Le roman de la rose - Tome IV
Notes du Quatrième Volume.
[p.377]
NOTES
DU QUATRIÈME VOLUME.
Note 1, pages 2-3.
Vers 16566-16766. Tout ce passage, du vers 16566-16766 au vers 16918-17124, a été évidemment ajouté après coup. Mais peut-être le passage intercalé ne commençait-il qu'au vers 16611-16811.
Note 2, pages 4-5.
Vers 16578-16778. M. Fr. Michel traduit conceper par concevoir; c'est une erreur. Conceper (cum capere) veut dire «saisir ensemble, d'un seul coup.» C'est bien la même racine; mais aujourd'hui concevoir, comme comprendre, n'est plus employé qu'au figuré.
Note 3, pages 6-7.
Vers 16625-16825. Hippocrate, médecin célèbre, vivoit 400 ans avant J.-C. Il y a apparence que ce médecin croyoit que le commerce des vieilles femmes abrégeoit les jours des jeunes gens, puisqu'un de ses [p.378] malades lui dit un jour: Vetulam non cognovi, cur morior? Comme si, évitant cet écueil, il eût dû parvenir à l'immortalité. (Lantin de Damerey.)
Sinon lui, sa naïveté au moins devait être immortelle. (P.M.)
Gallien, médecin célèbre, qui vécut sous les empereurs Trajan et Adrien; il mourut âgé de soixante-dix ans. On dit qu'il composa deux cents volumes. (Lantin de Damerey.)
Note 4, pages 6-7.
Vers 16627-16827. Razis, médecin arabe, connu sous le nom d'Almanzor ou d'Abubreke-al-Razi. Il vivoit dans le dixième siècle, et, selon d'autres, dans le neuvième. Il vécut cent vingt ans, dont il employa quatre-vingts à l'étude de la médecine.
Constantin, médecin grec. C'est le premier qui ait parlé de la petite vérole. Il naquit à Carthage vers 1020 et mourut en 1087, au monastère du Mont-Cassin, après avoir été secrétaire de Robert Guiscard.
Avicenne, philosophe et médecin arabe du XI e siècle, célèbre par plusieurs ouvrages de médecine. On a prétendu que le sultan Cabous l'avoit employé dans le ministère en qualité de vizir. (Lantin de Damerey.)
Note 5, pages 12-13.
Vers 16716-16912. Valeton, diminutif de varlet. Ce nom de varlet n'étoit pas, comme à présent, [p.379] affecté aux domestiques; on le donnoit aux fils de rois ou d'empereurs. Au livre II de Ville-Hardouin, édition de 1583, on lit ces paroles: «Et après une autre quinzaine revindrent li messages d'Alemaigne qui estoient al roi Phelippe et al valet de Constantinople.» Ce valet étoit fils de l'empereur Isaac, qu'Alexis avoit détrôné après lui avoir fait crever les yeux.
Il y a lieu de croire que les valets de nos jeux de cartes dévoient tenir un rang plus considérable que celui qu'on leur assigne, puisque les noms qu'on leur a donnés prouvent assez que c'étoient ceux des plus fameux héros de la Grèce et de la monarchie françoise; tels sont les noms d'Hector, d'Ogier le Danois et de La Hire: le premier étoit le fils de Priam; l'autre, connu par le roman qui porte son nom et par ses démêlés avec Charlemagne; et le dernier étoit ce brave Jean de Vignolles, dit La Hire, un des grands capitaines de Charles VII. On croit même que le jeu de cartes fut inventé par La Hire, dont le valet de cœur porte le nom, en 1392, pour divertir le roi Charles VI. La haute noblesse est représentée par les valets, l'état ecclésiastique par les cœurs, les gens de guerre par les piques, la bourgeoisie par les carreaux, les laboureurs et les gens de campagne par les trèfles; et l'on fit trouver dans ce jeu l'abrégé de toute la constitution d'un État, savoir les rois, les reines et les dames titrées, qu'on peut y avoir ajoutés sous Anne de Bretagne, Charles VIII et Louis XII. (Voyez la note 27 de la Dissertation sur la noblesse françoise, par M. de Boullainvilliers.)
Les Picards disent encore varlet et varleton. Ce nom étoit donné au jeune enfant qui entroit dans l'adolescence, de quelque condition qu'il fût, qui [p.380] n'avoit point d'état, qui ne jouissoit point de ses droits, qui étoit encore sous la domination de son père ou autres personnes chargées de sa conduite. (Lantin de Damerey.)
Voyez au Glossaire Bacheler et Varlet.
Note 6, pages 18-19.
Vers 16837-17043. Platon, célèbre philosophe grec, fondateur de l'Académie, naquit vers 430 avant J.-C. et mourut vers 347. Ses écrits sont, avec ceux d'Aristote, le plus important monument qui nous reste de la philosophie antique. Sa réputation de sagesse étoit si grande, que plusieurs peuples lui demandèrent des lois. (Lantin de Damerey.)
Aristote, le plus célèbre, le prince des philosophes grecs, fondateur de la secte des péripatéticiens, élève de Platon, précepteur d'Alexandre le Grand, naquit en Macédoine, à Stagyre, en 384 avant J.-C., et mourut à Chalcis, en Eubée, en 322. Aristote est le plus vaste génie de l'antiquité. Il est le véritable fondateur de la science positive et le premier qui ait abandonné les errements de l'idéalisme grec. (P.M.)
Euclides, mathématicien célèbre, qui vivoit sous Ptolémée Lagus, en la CXX e olympiade, l'an 450 de Rome. Il a composé un ouvrage des Éléments, en quinze livres; mais on attribue les deux derniers à Hipsicle d'Alexandrie, qui a écrit des commentaires sur la Géométrie. (Lantin de Damerey.)
Ptolémée, astronome grec, naquit à Ptolémaïs, en Thébaïde, vers 104 après Jésus-Christ, et mourut vers 168. Son principal ouvrage est l'Almageste. (Voyez note 54, t. II.)
[p.381] Note 7, pages 20-21.
Vers 16845-17051. Parrhasius étoit d'Ephèse; d'autres auteurs le font natif d'Athènes. Il fut l'antagoniste du peintre Zeuxis: celui-ci ayant peint des raisins, les oiseaux, trompés par la ressemblance, vinrent pour les becqueter. Parrhasius, à son tour, peignit un rideau avec tant d'art, que Zeuxis en fut la dupe et demanda qu'on le tirât, afin de voir la peinture qu'il croyoit être dessous. Confus de son erreur, il céda la victoire à son rival, en disant qu'il falloit moins d'adresse pour tromper des oiseaux que pour en imposer à un homme tel que lui. (Lantin de Damerey.)
Appellès, peintre célèbre, florissait vers 332 avant J.-C. C'était un travailleur infatigable. Il vécut à la cour d'Alexandre-le-Grand, dont il fut le peintre favori. Ce monarque ne voulut qu'aucun autre peintre ne fit son portrait, et avait conçu pour lui une amitié si vive qu'il consentit à lui céder la belle Campaspe, sa maîtresse, dont Apellès était devenu éperdument amoureux.
Note 8, page 20.
Vers 16846. Appelés est une licence pour rimer avec Appellès. Lisez appelle ou appellerai.
Note 9, pages 20-21.
Vers 16849-17055. Mirrhon, excellent statuaire, qui vivoit sous la LXXXIVe olympiade, 310 ans [p.382] avant la fondation de Rome. Une vache qu'il représenta en cuivre le rendit très-célèbre et donna lieu à plusieurs épigrammes grecques qui sont au livre IV de l'Anthologie.
Polyclète, sculpteur habile, vivoit sous la LXXXIIe olympiade. Son plus bel ouvrage est une statue où il rencontra si heureusement toutes les proportions du corps humain, qu'elle fut appelée la Règle par excellence. Il fit aussi un groupe de personnes qui jouoient aux dés, qui fut fort estimé. (Lantin de Damerey.)
Note 10, pages 20-21.
Vers 16855-17061. Zeuxis d'Héraclée vivoit sous la XCVe olympiade. Ce fut un peintre célèbre qui fit mentir un proverbe assez commun: Gueux comme un peintre. Il amassa des richesses immenses, et, croyant ses ouvrages au-dessus de tout le prix qu'on y pouvoit mettre, il voulut qu'après sa mort ils fussent donnés pour rien. Il eut pour rivaux de sa gloire Timanthès, Androcidès, Eupompus et Parrhasius. On dit que Zeuxis mourut à force de rire, en considérant le portrait d'une vieille qu'il venait de faire. (Lantin de Damerey.)
Note 11, pages 30-31.
Vers 16998-17206. Tout le passage, du vers 16999-17207 au vers 17384-17702, a été évidemment ajouté après coup, ou, tout au moins, du vers 17021-17229.
[p.383] Note 12, pages 32-33.
Vers 17023-17263. Cope la gueule. Le peuple dit encore: couper le sifflet.
Note 13, pages 34-35.
Vers 17063-17273. Ce titre est assez obscur. Cy dit donne a sous-entendre l'auteur.
Note 14, pages 46-47.
Vers 17261-17476. Nous avons dit, à la note 11, que ce passage avait été intercalé après coup. Ce vers le prouve surabondamment, car cette interpellation: «Beaux seigneurs,» au milieu d'un discours de Génius à Nature, est au moins singulier.
Note 15, pages 48-49.
Vers 17275-17491.
Qui legitis flores et humi nascentia fraga
Frigidus, ô pueri, fugite hinc, latet anguis in herbâ.
(Virgile, Egl. III, vers 92.)
Note 16, page 50.
Vers 17308 et suivants. Au lieu de vestés, servés, laborés, honorés, il faudrait vestiés, serviés, laboriés, honoriés, puisque ces quatre verbes sont au subjonctif.
[p.384] Note 17, page 52.
Vers 17344. Taisiés. Ce vers prouve que, pour l'impératif, au début, la forme du subjonctif était au moins aussi usitée que celle de l'indicatif. Le verbe être, avec son impératif sois, soyons, soyez, en est une preuve irréfutable. Nous ajouterons même que ce mode était plus rationnel, car il faut sous-entendre: «Je veux que ...» Ainsi, pour la troisième personne, emploie-t-on le subjonctif: qu'il fasse, qu'ils aillent.
Note 18, pages 54-55.
Vers 17380-17598. Qui custodit os suum, et linguam suam, custodit ab angustiis animam suam.
(Proverb., cap XXI, vers. 23.)
Note 19, pages 60-61.
Vers 17468-17686. Connestable. Ce n'étoit autrefois que le surintendant de tous les domestiques qui avoient soin des écuries du roi. On appeloit cet officier comes stabuli; c'est sous ce titre qu'Aimon, au livre IV de son Histoire, parle d'un Geilon, comte d'Estable de Charlemagne, et au livre III, parlant d'un Lendegisile, qui étoit comte d'Estable de Gontran, roi d'Orléans, dit: Landegisilus, regalium præpositus equorum, quem vulgo vocant comistabilem, d'où est venu le nom de connétable.
Leur autorité s'accrut au point que, sous Hugues Capet, on ne signoit aucunes lettres-patentes auxquelles [p.385] ne fût requise la présence du connétable, ce qui eut lieu sous les rois Robert, Henri I er er , Philippe I, Louis-le-Gros et Louis-le-Jeune.
Les connétables ne se bornèrent point à la surintendance des écuries; ils devinrent par leur valeur les lieutenans-généraux de l'armée de nos rois. Le premier qui se distingua le plus dans cette charge fut Matthieu de Montmorency qui, en 1214, contribua beaucoup au gain de la bataille de Bovines. Depuis cette fameuse journée, la charge de connétable devint la première charge de la couronne, et ceux que l'on en honora dans la suite furent regardés comme les lieutenans-généraux de nos rois.
C'est sur cette idée que Nature, dans le Roman de la Rose, se qualifie vicaire et lieutenant du seigneur.
La charge de connétable fut supprimée en 1627, après la mort de François de Bonne, duc de Lesdiguières.
Les empereurs romains eurent des connétables, ou plutôt des préfets du prétoire, à qui nos maires du palais, et après eux nos connétables, ressembloient assez pour le crédit.
On lit dans le panégyrique de l'empereur Trajan qu'après qu'il eut choisi pour son connétable Licinius Sura, il lui dit: Accipito hunc ensem, ut siquidem rectè de republicâ imperatorem, pro me, sin secùs, in me utaris. Ce qui ne se disoit pas sérieusement de la part de ce prince; ce n'étoit qu'un bon mot, ou qu'une vaine formalité de style, qui n'engage jamais.
Jacques VI, roi d'Ecosse, qui avoit peut-être lu ce passage, fit mettre sur le revers de sa monnoie une épée nue avec cette légende: Pro me, si mereor in me. Connétable a été pris aussi pour un maître [p.386] d'hôtel, dapifer. La charge de connétable s'appeloit connétablie. Ce titre se donnoit quelquefois à des officiers qui ne commandoient qu'à un certain nombre de soldats: ces compagnies se nommoient connétablies. (Lantin de Damerey.)
Note 20, pages 60-61.
Vers 17472-17690. Chaîne dorée. Homère a feint que tout l'univers étoit suspendu à cette chaîne. (Iliade, liv. VIII.) (Lantin de Damerey.)
Note 21, pages 60-61.
Vers 17486-17704. La suite naturelle de ce passage semble se trouver au vers 19715-19977:
Ai-ge por home laboré.... où reparaît la suite de cette idée, après un hors-d'œuvre de 2,400 vers qui aurait été intercalé par l'auteur au milieu de son poème.
Note 22, pages 62-63.
Vers 17502-17722. Macrobe, qui avoit mieux examiné le cours des astres que Jean de Meung, dit, dans son Commentaire sur le songe de Scipion, que les planètes et toutes les étoiles retournent au bout de quinze mille ans au point d'où elles étoient parties, et que cette révolution doit véritablement être appelée année.
Cicéron a fixé le cours des astres au jour de la mort [p.387] de Romulus, l'an 32 de Rome, et il prétend que quinze mille ans après ils retourneront d'où ils sont partis. (Macrobius, in Somnium Scipionis, lib. II, cap IX.) (Lantin de Damerey.)
Note 23, pages 62-63.
Vers 17528-17748. Espaisse, épaisse, signifie mat, contraire de limpide; mat, mas, maz, que nous retrouvons plusieurs fois, dans le cours du roman, employé au figuré, signifiait: lourd, épais, abattu, ahuri. On dit encore du pain mat, pour épais, lourd.
Note 24, page 62.
Vers 17530. L'original porte qu'el. Ce mot ne signifie rien ici. Nous l'avons remplacé par que. M. Francisque Michel a, bien entendu, reproduit l'erreur.
Note 25, pages 66-67.
Vers 17584-17806. Les douze maisons du ciel, les douze degrés de la sphère, ce sont les douze signes du Zodiaque.
Note 26, pages 70-71.
Vers 17635-17859. Platon et les autres philosophes ont cru que les astres, dans leur révolution, faisoient un bruit pareil à celui de notre musique, et que le son étant un effet de la répercussion de l'air, par la [p.388] règle qui veut que de la collision violente de deux corps il en résulte un son, il est plus ou moins agréable, selon l'ordre qui est observé dans la percussion de l'air; et comme rien ne se fait tumultuairement dans le ciel, on infère de là que les astres, en faisant leur cours, forment une espèce de concert, parce que le mouvement violent produit nécessairement un son. Ce qui nous empêche de l'entendre, c'est que le son est trop fort. En effet, si les peuples qui habitent le long du Nil n'entendent pas le bruit que fait ce fleuve en roulant ses eaux, il ne faut point être surpris si le bruit que cause la révolution de la sphère est au-dessus de la portée de notre ouïe.
Platon a prétendu que la musique des astres étoit diatonique, parce que, dit-il, il y a trois genres de musique: l'enharmonique, le chromatique et le diatonique. Le chant du premier procède par quarts de tons; les Grecs s'en servoient anciennement, surtout dans le récitatif. Mais la difficulté qu'il y avoit à trouver ces quarts de tons en a fait perdre l'usage, d'autant plus que cette musique ne pouvoit avoir lieu dans l'harmonie. La musique chromatique est une modulation qui procède par le mélange des semi-tons, tant majeurs que mineurs, marqués accidentellement par des dièzes ou par des bémols. On la pratique dans la musique moderne, soit dans la mélodie, soit dans l'harmonie.
La musique diatonique est celle qui procède par des tons pleins, justes et naturels, dont les moindres intervalles sont des semi-tons majeurs, comme il est facile de l'observer dans l'intonation de l'étendue de l'octave, en commençant par la note ut.
La définition de Platon est plus succincte, car il [p.389] se contentoit de dire que le genre enharmonique n'est pas en usage, à cause de son extrême difficulté; que le chromatique a été regardé comme infâme à cause de sa mollesse, d'où il conclut que la musique des astres est diatonique. (Lantin de Damerey.)
Note 27, pages 70-71.
Vers 17661-17885. Nous avons émis l'opinion, à la note 21, qu'il y avait de fortes raisons de croire à l'intercalation postérieure de tout le passage du vers 17486-17705 au vers 19713-19977. Tous ces hors-d'œuvre n'étaient pas toujours éclos d'un seul jet, et l'auteur intercalait souvent de nouvelles inspirations au travers des premières. Tel est le passage compris entre le vers 17661-17885 et le vers 19661-19921:
Ne ne me plaing des élémens.
Note 28, page 74.
Vers 17718.
Vaincuz par mors si meschéans.
M. Francisque Michel, qui traduit cors par cours, partout, sans s'inquiéter si ce mot désigne les cours du ciel, c'est-à-dire les astres errants, ou simplement les corps dispersés dans la nature, comme au vers 17649, par exemple, ne se donne pas plus de peine pour traduire mors. Mais alors il traduit au hasard, selon sa fantaisie, tantôt par mort, tantôt par mœurs, et quand l'orthographe le [p.390] gêne, il la change. Ce n'est pas plus difficile que cela.
Mors veut dire ici mœurs, en latin mores. Mors, en tant que régime, ne peut signifier que morts ou mœurs. Or, l'épithète de meschéans, qu'il traduit par méchante, ne pouvant qualifier que la mort personnifiée, il fallait absolument à M. Francisque Michel un singulier. Donc, au lieu de mors, il écrit mort, meschéant, et, comme conséquence, il change la rime précédente; mais alors, pourquoi n'écrit-il pas chétif et récréant, et laisse-t-il chetis au pluriel et récréant au singulier?
De plus, mort était du féminin, mœurs était encore du masculin, de même qu'en latin, comme le prouve, entre autres, le vers 17744. Il est vrai qu'ici meschéans peut s'appliquer aux deux mots, puisque les participes présents n'avaient pas de féminin au XIII e siècle; mais meschéant, participe de meschéoir, signifiait: qui a de fâcheuses conséquences, fatal, mauvais, et ce n'est que plus tard qu'il signifia cruel, doué de mauvais instincts. D'un autre côté, au vers 17748, le doute ne devait pas être permis: Tex mors destinées, en dehors du sens, qui est indiscutable, indique que mors, féminin, signifie morts, de sorte que le vers suivant:
Qui tel éur lor ont méu,
se rapporte à destinées. Mais M. Francisque Michel ne s'embarrasse pas pour si peu, et il traduit mors par mœurs, commettant ici un deuxième contre-sens.
Est-il besoin enfin de critiquer la traduction de récréant par cessant d'agir? Récréant, participe de recrere, avait le même sens que recréu. Il signifiait: qui se rend, rendu, abattu.
[p.391] Note 29, pages 76-77.
Vers 17727-17953. Empédocles, philosophe et poëte, de la ville d'Agrigente, en Sicile, désirant qu'on crût qu'il tenoit de la déité et qu'on le tînt comme un dieu après sa mort, quitta adroitement la compagnie avec laquelle il étoit allé sur le mont Etna, le remonta et se précipita dans le volcan. On ne s'aperçut de cet acte de folie que parce qu'on trouva ses pantoufles qui avoient été rejetées à plus de cinquante pas par l'effet d'une irruption. (Lantin de Damerey.)
Note 30, pages 76-77.
Vers 17740-17966. Origènes naquit à Alexandrie, l'an 185 de J.-C, et mourut à Tyr l'an 256. D'autres historiens placent sa mort en l'an 254 ou 252. Il enseigna la théologie aux hommes et aux femmes, et, pour se mettre à l'abri de la calomnie, à cause de sa fréquentation avec le sexe, il se rendit eunuque, prenant trop à la lettre ce qu'a dit J.-C. dans son Évangile, au sujet des eunuques volontaires pour le royaume des cieux. On dit qu'il composa six mille volumes, c'est-à-dire six mille rouleaux. Ce travail immense devoit lui attirer le surnom d'entrailles de fer, à plus juste titre qu'au grammairien Didymus, qui n'avoit fait que trois mille cinq cens volumes. (Lantin de Damerey.)
[p.392] Note 31, pages 80-81.
Vers 17790-18018. Prédestination, terme de théologie. C'est un dessein que Dieu a eu de toute éternité de donner la gloire éternelle à ceux qu'il a choisis. Il y a une prédestination à la grâce qui est toute gratuite; il y en a une à la gloire. Se fait-elle indépendamment des mérites acquis par la grâce, ou n'est-ce que dépendamment de ces mérites? Ce doute partage les théologiens, et chacun s'appuie de l'autorité des Pères, et même de l'Écriture. (Lantin de Damerey.)
Note 32, pages 82-83.
Vers 17927-18054. Fomes. M. Francisque Michel traduit encore ici fomes par fûmes; c'est une grosse erreur. Fûmes ne signifierait absolument rien ici, tandis que faisons s'explique parfaitement. Fomes est mis ici pour faimes. (Voir l'introduction au Glossaire.)
Note 33, page 116.
Vers 18396. L'original est écrit fait. Destrempance veut dire intempérance, trouble, et semble signifier ici plus particulièrement: mauvaise influence, persécution. Aussi n'avons-nous pas hésité à lire fuit, qui nous semble plus rationnel.
[p.393] Note 34, pages 120-123.
Vers 18487-18725. L'original porte recongnoissant. C'est évidemment une erreur, comme le prouvent les deux vers 18550-51 —18790-91:
Mès voirs est que ceste ignorance
Lor vient de lor propre nature.
Note 35, page 134.
Vers 18695. M. Francisque Michel sépare desvans en deux mots, et traduit vans par vanneaux. Nous préférons y voir le participe présent de desver, enrager, être furieux, fou. On dit encore dans nos campagnes: faire endéver, pour: faire enrager.
Note 36, pages 136 et 137.
Vers 18724-18968. Alhacen, savant arabe, a écrit sur les crépuscules et fait un traité d'optique. Il vécut vers le XIe siècle. Il est appelé par quelques-uns Alhazon, Alhacen. Il y a encore un autre Alacenus ou Alhazenus, Anglais, dont on a deux traités, l'un De Perspectivâ, et l'autre De Ascensu nubium. Il y a beaucoup d'apparence que c'est de l'Arabe que Jean de Meun fait ici mention. (Lantin de Damerey.)
Note 37, pages 150-151.
Vers 18946-19194. Virent est ici l'indicatif de virer.
[p.394] Note 38, page 152.
Vers 18989. Nous sommes de l'avis de M. Francisque Michel. Il faut lire ici anuieuses, et non anvieuses.
Note 39, page 153
Vers 19250. Le lecteur nous pardonnera d'avoir maintenu sarpes pour serpes.
Note 40, page 154.
Vers 19042. Il faut traduire: «Non autrement que nous dîmes.»
Note 41, pages 158-159.
Vers 19090-19338. Cette réflexion, qui n'a aucun sens dans la bouche de Nature, prouve bien ce que nous disions à la note 21, que ce passage était une intercalation.
Note 42, pages 160-161.
Vers 19117-19367. Habonde; lisez: abunde. C'est le nom d'une fée en qui le peuple avoit eu autrefois beaucoup de confiance. Ce nom lui avoit été donné à cause de l'abondance qu'elle procuroit aux maisons où elle se retiroit. Un passage tiré des œuvres de Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris, mettra mieux le lecteur au fait de toutes ces prétendues fées:
[p.395] Nominationes dœmonum ex malignitatis operibus eorundem sumptæ sunt; sicut Lares, ab eo quod laribus præssent; et Penates, eo quod horreis vel penitioribus domorum partibus; Fauni vero, à fatuitate; Satyri, à saltationibus; Joculatores, à jocis; Incubi, à concubitu mulierum, et Succubi, eo quod sub specie mulieris viris se supponunt; Nymphæ vero, fontium deæ; Striges seu Lamiæ, à stridore et laniatione, quia parvulos laniant, et lacessere putabantur, et adhuc putantur à vetulis insanissimis: sic et Dœmon, qui pretextu mulieris, cum aliis de nocte domos et cellaria dicitur frequentare, et vocant eam Satiam, è satietate; et dominam Abundiam, pro abundantia quam eam præstare dicunt domibus quas frequentaverit: hujusmodi etiam dœmones, quas Dominas vocant vetulæ, penès quas error iste remansit, et à quibus solis creditur et somniatur. Dicunt has Dominas edere et bibere de escis et potibus quos in domibus inveniunt, nec tamen consumptionem aut imminutionem eas facere escarum et potuum, maximè si vasa escarum sint discooperta, et vasa poculorum non obstructa eis in nocte relinquantur. Si vero operta vel clausa inveniunt, seu obstructa inde nec comedunt nec bibunt, propter quod infaustas et infortunatas relinquunt, nec satietatem, nec abundantiam eis prætantes. (Voyez Guillaume d'Auvergne, Paris, 1674, t. I, p. 1036, col. 2.) (Lantin de Damerey.)
Note 43, pages 162-163.
Vers 19150-19400. M. Francisque Michel traduit convent par couvent. Evidemment il a traduit le mot sans lire la phrase.
[p.396] Note 44, pages 166-167.
Vers 19228-19480, Comète, espèce de planète qui est au-dessus de la lune, dans la région des planètes. Son corps est solide; elle tire sa splendeur de la lumière du soleil, qu'elle réfléchit. (B. DE C.)
La comète a cela de particulier, qu'elle est accompagnée d'une longue traînée et de certains rayons de lumière toujours opposés au soleil, et qui s'affoiblissent en s'éloignant. Ces rayons sont apparemment réfléchis par le corps de la comète.
Il y a trois sortes de comètes: la barbue, qui est orientale au soleil; la comète à longue queue, qui est occidentale et paroît après le soleil couché; la chevelue, qui se montre lorsque le soleil et la comète sont diamétralement opposés et que la terre est entre deux.
Il y en a une autre qui est sublunaire, et qui n'est qu'un météore et une inflammation de l'air grossier.
Les Romains regardoient les comètes comme les présages des événements sinistres.
Si vero cœlestes minæ terroresve, aut letra renunciarentur prodigia formidinesque vel si terribilis species, aut quid novum et inopinatum oblatum esset, ut cùm duo visi soles, facesve ne cœlo colluxissent, aut crinita sidera insigni novitate vel igneus turbo: his avertendis terroribus piacularibus sacrificiis factis ad placandas iras feriæ indicebantur.
Bayle a solidement réfuté les vains préjugés du peuple à cet égard, et a démontré parfaitement combien est mal fondée la vanité de l'homme, qui s'imagine qu'il ne sauroit mourir sans troubler toute [p.397][p.397] la nature, et sans obliger le ciel à se meure en frais pour éclairer la pompe de ses funérailles. (Pensées diverses sur les comètes.)
Vespasien ne pensoit pas comme le peuple sur cet article. On parloit devant ce prince d'une comète qui paroissoit; il répondit: «Ce phénomène ne me regarde point, moi qui suis chauve, mais plutôt le roi des Parthes.» (Dion, in Vespasio.)
Le cardinal Mazarin, qui avoit l'esprit ferme, fit une réponse plus jolie. Quelqu'un étant veau dire à cette Eminence, qui étoit malade, que l'on avoit aperçu une comète qui faisoit appréhender pour ses jours, il répondit en souriant: La comète me fait trop d'honneur, ce qui revient à la pensée de Jean de Meun:
Ne li princes ne sunt pas dignes
Que li cors du ciel doignent signes
De lor mort plus que d'un autre homme.
(Lantin de Damerey.)
Note 45, pages 176-177
Vers 19395-19653. Robert II, comte d'Artois, surnommé le Bon et le Noble, fut fait chevalier par le roi saint Louis; il mourut à la bataille de Courtray, percé de trente coups de pique, l'an 1302. (Lantin de Damerey.)
Nous ne reproduisons cette note que pour signaler une erreur du savant commentateur. Il s'agit ici de Robert Ier, dit le Vaillant, frère de saint Louis, tué a la bataille de Mansourah. en 1250. (P. M.)
[p.398] Note 46, pages 178-179.
Vers 19418-19676. Il y a longtemps que les poëtes ont acquis ie droit de regretter ces marques utiles de la considération où ils étoient autrefois parmi les grands. Aux termes d'Ovide, on croiroit que le soin de récompenser les poëtes étoit l'objet principal du ministère.
Cura ducum fuerant olim, regnumque poetæ:
Præmiaque antiqui magna tulere chori.
Sanctaque majestas, et erat venerabile nomen,
Vatibus et largæ sæpe dabantur opes.
(De Arte amandi, lib. III, carm. 405.)
(Lantin de Damerey.)
Note 47, pages 178-179.
Vers 10423-19681. Nom d'un ancien château qui a donné le nom aux seigneurs de Lavardin. Il étoit situé près de Vendôme, sur le bord du Loir, vis-à-vis Montoire. Ce mot est mis ici pour la rime, comme beaucoup d'autres dans ce roman. (Lantin de Damerey.)
Note 48, pages 178-179.
Vers 19425-19683. Ennius. Voici l'extrait de la vie de ce poëte par Jérôme Columna: Precipuos vero amicos habuit vicinum duum Galbam, cum quo et deambulare, et frequenter esse consueverat, et M. Fulvium nobiliorem, à cujus filio jam patris instituto studio litteratum [p.399] dedito, ut in Bruto ait Cicero, fuit civitate donatus, cum Triumvir coloniam deduxisset. Sed in oratione pro Archia videtur tanquam de Romana Republica bene meritum in civium numerum adsciri meruisse....
Ad cujus (Ennii) senectutem cum etiam ingens paupertatis malum accessisset, ex animi fortitudine utriusque incommoda sustinebat, ut iis penè oblectari videretur.
Ceci est bien opposé à ce que dit l'auteur du roman.
Note 49, pages 198-199.
Vers 19769-20033. La triple temporalité, c'est-à-dire les trois divisions du temps, le présent, le passé et l'avenir. Cette sublime pensée est rendue avec autant d'énergie que de grandeur. Dieu, dit Jean de Meung, embrasse d'un seul coup d'œil ce qui fut, est et sera, et tout cela n'est pour lui qu'un éclair dans l'éternité.
Note 50, pages 200-201.
Vers 19794-20059. L'original de Méon et la reproduction de M. Francisque Michel portent nostre. C'est évidemment une erreur. Ce mot ne serait dans la bouche du dieu des dieux qu'un non sens.
Note 51, page 204.
Vers 19860. Apaiens est mis ici pour apaions.
[p.400] Note 52, pages 204-205
Vers 19866-20130.
Jam nova progenies cœlo dimittitur alto
Tu modo nascenti puero, quo ferrea primum Desinet, ac toto sirget gens aurea mundo.
(Virgile, Eclog. IV, carm. 7.)
Note 53, pages 204-205.
Vers 19871-20135. Albumazar ou Aboazar, Arabe renommé par sa science, vivoit dans le IXe e siècle ou dans le X. Son livre de la révolution des années l'a fait regarder comme un des grands astrologues de son temps. (Lantin de Damerey.)
Note 54, pages 212-213.
Vers 19997-20263. Ce sont les Belides ou Danaïdes. Elles étoient cinquante sœurs, toutes filles de Danaüs, qui épousèrent leurs cinquante cousins germains, fils d'Egyptus, frère de Danaüs. Ces cruelles femmes, par ordre de leur père qui craignoit d'être détrôné par un gendre, égorgèrent leurs maris la première nuit de leurs noces. La seule Hypermnestre sauva la vie à Lyncée, son époux. Le supplice de ces détestables femmes est de travailler continuellement à remplir une cuve qui n'a point de fond. (Lantin de Damerey.)
[p.401] Note 55, page 214
Vers 20025. Treu, tribut. On disoit aussi tru et treuage, qu'o s'appeloit aussi truage, c'est-à-dire: imposition, subside; et parce que les tributs excessifs qu'on mettoit quelquefois sur les peuples les réduisoient à la mendicité, on appeloit truant celui qui demandoit l'aumône. Faux-SEmblant appelle ainsi les mendiants:
Quant ge voi tous nus ces truans
Trembler sor ces femiers puant.
Les Normands étant plus charges d'impôts que les autres peuples, on disoit: Qui fit Normand, il fit truant. Truander signifie demander l'aumône par pure fainéantise. Trucher, en terme d'argot, signifie la même chose, et trucheur se prend pour truant, et truandaille pour geux ou vaurien. On trouve ce mot employé dans la vieille Bible des Noëls:
Vous me semblez de truandaille
Vous ne logerez point céans.
Qu'il me soit encore permis d'avancer une de ces vérités que l'on regarde comme des paradoxes. C'est que les plus grands impôts sont ceux dont nous supportons volontairement les charges; tels sont ceux inventés par la mode, par la vanité, par le luxe et par la sensualité, les quatre plus grands fléaux du genre humain, dont les lois somptuaires des Romains, et celles que le même esprit de sagesse a dictées à nos rois, n'ont jamais pu réprimer les abus, qui renversent le bon ordre, corrompent les mœurs, ruinent enfin le commerce des Etats les mieux policés. (Lantin de Damerey.)
[p.402] Cet estimable savant, que je me représente affublé dans la robe de son bisaïeul, ne paraît pas comprendre la nature humaine, et son système économique ne fera jamais école, bien certainement. Quant à l'étymologie de trèu, voyez ce mot au Glossaire. (P. M.)
Note 56, pages 214-215.
Vers 20032-20298. M. Francisque Michel traduit ce vers par:
Et pour changer maints caractères.
Pourquoi tant se torturer l'imagination? Cette version ne signifie absolument rien. Muer le corage signifiait: changer le courage, le cœur, et se prenait en bonne et en mauvaise part. Il signifie ici: relever le courage des assaillants et, par contre, jeter l'épouvante parmi les assiégés.
Note 57, page 218.
Vers 20099.
Puis que salués les m'aurois....
Traduction littérale: Lorsque vous me les aurez salués, c'est-à-dire: «Lorsque vous les aurez salués pour moi.» Aurois est mis ici pour la rime au lieu d'aurés.
Note 58, pages 228-229.
Vers 20253-20518. Tables. Ce sont les tablettes sur lesquelles les anciens écrivaient avec un poinçon.[p.403] On dit au figuré et proverbialement: «C'est bien; je l'inscris sur mes tablettes.»
Note 59, page 234.
Vers 20333. Pour la deuxième fois, nous voyons le verbe respondre affecter la conjugaison de répondre. Nous avons déjà signalé cette licence. Toutefois, il nous vient un scrupule. Nous avons pu constater souvent combien maître Jehan de Meung se laissait entraîner à jouer sur les mots. Le calembourg, passez-moi le mot, était son péché mignon. Nous sommes donc revenu de notre opinion première, et nous croyons qu'il ne faut voir dans responnez, au vers 15802, et dans respoigne, autre chose que le subjonctif de respondre, non dans le sens de répliquer, mais d'exposer, expliquer. Ce dernier verbe ne viendrait pas de respondere, mais de re exponere, et sa conjugaison serait identique à celle de répondre, dérivé de re et ponere. Ces trois verbes se confondirent en une seule et même conjugaison par la suite, comme le prouvent nos verbes modernes pondre et répondre. (Voyez l'introduction au Glossaire.)
Note 60, pages 234-235.
Vers 20335-20603. Devin. Nous avons conservé ce mot pour laisser au vers sa physionomie originale et subsister le jeu de mots; mais aujourd'hui le sens nous échappe. C'est encore une malice de Jehan de Meung et même, jusqu'à un certain point, une satire virulente contre la subtilité du clergé en matière de dogmes. N'oublions pas que devin signifiait[p.404] à la fois devin, dans le sens qu'il a conservé, et théologien. (Voyez la note 23, tome III.) Le véritable sens de ce passage, voilé sous une fine ironie, serait plutôt: «Je laisse les théologiens s'user à débrouiller cette énigme, s'ils le peuvent, car ils s'épuisent en vains efforts.» Aussi avions-nous traduit tout d'abord:
A l'Église laissons le soin,
S'elle peut, d'éclaircir ce point.
Toute réflexion faite, nous avons conservé le mot devin.
Note 61, pages 234-235.
Vers 20359-20627. Orphéus, fils d'Apollon et de Calliope, ou, selon d'autres mythologistes, d'Æagre, fleuve de Thrace, et de la muse Polymnie. Après la perte de sa chère Eurydice, qu'une curiosité déplacée empêcha de revoir la lumière, grâce singulière que les talens de son mari avoient obtenue de Pluton et de Proserpine, Orphée conçut pour le sexe un si grand dégoût, qu'il ne voulut plus entendre parler des femmes. On dit que ce fut lui qui apprit aux peuples de Thrace à mépriser les femmes pour les garçons, et qu'il fut le premier auteur d'un amour si détestable. Les Bacchantes, piquées du mépris qu'Orphée avoit inspiré pour elles aux hommes, le déchirèrent de leurs propres mains. Bacchus, en l'honneur de qui ce poëte avoit célébré plusieurs orgies, ne laissa point ce crime impuni: il changea en arbres ces femmes parricides. (Lantin de Damerey.)
[p.405] Note 62, pages 238-239.
Vers 20417-20683. M. Francisque Michel traduit secorciez par secouez. C'est une erreur d'inadvertance. (Voyez le Glossaire.)
Note 63, page 246.
Vers 20528. M. Francisque Michel traduit soef par doucement. C'est une erreur. Soef n'est pas adverbe ici, mais subtantif. Il signifie la soif.
Note 64, page 248.
Vers 20581.
Tous les me dist, onc puis ne sis....
Traduction littérale: Tous elle nie les dit et depuis ne restai pas assis, c'est-à-dire: «Je n'y tins plus, et j'accourus.»
Note 65, pages 260-261.
Vers 20762-21036. Grant péchiê, etc.... L'Amant de la Rose nous dit, au vers 22188, et nous devons l'en croire, que
Por cincq cenz fois cent mile livres
il n'aurait pas voulu souffrir une opération semblable à celle que le chanoine Fulbert fit éprouver au mari d'Héloise. On trouve peu de personnes qui entendent raillerie sur cet article; tous ceux cependant à qui ce malheur est arrivé n'en ont pas été dédommagés [p.406] aussi avantageusement qu'auroit voulu l'être notre amant.
La loi des Lombards, livre I, titre 7, article 18, s'explique ainsi sur les dommages que peut prétendre un pauvre mutilé:
Si quis alium præsumptivè suâ sponte castraverit, et ei ambos testiculos amputaverit, juxtà conditionem componat, si virgam absciderit similiter.
Par la loi des Allemands, on payoit pour l'opération entière quarante sous, et vingt sous pour la moitié.
Les Anglois, au titre 5 de leurs lois, condamnoient, à proportion de la qualité de la personne mutilée, le criminel à quatre cents sous ou à cent sous.
Les Juifs punissoient ce crime par la peine du talion.
Ce que fait dire Jehan de Meun à Genius touchant les défauts de ceux qui ont souffert cette mutilation, soit par la malice des hommes, ou par un zèle mal entendu de leur part, se trouve bien combattu par les exemples d'Origène et de Photius, d'Abelard et de Combalus, chez lesquels cet accident n'a fait aucun préjudice aux dons naturels de l'âme. (Dict. de Bayle, art. de Henri IV.) (Lantin de Damerey.)
Note 66, page 260.
Vers 20764. Je n'ai trouvé ces vers que dans un manuscrit portant la date de 1330.
Si m'aïst Diex et saint Yvurtre,
Je le prise poi mains de murtre,
Car cis n'ocist qu'une personne
D'un cop mortel qui plus n'en donne,
[p.407] Mès li fel qui les coilles trenche,
L'engendrement d'enfans estanche,
Dont les ames sont si perdues
Que ne puéent estre rendues
Ne par miracle, ne par pene.
Ceste perte est par trop vilene,
Et est si vilainne l'injure,
Que tant cum li escoillés dure,
Tous jors mès procurra haïne
Au massecrier et ataïne,
Ne ne puet de cuer pardonner,
Ains desire guerredonner:
Si l'estuet en pechié morir,
Et en enfer l'ame corir.
(MÉON.)
Note 67, page 267.
Vers 21135. Toutes gens ne doit pas être pris dans le sens restreint qu'il possède aujourd'hui. Toutes gens signifie à la fois la gent humaine et la gent animale, en un mot tous les êtres.
Note 68, page 271.
Vers 21225. Drap lange. Nous avons cru pouvoir conserver à ce mot son sens primitif: Drap de laine.
Note 69, pages 288-289.
Vers 21244-21518. Charboucle, pierre précieuse qu'on dit être aussi brillante qu'un charbon allumé. C'est le piropus des Latins; Ovide ne l'a point oublié dans la belle description qu'il fait du palais du soleil, au livre II des Métamorphoses.
[p.408] Pline, au livre XXXVII, chap. 7, de son Histoire naturelle, quoiqu'il donne volontiers dans le merveilleux, prétend que ce que l'on dit de l'escarboucle est fabuleux, et que ce n'est autre chose qu'un gros rubis ou grenat rouge, brun et foncé, tirant sur le sang de bœuf.
On croyoit autrefois que l'escarboucle venoit d'un dragon.
Un historien a écrit que le roi de Pégu n'avoit d'autre lumière pendant la nuit que son escarboucle, qui rendoit un éclat aussi vif que celui du soleil. (Lantin de Damerey.)
Note 70, pages 290-291.
Vers 21282-21556.
..... Ne quelque partie
Par quoi puist estre ore partie.
Traduction littérale: «.....Ni quelque partie (de temps ou d'espace) par quoi puisse être une heure partagée.» C'est-à-dire: «Sans qu'on puisse diviser ce jour en heures ni en minutes ou fractions d'heures, puisqu'il est éternel.»
Or, M. Francisque Michel traduit ore par maintenant. Il a probablement traduit le mot sans lire la phrase, car il nous a été impossible d'y adapter une interprétation acceptable.
Note 71, pages 294-295.
Vers 21332-21608. Voyez la note 98 du tome III. Ici c'est Dieu qui serait le juge suprême au tribunal d'appel.
[p.409] Note 72, page 302.
Vers 21454. Estaches, poteaux, pieux servant à faire clôture. Il vient du latin estacha ou stacha: postis, palus, paxillus, pieu.
Guillaume Guiard en parle dans son Histoire de France:
A douloüeres et à hasches
Vont desrompant piex et estaches.
Estachamentum étoit l'enceinte fermée de pieux; c'est de là que vient estacade, qui est une palissade faite avec des pieux enfoncés dans la terre, particulièrement dans des eaux, pour empêcher le passage ou pour fermer l'entrée d'un pont. (Lantin de Damerey.)
Le lecteur est prié de se reporter au Glossaire.
Note 73, page 306.
Vers 21532. Il est probable que le passage compris entre crochets, du vers 21533 au vers 21578, est une addition postérieure, assez mauvaise du reste.
Note 74, pages 310-311.
Vers 21590-21874. Tout le passage suivant, placé entre crochets, du vers 21591-21875 au vers 22004-22296, a été évidemment intercalé après coup.
Note 75, pages 310-311.
Vers 21593-21877. Pygmalion, Apollodore, Arnobe [p.410] et M. Bayle en font un roi de Cypre, qui fut fondateur de la ville de Carpasia.
D'autres auteurs le confondent avec Pygmalion, qui tua Sichée, mari de Didon, pour avoir les trésors que ce prince avoit amassés.
Ces mêmes auteurs ajoutent que la débauche des Propétides lui ayant inspiré du dégoût pour toutes les femmes, il se retira dans une solitude où il s'occupa à la sculpture.
Que le fondateur de Carpasia soit le même que le meurtrier de Sichée, ou que ces deux princes soient des personnes différentes, cela fait peu pour notre roman. Quoi qu'il en soit, Pygmalion, dégoûté des femmes, résolut de passer ses jours dans le célibat; mais, ayant taillé une statue d'ivoire d'une beauté parfaite, il devint amoureux de son ouvrage. Vénus, touchée des feux du statuaire, anima cette figure insensible, dont il eut dans la suite un fils appelé Paphus, qui donna son nom à l'isle de Paphos. (Ovid., Métamorph., lib. 10.) (Lantin de Damerey.)
Note 76, pages 310-311.
Vers 21609-21893. Lavinie, femme d'Enée.
Note 77, pages 318-319.
Vers 21726-22014. Vair, fém. vaire. C'étoit une fourrure blanche et bleue, dont les rois usoient en France. Les présidents en mettoient sur leurs manteaux et les conseillers sur leurs robes, ce qui a eu lieu jusqu'au XVe siècle. Cette fourrure étoit faite de [p.411] la peau d'une espèce d'écureuil que l'on appeloit aussi vair et en latin sciurus. Cette peau étoit blanche par dessous et colombine par dessus. On la diversifioit en grands et en petits carreaux, qu'on appeloit grand vair et petit ou menu vair. On lui avoit donné le nom de penne ou panne, parce que ces fourrures étoient composées de plusieurs pièces ou peaux cousues ensemble, comme les pans d'un habit.
Quelques auteurs ont prétendu que le vair n'étoit que la seconde fourrure, ou peau et penne, dont on doubloit les habits des grands seigneurs. On l'appelle vair, à variis coloribus. L'hermine étoit la première des fourrures.
Vair, en terme de blason, est une fourrure faite de plusieurs petites pièces d'argent et d'azur, à peu près comme une cloche de melon ou comme un U. Cependant les armes de la maison de Bauffremont sont vairées d'or et de gueule.
Le vair est ordinairement de quatre tires ou rangées, et le menu vair est de six. (Lantin de Damerey.)
Voir la note 16 du tome I.
Note 78, page 318.
Vers 21729. Cendaus, pluriel de cendal. C'étoit une étoffe fort estimée chez les anciens: on en faisoit les bannières. Le cendal étoit une espèce de camelot; il y en avoit du rouge et du blanc; il y avoit aussi des cendaux de soie, qui étoient la même chose que nos taffetas.(Lantin de Damerey.)
[p.412] Note 79, pages 322-323.
Vers 21777-22067. Houzeaux, espèces de bottines. Les unes avoient la tige simple; d'autres avoient un soulier qui étoit quelquefois à poulaine, avec un long bec recourbé en haut. On appeloit aussi houseaux des heuses, qui étoient des surbottes.
Il y a apparence que les houseaux étoient la chaussure des Parisiens, par ce que Jean de Meung dit ici de la manière dont Pygmalion habilla sa statue.
On disoit quitter les houseaux, pour faire entendre qu'une personne étoit morte. Aux Chroniques de Moustrelet, tome I, pour l'année 1422, on lit: «que lorsque Henri V, roi d'Angleterre, qui mourut à Paris, eut été enterré à Abbeville, Messire Sarrazin d'Arly, oncle maison, s'il ne sçavoit rien de la mort du roy d'Angleterre. Il dit que oui, et qu'il l'avoit veu en Abbeville, en l'église de St-Offram, et lui raconta comment il étoit habillé. Adonc Messire Sarrazin lui demanda par sa foi s'il l'avoit bien advisé; et répondit que oui. Or, me dis par ton serment s'il avoit point ses houzeaux chaussez?—Ah! Monseigneur, ce dit-il, nenny.—Par ma foy, ce dit Messire Sarrazin, beaulx amis, jamais ne me croyez s'il ne les a laissez en France.» Au lieu de: quitter les houseaux, l'on dit proverbialement quitter la perruque, pour: mourir. (Lantin de Damerey.)
Note 80, pages 324-325.
Vers 21835-22125. Cornouaille. C'est, selon Barbazan, [p.413] le cornouiller, arbre dont on faisoit des chalumeaux et autres instrumens de musique:
Li chalemel de cornouaille.
(Ovide, manuscrit cité par Borel.)
Je ne sais si c'est bien entendre le passage du Roman de la Rose que de prendre cornouaille pour un arbre, plutôt que pour la province d'Angleterre qui porte ce nom, ou pour la ville de Cornouaille, aujourd'hui Quimper-Corentin, qui est en basse Bretagne. Comme les Bretons sont fort renommés pour leurs danses, peut-être faisoit-on chez eux des instrumens pour les exciter à danser.
Ceux qui ont fait mention du cornouiller n'en parlent que comme d'un bois propre à faire des armes.
Et bena bello cornus,
dit Virgile au livre II des Géorgiques.
Les javelots des Romains étoient faits de cornouiller, dont le bois est fort dur. Apparemment que ceux des Grecs étoient de la même matière, puisqu'Homère, dans l'ode qu'il adresse à Mercure, lui dit: Oui, par ce dard fait de cornouiller, je publierai vos louanges. (Lantin de Damerey.)
Note 81, pages 344-345.
Vers 22128-22422.
Omnia vincit amor, et no cœdamus amori.
(Virgil., Éclog. X, carm. 69.)
[p.414] Note 82, pages 348-349.
Vers 22192-22486. Tout le passage suivant, entre crochets, du vers 22193-22487 au vers 22378-22670, doit être considéré comme une intercalation, assez inutile du reste, voire même ridicule.
Note 83, pages 350-351.
Vers 22240-22534.
Quum le submoveant, qui testamenta merentur Noctibus, in cœlum quos evehit optimia summi Nunc via processus, vetulæ vesîta beatæ? Unciolam Proculeius habet, sed Gillo deuncem, Partes quisque suas, ad mensuram inguinis heres.
(D. Juvenal, Sat. I, v. 37.)
(Francisque Michel.)
Note 84, pages 352-353.
Vers 22244-22538. On chercherait vainement, dans la collection des œuvres d'Ovide, le passage auquel Jean de Meung fait ici allusion. Il appartient au livre II d'un poème faussement attribué au chantre des Métamorphoses et publié, sous le titre de Vetula, par Goldast, dans un volume intitulé: Ovidii Nasonis Pelignensis erotica et amatoria opuscula, etc. Franfurti, typis Wolffrangi Richteri ... anno MDCX, in 80. Voyez liv. II, chap. XXXI-XLI, pag. 152-161. Le lecteur curieux de savoir à qui l'on peut attribuer cette composition, dont il existe un manuscrit du XIIe siècle à la bibliothèque de Montpellier (fonds [p.415] Bouhier, E, 56), trouvera tous les renseignements désirables dans la notice littéraire sur Ovide, tome VIII, pages 380-382, des œuvres complètes de ce poète publiées dans la collection Lemaire. (Francisque Michel.)
Note 85, pages 368-369.
Vers 22505-22803. Il nous a été impossible de reproduire ici le double sens de rains, qui veut dire à la fois reins et rameaux.
Note 86, pages 370-371.
Vers 22552-22830. Fis veut dire ici: assuré, fidèle, pluriel de fit ou fid, dérivé de fidum. On peut donc traduire ce vers de deux façons: 1° mais j'étais alors si assuré, j'y allais de si grand cœur; 2° mais je lui avais été jusqu'alors si fidèle. Enfin nous devons noter la version de Méon, que nous n'avons pas cru devoir conserver. Il écrit le vers ainsi:
Mais de tant fui-ge bien; lors fis
C'onques nul mal gré ne m'en sot....
que l'on peut traduire ainsi:
Mais bien m'en trouvai; je sus faire
Que nul mauvais gré ne m'en sût....
Enfin nous parlerons une dernière fois de l'édition de M. Francisque Michel. Il adopte la version que nous avons suivie pour notre traduction, et met deux points après lors fis. Le sens se terminant à la fin de ce vers, force à traduire à peu près: Mais je n'y pris point garde.
[p.416] Nous n'aurions, à la rigueur, aucune objection à faire si l'éditeur ou l'imprimeur n'avait supprimé 40 vers, par inadvertance, car comment expliquer:
Mès de tant fui-ge bien lors fis:
Qui des amans les roses garde,
Moult en fait ores bone garde.
Évidemment c'est l'imprimeur qui a passé toute une page par mégarde; mais nous ne nous expliquons pas la légèreté de l'éditeur qui laisse subsister de pareilles négligences. Nous en sommes à nous demander s'il relisait ses épreuves, car ce n'est pas malheureusement la seule faute de ce genre que nous ayons relevée dans le cours de l'ouvrage.
Et, chose singulière, l'erreur se produit toujours de la même façon. Les vers passés sont rajoutés plus loin. Ici la faute est impardonnable, car ce sont les 40 vers oubliés qui viennent terminer le Roman d'une manière aussi ridicule qu'imprévue.