re-lâche, dans les jours dorés et tièdes, dans les nuits d’argent ve-loutées.
Quand il eut terminé, il parcourut la butte en tous sens pour admirer son œuvre. Il l’avait embellie d’un réseau délicat de crânes de nourrissons, sur le front desquels était incrusté un éclat de coquille. Il ignorait quel oiseau pouvait pondre d’aussi beaux œufs, mais il était ravi d’avoir pu disposer d’eux, et d’admirer leurs reflets de perle, leurs irisations délicates. Au sommet, il avait déposé la tête d’une jeune mère, la bouche em-
– 254 – plie de fleurs, les cils brûlés, et les yeux arrachés remplacés par deux mains d’enfant, tendues vers le monde.
Il soupira d’aise, s’envola, et quand il passa à la verticale des cheveux très noirs de la mère, il poussa un petit cri, car ils lui semblaient un puits, un puits sombre, étroit, et tellement tentant. Il y plongea, et, tout autour de lui, il sentit des mains caressantes, des voix qui l’appelaient. Bien sûr, songea-t-il, bien sûr… je viens. Ma place est parmi vous, ceux à la vie remplie, ceux qui dorment en paix.
Autour de la butte, le spectre ne volait plus, mais l’enchantement déployait ses boucles mouvantes. Au fil des jours, les orbites des nourrissons se comblèrent, leurs nez dis-parurent, leurs mâchoires se soudèrent, et ils prirent peu à peu la forme d’œufs. L’écaille de leur front s’était étendue, donnant à leur surface la douceur de perles. Ils étaient trop légers pour s’enfoncer dans l’herbe, mais une couronne de petites mains aux ongles nacrés les soutenait.
La première coquille se fendit avec un craquement d’os bri-sé, et la Reine s’éleva. Elle resplendissait, elle évoquait bien plus l’éternité mouvante d’une lignée brillante, qu’un paradis sta-tique, aussi parfait fût-il. Dans ses flancs, des enfants couraient, leurs rires égayaient les jours de leurs parents, leur soutien les aidait à vivre leur vieillesse, et certains s’éloignaient pour peu-pler le monde, le modeler à l’image de l’homme. La Reine s’envola, et dévasta, comme la bouche de sa mère l’en avait priée, de sa langue de papier toute chargée de mots et de sen-teurs intenses. La Reine s’envola, et ses oiseaux de mort dévorè-rent en chacun et les vies vécues, et les vies espérées.
*
Lotus Mauve étendit ses sens en une sphère immense, et il perçut les flammes sombres des oiseaux de mort et les puits de
– 255 – ténèbres des Reines. Ils étaient parvenus jusqu’aux derniers re-coins, ils enserraient le monde de leur splendeur mortelle, d’une résille scintillante qui étouffait pourtant. Sur les franges de leur beauté, il sentait des vies brisées par le regret, cédant à la mala-die, ou au très doux reflet des perles. Il ouvrit les yeux, frisson-nant, et rejoignit le lettré.
– Verte Bruine… ces… horreurs que nous avons répandues sur le monde… je ne suis pas certain de pouvoir leur retirer la vie. J’ignore même si elle saura refleurir, après avoir été perver-tie à ce point.
– L’Amiral m’a assuré que les oiseaux et les Reines ne sur-vivront pas à la fin du monde. Quant à la vie… il reste à espérer que les flots la laveront de toute impureté.
Le guérisseur soupira, et se demanda s’il existait un bain qui pût engloutir ses doutes, ses angoisses et sa tristesse. Le let-tré ôta ses lunettes, et murmura :
– J’aimerais te peindre de mes lèvres, déposer sur ta peau les couleurs les plus douces, te poudrer d’or et de pétales… elles t’enroberaient de leur légère caresse, puis je les chasserais d’un souffle tiède et tendre… elles tomberaient, éteintes, mais ta peau magnifique, et ton cœur si doux, seraient frais comme l’aube.
Lotus Mauve dénoua le cordon de sa robe, et la laissa tom-ber.
*
Bleu Nuit s’assit en face de Verte Bruine, et ils restèrent si-lencieux. Sur les étagères, le soleil faisait luire l’or des couver-tures, mais l’exorciste n’y préleva aucun livre, car il n’avait pas le cœur de tourner des pages si son ami restait immobile, les yeux dans le vague. Son maître avait trouvé la force de consoler
– 256 – le guérisseur, mais lui, qui l’aiderait ? Bleu Nuit se sentait im-puissant. Il eût aimé pouvoir égayer le Seferneith, être un miroir qui sût rallumer ses prunelles, fût-ce du reflet de sa propre joie. Il eût aimé… mais il était si certain d’échouer qu’il n’essayait même pas.
Il était si triste lui-même… terne comme un étang sous le ciel gris… Il se leva, effleura la manche du lettré, et se retira. S’il voulait un jour devenir une eau claire et gaie, il était temps d’agir. Il ignorait ce que les dieux infligeraient d’autre à son ami, mais il serait en état de l’aider, de l’aider de tout son être. Il en avait assez de ne pouvoir l’accueillir en lui, craignant trop de le souiller de profondeurs boueuses.
Il tailla une flûte de roseau, la peignit délicatement à l’encre bleue, puis se tint debout devant l’étang argenté par la lune, et joua tranquillement. Il joua son chagrin, ses regrets, sa culpabilité, il joua la vie enfuie, la beauté disparue ; et il joua en-fin le souvenir qui se dissout quand les sentiments qui en fai-saient la trame sont enfin apaisés, et la mémoire même qui se refermait lentement, comme une eau paisible le fit sur la flûte qu’il venait d’y jeter.
– Repose en paix, Roseau Bleu. Je t’ai aimé, et je n’en ai plus honte. Je t’avais laissé à meilleur que moi, et seule la mort t’aura connu. Mais je n’y peux rien, si ce n’est mettre fin à mon chagrin. Adieu.
Il fit demi-tour, pour regagner sa chambre. Il voulait s’endormir en paix, et y parviendrait. Verte Bruine avait bien assez de ses peines présentes, sans être encombré de vestiges. Et puis, il restait Lavandin, trop longtemps masqué par les ro-seaux. Il n’était plus question que leur ombre continuât à le faire, à moins de désirer que la mort d’un monde le privât de son dernier disciple, de son dernier ami humain, du dernier en-fant de son peuple. Il frissonna : Lavandin était donc tout cela ?
– 257 –
Il sourit en s’installant plus confortablement dans son lit : oui, et plus encore. Il glissa dans le sommeil sans être troublé par aucun souvenir, mais l’avenir étirait ses lèvres en un léger sourire.
*
Mirabelle ouvrit les yeux, et observa sa chambre. Devant sa fenêtre, le prunier fleurissait, flamboyant d’un ton neuf dans la lumière d’un nouveau jour, et elle décida de modifier légère-ment la couleur des rideaux, pour mieux les assortir aux pétales. Elle se concentra, mais rien ne changea. Perplexe, elle se leva, les toucha, les insulta, mais sans plus de succès. Elle tapa du pied, regarda autour d’elle, et réalisa que certains des bibelots avaient disparu. Elle ouvrit sa garde-robe, et jura, car il man-quait une bonne moitié de ses vêtements. Elle s’apprêta, pestant contre les bijoux absents, et parcourut la maison. Il restait assez de mobilier pour qu’elle fût belle, certes, mais c’était comme si une mite géante était passée durant la nuit.
Elle sortit du jardin, explora la prison, et revint, songeuse. Elle s’assit sur le bureau de Bâton d’Encre, qui admira ses or-teils délicats, et s’exclama :
– Il n’y a plus dans la prison que de grandes araignées noires qui se déplacent sur les murs et les plafonds !
– Les Tuan, oui.
– Et les sacs à pots-pourris les plus grands que j’aie jamais vus ! En voilà des prisonniers ! Au lieu de dormir pour nous fa-ciliter la vie, ils sont si coquets qu’ils se sont farcis de fleurs sé-chées !
– 258 –
– Hélas, Mirabelle… nous sommes un peu à court de pri-sonniers, et Verte Bruine a volontiers laissé les Tuan occuper nos locaux pour leur propre usage. Après tout, ils travaillent pour nous… ou du moins je l’espère. Quand ils peuvent se per-mettre de laisser leurs clients dormir pour nous enrichir direc-tement, ils le font… mais c’est rare. Je reconnais volontiers que le profit n’est plus tout à fait ce qu’il était.
– Oh ! J’aurais cru qu’avec les désordres, il y aurait plus de criminels !
– Il y a certainement plus d’actes considérés comme répré-hensibles. Mais où sont les policiers qui devraient enfer-mer leurs auteurs ? Ils courent, et sauvent leur vie.
– Ce n’est pas sérieux !
– Allons, Mirabelle, ce ne sont que des fonctionnaires de bas étage. Ils ont déjà tant de peine à se différencier de ceux qu’ils arrêtent, vous ne voudriez pas qu’en sus, ils soient plus durables que l’ordre lui-même ?
– N’empêche, si vous aviez fait agrandir la prison pour y mettre tous les fauteurs de trouble, il n’y aurait pas de désordre.
– Oh, mais je l’ai fait tant que cela rapportait. Mais à partir d’un certain niveau de désorganisation, c’est le repli bien pensé qui enrichit le plus.
– À chaque époque ses méthodes, donc.
– Mais votre sourire, Mirabelle, traverse tous les aléas et convient à toutes les circonstances.
Il tendit une main vers la servante, qui se recula.
– 259 –
– Merci, maître Bâton d’Encre. Mais…
Si le poisson séché
Se frotte contre la saumure
Chacun en est ravi.
Mais s’il vient à frôler
La chair délicate
D’une moule fraîche et rosée,
Elle en est écorchée.
Elle ne peut fréquenter
Que des boutons de rose
Privés de toute épine,
Ou de petits poissons
À la chair douce et lisse…
Elle conclut :
– Et puis, ce n’est pas comme si votre femme s’était faite nonne, n’est-ce pas ? Elle a encore besoin de vous, et pas seule-ment d’extase spirituelle.
Bâton d’Encre soupira :
– Mirabelle, vous devenez excessivement sélective.
– Je ne pensais pas être possible à satisfaire, mais il sem-blerait que ce soit finalement le cas. Trouvez une autre occupa-tion à Lavandin, et s’il me manque, j’aviserai.
Elle s’éclipsa, et le magistrat resta songeur. Avec un bâille-ment, il résolut de se contenter de la fidélité, et s’il s’ennuyait, il aviserait. Mais se fatiguer à trouver une solution avant d’être sé-rieusement contrarié… non.
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L’exorciste choisit un pinceau et, méticuleusement, entre-prit de repeindre l’étude de Verte Bruine, pour en faire un ca-maïeu des gris les plus ternes qu’il put imaginer. Le lettré de-meura immobile un long moment, puis souffla :
– Bleu Nuit… à voir vos sentiments, j’ai l’impression que vos actes ont pour but de me faire réagir. Je réagis donc… mais pourriez-vous poser ce pinceau pendant que nous parlons ?
– Bien sûr, d’autant que je possède également une houp-pette de maquilleur et de la teinture pour cheveux.
– Et que comptez-vous en faire ?
– Je trouve que vos couleurs s’assortissent très mal à votre humeur, et je me disais qu’une bonne couche de poudre de riz sur le visage et des cheveux anthracite seraient plus adéquats. Je ne parle même pas du ridicule achevé de votre robe orange, et j’hésite à vous prêter mon manteau tuan, quoi que les chouettes me semblent trop nettes, trop claires et trop dyna-miques.
Verte Bruine sourit, amusé par l’éclat malicieux dans les yeux de son ami, puis il soupira profondément. L’exorciste était rafraîchissant, mais il se sentait si triste, si las, si pesant…
– Ah… parfait, maître, parfait ! Quand vous avez cette ex-pression-là, il me tarde de vous maquiller.
– Bleu Nuit… je vous remercie de vos efforts pour m’égayer, mais ma tristesse est profonde.
– Je vois cela. J’ignorais qu’elle pût vous éteindre ainsi. Qu’y a-t-il de si grave ?
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– Mon peuple, Bleu Nuit… mon peuple changé en fléau ! Mon peuple exterminant les humains même que nous aurions pu sauver. J’ai l’impression de regarder mes mains détruire ce que je chéris, et c’est écœurant.
– Je vous comprends parfaitement, maître. Il est difficile d’aller contre sa nature… mais je pense que c’est faisable sans s’affliger outre mesure.
Le Seferneith l’étudia, songeur, puis :
– Poursuivez, je vous en prie.
– Vous me faites penser à une fleur, maître, et j’ai coupé et arrangé des fleurs dans des buts multiples… j’en ai décoré ma chambre, pour le plaisir des yeux, mais j’en ai également déposé sur des tombes, pour le réconfort du cœur. J’en ai vu sur des mariées, et j’en ai vu sur des morts. Mais toujours, elles sont restées elles-mêmes, et leur beauté nous a aidés à supporter nos épreuves.
Le lettré regarda ses vêtements, et ses mains brunes, puis il hocha la tête.
– Mais si l’épreuve ternit la fleur elle-même… si elle éteint le feu très tendre du foyer… où verrons-nous encore l’espoir ? Mon peuple meurt, Verte Bruine, il disparaît dans la souffrance, dans l’abjection… mais quelques élus meurent dans un éblouis-sement de splendeur, ils s’en vont convaincus qu’ils ont offert leur vie pour une cause magnifique. Ils partent souriants… et quand je pense à eux, la mort de mes pairs n’est plus un drame absolu, un massacre sinistre.
Sur les joues du lettré, des larmes coulaient. Bleu Nuit ajouta :
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– J’aurais préféré que le mésusage des Seferneith se soitar-rêté à Lotus Mauve et aux Hommes Stèles… mais même défigu-rés, vous restez merveilleux.
Il se pencha vers son maître, et prit son visage délicat entre ses mains.
– J’ai apprécié les attentions de Lotus Mauve, même mê-lées de la dureté du roc. J’admire les Hommes Stèles, même teintés de l’encre des Tuan. Et je suis heureux que les oiseaux de mort et les Reines offrent un trépas suave, une fin si gratifiante, à quelques-uns des nôtres. Vous êtes le plus doux des fléaux… et j’aimerais que vous cessiez de vous affliger du rôle qui vous est dévolu.
Il se tut, puis, lentement :
– Vous me manquez, maître… chaque jour, j’espère que Lo-tus Mauve sera parvenu à vous rendre votre sourire, et chaque jour, je soupire, car il a échoué. Chaque jour, je contemple un bouquet fané, et je me demande quand j’aurai le plaisir de le voir resplendir à nouveau.
– Lotus Mauve ne pouvait pas m’aider, Bleu Nuit. Comme moi, il est un tueur, et un fléau, il est souillé et exploité. Et Rouge Cerise, malgré ses lèvres si tendres, est l’émissaire de la montagne… que valent les consolations de celui qui me force la main ? Je n’ai pour ami que des complices et des bourreaux…
Il regarda l’exorciste :
– Mais vous… même si vous m’avez assisté dans cette en-treprise… vous restez un humain, vous restez une victime de ce massacre. Vous vous êtes battu pour vos pairs. Vous avez plaidé, vous avez mis votre vie dans la balance. Si vous… si vous me pardonnez, je n’ai plus de raison de rester immobile, englué de
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Il étendit vers son ami une senteur douce, presque timide, et celui-ci respira profondément. Lentement, l’odeur reprit sa profondeur et sa variété habituelles. Verte Bruine murmura :
– Merci, Bleu Nuit. Merci de m’avoir rappelé que ce que je puis offrir est toujours désiré.
– Plus que jamais, maître. Je n’aurai pas de plus grand plaisir que de vous voir sortir indemne de tout cela, intact et flamboyant. Certains trouvent insultant que le bonheur d’autrui survive à leur malheur, mais moi… quel autre réconfort puis-je espérer ? Si votre peuple ne fleurit pas sur les tombes du mien, à quoi bon ces morts ? Laissez-moi la peine, et souriez.
Ils s’enlacèrent, et restèrent longtemps immobiles. Le lettré avoua :
– Larmes et regrets, regrets et larmes… j’avais tourné mon dos à l’ombre, mais elle m’a pourtant englouti. J’ai cessé de me réjouir d’être épargné… et mes larmes ont coulé pour les mal-heurs d’autrui. J’ai même regretté ce que je ne pouvais éviter ! Larmes et regrets… je me demande parfois si la terre de mon jardin ne devient pas saumâtre.
– Et quand bien même ? Sur les fleurs, maître, il n’y a que rosée… et le premier soleil sèche leurs pétales. N’y mêlez pas de sel… laissez-le à sa terre.
Ils se regardèrent, puis Verte Bruine demanda :
– De quoi désirez-vous parler ?
– Ah ! Tout de même !
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Bleu Nuit fit un geste, et la peinture grise qui souillait l’étude retomba en poussière, que le vent emporta. Il se leva, prit un livre au hasard, le posa entre eux :
– De ça. Je n’ai jamais vu de livre ennuyeux dans votre bi-bliothèque. Et s’il s’avère que je ne suis pas d’humeur…
– Nous digresserons avec élégance jusqu’à nous amuser vraiment. Bien sûr. Et à propos de digression…
Un plateau de douceurs plana jusque dans la pièce, et se posa sur le bureau. Il embaumait les fruits, le miel, la vanille et le beurre.
– Je suis plus mince que vous… mais je parie pourtant que j’en mangerai plus que vous.
– Chiche. J’adore me faire traiter de cochon, tant que je ne mange que des perles.
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