Le poison de Goa : roman

Maurice Magre · Chapitre 3 sur 10

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Le poison de Goa : roman

Les étoiles d’une nuit sereine se reflétaient…

La Ville agonisante

 

Les étoiles d’une nuit sereine se reflétaient sur les eaux de la rivière Mandavi avec cette réverbération plus large et plus claire qui vient de la proximité de l’aurore. Huit Malabarais tenaient les rames de la barque et le bruit que ces rames faisait en frappant l’eau, était seul à troubler le parfait silence nocturne.

Castro était assis à côté de Rachel, à l’avant de la barque, et parfois il se penchait pour rappeler aux rameurs qu’il leur avait promis un pourboire s’ils franchissaient avec la plus grande rapidité possible la distance qui séparait la ville neuve du vieux Goa.

Rachel se demandait ce qui pouvait pousser Castro à arriver un peu plus vite, ce qui le faisait regarder anxieusement le ciel pour voir si les premiers blanchissements du soleil n’y apparaissaient pas. Les vingt-trois heures du voyage sur le steamer qui faisait le service de Bombay à Goa ne lui avaient rien appris sur les intentions de son compagnon. Castro s’était montré particulièrement respectueux à son égard et tout ce qu’il lui avait dit décelait la crainte qu’elle changeât d’avis, qu’elle cessât de vouloir l’accompagner en arrivant dans le port de Goa. Il n’avait été rassuré que quand elle lui avait affirmé qu’elle ne connaissait personne là et que, par conséquent, rien ne pourrait l’y retenir. Il était revenu plusieurs fois sur la ressemblance de Rachel avec une femme qu’il avait connue, disait-il, et qui était morte. Mais la jeune fille avait su raconter une si plausible histoire de Rachel Soarez qu’il ne soupçonnait plus qu’elle pût être la fille du médecin de Goa et sa ressemblance avec Dolça Jehoudah ne paraissait plus le troubler autant.

Au loin, par delà la cime des arbres amoncelés le long des rives, Rachel voyait sur le dénudement des collines rougeâtres se découper la silhouette d’une église en ruine, le squelette allongé d’un couvent abandonné.

Quand la barque dépassa le village de Ribandar, Rachel vit que son compagnon était profondément absorbé par la contemplation de l’eau. Y cherchait-il le visage de Dolça Jehoudah qui y avait disparu? Un pétale de nagah traça un sillon incertain dans l’air et vint se poser comme un papillon sur les genoux de la jeune fille. Elle caressa le tissu blanchâtre, aussi doux qu’une aile et elle porta la main à son front avec le geste d’y placer une couronne. Mais Castro ne vit pas ce geste.

Il ne sortit de sa rêverie que lorsque la barque heurta les pierres usées du débarcadère. Alors il fit signe à Rachel de le suivre sans perdre de temps.

Pour le voyageur qui arrivait par la rivière Mandavi, rien ne pouvait laisser croire qu’il y avait entre les eaux et les montagnes lointaines, sous les masses ombrées des végétations, les vestiges de ce qui avait été l’antique cité d’Albuquerque, la grande métropole portugaise, la reine ecclésiastique des Indes. Seule, l’église Saint-Joseph avec ses trois tours couronnées de créneaux en lambeaux, comme trois crânes de vieillards tenaces sous des coiffures déchiquetées, attestait la lutte de la pierre contre la forêt.

Rachel n’allait presque jamais, quand elle était enfant, dans le vieux Goa. Elle n’en avait plus qu’un souvenir très vague mais ce qu’elle en voyait à la clarté de la lune lui paraissait différent, transformé, singulièrement plus sauvage et plus abandonné.

Derrière Castro, elle longea d’abord un sentier si étroit que les roseaux qui le bordaient lui frappaient le visage. Puis elle franchit un pont et Castro cria:

—Prenez garde!

Le pont n’avait pas de garde-fou et l’on sentait que certaines planches étaient pourries et s’affaissaient sous les pieds.

Rachel se demanda si elle ne ferait pas bien d’en finir tout de suite et si les eaux croupissantes qu’elle apercevait entre les lames du pont ne seraient pas une tombe appropriée à celui dont elle avait résolu la mort. Elle se représenta le gros corps basculant brusquement parmi les plantes aquatiques et les grenouilles effrayées. Mais la solitude du lieu aurait donné à son acte un caractère sinistre qui lui répugna.

Elle traversa des remparts, à un endroit où il devait y avoir eu des portes, elle marcha dans des terrains vagues où se dressaient des pans de murs, elle passa sous l’arc de triomphe d’Albuquerque, puis entre deux petites églises basses et semblables, comme deux sœurs très vieilles accroupies ensemble pour mourir et elle se trouva brusquement dans une large avenue dallée, solennelle, droite, entre des façades de palais couverts de sculptures, avec des portails gothiques et des tourelles Renaissance. De hautes herbes croissaient entre les dalles, parfois un cocotier se dressait au milieu de l’avenue, il y avait des fougères arborescentes qui s’épanouissaient devant les portes et Rachel remarqua que la plupart des palais étaient sans toitures et que leurs fenêtres étaient comme de grandes blessures ouvertes d’où tombaient en gerbes les pandanus aux longues branches et les bignonias aux tiges sarmenteuses. Les magnifiques demeures n’étaient que des apparences, elles n’avaient gardé que des ossatures de pierre pour donner une figuration de grandeur à cette avenue fantôme.

Castro marchait avec peine, à cause de son embonpoint. Il s’arrêta pour souffler et comme s’il avait deviné les pensées de Rachel et qu’il voulût excuser la déchéance de sa ville, il dit:

—Cette partie de Goa est maintenant la plus inhabitée de toutes. Il y a quelques années il y avait encore pas mal de familles portugaises qui y vivaient. Mais une fois c’est un incendie, une autre fois c’est un orage. Il y a eu le tremblement de terre puis il y a eu l’épidémie. Il ne prononça pas le nom de la maladie par superstition à cause de la force d’appel qu’il y a dans les syllabes du mot. Mais ni le tremblement de terre ni l’épidémie n’ont été les vraies causes du mal.

Il se remit à marcher en regardant à droite et à gauche, comme s’il craignait de voir surgir tout à coup quelque chose de redouté.

—Je ne peux pas savoir d’où cela est venu, dit-il encore à demi-voix. Personne ne le sait. Cela a commencé il y a longtemps, bien avant ma naissance, je crois. Ç’a été une sorte de malédiction. La vie a cessé presque brusquement d’apporter sa sève. Le commerce s’est arrêté. On a eu moins d’enfants. Puis la foi a diminué. Les couvents se sont vidés. Les moines sont allés ailleurs. Les uns sont rentrés en Portugal, les autres se sont installés en Chine. On aurait dit qu’il y avait un mot d’ordre d’abandon.

Ils avaient atteint en marchant la rue Drécha. C’était là que s’était réfugié le reste d’activité du vieux Goa. Castro qui baissait la tête la redressa comme si la vue de quelques maisons habitées lui rendait son orgueil.

—Et dire qu’il y avait là-bas les étables des éléphants de guerre, puis les ateliers pour la fonderie des canons, puis les chantiers où l’on construisait les galions et la ville s’étendait encore plus loin avec une ceinture de couvents et d’églises. Maintenant les fils des premiers conquérants de l’Inde habitent un véritable tombeau.

Rachel vit, entre des pans de muraille, un vaste cloître dont le quadrilatère aboutissait à quatre chapelles ruinées et qui était tout ce qui demeurait de la puissance des Jésuites. Elle longea des édifices que l’on sentait vides et déserts et qui étaient l’ancien palais du gouverneur et celui de l’Inquisition. Sur une place, gisait une statue équestre, renversée et brisée.

—Vasco de Gama! dit Castro. N’est-ce pas une pitié!

Ils contournèrent la statue et après avoir longé un mur percé de créneaux, dans l’ombre des demeures mortes, brilla enfin une lumière. C’était une petite clarté qui illuminait des carreaux en ogive. Dans les ténèbres mortuaires de la ville défunte cette flamme avait quelque chose de surnaturel.

Rachel vit avec surprise son compagnon tomber à genoux. Il lui sembla que dans la fenêtre éclairée elle avait vu passer une tête de vieillard, avec un crâne pointu chauve et un cercle de chevelure dans le cou.

—Le patriarche! dit Castro en se relevant. Quand il commence à marcher dans son palais, c’est que le jour n’est pas éloigné.

Et il hâta le pas.

Rachel se rappela tout ce qu’elle avait entendu dire sur l’évêque de Goa, primat des Indes. Il était en partie responsable de la décadence religieuse de la vieille capitale portugaise. Depuis bien des années, il était entré en lutte avec le pape. Il avait méprisé son autorité, fondé un schisme. Les chrétiens d’Orient s’étaient divisés en deux parties et ils en étaient même venus aux mains à plusieurs reprises. Poussé par un intraitable orgueil et prétendant recevoir des révélations directes de Dieu, l’archevêque de Goa, afin de se créer des partisans, avait donné l’ordination à qui le lui demandait, à des aventuriers venus d’un peu partout, même à des nègres d’Afrique. Son grand pouvoir avait diminué, mais il avait quatre-vingt-dix ans et possédé d’une vitalité tenace, il refusait obstinément de mourir.

—J’ai toujours pensé que la vie de Goa était liée à celle de l’archevêque, dit Castro, comme s’il s’adressait à lui-même. Il le sait bien et il se lève la nuit, pour lutter contre la destruction.

A un endroit où l’écroulement de plusieurs façades laissait voir des inclinaisons d’étages rompus et des morceaux d’escaliers dont la spirale n’aboutissait nulle part, Castro s’arrêta de nouveau et il saisit le bras de Rachel.

—Écoutez! murmura-t-il en soufflant péniblement.

Rachel prêta l’oreille et n’eut que la perception d’un silence angoissant.

—Il m’est arrivé souvent de me lever la nuit afin de me rendre compte de cette activité nocturne de la mort, de cette présence agissante qui hâte la fin de la vieille cité. C’est un être palpable, réel, bien que sans forme précise, qui circule sur les ruines et se nourrit d’elles. Alors, il me semble que la désagrégation des choses est plus rapide. J’entends le bois se pourrir, les molécules des pierres se dissoudre. Tantôt c’est une vieille poutre qui craque, tantôt c’est le bruit d’un rat qui ronge la moelle d’une porte. Les os qui soutiennent les membres des monuments se carient intérieurement. L’eau, sous les aqueducs, roule une décomposition putride. C’est comme si une immense armée de termites silencieux s’animait dans l’ombre et dévorait les mosaïques des parvis, les marches des colonnades, les griffes de fer soutenant les voûtes.

Rachel sentait sur son bras serré par Castro s’imprimer le relief d’une bague.

—J’ai trouvé, certains matins, des piliers de cloître qui gisaient sur le sol et que j’avais vus la veille à leur place dans la file grise des piliers. J’ai entendu tomber des moellons et je peux jurer que la cloche de l’église de la Miséricorde a sonné, une nuit, sans qu’on pût savoir qui en tirait la corde. Il y a une force active qui hâte les dissolutions, précipite les pourritures, se sert des humidités automnales, de l’haleine pestilentielle des marécages. C’est une force extra humaine qui s’emploie à l’anéantissement de Goa la catholique, de Goa la ville de Dieu.

Un oiseau de nuit traversa l’air avec un lourd battement d’ailes. La réalité de ce bruit rassura Castro.

—Nous sommes arrivés, voilà ma maison, dit-il en désignant une demeure qui avait un grand portail clos auquel on accédait par plusieurs marches.

Arrivés! pensa Rachel. Le voyage doit être plus long.

 

L’Église des Rois Mages

 

Rachel, en s’approchant du portail, vit que ce n’était qu’un mur, récemment bâti sans doute, à la suite d’écroulements et de réparations, mais sur lequel on avait assez grossièrement peint deux battants de porte couleur de bois, avec une serrure couleur de fer ouvragé. Castro tira une clef de sa poche et ouvrit une porte toute petite mais vraie qui était un peu plus loin. Il fit signe à Rachel de passer devant lui.

Un métis, qui était sans doute le gardien de l’entrée dormait, couché sur des loques de tapis. Castro le poussa du bout du pied et il lui donna des ordres à voix basse. Il mit en même temps un doigt sur ses lèvres et Rachel comprit qu’il importait de ne pas réveiller les hôtes de la maison, ou peut-être seulement les autres serviteurs.

Au bout de quelques minutes, un falot clignota et se balança au fond de la pièce et Rachel vit revenir le serviteur chargé d’objets informes. Elle, distingua alors un large vestibule avec des crucifix sur les murs et des portraits qui lui parurent mangés par l’humidité. Elle eut une impression d’or fané, d’images pieuses, de poussière et de vétusté.

Castro fit quelques pas et décrocha dans l’ombre une de ces longues capes du Portugal qui sont couleur de bure, tombent jusqu’aux pieds et par leurs manches larges et leur capuchon, donnent une apparence de moine à celui qui les porte. Il la jeta sur les épaules de Rachel en disant:

—C’est pour qu’on ne puisse deviner qui vous êtes quand nous reviendrons et qu’il fera jour.

Rachel pensa que ce scrupule était bien inutile. La curiosité qui l’avait conduite allait être satisfaite. Elle sentait sous sa main la lame du couteau roulé dans son châle. Les heures, même les minutes de la vie de Castro étaient maintenant comptées.

Mais soudain, les yeux du Portugais eurent une flamme hagarde. Une pensée venait de surgir en lui. Il fixa tour à tour la muraille obscure, puis Rachel et à brûle-pourpoint demanda à la jeune fille:

—N’avez-vous pas un couteau?

Elle recula d’un pas, elle eut le sentiment qu’elle était devinée, qu’il avait vu l’arme qu’elle portait, qu’il allait se jeter sur elle pour la prévenir.

L’émotion l’empêcha de prononcer une parole et paralysa le mouvement qu’elle tenta de faire sous le manteau pour dégager l’arme des plis du châle.

Mais avec un léger haussement d’épaules qui voulait dire:

C’est vrai! cette demande est absurde.

Castro se tourna vers le métis et lui dit:

—Donne-moi un couteau.

Il se détourna et de toutes ses forces il cracha dans la direction d’une peinture qui représentait un personnage aux traits fins, aux larges moustaches tombantes et qui avait une collerette de dentelle sur une armure d’argent.

Cependant le métis, après avoir cherché dans sa ceinture, répondit à voix basse sur le ton de quelqu’un qui s’excuse:

—Je n’ai qu’un canif, et encore il est tout ébréché.

Castro l’arracha presque de la main qui le lui tendait, il se haussa sur la pointe des pieds et il donna deux grands coups, en long et en large, au portrait de l’homme cuirassé d’argent.

Rachel entendit le bruit de la toile qui se déchirait et elle vit que Castro, ne pouvant atteindre le visage, avait fait sur le portrait, une croix à la place du cœur.

Il se retourna en ricanant:

—Il y a une force dans les images, qu’il faut tuer si on ne veut pas la subir. Je brûlerai ce portrait, le portrait de Pedre de Castro, le génie du mal.

Il jeta le canif, fit signe au métis de charger sur son dos le paquet qu’il était allé chercher et il entraîna Rachel au dehors.

Des chiens errants passèrent dans la rue déserte. Un coq chanta. Un éléphant barrit dans un enclos lointain. Une fraîcheur de marécage et d’herbe mouillées se répandait dans l’air. Ils marchaient aussi vite que l’embonpoint de Castro le permettait. Ils traversèrent des places vides, longèrent des murs, franchirent de nouveaux remparts. Une porte s’ouvrit et se referma à leur passage dans une maison basse construite en bambou et dans une autre, Rachel vit une vieille femme accroupie qui soufflait sur un feu chétif entre quelques pierres.

Ils avaient traversé les anciens faubourgs de Goa et Castro dit avec une certaine solennité en montrant la ligne des arbres qui se dressait devant lui:

—L’église des Rois Mages est là.

Les choses commençaient à se découper avec plus de netteté. Le chemin qu’ils avaient suivi les avait amenés sur une hauteur. Rachel avait en face d’elle les montagnes des Ghates dont la masse ombreuse devenait lentement rose. A droite la rivière Mandavi prenait une teinte de plus en plus délicieusement bleuâtre et tous les méandres de ses canaux faisaient des cercles azuréens autour de palmiers serrés en gerbes. A gauche une avenue de manguiers descendait en pente vers une sorte de colosse aplati, endormi, sous une tour. C’était l’église des Rois Mages.

—C’est peut-être à cette même place, pensa Rachel, que sous une pareille lumière crépusculaire, mon père n’a pas osé affronter la rencontre des deux hommes et qu’il a fui.

Elle comprit en arrivant près de l’église que sa curiosité allait être satisfaite.

—Le père Vincent ne sera pas encore reparti pour son ermitage, dit avec allégresse Castro. Nous arrivons à temps.

Quelques Hindous entièrement nus sortirent de l’église et les croisèrent. Ils parurent surpris de voir des Européens et ils s’enfuirent en courant. Castro poussa un soupir de satisfaction.

—La messe vient à peine de finir, reprit Castro. Le père Vincent, qui est un saint, célèbre ici une messe chaque matin pour les habitants du village de Boma. Ils sont tellement pauvres qu’ils n’ont même pas un petit morceau d’étoffe pour se couvrir. Le père Vincent dit exprès pour eux une messe dans les ténèbres afin que Dieu ne soit pas offensé par leur nudité.

Et il ajouta avec une sorte de fierté:

—Le père Vincent est mon confesseur.

Sur le seuil de l’église, le serviteur de Castro avait dénoué la corde du paquet qu’il portait. Il s’en échappa un certain nombre de morceaux de bois grossièrement peints en blanc pour imiter des cierges et dont une extrémité était colorée en rouge, sans doute dans le but de représenter la flamme.

Castro fit signé à l’Hindou d’aller disposer ces faux cierges à l’intérieur de l’église.

Le père Vincent parût sur le seuil. C’était un très vieil Hindou à cheveux blancs qui s’était converti tard au christianisme et qui, instruit par les Cordeliers, avait acquis, par la pureté de son cœur, une réputation de sainteté. Il ne savait que la langue tamoul, mais Castro, qui parlait cette langue, devait trouver plus commode de se confesser à lui en portugais, car ce fut en portugais qu’il lui expliqua ce qu’il attendait de lui.

Le Vieux prêtre devait être habitué à la cérémonie des faux cierges car il souriait bienveillamment et il aidait le métis à les disposer. Son visage se remplit de l’admiration naïve de celui qui contemple un luxe excessif quand il vit que deux bougies de cire vraie avaient été apportées aussi et que Castro les allumait lui-même de chaque côté de l’autel.

L’église des Rois Mages était construite sur le plan d’une croix latine. Mais sa voûte était singulièrement basse. La nef et le chœur étaient comme écrasés par le poids de l’antique tour qui pesait sur eux, faisait plier les cintres, cassait l’élan des courbures et l’arc de cercle des berceaux de pierre. Les chapelles des bas-côtés avaient l’air de s’enfoncer dans le sol et les piliers trapus construits en style hindou, avec des lotus renversés autour des chapiteaux au lieu de volutes, semblaient des géants épuisés, près de disparaître parmi les mosaïques mouvantes sur lesquelles tournaient des essaims de moustiques. L’humidité avait verdi les colonnes, fait croître sur la Vierge Marie et sur le Christ des mousses et des végétations parasites.

Maintenant Castro était à genoux, les mains croisées, la tête théâtralement penchée en avant vers le vieux prêtre qui lui donnait l’absolution. Il s’était accusé de ses fautes à demi-voix et par pure formalité, puisque celui qui allait lui donner le pardon au nom de Dieu n’entendait pas le portugais. La clarté de l’aurore, tamisée par les coquilles de nacre qui remplaçaient les vitraux, faisait luire les stagnations d’eaux, donnait une valeur étrange à un ange énorme en bois de teck qui tenait du séraphin chrétien par les ailes et du Dieu brahmanique par les sept bras et l’expression énigmatique du visage.

Rachel, immobile près de la porte d’entrée, vit Castro se relever et elle fut frappée par la transfiguration de son visage. Il n’y avait plus dans l’épaisseur de ses lèvres aucune expression de sensualité. Ses petits yeux agrandis regardaient par delà les choses qui l’entouraient, comme si elles étaient transparentes et qu’il entrevît à travers elle un monde plus beau. Il marchait vers l’autel avec une noblesse voulue qui aurait pu paraître ridicule à cause de son ventre qui s’agitait de droite et de gauche, mais sa sincérité donnait à toute sa personne une sorte de grandeur.

—J’ai un serment à faire à Dieu, dit-il, en se tournant vers le vieux prêtre, un vœu dont personne ne pourra me relever.

Rachel, sur le seuil de l’église, sentait le soleil en grandes nappes chaudes illuminer derrière elle les arbres, les eaux et les montagnes. Et il lui semblait qu’elle voyait devant elle s’amasser les ténèbres d’une injustice telle qu’elle n’avait pu encore en imaginer une aussi grande. Et cette injustice était sans recours, irrémédiable, car son origine était en Dieu.

Ceux qui faisaient le mal étaient toujours les maîtres de ceux qu’ils avaient fait souffrir. Les choses s’arrangeaient toujours de cette manière. Dans le domaine de ce qui est matériel, ils étaient toujours les premiers, ils avaient l’argent, les avantages de la vie, la considération des hommes. Ceux qui subissaient une oppression injuste, ceux qui étaient dépouillés et méprisés auraient pu se dire au moins que le domaine spirituel leur appartenait et qu’ils seraient consolés par la possession d’un royaume que les mauvais ne pouvaient atteindre. Mais non! même pas cela! Il n’y avait pas de plus beau royaume que celui qu’elle venait d’entrevoir dans les yeux brillants de l’homme qui avait tué sa mère. Par l’artifice de la religion, le prestige d’anciens rites, la magie enfermée dans la main d’un bon vieillard, une grâce avait pénétré dans l’âme mauvaise et l’avait lavée de ses péchés. L’homme qu’elle avait vu la veille en bras de chemise, ivre de champagne, plein de terreur à sa vue dans une chambre d’entremetteuse, s’avançait rajeuni, purifié, vers un autel où Dieu le considérait avec complaisance. Ah! comme la lumière du soleil devait lui paraître belle maintenant! Sans doute il avait pensé à cette émotion, en dilettante de cette volupté du pardon et de l’innocence.

Rachel fit deux ou trois pas le long du mur et elle arriva jusqu’au pied de l’ange au visage bouddhique. Sous sa cape de bure, elle déroula les plis du châle et saisit dans sa main le manche du couteau.

Un tout petit homme aux jambes démesurément grossies par l’éléphantiasis se traîna contre un pilier et y prit une posture de prière. La lumière augmentait rapidement. Un serpent d’eau sauta dans une flaque et fit un cercle lumineux d’éclaboussures. Le visage du vieux prêtre se remplit d’une douceur divine.

Alors une voix résonna, avec un timbre émouvant, chargé de tristesse humaine et si différent de celui de Castro que Rachel pensa d’abord qu’un autre homme que lui parlait dans l’église.

—Seigneur. Tu m’as tiré de la perdition et tu m’as indiqué la voie! Tu m’as manifesté ta volonté en m’envoyant un messager à qui tu as donné la forme de mes cauchemars. Sois loué, Seigneur! Devant cette créature que tu as pétrie à l’image de l’autre pour qu’elle soit à mes côtés comme le témoin du mal que j’ai fait, je te supplie de ne plus me laisser succomber à la tentation, de me délivrer du mal qui a toujours été autour de moi, de me permettre d’être juste et pieux, de t’aimer et d’aimer les hommes mes frères. Je fais le serment de me consacrer à ton service et je te demande humblement de faire qu’auprès de moi demeure celle qui est semblable à l’autre pour que mon âme qui a été perdue soit sauvée par elle, pour que la cause du péché soit la lumière et le salut. O Seigneur! exauce-moi! Ainsi soit-il!

Le vieux prêtre avait levé ses deux mains et il les agitait doucement. Il ne comprenait pas les paroles prononcées, mais il savait que les vœux dépassent toujours les pouvoirs de réalisation, que les serments à Dieu sont rarement tenus, et il aurait voulu en atténuer la force. Le gardien de l’église semblait s’être endormi. Castro, après avoir touché la pierre de son front, se releva. Il avait des taches de boue sur les deux genoux et entre les yeux. Le métis glissa rapidement vers l’autel et commença à en ôter les simulacres de cierges. Quelque chose de très pur, émané de la prière et de la bonté du prêtre, flotta dans l’air.

Mais Rachel ne le sentit pas. La vengeance emplissait son âme et lui parlait. Elle se représentait ce qu’elle allait faire et elle voyait tout à coup combien son acte était contraire à son intention.

Ce que les chrétiens appelaient l’absolution n’était-ce pas la rémission par le prêtre, intermédiaire entre Dieu et l’homme, de tout ce qui a été fait de mal dans la vie? Innocent comme au premier jour! Pareil à un enfant qui vient de naître! Voilà ce que la bénédiction était censé faire du pécheur. Mais qui sait? N’y avait-il pas des êtres qui, par la pureté de leur vie, finissent par acquérir de grands pouvoirs? Ce vieil Hindou rempli d’ingénuité avait peut-être conféré, de sa main ridée, une grâce dont il possédait le secret, un bouclier spirituel pour l’au-delà. Et elle allait frapper un homme qui possédait une si parfaite certitude d’être sans péché qu’elle le voyait s’avancer vers elle avec une expression enfantine dans les yeux. Il n’était plus le même que naguère. Elle allait tuer un autre homme que le Castro ivrogne et débauché qu’elle haïssait. Celui-là s’en irait tout droit dans le paradis des chrétiens tel qu’il l’imaginait, et il s’assiérait à la droite de ce Dieu qui n’aime que les forts et les puissants. Et sa dernière pensée serait sans doute pour la remercier d’avoir choisi cette unique minute de passagère perfection où il pourrait, par le subterfuge de la grâce, bénéficier d’un bonheur sans fin.

Il y eut un petit bruit de fer sur de la pierre que personne n’entendit. C’était le couteau que Rachel laissait tomber sous son manteau.

La vengeance ne pouvait pas être aussi simple. Est-ce que le crime était simple? La vengeance devait le suivre pas à pas, prendre les mêmes détours, pour arriver à la réalisation d’un tableau aussi étrange et complet que celui d’une barque sous la lune où l’on viole une femme nue devant son mari crucifié. Quelle folie elle avait failli faire en tuant ce Castro béni, ce Castro pardonné, cette caricature angélique du gros homme luxurieux.

Elle avait bien le temps maintenant. Elle le tenait. Elle était pour lui l’envoyée de Dieu! Elle avait compris qu’elle était à la fois le symbole de son remords et de son désir et qu’il ne pourrait plus se passer de sa vue. Eh bien! Elle lui ferait redescendre l’échelle terrible, les degrés obscurs de la bassesse et de la méchanceté. Ce par quoi vaut l’homme, la petite part arrachée aux ténèbres elle l’en dépouillerait. Cet éclair divin qu’il avait entrevu sur sa tête, jamais plus il ne brillerait pour lui. Elle le précipiterait parmi ses pareils, ses vrais frères, ceux d’en bas, même si elle devait y être entraînée avec lui, et au moins une fois serait réalisée par elle cette justice que Dieu ne daignait pas donner à la terre, ou qu’il accordait si tard qu’elle ne valait plus la peine d’être reçue.

Comme Castro était tout près d’elle, Rachel sourit. Et elle ne pouvait pas détacher ses yeux du serpent d’eau, qui, là-bas, par bonds réguliers, s’avançait vers l’autel à travers les flaques d’eau, entre les dalles défoncées. Le métis le vit et voulut l’écarter de l’autel avec l’extrémité d’une bougie de bois. Mais le vieux prêtre lui fit signe que c’était inutile. Un serpent pouvait sauter autour d’un autel sans offenser Dieu.

 

DEUXIÈME PARTIE

 

L’Archevêque qui converse avec Dieu

 

Le bruit en avait couru dans le vieux Goa, dans la ville neuve, et il s’était répandu parmi les villages des environs. Un miracle devait avoir lieu ce jour-là. Ce n’est pas que la chose fût particulièrement extraordinaire. Les miracles étaient fréquents dans cet étroit morceau de terre de l’Inde soumis à l’autorité portugaise. Ils avaient commencé quand les premiers galions d’Albuquerque avaient fendu les eaux de la rivière Mandavi et ils s’étaient multipliés avec les tombeaux de saints, les chapelles consacrées, les lieux de pèlerinage. Depuis que Monseigneur Joseph de Silva avait des entretiens avec Dieu, le miracle était quotidien, permanent. Il descendait sur les demeures démolies, les couvents en ruine du vieux Goa comme un intarissable fleuve de lumière et se perdait d’ailleurs de sa force par sa continuité.

Mais le miracle qui devait avoir lieu ce jour allait être le signe d’une solennelle apparition divine. Après des années de pourparlers et d’hésitations, le gouverneur de la colonie avait reçu des ordres formels de Lisbonne. Le roi du Portugal, menacé personnellement d’excommunication, renonçait à la lutte que son clergé avait engagée contre le pape. Le vieil archevêque schismatique devait se retirer dans un couvent. M. de Lima, le gouverneur, avait pleins pouvoirs pour faire respecter par la force la volonté royale.

Ces nouvelles avaient jeté Goa dans une grande effervescence. Beaucoup de portraits du roi avaient été exposés sur les portes, la tête en bas en signe de mépris. On savait que le gouverneur, homme faible et taciturne, était incapable d’une action quelconque. Cette action ne pouvait se manifester que par l’intermédiaire du colonel qui était à la tête des huit cents hommes de la garnison. Et le colonel était un si grand buveur qu’il ne trouvait jamais une heure de lucidité pour s’occuper de choses militaires. Mais un navire d’Europe pouvait d’un jour à l’autre débarquer un envoyé extraordinaire avec un supplément de troupes. Il avait été convenu qu’une manifestation aurait lieu dans le vieux Goa et que le prétexte en serait la bénédiction de la bannière des Vrais Chrétiens, présidés par Pedre de Castro. L’archevêque sortirait de son palais épiscopal, ce qui ne s’était vu depuis bien longtemps, et un miracle aurait lieu.

On avait pensé à célébrer cette cérémonie devant l’église des Rois Mages. Mais le sol y était singulièrement marécageux et les sables qui bordaient la rivière Mandavi à cet endroit étaient mouvants. On pouvait craindre des disparitions de croyants qui seraient allés en sens inverse du résultat désiré. Puis l’église des Rois Mages était trop près de Boma et de ses misérables habitants. Ces convertis récents étaient tous dévoués à l’archevêque, mais ils s’obstinaient à vivre dans une nudité complète peu conciliable avec le caractère sacré de la manifestation. La grande place de Goa, sur laquelle s’ouvraient les portes branlantes de la cathédrale, était le lieu le plus désigné. Mais la statue de Vasco de Gama renversée était une trop vivante image de la splendeur de la colonie et de sa décadence. On avait choisi le sommet d’une hauteur, au nord de la ville, à côté des débris de l’église Sainte-Anne.

De grandes discussions avaient éclaté pour des questions de préséance. Qui marcherait derrière le dais de l’archevêque? Seraient-ce les Albuquerque, les Gama, les Cabral ou les Pereira? Il n’y avait dans le vieux Goa que des familles d’une antiquité fabuleuse. Malheureusement des croisements successifs, durant quatre siècles, avaient altéré la pureté du sang des conquérants. Les Albuquerque étaient entièrement noirs et le dernier descendant de la famille de Gama avait les cheveux frisés, le nez épaté, le teint d’ébène des nègres du Zanzibar qui, vers la fin du XVIIIe siècle, avaient été transportés en masse sur la côte par des négriers français et hollandais. Les métis que l’on appelait des topas, c’est-à-dire gens portant chapeau, étaient en majorité. Ceux qui tenaient le haut du pavé étaient les quelques familles, comme les Castro ou les Mascarenhas, qui étaient restées blanches de peau. Ce haut du pavé était gardé jalousement et avec une telle morgue insolente qu’il avait suscité des haines farouches. Il fut convenu à la fin que les membres de l’association des Vrais Chrétiens, groupe qui avait pour but la grandeur de Goa et la glorification du Christ, marcheraient les premiers, quelle que fût leur couleur. Ils devaient, bien entendu, comme signe de leur aristocratie, être revêtus à la mode d’Europe, du chapeau haut de forme et de la redingote noire.

Toutes les cloches en qui demeurait un peu de vie musicale sonnaient depuis le lever du soleil. Cet après-midi de mai était particulièrement accablant. Des tapis, des étoffes de couleur, des draps de lit pavoisaient les maisons habitées et on avait accroché sur les seuils béants de celles qui ne l’étaient pas une couronne de feuillage ou un morceau de mousseline.

On avait attendu longtemps Pedre de Castro dans la maison des Mascarenhas d’où les Vrais Chrétiens devaient partir en cortège pour l’archevêché. Quelqu’un était allé frapper à sa porte, mais il était sorti de chez lui depuis longtemps. Très tard, au moment où les Vrais Chrétiens se préparaient à se mettre en marche sans lui, la mère de toute la lignée des Mascarenhas, une grosse commère qui mettait au monde les scandales aussi facilement que les enfants, avait poussé des ricanements d’allégresse, du haut du mirador où elle s’était juchée pour surveiller et enregistrer. Puis, sous sa robe décolletée en velours cramoisi, elle était descendue quatre à quatre pour annoncer avec une bruyante joie que le président des Vrais Chrétiens venait de sortir de chez sa juive, à laquelle il était allé sans doute demander quelques conseils avant la cérémonie.

Elle ne se trompait pas. Pedre de Castro sortait de la maison où il avait installé Rachel. Plus les sociétés sont déchues, plus leur rigorisme s’accroît et plus en même temps se développe une veulerie qui les rend indulgentes à tout ce qui va à l’encontre de ce rigorisme. Les Vrais Chrétiens se contentèrent de sourire en plissant les yeux. La plupart étaient préoccupés par l’allure de leur redingote, le mouvement de leur pantalon, loués à un fripier sur le port de la ville neuve. Et puis, si Castro avait pour maîtresse cette juive, nouvelle venue à Goa, est-ce que Cabral n’avait pas la femme de son meilleur ami, est-ce que Mascarenhas n’avait pas une Hindoue bossue de Panjim?

Sur le bruit du miracle, on était venu de loin dans le vieux Goa et les chrétiens étaient mêlés de Musulmans et de Parsis. Des soies du Cachemire rutilaient, on agitait des foulards déployés, des lumières inusitées brillaient dans les yeux. On entendait le barrissement des éléphants qui avaient transporté des voyageurs et qui étaient attachés, sur les anciens quais, aux anneaux de fer qui servaient jadis à retenir les caravelles.

L’aristocratie portugaise s’étalait derrière le fer forgé des balcons et sous les ogives rompues des fenêtres. Les toilettes surannées débordaient avec magnificence et il y avait des lignes de mains tendues pour faire étalage d’énormes bagues fausses. La belle Conception Colaço, sous ses dentelles noires transparentes, laissait voir les seins dont la beauté était célèbre, et, baissant ses paupières d’ambre aux longs cils, lançait au passage un regard provocant sur les jeunes hommes dont elle n’était jamais rassasiée. Un peu plus loin, sa rivale, Juana de Faria, droite comme une statue, tendait vers elle son visage d’ange en cire mate, figé par l’envie. Le col de sa robe lui montait sur le menton et ses manches lui cachaient les mains. On l’accusait d’être rongée par une incurable maladie de peau. Ses amants ne démentaient pas ce bruit. Devant le vieux Marcora, qui avait contracté à Mascaté des habitudes d’achat et de vente humaine, se tenaient ses quatre filles à peine nubiles dont il faisait ouvertement commerce. Il les dirigeait comme un troupeau, avec une baguette de bambou, et il riait sans cesse sous sa barbe vénérable, car c’était un homme gai. Bien que le vieux Marcora fût blanc de teint, ses filles étaient aussi noires qu’il était possible. Une curieuse et inexorable loi physiologique veut que les descendants de Portugais et d’Hindous naissent plus noirs que les Hindous les plus noirs.

Selon un antique usage, l’archevêque, avant la cérémonie, avait pris son repas dans la grande salle du rez-de-chaussée de l’archevêché dont les portes étaient ouvertes pour que le peuple y pût pénétrer et vît l’archevêque manger. Au temps de la splendeur de Goa il avait le gouverneur à sa droite et le commandant de la flotte de guerre à sa gauche. Derrière lui, debout, se tenait l’homme le plus puissant des Indes, le grand juge de l’Inquisition. Toute la noblesse portugaise, une noblesse entièrement blanche de peau, était groupée autour d’eux. Les archevêques étaient grands mangeurs et grands buveurs et les repas étaient fort longs. Mais maintenant il n’y avait plus d’inquisition, la flotte portugaise ne comportait qu’un seul trois-mâts dont le capitaine était un homme de rien, et quant au gouverneur il était resté terré dans la ville neuve, par crainte de se compromettre. Le repas n’avait duré que quelques minutes, juste le temps de faire défiler les faux rôtis de carton, les amoncellements postiches de poissons ou de gibier. Chacun savait que l’archevêque ne prenait jamais aucune nourriture, à peine un verre d’eau chaque jour, et qu’il était nourri de la lumière du ciel que lui distillait, par une grâce spéciale, un ange invisible.

Ce fut un grand miracle, vraiment, que Mgr Joseph de Silva pût sortir des ténèbres de l’archevêché, paraître entre les épaisses murailles du seuil, puis marcher sous le dais, sans être consumé par le soleil ou emporté par le vent. Il était translucide, immatériel. Le tissu de sa robe semblait ne rien abriter sous ses plis. Il se tenait droit, comme un jeune arbre, malgré le poids écrasant de la mitre. Le fuseau de son doigt semblait ne pas sentir la lourdeur de l’améthyste. Il s’appuyait sur la crosse, mais avec légèreté, car il effleurait à peine le sol. Son visage était couvert de rides, mais ces rides étaient irréelles, comme si un burin de rêve les avait dessinées. Ses yeux étaient d’un vert lavé par le temps et regardaient plus loin que les hommes et les collines lointaines. Il déplaçait en s’avançant une atmosphère d’allégresse et de pureté.

Un Suisse, avec un uniforme rapiécé sans soin, marchait en tête, agitant de longues moustaches et faisant résonner une hallebarde énorme. Des enfants, habillés pour la circonstance d’une robe de mousseline, jetaient des pétales de fleurs, et un bedeau topa qui les dirigeait du bout d’une grande croix de métal, les interpellait parfois violemment, en un mélange de kanara et de portugais. Derrière le dais de l’archevêque se tenait Castro, seul, portant la bannière bleue des Vrais Chrétiens. Il suait et soufflait et il s’épongeait parfois le front avec un foulard multicolore. A quelques pas de lui, comme il l’avait exigé, venaient les redingotes noires et les chapeaux bossués. Puis, se pressaient les moines. Leur foule était moins grande qu’on ne l’avait pensé, car les couvents se dépeuplaient avec une rapidité incroyable. De l’immense communauté des Cordeliers, il ne restait plus que cinq membres. Il n’y avait plus que deux Carmes: le prieur, qui était un adolescent, et le cuisinier, qui était tellement gros qu’il était obligé de s’appuyer sur le prieur. Les Trinitaires avaient revêtu les cagoules que leur ordre portait, jadis, dans les auto-da-fés de l’Inquisition. Un Albuquerque noir tenait à bout de bras le casque de son soi-disant aïeul, le grand Albuquerque blanc. Un Gama de Zanzibar avait revêtu par-dessus sa redingote la cuirasse qui avait jadis recouvert la poitrine du Grand Gama de Portugal. On transportait aussi des statues de Vierges, éblouies d’être arrachées à l’ombre de leur sanctuaire, des saints guérisseurs de maladies. Et leurs fidèles, en les reconnaissant, criaient selon l’usage: «Miséricorde!» et se prosternaient dans la poussière. Des mendiants, payés par Castro, profitaient alors du bruit pour lancer quelques cris: «A bas le roi!» Et ces cris trouvaient aussitôt un écho favorable dans la foule.

Des pénitents volontaires, pour montrer qu’ils méritaient le feu, avaient fait peindre des robes recouvertes de diables et de figures grimaçantes. Ils marchaient avec orgueil sous ces robes, comme s’ils étaient promis pour le bûcher, tenant un morceau de bois pour cierge, et ils gémissaient sur leurs péchés. Mais parfois ils étaient reconnus par un de leurs amis moins pieux qui regardait passer le cortège et qui les interpellait grossièrement en riant. Ils s’arrêtaient alors de gémir pour répondre sur le même ton avec un rire pareil. Il y avait aussi des prêtres libres, des missionnaires qui ne partiraient jamais nulle part, et des gardiens d’églises dans de bizarres uniformes ecclésiastiques qui portaient à leur ceinture de longues épées rouillées du XVIe siècle. Un vieux mendiant qui se faisait des revenus en montrant ses difformités aux étrangers et en affirmant qu’il était la dernière victime de l’Inquisition, se traînait à la fin, avec un air entendu, comme si la cérémonie était faite pour lui. L’encens, balancé par les bedeaux ou brûlé aux fenêtres, parfumait les rues. Les cloches vibraient dans l’air du soir avec plus de profondeur. Les bénédictions tombaient de la transparente main épiscopale. Et ainsi, à petits pas, l’archevêque traversa la ville, comme l’image vivante de l’extase spirituelle au milieu d’un cortège de caricatures.

Sur la colline, devant les débris de l’église Sainte-Anne, il y avait un reposoir. C’est là que l’archevêque étendit la main pour consacrer la bannière bleue des défenseurs de la foi, des hommes qui voulaient rendre à Goa sa puissance d’autrefois.

Castro était à genoux. Il ne sentait plus la sueur sur son front. Au contraire, il était envahi par une fraîcheur délicieuse. Il avait maintenant la certitude que Dieu lui avait envoyé un messager. Est-ce que toutes les paroles de Rachel n’étaient pas en accord avec sa conviction intérieure, avec ce que pensaient les hommes sensés de Goa, ce que pensait sans doute, sans qu’il l’eût exprimé, celui qui conversait avec Dieu et qui lui transmettait sa force par le canal de la bénédiction. Il ferait ce qu’elle lui avait conseillé et qu’il considérait comme son devoir. Il avait eu longtemps des doutes. Le messager de Dieu pouvait-il être une juive? Pourquoi pas? D’abord il lui appartiendrait, un peu plus tard, de la convertir. Ensuite, chacun recevait selon son mérite. Il y avait des anges, paraît-il, qui flottaient dans les vieilles salles de l’archevêché. Mais l’archevêque était un saint. Lui était un pécheur. C’eût été trop d’orgueil d’espérer un ange. Une juive était venue portant sur son visage le témoignage de ses fautes passées. Il fallait l’écouter et la croire. Tout à l’heure, quand il avait aperçu son profil d’ivoire derrière une jalousie, il avait soulevé la bannière bleue et il s’était senti jeune comme à vingt ans.

Les moines, les pénitents, la foule au loin sur la spirale du chemin, tout le monde était à genoux. Maintenant l’archevêque parlait. Personne n’entendait ce qu’il disait, tant sa voix était faible, même Castro qui, prosterné, touchait presque ses pieds. D’ailleurs, l’archevêque ne se préoccupait guère de faire entendre ses paroles. Il s’adressait au ciel plutôt qu’aux hommes. Il répondait à des questions qui lui avaient été posées dans d’autres entretiens par des bouches invisibles. Sans doute la satisfaction de ces réponses dut être grande car son visage refléta une incomparable suavité et il trembla légèrement.

Quand il termina, ce fut comme si une onde d’amour se répandait circulairement pour se perdre aux extrémités de la terre et il n’y eut personne qui ne se sentît meilleur.

Aucun miracle visible ne se produisit, mais nul n’en fut déçu. Chacun emportait dans l’âme un petit éclat de splendeur qui lui en tenait lieu.

Castro, en se redressant le premier et en élevant la bannière, vit, de la hauteur où était le reposoir, toute la ville agenouillée. Sa poitrine se gonfla d’aise. N’était-il pas le premier de tous ces hommes, le plus riche et le plus intelligent? C’est à lui personnellement que la bénédiction du saint était allée. Il voyait la vie sous la couleur de la domination. Mais en redescendant vers Goa il se rappela confusément qu’il avait appris au catéchisme, étant enfant, que le péché d’orgueil est le premier par lequel se manifeste Satan. Il ne voulut pas s’arrêter à ce souvenir.

 

*

 

Les vapeurs de l’encens brûlé s’étaient mélangées à l’odeur de pourriture de Goa, au souffle végétal des forêts voisines. Le soleil venait de disparaître sur les eaux de la rivière Mandavi, ne laissant qu’une illumination de flamme au campanile en pierres rouges du couvent de Chovas.

Le père Vincent était toujours en prière à l’endroit où il était tombé, au moment de la bénédiction de l’archevêque. Il avait passé une partie de la journée à écarter les chrétiens pauvres de Boma, dont la complète nudité avait choqué la société portugaise. Il l’avait fait parce qu’on le lui avait dit, car il n’arrivait pas à comprendre pourquoi la nudité, signe d’innocence, était susceptible de scandaliser. Puis, il avait couru vers la colline Sainte-Anne et il était arrivé bien juste à temps.

Il lui sembla que la nuit lui touchait l’épaule. Le moment était venu de regagner la case en bambous qu’il habitait sur les hauteurs qui dominent Boma.

Il lui fallait passer pour cela par l’église des Rois Mages. Quand il commença d’atteindre l’allée des manguiers, il fut victime d’une singulière illusion. L’énorme église des Rois Mages était plus basse, plus tassée qu’avant. Il lui sembla qu’elle s’était accroupie plus largement, que sa formidable contexture s’étalait parmi les sables sur lesquels elle était bâtie. Comme le sol était marécageux aux alentours! Des stagnations d’eaux miroitaient parmi des plantes aquatiques. Au loin, il n’y avait que des éclats d’étangs, des ondulations de vases, et l’hymne mélancolique des grenouilles.

Que cette masse de pierre, avec les blocs cyclopéens de ses piliers, sa tour forteresse, ne se soit pas encore enfoncée dans le sol mobile des sables, voilà, songea le père Vincent, quel était le plus grand miracle.

Dieu maintenait les pierres, les dalles, les coupoles, par une volonté permanente, un effort sans inattention. Et c’était peut-être parce que lui, le plus humble des prêtres, et le plus ignorant, se levait bien avant l’aurore et descendait des rochers de Boma, sans souci des bêtes sauvages, pour dire la messe à des hommes très simples et si pauvres qu’ils étaient obligés de marcher tout nus. On l’avait trompé, assurément. Il aurait pu dire la messe en plein jour. Dieu ne méprisait pas cette nudité qu’il voyait, d’ailleurs, dans les ténèbres, et dont il mesurait la pureté. Et il voulait qu’il y eût une église pour les plus misérables.

Cette pensée donna au père Vincent une joie extraordinaire. Comme le sol lui paraissait solide, ce sol sablonneux qui était soutenu par la force divine! Comme sa vie prenait d’importance! La lune venait d’apparaître, éclairant la cime des manguiers. Il courait maintenant, parmi les flaques miroitantes, car les grands bonheurs font courir les promeneurs solitaires. Sur ses pas, les grenouilles ne s’enfuyaient pas et n’interrompaient pas leur chant.

 

L’Orgueil, la Cupidité, la Luxure

 

Rachel se passa la main sur le front et se dressa sur le canapé d’osier où elle était étendue. Elle croyait être victime d’une hallucination. Elle venait d’entendre les sons de la khinnara, guitare hindoue à trois cordes. Elle laissa tomber l’éventail de paille tressée dont elle se servait pour écarter les moustiques et elle fit quelques pas sous la vérandah.

La chaleur du soir était accablante. L’air, chargé des miasmes des étangs, se déplaçait par bouffées épaisses. Une servante hindoue allait et venait en mettant le couvert pour le dîner dans la pièce contiguë à la vérandah.

—Entends-tu la khinnara? dit Rachel à l’Hindoue. Cela vient des terrains vagues qui sont derrière le jardin. Qui peut jouer là à cette heure?

La servante fit un geste vague qui voulait dire: Sait-on jamais?

Alors Rachel descendit les marches de la vérandah et traversa le jardin. Les cactus sauvages poussaient au milieu des allées et elle était obligée d’écarter les herbes avec ses mains. Ses cheveux, roulés en plusieurs tresses, étaient dénoués. Dans les mouvements qu’elle faisait, sa robe d’intérieur, en soie de Chine, se collait à con corps, et comme le tissu était transparent elle avait le sentiment d’être nue.

Elle regarda par une brèche du mur ruiné. Il n’y avait personne. Que pensait-elle voir, du reste? Elle haussa les épaules et s’en revint à petits pas. Le son de la guitare avait sur ses nerfs une action qu’elle ne pouvait s’expliquer. C’était un air de khinnara, par un soir pareil, qui avait décidé de sa vie. Aurait-elle aimé cet Italien fantaisiste et hableur, ce conteur de mensonges aux cheveux luisants, si la guitare ne l’avait pas paré de la poésie de la musique. Non, si triste que fût son existence à Cochin, dans le quartier des juifs noirs, elle ne se serait jamais décidée à quitter son père si elle n’avait pas été grisée par la volupté des trois cordes vibrant sous les doigts d’ivoire d’un jeune homme. Au fond, si elle l’avait suivi à Bombay, ce n’était pas à cause de sa gaîté éternelle, de sa fatuité superbe, de ses promesses insensées, ce n’était pas à cause de l’attrait d’une vie nouvelle et du mirage du plaisir. C’était pour autre chose, et bien peu de chose.

Elle se rappelait les étapes successives qu’elle avait franchies sur le chemin de la désillusion. Cela avait commencé sur le vapeur qui venait de Madras et sur lequel ils avaient pris place pour Bombay, en deuxième classe. Michaël ne pouvait penser vraiment qu’à la musique et il avait négligé les formalités qui lui auraient permis de toucher de l’argent chez le correspondant de son banquier à Cochin.

Sur le pont au bateau, elle avait été saisie d’un frisson d’angoisse, d’une bizarre envie de revenir en arrière. Elle avait regardé, au soleil du matin, la main de l’homme qu’elle aimait, posée sur la barre de cuivre du bastingage. Cette main venait de laisser tomber avec négligence une misérable valise jaune, une valise qu’on sentait étonnamment légère, car tous les bagages de Michaël avaient été expédiés par erreur avant lui, et l’attendaient à Bombay. Et cette main, par un curieux mystère, n’était plus la même que celle qu’elle avait vue la veille, la longue main artiste, pinceuse de cordes. Celle-là était plus grosse, plus rouge, reliée au bras par un poignet puissant et velu. Elle serrait la barre de cuivre comme un outil et l’extrémité des ongles était géométriquement carrée. Cela n’avait duré que quelques secondes, car après, Michaël avait ri,—il riait toujours,—il avait romantiquement projeté sa chevelure en arrière puis mis sur son épaule la légère valise, comme si elle avait eu un poids écrasant.

Sur le quai de Bombay seulement, Michaël avait avoué que la belle demeure si complaisamment décrite, avec une grille dorée et un jardin à l’anglaise, il ne la possédait pas. Ce n’était même pas un de ces modestes bungalows en bambou comme ceux qu’habitaient les petits fonctionnaires et dont Rachel se serait contentée. Il n’avait aucune habitation dans le quartier de Mazagon dont il parlait sans cesse comme du plus agréable endroit de la terre. Il en convint, mais comme on convient d’une chose de peu d’importance. Dans le lieu où aurait dû s’élever la maison idéale, en face de plusieurs bars mal famés adossés à une mosquée abandonnée, s’élevait un petit hôtel tenu par son compatriote Ricardo. On n’était nulle part aussi bien que dans cet hôtel. C’est vrai, Ricardo n’avait pas une mine très engageante. C’est qu’il avait été très malheureux à cause de sa grande bonté. Chez lui se réunissait une société d’Italiens. Beaucoup étaient sans profession. La vie est si dure parmi les Anglais! Mais la plupart étaient chanteurs ou musiciens et l’essentiel n’est-il pas d’oublier la réalité avec la musique et l’amour?

Michaël avait avoué peu à peu et sans de grandes difficultés que rien de ce qu’il avait dit n’était vrai. Le vieillard que Rachel avait entrevu avec lui à Cochin n’était pas son père, mais un étranger auquel il s’était loué comme guide pour visiter la côte de Malabar. Il l’avait abandonné sans même lui réclamer ses gages, parce qu’il ne pouvait pas faire longtemps la même chose, ni voir les mêmes visages. Il n’avait pas de situation au consulat italien de Bombay. Il n’avait aucune situation nulle part, sauf parfois celle de musicien dans un orchestre d’hôtel, ou de fonctionnaire dans un petit casino de la côte.

Rachel se souvenait que toutes ces choses ne lui étaient pas apparues tellement terribles, à cause du secret caché dans la musique de la guitare. Il suffisait, le soir, que dans le rectangle de la fenêtre apparût le dôme de la vieille mosquée et une silhouette de palmier, il suffisait que la guitare résonnât et les mains qui jouaient redevenaient aristocratiquement ivoirines, tous les mensonges étaient réels, elle aimait et elle était aimée.

Folie des femmes! pensa-t-elle. C’est ce peu de chose qui avait été la beauté de sa vie! C’est à cause de ce peu de chose qu’elle avait été si désespérée le soir où Michaël n’était pas rentré. Elle avait eu la folie d’attendre en face de la mosquée et du palmier et celle d’aller, très tard dans la nuit, dans quelques cabarets du port où elle savait que Michaël aimait à répandre généreusement sa gaîté. Puis elle avait réfléchi. Michaël avait les larmes aussi faciles que le rire. Il avait parfois des remords violents de ne pas faire à Rachel une vie digne d’elle. Il se mettait alors à genoux, il lui demandait pardon, puis il jouait sur la guitare des airs très doux. Mais ces remords étaient toujours accompagnés du désir d’échapper à la souffrance qu’ils engendraient. Certainement Michaël avait dû partir pour ne plus avoir de remords, pour voir ailleurs d’autres visages, faire de nouvelles promesses, rire à son aise, vivre quelque temps dans une illusion de magnificence.

Rachel ne savait plus maintenant si elle avait aimé cet homme. Elle le considérait comme l’instrument de sa destinée. Elle avait même cessé de lui en vouloir. C’est lui qui lui avait fait connaître cette solitude et ce désespoir grâce auxquels elle était allée, à travers les rues de Bombay, vers la maison louche d’Antonia et vers l’hôte qui y était assis en bras de chemise, aussi sûrement que vers un but fixé à l’avance. Grâce à lui elle avait rencontré la créature humaine à laquelle elle pensait depuis son enfance. L’idée de vengeance, elle s’en rendait compte à présent, était le sentiment primordial de son âme. Depuis la mort de sa mère, elle n’avait aimé son père qu’à moitié et d’une affection mêlée de mépris parce qu’il n’avait pas eu le courage de se venger. Elle avait eu toujours le sentiment qu’il lui faudrait un jour remplir une tâche et sa jeunesse avait été obscurcie par cette arrière-pensée.

Elle jeta un dernier regard sur le jardin où le vent remuait les arbres.

Folie des femmes! se dit-elle encore. Maintenant, la tâche était devant elle; Elle s’était vouée à son accomplissement et il suffisait pourtant d’une guitare entendue au loin pour qu’elle se précipitât, comme une enfant dans un pensionnat, à la brèche du mur du jardin.

 

*

 

Elle avait dîné rapidement. Les soirées étaient longues dans la maison lugubre dont seules les pièces du rez-de-chaussée avaient été nettoyées et aménagées. Il y avait dans ces pièces un mélange hétéroclite de meubles modernes qu’on avait fait venir à la hâte de Bombay et de meubles anciens en style indo-portugais.

Rachel résolut, pour se distraire, d’ôter d’une niche creusée dans la boiserie de sa chambre, près de son lit, une statuette représentant saint François Xavier baptisant un Hindou agenouillé. Le naïf sculpteur de cette statuette avait voulu que le saint, tout occupé du sacrement qu’il donnait, regardât le pieux Hindou. Malgré cela, il avait laissé à l’expression du visage une sorte d’inattention et Rachel couchée avait le sentiment qu’elle était fixée par saint François-Xavier avec une certaine réprobation. Elle se disposait à transporter la statuette dans une pièce voisine quand elle s’aperçut que la boiserie qui faisait le fond de la niche était rongée par l’humidité. Elle la toucha de la main et le bois corrompu céda aussitôt. Un objet en métal se détacha et tomba dans la niche. Plusieurs reflets en jaillirent en même temps et Rachel faillit, de surprise, lâcher la lampe à pétrole qu’elle tenait dans sa main gauche.

L’objet enfermé dans cette cachette était une croix d’or massif, attachée à une chaînette du même métal et qui devait être d’un grand prix; il y avait des perles noires enchâssées sur les bras de la croix et quatre gros diamants aux extrémités. Le temps avait verdi l’or, éteint les perles, mais n’avait pas altéré les flammes vivantes des diamants qui luisaient comme quatre prunelles sans paupières. Un je ne sais quoi de triste, de magnifique et de secret s’exhalait de ce bijou.

Comme Rachel le considérait, elle entendit le marteau de la porte résonner, puis le pas traînant d’un serviteur qui se mettait en marche avec lenteur. Ce ne pouvait être que Pedre de Castro. Deux ou trois fois déjà, il était venu à pareille heure lui faire part de ses projets, se réjouir de sa vue. Il était convenu qu’aux yeux du monde, Rachel précédait à Goa son mari, un grand entrepreneur de travaux de Bombay qui comptait acheter et cultiver de vastes terrains aux environs de la ville. Avec le titre de femme mariée, les apparences étaient sauves. Lorsque Rachel sortait, elle était censée aller examiner des plantations, d’anciens champs fertiles transformés en marais par l’incurie portugaise et les visites de Pedre de Castro avaient le prétexte de ces affaires d’achat et de vente qu’il était en train de traiter. Tout le monde disait tout bas, naturellement, que la belle juive était sa maîtresse et d’ailleurs tout le monde se trompait.

C’était en effet Pedre de Castro qui avait frappé à la porte. Rachel reconnut son pas lourd sur les dalles du salon. Elle aurait pu aisément cacher cette croix qui venait de sortir pour elle des ténèbres du passé, mais elle n’y songea pas. Elle eut tout de suite le pressentiment qu’elle pourrait faire servir cette richesse au but qu’elle poursuivait.

Pedre de Castro baissait les yeux. Il balbutiait, cherchant à expliquer de façon plausible sa visite. Ce soir plus que jamais, il avait besoin de paroles amicales. Le matin même, son fils était rentré du collège des Jésuites de Bombay où il avait terminé ses études. Il l’avait retrouvé, tel qu’il avait toujours été, hostile, taciturne avec le même ricanement sourd dont il accueillait toutes les paroles de son père. Castro avait senti tout de suite qu’il allait avoir un contradicteur quotidien qui tournerait en dérision ce qu’il ferait, le diminuerait avec ses sourires et ses doutes.

Et pourtant! Il se sentait capable de faire de grandes choses, si on l’aidait moralement, si on croyait en lui.

Il se laissa tomber dans un fauteuil. Le même serviteur aux pas traînants alluma une grande lampe dont l’abat-jour était dans un tissu cramoisi et donnait aux visages une teinte de passion. Rachel fit apporter une bouteille de rhum et elle en versa un verre à Castro. Dans l’église des Rois Mages, il avait promis à Dieu de ne plus boire, en même temps qu’il faisait vœu de chasteté. Il avait respecté sa promesse de tempérance durant quelques jours. Mais il avait discuté ensuite sur les termes employés. Il pouvait boire à la condition qu’il ne s’enivrât pas. Et Rachel avait été de cet avis.

Il parla de ses projets. Les événements marchaient avec rapidité. La bénédiction de la bannière sur la colline Sainte-Anne avait produit un effet immense. Il était accablé de lettres, de propositions. La colonie était avec lui, prête à défendre son archevêque. Si le roi du Portugal avait été assez faible pour le sacrifier à la rancune du pape, il appartenait aux croyants de maintenir par la force celui qui s’entretenait avec Dieu. Le gouverneur était un misérable. On s’en déferait. Les troupes étaient peu nombreuses et se mettraient du côté du plus fort. Leur colonel était perpétuellement ivre. L’œil de Castro étincela en affirmant qu’il était juste de supprimer un homme qui était perpétuellement ivre.

Il garda un instant le silence et, encouragé par l’approbation de Rachel, il contempla des espoirs plus grands.

Pourquoi pas? Il y avait d’autres exemples: Saint-Domingue s’était détachée de la France soixante ans plus tôt et cette île n’avait pas eu à sa tête les hommes qu’aurait Goa. On n’avait qu’à lire l’histoire des colonies espagnoles de l’Amérique du Sud. Goa pouvait devenir un État indépendant, une république, un royaume, qu’importe! On verrait bien le moment venu. Ah! son fils ne croyait pas en lui. Il apprendrait à le connaître. L’essentiel était que Rachel y crût.

Elle y croyait. Elle exultait aux paroles de Castro, elle surenchérissait, aplanissait les difficultés, affirmant la nécessité d’agir immédiatement.

Castro marchait maintenant de long en large, s’arrêtant parfois pour boire une gorgée de rhum. Oui, agir vite, c’était son avis. Il avait essayé de consulter là-dessus l’archevêque. L’avis de l’archevêque était l’avis de Dieu. Mais ses réponses étaient toujours énigmatiques, car il avait perdu l’habitude de parler aux hommes. Et puis, il fallait de l’argent, beaucoup d’argent. La fortune de Castro était peut-être la plus grande de Goa, mais une fortune reposant sur des domaines hypothéqués et des cultures en friche, une fortune qui lui permettait à peine, au temps de sa mauvaise vie, d’aller deux fois par an à Bombay, deux fois, pas plus et encore!

Rachel savait combien il était nécessaire de mêler la providence aux actions des chrétiens pratiquants.

Elle saisit le bras de Castro et elle dit en donnant à sa voix un caractère de mystère:

—La providence a apporté ce soir l’argent nécessaire. Venez.

Et elle l’entraîna dans la chambre voisine.

Saint François-Xavier et son Hindou gisaient à terre.

Sur la blancheur du drap, il y avait la tache des perles noires et les quatre flammes des diamants.

Castro considéra la cachette dans la boiserie de la niche, il soupesa l’or de la croix, évalua la qualité des perles et des diamants. Son visage était animé par une cupidité extraordinaire, dont Rachel voyait les signes pour la première fois.

Il connaissait le bijou sans l’avoir vu. Cette croix était célèbre dans l’histoire de Goa. Deux siècles auparavant, l’aristocratie portugaise s’était cotisée et avait commandé à un orfèvre ce bijou pour l’envoyer comme cadeau au pape. C’était son aïeul, Pedre de Castro, celui dont il avait tailladé le portrait le matin de sa confession, Pedre de Castro le débauché qui avait reçu la croix de l’orfèvre et après l’avoir fait bénir en grande pompe, l’avait déposée sur le navire qui allait faire voile vers l’Occident. Or, Pedre de Castro, qui ne croyait à rien, avait fait bénir une croix fausse. Il avait gardé la vraie et l’on pensait qu’il l’avait emportée avec lui quand il s’était enfui de Goa. Il habitait alors cette maison. Sans doute y avait-il caché l’inestimable bijou et il était mort sans avoir pu le reprendre.

Rachel n’ignorait pas l’influence qu’avait eu sur Pedre de Castro l’étrange personnalité de son aïeul. A vingt ans, il avait pris pour modèle le voleur de croix, l’enleveur de femmes, le tueur de juifs. Il avait essayé de renouveler en petit les exploits qui avaient rendu célèbre l’ancien Pedre de Castro. Il savait pourtant la légende qui disait que son aïeul avait vendu son âme au diable. Mais le diable n’existait pas et sous l’influence de son ami Deodat de Vega, Castro avait professé, pendant les premières années de sa jeunesse, que le mal était supérieur au bien, et que la caractéristique des hommes supérieurs était de faire le mal consciemment. Il l’avait expliqué à Rachel dans les longues conversations qu’il avait eues avec elle. Son objectif, pendant des années, avait été de jouir égoïstement de la vie, de refouler en lui tout ce qui était pitié, désintéressement, bons sentiments et il convenait qu’il lui était venu peu à peu une jouissance nouvelle, singulièrement voluptueuse et profonde, à voir des créatures souffrir à cause de lui. Soit par le fait du hasard, soit par sa volonté inconsciente, il avait été amené à répéter les actes criminels de celui qu’il appelait son maître, le grand Castro. Quand il analysait, après des années, sa conduite passée et ses états d’âme d’alors, il était obligé de conclure qu’il y avait une sorte de substitution en lui, comme si la volonté mauvaise de l’aïeul avait pris possession de la sienne et l’avait dirigée.

Son effort de mal—il ne donnait pas de détails à Rachel—s’était arrêté à la mort de cette jeune femme qu’il avait aimée et à qui Rachel ressemblait. Cela avait coïncidé avec le départ de Deodat de Vega. Alors la religion avait repris le dessus en lui. Il avait eu des remords. N’avait-il pas songé même à entrer dans un couvent? Ah! s’il avait rencontré un vrai prêtre, un homme de Dieu! Mais le clergé de Goa était si déchu! L’on faisait payer les confessions et même quand la somme demandée avait été donnée, le prêtre en exigeait parfois une nouvelle pour l’absolution. Il y en avait qui disaient la messe en état de complète ivresse et il avait fallu transporter à la ville neuve presque tous les objets sacrés des églises, parce que ceux qui en avaient la garde les volaient pour les faire fondre et aller les vendre à Bombay. Le père Vincent avait trop de simplicité de cœur, et l’archevêque était trop près de Dieu pour comprendre les fautes humaines.

Livré à lui-même, Pedre de Castro avait vu réapparaître cet amour du mal qui avait hanté sa jeunesse. Il avait eu des sortes de crises. A la minute où il s’y attendait le moins, une bouffée de luxure, un orage intérieur le dévastait. Il n’osait pas raconter à Rachel ce qu’il était obligé alors de faire. Les actions de sa jeunesse, qui n’étaient que l’écho affaibli des actions de son aïeul, se représentaient à lui pour être réalisées, avec une puissante force de suggestion. Les nuits d’ivresse chez Antonia, avec des juives de bas étage largement payées pour se laisser humilier, n’étaient que la forme la plus anodine de ses soi-disant plaisirs. Le remords venait après, aussi sûrement que le soleil après la pluie. Et cela avait duré et durerait encore si Rachel n’était pas venue et s’il n’était pas allé avec elle à l’église des Rois Mages.

 

*

 

—Seigneur Cebaoth, ils seront la proie des trois fléaux, l’orgueil, la cupidité, et la luxure. Oh! verse-les-leur sans mesure pour qu’ils soient maudits dans l’éternité!

Rachel se souvenait de ces paroles du livre ancien. Elles étaient toujours présentes à son esprit. Comme elle se félicitait d’avoir agi avec ruse, avec patience, avec courage! Les trois fléaux étaient déchaînés dont la puissance entraînerait l’éternelle malédiction du chrétien qui avait attaché son père à une croix et tué sa mère.

Sous la rouge clarté de la haute lampe que Castro avait portée dans la chambre, elle regardait le gros homme coloré par l’abat-jour et il lui paraissait couvert de sang, vil et grotesque. Il se tenait plus droit qu’à l’ordinaire et une importance inusitée le gonflait. N’était-il pas le futur président de la République de Goa, le roi peut-être? Il frottait le vieil or de la croix pour le faire reluire, il palpait les perles ou admirait l’eau mirifique des diamants et cet amour qui enchaîne l’homme aux métaux précieux le faisait souffler avec force comme s’il avait fait une longue course.

Il jeta un regard tout autour de lui sur les murs qui avaient l’air de flamber, il passa sa langue sur ses lèvres et il dit:

—La croix entière n’aurait pas d’acquéreur avant longtemps peut-être. Les rajahs sont ruinés et il n’y a pas dans l’Inde d’Anglais assez riche. Mais on peut vendre chaque bijou séparément. Les perles sont grosses, les diamants aussi. Avec cela…

Il n’acheva pas. Sa pensée venait de s’orienter brusquement ailleurs. Il avait regardé Rachel pour obtenir d’elle une approbation et son regard s’était promené sur sa bouche mobile où luisaient ses dents, sur son cou laiteux et la naissance de ses épaules, sur l’ondulation de son corps visible sous la soie et plus désirable que s’il était nu.

Rachel vit les petits yeux de Castro s’emplir d’une flamme intense et tout son être se tasser comme s’il emmagasinait une somme immense de désir. A côté de lui, le lit étalait sa surface blanche et le drap soulevé sur un creux léger semblait attendre des formes humaines pour les couvrir de tiédeur. Rachel mesura sa témérité insensée. Les passions sont enchaînées les unes aux autres. N’allait-elle pas être la première victime de cette luxure qu’elle souhaitait de rallumer?

Castro fit un pas en avant et buta sur la statuette de saint François-Xavier, qui était demeurée à terre. Il la ramassa avec respect et la replaça dans sa niche. Rachel en profita pour se saisir de la haute lampe et se diriger vers la porte, à petits pas, mais en regardant du coin de l’œil par-dessus son épaule trop nue, guettant si la bête n’allait pas bondir.

Le souffle qui avait embrasé la chambre expira dans le salon. La crise était morte à peine née, mais sans doute ressusciterait-elle un peu plus tard. La croix faisait une bosse dans la poche intérieure du veston de Castro et la chaînette qui y était attachée rendait un tintement métallique. Un couple de grands papillons de nuit se heurtait en volant aux murailles, avec un bruit d’ailes froissées. La nuit était éclatante. Castro, sur le seuil, baisa cérémonieusement la main de Rachel et il sembla encore à celle-ci qu’il y avait un bruit de guitare, quelque part, elle ne savait où.