Le Peuple de la mer

Marc Elder · Chapitre 1 sur 3 · partie 3/3

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Le Peuple de la mer

Romain Rolland. Octave Mirbeau.

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Louchon le facteur, efflanqué sous la blouse, flânait en compagnie du ventre de Zacharie. Des gaillards déambulaient vers le bois, un litre sous chaque bras et des charcuteries dépassant la poche. Malchaussé, qui avait construit hier l’estrade du jury et planté six mâts, circulait affairé, en bras de chemise, suivi d’un compagnon, la masse à l’épaule.

Sous la tente, les autorités braquaient des jumelles. Autour du fort Saint-Pierre où l’artificier bourrait les mortiers, deux gendarmes contenaient les galopins.

Brusquement, un coup de canon fixa la foule. Le remblai mouvant se retourna d’une pièce vers la mer. Un grand drapeau tricolore descendait paisiblement d’un mât et une petite fumée s’enlevait jusqu’à la crête du bois où le vent l’emporta.

Des youyous, des plates débordent de partout, chargés de gars robustes qui montrent leur poitrine et des bras nus bleuis de tatouages. Les peaux basanées, fermes sur les muscles durs, les gueules barbues, rutilantes, les poings massifs, les reins sanglés grouillent tumultueusement sur les pilotis, les échelles et dans les canots secoués par le flot vif. On chante, on jure, on s’interpelle. Des casquettes sont brandies et des litres vidés à même le goulot. Et sur tout cela du soleil à profusion, une atmosphère lumineuse et chaude qui excite encore la vie déchaînée sur cette mer transparente, féconde et gonflée, vivante aussi.

Déjà les yachts croisent sous voiles, blancs fuseaux qui emmêlent leurs sillages autour des chaloupes. Les grands portent haut toute leur voilure, étarquée à bloc et si plate qu’elle se confond avec le mât aux virements de bord; les petits ont serré de la toile parce qu’il vente toujours sec hors de l’abri du bois. Ils évoluent sûrement, prestement, inclinés sous une rafale, puis redressés avec lenteur, courant sur leur aire les voiles battantes, ou fuyant vent arrière, la mâture ployée en avant. Couchés sur leur pont pour diminuer la résistance, les hommes immobiles ont par intervalle des gestes forts, précis, mécaniques, qui changent d’un coup l’allure du bateau. L’âme des hommes et l’âme des barques est maintenant la même. Leur sang bat au delà de leurs artères, jusqu’au fond de la quille tranchante, jusqu’au sommet du flèche tendu. Leurs muscles travaillent dans le gréement qui crie. Ils évoluent avec la barque, penchent, roulent, gémissent avec elle. Il n’y a plus qu’un être vivant, puissant, aux multiples yeux contractés d’attention, qui se meut pour la lutte parfois meurtrière, toujours sans merci.

Un coup de canon!

La fanfare en location déchaîne ses cuivres dans une Marseillaise vigoureuse. Au fort Saint-Pierre le drapeau est amené. Les grands yachts coupent la ligne, en paquet, et courent au large, dans le ballonnement lumineux de leur voilure, vers l’est où paraît le point noir de la bouée. Le ciel est toujours d’une blancheur brumeuse, à peine brouillée d’azur; la mer vert émeraude, hachée de traits d’écume.

En tête on reconnaît les deux hautes silhouettes du Mab et de l’Elga. Successivement les bateaux de plaisance partent en séries distinguées par un guidon qui bat à leur grand’voile. Des barques à moteur jouent sur rade ou suivent les petits régatiers qui fuient la côte, comme des mouches d’eau légères et imprudentes.

Maintenant les rudes chaloupes restent seules, mouillées en rang par le travers. Les Sablais sont en avant et derrière eux s’alignent les Noirmoutrains avec la coque blanche du Laissez-les dire en tête de file. Depuis le matin, Perchais monte la garde à son bord pour empêcher son concurrent de lui voler sa place. Puis viennent Le Secours de ma vie avec sa large ceinture d’ocre rouge, le Bon Pasteur noir et blanc, L’Aimable Clara vert et rouge où Double Nerf mène un chœur de forcenés; puis le Dépit des Envieux, calme dans sa robe bleue pâle rehaussée d’outre-mer; puis les coques grises du Brin d’Amour, du Bec salé et d’autres, L’Espoir en Dieu, le Vas-y-j’en viens, l’Etendard du Christ, et d’autres encore aux couleurs vives, luisant sous l’arrosage des vagues qui les roulent en raidissant leurs amarres tirées brusquement de l’eau avec un bruit strident d’aspiration.

Les mâtures oscillent avec ensemble. Les hommes sont à leur poste, pendus aux drisses, la tête nue, immobile dans le vent. Une impatience fébrile exaspère les plus modérés. Les secousses des barques se répercutent dans leur thorax où le cœur saute. Des ordres, des jurons brefs partent comme des balles. On voit le caraco rouge de la Gaude flamber sur le Secours de ma vie et la stature de Perchais dominer pesamment l’arrière de son bateau. Les regards mangent la terre, dans l’attente du signal, et sur toute la chaîne des sloops, un grand souffle de force brute gonfle à éclater les poitrines et les coques.

Un coup de canon!

—Ho hisse! Ho hisse!… Hardi p’tit gars! Ho hisse!…

Par grandes pesées, les lourdes voilures s’enlèvent, flasques, loqueteuses, puis éployées brusquement, arrachent les barques du mouillage. Les palans forcés geignent de douleur. Les hommes, accrochés par grappes, étarquent à coups de reins. Et les voiles se tendent, s’aplatissent, crispant leurs empointures, tandis que les hommes se ruent sans cesse à grands cris.

—Hardi garçon!… Ho hisse! Ho hisse!…

Le Bon Pasteur tombe sur l’Aimable Clara et les deux Aquenette s’insultent sauvagement, bord à bord. Il n’y a plus de frères, mais des ennemis qui gesticulent comme des singes fous. Soudain le foc du Vas-y-j’en viens se fend du haut en bas et s’envole en guenilles.

Au large les yachts virent la bouée de la Vendette et courent au plus près sur Pierre-Moine. Les Sablais endiablés filent sur la même route, et tout de suite après s’avancent parallèlement la voilure bleue du Laissez-les dire, la voilure rousse du Dépit des Envieux.

Les deux sloops ont appareillé aussi promptement l’un que l’autre et pris ensemble la tête de leur série. Malgré la forte brise, ils établissent chacun leurs flèches, téméraires et se défiant dans leur marche de front. A bord, les équipages à plat ventre guettent silencieusement les manœuvres réciproques. Urbain Coët est agrippé à sa barre, petit, ramassé, la face au vent, les regards sautillant de la barque à la bouée. Perchais au contraire est rejeté en arrière, la poitrine largement développée, la casquette sur les yeux et des deux mains il s’arc-boute à une barre neuve.

Sur l’estacade la Marie-Jeanne a retrouvé le père Couillaud et ses deux sœurs. Elles sont assises, avec leurs enfants entre elles, les jambes pendantes au-dessus de l’eau qui forme et déforme inlassablement des lacis d’ombre et de lumière, dans les pilotis, au-dessous d’elles. Les taches mobiles s’étendent, se rétrécissent, se pénètrent, se divisent, animées d’un mouvement amiboïde qui fait ressembler ce coin de mer à une nappe grouillante de cellules vives. Les trois femmes bavardent aigrement, poussent des cris par intervalle en désignant le large où les voilures multicolores se poursuivent avec acharnement.

—R’garde, r’garde!… à la bouée!… ils virent!

—Mais c’est Perchais qu’est d’vant!

—Ah! j’pense ben!

—Mais pisque j’ te l’ dis! Tu vois donc point qu’c’est des voiles bleues!

—Ah! dame oui!… L’fils d’vesse il s’a fait dépasser.

—C’est-il du malheur tot d’ même!…

François Goustan arrive à la course, braque une jumelle cuivreuse, jure et appelle son frère:

—Théodore! Viens donc ben vite!… C’est Perchais qu’ est l’premier!

La consternation est générale. Là-bas, le grand flèche rouge du Dépit des Envieux apparaît tout ensoleillé derrière la pyramide bleue du Laissez-les dire. Coët est gagné de cinquante mètres; mais pour atteindre Pierre-Moine il faut naviguer au près, et déjà s’affirme la supériorité de la barque neuve qui s’élève au vent sans perdre de vitesse.

Sur l’estacade François, la lorgnette aux yeux, jette comme s’il donnait un coup de dent:

—C’te fois il l’bouffe!

Les grands yachts commencent leur second tour, filant droit, sans tanguer presque et passant au travers des vagues qu’ils ouvrent comme un soc. L’eau ruisselle sur les ponts de bout en bout, claque les hiloires et s’enlève parfois d’un bond au creux des focs qui, cernés d’humidité, s’égouttent entre les douches. L’embrun trempe les hommes cramponnés à ces coques submergées où ils manœuvrent, les bras dans l’eau. Quand la mer est grosse, les régates sont de terribles luttes.

L’Elga vire le premier, vent arrière, la bouée de la rade et soudain, dans le changement brutal de la grand’voile, un homme est empoigné en plein torse, culbuté à la mer. Le cri de l’équipage roule jusqu’au Bois. Dans le sillage, des bras et une tête se débattent, mais le patron commande:

—Tout le monde à son poste! Les suivants le ramasseront!

Et c’est le Mab qui, au passage, casse son aire, cueille l’épave humaine et continue la course. L’Elga fuit toujours, cent mètres en avant, implacable. La pitié acquise au cours des siècles s’est effacée du cœur des hommes; il n’y a plus que la bête de combat, meurtrière. A bord des yachts élégants et des chaloupes frustes, l’animal est le même, et la passion de vaincre son semblable, réveillée aussi formidablement chez l’un que chez l’autre, fait éclater d’un coup, à la chaleur du sang, le vernis des éducations.

Bord sur bord, au louvoyage, Coët a gagné Perchais. Mais le Dépit des Envieux double trop largement la bouée de Pierre-Moine et Perchais en profite pour essayer de passer sous lui. Les deux équipages se guettent de tous leurs yeux, écoutes en main, prêts à virer à l’ordre. D’une poussée, le Laissez-les dire s’engage sous le concurrent. Quelques brasses séparent les sloops, et la grande ombre du Dépit des Envieux s’abat soudain sur le Laissez-les dire en masquant à la fois le soleil et le vent. La voilure de Perchais faseye; sa barque se redresse, tangue, perd sa vitesse. Il porte la barre au vent et hurle:

—Envoyez!… File les focs! file!

Les écoutes battent le pont à coups secs; les voiles claquent comme des tentures, mais le sloop étalé incline à peine sur bâbord. Il est trop tard. Le Dépit des Envieux déploie son abattée, les focs portant plein et tombe d’une masse sur le Laissez-les dire. Coët n’a rien fait pour éviter la collision: Perchais est dans son tort et lui devait la place.

Les deux barques se heurtent. La mer bouillonne un instant entre elles et rejaillit en gerbe. Une secousse, un craquement. Le bout dehors rompu du Laissez-les dire tombe à la mer en entraînant le foc.

—Nom de Dieu de nom de Dieu!

Perchais s’est dressé tout debout, énorme et sacrant; et, comme à un signal, son équipage bondit à l’abordage en hurlant des injures. C’est un assaut forcené dans un tumulte de vociférations, une ruée à la course, tête première, que les matelots de Coët reçoivent comme il convient, à coups de poings.

—A mort!… salauds!… à la mer! à la mer!…

Des bras, des épaules, des cous formidables s’agitent au-dessus des maillots. Les coques sonnent sous le galop de la lutte, s’enlèvent aux vagues, s’écorchent. Des hommes roulent en bas, le thorax enfoncé; un Piron étouffe un David; Léon mord une oreille; du sang rougit le pont; et brusquement une lame fend la grand’voile du Dépit des Envieux qui siffle en se déchirant.

A la pointe de l’estacade, l’énervement remue la foule tassée entre les garde-fous. Il y a là toutes les femmes des combattants, Malchaussé, Louchon, Labosse le douanier, Zacharie, le brigadier Bernard, et les trois Goustan.

La lorgnette braquée sur Pierre-Moine, François crie ses observations à l’assistance.

—Ils s’abordent!

—Le foc du Dépit des Envieux est à l’eau!

—Non c’est çui de Perchais! un foc bleu!

—Ils s’battent nom de Dieu! ils s’battent!

—Perchais devait virer au large de Coët!… Urbain est dans son droit!

Mais la Perchais jette rageusement:

—Il a toujours raison c’te fils d’vesse! On passe où on peut!

—Pourquoi qu’y a des règlements alors, rétorque sévèrement le brigadier Bernard.

—Pasqu’y a d’malhonnêtes gens… fait la Marie-Jeanne, sans ça…

—Qu’est-ce qui lui parle à c’te putain!

—Tu rages pasque ton homme s’a fait battre!

—Ben sûr! Perchais a trouvé son maître, d’puis l’temps qui crânait!

—Coët est dans son droit!

—Perchais s’a foutu en travers en exprès!

—Menteur!

—De quoi!

Les vieilles chaînes qui enserrent la foule font le ventre; l’estacade paraît osciller comme un navire, tant les coiffes et les chapeaux houlent tumultueusement. Les partis se divisent, la dispute s’envenime et de terre le public accourt vers les cris. L’arrivée des plaisances passe dans l’indifférence malgré le canon. Tout l’intérêt est là-bas, dans ces deux grands sloops embrochés au large, et sur lesquels des hommes se hachent.

—Coët se dégage!… Il part! il part!

Alors, le père Couillaud, qui se triture le nez avec ses prises depuis le commencement des régates, émet une sentence aux oreilles de sa fille:

—Ton homme est ostiné, c’est vaillant!

Maintenant le Dépit des Envieux se détache seul devant son abordeur. Lentement sa haute voilure se charge de vent, s’incline, d’un effort répercuté dans les nerfs tendus des spectateurs, qui mesurent avidement la distance croissante entre les deux barques. Le sloop qui court au plus près vers la terre semble un grand aileron noir jailli de l’océan, sorte d’immense faux pointée au ciel, parce que ses voiles en enfilade ne montrent que leur côté ombreux; et il avance, rapide, tranchant, soulevé par secousses aux heurts des vagues.

Coup sur coup le Secours de ma vie et l’_Aimable Clara_ dépassent le Laissez-les dire en avarie à la bouée. Par moment une explosion blanche fulgure à l’avant des barques, du côté du soleil, éclatement d’écume qui les couvre jusqu’au mât; car, bien que la brise mollisse un peu, les crêtes neigeuses dansent toujours, naissent et meurent avec des caprices de flammes, sur la mer crue où la lumière pèse à l’horizon, comme une vapeur.

Les mortiers bombardent devant le jury chaque fois qu’un vainqueur coupe la ligne. A bord, les hommes répondent à toute poitrine, les casquettes sautent, les bras trépignent et dans la même détente joyeuse, après le surmenage de la lutte âpre, on voit les bateaux courir au hasard, virer, manœuvrer au petit bonheur, les voiles battant, puis brusquement casser leur aire et s’arrêter au bout d’une grande glissade.

Les youyous à morte-charge rallient la terre. C’est tout un mouvement de petites embarcations qui circulent à force de rames, avec des rires et des chansons, sur l’eau dont le vert s’alourdit dans l’ombre projetée du grand bois. Et soudain un cri formidable s’élève:

—Bravo Urbain! Bravo Coët! Coët! Coët!

Un roulement de pieds ébranle l’estacade, la foule vibre d’un grand spasme qui fait hurler des gens sans savoir pourquoi. Le chapeau de François domine, à bout de bras, tandis que le père Mathieu passe un doigt sous ses bésicles, pour essuyer le suintement de ses vieilles paupières émues.

—C’est sorti d’ nos chantiers! répète-t-il, c’est sorti d’ nos chantiers!

La Marie-Jeanne a serré dans ses jupes ses deux petits qui désignent la barque bleue en criant:

—Papa! papa!

Elle sent quelque chose battre violemment sous son caraco, de la même façon oppressante qu’autrefois, quand elle rejoignait en cachette son Urbain dont elle n’était que la promise. Elle est satisfaite de voir un peu de joie frissonner dans les rides du vieux Couillaud et Louise Piron, qui jubile, le sang aux joues, agiter le foulard groseille que lui a donné Léon. Son bonheur s’avive à la gloire et s’amplifie d’orgueil.

A bord, les hommes sont immobiles, étrangers à l’ovation, l’œil sur la bouée. Au coup de canon seulement, leurs cris saluent la terre. Le Dépit des Envieux met en panne et amène ses focs.

Déjà le Secours de ma vie arrive, bon second, et les mâles acclament la Gaude, debout à l’avant, les jambes nues, la gorge libre. Puis c’est l’_Aimable Clara_ où s’agite Double Nerf, le poitrail au vent, les biceps au cran d’arrêt; puis le Brin d’amour, le Bon Pasteur, l’_Etendard du Christ_ et les autres. Les voilures colorées, les coques luisantes d’eau évoluent de nouveau sur rade, dans la lumière plus dorée de quatre heures et le calme précoce du soir; car le Bois de la Chaise s’épaissit d’ombres douces et il passe moins de vent dans le faîte ensoleillé des grands arbres.

Depuis longtemps on a vu le Laissez-les dire accoster l’estacade, sans finir la régate, et Perchais débarquer, farouche, la casquette sur les yeux, les bras ballant au torse. Et à la distribution des prix, le jury annonça que le Dépit des Envieux et le Laissez-les dire étaient déclassés pour abordage.

La foule des maillots bleus frémit du coup. Un souffle de colère emporta les raisons. Les équipages étaient face à face, les poings prêts, réclamant justice et s’insultant tout à la fois. L’envie haineuse avait trop fermenté au sang des hommes dans cette journée de défi, et la bataille terrible qui menaçait depuis le matin allait éclater sans merci. Des messieurs, le maire s’interposèrent:

—Allons, mes amis! mes amis, du calme!…

—Le premier prix à Coët! jeta une voix.

Mais le caraco rouge de la Gaude parut hors des rangs.

—S’ils sont déclassés, Perchais et Coët, c’est nous les premiers, dit-elle.

Un yachtman cria «bravo!» d’enthousiasme et le maire approuva en souriant à la belle fille:

—Avec un matelot comme ça on se passerait de mousse!

La meute des pêcheurs grondait par derrière, discutant l’abordage, les avaries, la grand’voile trouée, le bout-dehors rompu. Perchais demeurait immobile les bras croisés, au pied d’un poteau; et la Marie-Jeanne tirait vainement son homme pour l’entraîner. Urbain Coët semblait très calme, mais il voulait rester là jusqu’au bout, crânement.

Les Goustan se montraient les plus indignés, et tout soudain le grand François lança parmi les vitupérations:

—Et puis on s’en fout de leur prix! Le Dépit des Envieux a battu Laissez-les dire, hein! battu à plate couture! Alors le reste on s’en fout!

Cette fois Perchais remua. Il tourna vers François sa poitrine sur laquelle des points dans la laine dessinaient une ancre et les épaules secouées:

—Répète! dit-il.

Un plissement tragique ravinait son front carré, entre les sourcils fauves. Sa mâchoire, restée pendante après la dernière syllabe, avançait un maxillaire féroce, armé de chicots noirs; et le poil ardent de son cuir tavelé se hérissait. Déjà Malchaussé et le père Olichon étaient entre eux. Mais Urbain Coët s’avança et dit simplement:

—Je te propose la revanche.

Perchais l’écrasa d’un mauvais regard, puis il siffla:

—Je la prendrai ben, mon fils d’vesse!… et il partit en broyant le sable sous ses lourdes galoches.

Alors le jury décerna le prix au Secours de ma vie, patron Olichon. Mais c’est la Gaude qui vint recevoir la jumelle «offerte par le ministère de la marine», et les cinquante francs.

—On aurait pu donner trois pistoles au constructeur, regretta Urbain en regardant les louis aux mains de la Sablaise.

—T’inquiète donc pas! fit la Marie-Jeanne avec fierté, c’est toi l’ vainqueur, tot d’ même!

Or, dans cet instant, le père Couillaud s’avança pour lui serrer la main.

—Ton bateau marche ben, mon gars, dit-il, mais, i rapportons guère! C’est point toujours ceux qui plantent qui récoltent!

A propos, le vieux Mathieu intervint pour proposer une cerise à l’eau-de-vie, «une cerise du jardin, et c’est ma bru qui les confit, alles sont vrai gouleillantes!» Mais, n’ayant pas le cœur à trinquer, Coët s’excusa et rembarqua avec sa femme et ses enfants.

Des yachts et des chaloupes s’éloignaient déjà vers Saint-Nazaire, vers Pornic, vers l’Epoids, sur la mer plus plate maintenant que le vent tombait avec le soleil. La mer n’était plus l’eau vive, lourde de fécondité, épaisse de couleur, moutonneuse aux heurts de ses nappes vertes, mais la table d’émeraude lentement polie pour prendre, d’un seul reflet, tout le ciel au couchant. Les tons s’affinaient vers l’horizon, s’imprécisaient, mélange brumeux d’or, de rose, de réséda, de gris, où une voile lointaine mettait l’harmonie de sa courbe et l’émotion émanée des vies humaines qui s’en vont.

Un vapeur emporta la musique qui déchaînait une Marseillaise avinée. L’ombre du Bois croissait sur les eaux où des barques avaient une immobilité grave de penseur, car on sentait bien que ce n’étaient pas là des choses mortes.

La tête de turc pétaradait toujours sous la masse des jeunes hommes fiers de leurs biceps, tandis que d’autres payaient aux galantes la loterie où tourbillonnent des carafes cabossées, des verres coloriés et des assiettes au fond desquelles sont peintes «nos gloires militaires».

Des chargements partaient vers Noirmoutier, en voiture à âne, avec la loueuse qui trotte par derrière, pieds nus, un journal en voûte sur le front. Des couples se démasquaient tour à tour parmi les chênes; et dans la chaleur balsamique du sous bois, stagnaient des fumées de vinasse, des puanteurs de crottin et de sueur de bête.

Les matelots gagnaient la ville, par bande, bras dessus, bras dessous avec les filles, en redisant les chansons du service:

C’est le dimanche après dîner Que ces brav’matelots s’en vont s’y promener!…

Les rangs ondulaient comme un ruban, s’élargissaient, se resserraient, avançaient toujours, en flottant au rythme des chœurs où braillaient des femmes:

Il faut les voir tous ces jolis garçons Quand ils s’en vont tout habillés de blanc! Si par malheur l’un d’eux fait une tache L’autre lui dit: cochon faut que tu te décrasses! Avec de l’eau et du savon, Ou bien tu n’auras pas du vin dans ton bidon!

Les plus ivres discutaient encore la régate, nez à nez, au bord du chemin, tandis que les anciens parlaient avec émerveillement des barques d’autrefois qui ont contenu leur jeunesse.

Les refrains s’espaçaient et arrivaient par bouffées, toujours de plus loin. Le tumulte des hommes s’éloignait vers la ville, où il y avait, sur la place d’Armes, des Balançoires de Belfort et un tir à la cible.

Louise Piron passa au bras de Léon Coët, affichant crânement son homme. Elle avait dérobé des conserves, et lui portait une miche sous le bras. Ils mangèrent au carrefour, sous le profil sec de la croix qui tranchait le crépuscule. La route s’allongeait bleuâtre, vers la ville féodale sur l’horizon avec les pointes des tourelles et du clocher, le cube du château. Des voix traînaient encore par les champs:

…Si tu n’as pas d’savon, Fous-y de la potasse! Allons, va te laver garçon, Ou bien tu n’auras pas du vin dans ton bidon!

Ils revinrent tard dans la paix où le vent et la mer n’existent plus, et, courbatus d’amour, ils flottaient au bras l’un de l’autre dans le calme large de la nuit, quand la Louise heurta deux corps et poussa un cri. Puis elle rit de reconnaître son père et le Nain, assommés par l’alcool au bord du fossé.

—Tu t’souleras pas comm’ça, toi? dit-elle à Léon.

Un groupe les rejoignit: Gaud, porté à bras par Olichon et sa femme. Double Nerf lui avait enfoncé trois côtes, à cause de la Gaude qu’il voulait caresser chez la mère Cônard. Le blessé gémit. La Louise serra le bras de Léon.

—Tu m’aimeras comm’ça toi?

Mais rancuneux à l’équipage qui avait touché le premier prix, il songeait que Gaud n’avait pas volé son coup de poing dans le thorax.

Par derrière, le grand Bourrache fredonnait en chambranlant:

Allons, va te laver, cochon, Ou bien tu n’auras pas du vin dans ton bidon…

A perte de vue, au ras du marais, les étoiles fourmillaient imperceptiblement.

 

*

 

La cloche sonnait à la pointe de la jetée, sans répit, à longs coups espacés comme ceux d’un glas, et parfois s’emballait dans une volée haletante où l’on sentait toute l’exaspération d’une main nerveuse.

On entendait la cloche depuis le matin dans le village silencieux, mais sans la voir, parce qu’elle tintait là-bas, sur l’eau, parmi la brume. Elle sonnait en mineur, sans défaillance, régulièrement ou par grande secouée, et la tombée constante de la note lugubre dans le calme sourd serrait le cœur et faisait frissonner.

Le brouillard était venu dès dix heures avec le prime flot. Sous un ciel bas et fumeux, taché d’une lueur diffuse à l’endroit du soleil, sous un ciel de janvier bien qu’on ne fut qu’en novembre, une buée lourde avait soudain paru, s’avançant rapidement du fond du large, emportée, semblait-il, par un grand vent. Et elle effaçait tout sur son passage, le point noir des barques au loin, le champ infini de la mer glauque, les tours jumelles du Pilier, le marais, la jetée, le port… Et l’on était surpris, quand on baignait dans ces nuages qui dérivaient hâtivement, de s’apercevoir qu’aucune brise ne les poussait.

Maintenant le village était blotti dans la crainte. La vie s’était tue; l’air avait perdu sa sonorité, les choses leur écho. On se cherchait d’une maison à l’autre, on se hélait en appels étouffés et la jetée ne retentissait point du soufflet des sabots. N’était la voix de la cloche, on pouvait croire que le brouillard avait effacé l’humanité sur cette pointe de terre.

Pourtant, à l’extrémité de la digue, des femmes demeuraient groupées. La cloche tintait au-dessus de leur tête dans son bâtis en forme de guillotine, sous la main de la Gaude qui l’agitait par intervalle. Sur son mât, le petit feu vert allumé par Zacharie s’efforçait de trouer la brume. A peine si la mer apparaissait aux pieds de la jetée qui avait pris des proportions de rempart, et d’en haut les femmes penchées distinguaient mal une surface d’étain sur laquelle se traînaient en adhérant des vapeurs floches.

Le brouillard sentait l’âcre et déposait de l’humidité. La corde de la cloche était raide et ne balançait pas quand on la lâchait. Les femmes avaient un foulard sur la tête; il ne faisait pas un temps à sortir une coiffe.

Elles parlaient peu. Elles regardaient devant elles dans l’opaque, du côté où les hommes étaient partis pour la pêche, du côté où ils devaient chercher leur route, à tâtons sur l’eau noire, sans repère, sans vue, avec l’unique secours d’un doigt aimanté qui désigne à peu près le nord.

Quelques-unes tricotaient machinalement, parce que l’habitude de leurs mains était plus forte que l’inquiétude de leur cœur. La plupart attendaient simplement, avec résignation. Et les enfants se serraient aux jupes, instinctivement craintifs du brouillard sournois.

Le brigadier Bernard, Zacharie et le vieux Piron opinaient parmi les femmes. Ils étaient graves et faisaient des hypothèses: la mer a encore trois heures de montée; avec le courant et le petit souffle de l’ouest, les gars peuvent rentrer avant le jusant; sonne hardiment la Gaude!

Mais son bras retomba las; la Perchais lui succéda; et la cloche continua à crier, comme un chien aboie au perdu.

Par moments le père Piron lampait une gorgée d’alcool à même une bouteille qu’il tirait de sa vareuse.

—C’est pour point être enfroiduré par c’te poison, disait-il en désignant le brouillard.

Et l’on veillait lugubrement, en parlant seulement de la brume parce qu’on pensait aux hommes qu’elle pouvait égarer.

—Ecoute! écoute! jeta soudain Bernard.

La cloche se tut; tout le monde se tendit vers la mer. Silence de mort. Et brusquement arriva des infinis de la brume un mince appel de corne.

—On huche! on huche au large!

La Perchais sonna des deux mains, sonna à toute volée, puis s’arrêta. La corne répondit d’un cri si long qu’on y sentit passer toutes les forces de la vie. Alors, sans discontinuer la cloche et la corne s’appelèrent; celle-ci s’approchant lentement, grossissant sa voix à mesure dans cette opacité impénétrable où ses hurlements continus évoquaient un monde douloureux d’esprits invisibles. Les femmes guettèrent ragaillardies, mais sans parler, parce que chacune avait au cœur l’espoir de voir paraître son homme, à elle.

A la pointe de la jetée le brigadier héla:

—Oh! du sloop!

Une voix perdue dans le nuage répondit:

—Brin d’amour!

Machinalement tous répétèrent le nom, sauf deux tricoteuses, la mère Viel et la Chiron dont les visages s’éclairèrent et qui se retirèrent du groupe où on les envia et où elles n’avaient plus rien à faire. On entendit l’eau battre sous des avirons et une grande ombre se dressa au ras de la jetée, une ombre de brouillard en forme de barque. Le buste en avant, toutes les femmes interrogeaient à la fois, chacune pour son compte.

De son bord Chiron expliqua:

—Les gars arrivent derrière; sauf Perchais et Coët qu’étaient ben dans l’large quand s’a levé la brume.

La Perchais lâcha la corde en soufflant, fâchée de sonner pour Urbain Coët, en même temps que pour son mari, et la jeune femme de Charrier empoigna résolument la corde. Le glas continua en mineur, dans le silence.

Maintenant des cornes répondaient dans le lointain, d’on ne savait où,—était-ce de l’eau? de la terre? du ciel?—la vue se perdait à dix mètres. Les beuglements sourds du troupeau qui cherchait l’étable se croisaient et sourdaient tellement à perte d’ouïe, dans l’harmonie du calme, que les éclats tumultueux de la cloche semblaient inconvenants. Des fantômes de barques, qui vivaient par le bruit, rentraient au port successivement.

Les femmes au cœur content remontaient au village en bavardant le long de la jetée déroulée magiquement sous leurs pieds à mesure qu’elles avançaient. La Marie-Jeanne était allée conduire ses enfants à la maison, parce que l’humidité imprégnait leur camisole et qu’il ne fallait pas qu’ils aient froid. En revenant, elle fit une prière à la croix plantée dans la cour d’Izacar. Quelque chose se désespérait en elle bien qu’elle sût qu’Urbain se dirigeait d’instinct à la mer et que son grand côtre bleu à voiles rousses lui apparût toujours dans une gloire victorieuse, comme au soir de la régate.

Elle monta sur la dune, de l’autre côté de la Corbière, pour voir le large. De la brume si dense que la barque du père Crozon le homardier, mouillée à ses pieds, était effacée et aussi l’eau tout autour d’elle. On respirait une aigre salure et les cils mettaient une touche froide aux paupières en battant. La Marie-Jeanne écouta un instant les sons ouatés de la cloche, puis elle s’en retourna en longeant le cimetière. Elle vit la tombe du vieux Jean-Marie Coët accotée au mur bas. Le village, la mer, tout lui semblait un grand cimetière sous le silence définitif et le glas agonisant. Elle trembla, se hâta vers la jetée. La nuit tombait.

Devant le canot de sauvetage, on l’aborda.

—Sont-ils revenus?

C’était la Louise inquiète qui sortait de l’usine.

—Pas encore…

Les deux femmes cheminèrent sur le granit. Le brouillard absorbait l’obscurité et se fermait comme une muraille. La mère Aquenette sonnait à son tour, le Nain n’étant pas rentré. Près d’elle, seule la femme de Perchais attendait toujours. Les autres avaient retrouvé leur mari, leur père, et maintenant mangeaient la soupe.

Mais le brigadier Bernard était encore là, s’exaltant au devoir en pestant contre les pêcheurs.

—Qu’est-ce qu’ils fichent donc? Mais qu’est-ce qu’ils fichent donc?…

Deux fois la Perchais crut entendre une corne. Il faisait nuit, lourdement.

La troisième fois elle ne se trompa pas; des appels se rapprochaient. Bernard héla le sloop, tandis que les quatre femmes se défiaient de l’œil: à qui celui qui va répondre?

—Bon Pasteur!

La mère Aquenette poussa un grand ah! insolent. Le Bon Pasteur ne pouvait rentrer au port; il n’y avait plus d’eau. Des jurons, des coups de bottes partirent dans l’ombre. Interrogé, le Nain dit qu’il n’avait vu ni Perchais, ni Coët. Le brigadier encouragea les femmes et s’en fut casser la croûte. Après il ne revint pas.

Le froid piquait. Les ténèbres massives obligèrent la mère Aquenette à tenir le garde-fou pour se guider. Elles restèrent trois, sans se voir. Serrée près de la Marie-Jeanne, Louise avait pris sa main et la Perchais sonnait fébrilement. La cloche balançait un reflet pâle sous le feu vert.

Mais quand la Perchais cessait pour écouter, la peur du silence saisissait aussitôt les femmes, et l’une ou l’autre se jetait sur la cloche pour ranimer la voix d’airain et le reflet blême qui était de la vie dans la nuit sinistre.

Il semblait que maintenant la brise s’éleva un peu du côté de l’ouest; cela se sentait au visage, et des bouffées de brume traversaient vite l’éclat du feu. Peut-être le vent allait-il nettoyer l’espace et découvrir les phares de la terre et du ciel? La Louise renifla vers l’océan, étreignant de toute la force de son nouvel espoir la main de Marie-Jeanne, et soudain elle poussa un cri.

—Là! là! sur l’eau!

Le son de la cloche se cassa dans une note. Les trois femmes se penchèrent sur le gouffre noir d’où montait un bruit de clapotis. La Perchais appelait à tue-tête:

—Julien! Julien! c’est-il tei!

—C’est mei, on y va!

La Marie-Jeanne et la Louise furent secouées. Elles attendaient la voix d’Urbain. Enfin la première demanda:

—Et mon homme? et Coët?

On ne répondit pas d’abord et elles entendirent le canot heurter violemment les viviers d’Izacar. La Marie-Jeanne tremblait. Sous elle une voix grogna:

—Coët! j’pense pas qu’il rentre à c’te nuit!

Elles n’étaient plus que toutes les deux sur la jetée, Louise et Marie-Jeanne. Dieu qu’il faisait froid! les cotillons se tenaient raides d’humidité! Et la Marie-Jeanne, qui grelottait comme un enfant, s’accroupit sur le remblai de ciment où est planté le fanal. Alors la Louise empoigna furieusement la corde et sonna à tours de bras, jusqu’à être en nage. Mais le vent d’ouest, qui forçait de plus en plus, emportait le son sur la baie, et dans les maisons du village, terrés au chaud, les pêcheurs n’entendaient même pas le carillon éperdu. Et quand Louise se calma, les bras rompus, elle s’aperçut que le phare du Pilier paraissait à l’horizon comme une tache rousse et qu’il ne passait plus de brouillard dans le rayon du feu vert.

Engourdie de froid jusqu’au cœur, la Marie-Jeanne se demandait quelle force d’amour possédait cette grande fille qui s’acharnait au rappel de l’amant, lorsqu’elle entendit rire, se sentit soulevée et vit le phare du Pilier éclater devant elle. Alors elle rit aussi en s’essuyant les yeux, parce que les rires d’espoirs font en même temps pleurer, puis de toutes leurs lèvres gercées les deux femmes s’embrassèrent et s’attardèrent là, toutes béates. Enfin elles regagnèrent le village en tâtonnant tout le long du garde-fou et Louise quitta seulement la Marie-Jeanne à sa porte.

Les enfants dormaient à poings fermés dans leur berceau. La Marie-Jeanne songea longtemps dans son lit aux draps rudes, car lorsqu’on a de l’âge, l’être sentimental résiste davantage aux besoins de la chair; mais à la fin, et bien qu’elle luttât en priant Dieu, harassée d’émotions, elle culbuta dans le sommeil, avec le bourdonnement de la cloche aux oreilles.

Il passe maintenant du grand vent sur les maisons, et l’océan revit en grondant autour de l’île.

Elle dort depuis elle ne sait combien de temps, quand des coups à sa porte la réveillent en sursaut. Elle court en chemise ouvrir le volet qui claque le mur. Il fait jour et la mère Izacar est en bas.

—De quoi que n’y a?

—C’est rapport à votre homme… il est de retour….

—Urbain! Urbain! mais où qu’il est donc?

Et comme le visage blond d’un petit se hisse à la fenêtre et que l’enfant crie: «papa! papa!» la vieille face de la mère Izacar se crispe si brusquement que la Marie-Jeanne a peur.

—Y aurait-il du malheur, dites?

—Un petit… le Dépit des Envieux est à la côte… à la Corbière…

Marie-Jeanne s’habille lentement, parce qu’elle veut aller très vite et que ses mains tremblent. Elle prie la bonne femme de garder ses petiots et s’en va malgré la vieille qui veut la retenir. Elle n’a pas eu le temps de nouer un mouchoir sur sa tête et n’a pas pris de sabots pour mieux courir. Le gars de Viel, qui la voit passer, rigole parce qu’un bout de chemise sort de son cotillon par derrière.

La Marie-Jeanne se hâte et s’affole davantage de ne rencontrer personne sur son chemin. Elle dépasse l’usine Rochefortaise et, brusquement, le vent du large la heurte comme pour l’empêcher d’avancer. Ils sont tous en bas, dans les roches, les gens du village; elle les aperçoit. Ah! comme son cœur tape!… Et ce vent qui la prend à la gorge! le sable qui fuit sous son pied!… et cette mer méchante qui crie autour d’elle comme une meute de gamins moqueurs!…

D’ailleurs les jambes lui manquent!… Qu’est ce qu’ils font donc là-bas penchés sur l’eau?… Il faut qu’elle se dépêche, qu’elle arrive vite, vite…

Mais elle s’arrête net en découvrant la masse claire d’une barque jetée sur le flanc parmi les roches. Oh! leur bateau! leur si beau bateau!…

Il gît lourdement sur le côté, dans la position déséquilibrée des choses mortes. Ses fonds apparaissent labourés de blessures blanches et crevés à jour. Il se vide lentement de l’eau embarquée, ainsi qu’une énorme bête abattue qui saignerait. Oh! leur bateau! la barque rêvée! la barque conquise, la barque qui portait un souvenir d’amour dans son flanc, comme une âme, éventrée là, sur les roches mauvaises!…

La Marie-Jeanne va tout doucement maintenant qu’elle sait, chancelant comme une femme ivre. Et soudain toutes les faces dans le groupe se tournent de son côté. Le brigadier Bernard monte précipitamment vers elle et s’efforce de la renvoyer.

—J’veux vouère mon homme!

—Mais il ira chez vous… tout à l’heure…

—J’veux l’vouère tout d’suite!

—Allons, allons, Marie-Jeanne, vous frappez point… venez avec moi…

—J’veux vouère mon homme que j’vous dis!

Bernard l’a saisie au bras et cherche à l’entraîner. Elle se débat avec force, entêtée par la résistance.

—Pourquoi qu’il vient pas à cte heure?

—Il est occupé… il travaille à sa barque…

Alors Marie-Jeanne fixe ses regards sur le visage ambigu du douanier; ses yeux se dilatent; elle crie:

—J’veux vouère mon homme! J’veux vouère mon homme! et dévalle au galop vers la plage.

Personne ne se met en travers. Elle passe entre les cous tendus. Des hommes à genoux se redressent. Elle heurte un corps par terre, s’immobilise, les yeux fous, la bouche grande ouverte sans proférer un son, oscille un moment et s’abat raide.

On la relève évanouie, le front fendu sur une pierre et tout sanglant. Des femmes s’essuient les paupières et se détournent par émotion. On est parti chercher des civières pour ramener les cadavres d’Urbain Coët et d’un matelot. On n’a pas retrouvé les corps de l’autre et de Léon.

Les pêcheurs ne s’expliquent pas le naufrage. Le sloop porte à l’étrave une bosse rompue. Perchais seul fait des hypothèses, dit que, sans doute, le câble de mouillage ayant manqué pendant le sommeil des hommes, la barque a dérivé vers la côte, mais voyant le père Olichon qui le regarde obstinément de toute sa face d’honnête homme, il conclut:

—Et puis Coët était trop fier, c’est l’bon Dieu qui l’a puni.

Dans le groupe quelqu’un murmure:

—Et qu’tu l’as p’tête ben aidé…

Tout le monde se retourne vers la voix. Comme s’il n’avait point entendu, Perchais s’éloigne, la tête haute, le dos carré.

Ce fut Louchon, le facteur, qui porta la nouvelle aux Goustan à Noirmoutier et au vieux Couillaud.

Le bonhomme se redressa sur son carré de pommes de terre pour écouter la chose, un bras appuyé à la houe luisante. Les plis de son visage se creusaient durement à mesure du récit, et quand Louchon acheva, en tournant la mâchoire par manière d’apitoiement:

—… Ça fait que maintenant, vot’fille… eh ben, la v’la veuve… il répondit tout net en étendant la main:

—J’l’avions prévenue. Quand on connaît c’ qu’on prend, on n’est pas volé. Qu’a s’débrouille!

Le facteur hocha la tête en approbation; le vieux grimaçait, et tout soudain:

—Vois-tu, Louchon, la terre c’est la terre! a boude mais a manque point, et puis quand on y tombe, ma foi, a vous tient chaud!

La houe bascula dans sa main, son dos plia, et une motte grasse, soulevée du sol, découvrit les pommes blondes.

—L’pourri s’y met, dit-il, a chôme à rentrer…

Et de nouveau l’outil frappa la glèbe.

Aux chantiers de Noirmoutier la nouvelle porta plus dur et François lâcha l’erminette en s’exclamant:

—Une barque qu’est seulement point finie d’ payer!

Il enfourcha sa bicyclette et fila vers l’Herbaudière pour estimer le sauvetage. Il ne s’arrêta qu’à l’entrée du village, devant la cabane des Piron, d’où sortait la Louise à la première sonnerie de l’usine.

—Où ce qu’est l’épave? interrogea-t-il.

Mais elle ne comprit pas. Alors il lui conta que le Dépit des Envieux s’était mis au plein dans le brouillard de la nuit et que tout l’équipage était noyé. Elle semblait ne pas comprendre davantage et répétait:

—Noyé?… Léon… noyé?…

—Il ce paraît!

—Léon noyé! Ah! ah! ah!

Et hurlant de douleur elle sauta chez elle, s’enfonça dans un coin et sanglota éperdûment:

—Je suis enceinte! je suis enceinte!…

François regardait à la porte. Le vieux Piron avait grogné sur son tas de varech. A demi levé, il jura, écouta, et saisissant soudain, tomba sur sa fille à coups de pieds qui lui firent se tenir le ventre à deux mains pour le garer, tandis qu’elle se coulait sous la table en gémissant. Le vieux cogna jusqu’à ce qu’elle ne remuât plus, ne soufflât plus, morte semblait-il; puis il sortit, congestionné, en grondant:

—La garce! la garce! et descendit au port avec François Goustan.

Devant l’auberge à Zacharie ils croisèrent des hommes qui portaient le corps de Coët et celui de la Marie-Jeanne, toujours évanouie. Déjà des barques s’éloignaient en tanguant sur la mer vert bouteille, lamée d’argent. Le père Piron hocha la tête et entra au XXe Siècle, boire la goutte pour se remettre.