Le Horla

Guy de Maupassant · Chapitre 3 sur 12

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Le Horla

Le Trou

Coups et blessures, ayant occasionné la mort. Tel était le chef d’accusation qui faisait comparaître en cour d’assises le sieur Léopold Renard, tapissier.

Autour de lui les principaux témoins, la dame Flamèche, veuve de la victime, les nommés Louis Ladureau, ouvrier ébéniste, et Jean Durdent, plombier.

Près du criminel, sa femme en noir, petite, laide, l’air d’une guenon habillée en dame.

Et voici comment Renard (Léopold) raconte le drame:

—Mon Dieu, c’est un malheur dont je fus tout le temps la première victime, et dont ma volonté n’est pour rien. Les faits se commentent d’eux-mêmes, m’sieu l’président. Je suis un honnête homme, homme de travail, tapissier dans la même rue depuis seize ans, connu, aimé, respecté, considéré de tous, comme en ont attesté les voisins, même la concierge qui n’est pas folâtre tous les jours. J’aime le travail, j’aime l’épargne, j’aime les honnêtes gens et les plaisirs honnêtes. Voilà ce qui m’a perdu, tant pis pour moi; ma volonté n’y étant pas, je continue à me respecter.

«Donc, tous les dimanches, mon épouse que voilà et moi, depuis cinq ans, nous allons passer la journée à Poissy. Ça nous fait prendre l’air, sans compter que nous aimons la pêche à la ligne, oh! mais là, nous l’aimons comme des petits oignons. C’est Mélie qui m’a donné cette passion-là, la rosse, et qu’elle y est plus emportée que moi, la teigne, vu que tout le mal vient d’elle en c’t’affaire-là, comme vous l’allez voir par la suite.

«Moi, je suis fort et doux, pas méchant pour deux sous. Mais elle! oh! là! là! ça n’a l’air de rien, c’est petit, c’est maigre; eh bien! c’est plus malfaisant qu’une fouine. Je ne nie pas qu’elle ait des qualités; elle en a, et d’importantes pour un commerçant. Mais son caractère! Parlez-en aux alentours, et même à la concierge qui m’a déchargé tout à l’heure… elle vous en dira des nouvelles.

«Tous les jours elle me reprochait ma douceur: «C’est moi qui ne me laisserais pas faire ci! C’est moi qui ne me laisserais pas faire ça.» En l’écoutant, m’sieu l’président, j’aurais eu au moins trois duels au pugilat par mois…

Mme Renard l’interrompit: «Cause toujours; rira bien qui rira l’dernier.»

Il se tourna vers elle avec candeur:

—Eh bien, j’peux t’charger puisque t’es pas en cause, toi…

Puis, faisant de nouveau face au président:

—Lors je continue. Donc nous allions à Poissy tous les samedis soir pour y pêcher dès l’aurore du lendemain. C’est une habitude pour nous qu’est devenue une seconde nature, comme on dit. J’avais découvert, voilà trois ans cet été, une place, mais une place! Oh! là! là! à l’ombre, huit pieds d’eau, au moins, p’t-être dix, un trou, quoi, avec des retrous sous la berge, une vraie niche à poisson, un paradis pour le pêcheur. Ce trou-là, m’sieu l’président, je pouvais le considérer comme à moi, vu que j’en étais le Christophe Colomb. Tout le monde le savait dans le pays, tout le monde sans opposition. On disait: «Ça, c’est la place à Renard;» et personne n’y serait venu, pas même M. Plumeau, qu’est connu, soit dit sans l’offenser, pour chiper les places des autres.

«Donc, sûr de mon endroit, j’y revenais comme un propriétaire. A peine arrivé, le samedi, je montais dans Dalila, avec mon épouse.—Dalila c’est ma norvégienne, un bateau que j’ai fait construire chez Fournaise, quéque chose de léger et de sûr.—Je dis que nous montons dans Dalila, et nous allons amorcer. Pour amorcer, il n’y a que moi, et ils le savent bien, les camaraux.—Vous me demanderez avec quoi j’amorce? Je n’peux pas répondre. Ça ne touche point à l’accident; je ne peux pas répondre, c’est mon secret.—Ils sont plus de deux cents qui me l’ont demandé. On m’en a offert des petits verres, et des fritures, et des matelotes pour me faire causer!! Mais va voir s’ils viennent, les chevesnes. Ah! oui, on m’a tapé sur le ventre pour la connaître, ma recette… Il n’y a que ma femme qui la sait… et elle ne la dira pas plus que moi!… Pas vrai, Mélie?…

Le président l’interrompit.

—Arrivez au fait le plus tôt possible.

Le prévenu reprit: «J’y viens, j’y viens. Donc le samedi 8 juillet, parti par le train de cinq heures vingt-cinq, nous allâmes, dès avant dîner, amorcer comme tous les samedis. Le temps s’annonçait bien. Je disais à Mélie: «Chouette, chouette pour demain!» Et elle répondait: «Ça promet.» Nous ne causons jamais plus que ça ensemble.

«Et puis, nous revenons dîner. J’étais content, j’avais soif. C’est cause de tout, m’sieu l’président. Je dis à Mélie: «Tiens, Mélie, il fait beau, si je buvais une bouteille de casque à mèche». C’est un petit vin blanc que nous avons baptisé comme ça, parce que, si on en boit trop, il vous empêche de dormir et il remplace le casque à mèche. Vous comprenez.

«Elle me répond: «Tu peux faire à ton idée, mais tu s’ras encore malade; et tu ne pourras pas te lever demain.»—Ça, c’était vrai, c’était sage, c’était prudent, c’était perspicace, je le confesse. Néanmoins, je ne sus pas me contenir; et je la bus ma bouteille. Tout vint de là.

«Donc, je ne pus pas dormir. Cristi! je l’ai eu jusqu’à deux heures du matin, ce casque à mèche en jus de raisin. Et puis pouf, je m’endors, mais là je dors à n’pas entendre gueuler l’ange du jugement dernier.

«Bref, ma femme me réveille à six heures. Je saute du lit, j’passe vite et vite ma culotte et ma vareuse; un coup d’eau sur le museau et nous sautons dans Dalila. Trop tard. Quand j’arrive à mon trou, il était pris! Jamais ça n’était arrivé, m’sieu l’président, jamais depuis trois ans! Ça m’a fait un effet comme si on me dévalisait sous mes yeux. Je dis: «Nom d’un nom, d’un nom, d’un nom!» Et v’là ma femme qui commence à me harceler. «Hein, ton casque à mèche! Va donc, soûlot! Es-tu content, grande bête.»

«Je ne disais rien; c’était vrai, tout ça.

«Je débarque tout de même près de l’endroit pour tâcher de profiter des restes. Et peut-être qu’il ne prendrait rien c’t homme? et qu’il s’en irait.

«C’était un petit maigre, en coutil blanc, avec un grand chapeau de paille. Il avait aussi sa femme, une grosse qui faisait de la tapisserie derrière lui.

«Quand elle nous vit nous installer près du lieu, v’là qu’elle murmure:

«—Il n’y a donc pas d’autre place sur la rivière?»

«Et la mienne, qui rageait, de répondre:

«—Les gens qu’ont du savoir-vivre s’informent des habitudes d’un pays avant d’occuper les endroits réservés.

«Comme je ne voulais pas d’histoires, je lui dis:

«—Tais-toi, Mélie. Laisse faire, laisse faire. Nous verrons bien.

«Donc, nous avions mis Dalila sous les saules, nous étions descendus, et nous pêchions, coude à coude, Mélie et moi, juste à côté des deux autres.

«Ici, m’sieu l’président, il faut que j’entre dans le détail.

«Y avait pas cinq minutes que nous étions là quand la ligne du voisin s’met à plonger deux fois, trois fois; et puis voilà qu’il en amène un, de chevesne, gros comme ma cuisse, un peu moins p’t-être, mais presque! Moi, le coeur me bat; j’ai une sueur aux tempes, et Mélie qui me dit: «Hein, pochard, l’as-tu vu, celui-là!»

«Sur ces entrefaites, M. Bru, l’épicier de Poissy, un amateur de goujon, lui, passe en barque et me crie: «On vous a pris votre endroit, monsieur Renard?» Je lui réponds: «Oui, monsieur Bru, il y a dans ce monde des gens pas délicats qui ne savent pas les usages.»

«Le petit coutil d’à côté avait l’air de ne pas entendre, sa femme non plus, sa grosse femme, un veau quoi!»

Le président interrompit une seconde fois: «Prenez-garde! Vous insultez Mme veuve Flamèche, ici présente.»

Renard s’excusa: «Pardon, pardon, c’est la passion qui m’emporte.»

«Donc, il ne s’était pas écoulé un quart d’heure que le petit coutil en prit encore un, de chevesne—et un autre presque par-dessus, et encore un cinq minutes plus tard.»

«Moi, j’en avais les larmes aux yeux. Et puis je sentais Mme Renard en ébullition; elle me lancicotait sans cesse: «Ah! misère! crois-tu qu’il te le vole, ton poisson? Crois-tu? Tu ne prendras rien, toi, pas une grenouille, rien de rien, rien. Tiens, j’ai du feu dans la main, rien que d’y penser.»

«Moi, je me disais:—Attendons midi. Il ira déjeuner, ce braconnier-là, et je la reprendrai, ma place. Vu que moi, m’sieu l’président, je déjeune sur les lieux tous les dimanches. Nous apportons les provisions dans Dalila.»

«Ah! ouiche. Midi sonne! Il avait un poulet dans un journal, le malfaiteur, et pendant qu’il mange, v’là qu’il en prend encore un, de chevesne!»

«Mélie et moi nous cassions une croûte aussi, comme ça, sur le pouce, presque rien, le coeur n’y était pas.»

«Alors, pour faire digestion, je prends mon journal. Tous les dimanches, comme ça, je lis le Gil Blas, à l’ombre, au bord de l’eau. C’est le jour de Colombine, vous savez bien, Colombine qu’écrit des articles dans le Gil Blas. J’avais coutume de faire enrager Mme Renard en prétendant la connaître, c’te Colombine. C’est pas vrai, je la connais pas, je ne l’ai jamais vue, n’importe, elle écrit bien; et puis elle dit des choses rudement d’aplomb pour une femme. Moi, elle me va, y en a pas beaucoup dans son genre.»

«Voilà donc que je commence à asticoter mon épouse, mais elle se fâche tout de suite, et raide, encore. Donc je me tais.»

«C’est à ce moment qu’arrivent de l’autre côté de la rivière nos deux témoins que voilà, M. Ladureau et M. Durdent. Nous nous connaissions de vue.»

«Le petit s’était remis à pêcher. Il en prenait que j’en tremblais, moi. Et sa femme se met à dire: «La place est rudement bonne, nous y reviendrons toujours, Désiré!»

Moi, je me sens un froid dans le dos. Et Mme Renard répétait: «T’es pas un homme, t’es pas un homme. T’as du sang de poulet dans les veines.»

«Je lui dis soudain: «Tiens, j’aime mieux m’en aller, je ferais quelque bêtise.»

«Et elle me souffle, comme si elle m’eût mis un fer rouge sous le nez: «T’es pas un homme. V’là qu’tu fuis, maintenant, que tu rends la place! Va donc, Bazaine!»

«Là, je me suis senti touché. Cependant je ne bronche pas.»

«Mais l’autre, il lève une brème, oh! jamais je n’en ai vu telle. Jamais!»

«Et r’voilà ma femme qui se met à parler haut, comme si elle pensait. Vous voyez d’ici la malice. Elle disait: «C’est ça qu’on peut appeler du poisson volé, vu que nous avons amorcé la place nous-mêmes. Il faudrait rendre au moins l’argent dépensé pour l’amorce.»

Alors, la grosse au petit coutil se mit à dire à son tour: «C’est à nous que vous en avez, madame?»

«—J’en ai aux voleurs de poisson qui profitent de l’argent dépensé par les autres.»

«—C’est nous que vous appelez des voleurs de poisson?»

«Et voilà qu’elles s’expliquent, et puis qu’elles en viennent aux mots. Cristi, elles en savent, les gueuses, et de tapés. Elles gueulaient si fort que nos deux témoins, qui étaient sur l’autre berge, s’mettent à crier pour rigoler: «Eh! là-bas, un peu de silence. Vous allez empêcher vos époux de pêcher.»

«Le fait est que le petit coutil et moi, nous ne bougions pas plus que deux souches. Nous restions là, le nez sur l’eau, comme si nous n’avions pas entendu.»

«Cristi de cristi, nous entendions bien pourtant: «Vous n’êtes qu’une menteuse.—Vous n’êtes qu’une traînée.—Vous n’êtes qu’une roulure.—Vous n’êtes qu’une rouchie.» Et va donc, et va donc. Un matelot n’en sait pas plus.

«Soudain, j’entends un bruit derrière moi. Je me r’tourne. C’était l’autre, la grosse, qui tombait sur ma femme à coups d’ombrelle. Pan! pan! Mélie en r’çoit deux. Mais elle rage, Mélie, et puis elle tape, quand elle rage. Elle vous attrape la grosse par les cheveux, et puis v’lan, v’lan, v’lan, des gifles qui pleuvaient comme des prunes.»

«Moi, je les aurais laissé faire. Les femmes entre elles, les hommes entre eux. Il ne faut pas mêler les coups. Mais le petit coutil se lève comme un diable et puis il veut sauter sur ma femme. Ah! mais non! ah! mais non! pas de ça, camarade. Moi je le reçois sur le bout de mon poing, cet oiseau-là. Et gnon, et gnon. Un dans le nez, l’autre dans le ventre. Il lève les bras, il lève la jambe et il tombe sur le dos, en pleine rivière, juste dans l’trou.»

«Je l’aurais repêché pour sûr, m’sieu l’président, si j’avais eu le temps tout de suite. Mais, pour comble, la grosse prenait le dessus, et elle vous tripotait Mélie de la belle façon. Je sais bien que j’aurais pas dû la secourir pendant que l’autre buvait son coup. Mais je ne pensais pas qu’il se serait noyé. Je me disais: «Bah! ça le rafraîchira!»

«Je cours donc aux femmes pour les séparer. Et j’en reçois des gnons, des coups d’ongles et des coups de dents. Cristi, quelles rosses!»

«Bref, il me fallut bien cinq minutes, peut-être dix, pour séparer ces deux crampons-là.»

«J’me r’tourne. Pu rien. L’eau calme comme un lac. Et les autres là-bas qui criaient: «Repêchez-le, repêchez-le.»

«C’est bon à dire, ça, mais je ne sais pas nager moi, et plonger encore moins, pour sûr!»

«Enfin le barragiste est venu et deux messieurs avec des gaffes, ça avait bien duré un grand quart d’heure. On l’a retrouvé au fond du trou, sous huit pieds d’eau, comme j’avais dit, mais il y était, le petit coutil!»

«Voilà les faits tels que je les jure. Je suis innocent, sur l’honneur.»

 

*

 

Les témoins ayant déposé dans le même sens, le prévenu fut acquitté.

 

*

 

SAUVÉE

 

Elle entra comme une balle qui crève une vitre, la petite marquise de Rennedon, et elle se mit à rire avant de parler, à rire aux larmes comme elle avait fait un mois plus tôt en annonçant à son amie qu’elle avait trompé le marquis pour se venger, rien que pour se venger, et rien qu’une fois, parce qu’il était vraiment trop bête et trop jaloux.

La petite baronne de Grangerie avait jeté sur son canapé le livre qu’elle lisait et elle regardait Annette avec curiosité, riant déjà elle-même.

Enfin elle demanda:

—Qu’est-ce que tu as encore fait?

—Oh!… ma chère… ma chère… C’est trop drôle… trop drôle…, figure-toi… je suis sauvée!… sauvée!… sauvée!…

—Comment sauvée?

—Oui, sauvée!

—De quoi?

—De mon mari, ma chère, sauvée! Délivrée! libre! libre! libre!

—Comment libre? En quoi?

—En quoi! Le divorce! Oui, le divorce! Je tiens le divorce!

—Tu es divorcée?

—Non, pas encore, que tu es sotte! On ne divorce pas en trois heures! Mais j’ai des preuves… des preuves… des preuves qu’il me trompe… un flagrant délit… songe… un flagrant délit… je le tiens…

—Oh, dis-moi ça! Alors il te trompait?

—Oui… c’est-à-dire non… oui et non… je ne sais pas. Enfin, j’ai des preuves, c’est l’essentiel.

—Comment as-tu fait?

—Comment j’ai fait?… Voilà! Oh! j’ai été forte, rudement forte. Depuis trois mois il était devenu odieux, tout à fait odieux, brutal, grossier, despote, ignoble enfin. Je me suis dit: Ça ne peut pas durer, il me faut le divorce! Mais comment? Ça n’était pas facile. J’ai essayé de me faire battre par lui. Il n’a pas voulu. Il me contrariait du matin au soir, me forçait à sortir quand je ne voulais pas, à rester chez moi quand je désirais dîner en ville; il me rendait la vie insupportable d’un bout à l’autre de la semaine, mais il ne me battait pas.

«Alors, j’ai tâché de savoir s’il avait une maîtresse. Oui, il en avait une, mais il prenait mille précautions pour aller chez elle. Ils étaient imprenables ensemble. Alors, devine ce que j’ai fait?

—Je ne devine pas.

—Oh! tu ne devinerais jamais. J’ai prié mon frère de me procurer une photographie de cette fille.

—De la maîtresse de ton mari?

—Oui. Ça a coûté quinze louis à Jacques, le prix d’un soir, de sept heures à minuit, dîner compris, trois louis l’heure. Il a obtenu la photographie par-dessus le marché.

—Il me semble qu’il aurait pu l’avoir à moins en usant d’une ruse quelconque et sans… sans… sans être obligé de prendre en même temps l’original.

—Oh! elle est jolie. Ça ne déplaisait pas à Jacques. Et puis moi j’avais besoin de détails sur elle, de détails physiques sur sa taille, sur sa poitrine, sur son teint, sur mille choses enfin.

—Je ne comprends pas.

—Tu vas voir. Quand j’ai connu tout ce que je voulais savoir, je me suis rendue chez un… comment dirais-je… chez un homme d’affaires… tu sais… de ces hommes qui font des affaires de toute sorte… de toute nature… des agents de… de… de publicité et de complicité… de ces hommes… enfin tu comprends.

—Oui, à peu près. Et tu lui as dit?

—Je lui ai dit, en lui montrant la photographie de Clarisse (elle s’appelle Clarisse): «Monsieur, il me faut une femme de chambre qui ressemble à ça. Je la veux jolie, élégante, fine, propre. Je la paierai ce qu’il faudra. Si ça me coûte dix mille francs, tant pis. Je n’en aurai pas besoin plus de trois mois.»

«Il avait l’air très étonné, cet homme. Il demanda: «Madame la veut-elle irréprochable?»

«Je rougis, et je balbutiai: «Mais oui, comme probité.»

«Il reprit: «… Et… comme moeurs…» Je n’osai pas répondre. Je fis seulement un signe de tête qui voulait dire: non. Puis, tout à coup, je compris qu’il avait un horrible soupçon, et je m’écriai, perdant l’esprit: «Oh! Monsieur… c’est pour mon mari… qui me trompe… qui me trompe en ville… et je veux… je veux qu’il me trompe chez moi… vous comprenez… pour le surprendre…»

«Alors, l’homme se mit à rire. Et je compris à son regard qu’il m’avait rendu son estime. Il me trouvait même très forte. J’aurais bien parié qu’à ce moment-là il avait envie de me serrer la main.

«Il me dit: «Dans huit jours, Madame, j’aurai votre affaire. Et nous changerons de sujet s’il le faut. Je réponds du succès. Vous ne me payerez qu’après réussite. Ainsi cette photographie représente la maîtresse de monsieur votre mari?

«—Oui, Monsieur.

«—Une belle personne, une fausse maigre. Et quel parfum?

«Je ne comprenais pas; je répétai:—Comment, quel parfum?

«Il sourit: «Oui, madame, le parfum est essentiel pour séduire un homme; car cela lui donne des ressouvenirs inconscients qui le disposent à l’action; le parfum établit des confusions obscures dans son esprit, le trouble et l’énerve en lui rappelant ses plaisirs. Il faudrait tâcher de savoir aussi ce que monsieur votre mari a l’habitude de manger quand il dîne avec cette dame. Vous pourriez lui servir les mêmes plats le soir où vous le pincerez. Oh! nous le tenons, Madame, nous le tenons.»

«Je m’en allai enchantée. J’étais tombée là vraiment sur un homme très intelligent.

 

*

 

«Trois jours plus tard, je vis arriver chez moi une grande fille brune, très belle, avec l’air modeste et hardi en même temps, un singulier air de rouée. Elle fut très convenable avec moi. Comme je ne savais trop qui c’était, je l’appelais «mademoiselle»; alors, elle me dit: «Oh! Madame peut m’appeler Rose tout court.» Nous commençâmes à causer.

«—Eh bien, Rose, vous savez pourquoi vous venez ici?

«—Je m’en doute, Madame.

«—Fort bien, ma fille… et cela ne vous… ennuie pas trop?

«—Oh! Madame, c’est le huitième divorce que je fais; j’y suis habituée.

«—Alors parfait. Vous faut-il longtemps pour réussir?

«—Oh! Madame, cela dépend tout à fait du tempérament de Monsieur. Quand j’aurai vu Monsieur cinq minutes en tête-à-tête, je pourrai répondre exactement à Madame.

«—Vous le verrez tout à l’heure, mon enfant. Mais je vous préviens qu’il n’est pas beau.

«—Cela ne me fait rien, Madame. J’en ai séparé déjà de très laids. Mais je demanderai à Madame si elle s’est informée du parfum.

«—Oui, ma bonne Rose,—la verveine.

«—Tant mieux, Madame, j’aime beaucoup cette odeur-là! Madame peut-elle me dire aussi si la maîtresse de Monsieur porte du linge de soie?

«—Non, mon enfant: de la batiste avec dentelles.

«—Oh! alors, c’est une personne comme il faut. Le linge de soie commence à devenir commun.

«—C’est très vrai, ce que vous dites là!

«—Eh bien, Madame, je vais prendre mon service.

«Elle prit son service, en effet, immédiatement, comme si elle n’eût fait que cela toute sa vie.

«Une heure plus tard mon mari rentrait, Rose ne leva même pas les yeux sur lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait déjà la verveine à plein nez. Au bout de cinq minutes elle sortit.

«Il me demanda aussitôt:

«—Qu’est-ce que c’est que cette fille-là?

«—Mais… ma nouvelle femme de chambre.

«—Où l’avez-vous trouvée?

«—C’est la baronne de Grangerie qui me l’a donnée, avec les meilleurs renseignements.

«—Ah! elle est assez jolie!

«—Vous trouvez?

«—Mais oui… pour une femme de chambre.

«J’étais ravie. Je sentais qu’il mordait déjà.

«Le soir même, Rose me disait: «Je puis maintenant promettre à Madame que ça ne durera pas plus de quinze jours. Monsieur est très facile!

«—Ah! vous avez déjà essayé?

«—Non, Madame; mais ça se voit au premier coup d’oeil. Il a déjà envie de m’embrasser en passant à côté de moi.

«—Il ne vous a rien dit?

«—Non, Madame, il m’a seulement demandé mon nom… pour entendre le son de ma voix.

«—Très bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite que vous pourrez.

«—Que Madame ne craigne rien. Je ne résisterai que le temps nécessaire pour ne pas me déprécier.

«Au bout de huit jours, mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais rôder toute l’après-midi dans la maison; et ce qu’il y avait de plus significatif dans son affaire, c’est qu’il ne m’empêchait plus de sortir. Et moi j’étais dehors toute la journée… pour… pour le laisser libre.

«Le neuvième jour, comme Rose me déshabillait, elle me dit d’un air timide:

«—C’est fait, Madame, de ce matin.

«Je fus un peu surprise, un rien émue même, non de la chose, mais plutôt de la manière dont elle me l’avait dite. Je balbutiai:—Et… et… ça c’est bien passé?…

«—Oh! très bien, Madame. Depuis trois jours déjà il me pressait, mais je ne voulais pas aller trop vite. Madame me préviendra du moment où elle désire le flagrant délit.

«—Oui, ma fille. Tenez!… prenons jeudi.

«—Va pour jeudi, Madame. Je n’accorderai rien jusque-là pour tenir Monsieur en éveil.

«—Vous êtes sûre de ne pas manquer?

«—Oh! oui, Madame, très sûre. Je vais allumer Monsieur dans les grands prix, de façon à le faire donner juste à l’heure que Madame voudra bien me désigner.

«—Prenons cinq heures, ma bonne Rose.

«—Ça va pour cinq heures, Madame; et à quel endroit?

«—Mais… dans ma chambre.

«—Soit, dans la chambre de Madame.

«Alors, ma chérie, tu comprends ce que j’ai fait. J’ai été chercher papa et maman d’abord, et puis mon oncle d’Orvelin, le président, et puis M. Raplet, le juge, l’ami de mon mari. Je ne les ai pas prévenus de ce que j’allais leur montrer. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des pieds jusqu’à la porte de ma chambre. J’ai attendu cinq heures, cinq heures juste. Oh! comme mon coeur battait. J’avais fait monter aussi le concierge pour avoir un témoin de plus! Et puis… et puis, au moment où la pendule commence à sonner, pan, j’ouvre la porte toute grande… Ah! ah! ah! ça y était en plein… en plein… ma chère… Oh! quelle tête!… si tu avais vu sa tête!… Et il s’est retourné… l’imbécile? Ah! qu’il était drôle… Je riais, je riais… Et papa qui s’est fâché, qui voulait battre mon mari… Et le concierge, un bon serviteur, qui l’aidait à se rhabiller… devant nous… devant nous… Il boutonnait ses bretelles… que c’était farce!… Quant à Rose, parfaite! absolument parfaite… Elle pleurait… elle pleurait très bien. C’est une fille précieuse… Si tu en as jamais besoin, n’oublie pas!

«Et me voici… Je suis venue tout de suite te raconter la chose… tout de suite. Je suis libre. Vive le divorce!…»

Et elle se mit à danser au milieu du salon, tandis que la petite baronne, songeuse et contrariée, murmurait:

—Pourquoi ne m’as-tu pas invitée à voir ça?

 

*