Le preneur d'ames

Frank Herbert · Chapitre 3 sur 35

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Le preneur d'ames

Chapitre 2

Puis il descendit prendre son petit déjeuner.

 

Déclaration du Dr. Tilman Barth, Université de Washington, section Anthropologie :

Le mot katsuk est tout à fait explicite dans l'idiome natal de Hobuhet. Il signifie « le centre », le noyau d'où irradie toute perception. C'est le centre du monde ou de l'univers. C'est l'endroit où se tient tout être conscient. Il n'y a jamais eu dans mon esprit le moindre doute que Charles est conscient. Je comprends qu'il ait pu adopter ce pseudonyme.

Vous avez eu l'occasion de lire ses travaux. Celui où il compare le mythe du Corbeau de son peuple au mythe de la Genèse de la civilisation occidentale est fort troublant. Il a perçu le lien entre le rêve et la réalité — la manière dont nous cherchons à conquérir une place dans la destinée par la rébellion, les forces malfaisantes que nous rassemblons dans le seul but de détruire, les grandes conquêtes et les grandes causes auxquelles nous nous raccrochons longtemps après que l'on nous a dévoilé qu'elles n'étaient que clinquant. Tenez... observez les images qu'il emploie pour ces perceptions disparues :

«... les yeux de poisson, tel du lait écrémé grisâtre, qui vous fixent à partir de choses qui sont vivantes alors qu'elles ne devraient pas l'être. »

C'est là une observation de quelqu'un qui est capable de grandes choses, aussi grandes que tous les hauts faits de notre mythologie occidentale.

Tout avait commencé alors qu'il s'appelait encore Charles Hobuhet, un bon nom indien pour un Bon Indien.

L'abeille avait fini par se poser sur le dos de la main gauche de Charles Hobuhet. Il n'y avait pas encore de Katsuk à ce moment-là. Remontant du lit d'un ruisseau dans la quiétude de midi, il était en train de tendre la main pour saisir une branche de lierre d'érable.

L'abeille était noir et or, une abeille de la forêt, un bourdon de la famille des apidés. Le nom lui revint immédiatement en mémoire, souvenir de l'époque de l'école des Blancs.

Quelque part au-dessus de lui les contreforts des Monts Olympic descendaient vers le Pacifique comme la racine noueuse d'un vieil épicéa s'agrippant à la terre pour prendre appui.

Le soleil devait être chaud là-haut, mais le froid de l'hiver descendait en suivant le lit du cours d'eau depuis les montagnes jusqu'à ces collines couvertes de bourgeons printaniers.

Le froid venait avec l'abeille aussi. C'était un froid particulier qui glaçait l'âme.

L'âme qui était encore celle de Charles Hobuhet.

Mais il avait observé les rites anciens avec des brindilles, de la ficelle et des fragments d'os. Le froid de l'abeille lui disait qu'il lui fallait prendre un nom. Faute de prendre immédiatement un nom, il s'exposait au péril de perdre les deux âmes, l'âme qui était dans son corps et l'âme qui montait ou descendait avec son être véritable.

L'immobilité de l'abeille sur sa main rendait cela manifeste. Il sentait la présence d'esprits insistants : des gens, des animaux, des oiseaux, tous avec lui dans cette abeille.

— Alkuntam, aide-moi, murmura-t-il.

La divinité suprême de son peuple ne répondit pas.

Le vert luisant de la tige du lierre d'érable juste devant lui dominait son regard. Derrière, des fougères épanouissaient leurs frondes. La condensation tombait comme de la pluie sur la terre humide. Il se força à tourner la tête et fixa les yeux de l'autre côté de la ravine sur un bouquet d'aulnes dont la blancheur se détachait sur le vert foncé des cèdres et des sapins croissant sur le versant opposé.

Un tremble frissonnant, dont le feuillage se mêlait aux aulnes, sollicita son esprit, fut un éblouissement pour sa conscience. Il sentit brusquement qu'il avait trouvé un autre moi auquel il fallait faire entendre raison, sur lequel il fallait influer et qu'il fallait comprendre. Il perdit sa clarté d'esprit et sentit ses deux moi tendre vers une pure essence. Tout sentiment de son moi s'enfuit de son corps, se projetant dans le tremble éblouissant.

Je suis au centre de l'univers ! se dit-il.

Alors Abeille s'adressa à lui.

C'est moi, Tamanawis, qui te parle...

Ces mots roulèrent dans sa conscience avec un bruit de tonnerre, lui révélant son nom. Il l'articula à voix haute.

— Katsuk ! Je suis Katsuk !

Katsuk.

C'était un nom créateur, un nom plein de puissance.

Maintenant, étant devenu Katsuk, il en connaissait toutes les significations. Il était Ka-, le préfixe, pour tout ce qui était humain. Il était -tsuk, l'oiseau du mythe. Un oiseau humain ! Il possédait des racines dans de nombreux vocables : l'os, la couleur bleue, un plat pour servir, la fumée... frère et âme.

Il le prononça encore une fois.

— Je suis Katsuk.

Les deux moi revinrent en flottant prendre place en son corps.

Il considéra l'abeille miraculeuse sur sa main. Une abeille était la dernière chose à laquelle il se fût attendu. Il était en train de grimper, seulement de grimper.

Si des pensées lui avaient occupé l'esprit, elles avaient pour objet son épreuve. L'épreuve qu'il avait acceptée sous le coup du chagrin, pour la volupté intellectuelle qu'il y avait à déambuler en esprit parmi les idées anciennes, par crainte d'avoir perdu sa voie dans le monde des Blancs. Son âme native avait été corrompue au contact de ce monde des Blancs. Mais un esprit venait de lui parler.

Un esprit authentique et ancien.

Il savait, en son for intérieur, que son intellect et son éducation, y compris l'éducation des Blancs, avaient été ses premiers guides au début de cette épreuve.

Il songea à la manière dont, en tant que Charles Hobuhet, il s'était lancé dans cette entreprise. Il avait attendu la pleine lune et s'était nettoyé les intestins en buvant de l'eau de mer. Il avait trouvé une loutre et lui avait tranché la langue.

Kuschtaliute — la langue symbolique !

Son grand-père, il y avait bien longtemps, lui avait expliqué ce qu'il fallait faire en l'initiant à la tradition séculaire.

Son grand-père lui avait dit :

— Le chaman devient l'esprit-animal-homme. Dieu ne laisse pas les animaux commettre les mêmes erreurs que les hommes.

Il avait fait ce qu'il fallait faire.

Il avait transporté Kuschtaliute dans une bourse faite du scrotum d'un cerf portée autour du cou. Il était venu dans ces montagnes. Il avait suivi une vieille piste d'élans envahie par les aulnes, les sapins et les peupliers. Le soleil couchant avait été derrière son dos quand il avait enfoui Kuschtaliute sous une grosse bûche pourrie. Il avait enterré Kuschtaliute dans un endroit qu'il ne pourrait jamais retrouver, pour qu'elle y devînt la langue de l'esprit.

Il avait fait tout cela en proie au désespoir.

Tout a commencé à cause du viol et de la mort vaine de ma sœur, se dit-il. La mort de Janiktaht... la petite Jan.

Il secoua la tête, assailli par un afflux désordonné d'images. Quelque part, une bande de bûcherons avinés avaient trouvé Janiktaht marchant seule, son corps juvénile respirant le bonheur printanier, et ils l'avaient violée et métamorphosée, et elle s'était tuée.

Et son frère était devenu un marcheur-dans-la-forêt.

L'autre moi à l'intérieur de lui, celui auquel il fallait faire entendre raison et qu'il fallait comprendre, lui lança d'un ton sarcastique :

— Le viol et le suicide sont vieux comme le monde. De plus, c'était la sœur de Charles Hobuhet. Tu es Katsuk.

Il pensa alors comme Katsuk : Lucrèce était un menteur ! La science ne libère pas l'homme de la terreur des dieux !

Tout, autour de lui, proclamait cette vérité — le soleil se déplaçant le long des crêtes, les amoncellements de nuages poussés par le vent, la végétation luxuriante.

La science des Blancs avait commencé par la magie et ne s'en était jamais beaucoup éloignée. La science ne parvenait pas à tirer la leçon de ses échecs répétés. Les méthodes anciennes conservaient toute leur efficacité. En dépit des sarcasmes et des calomnies, les méthodes anciennes permettaient de réaliser ce qu'affirmaient les légendes.

Sa grand-mère avait fait partie de la phratrie de l'Aigle. Et une abeille venait de lui parler. Il avait frotté son corps avec de petites branches de sapin jusqu'à ce que la chair soit à vif. Il avait ceint sa tête d'un bandeau d'écorce de cèdre rouge. Il s'était nourri exclusivement de racines jusqu'à ce que ses côtes commencent à saillir.

Depuis combien de temps marchait-il dans ces montagnes ?

Il pensa à toute la distance qu'il avait parcourue, marchant sur un sol si détrempé que l'eau sourdait à chaque pas, aux lourdes branches au-dessus de sa tête qui lui cachaient le soleil, aux sous-bois si touffus que la vue était limitée à quelques mètres dans toutes les directions. A un endroit, au sortir d'un buisson enchevêtré de framboisiers sauvages, il avait trouvé un cours d'eau coulant dans un canyon, profond et silencieux. Il avait suivi le cours d'eau en remontant jusqu'à des hauteurs vaporeuses... plus haut... toujours plus haut. Le cours d'eau était devenu ruisseau, ce ruisseau qui se trouvait au-dessous de lui.

Ce lieu.

Quelque chose de réel vivait en lui maintenant.

Brusquement, il sentit les mânes de tous ses ancêtres avides de vivre cette expérience. Son esprit fut pénétré d'une croyance soudaine, d'un mouvement incessant sous-jacent aux lieux communs de la vie, d'une vivacité qui, jour et nuit, ne se relâchait jamais. Il savait qui était cette abeille !

— Tu es Kwatee, le Changeur, dit-il.

— Et toi, qu'es-tu ?

— Je suis Katsuk.

— Qu'es-tu ?

La question fut répétée d'une voix tonnante. Il parvint à surmonter sa terreur.

Le tonnerre n'est pas irrité contre moi, songea-t-il. Ce qui effraie les animaux n'effraie pas nécessairement un homme. Que suis-je ?

La réponse lui vint comme elle se fût présentée à l'un de ses ancêtres.

— Je suis quelqu'un qui a soigneusement observé le rituel, répondit-il. Je suis quelqu'un qui ne s'attêndait pas vraiment à découvrir la puissance des esprits.

— Maintenant, tu sais.

Toutes ces pensées commencèrent à rouler dans sa tête, devinrent aussi brouillées qu'une mare troublée par un gros poisson. Que sais-je ?

Autour de lui l'air était empli de taches de soleil et du bruit et de la poussière d'eau du ruisseau. L'odeur d'amadouvier provenant d'une bûche pourrie lui remplissait les narines. L'ombre majestueuse et pourprée d'une feuille passa en dansant sur l'abeille posée sur sa main et se retira.

Il chassa de sa tête toutes ces pensées et se concentra sur ce qu'il allait apprendre de l'esprit posé sur sa main. Pétrifié, il vivait tout entier l'instant-de-1'abeille. Abeille était gracieuse, pansue et drôle. Abeille éveillait des souvenirs fiévreux et rendait ses sens anormalement aiguisés. Abeille...

Une image de Janiktaht s'imposa à son esprit. La détresse le pénétra jusqu'à la moelle des os. Janiktaht... morte depuis soixante nuits. Soixante nuits depuis qu'elle avait noyé sa honte et son désespoir dans la mer.

Il eut une vision de lui-même, se lamentant devant la tombe ouverte de Janiktaht, fou de douleur, la peau fouettée par le vent de la forêt.

Son esprit se révolta. Il se revit tel qu'il avait été, un jeune garçon à l'insouciance heureuse, parcourant la plage en suivant la laisse de basse mer. Il se souvint d'un morceau de bois flottant échoué sur le sable et qui ressemblait à une main morte et ouverte.

Était-ce bien un morceau de bois flottant ?

Il sentit le péril qu'il y avait à laisser courir ses pensées. Qui savait jusqu'où elles pourraient aller ? L'image de Janiktaht s'estompa, s'évanouit comme de son propre chef. Il essaya de se souvenir de son visage. Il se dérobait derrière une vision brouillée de jeunes sapins... un tapis de mousse sous un groupe d'arbres où neuf bûcherons éméchés l'avaient entraînée pour... les uns après les autres, pour...

Il était arrivé quelque chose à cette chair à laquelle il ne pouvait plus penser sans que son esprit fût purgé, dépouillé de tout, sauf cette chose difforme que l'océan avait rejetée sur une courbe de la plage où, enfant, il avait joué.

Il se sentait comme un vieux pot où toutes les émotions avaient été raclées. Tout lui échappait hormis la présence de l'esprit sur le dos de sa main.

Nous sommes comme des abeilles, mon peuple... morcelé en de nombreux individus, mais chacun de ces morceaux demeure dangereux.

A cet instant, il réalisa que la créature sur sa main devait être beaucoup plus importante que Changeur... beaucoup, beaucoup plus importante que Kwatee.

C'est Preneur d'Âmes !

Il se sentit partagé entre la terreur et l'exaltation. C'était le plus puissant des esprits. Il lui suffisait de le piquer pour qu'il soit envahi par une chose terrible. Il deviendrait l'abeille de son peuple. Il accomplirait quelque chose de terrifiant, quelque chose de dangereux, quelque chose de fatal.

Osant à peine respirer, il attendit.

Abeille allait-elle se décider à bouger ? Allaient-ils rester ainsi éternellement ? Son esprit était tendu, aussi tendu qu'un arc bandé jusqu'à son point de rupture. Toutes ses émotions étaient ramassées dans une obscurité sans lumière intérieure ni lumière extérieure... le néant à l'intérieur de son être.

Comme il est étrange, se dit-il, qu'une créature aussi petite existe en tant qu'esprit d'une telle puissance, soit un esprit d'une telle puissance... Preneur d'Âmes !

Quelques instants plus tôt, il n'y avait pas d'abeille sur sa peau. Maintenant, elle était posée sur sa main, comme si sa création avait été le fait d'un poudroiement de soleil, caressée par l'ombre d'une feuille, sa forme se détachant sur une veine, la tache sombre de l'esprit sur la peau sombre.

Une ombre sur son être.

Il voyait Abeille avec une intense précision : l'abdomen bombé, le voile arachnéen des ailes écartées, la poussière de pollen sur les pattes, la flèche barbelée de l'aiguillon.

Le message de cet instant flotta à travers sa conscience comme le son clair d'une flûte. Si l'esprit s'éloignait paisiblement, ce serait le signal d'un sursis. Il pourrait retourner à l'université. Dans un an, la semaine de son vingt-sixième anniversaire, il passerait son doctorat en anthropologie. Il se débarrasserait de cette terrifiante sauvagerie qui s'était emparée de lui à la mort de Janiktaht. Il deviendrait un simili-Blanc, étranger à ces montagnes et aux besoins de son peuple.

Il s'attrista à cette pensée. Si l'esprit le quittait, il emporterait ses deux âmes. Privé de ses âmes, il mourrait. Il ne pourrait survivre au chagrin qui le submergerait.

Lentement, avec une antique circonspection, Abeille fit volte-face devant les jointures de ses doigts. C'était le mouvement d'un orateur jaugeant son public. Les yeux à facettes réfléchissaient l'image de l'humain. Le thorax d'Abeille s'arqua, l'abdomen bascula, et une vague de terreur monta en lui quand il comprit qu'il avait été choisi.

L'aiguillon s'enfonça négligemment dans le tendon, aspirant ses pensées vers l'intérieur de son être, vers l'intérieur...

Il perçut le message de Tamanawis, le plus puissant des esprits, comme un battement de tambour à l'unisson du battement de son cœur.

« Tu dois trouver un Blanc. Tu dois trouver un innocent parfait. Tu dois tuer un Blanc innocent. Que ton acte frappe ce monde. Que ton acte soit une main lourde qui étreint le cœur. Les Blancs doivent en être affectés. Ils doivent en avoir connaissance. Un innocent en échange de tous nos innocents. »

Lui ayant dit ce qu'il devait faire, Abeille prit son envol.

Il suivit son vol du regard et le perdit dans le feuillage du lierre d'érable en contre-haut. Il sentit alors la présence d'un cortège de fantômes d'ancêtres, insatiables dans leurs exigences. Tous ceux qui avaient disparu avant lui constituaient un groupe immuable enfoui à jamais dans son passé, un groupe vis-à-vis duquel il se voyait changer.