Le roi du Klondike

Raymond Auzias-Turenne · Chapitre 18 sur 21

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Le roi du Klondike

Chapitre XVIII

—Pouvez-vous marcher? dit-elle. Oui? Eh bien, appuyez-vous sur moi. Je vous reconduirai chez vous.

—Ah! que je suis contente!

Elles partirent ensemble vers la 5e rue.

Un instant après, les portes de l'église s'ouvrirent pour laisser passer le corps du prêtre: il s'en allait au cimetière, lui; les vierges folles, les vierges sages, les mineurs, les joueurs, des ivrognes même qui titubaient un peu, l'escortaient lentement sous un ciel triste de fin d'hiver, dans la désespérance du grand Nord. Mais là-haut, bien sûr, il y avait, sur les marches d'un trône de gloire, une âme sacerdotale qui priait pour les purs, qui suppliait pour les impurs, et surtout, oh! surtout, pour le lotus rose de Yoshiwa.

 

XVIII

OMAÉ SHINDARA

 

Ceux qui n'ont jamais eu faim, celles qui n'ont jamais eu soif, ne devront pas lire ce qui suit. Car ils appartiennent, évidemment, à ce très petit nombre de privilégiés qui naissent au-dessus des misères humaines, à qui le diable ou la vie ne réserve que les tentations de l'oisiveté. Gens très bien élevés qui, d'avance, retiennent leur loge en paradis, où rien d'improper ne blessera plus leurs belles âmes, ils ne peuvent comprendre certaines fautes, ils ne sauraient les expliquer, encore moins les pardonner. Comment le pourraient-ils? Ils vivent si loin de terre! Savent-ils la frénésie de vie éclatant soudain chez ceux qui étaient perdus et qui se retrouvent? conçoivent-ils la folie de ceux qui étaient pauvres et qui, tout d'un coup, deviennent cent fois millionnaires? Ils n'ont pas vu les fonds d'abîmes, ils ne voient pas les sommets des réussites prodigieuses: ne leur confiez pas la charge de juger...

Manéki-néko est une chatte qui fait patte de velours, et s'étire langoureusement comme pour vous dire, dès le seuil de la maison ouverte: «Venez donc vous amuser!» Quoiqu'on ne le voie pas derrière elle, le dieu de la pauvreté marche à son ombre et les goules sont ses sœurs; cependant, comme elle attire la faveur des riches et la protection des puissants, c'est elle, la petite tigresse, qui est la bonne fée des geishas.

Celle que Topsy avait apportée à Dawson était en porcelaine: on la voyait, en entrant, droite sur ses pattes de derrière, sur le kamidana, l'étagère sacrée qui faisait face à la rue. À côté d'elle, il y avait l'image d'Ami-no-uzumé-no-mikoto, devant la caverne où se retira jadis la déesse du soleil: les genoux un peu fléchis, les deux mains portant au-dessus de la tête le tambourin mystique du sourou, son visage émergeait, impassible, d'un surtout rouge à mailles blanches, tandis qu'elle commençait la danse merveilleuse qui rendit au monde la chaleur, la vie, l'amour.

Entre les deux idoles brûlait une veilleuse dans une sorte de saucière en bronze, et sa lueur éclairait plusieurs idéogrammes à caractères cabalistiques. Tout en aidant Topsy à préparer une tasse de thé parfumé, Aélis s'amusa à se les faire traduire.

Le premier disait: «Adoration à la grande Kuan-zi-on, la miséricordieuse, qui regarde par-dessus le son des prières.»

Un autre: «En paradis, l'élu reposera sur les corolles du lotus d'or!»

Un troisième était orné de dessins rouges, bleu et or, sous cette légende:

Omaé shindara téra iva yaranou!

Yaété konishiti saki dé nomoú!

—Ah! celui-ci... fit la petite geisha.

—Eh bien!... que veut dire cette lune qui décroît dans un ciel pourpre?

—L'amour est pourpre, et, comme l'astre des nuits, croît, brille et meurt... Écoutez, voici le sens de l'écriture. C'est une des plus vieilles poésies de mon pays.

Elle prit sa guitare:

Ô mon amour, si tu meurs, tu n'iras pas à la tombe,

Car je boirai plutôt tes cendres dans une coupe de nectar...

Bercée, emportée par la mélodie, la danseuse était perdue au loin, dans un rêve, à Yokohama, au pays des dieux, et ce fut presque sans surprise qu'elle entendit une belle voix, au dehors, répéter après elle:

Omaé shindara téra iva yaranou!

Topsy reprit le second vers:

Yaété konishiti saki dé...

Elle n'acheva pas: aussi blanche que la neige, Aélis venait de chanceler, puis s'était prise au kamidana pour ne pas tomber. Topsy jeta sa guitare, courut à elle, l'obligea doucement à s'asseoir dans un fauteuil. Ensuite, elle se retourna, et celui qui venait de lui donner la réplique entra sans frapper. Quoique ses visites fussent rares, elle le connaissait bien d'avance: ils n'étaient que deux, dans Dawson, à connaître le texte original de la chanson d'amour. Alors elle s'avança, les deux mains sur la poitrine, le sourire de sa race aux lèvres: en arrière, Manéki-néko tendait toujours ses pattes de velours, par-dessus la tête penchée d'Aélis. La veilleuse s'éteignit brusquement au souffle froid de la rue.

—Topsia, petite Topsia, me voilà de retour!... Et, cette fois, j'ai trouvé plus d'or que n'en tiendrait ta maison.

Les yeux d'Orient brillèrent comme ceux d'un serpent: la geisha passa ses bras au cou de celui qui apportait ces bonnes nouvelles. À plusieurs reprises, il la baisa sur les lèvres ainsi qu'un ivrogne ou un amoureux.

—Que de fois... que de fois j'ai pensé à Dawson et à toi, pendant mon voyage!... Un peu plus, et j'y laissais ma vie. Ah! que l'or coûte donc cher!

Comme il disait ces mots, il aperçut celle qui, assise dans un fauteuil, sous le kamidana, se cachait le visage entre les doigts, par manière de jeu, sans doute; il courut à elle, lui saisit les bras, les écarta et se pencha pour l'embrasser en disant:

—C'est une amie, Topsia? Alors il faut qu'elle aussi me donne un...

Il n'acheva pas: elle leva la tête et ils se regardèrent. Topsy le vit se redresser, lâcher les mains de la jeune fille, et, les yeux fixés sur elle,—des yeux d'homme tout à coup dégrisé, d'abord lucides et graves, et ensuite presque fous—reculer jusqu'au mur. Aélis, elle aussi, le suivait du regard, et derrière ce regard, il vit distinctement une morte. Enfin, elle se mit debout, aussi doucement qu'un fantôme, et passa devant lui. Comme la porte, en se refermant, allait cacher ce beau visage où la stupeur, le désespoir, la douleur et l'épouvante se confondaient en la plus tragique des horreurs, il fit un grand effort et dit:

—Aélis... est-ce bien vous? Que faites-vous ici?

Ah! quelle voix de perdue pour l'éternité, quelle voix lui répondit:

—Et vous?

Il leva les deux mains comme pour parer un coup, puis resta immobile.

Par la porte restée entr'ouverte on entendit le bruit lointain d'un tumulte, une clameur, des apostrophes qui se rapprochaient, s'éloignaient, se rapprochaient encore, exactement comme les cris d'une meute sur la voie d'un cerf. C'était Dawson qui revenait des obsèques d'un saint et, déjà, se remettait en quête du métal dieu.

—Il est allé dans la 5e rue!—Non, on l'a vu chez Ellis!—Est-ce vrai qu'il a trouvé la veine mère?—Oui, il est arrivé avec trois traîneaux d'or! Ses Indiens y retournent tout de suite. Où est-ce? Il nous le dira!

Tout à coup, une voix domina les autres:

—Il est dans la 5 e rue!—Ce n'est pas étonnant: allons-y!

—Oui, il est chez la Japonaise... Hourra! Vive le roi du Klondike! le roi, le roi, le roi!

 

Aélis entendit la clameur de toutes ces poitrines haletantes: pour se sauver, elle se mit à courir; et lui, le Roi, qui entendait aussi ces cris, sur le seuil de Topsy, sans bouger, sans parler, presque sans respirer, il la regardait s'éloigner et disparaître... Derrière lui la Japonaise fredonnait: