Le Peuple de la mer
La Barque
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
La Marie-Jeanne avait repris son tricot machinalement, un peu gênée par les paroles du vieux paysan, qui sentaient la prudence campagnarde et la lutte sans merci contre l’invincible nature. Urbain continuait son travail, très à l’aise sous des propos dont il n’entendait pas la sagesse, et auxquels il répondit de bonne foi:
—Vous parlez pour la terre, mais nous c’est point pareil; la mer sait point manquer.
Ils étaient de deux races et ne pouvaient se comprendre. Toute la lignée d’aïeux, dévorés successivement par la glèbe, criait misère au sang du vieux. Il portait, comme un châtiment, les siècles d’efforts sans bénéfices, de vieillesse affamée par l’engourdissement, qui ont engendré les rapacités et la terreur du lendemain. Derrière lui s’étendait la plaine millénaire, qui, bien que trempée de sueur et grasse de sang, n’attendait qu’un répit de l’homme, pour repousser contre lui ses friches meurtrières.
L’autre gardait en lui le temps perdu des aventures, où l’Océan, route des mondes merveilleux, charriait de l’or. Le même intérêt, qui fit au premier marin risquer la tempête, soutenait son courage. Il savait les gains faciles de la vie de mer, l’existence assurée près de la grande nourrice, et la certitude d’une retraite biffait l’avenir de son imagination, en même temps que l’air du large l’entretenait de santé et de belle humeur.
Le vieux avait hoché la tête et s’était tu. Désintéressé de la construction, il se tourna vers l’enclos et jaugea le cerisier:
—C’est du beau fruit, dit-il, et net comme l’œil!
Mais la vue du potager inculte l’écœura, et faisant une grosse moue des babines, il revint à son gendre et demanda:
—Quand c’est-il qu’tu la mets à l’eau c’te barque?
—J’pense ben dans une quinzaine.
Et soudain, avisant le nom cloué sur l’étrave, il épella lentement:
—Le Dépit des Envieux... et ajouta entre les dents:
—Ça se dit comme ça, avant d’commencer.
Puis il partit, comme il était venu, sans embrasser personne.
Urbain le vit s’éloigner avec joie et réclama son frère. Heureuse de la diversion, la Marie-Jeanne descendit vers la cale en frottant ses aiguilles sous sa coiffe. On entendit un rire frais dans le calme, des claquements de petits sabots, et Léon parut, le sang au visage.
—Tu cours après c’te garce! gronda Urbain.
Mais le jeune homme qui devait retrouver la Louise ce soir, dans les dunes, reçut sans écouter la remontrance et ne répondit pas.
Les belles nuits de printemps et d’été, les filles et les gars se rejoignent dans les falaises de la Corbière, sitôt passé les dernières maisons du village. Les filles qui poussent en plein vent sur ce coin d’île ont les joues tannées, les mains rudes, les muscles forts, le sang chaud. A partir de la puberté, elles portent le désir éclatant dans leurs yeux et le remuent autour des reins parmi les jupes. La mer ne prend pas toute la force aux jeunes hommes et les couples sont nombreux le soir à l’orée du marais ou aux plis des dunes. A la manière vendéenne, ils échangent des caresses satisfaisantes mais point dangereuses, encore qu’il arrive bien, une fois de temps en temps, à quelque jeunesse d’être enceinte. Ses compagnes s’en amusent, sa mère tape dessus, le curé la marie: ça n’empêche pas d’être honnête, et d’avoir du cœur à l’ouvrage!
Quinze jours passèrent. La barque s’acheva et les formes, nettement accusées par la peinture, révélèrent toute sa force qui remplissait l’étroit chantier. Au-dessous de la flottaison, du black frais glaçait les fonds; les hauts s’enlevaient en bleu très pâle, traversé d’une bande d’outre-mer à hauteur du pont.
Le père Goustan ne travaillait plus et admirait son œuvre, les mains dans la ceinture de son pantalon, d’où débordait sa chemise, en ballonnant. Il demeurait là, bouche bée, ne remuant ses vieilles lèvres violettes que pour vanter les tonnes de mâchefer cimentées au fond de la coque:
—N’y a tel que ça pour lester un bateau!
Et le jour du lancement vint avec le gros de l’eau.
Un matin Théodore attacha sur l’étrave un bouquet de passeroses et fixa au tableau le drapeau tricolore. A trois heures la marée baignerait le chantier et les Goustan s’affairaient. On fut quérir Malchaussé, avec son cric, pour soulever l’avant de la barque. Alors, débarrassée des épontilles, elle monta au-dessus des hommes, géante, haussée jusqu’au toit. Et Urbain effaçait une à une les écorchures, d’un pinceau soigneux.
Le temps se plombait et le vent d’ouest déchirait à la course le manteau des nuages, au travers duquel tombaient des raies de soleil sur le marais où tournait la mouette criarde. Les arbres ployaient de l’échine; la toiture du chantier frémissait par secousses; l’eau du port, limoneuse, ressaquait en clapotis.
Des curieux arrivèrent, se tassèrent près des cloisons. Des gens s’amassèrent en groupe, sur le quai, autour du douanier important et phraseur. François guettait la marée, tandis que, sous l’œil économe de grand-père, Théodore distribuait, avec parcimonie, le suif lubrifiant au long de la glissière.
—La mer est pleine, allons-y les enfants!
A cet ordre, Urbain trépigna sur la berge en appelant, à force de moulinets, une coiffe blanche qui se hâtait sur le sentier du côté de l’écluse.
—Mais dépêche-té donc!
La Marie-Jeanne fonçait contre le vent, le jupon collé aux cuisses, remorquant à bout de brasson petit Jean qui sautillait dans des galoches. Elle s’excusa: elle avait dû attendre la Viel pour lui confier les autres gars. Mais, sans gronder, Coët lui prit la main, l’entraîna en haut du chantier et se croisa les bras auprès d’elle.
Léon venait de monter à bord avec le jeune Goustan. Les accores s’abattirent. La barque fut libre, d’aplomb sur sa quille; on entendit grincer l’outil de François qui sciait la savate. Immobile et redressé, avec de la joie sur la face, le père Goustan tendait l’œil à pleines bésicles.
Un craquement sec, François jeta:
—Envoyez!
La barque bouge à peine, glisse, prend de la vitesse, touche la mer.
Les poutres ronflent sous la masse, l’eau s’ouvre, gargouille, s’enfle, contre l’arrière, et, refoulée, monte brusquement sur les berges. D’un coup, la barque inclinée se redresse, flotte et court sur son aire. Les aussières raidissent en geignant; les chaînes raguent dans les écubiers; et arrêté dans son mouvement au ras du quai, le bateau revient mollement sur lui-même.
Le chantier vide paraissait immense. Les hommes clamaient d’enthousiasme et l’on répondait de l’autre côté du port.
A bord Léon et Théodore agitaient leur béret; le drapeau claquait dans le grand vent d’ouest; et personne ne vit Urbain qui soulevait son enfant vers le bateau comme un bouquet d’espoir.
La Marie-Jeanne avait envie de pleurer sans savoir pourquoi. Elle pensait au jour de ses noces où elle avait manqué pâmer à l’église. Elle s’approcha de son homme jusqu’à sentir sa chaleur. Le petit Jean cria. Urbain songea:
—Ah! si le père était là!
Car il sentait confusément en lui, à la fois, l’effort reculé de la race et son nouvel élan. Il revit le vieux qui avait tant trimé pour amasser, sou à sou, l’argent d’une barque, et que la mort avait culbuté tout d’un coup au foyer avant qu’il ait pu voir son rêve, ce bateau bleu qui se tenait là-bas, cambré au vent sur ses amarres.
Les Goustan avaient entonné des chœurs orgueilleux parmi les hommes qui réclamaient à boire. C’était l’heure de la libation rituelle qui consacre les affaires humaines et exalte les victoires. Déjà chacun tirait vers la buvette quand la Marie-Jeanne poussa un léger cri.
La botte de passeroses, nouée à l’étrave, venait de tomber à l’eau dans un coup de vent. Elle la regarda, le cœur serré, dériver sur les courtes vagues. Et à bord d’un caboteur, une vieille barbe ayant prononcé:
—Vla une barque qui commence par un sale temps! elle éprouva de la tristesse, et, relevant la tête, elle sonda le ciel où les nuages se pressaient maintenant, compacts, hâtifs, en masquant définitivement le soleil. Alors elle dit à son homme:
—Je m’en vas, à cause des enfants et de la soupe.
Les deux frères demeurèrent seuls et s’attardèrent à travailler jusqu’au noir, sans pouvoir se résoudre à quitter cette barque, solide sous leurs pieds et qui était à eux.
La mer baissa. Le Dépit des Envieux fit son trou dans la vase molle et claire. Le quai le dominait ainsi qu’un rempart; une odeur de salure fétide montait du port à sec; le vent se déchirait dans les mâtures.
Urbain s’en alla en laissant Léon de garde à bord. Et, comme une heure après, il entrait au village par la traverse, derrière chez Viel, une ombre sortit d’une meule de foin, interrogea d’une voix craintive:
—Ton frère ne vient donc pas?
Urbain reconnut Louise Piron qui attendait au rendez-vous quotidien.
—Ça te tient dur, répondit Coët en riant; not’ sloop est à l’eau, Léon couche à bord.
Alors la fille s’enfonça rapidement dans la nuit en reprenant le chemin suivi par Urbain, les sentiers qui mènent au port de la ville.
Le Dépit des Envieux était à son mouillage, dans l’abri de l’Herbaudière. Urbain Coët avait établi son corps-mort derrière le double rang de chaloupes parallèle à la jetée, et du côté de terre, en sorte que, de sa maison, il pouvait avoir sa barque à l’œil. Le vieux canot, avec lequel il pêchait les cancres et la lubine dans les rochers de l’île, remis à neuf et peint aux couleurs du sloop, était amarré à son flanc, comme un petit serré contre une mère. Et toutes les autres barques avaient également, autour d’elles, une ou deux petites embarcations qui jouaient sur les houles sans jamais s’écarter.
La brise d’ouest qui soufflait le jour du lancement avait forci au décroit de la marée. Les drapeaux des usines vibraient, sur les drisses arquées. La nue, fumeuse, dérivait d’une masse vers l’est et montait sans cesse de l’horizon où la mer était noire. Plus près, des moutons mêlaient à son vert profond leurs cabrioles blanches. La mer remplissait l’air de son bruit, criait en écumant dans les rochers de la pointe, bombardait à coup de vagues la jetée sonore, roulait les barques à bout de chaînes, ressaquait au long des cales et venait s’aplatir, amollie, brisée, sur la plage où le vent faisait courir le sable au ras du sol en grésillant.
Chez Coët, on travaillait à monter des filets tandis que la Marie-Jeanne, en tablier de serpillière, préparait la teinture. Le vent ronflait sous les portes, et, dans la cour, du chaume tournait avec un bruit soyeux. Au-dessus du marais, les moulins prudents ne dressaient plus dans l’air tumultueux que l’arête sans prise de leurs ailes.
On entendait la mer qui tourmentait la côte et se battait au large. Il n’y avait dehors qu’un groupe de causeurs à l’abri du canot de sauvetage.
Terrés au foyer ou à boire chez Zacharie, dont la buvette affiche en lettres d’un pied la rubrique prétentieuse: e Au XX Siècle, les hommes attendaient l’embellie pour sortir. Et de temps à autre ils venaient à la jetée, sonder la mer menaçante avec de l’inquiétude au ventre et au cœur aussi, à cause des gosses et de la femme.
De sa fenêtre, la Marie-Jeanne voyait danser la mâture neuve du Dépit des Envieux où clapotait un gréement clair; le pont, rayé de coutures, lui apparaissait par intervalle au roulis; et elle était fière, parce qu’il n’y avait pas, dans le port, une autre barque si propre et si légère au dos des vagues.
A bord la Marie-Jeanne connaissait quatre bonnes paillasses, remplies de varech bien séché et mises en place par elle, le jour où Le Dépit des Envieux prit mouillage à l’Herbaudière pour la première fois, quatre bonnes paillasses carrelées de gris et de violet, où l’on enfonçait en se couchant et qui vous tenaient la chair, la serraient, la calaient de tous côtés si douillettement! N’était-elle pas tombée sur l’une qui l’avait reçue comme des bras ouverts l’autre soir!... Elle était seule à bord, avec son homme qui la contemplait arranger les couchettes, le corsage dégrafé parce qu’il faisait chaud dans le ventre du bateau. Et brusquement voilà son Urbain qui l’empoigne, la roule et se glisse sur elle en heurtant son échine au plafond bas. Elle avait crié, à cause de sa coiffe, elle avait ri, et puis ma foi, c’était si bon d’être prise comme ça tout d’un coup, mangée, happée comme qui dirait... Elle se rappelait le carré de nuage, à perte de vue, que découpait le capot au-dessus d’elle; les sonorités de la coque amplifiant le fouettement des drisses; et qu’au roulis, de peur de tomber, elle cramponnait les reins nerveux de son gars. Ah! les bonnes paillasses! le bon souvenir! que Coët nommait en riant: le coup du baptême.
La Marie-Jeanne était heureuse, parce que son homme penserait mieux à elle dans cette couchette où il l’avait «fait mourir», parce qu’elle avait laissé là beaucoup de sa grande joie d’amour qui demeurerait comme une petite âme au cœur même du bateau.
Et pourtant, la bourrasque persistante l’inquiétait. Depuis son lancement, Le Dépit des Envieux n’avait pu se mesurer avec les autres et battre la mer libre pour laquelle il était fait. Urbain ne soufflait mot, mais son visage se fermait davantage et elle sentait que le temps lui durait à terre. Les hommes pouvaient haïr sa barque, mais la mer, pourquoi n’était-elle pas plus clémente? La Marie-Jeanne s’efforçait d’être gaie, active, mais quand son homme ne l’entendait pas, elle disait volontiers «qu’ils n’avaient pas de chance!»
Enfin le soleil reparut. Au ciel à peu près nettoyé, flottaient encore de grands nuages fous, comme des oiseaux perdus derrière un vol passé, et leur ombre, sur l’océan, déplaçait des taches sombres, immenses. Dans le matin pâle les vareuses bleues se pressèrent vers la jetée. Les canots débordaient, accostaient les chaloupes; les avirons heurtaient les coques, battaient l’eau, et déjà les sloops appareillaient au cri des poulies. Le soleil bas frappait l’intérieur de la digue, allumant les granits blonds qui, comme un mur d’or, se reflétaient dans la mer plate.
Sur la dune, parmi le vert jaune des joncs courts, une petite femme guettait, la coiffe lumineuse, du vent dans les jupes. La Marie-Jeanne voulait voir partir son homme. Coët sortit un des derniers, et les balises doublées, bordant plat sa voilure, il serra le vent à la suite des autres barques qui allaient en caravane, toutes inclinées sur le même bord du côté du soleil.
Malgré l’ombre qu’elles portaient dans leur creux, les voiles du Dépit des Envieux éclataient de blancheur, et, d’un mouvement sûr, elles avançaient, tour à tour soulevées et inclinées au tangage, comme dans un grand salut. L’avant du sloop charruait un peu lourdement la mer qui se gonflait et bouillonnait à l’épaule, mais l’arrière glissait bien dans le sillon, en entraînant, comme une auto les feuilles mortes, les bulles éphémères et l’écume subtile.
Coup sur coup, Coët dépassa l’Espoir en Dieu, l’Ange voyageur, le Secours de ma vie, et rattrapa lentement le Bon Pasteur, la barque noire et blanche où le Nain est pilote.
Les pêcheurs ne parlaient point à leur bord;—les hommes de mer ne sont pas bavards: la pipe occupe leur bouche, l’océan leur œil et leurs pensées;— mais tournées vers la nouvelle barque, toutes les faces rudes et boucanées suivaient de près sa marche et à la voir serrer le vent en les gagnant de vitesse, une émulation jalouse remuait le sang des hommes et donnait à ce départ de pêche une allure de régate.
Le Laissez-les dire tenait la tête, au loin, reconnaissable à sa haute voilure bleue, et Perchais, à la barre, se retournait par intervalle vers la pyramide blanche qui croissait régulièrement derrière lui sur l’eau ensoleillée.
Au louvoyage, les sardiniers portés par le jusant s’engageaient dans la Grise. Fraîche, élastique aux voiles, la brise sentait fort la salure du large. Sur la jetée, trait noir dans la côte blonde, l’œil perçant de Coët distinguait encore un point, sa femme sûrement qui l’accompagnait du regard; et il eut de l’orgueil de sa barque, de la Marie-Jeanne et de lui-même. Le point s’effaça, la digue s’éteignit. Il n’y eut plus que la bosse confuse de l’île embrumée et devant lui, la mer infinie où les petits bateaux se perdaient parmi les vagues.
A dix milles dans l’ouest, le Laissez-les dire rencontra la sardine et mit en pêche. L’Aimable Clara arrivait à son tour, puis tout aussitôt ce fut le Dépit des Envieux qui avait semé les concurrents en trois heures de route.
A son bord, Perchais jura un «nom de Dieu» formidable en houlant du torse et bottant son pont. Double Nerf «n’en revenait pas» de voir Coët derrière lui, tandis que la voilure de son frère, marquée de l’ancre pilote, se perdait au loin parmi les traînards.
Mais bientôt le ciel se chargea de nouveau, et l’ouest recommença de lâcher des nuages sombres et crevassés au travers desquels tombaient des raies compactes de lumière d’or. Le soleil avait des jambes, comme disent les marins, et c’était mauvais signe. Déjà la mer s’assombrissait, se creusait, couverte de houpettes blanches qui éclataient à perte de vue, tandis que des glacis s’allumaient et s’éteignaient au penchant des vagues. L’horizon obscurci se fermait comme une muraille au pied de laquelle l’océan se détachait en champ clair sur lequel roulait déjà la tempête.
En hâte les pêcheurs embarquent les filets, amarrent les canots au cul des sloops et tiennent la cape pour réduire leur voilure qui fouette à grands coups secs. Et les barques si fières au port, si énormes au chantier, si colorées dans le soleil, cahotent et gémissent, pauvres petites choses noires que la mer bouscule aveuglément, et sur lesquelles des hommes cramponnés s’agitent.
D’instant en instant le vent force, s’amplifie au point de devenir palpable bien qu’invisible. Il a du poids et siffle. Il pèse sur les poitrines, assourdit l’oreille et, comme à la main, écrète les vagues pour emporter dans sa course de l’écume et du sel.
Aux bas ris les sloops évitent vent arrière et fuient vers l’île dont le phare du Pillier repère la position. Les mâts, dressés hauts par-dessus les voiles, geignent en ployant, les palans crient, les haubans raidissent par secousses et les barques déboulent en poussées successives les vallonnements de la mer. Elles fuient, parfois déjaugées de l’avant, montrant la quille et leurs dessous brillants de coaltar; parfois tombant au creux d’une montagne d’eau qui masque l’horizon. Elles fuient, poursuivies sans cesse par les vagues innombrables qui les gagnent, déferlent sur les tableaux, envahissent les ponts où des ruisseaux hésitent, les enlèvent à pleins dos, s’effacent devant d’autres, qui accourent, gonflées, baveuses, heurtent les arrières et passent, pour être remplacées par d’autres encore, aussi méchantes, aussi énormes. Au roulis le coin trempé des grand’voiles monte alternativement dans le ciel et s’abat dans la mer. A bout de bosses, les canots, précipités ou retenus par une lame, mollissent et tendent tour à tour leurs amarres en menaçant de les rompre. L’écume vole et l’embrun fouette en cinglant.
Arc-bouté sur sa barre, calé dans un trou, ras le pont, l’homme veille, les yeux petits, la trogne en avant, le dos rond sous la bourrasque. C’est tout un troupeau de voiles minuscules, bleues, blanches et rousses, repoussé du large, chassé au ras des flots, presque aussi vite que cette fumée de nuage que le vent emporte follement sous le ciel obscur.
Le Dépit des Envieux double le premier la pointe blanche de la Corbière, à l’abri de laquelle la mer brisée devient plus maniable.
Le Laissez-les dire le serre avec l’intention évidente de lui couper la route. Mais Coët approche gaillardement les roches, malgré le ressac, pour empêcher l’adversaire de passer au vent. Les deux sloops naviguent dans les brisants, le bout-dehors du second aiguillonnant le premier. Ils semblent à la merci d’une vague qui les culbuterait l’un sur l’autre. A la barre les hommes gouvernent comme des dieux.
Il y a des femmes sur la jetée, une main à leur coiffe, l’autre agrippée au garde-fou. Coët vire la balise rouge et vient casser son aire dans le port où les rafales, enjambant la digue, soulèvent des plaques de frisures. Soudain, derrière lui, Perchais aborde lourdement son canot. Les deux patrons se toisent de toutes leurs faces où les yeux surtout vivent, méchamment.
Le soir Julien Perchais s’en fut chez Zacharie. Il avait besoin de boire pour avaler sa défaite, de crier pour apaiser la colère qui bouillonnait dans le coffre de son thorax. Tous les mécontents étaient là: les deux Aquenette, Gaud, Izacar, le mareyeur, Viel le riche, Olichon, des gars à Piron et le père Piron lui-même qui flairait quelques tournées à l’œil. La fille à Zacharie, avec un chignon en casque et une robe légère, remplissait les verres d’eau-de-vie blanche, en penchant sa forte poitrine au ras des visages. Mais les hommes qui aimaient à la flatter d’habitude, avec des regards équivoques, l’ignoraient, le front lourd de soucis, l’œil fixe.
Dehors la mer tumultueuse occupait toute la nuit et le vent secouait les portes comme un hôte oublié. Sous la lampe, les pêcheurs faisaient le gros dos, serrant près à près les vareuses festonnées de blanc par les dépôts salins, et leurs rudes trognes sauries où brasillaient les prunelles. La conversation était sourde comme un complot. Mais si quelqu’un avançait que le Dépit des Envieux naviguait bien au plus près, Perchais hurlait:
—Du bois neuf pardi! c’est léger comme un bouchon!
Et si une autre voix signalait sa rentrée le premier, vent arrière, il lançait à nouveau:
—Un sabot! une charrette! tout fout l’camp aux allures portantes!
Douze fois la fille de Zacharie remplit les verres. L’alcool ensanglantait les visages, soulevait les bras en menace dans la fumée des pipes. La haine commune entretenait l’entente et lorsque la femme de Perchais emmena son homme de force, les pêcheurs se dispersèrent, sans se battre, dans les ténèbres compactes où criait la mer.
Deux jours plus tard, à son mouillage, le Dépit des Envieux échoua sur un grappin qui lui creva le ventre; le lendemain des cailloux lui entraient au flanc. Coët comprit que des vengeances imbéciles et féroces le traquaient et s’acharnaient bassement contre sa barque. Il fallait faire tête sans insolence, mais avec dédain; et la satisfaction d’avoir à lutter sans merci excita ses nerfs, gonfla ses muscles, dilata sa poitrine, bandant tout son être fort dans un désir d’expansion victorieuse, à la fois sauvage et meurtrière.
Léon fut désigné pour coucher à bord, de quoi il s’accommoda joyeusement en songeant à Louise. Leurs rendez-vous quotidiens trouvaient un abri confortable, et dès qu’il eut commencé sa garde, Léon vint chaque soir à la jetée chercher la fille, avec son canot.
Le port est infiniment calme dans les nuits de beau temps. Sur l’eau noire qui semble opaque et sans profondeur, les chaloupes doublées par l’ombre sont, à ce point, immobiles et hautes, qu’on s’étonne de les voir remuer quand on les accoste trop rudement. La pointe des mâts monte parmi les étoiles. Quand on les touche, on sent les cordages, les ponts et les voiles suer à grosses gouttes. Le canot qu’on pousse à la godille paraît filer très vite dans des ruelles entre les barques, glisser sans effort sur quoi? Pas de remous, pas de sillage, pas de lueur, pas de bruit; c’est la mer pourtant, mais alourdie de ténèbres; et lorsqu’on aborde la digue, immense au-dessus de la tête, on a l’impression douloureuse de ne pouvoir jamais aller au delà.
Quelquefois, cependant, la mer s’allume au passage du canot, se trousse en minces bourrelets de cristal bleu et déploie à l’arrière un éventail de pierres précieuses où opales, turquoises, et lazulites jonglent autour de l’aviron, éclatent, s’éteignent, sombrent, rejaillissent et meurent à l’air dès qu’on les soulève avec la rame comme une pelletée de lumière.
Les nuits de lune sont moins vastes que les nuits obscures, parce qu’on voit un horizon, les plages blanches, les maisons blanches, l’eau glacée, le troupeau des sloops à la chaîne et la digue limitée, blanche aussi, et l’océan désert mais révélé par son mirage pâle, si délicat! Le vague et l’infini des éléments disparaissent avec la lune, parce qu’il y a un paysage, imprécis à vrai dire et fantastique à cause de l’amplification des choses par les ombres. Mais le calme est pareil, plus rêveur et moins effrayant, plus humain et qui sollicite le cœur mieux qu’une musique ou un poème.
A l’échelle, Léon appelait doucement et attendait la Louise qui, brusquement apparue là-haut, s’affalait pieds nus le long des échelons. Le gars la recevait à pleins bras, la chatouillait pour rire un brin, puis ils débordaient en silence.
Sitôt enfermés sous le rouf aux moiteurs saumâtres, ils s’étreignaient à tâtons, ce qui donnait lieu à de drôles de méprises. Elle était imprégnée des fadeurs de l’huile brassée toute la journée; il sentait aigrement la sardine.
Leurs mains rudes et leurs jeunes corps s’enlaçaient avec une belle force animale qui ployait et faisait craquer leurs membres. Le varech des paillasses grésillait sous eux à menu bruit; la barque close sommeillait discrètement sur l’eau muette.
Au petit jour la Louise s’échappait et rentrait à la masure familiale, au risque d’attraper la raclée. Elle avait d’ailleurs trouvé le moyen d’éviter les coups de son père; sa mère n’était pas dangereuse, molle et alourdie par une perpétuelle grossesse. Le samedi, malgré les menaces, elle gardait les deux tiers de sa paye et, durant la semaine, elle achetait, à l’occasion, la grâce d’une volée.
—Touche-moi pas, t’auras dix sous!
Et le père Piron, qui préférait encore cinq gouttes au plaisir de battre sa fille, se calmait, empochait la pièce et descendait chez Zacharie. Mais le vieux était vif, Louise gourgandine, et ses économies ne la menaient pas toujours jusqu’au samedi; alors elle n’avait plus qu’à garer son derrière.
Depuis qu’un homme veillait à bord, Le Dépit des Envieux échouait à l’aise, sur le sable, ses beaux flancs intacts. La pêche marchait à souhait et Coët, toujours le premier parti, le premier revenu, faisait de rudes journées. Il se tenait à l’écart, en famille, mêlé le moins possible au village qui s’échauffait à l’approche des régates. Des menaces lui frappaient encore les oreilles, de temps à autre, au passage. Mais brusquement la haine fut suspendue et l’attention détournée quand les Sablais parurent sur la mer bretonne.
La sardine venait de monter à terre, jusqu’à l’entrée de la Loire, entraînant les barques où les hommes affamés sont en arme.
La mer s’était couverte de voiles rousses, vertes, jaunes, bleues, éclatantes dans le grand soleil de l’été, de voiles décolorées, roses ou résédas, de voiles si lourdement teintées de cachou qu’elles pesaient comme des tours sur les coques minces. Les petits ports de la côte furent envahis. Les sloops s’entassèrent à quai, flancs contre flancs, si étroitement qu’on entendait craquer leur ossature aux basses mers de la nuit; et des troupeaux entiers demeuraient sur rade, à rêver, comme de poétiques fantômes, le mât dans les étoiles.
La sardine tomba du coup à vil prix. Les barques rentraient à morte-charge et si nombreuses que, des usines, les refus partirent d’une seule voix, tandis que la concurrence amenait les marchés de misère. L’exploitation s’organisa automatiquement, et un tour de vis fit crier ces hommes accourus, les boyaux vides, au seul endroit où ils espéraient manger.
Le premier soir, quinze Sablais vinrent à l’Herbaudière offrir la sardine à cinq francs. L’usine Rochefortaise et Préval l’obtinrent à quatre francs du mille, mais les matelots n’eurent pas le temps de la porter au village. Déjà les gars du pays escaladaient la jetée par les cales, les échelles; de grosses chenilles humaines rampaient à pic le long du granit; les équipages accostaient à force d’avirons et dans un grand tumulte de galoches et de cris les Noirmoutrains tombèrent sur les Sablais.
Ce fut une mêlée de vareuses, de salopettes bleues, où vibrait le retroussis rouge des caleçons. Des poings s’enlevaient au-dessus des faces briques qui roulaient sur les fortes épaules. Des sabots lancés rasaient les groupes et les paniers volaient sans répit, lâchant une pluie d’argent et jonchant le sol de sardines blanches. Le sel écrasé crépitait sur la digue maculée de sang. Un mousse jeté à l’eau regagnait son bord à la nage. On vit Perchais culbuter une civière chargée de poissons par-dessus le garde-fou, Double Nerf brandir un aviron brisé, et, derrière leurs hommes, les femmes aboyer après les Sablais, sans songer aux épouses qui vivaient à crédit dans l’attente.
—A l’eau! buveurs de sang! fils de putains! voleurs! A l’eau! à l’eau!...
Les malheureux n’eurent que le temps de courir aux canots, et de rallier leurs sloops à toute godille, traqués par ces hommes qui étaient des pêcheurs comme eux, misérables comme eux, et sauvages comme ils le deviendraient eux-mêmes pour défendre leur pain quotidien.
Tout l’Herbaudière était sur la jetée en rumeur. Le brigadier Bernard prononçait des paroles de paix, après la bagarre, indulgent encore pour ses pays:
—Qu’est-ce que vous voulez! on est chez nous pas vrai!... Faut pas qu’ils y viennent, voilà tout!...
—Y a donc pus d’ poissons chez eux qu’ils arrivent fouiller not’mer! grognait le patron du Brin d’amour.
Et, à la pointe de la jetée, près de la cloche de brume, Perchais, la casquette en arrière, les poings tendus, déchargeait des menaces:
—Et d’la route, nom de Dieu! Foutez-moi l’ camp!
Les sloops, mouillés dans le chenal, dérapaient leur ancres, reprenaient la mer lentement, comme à regrets, et s’éloignaient en silence du côté du soleil qui se couchait rouge au large incendié. Ils s’en allaient sur l’océan calme, plus clément que les hommes, où ils attendraient d’être encore une fois chassés de terre le lendemain.
Coët ne s’était point mêlé de l’affaire. Tranquillement, son canot échoué sur la plage, il avait porté sa pêche chez Préval, pendant la lutte. Mais la Gaude qui descendait au port, attirée par le vacarme, l’avait vu rentrer à l’usine, et maintenant, sur la digue, elle s’agitait parmi les coiffes et les bérets, en bousculant les hommes:
—Vous êtes là comme des sots à feignanter! y a longtemps que Coët a vendu sa pêche!
Les gars avaient oublié le poisson et poursuivaient d’un œil dur les grandes barques qui s’évadaient sur la mer ardente. Le souvenir de Coët les exaspéra. La colère s’enfla vers Le Dépit des Envieux, immobile sur son corps-mort, la voilure amenée, alors que les autres sloops avaient encore leurs voiles hautes, et le Nain proféra:
—Coët est un traître! mais son tour viendra!
Dans la foule, Zacharie l’aubergiste semait des conseils, proposant une démarche collective aux usines, pour exiger qu’il ne soit jamais rien acheté aux Sablais, sous peine de grève. Perchais et les Aquenette décidèrent le mouvement. La cohue se retourna et remonta au village où descendaient les filles curieuses en sabotant.
Le soir tombait lentement, et, en même temps que le jour, la mer se retirait, échouant les barques encore voilées, les canots pleins de sardines, tandis que le jusant emportait au large des paniers dont l’anse émergeait parmi les menus reflets d’argent qui dérivaient par milliers.
Le tumulte roula par les rues, jusqu’au noir qui entassa les pêcheurs au XXe Siècle, où Zacharie débita de l’alcool par litre. Les tablées étaient comme des grappes qui remuaient d’une seule pièce en grondant. Les jurons occupaient les bouches, et les verres au cul massif gonflaient les poings. En vain des femmes tentèrent de rentrer leurs hommes. Très avant dans la nuit calme, la lampe rougit le cabaret, et les gueuleries passèrent sur le village.
Chez elle, Marie-Jeanne tremblait à la veillée, dans la grande chambre où luisaient les meubles propres. Urbain l’exhorta:
—Crains rien, va, ils font plus d’ bruit que d’ besogne!
—Il nous arrivera malheur tout de même, on nous déteste trop...
—Tant mieux, c’est ça qui donne du courage!
Urbain parlait rageusement dans l’exaspération de sa volonté butée. Il citait son père qui risqua sa vie pour sauver l’équipage norvégien: un Coët n’avait jamais reculé! Et blâmant ces braillards qui gâchaient leur temps et leur argent, il ajouta:
—C’est jaloux! ça travaille seulement point!
Il travaillait tant, lui, pour satisfaire son ambition, pour arriver à posséder plusieurs barques et du bien en terre comme Viel le riche, et s’assurer, avec sa retraite, une vieillesse paisible. Et près de la lampe basse où il fabriquait du filet sans relâche, ses mains s’activaient, faisant craquer le fil, tandis que la crispation de ses sourcils fermait définitivement son front têtu.
Marie-Jeanne l’admirait et reprenait confiance devant la puissance sûre de ses muscles et l’obstination formidable de ce vouloir. A côté d’elle, dans la pièce voisine, les enfants dormaient en ronflant doucement; elle savait que Léon veillait à bord du sloop; et cette régularité coutumière de la vie quotidienne lui rassura le cœur.
Le lendemain de la bagarre, six gendarmes et un brigadier arrivèrent à bicyclette. On les logea par trois dans chaque usine, et le brigadier s’installa chez Zacharie. Les marins les virent sur la jetée en rentrant; deux pêchaient le mulet à la turlutte sur les conseils des douaniers; les autres fumaient des pipes, assis les jambes pendantes, ou appuyés au garde-fou.
La soirée fut calme, bien qu’un grand sloop des Sables, malavisé, vînt accoster la cale au coude de la jetée.
Cinquante gaillards armés de triques l’accueillirent.
A cause des vociférations, il fallut du temps pour comprendre que les Sablais imploraient seulement du pain. Le patron, un haut gars aux traits coupants, élevait à bout de bras une pièce blanche. Un gendarme apporta une miche, puis, d’un seul effort, à la pointe des gaffes, les hommes repoussèrent la barque. Elle évita dans un geste arrondi de sa grand’voile, et sur ses fargues on lut comme une dérision, le nom formidable de Danton.
Avec le temps, les esprits s’apaisèrent. Les Sablais demeuraient sur les bancs et gagnaient, au soir, la côte bretonne ou cédaient leur poisson aux vapeurs qui font le marché sur les lieux de pêche.
Le mois d’août continuait juillet sans transition. Chaque matin, le même soleil d’or montait de l’est, jusqu’au zénith, pour retomber sans hâte, rouge, puis écarlate, dans l’océan que l’on s’étonnait de ne pas voir bouillonner en l’éteignant.
Les barques envolées à l’aube sur la mer smaragdine rentraient tard sur un flot vermeil, marié au ciel à l’horizon.
C’était le va-et-vient quotidien du large à l’île, la pêche, la vente, le séchage des filets bleus qui flottent au long des mâts, comme des mousselines, autour du lourd chapelet des lièges. C’était la vie, redevenue monotone au village qu’anime, deux fois le jour, la cloche des usines à la sortie des filles aux yeux hardis. Et les rivalités ressaisissaient les hommes lâchés par les haines étrangères.
On avait sans doute oublié de rappeler les gendarmes qui restaient là, faisaient la partie chez Zacharie, discouraient et fumaient avec les vieux derrière l’abri du canot de sauvetage, pêchaient à la ligne, enseignaient la bicyclette aux gamins après l’école, et, à la nuit close, allaient causer un brin avec les jeunesses dans les dunes de la Corbière.
Cependant une activité singulière remuait les équipages. Le temps des régates approchait comme une Pâque et les grands sloops lavaient leurs robes et revêtaient des grand’voiles neuves, blanches comme du lin. Les ponts rajeunissaient sous la brique et les coques, lissées à la gratte, luisaient de black frais. A l’auberge, on se sentait les coudes en des conciliabules sourds et défiants.
Ce fut l’époque où Coët teignit sa voilure en rouge avec son grand flèche carré qui éclata, comme un étendard, au sommet de la mâture. Perchais en sauta ainsi qu’un taureau, croyant au défi. Et la main sur le verre, on l’entendit jurer au e XX Siècle:
—Si je mange pas Coët aux régates, j’suis pas un homme!
Il avait venté toute la nuit, une bonne petite brise d’ouest qui passait amicalement, comme une main frissonnante, sur le dos des maisons endormies, et agitait la crécelle, installée par le brigadier Bernard, dans son potager, pour effrayer les oiseaux. Toute la nuit, cette cliquette avait battu nerveusement dans le village silencieux, au-dessus du bruit doux de la mer.
Le matin il venta plus sec quand le soleil parut. Le ciel n’avait pas cette profondeur bleue des beaux jours d’été où l’azur est dense et coloré comme un autre océan; il se développait, ainsi qu’une gaze blanchâtre et lumineuse, dont les plis pesaient en brume sur l’horizon.
C’était le grand jour des régates. A regret la mer baissait sur la plage d’or, tandis que les dos goémoneux des roches commençaient à émerger le long du chenal, luisants comme des carapaces de tortues marines qui auraient dormi à fleur d’eau.
Les sloops appareillaient sans hâte. Sur la digue ramageaient les vareuses propres, les caracos clairs, les bonnets blancs, les foulards verts tendres, roses et groseille. Les mousses embarquaient des ballots de voiles qui sentaient la cotonnade et le goudron. On criait, on s’appelait, on riait. Les vieilles barbes disaient l’avenir de la journée; les filles s’esclaffaient à toute gorge et jacassaient d’une voix pointue; les hommes plaisantaient avec défi et leurs paroles clamaient la lutte.
—Beau temps pour s’aligner les gars!
—Et de la brise au flot, que j’ pense, à souquer la toile!
Le Secours de ma vie débordait avec la Gaude en sabots blancs et en jupons courts, la poitrine magnifique dans le corsage écarlate. Chargé d’hommes recrutés pour la manœuvre, le Laissez-les dire sortit sous la main de Perchais. Puis, ce fut l’Aimable Clara où Double Nerf exhibait ses glorieux biceps, parmi l’équipage qui chantait en vidant bouteilles:
Il faut les voir tous ces jolis garçons,
Quand ils s’en vont tout habillés de blanc!
Il faut les voir tous ces jolis garçons,
Quand ils s’en vont tout habillés de blanc!...
Sans éclat, Urbain Coët glissa dans le sillage de la chanson qui sonnait sur le cristal des eaux calmes. D’autres chœurs s’enlevaient sur d’autres barques. Les sloops prenaient la file le long de la terre blonde; et déjà la rade de la Chaise apparaissait peuplée de voiles, sous le grand bois de chênes poussé dans la falaise.
Les barques arrivent, décrivent d’un coup d’aile un demi-cercle dont la trace persiste, et, leur aire cassée, glissent encore, s’arrêtent, les voiles inertes, comme on meurt après un dernier soupir. Ce sont les chaloupes de l’Epoids, noires et rondes, aux voiles cambrées; les Pornicaises peintes et les côtres des Sables, puissants près des Noirmoutrains aux culs grêles; ce sont des Bretons, ténébreux, dressant haut leurs deux mâts sans haubans, comme des pieux; et puis des yachts, aux coques glacées, aux ponts blancs éclairés de cuivres; des régatiers fuselés, ras l’eau comme des pirogues, dominés d’effarantes voilures. Des canots, des youyous circulent. Les ancres mouillent avec fracas, les poulies chantent en plaintes rythmiques; des voix hèlent des voix; des chansons, des rires, des jurons passent. C’est tout un tumulte sans violence, dilué dans l’air immense, amorti par l’eau; un mouvement joyeux qui occupe l’adresse et la force des hommes; une cohue d’embarcations actives; ce sont des maillots bleus, des pantalons blancs, des éclats de vernis, de ripolin, et sur la mer les reflets verts, jaunes, rouges des grand’voiles éployées dans le soleil. Vision magnifique de la vie expansive, lumineuse, avec la mer qui palpite comme une poitrine, avec les gros bouquets de chênes qui poussent vers le ciel toute la fécondité d’une terre, avec les barques qui sont des êtres de lutte et de misère, avec les hommes vigoureux et souples, entraînés pour vaincre.
Le vent du large roulait à la cime du bois en la faisant vivre au-dessus de l’estacade qui se chargeait de monde au point de paraître ployer. Des toilettes claires remuaient sur le remblai avec la houle légère des ombrelles. Il y avait des équipages sous la voûte de la grande allée, près des ânes de louage qui attendaient patiemment en écrasant leur crottin.
Les trois Goustan étaient là, accotés au garde-fou. Couronné d’un feutre noir, la boutonnière adornée du ruban tricolore, grand-père exhibait des breloques d’argent sur son ventre creux. Les gars, en chapeaux de paille et en manchettes, l’encadraient, et, à chaque poignée de main, ils entonnaient d’une seule voix:
—Vous l’avez vu?...
—Quoi?...
—Not’ bateau, l’ dernier qu’on a fait?... Tenez, là-bas, près du breton, le grand sloop bleu... Oui, là... Dame! c’est d’ la belle ouvrage, et ça marche que l’ diable!... Il va rafler tous les prix!
Le Dépit des Envieux oscillait doucement de son grand mât avec des airs calmes et entendus, tandis que son long bout-dehors encensait sur les houles mortes. Une femme embarquait dans le canot accosté; des enfants furent passés à bout de bras; et un homme nagea vers l’estacade où Louise Piron attendait la Marie-Jeanne.
Extasiés devant leur œuvre, les Goustan poursuivaient ingénûment leur réclame admirative, et François affirmait qu’il n’y avait jamais eu à flot meilleur bateau, qu’il courait plus vite que le train, et que, vent arrière, c’est point le vapeur qui le rattraperait!
Par instant on entendait grincer la crécelle des loteries où tournent des pyramides de vaisselle devant la convoitise des amoureux qui rêvent de ménage. Les pétards de la tête de turc éclataient coup sur coup en proclamant la force des gars. Les rires se mêlaient aux cris; la joie montait dans le soleil, avec une poussière blonde, au-dessus de la foule agitée d’une grosse rumeur sans piétinement, parce que le sable mangeait le bruit des pas.
Louchon le facteur, efflanqué sous la blouse, flânait en compagnie du ventre de Zacharie. Des gaillards déambulaient vers le bois, un litre sous chaque bras et des charcuteries dépassant la poche. Malchaussé, qui avait construit hier l’estrade du jury et planté six mâts, circulait affairé, en bras de chemise, suivi d’un compagnon, la masse à l’épaule.