Le Livre des Mères et des Enfants, Tome I
Les charmantes heures viendront
Danser autour de la journée,
Et riantes s’envoleront,
Formant avec des fleurs la trame de l’année.
Et vous appellerez le faible agneau qui dort;
Pour le baigner ce soir il n’est pas assez fort;
Huit jours font tout son âge; il se soutient à peine,
Et vous le fatiguez à courir dans la plaine.
Venez, il en est temps, vous baigner au ruisseau;
Tout semble se pencher vers son cristal humide:
Le moucheron brûlant y pose un pied timide;
Et, fatigué du jour, le flexible arbrisseau
Y trace de son front la fugitive empreinte;
A ses flots attiédis confiez-vous sans crainte;
Je suis là. Voyez-vous ces poissons innocents?
Ne les effrayez pas; ils s’enfuiront d’eux-mêmes:
De vos jeunes désirs on dirait les emblèmes;
Sans les troubler encore ils glissent sur vos sens.
Saluez, mes amours, cette vieille bergère:
Son sourire aux enfants donne une nuit légère.
Quoi! vous voulez courir, pauvres petits mouillés?
Ce papillon tardif, que la fraîcheur attire,
Baise dans vos cheveux les lilas effeuillés,
Et, tout en vous bravant, je crois l’entendre rire.
C’est assez le poursuivre et lui jeter des fleurs,
Enfants; vos cris de joie éveillent la colombe:
Un roseau qui s’incline, une feuille qui tombe,
Rompt le charme léger qui suspend les douleurs.
Écoutez dans son nid s’agiter l’hirondelle:
Tout lui semble un danger; car elle a des petits.
Peut-être elle a rêvé qu’ils étaient tous partis;
La voilà qui se calme; elle les sent près d’elle!
Mais la lune se lève, et pâlit mes crayons:
Ne bravez pas dans l’eau ses humides rayons;
Les pavots vont pleuvoir sur sa lente carrière.
Au ciel, qui donne tout, offrez votre prière;
Elle est pure est charmante, et vous la dites bien.
La voix et faible encore; mais c’est Dieu qui l’écoute!
Un faible accent vers lui sait trouver une route;
Il entend un soupir; il ne dédaigne rien.
Et maintenant dormez. Leurs mains entrelacées
Semblent lier encor leurs naïves pensées.
Hélas! ces coeurs aimants qu’elles viennent d’unir,
Ne les séparez pas, mon Dieu, dans l’avenir!
Ils dorment. Qu’ils sont beaux! Que leur mère est heureuse!
Dieu n’a pas oublié ma plainte douloureuse;
Sa pitié m’écouta.. Tout ce que j’ai perdu,
Sa pitié, je le sens, me l’a presque rendu!
Sommeil! ange invisible, aux ailes caressantes,
Verse sur mes enfants tes fleurs assoupissantes;
Que ton baiser de miel enveloppe leurs yeux;
Que ton vague miroir réfléchisse leurs jeux;
Au pied de ce berceau, que mon amour balance,
Fais asseoir avec toi l’immobile silence.
Ma prière est sans voix; mais elle brûle encor.
Dieu! bénissez ma nuit; Dieu! gardez mon trésor!
LES MAINS BLANCHES.
Adrien était un enfant soigneux. Il tenait ses habits en ordre, il avait une brosse pour les brosser lui-même. Aussi, tout le monde lui disait souvent—Adrien, tu as donc un habit neuf! sa mère l’aimait, elle en était fière: car un enfant qui aime la propreté est un bien bel enfant! Il ne courait point exprès dans la boue. Personne ne se rappelle avoir jamais vu une tache sur les vêtements ou sur les mains d’Adrien qui avait alors quatre ans. Donc sa mère avait un plaisir infini quand il les passait à son cou, dans un transport caressant. Le plus beau collier d’or lui eût semblé moins précieux que les petites mains toujours blanches et bien lavés d’Adrien!
La propreté est la parure de tous les âges.
LES DEUX ABEILLES.
Au fond d’une vallée où s’éveillaient les fleurs,
On vit légèrement descendre deux abeilles;
Elles cherchaient des yeux ces fleurs, tendres merveilles,
Où l’aurore en passant avait laissé des pleurs.
L’herbe brillait de perles arrosée;
L’horizon bleu, les gouttes de rosée,
Sur la colline une ardente clarté,
Tout annonçait un jour brûlant d’été;
Tout l’attestait; car un jardin rustique
Répandait à l’entour des deux errantes soeurs
De frais parfums, d’attrayantes douceurs,
Et d’un souffle embaumé la langueur sympathique.
Toutes deux ont franchi l’enclos vert du jardin:
«Voyez! dit la plus vive,» elle était frêle et blonde:
«Voyez que de trésors! ce n’est rien que jasmin,
Lilas, roses, et je crois toutes les fleurs du monde.»
Cette folle suivait son volage désir,
Aux suaves bouquets se suspendait à peine,
Prodiguant ses baisers jusqu’à manquer d’haleine.
Disant: «Demain le miel, aujourd’hui le plaisir!»
L’autre, plus posément, savourait les délices
Du banquet préparé pour les filles de l’air,
Et, prévoyante aux besoins de l’hiver,
Pour la ruche épuisée en gardait les prémices.
Leurs ailes en tremblaient. Mais un globe fatal,
Suspendu dans les fleurs de la méridienne,
Semble de l’ambroisie offrir le doux régal
A la jeune épicurienne.
Sous ce cristal frappé de tous les feux du ciel,
S’échauffe et fermente le miel;
Innocente liqueur pour l’homme préparée,
Mais qui donne la mort à la mouche dorée;
Sa force s’y consume, et sa raison s’y perd.
L’abîme transparent par malheur est ouvert;
L’imprudente n’y voit qu’un don de la fortune;
Sa soeur, qui l’en détourne, est presqu’une importune,
Et, malgré ses conseils, elle court s’y plonger:
Quand on veut le bonheur, en voit-on le danger!
«Par quel charme imposteur vous êtes asservie,
Dit l’autre en soupirant; vous me faites pitié:
Quittez ce doux breuvage, au nom de l’amitié,
Peut-être, hélas! au nom de votre vie!
Vous ne m’écoutez pas. Je reviendrai ce soir;
O ma soeur! le travail est utile à notre âge.
Puissé-je ne pas voir bientôt, chère volage,
Ce que je tremble de prévoir.»
Elle retourne aux fleurs avec inquiétude.
Ce beau jour lui paraît plus lent qu’un autre jour;
Tout suc lui semble amer, et sa sollicitude
Implore, et croit du soir avancer le retour.
Enfin à l’horizon le soleil va s’éteindre;
Elle vole à sa soeur, et, tout près de l’atteindre,
L’appelle en la grondant d’un ton craintif et doux:
«Allons, il se fait tard; me voici, venez-vous?»
«—Il n’est plus temps, ma soeur, je suis trop accablée;
Je ne puis me sauver de ce lieu.
Je vous regarde encor; mais ma vue est troublée;
Mon corps brûle et languit; venez me dire adieu,
Je ne puis me mouvoir. Un grand feu me dévore:
Mes ailes, je le sens, ne peuvent m’emporter;
Voyez comme je suis! mais soyez bonne encore;
Si mon crime ( il est grand!) ne peut se racheter,
Ne me haïssez pas, je n’étais pas méchante:
La volupté trompeuse égarait ma raison;
Ce breuvage mortel dont l’ardeur nous enchante:
Que je l’aimais, ma soeur, et c’était un poison!
Je me repens, et je succombe:
Sous une fleur creusez ma tombe.
Adieu! Pourquoi le ciel créa-t-il le désir,
S’il a caché la mort dans le plaisir?»
Elle ne parla plus. Ses ailes s’étendirent,
Ses petits pieds doucement se raidirent;
Et sa soeur gémissante eut peine à s’envoler.
Ce tableau d’un long deuil accabla sa mémoire;
Elle fut toujours triste; et jamais, dit l’histoire,
Même au sein du travail ne put se consoler.