Le page du duc de Savoie 1
Chapitre VII
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
La sentinelle lui présenta les armes et il entra
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précédé du messager qui allait annoncer à l’empereur son arrivée.
La tente de campagne de l’empereur était divisée en quatre compartiments, sans compter une espèce d’antichambre, ou plutôt, de portique soutenu par quatre piliers.
Ces quatre compartiments de la tente impériale servaient, l’un de salle à manger, l’autre de salon, l’autre de chambre à coucher et l’autre de cabinet de travail.
Chacun d’eux avait été meublé par le don d’une ville et orné par le trophée d’une victoire.
Le seul trophée de la chambre à coucher de l’empereur était l’épée de François Ier, suspendue au chevet de son lit. Ce trophée était simple comme on voit, mais il avait plus de prix aux yeux de Charles Quint, qui emporta cette épée jusque dans le monastère de St-Just, que les trophées des trois autres chambres.
Celui qui écrit ces lignes a souvent, avec un triste et mélancolique regard vers le passé, tenu et tiré cette épée qui avait été tenue et tirée par
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François Ier qui la rendit, Charles Quint qui la reçut, et Napoléon qui la reprit.
Étrange néant des choses de ce monde ! devenue à peu près l’unique dot d’une belle princesse déchue, elle est aujourd’hui la propriété d’un serviteur de Catherine II !
Ô François Ier ! ô Charles Quint ! ô Napoléon !
Dans l’antichambre, quoiqu’il ne fît que la traverser, Emmanuel Philibert, avec ce coup d’œil du chef qui voit tout d’un regard et en une seconde, Emmanuel Philibert, disons-nous, remarqua un homme dont les mains étaient liées au dos et qui était gardé par quatre soldats.
L’homme garrotté était vêtu en paysan ; mais comme sa tête était découverte, Emmanuel Philibert crut voir que ni ses cheveux, ni son teint, n’étaient d’accord avec ses vêtements.
Il pensa que c’était un espion français que l’on venait d’arrêter, et qu’à propos de cet espion, l’empereur le faisait demander.
Charles Quint était dans son cabinet de travail : aussitôt annoncé, le duc fut introduit près
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de l’empereur.
Charles Quint, né avec le seizième siècle, était alors un homme de cinquante-cinq ans ; petit de taille, mais vigoureux. Son œil vif étincelait sous ses sourcils, quand toutefois la douleur n’en éteignait pas la lumière.
Ses cheveux grisonnaient, mais sa barbe plus épaisse que longue était restée d’un roux ardent.
Il se tenait couché sur une espèce de divan turc recouvert d’étoffes d’Orient prises dans la tente de Soliman devant Vienne.
À la portée de sa main brillait un trophée de kandjars et de cimeterres arabes. Il était enveloppé dans une longue robe de chambre de velours noir fourrée de martre. Son visage était sombre et il paraissait attendre Emmanuel Philibert avec impatience.
Cependant, lorsqu’on lui eut annoncé le duc, cette expression d’impatience disparut à l’instant même, comme disparaît sous un souffle d’aquilon un nuage qui obscurcissait la clarté du jour.
Pendant quarante ans de règne, l’empereur
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avait eu le temps d’apprendre à composer son visage et, il faut le dire, personne n’était plus habile que lui dans cet art.
Au premier coup d’œil qu’il jeta sur l’empereur, Emmanuel Philibert comprit néanmoins que celui-ci avait à l’entretenir de choses graves.
Charles Quint, en apercevant son neveu, tourna la tête de son côté, et faisant un effort pour changer de position, il lui adressa de la main et de la tête un salut amical.
Emmanuel Philibert s’inclina respectueusement.
L’empereur attaqua la conversation en italien. Lui qui regretta toute sa vie de n’avoir jamais pu apprendre le latin ni le grec, parlait également bien cinq langues vivantes : l’italien, l’espagnol, l’anglais, le flamand et le français. Il expliquait lui-même l’usage qu’il faisait de ces cinq langues.
– J’ai appris l’italien, disait-il, pour parler au pape, l’espagnol pour parler à ma mère Jeanne,
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l’anglais pour parler à ma tante Catherine, le flamand pour parler à mes concitoyens et à mes amis, enfin le français pour me parler à moi-même.
Quelque hâte qu’il eût de causer de ses affaires avec ceux qu’il mandait près de lui, l’empereur commençait toujours par leur dire quelques mots des leurs.
– Eh bien ! demanda-t-il en italien, quelles nouvelles du camp ?
– Sire, répondit Emmanuel Philibert, en employant la même langue dont Charles Quint s’était servi et qui du reste était sa langue maternelle, une nouvelle que votre majesté ne tarderait pas à savoir, si je ne la lui apprenais moi-même. Cette nouvelle, c’est que, pour qu’on respecte mon titre et votre autorité, je viens d’être obligé de faire un grand exemple.
– Un grand exemple, répéta distraitement l’empereur qui rentrait déjà dans ses propres pensées, et lequel ?
Emmanuel Philibert commença le récit de ce
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qui s’était passé entre lui et le comte de Waldeck. Mais quelque importance qu’eût la narration, il était évident que Charles Quint ne l’écoutait que des oreilles ; l’esprit était ailleurs.
– Bien ! dit pour la troisième fois l’empereur, lorsque Emmanuel Philibert eut terminé.
Seulement plongé, comme il l’était, en lui-même, il n’avait, selon toute probabilité, pas entendu un mot du rapport que venait de lui faire son général.
En effet, pendant tout le temps qu’avait duré le récit, l’empereur, pour cacher sa préoccupation sans doute, avait regardé en les faisant mouvoir avec difficulté les doigts de sa main droite, tordus et déformés par la goutte.
C’était là la véritable ennemie de Charles Quint, ennemie bien autrement acharnée contre lui que Soliman, François Ier et Henri II.
La goutte et Luther, c’étaient les deux démons qui le visitaient incessamment.
Aussi les mettait-il tous deux sur le même rang.
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– Ah ! sans Luther et sans ma goutte, disait-il parfois, en prenant à poignée sa barbe rousse, lorsqu’il descendait de cheval, rompu par la fatigue d’une longue route ou l’effort d’une rude bataille, ah ! sans Luther et sans ma goutte, comme je dormirais cette nuit !
Il se fit un instant de silence entre le récit d’Emmanuel Philibert et la reprise de la conversation de l’empereur.
Enfin, celui-ci se retournant vers son neveu :
– Moi aussi, dit-il, j’ai des nouvelles à t’apprendre, et de mauvaises nouvelles !
– D’où cela, auguste empereur ?
– De Rome
– Le pape est élu ?
– Oui.
– Et il a nom ?
– Pierre Caraffa. Celui qu’il remplace était justement de mon âge, Emmanuel, né la même année que moi : Marcel II... Pauvre Marcel, sa mort ne me dit-elle pas de me préparer à mourir !
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– Sire, dit Emmanuel, je crois qu’il ne faudrait pas arrêter votre esprit sur cet événement, et juger la mort du pape Marcel au point de vue d’une mort ordinaire. Marcel Cervino, cardinal, était sain, robuste et eût peut-être vécu jusqu’à cent ans ; le cardinal Marcel Cervino, devenu le pape Marcel II, est mort en vingt jours.
– Oui, je le sais bien, répondit Charles Quint tout pensif, il était aussi trop pressé d’être pape. Il s’est fait couronner de la tiare le jour du Vendredi Saint, c’est-à-dire le même jour où Notre Seigneur a été couronné d’épines. Voilà ce qui lui aura porté malheur. Aussi je me préoccupe moins de cette mort que de l’élection de Paul IV.
– Et cependant, si je ne me trompe, sire, dit Emmanuel Philibert, Paul IV est un Napolitain, c’est-à-dire un sujet de votre majesté.
– Oui, sans doute, mais on m’a toujours fait de mauvais rapports de ce cardinal et, pendant tout le temps qu’il a été à la cour d’Espagne, j’ai eu personnellement à m’en plaindre. Ah ! continua Charles Quint avec l’expression de la fatigue, il me va falloir recommencer avec lui la lutte que je
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soutiens depuis vingt ans avec ses prédécesseurs, et je suis au bout de mes forces !
– Oh ! sire !
Charles Quint tomba dans une espèce de rêverie dont il sortit presque aussitôt.
– Au reste, ajouta-t-il, comme se parlant à lui-même et avec un soupir, peut-être celui-là me trompera-t-il ainsi que m’ont trompé les autres papes ; ils sont presque toujours l’opposé de ce qu’ils étaient étant cardinaux. J’avais cru le Médicis, le Clément VII, un homme d’un esprit paisible, ferme et constant : bon ! voilà qu’on le nomme pape et il se trouve que j’ai erré en tous points : c’est un esprit inquiet, brouillon et variable. Tout au contraire, je m’étais imaginé que Jules III négligerait les affaires pour les plaisirs, qu’il ne s’occuperait que de divertissements et de fêtes : peccato ! il ne s’est jamais trouvé de pape plus diligent, plus appliqué et se souciant moins des joies de ce monde que celui-là. Nous en a-t-il donné de la besogne, lui et son cardinal Polus, à propos du mariage de Philippe II avec sa cousine Marie Tudor ! Si nous
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n’avions pas arrêté cet enragé Polus à Ausbourg, qui sait si aujourd’hui le mariage serait consommé ? Ah ! pauvre Marcel, dit l’empereur en poussant un second soupir encore plus expressif que le premier, ce n’est point parce que tu t’es fait couronner le jour du Vendredi Saint que tu n’as survécu que vingt jours à ton intronisation, c’est parce que tu étais mon ami !
– Laissons faire le temps, auguste empereur, dit Emmanuel Philibert ; votre majesté avoue elle-même s’être trompée sur Clément VII et sur Jules III ; peut-être se trompe-t-elle aussi sur Paul IV.
– Dieu le veuille ! mais j’en doute.
On entendit du bruit à la porte.
– Qu’y a-t-il ? demanda Charles Quint avec impatience, j’avais dit que l’on ne nous dérangeât point. Voyez donc à qui on en veut, Emmanuel.
Le duc souleva la draperie qui pendait devant la porte, échangea une demande et une réponse avec les personnes qui se trouvaient dans le compartiment voisin, et, se tournant vers
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l’empereur :
– Sire, dit-il, c’est un courrier qui arrive d’Espagne, de Tordesillas.
– Oh ! fais entrer, mon enfant ; des nouvelles de ma bonne mère sans doute !
Le messager parut.
– Oui, n’est-ce pas, dit en espagnol Charles Quint au messager, des nouvelles de ma mère ?
Le messager, sans répondre, tendit une lettre à Emmanuel Philibert, qui la lui prit des mains.
– Donne, Emmanuel, donne, dit l’empereur ; et elle se porte bien, n’est-ce pas ?
Le messager continua de garder le silence.
De son côté, Emmanuel hésitait à donner la lettre à Charles Quint : elle était cachetée de noir.
Charles Quint vit le cachet et frissonna.
– Hein ! dit-il, l’élection de Paul IV, voilà déjà qu’elle me porte malheur !... Donne, mon enfant, continua-t-il en tendant la main à Emmanuel.
Emmanuel obéit ; tarder plus longtemps eût été puéril.
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– Auguste, dit-il en remettant la lettre à Charles Quint, souviens-toi que tu es homme !
– Oui, reprit Charles Quint, c’est ce que l’on disait aux anciens triomphateurs... Et, tout tremblant, il ouvrit la lettre.
Elle ne contenait que quelques lignes, et cependant, pour les lire, il s’y reprit à deux ou trois fois.
Les larmes troublaient sa vue ; ses yeux hâves, desséchés par l’ambition, étaient étonnés eux-mêmes de ce miracle ; ils retrouvaient des pleurs.
Lorsqu’il eut fini, il tendit la lettre à Emmanuel Philibert qui la reprit de ses mains, et se laissant aller à la renverse sur son divan :
– Morte ! dit-il, morte le 13 avril 1555, juste le même jour où Pierre Caraffa a été nommé pape ! Hein ! mon fils, quand je te disais que cet homme me porterait malheur !
Emmanuel avait jeté les yeux sur la lettre. Elle était signée du notaire royal de Tordesillas ; elle annonçait en effet la mort de Jeanne de Castille, mère de Charles Quint, plus connue dans
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l’histoire sous le nom de Jeanne la Folle.
Il resta un instant immobile devant cette grande douleur qu’il ne savait pas où toucher, car Charles Quint adorait sa mère.
– Auguste, murmura-t-il enfin, rappelle-toi tout ce que tu as eu la bonté de me dire quand moi aussi, il y a deux ans, j’ai eu le malheur de perdre mon père.
– Oui, l’on dit tout cela, reprit l’empereur, on trouve de bonnes raisons pour consoler les autres ; et puis, vienne notre tour, nous sommes impuissants à nous consoler nous-mêmes.
– Aussi, je ne te console pas, Auguste, dit Emmanuel, au contraire je te dis : pleure, pleure, tu n’es qu’un homme !
– Quelle vie douloureuse que la sienne, Emmanuel, dit Charles Quint ! En 1496, elle épouse mon père Philippe le Beau, elle l’adorait ; en 1506 il meurt empoisonné d’un verre d’eau qu’il boit en jouant à la paume : elle devient folle de douleur. Depuis cinquante ans, elle attendait la résurrection de son époux, que pour la consoler
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un chartreux lui avait promise, et depuis cinquante ans, elle n’était point sortie de Tordesillas, excepté, lorsqu’en 1517, elle vint au-devant de moi à Villa-Viciosa et me mit elle-même la couronne d’Espagne sur la tête. Folle de l’amour qu’elle avait eu pour son mari, elle ne reprenait sa raison que lorsqu’elle s’occupait de son fils ! Pauvre mère ! Tout mon règne au moins attestera le respect que j’avais pour elle. Aucune chose d’importance ne s’est faite en Espagne, depuis quarante ans, qu’on n’ait pris son conseil, non qu’elle pût le donner toujours, mais c’était mon devoir de fils d’agir ainsi, et je l’accomplissais. Sais-tu que, toute espagnole et bonne espagnole qu’elle était, elle est venue accoucher dans les Flandres afin que je pusse être un jour empereur, à la place de mon aïeul Maximilien ! Sais-tu que toute mère qu’elle était, elle a renoncé à me nourrir, de peur que rien que pour avoir sucé son lait, on m’accusât d’être trop espagnol ! Et en effet, avoir été le nourrisson d’Anne Sterel et être bourgeois de Gand, voilà les deux principaux titres auxquels j’ai dû la couronne impériale. Eh bien ! dès avant ma
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naissance, ma mère avait prévu tout cela. Que puis-je lui faire après sa mort, moi ? De belles funérailles ? Elle les aura. Mais, en vérité, être empereur d’Allemagne, roi d’Espagne, de Naples, de Sicile et des deux Indes, avoir un empire sur lequel le soleil ne se couche jamais, comme disent mes flatteurs, et ne pouvoir pas faire à sa mère morte autre chose que de belles funérailles ! Ah ! Emmanuel, la puissance de l’homme le plus puissant est bien bornée !
En ce moment, la portière de la tente se souleva de nouveau et l’on vit par l’ouverture un officier tout couvert de poussière et qui semblait, lui aussi, porteur de nouvelles pressées.
L’expression du visage de l’empereur était si douloureuse que l’huissier qui avait pris sur lui, vu l’importance des nouvelles qu’apportait sans doute le troisième messager, de violer la consigne, en pénétrant dans le cabinet de Charles Quint, s’arrêta court.
Mais Charles Quint avait vu l’officier couvert de poussière :
– Entrez ! dit-il en flamand au messager ; qu’y
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a-t-il ?
– Auguste empereur, dit celui-ci en s’inclinant, le roi Henri II vient de se mettre en campagne avec trois corps d’armée : le premier commandé par lui-même, ayant sous ses ordres le connétable de Montmorency ; le second commandé par le maréchal de Saint-André, et le troisième commandé par le duc de Nevers.
– Eh bien, après ? demanda l’empereur.
– Après, sire, le roi de France a mis le siège devant Marienbourg et l’a prise ; à cette heure, il marche sur Bouvines.
– Et quel jour a-t-il mis le siège devant Marienbourg ? dit Charles Quint.
– Le 13 avril dernier, sire !
Charles Quint se retourna vers Emmanuel Philibert.
– Eh bien ! lui demanda-t-il en français, que dis-tu de la date, Emmanuel ?
– Fatale en effet ! répondit celui-ci.
– C’est bien, monsieur, dit Charles Quint au
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messager, laissez-nous.
Puis, à l’huissier :
– Qu’on prenne soin de ce capitaine comme s’il apportait une bonne nouvelle, dit l’empereur. Allez !
Cette fois, Emmanuel Philibert n’attendit pas que l’empereur l’interrogeât. Avant même que la portière fût retombée, il prit la parole.
– Par bonheur, dit-il, si nous ne pouvons rien, auguste empereur, contre l’élection de Paul IV, si nous ne pouvons rien contre la mort de votre mère bien aimée, au moins pouvons-nous quelque chose contre la prise de Marienbourg.
– Et que pouvons-nous ?
– La reprendre, pardieu !
– Oui, toi, mais non pas moi, Emmanuel.
– Comment, non pas vous, fit le prince de Piémont ?
Charles Quint se laissa glisser le long de son divan et, se dressant sur ses pieds avec peine, il essaya de marcher, et ce ne fut qu’en boitant qu’il
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fit quelques pas.
Il secoua la tête et, se tournant vers son neveu :
– Tiens, regarde mes jambes, dit-il, elles ne me soutiennent plus maintenant, ni à pied ni à cheval ; regarde mes mains, elles ne peuvent plus serrer une épée. C’est un avis, Emmanuel : celui qui ne peut plus tenir l’épée ne peut plus tenir le sceptre.
– Que dites-vous, sire, s’écria Emmanuel stupéfait ?
– Une chose à laquelle j’ai pensé bien souvent et à laquelle je penserai encore. Emmanuel, tout m’avertit qu’il est temps de laisser ma place à un autre : la surprise d’Inspruck d’où j’ai été obligé de fuir à demi-nu, la retraite de Metz où j’ai laissé le tiers de mon armée et la moitié de ma réputation, et plus que tout cela, vois-tu, ce mal auquel les forces humaines ne sauraient résister longtemps, ce mal que la médecine ne peut guérir, mal affreux, inexorable, cruel, qui envahit le corps depuis le sommet de la tête jusqu’à la plante des pieds, qui ne laisse aucune partie saine,
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qui contracte les nerfs par d’intolérables douleurs, qui pénètre les os, qui glace la moelle, qui convertit en craie solide cette huile bienfaisante répandue par la nature dans nos articulations pour en faciliter les mouvements ; ce mal qui mutile l’homme, membre à membre, plus cruellement, plus sûrement que ne le fait le fer, que ne le fait le feu, que ne le font toutes les destructions guerrières et qui brise la sérénité, la force et la liberté de l’âme dans les tortures de la nature. Ce mal me crie incessamment : “Assez de pouvoir, assez de règne, assez de puissance comme cela ! Rentre dans le néant de la vie, avant de rentrer dans le néant de la tombe. Charles, par la divine clémence, empereur des romains, Charles toujours auguste, Charles roi de Germanie, de Castille, de Léon, de Grenade, d’Aragon, de Naples, de Sicile, de Majorque, de Sardaigne, des îles et des Indes de la mer Océane et de la mer Atlantique, à un autre ! à un autre !”
Emmanuel voulut parler.
L’empereur l’arrêta d’un geste.
– Et puis, et puis, reprit Charles Quint, autre
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chose encore que j’avais oublié de te dire ! Comme si la dissolution de ce pauvre corps était trop lente au gré des désirs de mes ennemis, comme si je n’avais pas assez des défaites, des hérésies, de la goutte ; voilà le poignard qui s’en mêle !
– Comment, le poignard ? s’écria Emmanuel.
La figure de Charles Quint se rembrunit.
– On a tenté de m’assassiner aujourd’hui, dit-il.
– On a voulu assassiner votre majesté ! fit Emmanuel avec épouvante.
– Pourquoi pas, répondit Charles Quint avec un sombre sourire. Ne m’as-tu pas dit tout à l’heure de me rappeler que j’étais homme !
– Oh ! s’écria Emmanuel, encore mal remis de l’émotion que lui avait causée cette nouvelle, et quel est le misérable ?...
– Ah ! voilà, dit l’empereur, quel est le misérable ?... Je tiens le poignard, non la main !
– En effet, dit Emmanuel, cet homme que, tout à l’heure, j’ai vu garrotté dans l’antichambre...
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– C’est ce misérable, comme tu l’appelles, Emmanuel. Seulement, par qui m’est-il dépêché ? Est-ce par le Turc ? Je n’en crois rien ; Soliman est un ennemi loyal. Henri II, je ne le soupçonne même pas. Paul IV, il n’y a pas encore assez longtemps qu’il est élu, et puis les papes... cela préfère en général le poison au poignard : Ecclesia abhorret a sanguine. Octave Farnèse, c’est un bien petit compagnon pour s’attaquer à moi, oiseau impérial que Maurice n’osait prendre, ne connaissant pas, disait-il, de cage assez grande pour l’enfermer. Est-ce par les luthériens d’Ausbourg, les calvinistes de Genève ? Je m’y perds, et cependant, je voudrais bien savoir. Écoute, Emmanuel, cet homme a refusé de répondre à mes interrogations. Prends-le, emmène-le dans ta tente, interroge-le à ton tour, fais de lui ce qu’il te plaira, je te le donne, mais tu m’entends, il faut qu’il parle ! Plus l’ennemi est puissant et rapproché de moi, plus il m’importe de le connaître.
Puis, après une pause d’un instant, il fixa son regard sur Emmanuel Philibert qui, pensif, tenait les yeux baissés vers la terre.
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– À propos, dit-il, ton cousin Philippe II est arrivé à Bruxelles.
La transition était si brusque qu’Emmanuel tressaillit.
Il releva la tête, et son regard rencontra celui de l’empereur.
Cette fois il frissonna.
– Eh bien ? demanda-t-il.
– Eh bien, reprit Charles Quint, je serais heureux de revoir mon fils ! Ne dirait-on pas qu’il devine que le moment est favorable et que l’heure est venue pour lui de me succéder ? Mais, avant que je le revoie, Emmanuel, je te recommande mon assassin.
– Dans une heure, répondit Emmanuel, votre majesté saura tout ce qu’elle désire savoir.
Et, s’inclinant devant l’empereur, qui lui tendait sa main mutilée, Emmanuel Philibert se retira convaincu que la chose dont Charles Quint ne lui avait parlé qu’à titre d’annexe à la conversation, était, de tous les événements de
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cette journée, celui auquel en réalité il attachait le plus d’importance.
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XI
Odoardo Maraviglia.
En se retirant Emmanuel Philibert jeta un nouveau regard sur le prisonnier, et ce regard le confirma dans son idée première, c’est-à-dire qu’il allait avoir affaire à un gentilhomme.
Il fit signe au chef des quatre soldats de s’approcher de lui.
– Mon ami, dit-il, dans cinq minutes, tu amèneras, par l’ordre de l’empereur, cet homme sous ma tente.
Emmanuel eût pu se dispenser d’invoquer le nom de Charles Quint ; on savait que celui-ci lui avait délégué tous ses pouvoirs, et en général les soldats, qui l’adoraient, lui obéissaient comme ils eussent obéi à l’empereur lui-même.
– Votre ordre sera exécuté, Altesse, répondit le
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sergent.
Le duc reprit le chemin de son logis.
La tente d’Emmanuel n’était point comme celle de l’empereur un splendide pavillon divisé en quatre compartiments ; c’était la tente d’un soldat, coupée en deux par une simple toile.
Scianca-Ferro était assis à la porte.
– Reste où tu es, lui dit Emmanuel ; seulement, prends une arme quelconque.
– Pourquoi faire ? demanda Scianca-Ferro.
– On va amener ici un homme qui a tenté d’assassiner l’empereur. Je compte l’interroger seul à seul. Regarde-le quand il va entrer, et s’il manquait à la parole qu’il me donnera sans doute, en essayant de fuir, arrête-le, mais vivant, tu entends ; il est important qu’il vive.
– Alors, dit Scianca-Ferro, je n’ai pas besoin d’armes, mes bras suffiront.
– Fais comme il te plaira, te voilà prévenu.
– Sois tranquille, dit Scianca-Ferro.
Scianca-Ferro avait continué à tutoyer son
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frère de lait, ou plutôt celui-ci, fidèle aux traditions saintes de l’enfance, avait exigé que Scianca-Ferro continuât de le tutoyer.
Le prince entra dans sa tente et trouva Leone, ou plutôt Leona, qui l’attendait.
Comme il rentrait seul et comme le rideau de la tente était retombé derrière lui, Leona vint à sa rencontre, les deux bras ouverts.
– Ami, dit-elle, te voici enfin ! Quelle scène terrible, mon Dieu, que celle à laquelle nous avons assisté ! Hélas ! tu avais bien raison en me disant qu’à mon émotion et à ma pâleur, on m’eût prise pour une femme.
– Que veux-tu, Leona ; ce sont les scènes habituelles de la vie d’un soldat, et tu devrais y être accoutumée maintenant.
Puis, en souriant :
– Vois Scianca-Ferro, ajouta-t-il, et prends modèle sur lui !
– Comment dis-tu de ces paroles-là même en riant, Emmanuel ? Scianca-Ferro est un homme ; il t’aime autant qu’un homme peut aimer un autre
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homme, je le sais bien ; mais moi, Emmanuel, je t’aime comme je ne saurais dire que je t’aime, comme la chose sans laquelle on ne peut vivre. Je t’aime comme la fleur aime la rosée, comme l’oiseau aime les bois, comme l’aurore aime le soleil. Avec toi, je vis, j’existe, j’aime ! Sans toi, je ne suis plus.
– Chère bien-aimée, dit Emmanuel, oui je sais que tu es à la fois la grâce, le dévouement et l’amour ; je sais que tu marches à côté de moi, mais que c’est réellement en moi que tu vis ; c’est pour cela que je n’ai avec toi ni restriction, ni secrets.
– Pourquoi me dis-tu cela ?
– Parce qu’on va amener un homme ici ; parce que cet homme est un grand coupable que je vais interroger ; parce qu’il fera peut-être des révélations importantes, qui sait ? compromettant les plus grands personnages. Passe de ce côté-ci de ma tente. Écoute si tu veux, peu m’importe. Ce que j’aurai entendu, je sais que je l’aurai entendu seul.
Leona haussa doucement les épaules.
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– Excepté toi, dit-elle, que me fait le reste du monde ?
Et la jeune fille, envoyant de la main une caresse à son amant, disparut derrière le rideau.
Il était temps : les cinq minutes étaient écoulées, et, avec une ponctualité toute militaire, le sergent arrivait, conduisant son prisonnier.
Emmanuel le reçut assis, et à moitié perdu dans l’ombre. Du milieu de cette ombre, il put jeter un troisième regard plus profond et plus prolongé sur le meurtrier.
C’était un homme de trente à trente-cinq ans. Sa taille était haute, et sa figure si distinguée que son déguisement, comme nous l’avons dit, n’avait point empêché qu’Emmanuel Philibert ne le reconnût pour un gentilhomme.
– Laissez Monsieur seul avec moi, dit le prince au sergent.
Le sergent ne savait qu’obéir, il sortit avec ses trois hommes.
Le prisonnier fixa son œil vif et perçant sur Emmanuel Philibert.
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Celui-ci se leva et alla droit à lui.
– Monsieur, dit-il, ces gens-là ne savaient point à qui ils avaient affaire, et ils vous ont garrotté. Vous allez me donner votre parole d’honneur de gentilhomme de ne pas essayer de fuir, et je vais vous délier les mains.
– Je suis un paysan et non un gentilhomme, dit le meurtrier. Je ne puis par conséquent vous donner ma parole d’honneur de gentilhomme.
– Si vous êtes un paysan, cette parole d’honneur de gentilhomme ne vous oblige à rien. Donnez-la donc puisque c’est le seul gage que j’exige de vous.
Le prisonnier ne répondit rien.
– Alors, dit Emmanuel, je vous délierai les mains sans parole d’honneur. Je ne crains pas de me trouver tête à tête avec un homme, cet homme n’eût-il pas d’honneur à engager !
Et le prince commença de délier les mains de l’inconnu.
Celui-ci fit un mouvement en arrière.
– Attendez, dit-il, foi de gentilhomme, je
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n’essaierai pas de fuir !
– Allons donc, dit Emmanuel Philibert en souriant, que diable ! on se connaît en chiens, en chevaux et en hommes.
Et il acheva de dénouer la corde.
– Là, vous voilà libre ; maintenant, causons.
Le prisonnier regarda froidement ses mains meurtries et les laissa retomber près de lui.
– Causons ! répéta-t-il avec ironie, et de quoi ?
– Mais, répondit Emmanuel Philibert, de la cause qui vous a porté à commettre un crime.
– Je n’ai rien dit, reprit l’inconnu, donc je n’ai rien à dire.
– Vous n’avez rien dit à l’empereur, que vous avez vous avez voulu tuer, cela se conçoit ; vous n’avez rien voulu dire aux soldats qui vous ont arrêté, je le comprends ; mais à moi, gentilhomme, qui vous traite non pas en assassin vulgaire, mais en gentilhomme, à moi vous direz tout.
– À quoi bon ?
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– À quoi bon ? Je vais vous le dire, monsieur : à ce que je ne vous regarde pas comme un homme payé par quelque lâche qui a mis votre bras au bout du sien, n’osant pas frapper lui-même. À quoi bon ? À ce que vous ne soyez pas pendu comme un larron et un assassin de coin de bois, mais décapité comme un noble et comme un seigneur.
– On m’a menacé de la torture pour me faire parler, dit le prisonnier, qu’on me la donne !
– La torture serait une cruauté inutile, vous la subiriez et ne parleriez pas ; vous seriez mutilé et vous ne seriez pas vaincu ; vous garderiez votre secret et laisseriez la honte à vos tourmenteurs ; non, ce n’est point cela que je veux ; je veux une confidence, je veux la vérité, je veux que vous me disiez à moi, gentilhomme, général et prince, ce que vous diriez à un prêtre, et si vous me jugez indigne de vous entendre, c’est que vous n’êtes pas digne de me parler, c’est que vous êtes un de ces misérables avec lesquels je ne voulais pas vous confondre, c’est que vous avez agi sous l’influence de quelque basse passion que vous
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n’osez point avouer, c’est que...
Le prisonnier se redressa, et l’interrompant :
– Je me nomme Odoardo Maraviglia, monsieur. Rappelez vos souvenirs et cessez de m’insulter.
À ce nom d’Odoardo Maraviglia, Emmanuel crut entendre comme un cri mal étouffé dans l’autre compartiment de la tente ; mais ce dont il ne put douter, ce fut du mouvement qui venait d’être imprimé à la toile qui en formait la séparation.
De son côté, Emmanuel avait senti vibrer profondément ce nom dans ses souvenirs.
En effet, ce nom avait servi de prétexte à la guerre qui l’avait dépouillé de ses États.
– Odoardo Maraviglia ! dit-il ? Seriez-vous le fils de l’ambassadeur de France à Milan, de Francesco Maraviglia ?
– Je suis son fils.
Emmanuel fixa sa pensée vers les lointains de sa jeunesse. Ce nom y était inscrit, mais il n’éclaircissait en rien la situation présente.
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– Votre nom, dit Emmanuel, est bien le nom d’un gentilhomme, mais il ne me rappelle aucun souvenir qui se lie au crime dont vous êtes accusé.
Odoardo sourit dédaigneusement.
– Demandez au très auguste empereur, dit-il, s’il existe dans ses souvenirs la même obscurité que dans les vôtres.
– Excusez-moi, monsieur, dit Emmanuel, à l’époque où le comte Francesco Maraviglia disparut, j’étais encore un enfant, j’avais huit ans à peine ; il n’est donc pas étonnant que j’ignore les détails d’une disparition qui, ainsi que je crois me le rappeler, est restée un mystère pour tout le monde.
– Eh bien ! monseigneur, ce mystère, je vais l’éclaircir, moi. Vous savez quel misérable prince c’était que ce dernier Sforza, flottant incessamment entre François Ier et Charles Quint, selon que le génie de la victoire favorisait l’un ou l’autre. Mon père Francesco Maraviglia était envoyé extraordinaire du roi François Ier près de lui. C’était pendant l’année 1534. L’empereur
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était occupé en Afrique. Le duc de Saxe, allié de François Ier, venait de faire sa paix avec le roi des Romains. Clément VII, autre allié de la France, venait d’excommunier Henry VIII, roi d’Angleterre ; tout tournait donc au détriment de l’empereur en Italie. Le Sforza tourna comme tout le monde, abandonna Charles Quint, à qui il avait encore quatre cent mille ducats à payer, et remit toute sa fortune politique aux mains de l’envoyé extraordinaire du roi François Ier. C’était un grand triomphe. Francesco Maraviglia eut l’imprudence de s’en vanter. Les paroles qu’il avait dites traversèrent les mers et allèrent devant Tunis faire tressaillir Charles Quint. Hélas ! la fortune est changeante. Deux mois après, Clément VII, qui était la force des Français en Italie, vint à mourir ; Tunis fut prise par Charles Quint, et l’empereur, avec son armée victorieuse, aborda en Italie. Il fallait une victime expiatoire ; François Maraviglia fut marqué du destin pour cette victime. À la suite d’une querelle avec des gens de bas étage, deux Milanais furent tués par les domestiques du comte Maraviglia. Le duc n’attendait qu’un prétexte pour acquitter la parole
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engagée à l’auguste empereur. L’homme qui, depuis un an, était plus maître de Milan que le duc lui-même, fut arrêté comme un malfaiteur vulgaire et conduit à la citadelle. Ma mère était là ; elle avait près d’elle ma sœur, enfant de quatre ans. Moi, j’étais à Paris au Louvre ; je faisais partie des pages de François er I. On arracha le comte des bras de ma mère ; on l’entraîna sans dire à la pauvre femme, ni ce qu’on voulait à son mari, ni où on le conduisait. Huit jours se passèrent pendant lesquels, malgré toutes les démarches qu’elle fit, la comtesse ne put rien découvrir sur le sort de son époux. Maraviglia était immensément riche, on le savait ; sa femme pouvait acheter sa liberté au poids de l’or. Une nuit, un homme vint frapper à la porte du palais de ma mère ; on alla ouvrir à cet homme. Il demandait à parler sans témoin à la comtesse. Tout était important dans la circonstance où l’on se trouvait. Par ses amis, par les Français, ma mère avait fait répandre dans la ville qu’elle donnerait cinq cents ducats à la personne qui lui dirait d’une façon certaine où était son mari. Probablement, cet homme qui
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demandait à lui parler sans témoin, venait lui apporter des nouvelles du comte et, craignant d’être trahi, voulait par le tête à tête s’assurer le secret.
» Elle ne se trompait pas. Cet homme était un des geôliers de la forteresse de Milan où mon père avait été conduit. Non seulement il venait dire où était mon père, mais encore il apportait une lettre de lui. En reconnaissant l’écriture de son mari, ma mère compta les cinq cents ducats à cet homme.
» La lettre de mon père annonçait son arrestation, sa mise au secret, mais du reste n’exprimait pas de trop vives inquiétudes. Ma mère répondit à son mari de disposer d’elle. Sa vie et sa fortune étaient à lui. Cinq autres jours se passèrent. Au milieu de la nuit, le même homme vint frapper au palais ; on lui ouvrit ; son signalement était donné, il fut à l’instant même introduit près de la comtesse. La situation du prisonnier s’était aggravée ; il avait été transporté dans un autre cachot et mis au secret le plus absolu.
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» Sa vie, disait le geôlier, était en péril.
» Cet homme voulait-il tirer de la comtesse quelque grosse somme, ou disait-il la vérité ? L’une ou l’autre de ces deux hypothèses pouvait être juste. La crainte l’emporta dans le cœur de ma mère. D’ailleurs, elle interrogea le geôlier et les réponses de celui-ci, tout en portant le caractère de la cupidité, avaient aussi l’accent de la franchise.
» Elle lui donna la même somme que la première fois, et lui dit de rêver, à tout hasard, aux moyens de faire fuir le comte. Le projet d’évasion arrêté, le geôlier recevrait 5000 ducats comptant et, une fois le comte hors de péril, 20 000 autres ducats lui seraient comptés.
» C’était une fortune. Le geôlier quitta la comtesse en promettant de songer à ce qu’il venait d’entendre. De son côté, la comtesse s’enquit de la situation ; elle avait des amis près du duc ; elle sut par eux que cette situation était plus mauvaise encore que ne l’avait dit le geôlier. Il s’agissait de faire le procès au comte comme espion. Elle attendit impatiemment la visite du
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geôlier. Elle ne savait pas même son nom, et l’eût-elle su, n’était-ce pas perdre cet homme et se perdre elle-même que de demander un geôlier de la part de la comtesse Maraviglia ? Cependant, une chose la rassurait un peu, c’était le procès dont il était question. De quoi pouvait-on accuser mon père ? De la mort de ces deux Milanais ? C’était une affaire entre domestiques et paysans, dans laquelle un gentilhomme, un ambassadeur n’avait rien à faire. Seulement, quelques voix disaient tout bas qu’il n’y aurait point de procès, et ces voix étaient les plus sinistres de toutes, car elles laissaient à entendre que le comte n’en serait pas moins condamné. Enfin, une nuit, ma mère tressaillit au bruit du marteau de la porte ; elle commençait à reconnaître la manière de frapper de son nocturne visiteur ; elle l’attendit sur le seuil de sa chambre à coucher. Il l’aborda avec plus de mystère encore que d’habitude ; il avait trouvé un moyen de fuite et venait le proposer à la comtesse. Voici quel était ce moyen de fuite.
» Le cachot du prisonnier était séparé du logement du geôlier par un seul cabanon donnant, par une porte de fer dont le haut était grillé, dans
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le cachot du comte. Le geôlier avait la clef de ce second cachot comme celle du premier. Il proposait de percer le mur de sa chambre, derrière le lit, à un endroit qui pût rester caché à tous les yeux. Par cette ouverture, on entrerait dans le cabanon vide ; du cabanon vide, on entrerait dans le cachot où était le comte. Les fers du comte détachés, celui-ci passerait de son cachot dans le cabanon voisin et de ce cabanon dans la chambre du geôlier.
» Là, il trouverait une échelle de corde, à l’aide de laquelle il descendrait dans les fossés à l’endroit le plus sombre et le plus solitaire de la muraille ; une voiture attendrait le comte à cent pas du fossé, et l’emporterait hors des États du duc de toute la vitesse de deux chevaux. Le projet était bon, la comtesse l’accepta ; seulement, craignant qu’on ne la trompât au sujet du comte et qu’on ne lui dît pas qu’il était sauvé quand il resterait captif, elle exigea d’être présente à cette fuite. Le geôlier objecta la difficulté de l’introduire dans la forteresse ; mais d’un seul mot la comtesse leva cette difficulté. Elle avait obtenu pour elle et sa fille une permission de voir
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son mari, dont elle n’avait point usé encore : cette permission était donc valable. Le jour arrêté pour la fuite du comte, elle entrerait dans la forteresse à la nuit tombante ; elle verrait le comte, puis, en le quittant, au lieu de sortir de la forteresse, elle profiterait de l’obscurité pour entrer chez le geôlier. Là, elle attendrait le moment de l’évasion du prisonnier. Le geôlier, partant avec le comte, recevrait de celui-ci même le reste de la somme convenue. La voiture qui attendrait devait contenir cent mille ducats.
» Le geôlier était de bonne foi dans ses offres ; il accepta. La fuite fut arrêtée pour la nuit du surlendemain. Avant de quitter la comtesse, le geôlier reçut ses cinq mille ducats et indiqua l’endroit où devait stationner la voiture. La garde de cette voiture, la comtesse la confiait à un de ses serviteurs, homme d’une fidélité éprouvée.
» Mais, pardon, monseigneur, dit en s’interrompant Odoardo ! j’oublie que je parle à un étranger et que tous ces détails pleins de vie et d’émotion pour moi, sont indifférents à celui qui m’écoute.
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– Vous vous trompez, monsieur, dit Emmanuel, je désire au contraire que vous fassiez appel à votre mémoire, afin que je puisse participer moi-même à tous vos souvenirs ; j’écoute.
Odoardo continua :
– Les deux jours s’écoulèrent dans les angoisses qui précèdent d’habitude l’exécution d’un pareil projet ; au reste une chose tranquillisait un peu la comtesse, c’était l’intérêt même qu’avait le geôlier à ce que cette fuite réussit. Cent ans de fidélité ne donnaient pas à cet homme ce que lui rapportait un quart d’heure de trahison. Dix fois, la comtesse se demanda pourquoi elle avait tant tardé en fixant cette fuite à quarante-huit heures, au lieu de la fixer à vingt-quatre. Il lui semblait que ces vingt-quatre dernières heures ne s’écouleraient jamais, ou amèneraient pendant leur durée quelque catastrophe qui ferait échouer le plan, si bien conçu et si ingénieux qu’il fût. Le temps s’écoula mesuré par la main de l’éternité. Les heures sonnèrent avec leur impassibilité ordinaire. Enfin
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arriva celle de se rendre à la prison. En présence de la comtesse, la voiture fut chargée de tous les objets nécessaires à la fuite du comte, pour qu’il ne fût pas obligé de s’arrêter en route. Deux chevaux avaient été conduits au-delà de Pavie pour qu’il pût faire une trentaine de lieues sans éprouver de retard. À onze heures, la voiture serait attelée ; à minuit, elle attendrait à l’endroit convenu.
» Une fois hors de danger, le fugitif préviendrait la comtesse, et celle-ci irait le rejoindre partout où il serait. L’heure sonna. En face de l’exécution, la comtesse trouvait alors qu’elle était venue bien vite. Elle prit sa petite fille par la main et s’achemina vers la prison. Pendant le trajet, une crainte l’agita ; c’est que, comme le laissez-passer avait déjà plus de huit jours de date, on ne refusât de la laisser communiquer avec son mari.
» La comtesse se trompait. Elle fut sans difficulté aucune introduite près du prisonnier. On ne lui avait rien dit de trop et, à la façon dont un homme de la condition du comte était traité, il
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n’y avait pas à se faire illusion sur le sort qui l’attendait. L’ambassadeur du roi de France avait une chaîne au pied comme un vil forçat. L’entrevue eût été bien douloureuse, si la fuite n’eût pas été imminente et certaine. Pendant cette entrevue, tout ce qui n’était point encore arrêté le fut définitivement.
» Le comte était résolu à tout ; il savait qu’il n’avait point de quartier à attendre. L’empereur avait positivement demandé sa mort...
Emmanuel Philibert fit un mouvement.
– Vous êtes sûr de ce que vous dites là, monsieur, demanda-t-il avec sévérité ? C’est une grave accusation, savez-vous, que celle que vous portez contre un aussi grand prince que l’empereur Charles Quint !
– Votre altesse ordonne-t-elle que je m’arrête, ou permet-elle que je poursuivre ?
– Poursuivez. Mais pourquoi ne pas répondre d’abord à ma question ?
– Parce que la suite de mon récit rendra, à ce que je présume, cette réponse inutile.
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– Continuez donc, monsieur, dit Emmanuel Philibert.
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