Le Loup des steppes
Préface de L’éditeur
Ce livre contient ce qui nous reste des écrits de l’homme à qui nous avons donné le nom qu’il s’est souvent donné lui-même : Loup des steppes. Son manuscrit nécessite-t-il une introduction ? J’éprouve, quant à moi, le besoin d’ajouter au récit du Loup des steppes quelques pages où je m’efforcerai de fixer le souvenir que je garde de lui. C’est peu, je sais, d’autant plus que son origine et tout son passé me sont res-tés inconnus. Mais sa personnalité a laissé sur moi une em-preinte profonde et, malgré tout, je dois le dire, sympathique.
Le Loup des steppes était un homme d’environ cin-quante ans, lorsqu’il se présenta, il y a quelques années, chez ma tante pour louer une chambre meublée. Il loua la pièce mansardée sous les combles et la petite chambre à coucher à côté. Il revint quelques jours plus tard avec deux valises et une grande caisse pleine de livres. Son séjour fut de neuf ou dix mois. Il vivait calme, très retiré, et, n’étaient les ren-contres dans l’escalier ou le corridor, amenées par la proxi-mité de nos chambres, nous ne nous serions probablement jamais connus. Ce n’était pas un homme liant. Au contraire, il était insociable à un degré que j’ignorais jusque-là ; il était vraiment, comme il le disait parfois, un loup des steppes : lointain, farouche, craintif, très craintif même, d’un autre monde que le mien. Dans quels abîmes de solitude se plon-geait-il de par sa nature et de par son destin, et comme il en avait la conscience et l’acceptation ! Cet isolement lui pa-raissait une condition de sa vie. Cela, je ne l’appris pleine-ment que plus tard, par les écrits qu’il laissa ici en partant. Mais déjà, grâce à mainte rencontre et maint entretien,
– 3 – j’avais, dans une certaine mesure, appris à le connaître, et l’image que m’en donnaient ses écrits coïncidait avec celle, certes moins vive, moins complète, que m’avaient suggérée nos relations.
Par hasard, je me trouvais là au moment où le Loup des steppes entra pour la première fois dans notre maison pour devenir le locataire de ma tante. Il vint à l’heure du déjeuner, la table n’était pas encore desservie, et il me restait une de-mi-heure avant de me rendre au bureau. Je n’ai pas oublié l’impression singulière, l’impression double qu’il me fit lors de cette première rencontre. Il entra par la baie vitrée au seuil de laquelle il avait tiré le cordon de la sonnette et ma tante, dans le vestibule à moitié obscur, lui demanda ce qu’il désirait. Lui, le Loup des steppes, dressant sa tête pointue aux poils courts, flaira nerveusement l’air et dit avant même de répondre et de se nommer : « Oh ! cela sent bon, ici. » Là-dessus, il sourit, et ma bonne tante sourit aussi. Quant à moi, je trouvai ces mots, comme entrée en scène, plutôt étranges, et me sentis quelque irritation contre lui.
« Eh bien, voilà, reprit-il, je viens pour la chambre que vous avez à louer. »
Je ne pus l’observer de plus près que lorsque nous mon-tâmes tous les trois l’escalier menant à la mansarde. Il n’était pas très grand, mais il avait la démarche et le port de tête d’un homme de haute taille. Il portait un pardessus d’hiver confortable, de mode récente ; il était vêtu convenablement, mais sans recherche. Il avait un visage rasé et des cheveux ras, grisonnants par places. Sa démarche, au début, me fut désagréable ; elle avait quelque chose d’embarrassé et d’indécis, allant mal avec son profil aigu et le ton, le tempé-rament de ses paroles. Je ne sus que plus tard qu’il était ma-lade et que marcher lui causait un pénible effort. Avec un
– 4 – singulier sourire, qui, à ce moment-là, me déplut également, il contemplait l’escalier, les murs, les fenêtres, les vieux pla-cards ; tout cela paraissait lui convenir, mais en même temps lui donner envie de rire. Cet homme semblait nous venir d’un monde différent, de quelque pays d’outremer. Il trouvait tout très gentil, mais un peu ridicule. Il était, c’est certain, poli, aimable même. Immédiatement, sans objections, il se décla-ra content de la maison, de la chambre, du prix de location, de celui du petit déjeuner ; pourtant, il émanait de lui une atmosphère étrangère, qui, me semblait-il, l’enveloppait mé-chamment. Il loua la mansarde avec, en plus, la petite chambre à coucher, se renseigna sur le chauffage, l’eau, le service, le ménage, écouta attentivement et avec bienveil-lance, offrit sur le champ de payer d’avance, mais, malgré tout, en même temps, il avait l’air de se moquer de lui-même ; on aurait dit qu’il lui paraissait nouveau et insolite de louer une chambre, d’en causer et discuter, cependant qu’en réalité, dans son for intérieur, il devait être occupé de tout autre chose. Telle était à peu près mon impression, et elle n’aurait pas été bonne si maint petit trait n’était venu la con-tredire et la corriger. Ce qui me gagna dès le début, ce fut le visage de l’homme, malgré son expression lointaine : visage peut-être surprenant et triste, mais lucide, réfléchi, travaillé et spiritualisé. Je lui savais gré aussi de son ton courtois. Il y mettait de l’application, sans, d’ailleurs, qu’il s’y mêlât rien de hautain. Au contraire, on y sentait une intention presque attendrissante, quelque chose, aurait-on dit, de suppliant que je ne m’expliquai que plus tard, mais qui m’attira.
Avant que fût terminée l’inspection du logement et qu’eussent abouti les pourparlers, l’heure du déjeuner avait passé, et je dus retourner à mon bureau. Je pris congé de lui et le laissai avec ma tante. Quand je revins le soir, elle me dit qu’il avait loué et emménagerait ces jours-ci : il l’avait seu-
– 5 – lement priée de ne pas l’annoncer à la police, car, malade comme il était, supporterait-il ces formalités et ces longues attentes à la préfecture ? Je me rappelle fort bien que cette précaution m’inquiéta et que j’avertis ma tante de ne pas y consentir. Cette crainte de la police me paraissait trop bien correspondre aux particularités de l’homme, à l’éloignement de ses façons, pour ne pas inspirer de soupçons. J’expliquai à ma tante que, sous aucun prétexte, elle n’eût à accepter, de la part d’un étranger, cette condition singulière qui, dans cer-taines circonstances, pourrait avoir pour elle des suites fort désagréables. Mais ma tante le lui avait déjà promis. Elle s’était, en somme, laissé charmer et séduire par cet étranger. Jamais, d’ailleurs, elle n’avait hébergé des locataires sans en-tretenir avec eux des relations humaines, cordiales, amicales ou, pour tout dire, maternelles, ce dont plus d’un ancien lo-cataire n’avait manqué de profiter. Il arriva donc qu’au cours des premières semaines je critiquai plus d’une fois le nou-veau locataire, tandis que ma tante, chaque fois, prit chaleu-reusement sa défense.
Cette affaire avec la police étant loin de me plaire, je tins du moins à savoir ce que ma tante avait appris sur lui, sur son origine et ses projets. Déjà, elle savait ceci et cela, bien que, à midi, après mon départ, il ne fût resté que quelques instants. Il lui avait dit qu’il comptait passer quelques mois dans notre ville, fréquenter les bibliothèques, étudier les an-tiquités. Au fond, ma tante n’aurait pas voulu louer pour un temps si court. Mais il l’avait déjà séduite, c’était clair, mal-gré ses apparences plutôt déconcertantes. Bref, la chambre était louée, et mes objections venaient trop tard.
« Pourquoi donc a-t-il dit que cela sentait bon, ici ? » demandai-je.
Ma tante, qui a quelquefois du flair, répondit :
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« Ça, je le comprends parfaitement. Chez nous, ça sent l’ordre, la propreté, une vie saine et convenable, et c’est ce qui lui a plu. On dirait que lui n’y est plus accoutumé et que ça lui manque. »
Eh bien, oui, pensais-je, c’est bien cela. « Mais alors, dis-je, s’il n’est plus habitué à une vie convenable et organisée, qu’est-ce qui arrivera ? Que feras-tu s’il n’est pas soigneux, s’il salit tout et s’il revient soûl à des heures impossibles ?
— Nous verrons ça », dit-elle en riant, et je la laissai tranquille sur ce point.
En effet, mes craintes se trouvèrent mal fondées. Ce lo-cataire, bien qu’il fût loin de mener une vie raisonnable et ordonnée, ne nous a jamais nui et ne nous a pas non plus importunés. Même aujourd’hui, nous repensons à lui avec plaisir. Cependant, en notre conscience, en notre âme, cet homme nous a tous les deux, ma tante et moi, gênés et im-portunés, et même, à vrai dire, je n’en ai pas encore, à l’heure qu’il est, fini avec lui. La nuit, je rêve de lui quelque-fois, je me sens, dans les profondeurs de moi-même, inquiet et troublé par le seul fait qu’il existe un être semblable, bien qu’il me soit presque devenu cher.
*
Deux jours plus tard, le chauffeur monta les valises de l’étranger, qui se nommait Harry Haller. Une très belle valise de cuir me fit bonne impression ; il y avait en outre une autre grande valise plate qui semblait le témoin de voyages loin-tains ; du moins était-elle toute couverte d’étiquettes d’hôtels et de compagnies de tourisme de pays différents, même tran-socéaniques.
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Puis il parut – et telle fut l’entrée dans la connaissance de cet homme étrange. Au début, je ne faisais rien qui pût m’y aider. Bien qu’il m’eût retenu dès le premier instant, je ne fis pas un effort durant les premières semaines, pour le rencontrer ou lui parler. En revanche, je l’ai, je l’avoue, ob-servé dès le début. Parfois, en son absence, je suis entré chez lui ; en somme, par curiosité, j’ai fait un peu d’espionnage.
J’ai déjà donné quelques indications sur la physionomie du Loup des steppes. Il donnait spontanément, au premier coup d’œil, la conviction qu’il était un type d’homme remar-quable, rare et puissamment doué ; son visage était plein d’esprit, l’extrême mobilité de ses traits attestait une vie in-térieure intéressante, mouvementée, infiniment délicate et sensible. Dans la conversation, s’il sortait, ce qui n’était pas toujours le cas, du langage conventionnel, s’il se laissait al-ler, renonçant à son attitude lointaine, à des opinions per-sonnelles, bien à lui – d’emblée, il nous soumettait. Plus ré-fléchi que le reste des hommes, il avait, en touchant aux choses de l’esprit, cette souveraineté presque glacée de ceux qui n’ont plus besoin que des faits, qui ont pensé, qui sa-vent ; seuls, peuvent se montrer ainsi les vrais intellectuels qui ont chassé toute espèce d’ambition, qui n’ont jamais en-vie de briller, qui ne songent même pas à persuader, à avoir raison, à avoir le dernier mot.
Je me souviens d’un de ses jugements – au fond, était-ce un jugement ? Il ne consistait qu’en un seul regard. C’était vers la fin de son séjour. Un célèbre critique, philosophe et historien, d’un renom européen, faisait une conférence, et j’avais réussi à y emmener le Loup des steppes, qui n’en avait d’abord eu nulle envie. Nous étions côte à côte. Lors-que le conférencier monta en chaire et commença son dis-cours, il désappointa plus d’un auditeur qui avait cru trouver
– 8 – en lui une espèce de prophète. Son aspect était un peu mièvre et affecté. Il débuta par des compliments à ses audi-teurs, par des remerciements sur leur nombre. Le Loup des steppes me jeta un bref regard, jugeant ces mots et toute la personnalité de l’orateur d’un regard terrible, inoubliable, dont le sens suffirait à emplir un livre. Son ironie douce, mais dominatrice, faisait mieux que critiquer l’orateur, qu’annihiler le grand homme. Ce regard était plus triste qu’ironique, d’une tristesse d’abîme ; il révélait un désespoir en quelque sorte stabilisé, devenu forme et habitude. Non seulement il éclairait de sa lucidité désespérée, ridiculisait et anéantissait la personne de l’orateur maniéré en sa posture du moment et, avec lui, l’attente et l’attitude béantes du pu-blic, et le titre prétentieux de la conférence, mais il transper-çait tout notre temps, son affectation laborieuse, son arri-visme, sa suffisance, le jeu superficiel de son intellectualisme vaniteux et fade. Hélas ! n’était-ce que cela ? Il plongeait plus profondément encore, il dépassait les manquements et les désespérances d’un temps, d’une intelligence, d’une culture. Il atteignait au cœur de l’être, il exprimait éloquemment en une seule seconde les doutes fondamentaux d’un penseur, d’un homme qui savait, sur la dignité, sur le sens même de la vie humaine. Ce regard disait : « Vois donc les singes que nous sommes ! Vois donc, l’homme, c’est ça ! » Et la célébri-té, la lumière, les gains de l’esprit, les élans vers la grandeur, la noblesse, la perpétuation de ce qui est humain s’écroulaient, n’étaient plus que singerie.
Je m’aperçois que j’ai anticipé et que, contre mon plan et mon désir, j’ai déjà dit l’essentiel sur Haller, bien que mon intention première ait été de ne le dévoiler que peu à peu, au fur et à mesure des degrés de nos rapports.
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Maintenant il devient superflu de parler encore de l’attitude curieusement « étrangère » de Haller, et de conter en détail comment je devinai et reconnus les raisons et la si-gnification de cette étrangeté, de ce terrible et extraordinaire isolement. Tant mieux, car je préfère reléguer ma propre personne à l’arrière-plan. Je ne veux pas présenter ma con-fession, ni écrire une nouvelle, ni faire de la psychologie. Je ne veux que contribuer, en tant que témoin oculaire, à l’évocation de l’homme singulier qui laissa ce manuscrit.
Au premier regard, lorsqu’il entra par la baie vitrée chez ma tante, qu’il dressa la tête comme le font les oiseaux et qu’il fit l’éloge de la bonne odeur régnant dans la maison, je sentis ce qu’il y avait en lui d’insolite, et ma première et naïve réaction fut de me mettre en garde. Je flairais chez cet homme (et ma tante, qui, par contraste avec moi, n’est rien moins qu’une intellectuelle, le flairait aussi) une maladie de l’esprit, de l’âme, du caractère. Je m’y opposai de tout mon instinct d’être bien portant. Cette résistance, avec le temps, se fondit en sympathie. Une grande pitié m’était venue en-vers celui qui souffrait longuement, intimement, et dont j’observais le trouble intérieur. Au cours de cette période, je me rendis compte de plus en plus que sa maladie n’était pas due à des défaillances de sa nature, mais, au contraire, uni-quement à sa surabondance de dons et de forces. Mais il n’avait pas su les accorder, et sa richesse n’avait pas atteint à l’harmonie. Je reconnus que Haller était un génie de la souffrance, qu’il avait en lui, au sens de Nietzsche, une apti-tude à souffrir infinie, terrible, géniale. C’est pour cela aussi que son pessimisme n’était pas fondé sur le mépris du monde, mais sur le mépris de lui-même ; quelque impi-toyables et mortels que fussent ses persiflages de telles per-sonnes, de telles institutions, jamais il ne s’en exceptait. Il
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était toujours le premier à tomber sous ses propres coups, à se haïr et à se réprouver.
Je dois faire ici une remarque psychologique. Bien que je sache peu de la vie du Loup des steppes, j’ai lieu de croire qu’il fut élevé par des parents et des maîtres aimants, mais stricts et dévots, qui fondaient l’éducation sur la nécessité de « briser la volonté ». Avec cet élève-là, la destruction de la personnalité, l’écrasement de la volonté n’avaient pas réussi. Il était trop fort et trop dur, trop fier et trop intelligent. Au lieu de la détruire, ils n’étaient arrivés qu’à la lui faire haïr. Ce fut sur lui-même, sur cet objet dont la noblesse n’était pas fautive, qu’il braqua toujours impitoyablement son génie, sa fantaisie, la puissance de son esprit. En quoi il se montrait essentiellement chrétien et martyr, puisque toutes les cri-tiques, les pointes, les violences, les répudiations dont il se servait, il les déchaînait avant tout et par-dessus tout contre lui-même. Pour ce qui est des autres, du monde environnant, il faisait continuellement et héroïquement effort pour les ai-mer, leur rendre justice, ne point leur faire de mal, car « ai-mer son prochain » était inscrit en lui aussi profondément que se haïr lui-même : ainsi, toute sa vie n’a-t-elle pas dé-montré qu’il est impossible d’aimer son prochain sans s’aimer soi-même, que la haine envers soi équivaut à l’égoïsme et engendre le même isolement sinistre, le même désespoir ?
Mais il est temps d’en venir aux réalités. Ce que j’appris d’abord sur M. Haller, en partie grâce à mon espionnage, en partie par les remarques de ma tante, se rapportait à son genre de vie. Il était aisé de s’apercevoir qu’il était adonné à la méditation et à la lecture, et qu’il n’exerçait aucun métier pratique. Il restait toujours très longtemps au lit, ne se levait que vers midi et franchissait en robe de chambre les
– 11 – quelques pas qui séparaient sa chambre à coucher de son sa-lon. Ce salon, pièce mansardée, grande et claire, avec deux fenêtres, prit, dès son arrivée, un aspect différent de celui qu’il avait eu du temps des autres locataires. Avec le temps, des toiles, des dessins furent accrochés aux murs. Il y épin-gla des images découpées dans des journaux et qu’il rempla-çait fréquemment. Un paysage du Midi, des photographies d’une petite ville allemande, probablement la patrie de Hal-ler, des aquarelles d’un coloris lumineux, dont nous n’apprîmes que plus tard qu’il les peignait lui-même ; la pho-tographie d’une jolie jeune femme ou jeune fille ; un certain temps, un bouddha siamois, lequel céda sa place à une re-production de la Nuit de Michel-Ange, ensuite à un portrait du Mahatma Gandhi. Les livres non seulement emplissaient la bibliothèque, mais traînaient partout sur les tables, sur le beau secrétaire ancien, le divan, les chaises, le plancher. Ces livres, lardés de signets de papier, se renouvelaient souvent. Leur nombre allait croissant, car non seulement il en appor-tait de gros paquets des bibliothèques, mais il en recevait fréquemment par la poste. L’homme qui habitait cette pièce aurait pu être un savant. La fumée de tabac qui emplissait la pièce contribuait à créer cette impression. Des bouts de ci-gares, des cendriers traînaient partout. Cependant, une grande partie de ces livres n’étaient pas scientifiques ; la plupart étaient des œuvres de poètes de tous les temps et de tous les peuples. Quelque temps, jonchèrent le divan, où il restait étendu des journées entières, les six volumes d’un ou-vrage intitulé Le Voyage de Sophie de Memel en Saxe, de la fin du e XVIIIsiècle. Les œuvres complètes de Goethe et celles de Jean-Paul paraissaient servir beaucoup, de même que celles de Novalis, mais il y avait aussi Lessing, Jacobi, Lichtenberg. Quelques volumes de Dostoïevsky regorgeaient de notes. Sur la grande table, parmi les livres, souvent une gerbe de fleurs ; à côté, une boîte à couleurs toujours couverte de poussière ;
– 12 – auprès d’elle, des cendriers, et aussi, pour ne point passer ce fait sous silence, des bouteilles remplies de boissons. Une bouteille dans un panier de paille contenait du vin italien qu’il achetait à une boutique voisine, ou bien c’était du bour-gogne, du malaga. Je vis aussi une grosse bouteille de cherry qu’il dut vider presque toute dans un temps assez court. Je-tée dans un coin de la pièce, elle se couvrit de poussière sans qu’il en bût jamais le reste. Je ne veux pas justifier mon es-pionnage. J’avoue franchement que, les premiers temps, tous ces indices d’une vie qui, bien que nourrie de passions intel-lectuelles, était déréglée et dissipée, provoquèrent chez moi dégoût et soupçons. Je suis non seulement un bourgeois, vi-vant d’une existence réglée, mais je suis aussi très sobre et je ne fume pas. Les bouteilles dans la chambre de Haller me plaisaient encore moins que tout le reste de ce pittoresque chaos.
Sous le rapport du boire et du manger, comme sous celui du sommeil, l’étranger vivait d’une façon inégale selon des soubresauts et des sautes d’humeur. Certains jours, il ne sor-tait pas, ne prenait rien que le petit déjeuner ; ma tante trou-vait, comme seul reste de son repas, une pelure de banane ; d’autres fois, il allait au restaurant, passant des lieux élé-gants et renommés à des gargotes de banlieue. Sa santé ne paraissait pas bonne ; il traînait la jambe, il peinait en mon-tant les escaliers ; il paraissait avoir des malaises ; une fois, il laissa échapper que, depuis des années, il n’avait ni bien di-géré ni bien dormi. J’en attribuai la cause principale à son in-tempérance. Plus tard, lorsque de temps en temps, je l’accompagnai dans une de ses tavernes, je le vis avaler son vin avec brusquerie, par lourdes rasades. Mais je ne l’ai point vu, ni moi ni un autre, vraiment ivre.
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Jamais je n’oublierai la première de nos rencontres qui eut un caractère personnel. Nous nous connaissions tout juste comme se connaissent des voisins dans une maison meublée. Un soir, revenant de mon bureau, je trouvai M. Haller, à mon étonnement, assis sur le palier entre le premier et le second étage. Installé sur la marche supérieure, il se serra pour me laisser passer. Je lui demandai s’il se sen-tait mal et m’offris à le reconduire chez lui.
Haller me fixa, et je m’aperçus que je l’avais éveillé d’une sorte de rêve. Lentement, il sourit – de ce sourire charmant et pitoyable qui m’avait si souvent saisi le cœur ; puis il m’invita à m’asseoir auprès de lui. Je remerciai et dis que je n’étais pas habitué à m’asseoir dans l’escalier devant les appartements des autres locataires.
« Ah ! oui, dit-il, et il sourit davantage, vous avez raison. Mais attendez encore un instant, je dois tout de même vous montrer pourquoi j’ai dû m’asseoir ici. »
Ce disant, il indiqua le palier de l’appartement du pre-mier étage où habitait une veuve. Entre l’escalier, la fenêtre et la baie vitrée, se trouvaient une grande armoire en acajou, et, devant elle, sur deux petits supports, une azalée et un araucaria. Les plantes étaient belles, propres, bien soignées ; moi aussi, je l’avais déjà remarqué avec plaisir.
« Voyez-vous, poursuivit Haller, ce petit palier avec l’araucaria, il sent prodigieusement bon. Je ne peux pas pas-ser sans m’y arrêter un moment. Chez madame votre tante, cela sent bon aussi l’ordre et la propreté, mais ce palier à l’araucaria, il est si bien nettoyé, épousseté, fourbi, astiqué, immaculé, que, vraiment, il rayonne. Je dois toujours m’arrêter là pour m’en mettre plein les poumons. Vous ne sentez pas ça, vous ? Cette odeur d’encaustique avec un
– 14 – faible relent de térébenthine, avec la senteur de l’acajou, du feuillage lavé, dégage un parfum qui est un distillé suprême de la propreté bourgeoise, du soin, de la minutie, de l’accomplissement du devoir, de la fidélité en petit. Je ne sais pas qui habite là ; mais il doit y avoir derrière cette baie vi-trée un paradis de bourgeoisisme épousseté, d’ordre, d’attachement apeuré et touchant à de petites habitudes et à de petits devoirs. »
Comme je gardais le silence, il continua : « Ne croyez pas, je vous prie, que je fasse de l’ironie ! Cher monsieur, rien n’est plus loin de moi que de vouloir me moquer de cet ordre et de ce bourgeoisisme. C’est vrai, je vis dans un monde différent, pas dans celui-là, et peut-être ne serais-je pas en état de passer même un seul jour dans un apparte-ment qui abriterait de tels araucarias. Mais, bien que je ne sois qu’un loup des steppes vieux et usé, je suis quand même le fils d’une mère, et ma mère était une bourgeoise qui soi-gnait les plantes, veillait aux chambres, aux escaliers, aux meubles, aux rideaux, et s’efforçait de mettre dans sa vie et dans son logement autant d’ordonnance, de clarté et de pu-reté qu’il était possible. C’est cela que me rappellent le relent de térébenthine et l’araucaria. Voilà pourquoi, de temps en temps, je m’assois ici, je contemple ce calme petit jardin de l’ordre et me réjouis que cela existe encore. »
Il voulut se lever, mais cela lui fut difficile. Il ne me re-poussa pas quand je l’aidai. Je me taisais, mais j’étais, comme ma tante, sous le charme que dégageait parfois cet homme indéchiffrable. Nous montâmes lentement l’escalier. Devant sa porte, la clef entre les doigts, il me regarda encore une fois en face et, très gentiment, me dit : « Vous venez de votre bureau ? Eh ! oui, je n’y comprends rien, aux affaires, je vis plutôt retiré, en marge de tout, vous savez. Mais je crois
– 15 – que vous avez, vous aussi, de l’intérêt pour les livres et pour cette sorte de choses ; votre tante m’a dit une fois que vous avez étudié au lycée et que vous étiez bon en grec. Eh bien, j’ai trouvé ce matin une phrase chez Novalis, voulez-vous que je vous la montre ? Elle vous fera plaisir à vous aussi. »
Il m’emmena dans sa chambre, saturée de tabac, tira un volume d’une pile, feuilleta, fureta :
« Cela aussi, c’est bien ; très bien ; dit-il, écoutez cette phrase : « On devrait être fier de souffrir : toute souffrance est un rappel de notre rang élevé. » Pas mal ! quatre-vingts ans avant Nietzsche ! Mais ce n’est pas la phrase dont je vous parlais,… attendez… je la tiens ! La voilà : « La plupart des hommes ne veulent pas nager avant de savoir le faire. » N’est-ce pas spirituel ? Naturellement, ils ne veulent pas na-ger ! Ils sont nés pour la terre, pas pour l’eau ! Et, naturelle-ment, ils ne veulent pas penser : ils sont faits pour vivre, pas pour penser ! Oui-da, et celui qui pense, celui qui en fait son principal souci peut, certes, pousser loin dans ce domaine, mais il a quand même changé la terre pour l’eau et un jour il coulera. »
Il m’avait séduit et intéressé, et je restai chez lui quelque temps. Depuis, il nous arriva souvent de causer un peu quand nous nous rencontrions dans la rue ou dans l’escalier. Au début, comme avec l’araucaria, il me semblait toujours un peu qu’il se moquait. Mais non ! Il avait pour moi, comme pour l’araucaria, une véritable estime ; il était si conscient de son isolement, de son déracinement, d’avoir quitté la terre pour l’eau que, sans la moindre ironie, la vue d’une habitude bourgeoise, par exemple la ponctualité avec laquelle je me rendais à mon bureau, ou le mot d’un domestique ou d’un conducteur de tramway, le remplissait d’admiration. Au commencement, cela me parut ridicule et exagéré, caprice
– 16 – dévergondé, affectation sentimentale. Mais, de plus en plus, je dus me convaincre que, du fond de sa solitude étouffante, de sa sauvagerie de loup des steppes, il aimait et admirait sincèrement notre petit monde bourgeois comme quelque chose de sûr et solide, d’inaccessible et lointain, comme la patrie et la paix vers lesquelles ne le menait aucun chemin. Il saluait notre femme de ménage, une brave fille, d’un coup de chapeau pénétré de respect, et, lorsque ma tante lui parlait un peu ou attirait son attention sur la nécessité de réparer son linge ou de recoudre un bouton à son pardessus, il l’écoutait avec tant d’attention, d’application et de déférence qu’on le sentait tenté indiciblement et désespérément de se glisser par quelque brèche dans ce petit monde paisible, de s’y sentir chez lui, ne fût-ce qu’une heure.
Lors de notre premier entretien devant l’araucaria, il s’était surnommé le Loup des steppes. Cela aussi ne laissait pas de me surprendre et me gêner. Qu’est-ce que c’était que ce surnom ? Mais, bientôt, il me devint familier ; non seule-ment par accoutumance, mais en moi-même, mentalement, je ne le nommais plus que le Loup des steppes. Même au-jourd’hui, je ne saurais trouver de terme plus approprié. Un loup des steppes égaré parmi nous, dans la ville et la vie des troupeaux. Aucune évocation plus poignante pour mieux peindre son ombrageuse distance, sa brutalité indomptée, son alarme, sa nostalgie et son éternel exil.
Une fois, il m’arriva de pouvoir l’observer tout un soir, à un concert symphonique où je fus surpris de le découvrir non loin de moi, sans qu’il me remarquât. On joua d’abord du Haendel, musique noble et belle, mais le Loup des steppes demeura abîmé en lui-même, sans contact avec la musique ni l’entourage. Détaché, solitaire, lointain, la mine froide, soucieuse, il regardait devant lui. Mais, quand vint un autre
– 17 – morceau, une petite symphonie de Friedemann Bach, je fus bien surpris de voir mon étranger, aux premiers accords, sourire et s’abandonner. Il s’absorba en lui-même et parut, pendant dix minutes, si heureux, perdu dans de si beaux rêves, que je m’occupai de lui bien plus que de la musique. Quand le morceau fut fini, il s’éveilla, se redressa, fit mine de vouloir partir, mais resta assis et écouta encore le dernier morceau, des variations de Reger. À bien des auditeurs elles parurent longues et fatigantes. Le Loup des steppes, lui aus-si, bien qu’ayant, au début, manifesté de l’attention et de la bonne volonté, se détacha, enfonça les mains dans les poches et retourna en lui-même, non plus ravi et rêveur comme tantôt, mais triste et finalement irrité. Son visage, une fois de plus, était gris et éteint. Il avait l’air vieux, ma-lade et mécontent.
Après le concert, je le revis dans la rue et le suivis. Blotti dans son pardessus, il marchait, morose et las, dans la direc-tion de notre quartier. Devant un estaminet vieillot, il s’arrêta, consulta, indécis, sa montre et entra finalement. Obéissant à une impulsion, j’entrai aussi. Il s’assit à une table dans ce lieu petit-bourgeois. La patronne et la serveuse l’accueillirent en habitué. Moi, je le saluai et m’installai au-près de lui. Nous restâmes une heure. Tandis que je buvais deux verres d’eau minérale, lui se fit servir une demi-bouteille, puis encore un quart de vin rouge. Je lui dis que j’étais allé au concert, mais il ne broncha pas. Il lut l’étiquette de ma bouteille et me demanda si je ne voulais pas lui permettre de m’offrir du vin. Quand je répondis que je n’en buvais jamais, il fit de nouveau sa mine pitoyable et dit : « Oui, vous avez bien raison. Moi aussi, j’ai vécu avec absti-nence pendant des années, j’ai même jeûné durant de longues périodes, mais, actuellement, je me retrouve sous le signe de l’esprit liquide, signe humide et obscur. »
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Comme j’accueillis cette allusion en plaisantant et m’étonnai qu’il crût, lui, à l’astrologie, il reprit son ton trop poli qui me blessait souvent pour dire : « C’est vrai ; à cette science-là, à mon regret, je ne puis croire non plus. »
Je pris congé de lui, et il ne revint que tard dans la nuit, mais son pas était le même que d’habitude. Comme toujours, il ne se coucha pas tout de suite (habitant la chambre voi-sine, je pouvais m’en rendre compte) mais resta une heure dans son salon éclairé.
Un autre soir que je n’ai pas oublié, j’étais seul à la mai-son, ma tante n’était pas là. On sonna à la porte d’entrée. J’ouvris, je vis une jeune et très jolie femme, et, lorsqu’elle demanda M. Haller, je la reconnus : c’était la photographie de sa chambre. Je lui indiquai la porte et me retirai. Elle res-ta quelque temps là-haut ; je les entendis descendre en-semble l’escalier et sortir, très gais, très animés, en devisant plaisamment. Fort étonné que l’ermite eût une maîtresse, surtout si jeune, si jolie, et si élégante, je ne savais plus où j’en étais dans mes conjectures sur lui et son existence. Mais, une heure plus tard, il était de retour, seul. D’un pas lourd et accablé, il monta l’escalier et rôda de long en large dans son salon, des heures et des heures, doucement, à pas de loup, comme un fauve encagé. La nuit entière, jusqu’au matin, il y eut de la lumière dans sa chambre.
Je ne sais rien de cette liaison et veux seulement ajouter qu’une fois encore je l’ai vu avec cette femme, dans la rue. Ils marchaient bras dessus, bras dessous ; il avait l’air con-tent, et je fus de nouveau surpris du charme quasi enfantin que savait parfois dégager son visage reclus et enténébré. Je compris cette femme, je compris aussi la sollicitude de ma tante pour lui. Mais, le même soir, lorsqu’il revint, il était de nouveau sombre et misérable. Je le rencontrai devant la
– 19 – porte d’entrée, cachant sous son pardessus, comme il le fai-sait souvent, sa bouteille de vin italien. Il passa avec elle la moitié de la nuit là-haut, dans sa tanière. J’avais pitié de lui, mais aussi quelle vie menait-il donc, désolée, perdue et sans ressort !
Maintenant, assez bavardé. Il suffit de ces anecdotes et de ces descriptions pour faire comprendre que le Loup des steppes menait la vie d’un suicidé. Pourtant, je ne crois pas qu’il se soit supprimé, après que, subitement, sans adieu, mais ayant payé tout son loyer, il quitta notre ville et dispa-rut. Nous n’avons jamais plus entendu parler de lui et nous gardons encore quelques lettres arrivées à son adresse. Il ne nous laissa rien que son manuscrit, rédigé pendant son sé-jour ici. Par quelques lignes brèves, il me l’abandonnait, ajoutant que je pouvais en faire ce que bon me semblait.
Il me fut impossible de vérifier dans quelle mesure étaient véridiques et réels les événements dans le manuscrit de Haller. Je ne doute pas qu’ils ne soient pour la plupart imaginés : invention arbitraire, non, mais essai d’extériorisation, représentant des phénomènes intérieurs profondément vécus sous forme d’événements visibles. Tou-tefois, les aventures, en partie imaginaires, du manuscrit de Haller se placent surtout, selon toute probabilité, à la der-nière période de son séjour ici. Aussi, je ne doute pas qu’il n’y ait à l’origine une bonne part de réalité extérieure vrai-ment vécue. À cette période, notre hôte, en effet, avait chan-gé d’aspect et de conduite, sortait beaucoup, parfois des nuits entières, et ne touchait pas à ses livres. Aux brefs ins-tants où je le rencontrais, il paraissait extraordinairement animé et rajeuni, parfois même réellement joyeux. Ces mo-ments-là, il est vrai, étaient immédiatement suivis de nou-velles et pesantes dépressions ; il restait des journées au lit
– 20 – sans vouloir manger. C’est dans cette période que survint une querelle violente, brutale même, avec sa maîtresse repa-rue. La maison entière en fut révolutionnée, et, le lendemain, Haller s’excusa auprès de ma tante.
Non, je suis convaincu qu’il ne s’est pas suicidé. Il vit encore, il monte quelque part, de son pas fatigué, les esca-liers de maisons étrangères. Il contemple je ne sais où des parquets bien cirés et des araucarias bien propres, il passe des journées dans les bibliothèques et des nuits dans les brasseries, il reste étendu sur un divan de meublé, il entend vivre derrière les vitres le monde et les humains, se sait ex-clu, mais ne se tue pas, car un reste de foi lui dit qu’il lui faut absorber jusqu’à la lie cette souffrance, cette souffrance em-poisonnée qui est dans son cœur, et que c’est d’elle, de cette souffrance, qu’il lui faut mourir. Je pense souvent à lui. Il ne m’a pas rendu la vie facile. Il n’avait pas le pouvoir de soute-nir et d’encourager ce qu’il y a en moi de fort et de joyeux, oh ! non, bien au contraire ! Mais je ne suis pas lui, je ne mène pas sa vie, je mène la mienne, petite et bourgeoise, mais sûre et remplie de devoirs. Ainsi, nous pouvons songer à lui en toute amitié et toute tranquillité, moi et ma tante. Elle aurait pu, elle, en dire bien plus, mais elle garde cachés ses secrets dans son cœur généreux.
Pour ce qui est des écrits de Haller, de ces singulières fantaisies, parfois morbides, parfois belles et riches de pen-sées, je dois dire que, s’ils m’étaient tombés sous la main par hasard et sans que j’en aie connu l’auteur, je les aurais cer-tainement rejetés avec indignation. Mais, grâce à mes rela-tions avec Haller, il m’est devenu possible de les comprendre en partie et même de les apprécier. Je me serais fait scrupule de les communiquer à d’autres, si j’y avais vu seulement les imaginations pathologiques d’un être isolé, d’une pauvre
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âme malade. Mais j’y vois autre chose, un document de l’époque, car la maladie de Haller n’est pas – je le sais au-jourd’hui – la folie d’un seul homme, mais le trouble d’une époque entière, la névrose de toute la génération à laquelle il appartient, et qui s’attaque non pas aux individus faibles et inférieurs, mais précisément aux plus forts, aux mieux doués, à ceux qui possèdent la plus haute intellectualité.
Ces écrits, indépendamment de la réalité qui, peu ou prou, leur sert de base, sont une tentative de surmonter la grande maladie de l’époque non pas en la camouflant et l’enjolivant, mais en faisant d’elle l’objet même de la dé-monstration. Ils signifient, textuellement, une marche à tra-vers l’enfer, marche tantôt hésitante, tantôt hardie, à travers le chaos d’un monde spirituel obscurci, marche entreprise avec la volonté de traverser coûte que coûte l’enfer, de tenir tête au chaos, de supporter le mal jusqu’au bout.
Un mot de Haller m’a donné la clef de cette interpréta-tion. Il m’a dit une fois, lorsque nous parlions des soi-disant cruautés du Moyen Âge : « Cette cruauté, en réalité, n’en est pas une. Un homme du Moyen Âge prendrait en horreur le ton de notre existence moderne, il le trouverait bien pire que cruel : exécrable et barbare. Chaque époque, chaque culture, chaque tradition possède son ton. Elle a les douceurs et les atrocités, les beautés et les cruautés qui lui conviennent. Elle accepte certaines souffrances comme naturelles, s’accommode patiemment de certains maux. La vie humaine ne devient une vraie souffrance, un véritable enfer, que là où se chevauchent deux époques, deux cultures, deux religions. Un homme de l’Antiquité qui aurait dû vivre au Moyen Âge aurait misérablement étouffé de même qu’un sauvage étouf-ferait au milieu de notre civilisation. Mais il y a des époques où toute une génération se trouve coincée entre deux temps,
– 22 – entre deux genres de vie, tant et si bien qu’elle en perd toute spontanéité, toute moralité, toute fraîcheur d’âme. Naturel-lement, chacun ne ressent pas cela avec la même intensité. Une nature telle que Nietzsche a dû, anticipant une généra-tion, souffrir la misère dont nous souffrons à présent ; ce par quoi il a passé seul et incompris, des milliers le ressentent aujourd’hui. »
Je repense souvent à ces paroles en lisant son manus-crit. Haller fait partie de ceux qui sont pris entre deux époques, qui sont chassés de tout abri et de toute innocence, dont le destin est d’éprouver l’ambiguïté de la vie humaine, accrue jusqu’au tourment individuel, jusqu’à l’enfer.
Là, me semble-t-il, réside le sens que peuvent avoir pour nous ses écrits, et c’est pourquoi je me suis décidé à les pu-blier.
D’ailleurs je ne prétends pas les défendre ni les juger ; que chaque lecteur le fasse selon sa conscience.
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