Le miroir de mort

Georges Chastellain · Chapitre 1 sur 2

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Le miroir de mort

Cy commence ung excellent et tres prouffitable livre pour toute creature humaine apellé le miroer de mort

Cy commence ung excellent

et tres prouffitable livre pour

toute creature humaine apellé

le miroer de mort

Je fus indigne serviteur

Au temps de ma premiere jeunesse

De l'outrespasse de valeur

La joye de mon pouvre cueur

Ma parassouvie maistresse

Mais la mort par sa grand rudesse

Envyeuse de nostre bien

Print sen corps et laissa le myen

Comblé de mort et aggravé

Plus qu'on ne pourroit concepvoir

Souffrant tourment comme un dampné

Desirant de non estre né

Je fus ainsy qu'en desespoir

Le plus dolent qu'on pourroit voir

De tous ceulx que nature eust fait

Par la mort qui m'avoit deffait

Elle deffist premier ma dame

Ma chierté et l'onneur mondain

Et enversa et mist soubz lame

Bonté doulceur et bruit en fame

Du premier jusques au derrain

Dieu l'avoit faicte de sa main

Pour toutes vertus y adjoindre

Que faulce mort volut desjoindre

Peu par avant de son trespas

Et en son dernier parler

Les yeulx couchiez en contre bas

Voulut que moult dolent et las

La veisse pour desesperer

Car elle me fist appeler

Et me dist basset a voix casse

Mon amy regardez ma face

Veez que fait doulente mort

Et ne l'oubliez desormais

C'est celle que aymiez si fort

Et ce corps vostre vil et ort

Vous perdrés pour ung jamais

Ce sera puant entremetz

A la terre et a la vermine

Dure mort toute beaulté myne

Quant je vis ce doulent ymaige

Et trop piteuse remambrance

Ce taint et a paly visaige

Je n'euz ne vouloir ne couraige

Qui ne feust en desesperance

Tombey envers par doleance

J'eusse moy voulu estre rien

Pour mourir avec tant de bien

Celle qui congnoissoit mon cueur

Charga que on me portast hors

Tantost apres par grand douleur

Congnoissant son vray createur

Son esperit partit du corps

Et est mis au nombre des mors

La chose la plus assouvie

De tout ce que au jourd'uy a vie

De racompter mon infortune

Il est force que je m'en passe

C'estoit douleur non pas commune

Dieu en gard chescun et chescune

Combien qui soit la droicte passe

Ce n'est pas jeu de passe passe

Car on s'en va sans revenir

Dieu nous y laisse bien venir

Las y fault mourir une foys

Et ne scet on quant ne comment

Et fault porter le faix et poys

De ce dont on a prins le choys

Pour actendre son jugement

Qui sera de joye ou tourment

Dont l'ung et l'autre est perdurable

Joye mondaine est pou durable

Si fault ouyr ce floctant monde

Dont la douleur est advenue

Car le hault bien qui y habonde

Est aussy tost passé que l'onde

Qui est de hault tost abbaissie

Ceste chose m'estoit mussie

Et ne l'eusse sceu parcevoir

Mais ma dame m'en fut miroir

Pourquoy pour mirer les mondains

Congnoissant ma fragilité

Comme celluy qui scet le moins

Ay fait et escript de mes mains

Ainsy comme je l'ay trouvé

Ce traictié que j'ay compilé

Et nommé le miroer de mort

Chescun en doit avoir remort

Pour au miroer de mort mirer

Penser y fault en remirant

Et sy nous fault tous amirer

De ceulx que nous voyons mirer

Pour la mort qui nous va minant

Rien n'y vault don non mie nant

Il ne luy chault pour abreger

Non plus d'ung roy que d'ung bergier

Comme ou mirouer si est la glace

La ou on voit sa remembrance

On y choisist et corps et face

Mais de legier elle s'efface

Car elle n'a point de souffrance

Elle ne peut avoir grevance

Que de legier ne soit cassee

Nostre vie est plus toust passee

Mirons nous dont et remirons

Voyons ou est le premier né

Celluy de qui nous tous venons

Ou sont les vaillans champions

Ceulx quilz de puis luy ont esté

Ou est le troyen aduré

Qui faisoit les aultres mourir

Il ne fut né que pour pourrir

Ou sont les princes de la terre

Ou est alixandre d'alier

Celluy qui tant voulut conquerre

Ou est le bon roy d'angleterre

Artus et son couraige fier

Et lancelot bon chevalier

Qui fut garde de son honneur

Ilz sont mors com ung laboureur

Charlemaigne roy des françoys

Qui les espaigne reconquist

Rolant et ogier le danoys

Qu'ilz soustindrent le fais et poys

Avant ce qu'a la fin les mist

Ilz ont logis aussy petit

Et aussy bien par dedans terre

Que celluy qui va son pain querre

Et le grand renommé pompee

Qui aux romains fit tant de bien

Qui par fureur de son espee

En subjuga toute contree

Que vingt et deux roys furent sien

Apres son bien fait terrien

Il fut tué piteusement

Ainsy comme en ung moment

Celluy qui les arpes passa

Hanibal le duc de cartaige

Doloureusement devia

Par le venin qu'on luy donna

A boire dont ce fut dommaige

Sanson qui de force fist rage

Il est com ung foible passé

Car de pieça est trespassé

Ou sont les princes de jadis

Qui furent tant vaillans d'espee

La royne semiramis

La renommee thamaris

Certes toute la plus doubtee

Et la belle panthasilee

A eu dolente deppartie

Et dure mort a sa partie

Et la mere du treshault roy

Olimpias noble royne

Elle mourut par desarroy

La plus dolente que je voy

Fors l'empereris agappine

Que son filz pour veoir le signe

Et le lieu ou il fut porté

La fist ouvrir qui fut pité

La bonne royne heccuba

Femme du noble roy priam

Laquelle vit et regarda

Que mort tout le lien luy osta

Qu'elle n'eust riens de demourant

Elle choisit troye brullant

Avant le temps de son termine

Et puis elle devint vermine

Ou est de helene la beaulté

Sur toutes aultres non pareille

Ou est l'onneur et la chierté

De lucresse et sa chasteté

Dequoy ung chescun s'esmerveille

Eureux est celluy qui y veille

Et qui congnoist qui fault fuyr

Helas nous ne povons fuyr

Nous ne povons fuyr helas

Ne recouvrer le temps passé

Celluy est bien chetif et las

Qui ne craint le doloureux las

De l'esperit qui fut dampné

Et par orgueil fut enversé

Et tous les siens du ciel lassus

Nous devons bien penser lassus

Quant ceulx si noblement creez

Et en leur beaulté tant louable

Furent pour jamais condampnez

Et soubdainement transmuez

Quant d'anges ilz devindrent diables

Et par leur orgueil espoventables

En supplice eternellement

Et douleur sans amandement

Gardons nous doncques du peché

Qui est tant a dieu desplaisant

Se nous en sommes entaché

Faisons qu'il soit desambuché

Voyans dont nous venons naissant

Et que nous sommes en mourant

Et apres que nous serons mors

Ce nous sera humble remors

Prenons doncques humilité

Et laissons ce peché d'orgueil

Pensons a nostre humanité

Voyons bien nostre pouvreté

Et nostre cueur en aura dueil

Souspirons tous et pleurons d'ueil

Contemplant nostre pouvre vie

Saige est celluy qui pou s'y fie

Ayons fiance au createur

Qui pour nous la mort endura

En telle amertume et douleur

Que la pensant dedans son cueur

Habondance de sang sua

Le pouvre pecheur que fera

Quant son dieu tant doubta la mort

Il a mestier de son confort

Si fault avoir celle souffrance

Et tresamere passion

Et l'eure de sa doleance

En doloureuse remambrance

Affin qu'elle soit champion

Et piteuse compassion

Contre sathan et son malice

Il ne nous est rien plus propice

Quant nous cuidons estre bien hault

Bien subitement descheons

Il ne nous fault guere d'assault

Ung petit de froit ou de chault

Nous fait avoir les tranchoisons

Ou les musles a noz talons

Ou tout subitement mourir

Sans regarder n'avoir loisir

De ceulx que tu vis en jeunesse

En ton aage premierain

Se tu vis jusques en vieillesse

Tu trouveras que mort ne laisse

Ne vieil ne jeune ne mondain

Ung en santé mourra demain

Tu en vois souvent et assés

Plus de mors que de demourer

Regarde ou sont allés noz peres

Qui ont eu vie comme nous

Noz parens et aussy noz freres

Ils nous ont laissés ces miseres

Esquelles nous sommes trestous

Ce monde qui nous samble doulx

Nous est amer c'est verité

Et decepvant et toust passé

Car c'est ung passaige de mort

Doloureux et tantoust failly

Tu n'as donjons chasteaulx sy fort

Qui te puisse garder au fort

Que tu ne soies assailly

Tu auras bien de loing failly

Quant ton esperit s'en yra

Et ton corps cendre deviendra

C'est grand folye de parer

Ce qui sera viande aux vers

Ce que mestz paine d'amasser

Il te fauldra tantost laisser

Et prandre habillemens divers

Tu ne auras pour tes blefz vers

Que ta dolante sepulture

Et ta puante pourriture

O jouvence de belle dame

Et que dictes vous a ce point

Cuydés vous la mort sy infame

Qu'elle voulsist avoir ce blasme

De vous assaillir en ce point

Certes vous n'y avez ung point

Plus d'avantaige q'ung porchier

Et vous haye qui vouldra chier

Il fault laisser voz haulx actours

Et voz robbes a longue queue

Et vous fault alier les tours

Que vous aprandrés a ces cours

Au temps que vous faictes la reue

Vostre frescheur deviendra bleue

Vostre regard fera horreur

Mesmes a vostre serviteur

A noble arroy de chevalier

Qui est assez de t'assaillir

Tu es oultre mesure fier

Quant tu es dessus ton courcier

Chescun veult devant toy fremir

Toy qui fais les aultres cremir

Tu demourras abhominable

Ce monde n'est point perdurable

Vous vous estes vestus de court

Gentilz hommes du temps present

Pensés que vous le ferés court

Ne vous ne savez tour de court

Qui y sceust mectre empeschement

La beaulté de vostre jouvent

Ne vous aydera pas tousjours

Vous finerés doulent voz jours

Damps abbé ne sera laissé

Avec la dame de ses biens

S'il est estuvé ne baigné

Il sera en terre plongé

Et ne sera son corps que fiens

Nostre vie ne dure riens

Que pour avoir dueil en la fin

Dieu scet qui est bon pellerin

Le bourgoys qui boyt du meilleur

Et fait a tous chiere commune

Mort ne luy fera plus d'onneur

Com a ung pouvre laboureur

Ou ung aultre de la commune

Il ne luy chault ou elle plume

Ou grand ou petit ou moyen

Encontre elle n'y a moyen

Fors qui bien veult mourir bien vive

Selon dieu et sa conscience

Et ses commandemens avive

Congnoisse sa vie saintive

Et preigne tout en pacience

Il fera tant par sa science

Qu'apres sa mort il vivra

Envis meurt qui apris ne l'a

Mais ce n'est pas merveille grand

Se on craint chose sy amere

Celluy qui fist ramuant

Et qui luy fist de grace tant

Le ladre a la marie frere

Oncques de puis n'eut que misere

Et toute douleur a penser

Tremant ce qui devoit passer

L'orreur de la mort fut emprainte

Tellement au devant ses yeulx

Qui luy donna pensee mainte

Tant que tousjours il fut en crainte

Combien qu'il esperoit son mieulx

Et qu'il eust son entente aux cieulx

Que fera doncques le pecheur

Quant le juste en avoit si peur

Sy ne pren moyen et reffuge

A la tresoriere de grace

Quelle moyenne vers le juge

Qu'en ce tresangoissé deluge

Lors que la voix en sera casse

Et la vie dolante et lasse

Il peut estre lors secouru

Et sathan macté et vaincu

Lequel en horrible figure

Le demonstra en son regard

Qui est tresamere painture

Et douleur angoysseuse et dure

A l'ame qui craint le despart

Le corps travaille a l'autre part

Tramble tressault et sans vigueur

Par habondance de douleur

Qui est oultre povoir nature

Car elle habandonne lors

Il n'a ne membre ne faicture

Qu'il ne sente sa pourriture

Avant que l'esperit soit hors

Le cueur qui veult grever au corps

Haulce et soulieve sa poyctrine

Qui se veult joindre a son eschine

La face estaint et appallie

Et les yeulx lievent en la teste

La parolle luy est faillie

Car la langue au palays se lye

Le poux se tressault et halecte

La vie fuyt la mort est preste

Il a douleur a desmesure

En actendant sa sepulture

Les os desjoignent a tous lez

Il n'a nerf qu'a rompre ne tende

Est assailly de tous coustés

Et congnoist tous les fais passés

Dequoy il fault que compte rende

Et n'a le loisir qu'il s'amende

Car l'eure est briefve et douloureuse

Dont sa pouvre ame est cremeteuse

Lors le veult mectre en desespoir

L'adversaire de nostre foy

Qui se monstre hydeux et noir

Et mest s'entente de l'avoir

Disant pecheur tu es a moy

Te souviengne de ton desroy

Et du corps que tu as perdu

Car tu es a ta fin venu

Tu n'as ne dame ne mignon

A qui guere de toi chauldra

Joyau tant soit riche ne bon

Chasteau palais or ne donjon

Ce qu'a toy fut autruy aura

Et ton ame a moy sera

Perdurable tison d'enfer

En la presence lucifer

Il te fault laisser tes oiseaulx

Tes chiens tes brachetz tes levriers

La pompe de tes beaulx chevaulx

Quilz soubz toy faisoyent les faulz

La rote de tes escuyers

Le moindre de tes officiers

A qui tu laisses de tes biens

Ne te tenra ja que pour fiens

Bien est changee ta fierté

Et aussy ta gloyre mondaine

Le temps que tu as ja passé

Tu l'as perdu et degasté

Dont pour jamais seras en payne

Et chescun jour de la sepmaine

Rage de tourment et sans fin

Tu fus soubtil mais moy plus fin

Ne t'atens pas aux evangilles

Ne messe qu'on te saiche dire

Tu n'as parens ne filz ne filles

Ne tous ceulx qui ont de tes bibles

Qu'ilz se puissent tenir de rire

Ilz ne leur chault de ton martire

Ne se tu es dampnés pour eulx

Tu en es seul le maleureux

Car tu t'en revais aussy nu

Comme en ce monde tu vins

Il t'est par trop mesadvenu

Quant tu as si tresmal vescu

Que tu n'es plains de tes voisins

Et si n'auras que pour tes vins

Que ton tombeau et ton suaire

Et vermine pour toy deffaire

Pourquoy fus tu dont nez de mere

Pour si douloreusement mourir

En doleance si amere

Et insupportable misere

Qu'a tous jamais te fault souffrir

Tu dois bien trambler et fremir

Et ton ame doit bien mauldire

L'occasion de ton martire

Tu fus douloureuse portee

A la mere qui te porta

Et ta folie desordonnee

Et ton ame desesperee

Mise en command qui ne fauldra

En laquelle vivant mourra

Et par tes puans faulx delis

Tousjours aura de pis en pis

Plus que nul n'en sceroit penser

Ne que langue ne pourroit dire

On yroit dieu desavouer

Pere et mere maulgreyer

Et souvent sa vie mauldire

Et n'est phisicien ne myre

Pour alleger telle souffrance

Qui luy sceust donner secourance

Et puis luy dist je suis des princes

De l'infernalle mansion

Il te fault laisser tes provinces

Je t'en menray pouvres et minces

Au lieu de tribulacion

Ce pecheur qui sent l'esguillon

De la mort qui le serre et point

Il ne scet riens penser a point

Car il est en desesperance

Et en faulte de vraye foy

Alors le bon ange s'avance

Et sy le mect en souvenance

Disant crestien recongnoy

Ton saulveur qui morut pour toy

Qui est prest de toy pardonner

Se tu luy daigne demander

Son povoir est incomparable

Sa misericorde infinie

Fais luy honneur et honte au diable

Rens toy de ton peché coulpable

Et humblement mercy luy prie

Tu auras perdurable vie

Qui es sa pouvre creature

Pour la mort qui luy fut tant dure

Il t'a cherement rachapté

Pource il te veulx laisser

Tu luy as grandement cousté

Pour toy fut ouvert son cousté

Et si se fit crucifier

Et de clouz piez et mains percier

Estandu douloreusement

Et baptu trespiteusement

Sa tendre peau fut dessiree

Et son precieux sang espandu

Par le grand coup de l'escorgee

On veoit sa char destranchee

Sur le pavé dru et menu

Les os se monstroyent au nu

Et en divers lieux descouvers

Sy faisoyent vaines et nerfs

Le chief fut couronné d'espine

Poignant jusques a son cervel

Sa face glorieuse et digne

En qui est la beaulté divine

Fut ressamblant a ung mesel

Celluy par avant si tresbel

Fut en cest estat rancontré

De la vierge qui l'a porté

Que povoit lors dire sa mere

De sy grand amertume plaine

Celle si dit vray dieu mon pere

Fais que je souffre ce mistere

Affin que j'alege sa paine

Ha gabriel tu me dis plaine

De grace en me nommant marie

Las je me trouve bien marie

O ma tresamee portee

O createur de ton ancelle

O fruyt de celle desolee

Qui te transporta de judee

Lors qu'elle estoit jeune pucelle

Fais moy que plus je ne chancelle

Et que je puisse soustenir

Celle croix qui te fait faillir

O mon enfant escoute moy

Je dois a ta douleur partir

Mon dieu mon seigneur et mon roy

Fais tant par la mere de toy

Qu'avant ta mort puisse mourir

Car je ne te puis secourir

Et sy te voy tant desolé

Helas a quoy t'ay je porté

Qui suis ta mere tres indigne

Non souffisant de tel honneur

O helisabeth ma cousine

Tu me monstras l'onneur et signe

Qu'em moy estoit mon createur

Et je le voy en tel horreur

Qui le tresvent mieulx que une beste

Et luy font chose deshonneste

O croix engin de grand torment

Tu es chose bien inhumaine

Quant ton createur innoscent

Plus pur que n'est le firmament

Tu me laisses et tu l'en maine

O generacion humaine

Comme ton rachast couste chier

Lequel je ne veulx empeschier

Et quant elle le vit en croix

Ou il randit son esperit

Les ellemens a une voix

Firent si douloureux exploix

C'est le createur qui les fit

Pensez que la vierge souffrit

De sa passion grand partie

Quant vit son filz crucifié

Et angoysseusement percee

Avec le cousté de son filz

Celle vierge sanctifiee

Celle mere tant esplouree

Souffrit trop plus que je ne dis

Par le peché premier commis

Du pere de l'umain lignaige

Qui ne le scet il n'est pas saige

Metz au secret de ta memoyre

Et au clou de ton souvenir

Ceste pitable histoire

Et celle angoysse si notoire

Ou fut ton dieu jusques a mourir

Et le tresdouloreux souffrir

De sa tendre et piteuse mere

Ta paine n'est pas si amere

Laquelle tu as desservie

Et il en estoit innocens

Ce fut pour te saulver la vie

Toy qui n'as heure ne demye

Que tu ne peches en tes sens

Se tu n'as ses commandemens

De pres gardé a ton povoir

Crye mercy par ton devoir

Et en grande contriction

Recongnoys que tu es pecheur

Requiers luy que sa passion

Te soit escu et champion

Si vray qu'il est ton rachapteur

Ne te boute en folle erreur

Croy qu'il est pillier et masse

Dont sourt habondance de grace

Le monde ne scauroit comprandre

Que c'est de sa misericorde

Puis que ce vient a compte randre

Il te fault a mourir aprandre

Advise bien et sy recorde

Qu'il n'est pecheur qui ne s'accorde

Vers luy si luy requiert pardon

Exemple par le bon larron

Par la tressainte magdelaine

Par aultres tant que sans nombrer

Tu ne dois avoir poux n'alaine

Vertu de nerf povoir de vaine

Qu'il ne faille tout eslever

Envers le ciel et le aurer

Affin que jhesus te regarde

Et te baille sa saulve garde

Il te donra son paradis

Et sera le dyable vaincu

Tu feras paour aux ennemys

Qu'ilz se trouveront esbais

Car tu auras sur eulx vertu

Puis que tu seras dont esleu

Tu auras choys de son souhait

Et de ton desir le parfait

En la veue de ton saulveur

En quoy se delectent les sains

La presence du createur

Leur donne souffisance au cueur

Dont ilz en loent a jointes mains

Et si sont de joye si plains

Que les anges en leur salus

Chantent Te deum laudamus

Ilz ont gloire sans terminer

Et lyesse parassouvie

Ilz ne font si non dieu louer

Car ce qu'ilz vueullent demander

Ung chescun jour leur multiplie

Et voyent la vierge marie

Empres de son filz coronnee

Apres luy la plus honnoree

Souvent dient en leurs accors

Ave celorum regina

Benoit soit le ventre et le corps

Se dient tous en leurs recors

Ou la deité s'aumbra

O ave gracia plena

Royne de beatitude

Fort refroit ton beatitude

Il n'est ciel ne terre ne mer

Ne clercs tant lectrez en estudes

Quilz sceussent demy comparer

Ne qui souffisent pour nombrer

Le moins de ses beatitudes

Car elles sont en multitudes

Obscures a humanité

Comme chose de deité

Lesquelles te sont invisibles

Par la fragilité du corps

Il n'est pas histoires ne bibles

Qu'elle te soyent compatibles

Jusques l'esperit soit dehors

Prie dieu qu'a l'eure de lors

Il te donne sa gratitude

Et de sa gloire plenitude

L'eure est briefve de ton trespas

Il t'en fault faire ton prouffit

Le pecheur qui se voit au bas

Comblé de si douloureux las

Ouyt ce que l'ange luy dit

Ne peut sonner mot tant petit

Lors le dyable dit qui est sien

L'ange si dit qui n'y a rien

O miserable creature

Quant vient a ceste extremité

Et en ceste amere pointure

Ou est la force tant soit dure

Ne sens qui ne soit oublié

Nostre oeil devroit estre moillé

Et devrions trambler de frisons

Touteffois que nous y pensons

A grand paine se sauvera

Le plus juste qui soit parfait

Dont le pecheur et que fera

Las quant ce trouble jour viendra

Qu'on jugera tout au parfait

Mieulx luy vaulsist non estre fait

Qu'estre en telle dampnacion

Ou est justice sans pardon

A toy dont creature humaine

A toy est l'eure de trembler

A toy qui quiers joye mondaine

A toy qui le lairas en paine

A toy qui ne fais que passer

A toy qui en dois souspirer

A toy je dis que tu n'es riens

Toy et ta vie fors que fiens

Bien sera ta chancon muee

Bien tost ton corps deviendra cendre

Bien toust sera ta vie passee

Bien tost ton ame separee

Bien tost te fauldra compte randre

Bien tost mourras comme le moindre

Bien tost seras en pourriture

Bien tost t'abandonra nature

Combien que tu soies gentil

Combien que tu soyes humain

Combien que tu ne crains peril

Combien que tu ne doutes exil

Combien que tu soyes mondain

Combien qu'on ne crainde ta main

Combien d'onneur que l'en te face

Comment le vent tantost se passe

Doubte et cremeur tu dois avoir

Doubte de jhesus courroucier

Doubte de tant de bien vouloir

Dont tu ne puisses decepvoir

Doubte qu'i te fault trespasser

Doubte qu'i te fault tout laisser

Doubte le jour du jugement

Doubte que tu ne sces comment

En dieu soit ta ferme esperance

En ce faulx monde pou d'arrest

En vanité et en bobance

En pompe ne oultrecuidance

En orgueil qui a dieu desplait

En luxure qui tout deffait

En envie paresse et yre

En avarice n'en glotonnie

Fors seulle sactifacion

Force d'obeyr en constance

Force contre temptacion

Force de requerre pardon

Force et vertueuse actrempance

Force contre son ygnorance

Force quant on se trouve bas

Force de congnoistre son cas

Grande pitié t'en adviendra

Grand paine pourra mieulx souffrir

Grand pouvreté congnoistra

Grande soufferte portera

Grande douleur jusques au mourir

Grande pacience et desir

Grande crainte et cremeur de dieu

Grand doubte ou sera son lieu

Vivons en dieu et en biens faitz

Vivons errans le droit chemin

Vivons en doubtans nostre fais

Vivons pour regner a jamais

Vivons ainsy que un pellerin

Vivons pour partir au matin

Vivons pour tantoust deslogier

Vivons ou nous devons logier

Mirons nous au grand jugement

Mirons nous en la passion

Mirons enfer en dampnement

Mirons la mort et son tourment

Mirons nostre inclinacion

Mirons le monde et sa façon

Mirons nostre fragilité

Mirons nous pour estre saulvés

Prions dieu qu'i nous pardonne

Prions qu'i nous donne sa grace

Prions qu'i ne nous habandonne

Prions que sa gloire nous donne

Prions que nous voyons sa face

Prions que noz pechés efface

Prions qu'i nous vueille garder

Et noz deffaultes pardonner

Amen

Cy finist le mirouer de mort

A glace obscure & tenebreuse

La ou on voit chose doubteuse

Et matiere de desconfort