Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc

Eugène Chavette · Chapitre 2 sur 4 · partie 1/3

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Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc

Il fallait que je fusse bien ensorcelé…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Il fallait que je fusse bien ensorcelé par la maudite pour ne pas m’être révolté en l’entendant ainsi parler.

Elle me congédia.

Mais le lendemain, je revenais encore.

—Ah çà! fit-elle, tu ne comptes pas que, jusqu’au jugement dernier, je vais te répéter le même refrain. As-tu de l’argent? Non, n’est-ce pas? Alors laisse de bonne grâce la place à un autre. Il me faut la vie luxueuse. J’offre ma beauté à qui me la paye. Va-t’en donc, puisque tu ne peux plus fournir aux frais.

À son cynisme, je ne pouvais qu’opposer ma passion profonde, sincère, dévouée.

—Oui, oui, railla-t-elle, une chaumière et un coeur. Je connais cela par ouï-dire. Il paraît que ce n’est pas sans charme. Mais si j’en essaie jamais, ce ne sera pas avec toi.

—Doutes-tu de mon amour? m’écriai-je, en voyant, sous ses paroles, poindre une espérance.

—Non, dit-elle, je te crois pincé pour moi et de la belle manière… Ce n’est pas ce motif qui me ferait refuser.

—Quoi donc alors?

—Ce qui s’est passé l’autre jour, quand je t’ai invité à prendre la porte… Que, demain, je consente à partager ta misère, cela ira bien pendant quelque temps… mettons deux ans… puis ton amour se refroidira. Tu sais? tout casse, passe ou lasse… Alors, tu te rappelleras l’affront reçu et, en te redressant sur tes ergots des Biéleuze, tu me rendras ma politesse. Et qui aura le nez cassé, si ce n’est Suzanne, laquelle aura bêtement donné gratis deux de ses plus belles années? Voilà pourquoi, vicomte, je ne te suivrai pas dans ta chaumière.

Puis, en s’écriant:

—Ah! si j’étais certaine de ne jamais être quittée, peut-être hésiterais-je à dire non, lança-t-elle.

Je voulus me confondre en serments; elle me coupa la parole.

—Oui, oui, continua-t-elle moqueusement, je sais la chanson que tu veux me chanter. Tu vas m’offrir ta vie, ta tête, ton sang, un tas de choses dont une femme n’a que faire et que les hommes ne sont pas chiches de proposer pour affirmer leur dévouement… Avec ça que j’y crois au dévouement des hommes!

—Mets le mien à l’épreuve! m’écriai-je en tombant à ses genoux.

Tout en me repoussant, elle poursuivit:

—«Prends ma tête! Veux-tu ma tête!» vous geignent les hommes. Le jour où vous répondez: «Garde ta tête qui fait vivre les chapeliers et les coiffeurs, et puisque tu tiens à me prouver la sincérité de ton amour, fais ceci ou cela,» alors ils beuglent: «Jamais! ce serait une infamie!»

Sur ces derniers mots, elle secoua la tête en disant d’une voix devenue grave:

—Ils sont rares les hommes qui, sur un mot de leur maîtresse, tuent ou volent… Je comprends qu’on aime celui qui, pour vous plaire, n’a pas reculé devant un crime.

—Suzanne, je t’en supplie, rends-moi ton amour, balbutiai-je, toujours à ses genoux.

—Tiens! fit-elle brusquement, puisque tu me demandes une épreuve, ce que nous avons dit hier me donne une idée.

Elle fit une pause, puis me dit:

—Pour moi, triche au jeu.

D’un bond je fus sur pied.

Avant que je pusse parler, elle éclata de rire en s’écriant:

—Oh! je te prie, évite-moi le «Jamais! ce serait une infamie!» Hein! tu vois, je t’y ai pris!... Tu es comme les autres.

Sur ce, elle se leva et marcha vers sa glace et, tout en rajustant quelques boucles de sa coiffure, elle ajouta d’un ton sec:

—Assez plaisanté. Comme je te l’ai dit, vicomte, va-t’en offrir à une autre ta chaumière et ton coeur.

«Assez plaisanté», avait-elle dit. Donc sa proposition n’était pas sérieuse. Je vins doucement derrière elle et, en lui prenant la taille, je répétai de ma voix la plus suppliante:

—Suzanne, rends-moi ton amour.

Elle retourna la tête sur son épaule. En plongeant dans mes yeux un regard brûlant qui me fit frissonner, elle étendit les doigts vers une coupe de la cheminée et y prit quelque chose qu’elle me mit dans la main en disant:

—Alors gagne-le.

C’étaient des dés pipés!!!

En sentant les dés, j’étais demeuré anéanti par une surprise douloureusement désespérée.

Suzanne aussitôt me fit face. Elle serra ma main dans la sienne pour empêcher mes doigts de lâcher prise et me dit d’une voix impérieuse:

—Je veux que tu me sacrifies ton honneur, vicomte. Je croirai seulement que tu m’aimes quand une ignominie t’aura fait descendre à mon niveau.

Après avoir un peu attendu une réponse que ma langue paralysée ne pouvait faire, elle m’ouvrit la main, y prit les dés et les rejeta dans la coupe en ricanant:

—Alors n’aille au bois l’imbécile qui a peur des feuilles.

Immédiatement, d’un ton impitoyable et en me montrant la porte:

—Sors d’ici, vicomte, ajouta-t-elle.

Je m’en allai à demi fou de douleur.

Je tins deux jours mon serment de ne plus retourner chez ce démon; mais il me fallut céder à mon indigne passion.

En me voyant reparaître, avant que j’eusse dit un mot, elle tendit la main vers la coupe de la cheminée où étaient les dés et redit:

—Je veux le sacrifice de ton honneur.

Puis, à mon signe de tête négatif, elle ajouta:

—Débarrasse-moi de ta présence.

Trois jours de suite je revins et trois fois elle répéta geste et phrase.

Le quatrième jour, j’étais vaincu. Pâle et chancelant comme le condamné allant au supplice, je marchai vers la coupe et j’y pris les dés.

* * * * *

—Je ne comprends plus rien à votre histoire du vicomte, mon cher lieutenant, interrompit Meuzelin étonné.

Vasseur arrêta son récit.

—Oui, reprit le policier, puisque le pauvre Biéleuze trichait à Frascati pour obéir à Suzanne, pourquoi la bougresse l’a-t-elle dénoncé en pleine salle de jeu?

—Vous allez le savoir, promit le lieutenant.

—Continuez donc.

Quelqu’un qui ne s’intéressait guère à l’histoire, c’était le Beau-François dans sa cachette.

—Est-ce qu’il va en conter pendant huit jours, ce bavard exécrable? pensait-il en étouffant un bâillement.

Car, avant cette nuit blanche, la journée avait été rude pour le colosse, qui sentait venir le sommeil.

* * * * *

Vasseur reprit:

Pendant que M. de Biéleuze parlait, plusieurs fois j’avais examiné Suzanne. Assise sur le sopha où l’avait clouée la menace du vicomte de lui faire sauter le crâne à sa première interruption, elle écoutait, vraiment belle et provocante dans sa toilette de nuit. Mais le charme était rompu pour moi, dont le dégoût et l’horreur avaient glacé les sens.

Après avoir essuyé avec son mouchoir la sueur glacée qui lui perlait au front, le vicomte de Biéleuze continua:

—Avoir pris les dés, c’était accepter le marché. Six jours de suite j’allai à Frascati m’attabler au creps; mais toujours, au moment de substituer, dans le cornet, les faux dés aux vrais, le courage me manqua. Impatientée par mes hésitations, Suzanne, hier, me donna la nuit prochaine pour dernier délai, en ajoutant qu’elle viendrait à Frascati au bras de celui à qui elle offrirait ce que je n’aurais pas su gagner.

Elle tint parole. J’étais ce soir à Frascati quand le son de sa voix me fit retourner. C’était elle, s’appuyant à votre bras, vous souriant de la bouche, des yeux, du doux son de sa voix caressante. Vous étiez le rival qui aurait ces baisers que je refusais de conquérir au prix de mon déshonneur.

Encore une fois, Vasseur fut interrompu par un petit rire du policier.

—Eh! eh! fit Meuzelin, vous avez joué le rôle de l’appât qui fait mordre le goujon à l’hameçon.

—Oui, car le vicomte, ignorant que je fusse un cavalier de rencontre que, sans le connaître, sa maîtresse venait d’aborder à son arrivée, vit en moi un soupirant de longue date. La jalousie étouffa la dernière résistance de son honneur. Il alla aussitôt prendre un masque et vint s’asseoir au creps. Vous savez le reste.

—Non pas, non pas, dit vivement Meuzelin, je l’ignore ce reste, surtout en deux points qui m’intriguent. Premier point, qui se rapporte à ma demande de tout à l’heure et que je vous répète: Puisque le vicomte trichait à Frascati pour obéir à Suzanne, pourquoi l’a-t-elle fait pincer avec les dés pipés en main? Pourquoi encore, au moment même où Suzanne, dans vos bras, allait vous appartenir, le vicomte est-il si soudainement apparu dans la chambre à coucher?

—Parce que Suzanne ne m’avait dit: «Je suis à toi» qu’après avoir entendu le pas de Biéleuze qui approchait.

Meuzelin perdit patience.

—Je n’en sortirai jamais, dit-il, si chacun de mes pourquoi en appelle un autre. Je continue mes questions. Comment se fait-il que le vicomte, à l’heure où l’on est enfermé chez soi, surtout à deux, ait pu venir vous surprendre?

—Parce que, comme il me l’avait dit, il avait trouvé toutes portes ouvertes. Parce que Suzanne savait qu’il allait venir, attendu que quand nous sommes partis de Frascati, elle amoureusement pressée à mon bras, me faisant marcher à petits pas sous prétexte de respirer un peu l’air pur du matin avant de rentrer à son domicile, Suzanne était certaine que nous étions suivis par le vicomte qui avait dû guetter notre sortie de Frascati pour s’assurer si le reste de la nuit m’appartiendrait. Enfin parce que, à notre arrivée, quand sa vieille camériste, qui était dans le secret, lui avait demandé: «Est-ce fini?» et que Suzanne avait répondu: «Non, pas encore, mais bientôt…» deux phrases que j’avais si bêtement interprétées… cela voulait dire qu’une jalousie poignante allait amener le vicomte, auquel il fallait réserver la torture de voir la femme qu’il adorait s’abandonnant aux caresses d’un autre.—Et, effectivement, alors que j’étais enfermé dans la chambre à coucher, attendant qu’elle eût fait sa toilette de nuit, Suzanne avait donné à la vieille l’ordre de tout ouvrir; puis elle était venue me rejoindre, l’oreille tendue au bruit du pas de Biéleuze, qui lui indiquerait le moment de se jeter dans mes bras et de s’y faire surprendre par le malheureux, fou d’amour.

Cela dit, Vasseur demanda au policier.

—Tous mes «parce que» vous ont-ils enfin satisfait, mon cher ami?

—Oui et non, fit Meuzelin; car il me reste toujours à connaître le motif qui poussait Suzanne à perdre et à faire souffrir le vicomte.

—La vengeance.

—Elle lui en voulait?

—Elle en voulait surtout au nom des Biéleuze, et sa haine remontait plus haut que le vicomte.

Meuzelin prit un air de supplication comique, en disant:

—Au lieu de me tourner et retourner sur le gril de la curiosité, je vous prie, achevez votre histoire.

Si le policier était avide de savoir le dénouement, il n’en était pas de même du Beau-François qui, maintenant, n’écoutait plus. Le bandit n’avait plus qu’un grave souci: celui de combattre le sommeil qui lui arrivait impérieux. Il sentait la nécessité de marcher. Mais le pouvait-il? À redescendre dans le souterrain, il allait infailliblement se perdre encore dans les détours obscurs. Mieux valait ne pas s’éloigner de cette porte qui lui offrait la chance de s’évader du traquenard où il était pris.

—Tonnerre! Est-ce que je vais m’endormir? Ce n’est pas le moment, se disait-il.

* * * * *

Le Lieutenant s’était remis à conter.

—À mesure que M. de Biéleuze m’avait détaillé ses souffrances, la physionomie de Suzanne avait changé. La peur, que lui avait donnée la menace du vicomte de lui brûler la cervelle, s’était peu à peu dissipée. Une lueur de joie sinistre brillait dans le regard qu’elle attachait sur sa victime et sur ses lèvres apparaissait un sourire de cruauté satisfaite.

Ce sourire fut surpris par le jeune homme qui marcha vers elle.

—Depuis deux années que tu t’es livrée à moi, dit-il d’une voix fébrile, quel but poursuivais-tu donc, créature maudite, en me donnant cette fatale passion qui a fait de moi un voleur au jeu? Quand j’obéissais à ton ordre, quand je te faisais le sacrifice de mon honneur que tu avais exigé, quel infernal motif t’a poussée à rendre ma honte publique?

Suzanne, à cette question, se redressa lentement et, d’une voix dont je n’oublierai jamais l’intonation féroce:

—Je voulais voir le nom des Biéleuze tomber dans la boue, répondit-elle.

La surprise du vicomte le rendit muet. La courtisane put poursuivre:

—Oui, j’avais à me venger… non de toi, qui ne m’as jamais rien fait… mais d’un autre que sa mort m’a empêché d’atteindre. Je m’en suis prise au fils à défaut du père… de ton père, lui si fier de son nom, qu’il en couvrait toutes ses infamies.

Elle éclata d’un rire strident qui vibrait de haine et s’écria:

—Que n’est-il là, ton père, pour ramasser son nom dans le ruisseau où je l’ai fait tomber!

Sa voix se fit âpre et mordante pour continuer.

—Il se croyait tout permis, ce très haut seigneur de Biéleuze. Pour lui, tout était jeu, quand il s’en prenait aux manants qui devaient s’estimer fort honorés qu’il eût daigné violer leur fille, une innocente enfant qu’il avait attirée en un guet-apens. Et quand sa victime vint lui demander de réparer son crime, il se redressa de toute la hauteur de son nom de Biéleuze, en riant de la naïveté de celle qui lui demandait ce nom. Et cette prétention de la jeune fille déshonorée le mit en si belle humeur qu’il ouvrit la porte de l’antichambre, où se tenaient ses laquais, et qu’il poussa vers eux la malheureuse en leur criant: «Tenez! amusez-vous!»

—Tu mens! Jamais mon père n’a pu commettre cette infamie! cria le vicomte.

À ce démenti, Suzanne le regarda dans les yeux et répondit:

—Cette fille, dont M. de Biéleuze avait bien voulu s’amuser un instant, était ma mère.

Après cet aveu, Suzanne continua d’un ton farouche:

—À ce nom de Biéleuze, que ton père trouvait si grand, si illustre, qu’il refusait de l’avilir en le donnant à celle qu’il avait perdue, moi j’avais juré une haine implacable. Je le voulais descendu si bas qu’il fût devenu un terme de mépris. Mon arme de combat était ma beauté. À défaut de ton père, c’est toi qui es venu t’offrir. Tu portais ce nombre abhorré. Pendant deux longues années, je me suis efforcée à te sourire, à t’enlacer dans mille liens, à te verser dans les veines cette passion qui t’a fait mon esclave, a éteint ta volonté et endormi ton honneur. Puis enfin le jour de mon triomphe est arrivé. Aujourd’hui, le beau nom des Biéleuze ne sert plus qu’à désigner un voleur!

Quand elle lança ces derniers mots, Suzanne était d’une splendide beauté, mais d’une beauté qui épouvante: la beauté fatale, qui porte malheur.

J’aurais cru que tout amour avait disparu du coeur de M. de Biéleuze après cette confession. Il n’en était rien; car, se rattachant encore à une dernière espérance, il demanda d’une voix douce:

—Suzanne, veux-tu le porter, ce nom de Biéleuze refusé jadis à ta mère?

En descendant à ce dernier degré d’avilissement, l’insensé avait compté sans la haine implacable de la courtisane, qui s’écria avec une intonation de mépris:

—Le nom des Biéleuze, mais la dernière des mendiantes le refuserait à cette heure!

Le vicomte chancela sous cette insulte suprême; mais il ne souffla mot. Il marcha vers la porte pour s’en aller. Seulement, avant d’en franchir le seuil, il se retourna et, d’un long regard désolé, il contempla une dernière fois cette chambre à coucher où il avait, deux années durant, vécu si heureux.

J’étais ému au plus profond de mes entrailles. Moi, militaire, auquel il avait fait une insulte si grave, je ne me sentais pour lui que pitié et pardon. Je n’y pus résister. Au moment où il allait sortir, je lui tendis la main en disant:

—Monsieur le vicomte, tenez comme sans but la visite que vous fera ce matin mon témoin, le marquis de Coméran.

Un sourire de tristesse parut sur ses lèvres, et il prononça à mi-voix, semblant se parler:

—C’est vrai, j’avais aussi ce moyen d’en finir!

Et tout en serrant ma main dans la sienne, moite d’une sueur glacée, il me dit:

—Merci, monsieur, pour votre pardon généreux.

Puis, sans un mot, sans un regard pour celle qui l’avait perdu, il quitta la chambre.

Suzanne et moi nous restâmes en présence, muets tous deux, écoutant le bruit du pas lent du vicomte qui traversait l’appartement.

Il ne s’entendait déjà plus que nous n’avions pas encore retrouvé la parole. Mes yeux étaient tournés vers Suzanne, mais je ne la voyais pas. À mon regard apparaissait toujours ce jeune homme qui venait de me quitter.

Tout à coup, une détonation retentit dans la rue, au pied de la maison.

Je courus à la fenêtre.

M. de Biéleuze venait de se tirer un coup de pistolet sous les croisées de la courtisane.

Saisi d’horreur, je me retournai vers Suzanne, qui avait dû comprendre la catastrophe, m’attendant à trouver sur son visage quelque marque de remords et de commisération.

Jugez de ma surprise inouïe.

Elle venait de retirer son peignoir. Sous sa chemise de linon transparent, elle se montrait à moi dans sa splendide nudité de la plus belle des statues.

Elle me sourit et, en m’ouvrant ses bras elle me dit, d’une voix chaude des plus luxurieuses promesses:

—Toi, je t’aime. Viens!

À la vue de cette fille sans coeur qui, pour ainsi dire, s’offrait à moi sur le cadavre de son amant, je sentis mon coeur déborder d’un insurmontable dégoût. Pour qu’elle comprît bien le sentiment qu’elle m’inspirait, je bondis vers elle, et comme elle tendait son visage à mes baisers, je lui rendis l’insulte que j’avais reçue du vicomte.

Je lui crachai à la face.

Puis je m’enfuis plein d’horreur pour cette épouvantable créature.

Quand j’arrivai dans la rue, des passants ramassaient le vicomte. La blessure était mortelle, mais elle n’avait pas tué le jeune homme sur le coup. Il lui restait encore quelques heures à vivre et il avait gardé sa connaissance.

Il me reconnut quand je me penchai sur lui.

—Là, chez moi, au numéro 6, dans la rue, me souffla-t-il péniblement.

Nous le transportâmes à son domicile, dont la porte nous fut ouverte par un domestique à la mine rusée et de très petite taille.

Au moment où nous retendions sur son lit, le blessé aperçut son domestique qui s’empressait à nous aider.

—Il va falloir te chercher un autre maître, mon brave Croutot, lui dit-il avec un sourire de mourant.

À ce nom de Croutot prononcé par le lieutenant, Meuzelin tressauta de surprise.

—Croutot! Croutot! répéta-t-il vivement, et vous dites que cet homme était de petite taille?

—Un vrai nabot.

—Eh! eh! ricana le policier en se frottant les mains, votre Croutot doit être le mien… Comme ça se trouve!

En voyant Vasseur qui attendait une explication, il se hâta de dire:

—Continuez, cher ami, continuez. Tout vient à point. Moi aussi j’aurai mon histoire à vous conter.

Et il se renversa sur son fauteuil en répétant:

—Continuez, continuez.

Soudainement, il se redressa, la face étonnée, l’oreille tendue.

—Avez-vous entendu? demanda-t-il.

—Qui donc?

—Je ne sais quel bruit sourd… Comme un ronflement.

—Sans doute un de mes soldats, Fichet ou Lambert, qui dort dans le vestibule, avança le lieutenant.

—Tiens! c’est vrai! je les avais oubliés, vos deux braves, dit le policier.

Et, s’en tenant à cette explication, il reprit sa pose allongée sur le fauteuil en redisant: Continuez.

Vasseur poursuivit:

—Dès qu’il était sorti de Frascati, le vicomte avait résolu son suicide, et il était rentré directement chez lui. Là, il avait écrit les quelques lettres d’adieu ou d’affaires que je voyais posées sur une petite table de la chambre à coucher.

Au moment de se tuer, il avait voulu revoir encore une dernière fois celle qui l’avait conduit au suicide, et il était reparti pour aller guetter, à la porte de Frascati, la sortie de Suzanne. En la voyant rentrer chez elle à mon bras, la jalousie avait poussé le fou à pénétrer chez la courtisane d’où je le rapportais mourant.

—Croutot, laisse-nous, commanda-t-il à son domestique.

Le valet obéit, mais avec une visible hésitation que j’attribuai à son chagrin de ne pouvoir rester pour prodiguer ses soins au blessé.

Pour adoucir la peine que, comme moi, il supposait causer par cet ordre à son valet, M. de Biéleuze lui dit quand il s’éloignait:

—J’ai pensé à toi, Croutot.

À cette affirmation d’une générosité posthume, le petit homme jeta involontairement un regard sur la table où étaient placés des lettres, puis il se cacha la tête dans ses mains pour pleurer et, après un sourd sanglot, il quitta la chambre.

—Oui, j’ai pensé à lui… et à d’autres, que cette femme m’a fait trop longtemps oublier, prononça-t-il d’une voix triste en tournant les yeux vers les lettres.

Et de ses lèvres que sa mort prochaine blêmissait déjà, j’entendis sortir ces deux mots:

—Pauvre Julie!

Puis revenant à moi, il reprit:

—Vous êtes bon, monsieur. À cette heure, je me rends compte du sentiment qui, au creps, lorsque j’étais sous le coup du mépris général, vous a fait retirer votre masque. Vous avez voulu me montrer un visage ami.

Peu à peu, sa voix s’était affaiblie et lui était devenue difficile, saccadée qu’elle était par les premiers hoquets de l’agonie.

Il rassembla ses forces pour continuer:

—C’est donc à votre bonté que je m’adresse pour vous prier d’être en quelque sorte mon exécuteur testamentaire, en faisant parvenir en mains propres ces lettres que vous voyez.

Il s’arrêta. Le sang l’étouffait; il attendit un peu pour reprendre son souffle, puis, bien faiblement, il ajouta:

—Je vous recommande surtout la lettre que je laisse pour Julie…

Il allait prononcer le nom de famille, quand la porte fut ouverte par Croutot qui amenait le médecin qu’à tout hasard on avait été chercher dans le voisinage.

Distrait par cette apparition du docteur, je fus tout à l’arrêt qu’il allait prononcer. Croutot, à quelques pas derrière moi, était resté pour l’entendre.

—Dans cinq minutes il sera mort, me souffla le médecin.

L’agonie était commencée quand, tout à coup, le vicomte ouvrit ses yeux grands qu’il fixa sur moi. Il me sembla qu’il demandait à me faire une recommandation dernière et je me penchai sur sa couche.

À peine perceptible, sa voix prononça:

—Surtout la lettre à Julie…

Je ne devais pas apprendre de lui ce nom de famille, car le vicomte se raidit en une dernière convulsion.

—C’est fini annonça le docteur qui repartit aussitôt, reconduit par Croutot.

Resté seul, je ramassai les lettres dont je me mis à lire les suscriptions avant de les renfermer dans mon portefeuille, voulant mettre à part celle adressée à cette Julie dont j’allais apprendre le nom de la famille.

Il n’en était aucune au nom de Julie!!!

Peut-être cette lettre était-elle tombée à terre. Je regardai sous la table et sous les meubles voisins. Rien! Je soulevai des papiers et des livres placés sur la table dans l’espoir qu’ils recouvriraient la lettre adressée à Julie l’inconnue. Toujours rien! Le vicomte m’avait si fort recommandé cette missive que la pensée me vint qu’il avait pu la distraire des autres. Je fouillai sous l’oreiller du mort. Pas de lettre!

J’achevais ma recherche quand le bruit de la porte qui s’ouvrait me fit lever les yeux dans cette direction. C’était le domestique Croutot qui venait de reconduire le docteur.

Était-ce la préoccupation de cette lettre disparue qui me tenait par trop, mais il me sembla que le premier regard de l’avorton, en entrant, était tombé sur la table, où tout à l’heure étaient les lettres, actuellement dans mon portefeuille.

Ce regard, pourtant, n’eut que la durée de l’éclair. Il se dirigea aussitôt sur le cadavre du vicomte. Je vis alors des larmes briller dans les yeux du valet qui gémit d’un ton désolé:

—Mon pauvre maître!

Éclatant en sanglots, il vint au lit, et, pieusement, prit le soin, que j’avais omis, de fermer les yeux du défunt.

Malgré cette affection profonde témoignée par le nabot, le soupçon me vint que c’était lui qui, peut-être, avait fait disparaître la lettre de Julie. La crainte, en me trompant, de froisser le dévouement de celui que M. de Biéleuze m’avait paru estimer comme un fidèle serviteur, me fit prendre un biais pour arriver à mon but.

—Il faudrait, pour l’enterrement, prévenir la famille, dis-je au domestique.

—La famille? répéta-t-il. Était-ce qu’une indigne liaison faisait négliger sa famille à M. le vicomte? ou était-ce que sa famille le repoussait à cause de cette même liaison? Je l’ignore. Mais le fait est que, depuis bientôt deux ans que je suis entré à son service, je n’ai jamais vu entrer ici quelqu’un se disant de sa famille.

—D’où était le vicomte?

—Des environs de Beaupréau, en Loire. Toutes ses terres, qu’il a vendues à la file, confinaient au domaine d’un de ses oncles, le marquis de Brivière, parti en émigration.

—La succession de cet oncle ne pouvait-elle pas lui revenir un jour?

—Non, car le marquis de Brivière avait une fille. Il n’y a pas même longtemps que j’ai entendu dire à mon défunt maître que cette fille, sa cousine, s’était mariée à l’étranger, où elle a épousé un émigré, le comte de Méralec.

Et Croutot se résuma en disant:

—Bref, je le répète, je n’ai jamais vu venir ici un parent de M. le vicomte. Jamais personne n’est arrivé de Beaupréau pour lui rendre visite.

Il se ravisa vivement pour s’écrier:

—Ah! si, si, je me trompe. Il s’est présenté quelqu’un… mais ce quelqu’un n’était nullement de sa famille… C’était un pays, tanneur à Beaupréau, qui avait fait le voyage pour venir consulter un médecin célèbre de Paris au sujet d’une bien extraordinaire maladie dont il souffrait… Figurez-vous que ce Pitard, c’est son nom, était affligé d’une faim d’ogre que rien ne pouvait rassasier. Tout le temps qu’il a passé à Paris, il s’est assis à la table de mon maître qui riait comme un fou de le voir dévorer.

L’idée me vint de rattacher Julie l’inconnue à l’existence de ce vorace Pitard.

—Est-ce qu’il n’était pas venu à Paris avec sa fille? demandai-je.

—Une fille? fit Croutot surpris, quelle fille?

—N’avait-il pas une fille nommée Julie?

—Pas le moins du monde, attendu qu’il était célibataire.

Je regardai l’avorton bien en face pour étudier son visage et je lui demandai:

—Fille de Pitard ou non, tu n’as jamais vu entrer chez ton maître une femme portant le prénom de Julie?

—Jamais! affirma Croutot dont la figure exprima l’ignorance la plus sincère.

Il confirma son dire en continuant d’un ton désolé:

—Mon pauvre maître, malheureusement pour lui, était trop accaparé par certaine gourgandine pour penser à recevoir une autre femme.

En somme, je ne pouvais insister. Ce qui concernait cette Julie était le secret du vicomte, secret qu’il avait malheureusement emporté dans la tombe, et, à en vouloir trop parler, je risquais de donner l’éveil au valet.

—Va déclarer le décès à la section, commandai-je au nabot, qui partit sans hésitation.

Pendant son absence, je fouillai meubles et armoires, non pour retrouver la lettre disparue, mais avec l’espérance de découvrir dans les papiers du mort quelque note qui me renseignât sur cette mystérieuse Julie.

Ils n’étaient pas nombreux, les papiers de l’infortuné Biéleuze. Des actes de procureur attestant la vente successive de toutes les propriétés dont le prix avait été jeté aux caprices de Suzanne; une trentaine de lettres de cette fille; puis quelques papiers de famille.

Comme je feuilletais ces derniers, un carré de papier détaché m’apparut au milieu d’une liasse de titres et, en haut de ce papier, je lus, écrit en grosses lettres, le nom de Julie.

Mais, hélas! ma trouvaille ne pouvait m’être d’aucune utilité, car elle s’offrait à moi comme une énigme indéchiffrable. Au-dessous du nom, se voyait une série de traits se bifurquant en zigzags, s’entremêlant et, de droite et de gauche, divisés en branchements, au bout desquels se montraient de petits carrés. De ces carrés, il en était un pointé d’une croix. À coup sûr, c’était un plan; mais, pour s’en servir, il fallait d’abord connaître sa raison d’être.

À tout hasard, je glissai ce papier dans mon portefeuille.

Une heure après, avec Croutot, qui fondait en larmes, je suivis les porteurs qui, le brancard sur l’épaule, emportaient le corps du vicomte au cimetière.

Après un court silence, Vasseur reprit:

Le soir, la curiosité de revoir l’endroit où avait commencé le drame me ramena à Frascati. La première femme que j’y rencontrai fut Suzanne, qui devait guetter mon arrivée. Elle vint à moi, plus splendidement belle que jamais, et, d’une voix émue:

—Je t’aime, me dit-elle, veux-tu de moi?

—Non, je te méprise.

Elle pâlit à cette réponse et, certaine de sa condamnation, elle partit d’un pas chancelant. Par quel étrange retour du sort, cette femme qui exécrait le vicomte fou d’elle, s’était-elle éprise de moi qui n’éprouvais, à sa vue, qu’un dégoût profond?

Trois jours après, je quittai Paris.

—Et vous n’avez jamais pu découvrir ce qu’était Julie? demanda Meuzelin.

—Jamais! mais j’ai toujours gardé cette espèce de plan qui porte son nom.

Et en secouant la tête, Vasseur ajouta:

—J’ai toujours eu le doute que Croutot avait volé la lettre pendant que j’étais distrait par le docteur qu’il avait amené près du mourant.

Meuzelin eut un sourire en répliquant:

—Votre doute peut, sans crainte, se transformer en certitude, car c’était bien le nabot qui avait fait le vol. C’est un rude gredin que ce Croutot! Je vous ai dit que je sais son histoire… Écoutez-moi, je vais vous la conter.

Mais au lieu de conter, le policier se leva vite et sans bruit et souffla au lieutenant:

—Cette fois, j’en suis certain, c’est bien un ronflement que j’entends… et il ne vient pas du vestibule où sont Lambert et Fichet… Tenez, c’est de là!

Ce disant, Meuzelin indiquait une paroi de la chambre.

Les deux hommes gardèrent le silence.

Alors se fit entendre une sorte de roulement à intermittences de calme, sur la nature duquel il était impossible de se tromper. C’était bel et bien un ronflement. Sur la pointe du pied, Meuzelin avait gagné la paroi de la chambre d’où, selon lui, partait le bruit, et il y avait appliqué l’oreille.

Il fit signe à Vasseur de venir bien doucement le rejoindre, et quand il l’eut tout proche, il lui souffla:

—À n’en pas douter, c’est là que se trouve la porte par laquelle notre Suzanne nous a brûlé la politesse.

—Alors cette porte ouvre sur une cachette sans issue, puisque la fausse comtesse s’y est endormie, avança le lieutenant.

—Oh! fit le policier en souriant, en ce cas, elle aurait de rudes poumons, la gaillarde… Non, c’est un homme et là est le point mystérieux de la chose. Comment se fait-il qu’au lieu d’une femme, ce soit un homme qui se trouve, à cette heure, de l’autre côté de la porte?

Sans doute Meuzelin pensait-il que le meilleur moyen d’avoir la solution de ce problème était de s’adresser au ronfleur lui-même, car il souffla au lieutenant:

—Allez-donc appeler Fichet et Lambert pendant que je vais chercher le secret qui ouvre cette porte.

Quand Vasseur pénétra dans le vestibule où se tenaient ses soldats, Fichet, mécontent de cette longue veillée, exprimait nettement à Lambert sa façon de penser sur les nuits blanches.

—Qu’une nuit sans sommeil, quand on n’a pas la compagnie du sexe enchanteur, elle peut se comparutionner avec un mât de cocagne quant à sa longueur.

Sur un geste de Vasseur qui leur recommandait le silence, les deux soldats suivirent leur chef.

Meuzelin s’était éloigné de la cloison pour pouvoir causer avec les arrivants, qu’il attendait à l’autre bout de la chambre.

Le ronflement grondait toujours, sourd et continu.

À ce bruit, qui se faisait entendre dans une chambre où il ne voyait que Meuzelin parfaitement éveillé, Fichet, qui tombait de sommeil, fut pris d’un soupçon:

—Que serait-ce moi qui ronflerait sans en avoir la doutance? se demanda-t-il.

Cependant Meuzelin disait à l’oreille du lieutenant:

—J’ai découvert le mécanisme. Simple comme bonjour. À appuyer du pied sur une feuille du parquet. Dites à vos hommes de détacher les embrasses des rideaux. Faute de mieux, notre ronfleur nous pardonnera de l’avoir garrotté avec des tresses en soie. À la guerre comme à la guerre.

Cela débité en souriant, il retourna à la cloison, tout prêt à faire jouer le ressort sous son pied dès que Fichet et Lambert seraient en mesure d’attacher le ronfleur, à qui on préparait ce réveil désagréable.

En un clin d’oeil, les embrasses furent aux mains des gendarmes qui, avec Vasseur, se rapprochèrent du policier.

—Attention! sembla commander Meuzelin du regard.

Quand, d’un signe de tête chacun eut répondu à cette invite muette, il leva le pied pour le poser sur le ressort.

Le Beau-François, juste à cette minute, faisait un bien agréable rêve. Grâce aux quatre cent mille francs arrachés à Cardeuc, il se voyait, par avance, dans la maisonnette rêvée. Pendant qu’on guillotinait ses complices, lui, bien tranquille, n’avait d’autre souci que de rentrer ses foins. Quelle existence heureuse! Bonne table! bon vin! Adoré de sa ménagère qui l’engraissait, le dorlotait, le peignait, l’habillait! Pour un rien, elle lui sautait au cou et lui faisait un collier de ses deux bras en lui murmurant: Je t’aime!

En ce moment même de son rêve, le Beau-François sentait sa femme pendue à son cou et elle le serrait si fort tendrement, que cet excès de tendresse, qui menaçait de l’étrangler, réveilla l’heureux époux en sursaut.

Ce réveil fut loin de continuer son rêve.

Il avait bien le cou serré, mais, au lieu que ce fût par les bras blancs et potelés d’une épouse aimante, c’était par une main sèche et vigoureuse.

Et, à la place des mots: «Je t’aime!» il entendit une voix peu caressante qui accentuait sur le ton de la menace:

—Tu es mort si tu résistes!

Résister! Le pouvait-il quand il avait déjà les mains liées par des cordes qu’on achevait de nouer sur ses poignets?

Quand le garrottage fut achevé et parachevé, le policier lâcha le cou du colosse, dont la gorge desserrée laissa passer un juron énergique.

Soulevé par les pieds et les bras, il fut tiré de sa cachette obscure et apporté au milieu de la chambre.

Le jour était venu, pas encore bien clair, mais suffisant pour qu’on pût se reconnaître.

—Eh! c’est ce très cher ami le Beau-François! s’écria Meuzelin goguenard.

Le gredin n’était pas de ces imbéciles qui perdent imprudemment leur salive à pousser dans le premier moment de surprise des exclamations compromettantes. C’était un garçon qui savait que si la parole est d’argent le silence est d’or. Mais s’il était résolu à ne pas desserrer les dents, il se rattrapait sur les réflexions intimes.

—Où ai-je donc vu cet éléphant? se demanda-t-il en regardant Meuzelin.

Le policier lui rafraîchit la mémoire en continuant:

—S’est-on toujours bien porté, Beau-François, depuis certain soir où tu as administré un si vigoureux coup de couteau dans mon dos, qui, par bonheur, était cuirassé, lorsque je gagnais ma barque avec des avirons sur l’épaule?

—Tiens! c’est le Saucisson-à-Pattes! se dit le colosse en se rappelant celui qu’il ne connaissait que comme aubergiste de la Biche-Blanche.

Et dédaignant de répondre à pareil idiot, il détourna son regard pour le reporter sur les voisins du gros homme, qui étaient Lambert et Fichet.

—Deux aides et rien de plus! pensa-t-il après un court examen des soldats qui se tenaient plus raides que des piquets.

Mais il en fut tout autrement lorsque ses yeux virent le quatrième compagnon. Celui-là était de ses connaissances et, même, de ses si pires connaissances qu’à sa seule vue il eut une sueur froide.

—Le cogne Vasseur! Je suis perdu! pensa-t-il en frissonnant au souvenir de sa belle bande d’Orgères conduite à la guillotine ou au bagne par le redoutable lieutenant.

Ce dernier, du reste, ne mit pas de mitaines pour entamer de nouvelles relations avec lui, car, tout brutalement, il articula:

—Dans une heure, le Beau-François, je vais t’expédier, sous bonne escorte à Chartres, où t’attend le bourreau à qui manquait ta tête quand il a exécuté tes complices.

Le goût des voyages—et celui-là particulièrement—avait passé au géant. S’il était une ville qu’il ne tenait pas à revoir, c’était Chartres, surtout avec sa grande place ornée de certaine plate-forme qu’on aurait dressée à son intention.

Aussitôt la langue lui démangea.

Lui qui ne voulait pas d’abord souffler mot, comprit la nécessité urgente de déserrer les dents et, ma foi! il les desserra pour laisser passer cette phrase qui ressemblait fort à un marché proposé:

—Si je vous faisais connaître quel est le gueux qu’on cherche et qui se cache sous le sobriquet de Coupe-et-Tranche?

Mais il lui fallut s’avouer qu’il ne s’était pas levé assez matin, en entendant Meuzelin s’écrier:

—Coupe-et-Tranche, le métayer Cardeuc, autrement dit le Marcassin… C’est bien celui-là que tu nous proposes de nous faire connaître?... Trop tard, mon garçon. Tu nous offres une souris quand elle est déjà dans la souricière.

De quoi donc se mêlait ce stupide Saucisson-à-Pattes? Était-ce là chose du ressort d’un aubergiste. Et le Beau-François s’en étonnait quand il entendit le lieutenant reprendre:

—Oui, trop tard, Beau-François, comme vient de te le dire le citoyen Meuzelin.

Ce nom entra comme un fer rouge dans l’oreille du colosse. S’il ne connaissait pas le personnage, il n’ignorait pas le nom qui, depuis un mois, se répétait avec terreur parmi les Chauffeurs, comme étant porté par un de leurs ennemis les plus redoutables.

—Vasseur et Meuzelin, se dit-il avec effroi! je puis d’avance me regarder comme guillotiné.

Et sa sueur froide et son frissonnement le reprirent de plus belle.

Chez le policier, il était de principe qu’un criminel pris d’épouvante doit se laisser mariner dans sa peur. Il abandonna donc le bandit pour tirer Vasseur à l’écart et lui souffler:

—Il nous faut, avant de l’envoyer à Chartres, savoir pourquoi et comment il se trouvait derrière cette porte dérobée.

—Peut-être a-t-il aidé à la fuite de Suzanne qui l’aura laissé de planton pour apprendre ce qui suivrait sa fuite? avança le lieutenant.

—À creuser. À creuser, répéta le policier.

Ce disant, il guettait du coin de l’oeil la face effrayée du prisonnier.

—Oh! oh! fit-il, méfions-nous! Le scélérat vient de trouver une idée dont il se réjouit.

En effet, non pas une idée, mais un souvenir était venu brusquement au Beau-François et, en place de l’effroi qui la convulsait, il avait amené une sorte de contentement sur la figure du géant, qui se disait:

—Je suis sauvé!

Puis, tout haut, un peu fanfaron:

—Partons-nous pour Chartres? demanda-t-il.

Il y avait un tel accent de défi railleur dans le ton du Beau-François, paraissant si pressé d’être conduit à Chartres où, pourtant, il se savait attendu par le bourreau, que Meuzelin, flairant un dessous de cartes, demanda en affectant un air surpris:

—As-tu donc si grande hâte d’avoir la tête coupée, gros gourmand?

—Dame! fit le François d’un air résolu, puisqu’il faut que j’y passe, mieux vaut le plus tôt possible. L’attente de la guillotine n’est pas tellement agréable qu’on désire la prolonger.

—Vrai! appuya Meuzelin, il te tarde d’avoir sauté le pas?

—Autant en finir tout de suite, articula le colosse.

Le policier ne croyait pas un mot de tout cet empressement du bandit. Bien évidemment, il tendait à un but qu’il fallait lui faire avouer. Meuzelin eut l’air de céder à un bon mouvement, et il s’écria:

—Qu’il en soit donc comme tu le désires, mon Beau-François.

—Ah! je vais partir pour Chartres à l’instant, fit le colosse dont l’oeil trahit l’inquiétude de voir son voeu si bien et si vite exaucé.

Continuer : partie 2 sur 3