Le page du duc de Savoie 1
Le page du duc de Savoie
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Il n’était pas probable que des soldats dont l’intention était, selon toute probabilité, de s’occuper du château, de ses offices et de ses caves, la vinssent chercher à un endroit où, comme le disait plaisamment Philippin, il n’y avait que de l’eau à boire.
Mademoiselle Gertrude eût bien voulu garder Philippin, et peut-être, de son côté, Philippin n’eût-il pas demandé mieux que de rester près de mademoiselle Gertrude ; mais la belle enfant était encore plus curieuse que peureuse, de sorte que le désir d’avoir des nouvelles l’emporta chez elle sur la crainte de rester seule.
Pour plus grande sûreté, d’ailleurs, Philippin mit la clef de la citerne dans sa poche, ce qui inquiéta d’abord un peu mademoiselle Gertrude,
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mais ce qui, après réflexions faites, lui parut, au contraire, de nature à la rassurer.
Mademoiselle Gertrude retenait sa respiration, et écoutait de toutes ses oreilles ; elle entendit, d’abord, un grand bruit d’armes et de chevaux, des clameurs et des hennissements ; mais, ainsi que l’avait prévu Philippin, hennissements et clameurs paraissaient se concentrer dans le château et dans ses cours.
La prisonnière tremblait d’impatience, et grillait de curiosité. Plus d’une fois elle avait été à la porte, et avait essayé de l’ouvrir. Si elle y eût réussi, elle eût bien certainement, au risque de ce qui pouvait lui arriver de fâcheux dans une pareille entreprise, essayé d’entendre ce qui se disait, ou de voir ce qui se passait en écoutant aux portes, et en regardant par-dessus les murailles.
Enfin, un pas aussi légèrement posé sur la terre que l’est d’habitude celui de ces animaux nocturnes qui rôdent autour des poulaillers et des bergeries s’approcha de la citerne ; une clef introduite avec précaution grinça doucement dans la serrure, et la porte, ouverte avec lenteur, se
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referma vivement après avoir donné passage à maître Philippin.
– Eh bien ? demanda Gertrude, avant même que la porte fût refermée.
– Eh bien ! mademoiselle, dit Philippin, il paraît que ce sont effectivement des gentilshommes, comme l’avait reconnu madame la baronne ; mais quels gentilshommes, bon Dieu ! si vous les entendiez jurer et sacrer, vous les prendriez pour de véritables païens.
– Mon Dieu ! que me dites-vous là, monsieur Philippin ? s’écria la jeune fille tout effrayée.
– La vérité, mademoiselle Gertrude, la pure vérité du bon Dieu. À preuve que monsieur l’aumônier a voulu leur faire des observations, et qu’ils lui ont répondu que, s’il ne se taisait, ils allaient lui faire dire la messe pendu, la tête en bas et les pieds en l’air, à la corde de la cloche ; tandis que leur aumônier, à eux, qui est une espèce de sacripant portant barbe et moustaches, suivrait l’office sur son eucologe, afin qu’il n’en fût passé ni une demande ni une réponse.
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– Mais, alors, dit mademoiselle Gertrude, ce ne sont pas de vrais gentilshommes ?
– Si fait, pardieu ! et des meilleurs de l’Allemagne même ! Ils n’ont pas eu honte de dire leurs noms, ce qui est, vous en conviendrez, une fière audace, après la manière dont ils se conduisent. Le plus vieux, qui est un homme de cinquante ans, à peu près, se nomme le comte de Waldeck, et commande quatre mille reîtres dans l’armée de Sa Majesté Charles Quint. Les deux autres, qui peuvent avoir, le premier, de vingt-quatre à vingt-cinq ans, et, le second, de dix-neuf à vingt, sont, l’un, son fils légitime, et l’autre, son bâtard. Seulement, d’après le peu que j’ai vu, – chose, du reste, assez commune, – il paraît moins aimer son légitime que son bâtard. Le fils légitime est un beau jeune homme, au teint pâle, avec de grands yeux bruns, des cheveux et des moustaches noirs, et il m’est avis qu’à celui-là, on pourrait encore lui faire entendre raison. Mais il n’en est pas de même de l’autre, du bâtard, de celui qui est roux et qui a des yeux de chat-huant... Celui-là, oh ! mademoiselle Gertrude, c’est un véritable démon ! Dieu vous préserve de
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le rencontrer !... Il regardait madame la baronne... tenez, c’était à faire frémir !
– Ah ! vraiment ? dit mademoiselle Gertrude, qui était évidemment curieuse de savoir ce que pouvait être un regard à faire frémir.
– Oh ! mon Dieu ! oui, dit Philippin en manière de péroraison, et voilà où je les ai laissés... Maintenant, je retourne chercher des nouvelles, et, dès que j’en ai, je vous les apporte.
– Oui, oui, dit Gertrude, allez ! et revenez vite ; mais prenez garde qu’il ne vous arrive malheur.
– Oh ! soyez tranquille, mademoiselle, répondit Philippin ; je ne me montre jamais que tenant une bouteille à chaque main, et comme je connais les bons tas, les brigands sont pleins de considération pour moi.
Philippin sortit et enferma mademoiselle Gertrude, qui se mit à songer incontinent au dedans d’elle-même à ce que pouvaient être des yeux qui lançaient des regards à faire frémir.
Elle ne s’était pas encore bien rendu compte
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de ce phénomène, quoiqu’il y eût près d’une heure qu’elle y songeât, quand la clef tourna de nouveau dans la serrure, et quand le messager reparut.
Ce n’était point celui de l’arche, et il était loin de tenir un rameau d’olivier à la main. – Le comte de Waldeck et ses fils avaient, à force de menaces, et même de mauvais traitements, contraint la baronne à leur donner ses bijoux, son argenterie et tout ce qu’elle avait d’or au château. Mais cela ne leur avait pas suffi, et, cette première rançon versée, la pauvre femme, au moment où elle croyait être quitte des nobles bandits qui étaient venus lui demander l’hospitalité, la pauvre femme, au contraire, avait été prise, garrottée au pied de son lit, et enfermée dans sa chambre avec promesse que, dans deux heures, le feu serait mis au château si, dans deux heures, elle n’avait point trouvé, soit dans sa bourse, soit dans celle de ses amis, deux cents écus à la rose.
Mademoiselle Gertrude se lamenta convenablement sur le sort de sa maîtresse ; mais,
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comme elle n’avait point, pour la tirer de l’embarras où elle se trouvait, deux cents écus à lui prêter, elle s’efforça de penser à autre chose, et demanda à Philippin ce que faisait cet infâme bâtard de Waldeck avec ses cheveux roux et ses yeux terribles.
Philippin lui répondit que le bâtard de Waldeck était en train de s’enivrer, occupation dans laquelle il était puissamment secondé par M. son père. Seul, le vicomte de Waldeck gardait, autant qu’il lui était possible, son sang-froid au milieu du pillage et de l’orgie.
Mademoiselle Gertrude avait une furieuse envie de se rendre compte par ses yeux de ce que c’était qu’une orgie. Quant au pillage, elle connaissait cela, ayant vu piller Thérouanne ; – mais d’une orgie, elle n’en avait aucune idée.
Philippin lui expliqua que c’était une réunion d’hommes buvant, mangeant, tenant de mauvais propos, et faisant toutes sortes d’insultes aux femmes qui leur tombaient sous la main.
La curiosité de mademoiselle Gertrude redoubla à ce tableau, qui eût fait, cependant,
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frémir un cœur moins courageux que le sien. Elle pria donc Philippin de la laisser sortir, ne fut-ce que dix minutes ; mais celui-ci lui répéta tant de fois, et si sérieusement, qu’à sortir, elle courait risque de la vie, qu’elle se décida à rester dans sa cachette, et à attendre une troisième visite de Philippin pour prendre un parti définitif.
Ce parti, il était pris avant le retour de Philippin. C’était bon gré, mal gré, de forcer le passage, de gagner le château, de se glisser dans les corridors secrets et par les escaliers dérobés, et de voir de ses yeux ce qui se passait ; un récit, si éloquent qu’il soit, étant toujours bien au-dessous du spectacle qu’il est destiné à peindre.
Aussi, dès qu’elle eut entendu, pour la troisième fois, la clef tourner dans la serrure, s’apprêta-t-elle à s’élancer hors de la citerne, que ce fût ou non l’avis de Philippin ; – mais, en apercevant le jeune homme, elle recula d’épouvante.
Philippin était pâle comme un mort ; sa bouche balbutiait des paroles sans suite, et ses yeux avaient conservé cette expression hagarde
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que la terreur met dans le regard de l’homme qui vient de voir quelque sombre et terrible événement.
Gertrude voulut l’interroger ; mais, au contact de cette épouvante, elle se sentit glacée ; la pâleur qui couvrait les joues de Philippin passa sur son visage, et, en face de ce mutisme effrayant, elle devint muette elle-même.
Le jeune homme, sans lui rien dire, mais avec cette force de l’effroi à laquelle on n’essaie pas même de résister, la saisit par le poignet, et l’entraîna vers la petite porte du jardin, qui donnait dans la plaine, en balbutiant ces seuls mots :
– Morte... assassinée... poignardée !...
Gertrude se laissa conduire ; Philippin l’abandonna un instant pour refermer la porte du jardin derrière eux ; précaution inutile, car on ne songeait pas à les poursuivre.
Mais le choc avait été si rude pour Philippin, que le mouvement imprimé au pauvre garçon ne devait s’arrêter que lorsque les forces lui
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manqueraient. Au bout de cinq cents pas, les forces lui manquèrent ; il tomba sans haleine, murmurant d’une voix rauque, comme celle d’un homme à l’agonie, ces mots effrayants, les seuls, au reste, qu’il eût prononcés :
– Morte... assassinée... poignardée !...
Alors, Gertrude avait jeté les yeux autour d’elle : elle n’était plus qu’à deux cents pas de la lisière de la forêt ; elle connaissait la forêt, elle connaissait la grotte ; c’était un double refuge. D’ailleurs, dans la grotte, peut-être trouverait-elle Yvonnet.
Elle avait bien quelque remords de laisser ainsi le pauvre Philippin évanoui sur le bord d’un fossé ; mais elle apercevait, venant de son côté, quatre ou cinq hommes à cheval. Peut-être ces hommes étaient-ils des reîtres de la troupe du comte de Waldeck ; elle n’avait pas une seconde à perdre pour leur échapper. Elle s’élança vers la forêt, et, sans regarder en arrière, elle courut folle, éperdue, échevelée, jusqu’à ce qu’elle eût franchi la lisière du bois. Là seulement, elle s’arrêta, s’appuya à un arbre pour ne pas tomber,
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et jeta les yeux sur la plaine.
Les cinq ou six cavaliers étaient arrivés à l’endroit où elle avait laissé Philippin évanoui. Ils l’avaient relevé ; mais, voyant qu’il lui était impossible de faire un pas, l’un d’eux l’avait posé en travers sur les arçons de sa selle, et, suivi de ses camarades, il le transportait du côté du camp.
Du reste, ces hommes ne paraissaient avoir que de bonnes intentions, et Gertrude commença de croire que rien ne pouvait arriver de plus heureux au pauvre Philippin que de tomber entre des mains qui semblaient si pitoyables.
Alors, rassurée sur son compagnon, ayant repris un peu d’haleine dans cette halte, Gertrude s’était remise à courir dans la direction ou plutôt vers le point qu’elle croyait être dans la direction de la grotte ; mais sa tête était tellement perdue, que les signes auxquels d’habitude elle reconnaissait son chemin passaient inaperçus à ses yeux. Elle s’égara donc, et ce ne fut qu’au bout d’une heure que, par accident, par hasard, par instinct, elle se trouva dans le voisinage de la grotte, et à la portée de la main de Frantz
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Scharfenstein.
On devine le reste : Frantz étendit une main dont il enveloppa la taille de Gertrude, lui mit l’autre sur la bouche, enleva la jeune fille comme une plume, rentra avec elle dans la grotte, et la déposa tout effarée au milieu des aventuriers, auxquels, rassurée par les bonnes paroles d’Yvonnet, elle fit le récit que nous-même venons de faire, et qui fut accueilli par un cri général d’indignation.
Mais, qu’on ne s’y trompe pas, cette indignation avait une cause tout égoïste. Les aventuriers n’étaient point indignés du peu de moralité dont les pillards venaient de faire preuve à l’endroit du château du Parcq et de ses habitants. Non, ils étaient indignés de ce que le comte de Waldeck et ses fils eussent pillé, le matin, un château qu’ils comptaient, eux, piller le soir.
Il résulta de cette indignation un hourra général qui fut suivi de la résolution, prise à l’unanimité, d’aller à la découverte, afin de voir ce qui se passait à la fois du côté du camp, où
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l’on avait transporté Philippin, et du côté du château du Parcq, où s’était accompli le drame que Gertrude venait de raconter avec toute l’éloquence et toute l’énergie de la terreur.
Mais, chez les aventuriers, l’indignation n’excluait pas la prudence. Il fut donc décidé qu’un homme de bonne volonté commencerait par explorer le bois, et viendrait rendre compte aux aventuriers de l’état des choses. Selon les motifs de sécurité ou de crainte que donnerait l’exploration, on agirait.
Yvonnet s’offrit pour battre le bois. C’était, au reste, bien l’homme qu’il fallait pour cela : il connaissait tous les tours et les détours de la forêt ; il était agile comme un daim et rusé comme un renard.
Gertrude jeta les hauts cris, et tenta de s’opposer à ce que son amant accomplît une si dangereuse mission ; mais on lui fit comprendre, en deux mots, que le moment était mal choisi de sa part pour donner cours à des susceptibilités amoureuses qui ne pouvaient qu’être mal appréciées par la société un peu positive dans
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laquelle elle se trouvait. Elle était fille de bons sens, au fond ; elle se calma donc en voyant que ses cris et ses larmes, non seulement seraient sans résultat, mais encore pourraient tourner mal pour elle. D’ailleurs, Yvonnet lui expliqua tout bas que la maîtresse d’un aventurier ne doit pas affecter la sensibilité nerveuse d’une princesse de roman, et, l’ayant remise aux mains de son ami Fracasso, et sous la garde spéciale des deux Scharfenstein, il sortit de la grotte pour accomplir l’importante mission dont il venait de se charger.
Dix minutes après, il était de retour.
La forêt était parfaitement déserte, et ne paraissait offrir aucun danger.
Comme la curiosité des aventuriers était presque aussi vivement excitée dans leur grotte par le récit de mademoiselle Gertrude que la curiosité de mademoiselle Gertrude avait été excitée dans sa citerne par le récit de Philippin, et que de vieux routiers de leur trempe ne pouvaient convenablement avoir les mêmes motifs de prudence que ceux qui dirigent les actions d’une belle et timide jeune fille, ils sortirent
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immédiatement du souterrain, laissant l’acte de société de Procope à la garde des génies de la terre, invitèrent Yvonnet à se mettre à leur tête, et, guidés par lui, se dirigèrent vers la lisière du bois, non sans que chacun, à part lui, se fût assuré que sa dague ou son épée n’était pas rouillée au fourreau.
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Le justicier.
À mesure que nos aventuriers s’avançaient vers cette pointe de la forêt que nous avons dit s’allonger comme un fer de lance jusqu’à un quart de lieue d’Hesdin, en séparant les deux bassins de la plaine déjà connue de nos lecteurs, un épais taillis succédait à la haute futaie, et, par le rapprochement de ses troncs, l’entrelacement de ses branches, présentait un surcroît de sécurité à ceux qui se glissaient sous son ombre. Ce fut donc sans être vue d’aucun être vivant que la petite troupe parvint jusqu’à la lisière du bois.
À quinze pas à peu près du fossé qui séparait la forêt de la plaine, fossé qui contournait le chemin sur lequel nous avons arrêté l’attention du lecteur dès le premier chapitre de ce livre, et qui établissait une communication entre le château du
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Parcq, le camp de l’empereur, et les villages voisins, nos aventuriers s’arrêtèrent.
L’endroit était bien choisi pour la halte : un chêne immense, demeuré avec quelques arbres de la même essence et de la même taille, pour indiquer ce qu’étaient autrefois les géants tombés sous la cognée, étendait son dôme touffu au-dessus de leur tête, tandis qu’en faisant quelques pas, ils pouvaient, sans être vus, plonger leurs regards dans la plaine.
Tous levèrent en même temps les yeux vers la puissante végétation de l’arbre séculaire. Yvonnet comprit ce qu’on attendait encore de lui ; il fit de la tête un signe de consentement, emprunta les tablettes de Fracasso, qui renfermaient une seule et dernière feuille immaculée, que le poète lui montra en lui recommandant de respecter les autres, qui étaient dépositaires de ses rêveuses élucubrations. Il dressa un des deux Scharfenstein contre le pilier rugueux qu’il ne pouvait étreindre de ses bras, monta dans les deux mains croisées du géant, de ses mains gagna ses épaules, de ses épaules les premières branches de l’arbre, et, en
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un instant, se trouva assis à cheval sur une de ses vigoureuses ramures avec autant d’aisance et de sécurité que l’est un matelot sur la vergue de misaine ou sur le mât de beaupré.
Gertrude l’avait, pendant cette ascension, suivi d’un œil inquiet, mais elle avait déjà appris à renfermer ses craintes et à contenir ses cris. D’ailleurs, en voyant la désinvolture avec laquelle Yvonnet s’était établi sur sa branche, la facilité qu’il avait à tourner la tête à droite et à gauche, elle comprit qu’à moins d’un de ces vertiges auxquels Yvonnet était sujet quand on ne le regardait pas, il n’y avait aucun danger pour son amant.
Au reste, Yvonnet, la main placée en abat-jour sur ses yeux, regardant tantôt au nord et tantôt au midi, paraissait partager son attention entre deux spectacles également doués d’intérêt.
Ces mouvements de tête multipliés éveillaient fort la curiosité des aventuriers, qui, perdus dans l’épaisseur du taillis, ne pouvaient rien voir de ce que voyait Yvonnet des régions élevées où il avait établi son domicile.
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Aussi Yvonnet comprit-il de leur part cette impatience, dont ils donnaient des signes en levant la tête en l’air, en le questionnant du regard, et même en se hasardant à lui crier à demi-voix : « Mais qu’y a-t-il donc ? »
Et, parmi les interrogateurs de gestes et de voix, rendons cette justice à mademoiselle Gertrude, elle n’était pas la moins animée.
Yvonnet fit, de la main, à ses compagnons un signe de promesse indiquant que, dans quelques secondes, ils en sauraient autant que lui. Il ouvrit les tablettes de Fracasso, en déchira la dernière page blanche, écrivit sur cette page quelques lignes au crayon, roula le papier dans ses doigts, afin que le vent ne l’emportât point, et le laissa tomber.
Toutes les mains s’étendirent pour le recevoir, même les blanches et petites mains de mademoiselle Gertrude ; mais ce fut entre les larges battoirs de Frantz Scharfenstein que le papier tomba.
Le géant se mit à rire de sa bonne chance, et passant le papier à son voisin :
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– À fous l’honneur, monsié Brogobe, dit-il ; moi ne safre bas lire le vranzais.
Procope, non moins curieux que les autres de savoir ce qui se passait, déplia le papier, et, au milieu de l’attention générale, il lut les lignes suivantes :
« Le château du Parcq est en feu.
» Le comte de Waldeck, ses deux fils et ses quarante reîtres se sont remis en campagne, et suivent le chemin qui conduit du château du Parcq au camp.
» Ils sont à deux cents pas, à peu près, de la pointe du bois où nous sommes cachés.
» Voilà pour ma droite.
» Maintenant, une autre petite troupe suit, de son côté, la route du camp au château.
» Cette troupe est composée de sept hommes, un chef, un écuyer, un page et quatre soldats.
» Autant que j’en puis juger d’ici, le chef est le duc Emmanuel Philibert.
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» Sa troupe est à la même distance à peu près, sur notre gauche, que celle du comte de Waldeck sur notre droite.
» Si les deux troupes marchent du même pas, elles doivent se rencontrer juste à la pointe du bois, et se trouver face à face au moment où elles s’y attendront le moins.
» Si le duc Emmanuel a été prévenu, comme c’est probable, par M. Philippin de ce qui se passe au château, nous allons voir quelque chose de curieux.
» Attention camarades ! – c’est bien le Duc. »
Le billet d’Yvonnet finissait là ; mais il était difficile de dire plus de choses en moins de mots, et de promettre avec plus de simplicité un spectacle qui, en effet, allait être des plus curieux, si l’aventurier ne se trompait point sur l’identité des personnes.
Aussi chacun des compagnons se rapprocha-t-il avec précaution de la lisière du bois, afin d’assister, avec le plus d’agrément et le moins de
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danger possible, au spectacle promis par Yvonnet, et auquel le hasard lui avait assigné la meilleure place.
Si le lecteur veut suivre l’exemple de nos aventuriers, nous ne nous inquiéterons point du comte de Waldeck et de ses fils que nous connaissons déjà par le récit de mademoiselle Gertrude, et, nous glissant, nous aussi, sur la lisière gauche du bois, nous nous mettrons en communication avec le nouveau personnage annoncé par Yvonnet, et qui n’est pas moins que le héros de notre histoire.
Yvonnet ne s’était pas trompé. Le chef qui s’avançait entre son page et son écuyer, précédant, comme s’il s’agissait d’une simple patrouille de jour, une petite troupe de quatre hommes d’armes, était bien le duc Emmanuel Philibert, généralissime des troupes de l’empereur Charles Quint dans les Pays-Bas.
Il était d’autant plus facile à reconnaître que, selon son habitude, au lieu de porter son casque sur sa tête, il le portait pendu au côté gauche de sa selle. Ce qui lui arrivait presque constamment
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par la pluie et par le soleil, et même aussi parfois pendant la bataille : d’où l’on disait que les soldats, voyant son insensibilité au froid, au chaud et aux coups, l’avaient surnommé Tête de Fer.
C’était, à l’époque où nous sommes arrivés, un beau jeune homme de vingt-sept ans, de taille moyenne, mais vigoureusement pris dans sa taille ; aux cheveux coupés très courts, au front haut et découvert, aux sourcils bruns bien dessinés, aux yeux bleus, vifs et perçants, au nez droit, aux moustaches bien fournies, à la barbe taillée en pointe, enfin, au col un peu enfoncé dans les épaules, comme il arrive presque toujours aux descendants des races guerrières, dont les aïeux ont porté le casque pendant plusieurs générations.
Lorsqu’il parlait, sa voix était à la fois d’une douceur infinie et d’une fermeté remarquable. Chose étrange ! elle pouvait monter à l’expression de la plus violente menace sans s’élever de plus d’un ou deux tons : la gamme ascendante de colère était cachée dans les
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nuances presque insaisissables de l’accent.
Il en résultait que les personnes de son intimité devinaient seuls à quels périls étaient exposés les imprudents qui éveillaient et bravaient cette colère, colère si bien comprimée au-dedans, qu’on ne pouvait comprendre sa force et mesurer son étendue qu’au moment où, précédée de l’éclair de ses yeux, elle éclatait, tonnait, pulvérisait comme la foudre ; puis, de même que, la foudre une fois tombée, l’orage se calme et le temps se rassérène, l’explosion produite, la physionomie du duc reprenait son calme et sa sérénité habituels ; ses yeux, leur regard placide et fort ; sa bouche, son bienveillant et royal sourire.
Quant à l’écuyer qui marchait à sa droite, et qui portait la visière haute, c’était un jeune homme blond du même âge à peu près, et exactement de la même taille que le duc. Ses yeux d’un bleu clair, pleins de puissance et de fierté, sa barbe et ses moustaches d’un blond plus chaud que ses cheveux, son nez aux narines dilatées comme celles du lion, ses lèvres dont le
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poil qui les couvrait ne pouvait cacher ni le coloris ni l’épaisseur, son teint riche à la fois du double fard du hâle et de la santé : tout en lui indiquait la force physique poussée au plus haut degré. Attachée non pas à son flanc, mais ballottant sur son dos, résonnait une de ces terribles épées à deux mains comme François Ier en brisa trois à Marignan, et qu’à cause de leur longueur, on ne tirait que par-dessus l’épaule, tandis qu’à l’arçon de sa selle pendait une de ces haches d’armes offrant un tranchant d’un côté, une masse de l’autre, et un fer triangulaire et aigu à sa pointe ; de sorte qu’avec cette seule arme, on pouvait tout à la fois, et selon l’occasion, fendre comme avec une hache, assommer comme avec un marteau, percer comme avec un poignard.
À la gauche du duc marchait son page. C’était un bel adolescent de seize ou dix-huit ans à peine, avec des cheveux bleus à force d’être noirs, taillés à l’allemande, comme en portent les chevaliers d’Holbein et les anges de Raphaël. Ses yeux, ombragés par de longs cils veloutés, étaient doués de cette nuance insaisissable qui flotte du marron au violet, et que l’on ne rencontre que
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dans les yeux arabes ou siciliens. Son teint mat, de cette belle matité particulière aux contrées septentrionales de la péninsule italienne, semblait celui d’un marbre de Carrare dont le soleil romain aurait longuement et amoureusement bu la pâleur. Ses mains, petites, blanches et effilées, manœuvraient, avec une adresse remarquable, un petit cheval de Tunis portant pour toute selle, une trousse faite d’une peau de léopard aux yeux d’émail, aux dents et aux griffes d’or, et, pour toute bride, un léger filet de soie. Quant à son habillement, simple mais plein d’élégance, il se composait d’un pourpoint de velours noir s’ouvrant sur un justaucorps cerise à crevés de satin blanc, serré au bas de la taille par un cordonnet d’or supportant une dague dont la poignée était faite d’une seule agate. Son pied, gracieusement modelé, était enfermé dans une botte de maroquin dans l’extrémité supérieure de laquelle se perdait, à la hauteur du genou, une trousse de velours pareil à celui du pourpoint. Enfin, son front était couvert d’une toque de la même étoffe et de la même couleur que toute la partie extérieure de son vêtement, et autour de
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laquelle, fixée au-dessus du front par une agrafe de diamant, s’enroulait une plume cerise dont l’extrémité, flottante au moindre souffle d’air, retombait gracieusement entre les deux épaules.
Nos personnages nouveaux posés et mis en scène, revenons à l’action, un moment interrompue, et qui va se renouer avec encore plus de vigueur et de fermeté qu’auparavant.
En effet, pendant cette description, le duc Emmanuel Philibert, ses deux compagnons et les quatre hommes de sa suite continuaient leur chemin sans presser ni ralentir le pas de leurs chevaux. Seulement, à mesure qu’ils approchaient de la pointe du bois, le visage du duc se rembrunissait, comme s’il se fût attendu d’avance au spectacle de désolation qui allait s’offrir à ses yeux, une fois cette pointe de bois dépassée. Mais, tout à coup, en arrivant simultanément à l’extrémité de l’angle, comme l’avait prévu Yvonnet, les deux troupes se trouvèrent face à face, et, chose singulière ! ce fut la plus nombreuse des deux qui s’arrêta, clouée à sa place par un sentiment de surprise auquel se
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mêlait visiblement un peu de crainte.
Emmanuel Philibert, au contraire, sans indiquer par un tressaillement de son corps, par un geste de sa main, par un mouvement de son visage, le sentiment, quel qu’il fût, qui l’agitait, continua son chemin, marchant droit au comte de Waldeck, qui l’attendait placé entre ses deux fils.
À dix pas du comte, Emmanuel fit un signe à son écuyer, à son page et à ses quatre soldats, qui s’arrêtèrent avec une obéissance et une régularité toute militaires, et le laissèrent continuer son chemin.
Lorsqu’il ne fut plus qu’à la portée de la main du vicomte de Waldeck, qui se trouvait placé comme un rempart entre lui et son père, le duc s’arrêta à son tour.
Les trois gentilshommes portèrent la main à leurs casques en signe de salut ; seulement, en portant la main au sien, le bâtard de Waldeck en abaissa la visière, comme pour être prêt à tout événement.
Le duc répondit à leur triple salut par une
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simple inclination de sa tête nue.
Puis, s’adressant au vicomte de Waldeck avec cette voix suave qui faisait de sa parole une harmonie :
– Monsieur le vicomte de Waldeck, dit-il, vous êtes un digne et brave gentilhomme comme je les aime, et comme les aime mon auguste maître l’empereur Charles Quint. Depuis longtemps je songeais à faire quelque chose pour vous ; il y a un quart d’heure, l’occasion s’en est présentée, et je l’ai saisie. Je reçois à l’instant la nouvelle qu’une compagnie de cent vingt lances dont j’ai, au nom de Sa Majesté l’empereur, ordonné la levée sur la rive gauche du Rhin, est assemblée à Spire ; je vous ai nommé capitaine de cette compagnie.
– Monseigneur... balbutia le jeune homme tout étonné, et rougissant de plaisir.
– Voici votre brevet, signé par moi, et scellé du sceau de l’Empire, continua le duc en tirant de sa poitrine un parchemin qu’il présenta au vicomte, prenez-le, partez à l’instant même, et sans une minute de retard... Nous allons
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probablement rentrer en campagne, et j’aurai besoin de vous et de vos hommes. Allez, monsieur le vicomte de Waldeck ; montrez-vous digne de la faveur qui vous est accordée, et que Dieu vous garde !
La faveur était grande, en effet. Aussi le jeune homme, obéissant, sans commentaire, à l’ordre qui lui était donné de partir à l’instant même, prit-il immédiatement congé de son père et de son frère, et, se retournant vers Emmanuel :
– Monseigneur, dit-il, vous êtes véritablement un justicier, ainsi qu’on vous appelle, pour le mal, comme pour le bien, pour le bon comme pour le mauvais... Vous avez eu confiance en moi ; cette confiance sera justifiée. Adieu, monseigneur.
Et, mettant son cheval au galop, le jeune homme disparut à l’angle du bois.
Emmanuel Philibert le suivit du regard jusqu’à ce qu’il l’eut entièrement perdu de vue.
Puis, se retournant et fixant un regard sévère sur le comte de Waldeck :
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– Et maintenant, à vous, monsieur le comte ! dit-il.
– Monseigneur, interrompit le comte, laissez-moi d’abord remercier Votre Altesse de la faveur qu’elle vient d’accorder à mon fils.
– La faveur que j’ai accordée au vicomte de Waldeck, répondit froidement Emmanuel, ne vaut pas un remerciement, puisqu’il l’a méritée... Seulement, vous avez entendu ce qu’il a dit, je suis un justicier pour le mal comme pour le bien, pour le bon comme pour le mauvais. Rendez-moi votre épée, monsieur le comte !
Le comte tressaillit, et, avec un accent indiquant qu’il n’obéissait pas facilement à l’ordre qui venait de lui être donné :
– Moi, vous rendre mon épée ! et pourquoi cela ?
– Vous connaissez mon arrêté défendant le pillage et la maraude, sous peine des verges ou du gibet pour les soldats, sous peine des arrêts ou de la prison pour les chefs. Vous avez contrevenu à mon arrêté en vous introduisant de force, malgré
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les observations de votre fils aîné, dans le château du Parcq, et en volant l’or, les bijoux, l’argenterie de la châtelaine qui l’habitait... Vous êtes un maraudeur et un pillard ; rendez-moi votre épée, monsieur le comte de Waldeck !
Le duc avait prononcé ces paroles sans que le ton de sa voix eût visiblement changé, excepté pour son écuyer et son page, qui, commençant seulement à comprendre ce dont il s’agissait, se regardèrent avec une certaine inquiétude.
Le comte de Waldeck pâlit ; mais, nous l’avons dit, il était difficile à un étranger de deviner, au son de la voix d’Emmanuel Philibert, à quel degré de menace sa justice ou sa colère en était arrivée.
– Mon épée, monseigneur ? dit Waldeck ; oh ! j’ai, sans doute, encore commis quelque autre méfait... un gentilhomme ne rend pas son épée pour si peu !
Et il essaya de rire dédaigneusement.
– Oui, monsieur, répondit Emmanuel, oui, vous avez fait autre chose ; mais, pour l’honneur
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de la noblesse d’Allemagne, je taisais ce que vous avez fait... Vous voulez que je parle ? Soit ; écoutez donc. Quand vous avez eu volé or, argenterie, bijoux, cela ne vous a pas suffi : vous avez fait attacher la maîtresse de la maison au pied de son lit, et vous lui avez dit : « Si, dans deux heures, vous n’avez pas versé entre nos mains la somme de deux cents écus, noble-rose, je mettrai le feu à votre château ! » Vous avez dit cela, et, au bout de deux heures, comme la pauvre femme, vous ayant donné jusqu’à sa dernière pistole, se trouvait dans l’impossibilité de vous remettre les deux cents écus demandés, malgré les prières de votre fils aîné, vous avez mis le feu à la ferme, pour que la malheureuse victime eût le temps de faire ses réflexions avant que le feu eût gagné le château... Et, tenez, vous ne direz point que cela n’est pas vrai : on voit d’ici flamme et fumée. Vous êtes un incendiaire ; rendez-moi votre épée, monsieur le comte.
Le comte grinça des dents, car il commençait à comprendre ce qu’il y avait de résolution dans les paroles calmes mais fermes du duc.
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– Puisque vous êtes si bien instruit du commencement, monseigneur, dit-il, vous êtes, sans doute, non moins bien renseigné sur la fin ?
– Vous avez raison, monsieur, je sais tout ; c’est que je voulais vous épargner la corde, que vous méritez.
– Monseigneur ! s’écria Waldeck du ton de la menace.
– Silence, monsieur ! dit Emmanuel Philibert ; respectez votre accusateur, et tremblez devant votre juge !... La fin ? Je vais vous la dire. À la vue de la flamme qui commençait de monter dans les airs, votre bâtard qui avait la clef de la chambre dans laquelle était garrottée la prisonnière, est entré dans cette chambre. La malheureuse n’avait pas crié en voyant le feu qui s’approchait d’elle ; ce n’était que la mort... elle cria en voyant votre bâtard s’avancer et la saisir dans ses bras, car c’était le déshonneur ! Le vicomte de Waldeck entendit ces cris, et accourut. Il somma son frère de rendre la liberté à celle qu’il outrageait ; mais lui, au lieu de répondre à cet appel d’honneur, jeta sa
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prisonnière toute garrottée sur le lit, et tira son épée. Le vicomte de Waldeck sortit la sienne du fourreau, résolu à sauver cette femme, même au péril de sa vie. Les deux frères s’attaquèrent avec acharnement, car il y avait longtemps qu’ils se haïssaient. Vous entrâtes alors, et, croyant que vos fils se battaient pour la possession de cette femme : « La plus belle femme du monde, dites-vous, ne vaut pas la goutte de sang qui sort des veines d’un soldat. Bas les armes, enfants ! je vais vous mettre d’accord... » Alors, à votre voix, les deux frères abaissèrent leurs épées ; vous passâtes entre eux ; tous deux vous suivaient du regard, car ils ne savaient ce que vous vouliez faire. Vous vous approchâtes de la femme garrottée et renversée sur le lit, et, avant que ni l’un ni l’autre de vos fils eussent eu le temps de s’opposer à cette action infâme, vous tirâtes votre dague, et la lui enfonçâtes dans la poitrine... Ne dites pas que cela ne s’est point passé ainsi ; ne dites pas que cela n’est point vrai : votre dague est encore humide, et vos mains sont encore sanglantes. Vous êtes un assassin ; rendez-moi votre épée, comte de Waldeck.
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– Cela est facile à dire, monseigneur, répondit le comte ; mais un Waldeck ne vous rendrait pas son épée, tout prince couronné ou découronné que vous êtes, quand il serait seul contre vous sept ; à plus forte raison quand il a son fils à sa droite, et quarante soldats derrière lui.
– Alors, dit Emmanuel avec une légère altération dans la voix, si vous ne voulez pas me la rendre de bonne volonté, c’est à moi de vous la prendre de force.
Et, faisant faire un bond à son cheval, il se trouva côte à côte du comte de Waldeck.
Celui-ci, serré de trop près pour tirer son épée, porta la main à ses fontes ; mais, avant qu’il eût détaché le bouton qui les fermait, Emmanuel Philibert avait plongé la main dans la sienne, ouverte d’avance, et en avait tiré un pistolet tout armé.
Le mouvement fut si rapide, que ni le bâtard de Waldeck, ni l’écuyer, ni le page du duc, ni le comte de Waldeck lui-même, ne purent le prévenir. Emmanuel Philibert, d’une main calme et sûre comme celle de la justice, lâcha le coup à
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bout portant, brûlant le visage du comte avec la poudre, et lui faisant sauter la cervelle avec la balle.
Le comte eut à peine le temps de jeter un cri ; il ouvrit ses bras, se renversa lentement sur la croupe de son cheval, comme un athlète qu’un lutteur invisible fait plier en arrière, perdit l’étrier du pied gauche, puis du pied droit, et roula lourdement à terre.
Le justicier avait fait justice ; le comte était tué sur le coup.
Pendant tout le temps qu’avait duré cette scène, le bâtard de Waldeck, entièrement couvert de son armure de fer, était resté debout et immobile comme une statue équestre ; mais, en entendant le coup de pistolet, mais, en voyant tomber son père, il poussa un cri de rage qui s’échappa en grinçant à travers la visière de son casque.
Puis s’adressant aux reîtres stupéfaits et terrifiés :
– À moi, compagnons ! s’écria-t-il en
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allemand ; cet homme n’est pas des nôtres... À mort ! à mort, le duc Emmanuel !
Mais les reîtres, pour toute réponse, secouèrent la tête en signe de négation.
– Ah ! s’écria le jeune homme, se laissant emporter de plus en plus à sa colère, ah ! vous ne m’écoutez pas ! ah ! vous refusez de venger celui qui vous aimait comme ses enfants, qui vous chargeait d’or, qui vous gorgeait de butin !... Eh bien ! ce sera donc moi qui le vengerai, puisque vous êtes des ingrats et des lâches !
Et il tira son épée pour s’élancer sur le duc ; mais deux reîtres sautèrent au chanfrein de son cheval, saisissant la bride chacun d’un côté du mors, tandis qu’un troisième l’étreignait entre ses bras.
Le jeune homme se débattait furieux, accablant d’injures ceux qui le tenaient enchaîné.
Le duc regardait ce spectacle avec une certaine pitié : il comprenait le désespoir de ce fils qui venait de voir tomber son père à ses pieds.
– Altesse, dirent les reîtres, qu’ordonnez-vous
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de cet homme, et que faut-il faire de lui ?
– Le laisser libre, dit le duc. M’ayant menacé, si je l’arrêtais, il pourrait croire que j’ai peur.
Les reîtres arrachèrent l’épée des mains du bâtard, et le laissèrent libre.
Le jeune homme fit bondir son cheval qui, d’un seul élan, franchit la distance qui le séparait d’Emmanuel Philibert.
Celui-ci l’attendait la main posée sur la crosse de son second pistolet.
– Emmanuel Philibert, duc de Savoie, prince de Piémont, cria le bâtard de Waldeck en étendant la main vers lui en signe de menace, tu comprends, n’est-ce pas, que de moi à toi, c’est, à compter d’aujourd’hui, une haine mortelle... Emmanuel Philibert, tu as tué mon père. (Il abaissa la visière de son casque.) Regarde bien mon visage, et, chaque fois que tu le reverras, soit la nuit, soit le jour, soit dans une fête, soit dans un combat, malheur ! malheur à toi, Emmanuel Philibert !
Et, faisant volter son cheval, il partit au galop
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en secouant la main, comme pour jeter encore une malédiction contre le duc, et en lui criant une dernière fois : « Malheur ! »
– Misérable ! s’écria l’écuyer d’Emmanuel en piquant son cheval pour s’élancer à sa poursuite.
Mais le duc, faisant un signe impératif de la main :
– Pas un pas de plus, Scianca-Ferro ! dit-il ; je te le défends !
Puis, se retournant vers son page, qui, pâle comme la mort, semblait prêt à perdre les arçons :
– Qu’est-ce que cela, Leone ? dit-il en s’approchant de lui, et en lui tendant la main. En vérité, en vous voyant ainsi, blême et tremblant, on vous prendrait pour une femme !
– Oh ! mon bien-aimé duc, murmura le page, redites-moi que vous n’êtes pas blessé, ou je meurs...
– Enfant ! dit le duc, est-ce que je ne suis pas sous la main de Dieu ?
Alors, s’adressant aux reîtres :
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– Mes amis, dit-il en leur montrant le cadavre du comte de Waldeck, procurez une sépulture chrétienne à cet homme, et que la justice que je viens d’exercer sur lui vous soit une preuve qu’à mes yeux, comme à ceux du Seigneur, il n’y a ni grands ni petits.
Et, faisant un signe de la tête à Scianca-Ferro et à Leone, il reprit avec eux le chemin du camp, sans que son visage eût gardé d’autre trace de l’événement terrible qui venait de se passer que la ride habituelle qui semblait, un peu plus profondément que de coutume, creuser sur son front le sillon de la pensée.
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