Le Héros de Châteauguay

L.-O. (Laurent-Olivier) David · Chapitre 4 sur 4

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Le Héros de Châteauguay

Comme représentant de la Reine dans la…

Messieurs

Comme représentant de la Reine dans la province de Québec, je vous remercie de la santé que vous venez de boire. Elle est une nouvelle preuve de cette loyauté inaltérable que les Canadiens-Français ont manifestée en tant de circonstances.

Cette province est peuplée en grande partie de Canadiens-Français, et je suis fier de pouvoir proclamer hautement que Sa Majesté la reine Victoria ne compte pas une province plus fidèle, au drapeau. anglais. Et ce n’est pas par oubli du passé, par déchéance nationale, par faiblesse, qu’il en est ainsi. C’est au contraire par réflexion, par raison, par expérience, par sagacité politique, que nous en sommes arrivés à ce résultat.

Lors de la chute du gouvernement français en ce pays, il y eut parmi la population un sentiment de malaise et de regret entièrement incontrôlables. La vieille France, le drapeau blanc, les exploits accomplis dans la lutte suprême, tous ces souvenirs glorieux et chers faisaient battre les coeurs et maintenaient les esprits dans un état de défiance et de désaffection pour le pouvoir nouveau. Les tracasseries administratives ne firent d’abord qu’augmenter ce sentiment. Mais à mesure que le gouvernement se départit de ses rigueurs et fit des concessions plus larges, la confiance naquit, les rancunes s’apaisèrent, et petit à petit on vit s’établir un nouvel ordre de choses où l’Angleterre se montra plus sagement libérale et le peuple de cette province plus sympathique. Les progrès furent lents, mais n’en furent pas moins réels. Il y eut bien des pas en arrière; mais, enfin, graduellement les principes fondamentaux du gouvernement anglais s’introduisirent dans notre constitution politique.

Cette constitution britannique qui a peut-être été à un certain moment la plus parfaite du monde, on nous l’a accordée, pour ainsi dire pièce par pièce. L’édifice n’a été parachevé qu’après bien des années de travail, et cependant les garanties qu’on nous a accordées dès le commencement, les droits politiques et sociaux dont on nous a mis successivement en possession ont suffi pour gagner notre affection à la couronne à laquelle nous avions été cédés.

Nous sommes restés fidèles au nouveau drapeau comme nous l’avions été à l’ancien, comptant que l’avenir et notre persévérance nous apporteraient; les droits et les légitimes libertés qui nous manquaient encore.

Nous avons eu raison, Messieurs, d’agir ainsi; ce qui se passe sous nos yeux, de nos jours, en est une preuve. Aujourd’hui, en effet, nous sommes presque entièrement les arbitres de nos propres destinées. Nous jouissons d’institutions libres, et d’une sécurité sociale malheureusement inconnue à d’autres pays. Nous grandissons à l’ombre protectrice de l’étendard d’Angleterre et nous n’avons à craindre, au moins pour le présent, ni les révolutions, ni les bouleversements, ni les discordes intérieures qui tourmentent notre ancienne patrie. La province de Québec est en possession du “self-government” et aucun pays au monde n’a plus de libertés civiles que le nôtre. Il n’est donc pas surprenant que nous soyons des sujets fidèles de la couronne anglaise.

Cette loyauté des Canadiens-Français a été mise plus d’une fois à l’épreuve. Au lendemain de la cession, en 1773, les Américains rencontrèrent un obstacle invincible dans le respect des habitants de ce pays pour le serment de leur allégeance. Il suffit pour s’en convaincre de se rappeler le siège de Québec par l’armée du Congrès. Mais c’est surtout en 1812 que se sont manifestées avec plus d’éclat la fidélité et la valeur de notre peuple. C’est alors qu’on a vu les enfants du Canada français se lever spontanément pour la défense d’une colonie anglaise; c’est alors que nos braves miliciens, dont nous pourrons encore quelquefois saluer dans nos rues les débris glorieux, se sont précipités vers la frontière à l’appel d’un gouverneur Anglais, pour repousser les envahisseurs; c’est alors que l’impétuosité française et la calme valeur anglaise se sont complétées l’une par l’autre, comme elles firent plus tard sous les murs de Sébastopol; c’est alors que nous donnâmes à la journée de Carillon, une soeur immortelle dans la bataille de Châteauguay, et que le nom du soldat dont nous célébrons aujourd’hui la mémoire, de l’héroïque de Salaberry, entra soudain dans l’histoire comme la plus éclatante personnification du courage et de la gloire militaire de notre race. Messieurs, le nom de Salaberry est pour nous plus qu’un souvenir de triomphe, c’est un symbole, un symbole de ce nouvel état de choses qui, cinquante-deux ans après la bataille des plaines d’Abraham, faisait remporter à des soldats d’origine française une victoire anglaise.

Depuis cette époque, comme je le disais tout à l’heure, ce mouvement de transformation s’est accéléré, s’est accentué. Nous formons maintenant une grande nation composée de nationalités diverses, mais unies dans un même sentiment: l’amour de la patrie commune. C’est ce sentiment qui animait les soldats de 1812, c’est ce sentiment qui doit nous rallier lorsqu’il s’agit des intérêts et de la renommée de notre pays. Et si jamais la guerre nous appelait de nouveau aux frontières, si jamais une armée ennemie s’avançait dans nos campagnes et menaçait nos villes, je suis sûr qu’il se trouverait encore parmi nous un autre de Salaberry pour nous conduire à un autre Châteauguay.

La démonstration d’aujourd’hui, cette statue qu’on a élevée au héros canadien, ces honneurs rendus à la mémoire d’un vaillant soldat, sont en même temps qu’un acte de justice et de reconnaissance un haut enseignement pour les générations actuelles. Ils proclament quel est le prix des vertus guerrières et du dévouement à la patrie, et ne peuvent manquer d’être, dans un moment donné, un puissant encouragement pour tous qui parcourent la carrière des armes. Depuis quelques années on s’est sérieusement occupé de l’organisation et du mouvement militaire en ce pays.

Eh bien, je crois qu’une démonstration comme celle à laquelle nous avons assisté aujourd’hui est de nature à produire dans ce sens les meilleurs résultats et à jeter dans l’esprit du peuple de cette province des germes qui ne resteront pas sans fruits pour l’avenir. Je considère donc qu’il est de mon devoir de profiter de cette circonstance pour féliciter cordialement les organisateurs et les promoteurs de cette oeuvre de reconnaissance nationale. C’est en glorifiant les grands hommes qu’une nation se grandit elle-même; et l’expérience de tous les peuples est là pour démontrer cette vérité historique: que les honneurs rendus aux morts illustres sont une semence féconde de vertus civiques, de dévouement et d’héroïsme.

 

DISCOURS DE L’HONORABLE M. MOUSSEAU

Monsieur le Président.

Messieurs,

Avant de répondre au toast qui m’a été dévolu, mon devoir est de faire remarquer le caractère particulier et grand de la démonstration. Il y a cent-vingt ans que nous sommes passés sous la domination anglaise. Nous fêtons aujourd’hui la gloire d’un Canadien-Français qui s’est immortalisé dans la défense du pavillon anglais en 1813. La fête est présidée par Son Excellence le gouverneur-général, le marquis de Lorne, le représentant direct de Sa Majesté la reine Victoria. Son discours généreux et noble, nous a profondément émus. Le lieutenant-colonel Harwood, représentant les deux races appartenant au département de la milice du Canada a démontré le principe de la vitalité de la race française. Son excellence le lieutenant-gouverneur de la province de Québec, mon ami, l’honorable M. Théodore Robitaille, aussi représentant de Sa Majesté, vous a fait un discours marqué au même coin du patriotisme le plus pur; et tout Cela, Monsieur le président et Messieurs, se fait à l’ombre du glorieux drapeau de l’Angleterre, qui nous a toujours couverte de sa protection généreuse et efficace, et qui porte dans ses plis la plus grande liberté que le monde a jamais possédée et qu’il prodigue à toutes ses colonies.

J’ai été appelé à répondre à la santé du Canada, c’est-à-dire à sa grandeur, à sa prospérité futures. Je remercie infiniment le comité du centenaire de Salaberry de m’avoir confié cette tâche; seulement je suis tenu de dire sans modestie que je me crois au-dessous du devoir qui m’a été imposé. Je ne fais pas de fausse modestie,—il parait reçu dans les cercles les mieux informés que la modestie n’est pas le fort des hommes politiques—; mais comme je suis au début de ma carrière ministérielle, je n’aimerais pas dévier de la règle. Cependant, on a beau se croire fort, on a beau se croire puissant, on a beau se croire grand, il y a des situations, des tableaux, des paysages qui éblouissent, qui vous empoignent et qui vous surpassent; c’est alors le temps, pour l’homme qui comprend la fragilité humaine, de crier miséricorde. C’est ce que je vais faire en ce moment et cela sans faire preuve ni d’excès de modestie, ni d’excès de vanité.

Tout ici parle histoire et patriotisme. D’un coté, le monument du grand homme, ce nouveau héros des nouvelles Thermopyles, dont nous venons de célébrer la gloire en nous inclinant devant le bronze qui l’éternisera moins que la bataille de Châteauguay.

De l’autre, la rivière Chambly, le Richelieu, auquel se rattachent tant de souvenirs historiques, le Richelieu, témoin de luttes si héroïques; de l’autre, ces belles et riches campagnes peuplées de gens paisibles et d’une race forte, qui a déjà fait sa prospérité en s’attachant aux grands principes sans lesquels tout dans le monde n’est, comme disait un grand prédicateur, que vanité et mensonge, et qui sont renfermés dans ces deux mots sacrés: religion et patrie.

Je désire parler de notre grandeur future, mais auparavant permettez-moi de dire quelques mots de notre passé.

L’histoire du passé est le soleil qui éclaire et guide l’avenir. Nous sommes à Chambly, ce poétique village qui a aujourd’hui convié les belles campagnes environnantes à la fête du héros de Châteauguay.

Chambly a bien souvent entendu le bruit des armes et vu les couleurs de maints drapeaux. Placé sur la première route entre les États-Unis et le Canada, Chambly a vu tour à tour défiler les hordes sauvages et les soldats de la vieille France; il a vu les grandes guerres contre les colonies anglaises et plus tard les soldats de la Grande Bretagne et les miliciens de 1776 et de 1812. C’est l’endroit où nous sommes qui a vu passer les vainqueurs de Carillon.

Les lieux, les monuments qui ont vu passer les grands hommes semblent avoir retenu quelque chose de leur présence, tellement leur souvenir s’y présente avec force à l’imagination. Je ne puis donc voir Chambly sans songer à ces hommes qui ont payé de leur vie l’établissement de notre pays et arrosé de leur sang les racines de la nationalité canadienne-française.

En ce jour de fête nationale, à la mémoire d’un homme qui s’est couvert de gloire dans la défense du pays, je ne puis m’empêcher de rendre hommage an courage de ces héroïques soldats qui, malgré les périls de ces jours tristes mais glorieux, malgré les tristes perspectives de l’avenir qui s’offrait à eux sous les plus sombres couleurs, malgré l’indifférence de la mère-patrie, donnaient gaiement leur vie pour une cause qu’ils pouvaient croire perdue.

C’est là l’enseignement pour nous. Que de fois ne sommes-nous pas témoin de défaillances dans les rangs de ceux qui luttent pour conserver l’héritage conquis au prix de tant de sacrifices et d’héroïsme! Ces gens de peu de foi se mettent quelquefois à douter de l’avenir et pensent que la lutte est inutile.

Messiers, franchement, je n’ai jamais compris et j’espère ne jamais comprendre ces désespoirs, et je devrais le dire, ces lâchetés. Ce qui s’est fait dans le passé se répétera dans l’avenir. Heureusement ces âmes auxquelles répugne la lutte deviennent de plus en plus rares parmi nous. Le sang des héros est comme celui des martyrs: c’est une semence féconde qui produit des coeurs plus généreux, des caractères plus virils, des caractères qui ont foi dans l’avenir et qui ont la noble ambition de remplir une mission civilisatrice en Amérique.

Où est le secret de cette force, de cette confiance, de cette foi dans l’avenir? Dans le principe religieux, dans la foi catholique, dans l’alliance intime entre le peuple et le clergé. Qu’on me permette de répéter ce que j’écrivais, il y a onze ans: C’est le catholicisme qui a sauvé la Nouvelle-France.

Ils n’ont pas désespéré de l’avenir de leur pays cette poignée de Canadiens qui, abandonnés par les plus riches d’entr’eux, écrasés par la défaite, seuls en face de leurs vainqueurs, entreprirent de continuer, sans la France ingrate, l’oeuvre de la Nouvelle-France. Et quelle tâche?

Et quelle perspective ne fut jamais plus sombre? Aux yeux des gens froids qui calculent tout, quelle chance d’avenir et de succès avaient-ils? Aucune? Mais ces héroïques vaincus avaient foi dans leur destinée, voulaient être quelque chose; en dépit de la défaite et de la pauvreté, de l’isolement, ils furent quelque chose. Pourquoi? parce qu’ils avaient de leur côté cette grande force morale sans laquelle on ne fait rien de grand en ce monde, la foi dans leur mission, la foi en eux-mêmes, la volonté énergique d’exister, de conquérir comme nation leur place sous le soleil qui luit pour tous.

Et nous qui sommes aujourd’hui un million, nous serait-il permis du douter lorsque nos ancêtres au nombre de 60,000 seulement étaient pleins d’espoir? Nous serait-il permis de douter de l’avenir lorsque la politique qui voulait exterminer cette poignée de braves a reconnu depuis 50 ans le néant de ses désirs? Désespérer aujourd’hui de notre avenir, ce serait presque trahir; ce serait au moins de la lâcheté.

Pour préparer l’avenir qui est notre présent, quels combats de géants nos ancêtres n’ont-ils pas eus à soutenir! Vous savez les luttes héroïques des premiers temps de notre histoire; guerres contre la barbarie—les sauvages; guerres contre la civilisation—les colonies anglaises de l’Angleterre. Depuis, la lutte a continué. Nous avons lutté pour l’existence nationale en 1776 et en 1812 lorsque les Américains voulaient nous absorber; des Canadiens aussi fidèles à l’Angleterre qu’ils l’avaient été à la France. des soldats braves et intelligents comme le héros dont le nom nous unit ici, firent de leur poitrine un rempart à la puissance britannique en Amérique.

On l’a déjà dit, mais il est bon de le répéter de temps en temps, c’est aux héros de 1776 et de 1812, à Salaberry, et à ses braves compagnons que l’Angleterre doit l’avantage et l’honneur d’avoir son drapeau dans le nord de l’Amérique. Il est inutile d’insister la-dessus.

Si les Canadiens avaient écouté les Américains et les Français en 1776 et en 1812, c’en était fini de la puissance anglaise en Amérique.

Et nos braves ancêtres en cela se trouvaient dans une singulière position; ils luttaient pour leurs sentiments de fidélité à l’Angleterre et dans le but de préparer un avenir à leurs descendants; ils luttaient sur les champs de bataille pour l’honneur et le prestige de leurs vainqueurs de 1759. Les Canadiens d’alors, comme ceux d’aujourd’hui, comprenaient que leur intérêt était de rester sujets britanniques, de même qu’ils comprenaient que faire cause commune avec les Américains, c’était pour leur nationalité naissante, l’absorption et le néant.

Cet avenir, que vous me demandez de vous peindre, nos ancêtres ne l’ont pas préparé, conquis sur les champs de bataille seulement: mais aussi dans les combats politiques. Descendants d’un peuple où les institutions démocratiques sont encore à peine comprises, nos hommes d’état ont su voir quelles ressources ils pourraient tirer de la constitution anglaise et ils ont été les vrais fondateurs du régime parlementaire en Amérique, Aussi, après avoir consenti le nord de l’Amérique à l’Angleterre, les Canadiens d’autrefois out arraché à la mère-patrie la liberté politique, et lui out prouvé —contre la volonté des gouverneurs d’autrefois—que nous étions à la hauteur des circonstances et que, puisque nous étions sujets anglais, nous devions jouir de tous les privilèges que ce titre comporte.

Nos ancêtres ont soutenu des combats de géants, et sur les champs de bataille, et sur le terrain de la politique. Les Lafontaine, les Morin, les Cartier, les Dorion ont été les Salaberry du la politique; les uns et les autres ont assis sur des bases inébranlables l’édifice de notre nationalité.

Qu’étions-nous en 1760, en 1791, en 1812 et en 1837? Que sommes-nous aujourd’hui? Une nationalité vivace, forte et en pleine possession de tous ses droits. Nous sommes inattaquables à Québec. Nous sommes forts à Ottawa.

Que faut-il maintenant pour conserver le terrain conquis et contribuer de nouvelles pages à notre histoire?

Notre estimé et regretté gouverneur, lord Dufferin, dans un discours qu’il prononçait à Londres en 1876 ou 1877, a déclaré que “de toutes les colonies anglaises l’Amérique britannique du Nord, le Canada français se pliait le mieux au maniement des institutions représentatives.” Il a dit plus que cela, et je sais que nos compatriotes d’origine anglaise n’en seront pas froissés, il a dit que les Canadiens-Français paraissaient mieux comprendre et pratiquer que les Anglais eux-mêmes le rouage, le maniement de ces institutions. Voilà ce qu’un gouverneur anglais a pu dire de nous.

Vous connaissez aussi bien que moi un vieux proverbe qui dit: “Quand on se juge, on ne s’estime pas grand chose. Quand on se compare, on est plus fier…”

Mais, Messieurs, ce n’est pas tout de dire que nous avons accompli de grandes choses dans le passé, que nous avons eu nos héros et nos jours de triomphe; il ne faut pas pour cela se croiser les bras et s’endormir dans une fausse sécurité.

A l’heure qu’il est si nous nous jugeons, nous n’avons pas lieu d’être trop fiers. Le principe de notre liberté, la condition indispensable de la conservation de notre religion et de notre race, c’est le combat, la lutte de tous les jours et de tous les instants. C’est là la condition sine qua non de notre existence comme nationalité, du maintien de nos privilèges, de notre développement dans l’avenir.

Car, tout n’est pas couleur de rosé, et il nous reste encore à nous emparer de plusieurs éléments avant de devenir le grand peuple dont nous pouvons ambitionner les destinées. Quand on se compare à d’autres populations, on s’apperçoit que, sous certains rapports, il nous manque une foule de choses.

Ce serait ici le temps de parler de la belle réponse, de l’admirable discours fait par Son Excellence le gouverneur-général en réponse à l’adresse de Chambly. Il a parlé comme un homme d’état anglais, comme un coeur noble et plein de sympathie pour les Canadiens-Français. Il a, par là, écrit son nom dans l’histoire de nos meilleurs gouverneurs anglais et a droit à notre estime, à notre amitié et à notre reconnaissance. On a eu raison de l’acclamer, de le féliciter et de le remercier cordialement.

Revenons aux conditions de notre salut, si nous voulons être dignes de notre passé et nous faire un avenir digne de nous.

La première condition, c’est la fidélité aux traditions, c’est la patience et la persévérance dans le travail et les épreuves, c’est le patriotisme des représentants du peuple.

La deuxième condition, c’est la foi. Il y en a deux; l’une que je puis appeler la foi nationale, la foi politique. Il faut que nous croyions à la nation, que nous croyions de cette foi ferme, vivante, convaincue, qui surmonte tous les obstacles pour assurer le présent et préparer l’avenir. Et, en nous rappelant de notre glorieux passé, de ce passé héroïque qu’a immortalisé de Salaberry, nous pouvons, certes, avoir foi dans notre avenir.

Mais il ne faut pas que notre foi à nous soit une foi aveugle, inactive. Il faut travailler à imiter ces grands hommes de notre passé, si nous ne voulons pas dégénérer. Il faut que nous nous inspirions de la même foi dont ils s’inspiraient quand ils faisaient les grandes choses, quand ils établissaient les nobles traditions qu’ils nous ont laissées.

Il en est une antre, et celle-là est plus délicate. Mais, Messieurs, si nous voulons nous maintenir comme race distincte, il faut conserver, dans toute sa force, l’alliance intime du peuple et du clergé, la développer, la soutenir. C’est la chose importante. N’oublions pas, Messieurs, que c’est cette alliance qui, au plus fort des dangers, an milieu des périls de toutes sortes, a sauvé la province de Québec, l’a gardée française et catholique. La continuation de cette alliance, qui nous fut d’un si grand secours dans le passé, est aussi la condition essentielle, la garantie de notre Avenir.

Ce n’est pas ici le lieu de développer ces idées bien longuement. Mais, comme homme public, laissez-moi vous dire ce que d’autres hommes publics éminents, des hommes d’état d’une grande science et d’une grande autorité en pensaient. En 1878, Disraeli, le grand chef politique dont l’Angleterre déplore encore la perte, et à qui elle rendait, il n’y a pas longtemps, un hommage mérité, Disraeli donnait une fête à ses fermiers. De quoi leur parla-t-il? On s’imagine sans doute qu’il leur parla des affaires du pays, des grandes mesures politiques qu’il voulait mettre à exécution. Eh bien! Messieurs, à la fin d’un discours qu’il leur adressait, il leur parla de religion. “La base du bonheur du peuple, leur dit-il, c’est le sentiment religieux, c’est le sentiment chrétien.” Eh bien! Messieurs, je vous ^ dis la même chose. Notre salut, c’est de rester catholiques, en restant unis au clergé.

La troisième condition, c’est le travail sans relâche. L’illustre évêque d’Orléans, qui n’était pas seulement un homme de génie, mais aussi un grand et saint évêque, et un grand homme d’état, disait: “Montrez-moi un peuple qui travaille huit heures par jour, et je vous montrerai le premier peuple du monde.”

Le travail est une nécessité. C’est une loi dont l’application doit s’exercer sans interruption.

Comment travailler? Il y a mille manières de travailler; il faut apprendre à travailler, à se tenir au courant des progrès nouveaux. Une culture améliorée produit plus de grain, et on a eu raison de dire qu’il faudrait ranger parmi les bienfaiteurs de l’humanité l’homme qui trouverait le moyen de faire pousser deux brins d’herbe où il n’en pousse qu’un.

Les hommes publics, les hommes de profession sont ceux qui ont plus besoin. de travailler, afin de se mettre en mesure de donner satisfaction aux aspirations, aux besoins de notre peuple, et de le maintenir sur un pied d’égalité avec les autres peuples.

Une autre cause d’agrandissement pour notre province, c’est la colonisation. Mais pour parler de ce sujet avec l’éloquence qui lui convient, il nous faudrait ici un curé Labelle, cet homme qui a passé sa vie à développer, à promouvoir cette grande cause de la colonisation, qui est d’une importance majeure pour nous. Il est inutile de parler longuement de ce sujet. Tous les jours, vous êtes à même de lire des articles de journaux, des brochures, etc., sur cette matière. Laissez-moi vous dire seulement que la colonisation, c’est l’oeuvre qui sauvera le pays.

Je m’aperçois, un peu tard il est vrai, puisque j’ai fini, que le toast auquel je devais répondre n’est pas celui auquel j’ai répondu.

La santé qu’a proposée le président était “A la prospérité, à la grandeur et à l’avenir du Canada” et je n’ai parlé que de la prospérité, de la grandeur et de l’avenir de la province de Québec. Cependant, je ne suis pas si loin de mon sujet que j’en ai l’air. Ce n’est pas un défaut de mémoire qui me l’a fait oublier. Mais, dans le système fédéral, toute province forme un membre inséparable du tronc ou du corps. Si, un membre souffre, tout le corp souffre. Si au contraire, chaque province est heureuse et prospère, tout le corps fédéral s’en ressent.

En travaillant donc à améliorer la situation de la province de Québec, en améliorant les conditions de son progrès, de sa prospérité future, nous travaillons pour le bien général de tout le pays.

La province de Québec commence à aller mieux, et comme je pense qu’elle va continuer à aller mieux, j’ai répondu à la santé du Canada.

 

M. Mercier répondit au toast “À la mémoire du héros de Châteauguay” et termina une éloquente harangue en lisant la pièce de poésie suivante faite pour la circonstance par M. L. H. Fréchette:

I. Vous fûtes glorieux, jours de dix-huit cent douze, Quand nos pères, grands coeurs qui battaient sous la blouse, Oubliant d’immortels affronts, Sous les drapeaux anglais, en cohortes altières, La carabine au poing, se ruaient aux frontières En chantant avec les clairons!

II Gars à la joue imberbe, hommes aux mains robustes, Toujours prêts à venger toutes les causes justes Comme à braver tous les pouvoirs? Toujours prêts, ces héros, au premier cri d’alerte, A répondre, arme au bras et la poitrine ouverte, A l’appel de tous les devoirs!

III Regardez-les passer, ces guerriers d’un autre âge, Conscrits dont le sang-froid, la gaieté, le courage. Font honte an soldat aguerri! Où vont-ils? Au combat! D’où viennent-ils? De France! Comment s’appellent-ils? Ils s’appellent vaillance! Demandez à Salaberry.

IV. Ce sont les Voltigeurs! Ils sont trois cents à peine; Mais, vainqueurs d’une lutte ardente, surhumaine, Ils vont, de leur sang prodigues, Sons des trombes de feu, riant des projectiles, Un contre vingt, inscrire auprès des Thermopyles, Le nom rival de Châteauguay.

V. Avenir, saluez! saluez tous ces braves. Leur héroïsme a su, repoussant les entraves, Qu’on forgeait pour nos conquérants, Rajeunir sur nos bords la légende de gloire, Qui dit que lorsque Dieu frappe fort dans l’histoire, C’est toujours par la main des Francs.

 

Il y aurait d’autres discours à citer, mais ce serait trop long.

Cette belle démonstration se termina par une brillante illumination et les milliers de personnes venues à Chambly le matin s’en retournèrent vivement impressionnées de ce qu’elles avaient vu et entendu.

 

Résolutions adoptées par les deux Chambres à Québec.

Les deux Chambres siégeant à Québec le 7 juin 1881, eurent la bonne pensée d’interrompre leurs travaux pour rendre hommage à la mémoire de Salaberry.

 

CONSEIL LÉGISLATIF DE QUÉBEC.

Présidence de l’honorable M. Ross.

La séance est ouverte à trois heures.

Après la présentation et l’adoption, de plusieurs rapports.

L’honorable M. ROSS dit qu’hier il a lu à la Chambre une lettre d’invitation du secrétaire du comité du monument de Salaberry priant les membres du conseil d’assister à la grande démonstration qui a lieu aujourd’hui à Chambly., Il ne douta pas qu’un grand nombre de membres de cette Chambre aient désiré ardemment pouvoir assister a cette belle cérémonie faite en l’honneur du grand patriote canadien dont la mémoire est chère à tous; cependant nos devoirs parlementaires nous empêchent d’y prendre part et de nous procurer ce plaisir. Dans ces circonstances il a cru convenable d’exprimer les sentiments des membres du conseil à cette occasion; pour cela il a rédigé une dépêche qu’il se propose de soumettre à l’approbation de la Chambre. Il croit qu’il est inutile de relater l’histoire du héros de Châteauguay, chacun la connaît. Il croit que la Chambre sera unanime à adopter la proposition qui suit:—Il propose que la dépêche suivante soit expédiée immédiatement à M. Dion, secrétaire du comité du monument de Salaberry:

Adopté.

“Que les membres du Conseil Législatif désirent participer de coeur à la belle démonstration de Chambly, qu’ils ne sauraient être indifférents à cette manifestation de notre patriotisme, célébrant le patriotisme d’une autre époque; que la foule d’élite qui se réunit aujourd’hui autour du monument de Salaberry prouve que les grandes âmes dominent le temps et l’espace et se confondent dans un même sentiment de loyauté et de courageuses aspirations.”

L’honorable M. FERRIER appuie avec beaucoup de plaisir la proposition de l’honorable M. Ross. Il croit qu’il est très convenable que le Conseil Législatif fasse connaître les vives sympathies qu’il a pour le héros de Châteauguay. Sans doute, que si les membres de cette chambre avaient pu assister à la démonstration qui a eu lieu aujourd’hui à Chambly, à la mémoire du colonel Salaberry, ils l’auraient fait avec le plus grand plaisir.

La motion est adoptée à l’unanimité et l’Orateur du Conseil est chargé de la communiquer au secrétaire, à Chambly, par télégraphe.

La séance est levée.

 

ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.

Réponse de l’Assemblée Législative à l’invitation qui avait été adressée à la Chambre pour lui demander d’assister à la fête de l’inauguration du monument élevé à la mémoire de Salaberry.

Salle du président de l’Assemblée Législative. Québec, 7 juin 1881.

A M. J. O. Dion. Secrétaire de la commission du monument de Salaberry. Bassin de Chambly.

L’Assemblée Législative de la province de Québec accuse réception de l’invitation que lui fait le comité de Salaberry pour la fête d’inauguration du monument élevé à la mémoire du glorieux vainqueur de Châteauguay.

Elle est en séance et se joint unanimement à ceux qui prennent part à cette fête de patriotisme Canadien. L’assemblée Législative de Québec ne saurait oublier qu’en cette circonstance, le pays tout entier s’incline non seulement devant le soldat heureux qui fit triompher les armes britanniques, mais encore devant le Canadien-Français qui a su personnifier sur le champ de bataille, la loyauté à l’Angleterre.

Arthur Turcotte, Président de l’Assemblée Législative de la Province de Québec.

 

L’honorable M. CHAPLEAU—Je dois remercier la Chambre de la réponse qui vient d’être adressée à M. Dion. Au milieu de nos luttes, au milieu de nos discussions, il est rafraîchissant de saluer les gloires du passé. Français par le coeur, Salaberry a été la plus grande personnification de la loyauté des Français au Canada. On a redit sans doute, aujourd’hui, à Chambly. sa bravoure, sa valeur. Nous vous félicitons, M. le président, de nous avoir précédés. Au milieu du choc des opinions nous nous divisons, mais rappelons-nous nos ancêtres, car au fond de toutes nos luttes, malgré nos divisions apparentes, nous poursuivons le même but: le bien du pays: nous partageons le même sentiment: l’amour de notre patrie. La patrie a le droit d’être fière de ceux qui nous ont précédés, leur souvenir est cher à nos coeurs.

Pour résumer ma pensée je dirai que le culte des aïeux est juste, que les honneurs que nous leur rendons sont bien mérités et qu’il est beau de nous rappeler les exploits de nos héros.

Permettez-moi de réciter les vers suivants qui m’ont été passés par un ami qui réunit à la qualité de poète celle d’un bon patriote:

 

Après tout, ce n’est pas un vain mot que la gloire, Ceux qui sont morts, pour nous revivent dans l’histoire, L’histoire ouvre au mérite un vaste Panthéon. Les hommes dévoués dont on garde les noms, Sur le marbre ou l’airain, même sur une page, Restent toujours vivants et sont un héritage, Pour tout peuple qui croit à de grands avenirs. Seulement, nous devons, parmi nos souvenirs, Recueillir les bons noms, les poser comme exemple; Pour les grandir encore, les loger dans un temple; Y sacrifier tout, l’or et l’art, et le talent, Pour que l’esprit du peuple y voie un monument.

 

M. JOLY.—Je me joins à la Chambre pour vous remercier, M. le Président, de ce que vous vous êtes fait l’interprète des sentiments de la Chambre en cette circonstance. Le nom de Salaberry réveille de profondes sympathies. Le peuple est heureux qu’on lui rappelle le souvenir des exploits de ce héros. L’histoire du Canadien se résume par ces deux mots: “Loyauté et Fidélité.” Fidèles à la, France, fidèles à l’Angleterre, nous avons le droit d’inscrire ces deux mots sur notre bannière comme étant la devise du peuple canadien.

 

M. LYNCH—J’espère qu’à l’avenir, les Canadiens-Français continueront à marcher côte à côte avec leurs concitoyens d’origine britannique pour la défense du pays. J’espère que le sol canadien ne sera jamais profané par l’invasion de l’étranger.

 

M. ROSS—Nous ferons à l’avenir ce nous avons fait par le passé, et nous prenons dans ce qui a été fait par le brave Salaberry la gloire qui lui appartient et la gloire qui nous appartient à chacun de nous. Il est beau de consulter notre histoire et prendre exemple des hauts faits accomplis par nos prédécesseurs.

 

Dans le mois d’août 1879, on lisait dans le Journal de Québec sous la signature de M. T. P. Bédard:

LE COLONEL DE SALABERRY ET LES HURONS DE LORETTE.

Le mouvement populaire en faveur de l’érection d’un monument au héros de Châteauguay donne de l’actualité au fait suivant, qui m’a été raconté, il y a quelques jours, par le chef des Hurons de la Petite-Lorette:

C’était en 1812; la jeunesse canadienne était appelée sous les armes pour défendre la patrie. Mue par un sentiment de patriotisme et docile à la voix des autorités ecclésiastiques, elle s’était empressée de se rendre à l’appel du gouvernement anglais; de plus, on avait décidé de demander le concours des sauvages, encore en assez grand nombre à cette époque.

Le colonel de Salaberry se chargea lui-même d’aller à Lorette pour recruter les Hurons, et, dans ce but, une grande assemblée fut convoquée, et le colonel leur annonça alors que leurs services étaient requis; tous s’empressèrent à l’envi de donner leurs noms pour aller combattre sous le drapeau anglais.

Après s’être consulté avec les autorités militaires, M. de Salaberry revint au village, quelques jours après, annoncer aux Hurons que le gouvernement avait décidé de les garder comme réserve, au cas où Québec serait attaqué et où les Américains envahiraient le pays par le chemin de Kennébec.

Nonobstant cette déclaration, six Hurons parmi lesquels Joseph et Stanislas Vincent, réclamèrent à grands cris l’honneur d’aller servir dans les rangs des voltigeurs canadiens.

A la bataille de Châteauguay, où 800 Canadiens accomplirent ce fait d’armes étonnant de mettre en déroute un corps d’arme de sept ou huit mille hommes, les frères Vincent traversèrent la rivière à la nage pour faire prisonniers les fuyards qui refusaient de se rendre.

Mais ces deux héros, très braves et très déterminés pendant l’action, n’étaient pas très forts sur la discipline, en sorte que quelques jours après la bataille, se croyant parfaitement libres, ils laissèrent le service et abandonnèrent leur compagnie pour retourner dans leurs foyers. C’était un cas de désertion flagrante, et, d’après le code militaire, qui est inexorable à ce sujet, ils devaient être passés par les armes; il fallait une grande influence pour obtenir leur grâce, et, à ce sujet, voici ce qu’écrivait M. de Salaberry, père, au colonel son fils:

A Beauport, le 4 décembre 1818

“Mon cher fils,

“Joseph et Stanislas Vincent, de ton régiment, sont arrivés à Lorette, le 2 décembre, et sont venus tout de suite se rendre à moi. Ils témoignent un vrai repentir et un grand regret de ce qu’ils ont fait. Ils disent qu’ils savent bien qu’il n’y a pas de bonnes excuses pour une telle folie; mais que cependant ils peuvent dire avec vérité qu’ils ne l’ont faite que par de mauvais conseils et qu’ils ne l’auraient pas faite sans cela. Les autres sauvages leur ont dit que les hommes des nations, c’est-à-dire les nations indiennes, ne devraient servir que comme des sauvages et non comme des soldats engagés.”

“Ils ajoutent qu’ils n’auraient pas dû écouter ces mauvais conseils; mais que les jeunes n’ont pas l’expérience des anciens. Ils disent que comme je suis le père des Hurons et du plus grand guerrier qu’ait le roi, ils s’adressent à moi, avec confiance pour obtenir leur grâce. Je leur ai répondu que j’allais te la demander tout de suite, et j’étais persuadé que tu me l’accorderais parce qu’en effet, les vrais braves sont toujours miséricordieux envers ceux qui se soumettent et se repentent. Je te prie donc, mon cher fils, de leur pardonner de bonne grâce à cause de leur repentir et de leur confiance en toi et en moi.”

“Je pense bien que je serai pour beaucoup en ce pardon; mais encore une autre raison: le grand chef est survenu en disant que tu sais bien qu’il t’estime beaucoup comme font aussi tous les autres chefs, qu’ils l’ont chargé de te demander (en leurs noms et au sien) pardon pour leurs jeunes gens.”

“Cette nation et ses chefs t’aiment beaucoup et admirent fort le grand guerrier!”

Ls. SALABERRY.

 

Les Hurons reconnaissants ont voulu prouver leur gratitude en souscrivant au monument de Salaberry.

 

FIN.

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L.-O. (Laurent-Olivier) David

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