Le secret de l'échafaud
On lira bientôt les faits suivants, aux…
UNE PROFESSION NOUVELLE
On lira bientôt les faits suivants, aux Nouvelles de la Province, sur les gazettes rédigées, comme on le sait, dans ce style équivoque et goguenard, parfois macaronique, souvent même trivial, qu’affectent (il faut bien se l’avouer) quelques trop avancés radicaux.—Ce style, qui veut sembler plaisant, ne témoigne que d’une sorte de régression vers l’Animalité.
«Récemment unie à ce brillant et déjà légendaire vicomte Hilaire de Rotybal, ce digne rejeton d’une souche des plus illustres hobereaux de l’Angoumois, la délicieuse, la jeune et mélancolique vicomtesse Herminie, hélas! de Rotybal, née Bonhomet, se promenait, hier, assez tard, dans le parc de son manoir, le bras languissamment appuyé sur celui du sous-lieutenant de cavalerie bien connu, son cousin. La nuit d’été, des plus douces, les éclairait de toutes ses étoiles. Tout à coup, provenue, croit-on, de la hauteur de certains grands arbres lointains, une détonation, pareille à celle d’un violent coup de carabine, éclata. L’exquise jeune femme jeta un cri et tomba ensanglantée entre les bras de son étincelant cavalier. Des serviteurs accoururent. Transportée dans sa chambre, l’on s’aperçut que la châtelaine était mourante: sa tête charmante était à moitié brisée par un projectile—que les hommes de l’art, mandés en toute hâte, n’ont encore pu extraire sous l’abondante chevelure, coagulée sur la blessure béante.—Ce matin, vers les dix heures moins dix minutes, après un long, spasmodique et douloureux coma, la vicomtesse a rendu l’âme. L’on va procéder à l’autopsie de l’encéphale et remettre le projectile aux mains de l’autorité.
«De graves soupçons, des charges accablantes pèsent sur son époux, dont, si l’on en croit les on-dit, la jalousie pouvait être, à bon droit, depuis trop longtemps éveillée. Circonstance toute spéciale: vingt minutes après l’événement, comme on recherchait de tous côtés le vicomte, nos agents l’ont happé à la gare, au moment où, valise en main, il sautait dans l’express de la capitale. Conduit chez M. le juge d’instruction (absent pour constatation de cinq autres crimes), M. de Rotybal a dû passer la nuit à la maison d’arrêt. Pendant le trajet, il n’a daigné parler à M. le Commissaire de police que d’une certaine Société de Divorceurs (?) à laquelle il voulut (vainement) télégraphier à Paris, pour suspendre, disait-il, une commande importante.—Feindrait-il déjà la démence? L’on pense qu’au moment où paraîtront ces lignes il aura subi son premier interrogatoire. L’on s’attend à des aveux. L’émoi, dans la localité, est considérable.
«Toutefois, que nos lecteurs se rassurent: malgré le «titre» du prévenu, le clergé, cette fois, n’étouffera point l’affaire;—le ciel n’ayant plus rien à voir, Dieu merci! dans les démêlés de nos cours d’assises.»
*
Voici, d’après le compte rendu de M. le greffier, le colloque étrange—et dont les plus sceptiques seront révoltés—qui s’est échangé, le lendemain matin, dans le cabinet de M. le juge d’instruction, cabinet où M. le vicomte de Rotybal, après sa nuit de détention préventive, a été introduit à la première heure. Le vénérable magistrat a, tout d’abord, paru quelque peu surpris à l’aspect d’un jeune homme dont la distinction de visage et de manières semblait démentir d’avance le crime odieux où l’impliquait la rumeur publique. Sévèrement menacé toutefois d’une confrontation avec la dépouille de celle que tous nommaient déjà «sa victime», le jeune gentilhomme, interrompant son interlocuteur avec ce sourire de l’homme du monde qui ne le quitte jamais:
—Monsieur, a-t-il dit, en assurant son lorgnon avec le plus grand calme, vous errez étonnamment, je dois vous en avertir. L’un des déplaisirs principaux que me cause cette énigmatique mésaventure est de me voir inculpé d’une action ridicule. Voilà bien la foule et ses vains propos! M’embusquer, disons-nous, sur telle maîtresse branche, pour tirer, comme simple caille, une aimable femme qui, de plus, est mienne? Et ce, par «jalousie?…» Ah! je doublerais trop mal, vraiment, les Tamberlick pour chanter les Othellos jusqu’à cet ut dièse. En me supposant même capable d’une fantaisie pareille, n’eussé-je pas eu la sagacité de me procurer, du moins, le flagrant délit?—Laissons cela. D’ailleurs, tenez: dissipons, d’un mot, toutes ces ombres. La profession que j’exerce est incompatible avec ces exagérations d’un autre âge, monsieur: je suis divorceur.
—Plaît-il?
—Oh! mais d’un divorceur… à rendre des points au Sénat.—Ici, le devoir étant d’être expansif, je m’explique.
Après six mois d’union (c’est mon chiffre, en général, monsieur), je vous dirai que la vicomtesse et moi, revenus des premiers éblouissements, nous n’étions plus liés que par cette estime affectueuse qui rend si douces les confidences mutuelles. Dans le monde, nous n’accordons pas une excessive importance, voyez-vous, au fait de se prévenir l’un l’autre des inclinations nouvelles que l’on peut éprouver à la longue. Bref, pour vous notifier la véritable situation de notre ménage en trois mots, voici dans quelles conditions convenues nous avions contracté cette alliance.—Bien avant cette hyménée, mon patrimoine s’étant volatilisé, de bonne heure, aux creusets du jeu, des soupers et des femmes, j’avais dû reconnaître au plus noir d’une détresse où pas un ami ne m’eût avancé cinq cents louis, qu’il fallait être, comme on dit, de son siècle. Or, comment vivre dignement? Noblesse oblige!… Après m’être longtemps posé cette question, je me décidai, pour ne point demeurer oisif, à fonder la Société des Divorceurs, dont je suis président.
Vous allez voir comme c’est simple. C’est l’œuf de Christophe Colomb. J’ajouterai même que c’est un secret—et que l’incident mystérieux qui me fait si absurdement votre prisonnier en pouvait seul entraîner la révélation. D’ailleurs, bast! comme je me retire, après moi le déluge!
—Continuez… continuez…, a répondu M. le juge en ouvrant de grands yeux.
—Voici donc.
(Ici, le vicomte a pris une voix de tête et a débité avec une extrême volubilité le discours suivant):
—Sitôt averti par nos émissaires, (de fins limiers ceux-là!)—que telle jeune personne, de famille «honorable» s’en est laissé un peu trop conter, je tombe, incontinent et comme du ciel, dans la province, aux frais de la Société, à 15% d’intérêts et me fais aisément présenter dans la famille consternée. Là, jetant mon nom par les croisades, je laisse entendre (avec des périphrases de la plus suave distinction, bien entendu!) que je suis prêt à sacrer d’avance, de l’écusson (d’ailleurs assez casanier, entre nous) des Rotybal, la frêle créature appelée à pénétrer prochainement en notre système solaire,—au cours d’un traditionnel voyage en Italie, par exemple.—Mais comme a su dire excellemment le poète de l’Honneur et l’Argent, «les affaires sont les affaires», cent gais mille francs, tout net, sont mon chiffre, au provisoire contrat de cet hymen. Ah! vous voyez? je suis dans le mouvement. Avec mon système, tout le monde est heureux. Bref, je suis de ceux sur la pierre desquels on inscrira: Transiit benefaciendo. Pour emporter la situation, je sais insinuer, même, sous mille poétiques circonlocutions, à ma fiancée, que la Nature, plus enjouée que de coutume le jour de ma naissance, m’a doué d’une myopie… décidée.—Six mois après, de concert avec la vicomtesse, je fais constater l’incompatibilité d’humeur, avec sévices et dissipations, au besoin concubinage, par les divers membres de notre Société,—le tout à charge de revanche, car l’union fait la force. J’accepte tous les torts, je feins l’opposition la plus furieuse… et crac! je divorce! laissant noms et titres à MON fils, un Rotybal sérieux; revêtu, comme vous voyez, de toutes les herbes de la Saint-Jean. Ci, donc, nos cent mille francs.
Le semestre suivant, sur un nouvel avis, j’adviens en un département vierge; fort de mes économies précédentes, quelles défiances éveillerais-je?
Même jeu. Six mois après, crac! je divorce. Et ainsi de suite. Je fais boule de neige.—Réussir? Question d’entraînement. Vous voyez comme c’est simple. Je vous le répète: c’est l’œuf de Christophe Colomb.
A ces paroles, M. le juge d’instruction a regardé assez longtemps, en silence, le jeune vainqueur;—puis:
—L’ignoble cynisme avec lequel…
—Permettez! a interrompu—toujours souriant!—M. de Rotybal de sa même voix flûtée; je devais clore ma série (la demi-douzaine) à ma dernière alliance. Il faut savoir se modérer. Ma fortune se montant aujourd’hui, d’ailleurs, à ce beau million de mes rêves qui ne doit rien à personne, étant LÉGALEMENT conquis. J’allais donc me retirer des affaires, laissant ma sixième vicomtesse contempler paisiblement, avec son très cher cousin, les trois perles surannées de tous les Rotybal que bons pourront leur sembler—(notre divorce, convenu d’avant les fiançailles, étant déjà en instance),—j’allais, dis-je, enfin recommencer à Paris,—mais, cette fois, d’une manière expérimentée et durable, cette chère et délicieuse vie de garçon, la seule qu’un gentilhomme vraiment moderne puisse et doive préférer, lorsque vos sbires m’ont prié de les suivre et m’ont narré, en chemin, la tragique aventure d’hier soir. Fort bien. Mais une mauvaise nuit est bientôt passée.
Voici qu’il fait jour. Vous êtes et devez être un homme sérieux. Réfléchissez. Comment admettre qu’avec ses principes, ce caractère—soucieux de l’amour conjugal autant que de l’une de ces cerises de couleur foncée vulgairement nommées guignes—avec ces goûts positifs, pratiques, précis, encouragés par la Loi,—j’ai commis l’insanité d’une aussi excessive esclandre? C’est une plaisanterie. Exterminer ma femme! Comme vous y allez! Malpeste!… Non. Je suis trop honnête, moi, monsieur, pour tuer ma femme! Bref, j’ai choisi l’état de mari modèle—et je m’y tiens.
—En un mot, a riposté le magistrat, pour vous refaire une fortune, vous vous êtes fait entrepreneur de polygamie légale? Vous faites profession de remarier vos femmes légitimes?
—Vous semblerait-il préférable que je me fusse fait littérateur?
—Avant de recourir à cette extrémité nouvelle, ne pouviez-vous solliciter quelque poste honorable?…
—Merci! pour me faire plaindre? Ou pour obtenir, à force de protections, quelque emploi de graisseur de chemins de fer,—aubaine dont le diplôme n’arrive presque toujours qu’après le décès du quémandeur, comme la grâce des quatre sergents de la Rochelle?… A d’autres!—Mais vous savez bien, homme sérieux que vous êtes, que ruiner courageusement sa femme, s’installer à demeure chez quelque facile enfant, pousser, d’un élégant doigté, quelque carte bizeautée au cercle, et laisser dire,—bref, demeurer, à tout prix, ce qu’on appelle un homme brillant,—sera toujours mieux porté. Le reste? Vétilles qui s’excusent ou s’oublient dans la huitaine. Croyez-moi: ne frondons pas l’opinion du monde. A quoi bon s’attirer le sourire des gens d’élite? Vantons, par bienséance et par devoir, la morale des rêves, que ne pratique personne, soit! mais conformons-nous à celle qui a cours: les débris des lances qu’a rompues le chevalier de la Triste-Figure sont tombés en poudre, il y a belle lurette, chez tous nos marchands de bric-à-brac. Je plains donc les retardataires endiablés et incorrigibles qui me refuseraient leur estime, dont je n’ai, d’ailleurs, cure, l’ayant pesée.—Sur ce, monsieur, comme je suis très étonné d’être veuf,—cas bizarre et que je n’avais pas prévu,—et comme le moment serait mal choisi de m’étendre davantage, souffrez que j’aille rendre enfin les derniers devoirs à celle qui n’est plus: je pense que son désolé cousin, son fiancé, le baron de Z…, a déjà pris le deuil; de plus longs retards, de mon côté, seraient inconvenants… et, quant à l’enquête, vous instrumenterez là-bas plus sérieusement qu’ici, n’est-il pas vrai?… Allons, partons: mon tilbury doit m’attendre en bas; d’ici chez moi, c’est l’affaire de vingt minutes.
Ce disant, et pendant que M. le juge d’instruction l’écoutait encore, bouche à demi béante, le vicomte de Rotybal a saisi son chapeau sur une chaise et s’est levé, prêt à supplier le magistrat de passer le premier.
*
A ce point de l’entretien, M. le commissaire de police de la ville de *** est entré précipitamment, retour du château.
Remettant un pli cacheté à M. le juge d’instruction, puis offrant un profond salut au jeune gentilhomme:
—Voici le compte rendu de l’autopsie, dressé en ma présence par les docteurs de la Faculté, a-t-il dit.
Ayant parcouru d’un coup d’œil le pli doctoral, ce fut avec une sorte de stupeur nouvelle que le magistrat donna lecture du rapport suivant,—(rédigé toujours en ce style d’ess-bouquet radical et recommandé pour le mouchoir, que nous avons préconisé au début de ce récit):
*
«Monsieur le juge d’instruction,
«Nous nous empressons de porter à votre connaissance le résultat de nos examens. Ce matin, sur les huit heures, nous avons eu l’honneur d’extraire de la pulpe cérébrale de madame la vicomtesse de Rotybal le projectile qui a causé son décès. Nous ne doutons pas que votre étonnement ne dépasse, s’il se peut, le nôtre, en apprenant que ce projectile est un très curieux spécimen de l’espèce minérale et non point un lingot de plomb. Voici l’explication, à la fois simple et des plus bizarres, de sa présence dans l’encéphale de l’intéressante défunte.
«Monsieur le juge d’instruction voudra bien se rappeler, tout d’abord, qu’en France, durant nos belles nuits d’été, à l’époque où la Nature se recueille, pour ainsi dire, dans l’universel sentiment de l’Amour, c’est par milliers et par milliers que l’on compte (au dire de la Science la plus élémentaire) ces brillants météores, ces pierres de lune qui sillonnent, en éclatant, parfois, avec la détonation d’une arme à feu, notre atmosphère. Or, chose des plus singulières! il se trouve qu’après mûre analyse nous avons dû le reconnaître à n’en pouvoir douter: c’est d’un fatal hasard, de ce genre phénoménal (d’une rareté heureusement constatée), que la regrettée châtelaine a été l’innocente victime. L’explosion d’un bolide à hauteur des grands arbres du parc a projeté, tout bonnement, cet éclat d’aérolithe, mortel comme celui d’un obus—et d’une manière quasi perpendiculaire—sur la tête de la jeune rêveuse, hélas!… C’est donc à notre satellite,—en un mot, c’est la Lune—qu’il faut nous en prendre. Notre doyen, professeur d’Histoire naturelle, a même l’honneur de demander à M. le vicomte de Rotybal l’autorisation de déposer ce funeste échantillon du ciel au musée de la ville.
De tout quoi, nous avons attesté, en ce jour de juin 1885.
Signé: Drs L*** et K***.»
*
—Tiens! un miracle!… s’est tranquillement écrié M. de Rotybal à la fin de cette lecture. Et ce plaisantin du journal qui prétend à mon sujet «que le ciel ne se mêle plus de nos petites affaires!…»
Après un profond moment de silence:
—Monsieur le vicomte, vous êtes libre!… a déclaré le juge d’instruction.
M. de Rotybal, non sans un grave sourire, s’est incliné.
L’instant d’après, en bas, sur la place, au milieu d’une foule qui saluait son retour par des cris joyeux, le vicomte ayant allumé une cigarette, a crayonné, toujours correct, deux mots, à la hâte, notifiant à la Société des Divorceurs de suspendre l’instance. Il a fait porter la dépêche au télégraphe par son groom.
Puis, ressaisissant les rênes de son tilbury, le vicomte a disparu au petit trot vers son manoir.
L’AGENCE DU CHANCELIER D’OR
A Monsieur Émile PIERRE.
La chasteté c’est du froment; le mariage, de l’orge; la fornication, du fumier.
ST-JÉRÔME.
La récente loi, votée à plaisir par les deux Chambres, a précisé, dans un article additionnel, que «la femme légitime, surprise en flagrant délit d’inconstance, ne pourrait épouser son complice.»
Ce fort spirituel correctif, ayant singulièrement attiédi l’enthousiasme avec lequel un grand nombre de ménages modèles avaient accueilli, d’ensemble, la nouvelle inespérée, bien des fronts charmants se sont assombris; les regards, les silences, les soupirs étouffés, tout, dans les attitudes, enfin, semblait dire: «Alors, à quoi bon?…»
—O belles oublieuses! Et Paris?… N’est-il pas autour de nous, tirant son feu d’artifice perpétuel de surprises étranges? capitale à déconcerter l’imagination d’une Shéhérazade? ville aux mille et une merveilles, où se réalise, comme en se jouant, l’Extraordinaire?
Au lendemain de l’ukase sénatorial, voici qu’un actualiste à tous crins, un novateur de génie, le major Hilarion des Nénufars, a trouvé le biais pratique si désiré des chères mécontentes.
Il va dissiper les moues les plus rêveuses et ramener le sourire, depuis quelques jours disparu, sur les visages délicieux de nos dernières sentimentales.
Grâce à son éclairé savoir-faire, l’agence du Chandelier-d’Or s’est organisée: elle a conquis, dès son aurore, la vogue du Tout-Paris élégant: y recourir, sera pour les mondaines, le suprême pschuttisme, cet automne. Elle entreprend la location de… Roméos de fantaisie, de simili-séducteurs, lesquels se chargent, moyennant quelques futiles billets de banque, de se laisser prendre en un flagrant délit d’adultère FICTIF, avec celles qu’ensuite des amants réels épouseront tranquillement dans un temps moral après l’esclandre.
Maison de confiance.
Présentant des garanties spéciales, elle fournit, dans les conditions les plus sérieuses, les gens de paille du Divorce. Institution légale et régulière, elle s’adresse aux dames qui, désabusées d’un hymen sans idéal, sont, néanmoins, soucieuses de tenter un nouvel essai loyal du mariage.
Quant aux sécurités, le major a tout prévu! Considérant sa mission, dans la société moderne, comme presque sacerdotale, le sympathique entrepreneur d’adultères s’étant, par délicatesse, constitué solidaire et garant de ses acolytes, ses mesures sont toujours prises, vingt-quatre heures avant chaque «séance», pour qu’il puisse, effectivement, répondre de son délégué. Car il soumet alors cet officieux Lovelace à l’ingestion d’un certain électuaire de famille,—élixir déclaré souverain par les Facultés,—et dont les propriétés bienfaisantes (noblesse oblige!) sont de rendre ses séides à ce point inoffensifs, incorruptibles, et, pour un temps, réfractaires aux plus innocentes effervescences, qu’après se l’être assimilé, ceux-ci pourraient, au besoin, doubler les Saint-Antoine sans désavantage apparent.—C’est une sorte de Léthé-chez-soi, qui ferait descendre à la température polaire le vif-argent du plus africain des caprices!—Par ainsi, nul abus des situations n’est laissé loisible. C’est là le point d’honneur de la Maison. Et l’amant le plus ombrageux, après avoir confié, d’urgence, l’élue du cœur, à l’un de ces Tantales désassoiffés, peut dormir sur les deux oreilles.
Les convenances étant sauvegardées par cette ingénieuse formalité préalable (qui, d’ailleurs, s’imposait à titre d’exigible dans l’intérêt général), le monde admet tacitement, d’ores et déjà, l’entremise de ces tiers sans conséquence dans les divorces de distinction.
Toutes facilités donc, pour convoler désormais, indéfiniment, au gré de ses inclinations successives, sont offertes au public par l’agence du Chandelier d’Or. Quelques-unes de nos plus aimables libres-penseuses ont même pris un abonnement, pour simplifier.
*
Au début même de son entreprise, le major Hilarion des Nénuphars, ayant compris que, pour l’avenir de sa maison-mère, il devait s’entourer d’une auréole de représentants dignes du scabreux ministère dont il se proposait de les investir, son choix se fixa, du premier coup d’œil, sur l’élite brillante de ces jeunes hommes qui, après avoir mené des trains «princiers» aux beaux jours de l’Union Générale, avoir épuisé les amours délicates et faciles qu’offrent les plages en renom,—et s’être vu la fleur des soupers tout en lumières, se sont réveillés, un beau matin, radicalement dédorés par la soudaine rafale du Krach.
Dès ce moment psychologique, le sagace major, comme un pressentiment de ses destinées, n’avait jamais perdu de vue les principaux décavés d’entre cette jeunesse parisienne, au dehors demeurés élégants quand même, au dedans harcelés par la fringale. Aussi, lui parurent-ils, maintenant, comme noyau de fondation, les plus aptes à cet emploi de sycophantes officiels que légitimaient les restrictions de la loi.—Ce fut donc le soir même où celle-ci fut promulguée qu’il convoqua ces désillusionnés dans une salle de conférences, louée à cet effet.
La Salle solennelle de la Société de Géographie referma sur eux ses portes indiscrètes.
Là, sans ambages, ni préambules, leur ayant exposé, à grands traits son utilitaire et productive conception, le fougueux novateur, tout en remuant son verre d’eau sucrée, leur proposa d’en être les héros.
Ce ne fut qu’un cri! L’entreprise leur sembla l’île verdoyante apparaissant aux naufragés. C’était la fortune, l’avenir! On les reverrait au Bois, aux premières, poussant l’or sur le tapis des casinos, passer, au galop, dans la poussière ensoleillée, et le soir, entrer chez les glaciers ayant, au bras, des étoiles! Hurrah! Le major fut l’objet d’une telle ovation qu’elle faillit lui coûter la vie—et qu’il ne dut son salut qu’à l’énoncé précipité du «cautionnement moral,» (la formalité du Léthé-chez-soi) qui, vociféré entre deux syncopes, réfrigéra, comme par enchantement, les plus enthousiastes.
Plusieurs hésitèrent. Mais bientôt, grâce à l’éloquence de l’orateur, les plus rétifs se rendirent à l’évidente nécessité de cette garantie. Une pointe de mysticisme ayant même semblé de bon goût dans la circonstance, l’on convint que la coupe de l’Oubli serait tarie en l’honneur symbolique de Sainte-N’y-touche. Ce trait gaulois acheva d’enlever les adhésions, les signatures. Une heure après, l’Agence du Chandelier d’Or était dûment établie et l’on se séparait pleins d’espérance.
Aujourd’hui, c’est l’engouement de Paris! L’Office fonctionne à toute heure; les actions font prime—et de hautes influences féminines désignent déjà pour le prix Montyon son séraphique fondateur.
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Ah! s’il faut tout dire, c’est qu’aussi le major des Nénuphars a fait les choses en grand seigneur et n’a rien négligé de ce qui pouvait rassurer ou satisfaire sa clientèle innombrable!
Ainsi des locaux spéciaux sont affectés aux rendez-vous suprêmes: des traités passés avec divers hôtels en vogue assurent, désormais, aux époux outragés (qui affluent) un accès facile, commode et même agréable de la chambre illégale.
Des pavillons, faciles à cerner, ornés à l’intérieur des dons les plus rares de Flore, sont mis à la disposition des divorceuses. Le mari survient, sur lettre anonyme rédigée de manière à faire bondir les plus rassis. Pour éviter d’inutiles dangers, les commissaires de police des quartiers ramifiés à l’Agence sont toujours prévenus à temps, par téléphone, et viennent offrir leurs secours, comme par hasard, dès le seuil des pavillons, aux maris hors d’eux-mêmes,—ce qui entraîne le divorce presque d’office.
Ainsi, plus de fuites précipitées sur les toits, plus de ridicules effets de balcons, plus de refroidissements ni de coups de feu démodés. Tout se passe avec une distinction parfaite, ce qui constitue un progrès réel, une flatteuse conquête sur les barbares d’autrefois.
En attendant l’apparition conjugale, nos héros lisent à ces dames quelques morceaux choisis de nos bons auteurs—ou leur racontent des histoires.
Des coiffeurs de premier ordre ont dressé à l’avance, les cheveux des deux «coupables» ou les ont arrangés en un savant désordre, selon le caractère de l’époux.
Par un subtil sentiment des convenances, où se reconnaît derechef l’exquise délicatesse du major, c’est un phonographe, caché dans la muraille, qui entrecoupe, ému par l’électricité, différentes phrases passionnées, spasmodiques et incohérentes, pendant que ces messieurs heurtent à la porte, avec l’indignation réglementaire, et prennent acte.
Afin de mettre le Divorce à la portée de toutes les fortunes, il y a des Flagrants-Délits, de 1re, de 2e et de 3e classe, comme pour les enterrements.
Les Funérailles de l’honneur.
Les bureaux de l’Agence sont installés naturellement rue du Regard; le portail est surmonté du buste emblématique de Platon: les factures de la Maison du Chandelier d’Or sont revêtues, comme fière devise, de l’adage diplomatique célèbre: «_Non possumus_.»
Tant le cachet. Secret professionnel. Discrétion d’honneur! Pas de succursales à Paris. Prix fixe. (Éviter les contrefaçons.)
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En résumé, cette intelligente entreprise—à l’authenticité de laquelle nous ne pouvons encore ajouter foi qu’avec beaucoup de peine,—serait, en tout cas, inévitable, dans un prochain avenir, grâce à la façon dont on a libellé le restrictif de la Loi du divorce.
Le but n’est-il pas légitime?
Régulariser la situation fausse où les âmes-sœurs s’étiolent trop souvent ici-bas, dans la société.
Quant au grand nombre de ses employés, puisqu’elle les alimente et les occupe, n’est-elle pas un dérivatif, une soupape de sûreté par laquelle s’évapore la fumée sociale de ces minorités négligeables dont l’oisiveté famélique nous eût tôt ou tard menacés?…
Maintenant au point de vue moral, puisque, d’après la loi, les anciens vœux sacrés du mariage ne peuvent plus être, en France, que conditionnels, n’est-il pas logique, après tout, que les vieux parjures de l’adultère deviennent fictifs? Comédiens d’un côté, fantoches de l’autre.
Aujourd’hui, en France, l’idéal étant d’être libre, sachons prouver qu’ici encore notre sagesse est au-dessus de toute onéreuse fidélité.
*
Mais voici bien d’une autre chose! Chose étrange! Malgré les minutieuses précautions prises par le major Hilarion des Nénufars, la pruderie s’est effarouchée,—non sur le fond, mais sur la forme—des Flagrants-Délits artificiels!—Bref, quelques brunes piquantes, du plus haut parage, ont allégué, sûres d’elles-mêmes, que la cérémonie du Léthé-chez-soi ne les rassurait qu’à demi.
Pour obvier à l’inconvénient qu’entraîne l’excès de séductions de toutes ces belles alarmées, le major, tranchant cette fois le nœud gordien à la manière d’Alexandre, vient de créer une annexe de sa maison, l’Oriental Office.
Il fait venir, en toute hâte, de Constantinople, un groupe,—trié, comme on dit, sur le volet,—d’ex-gardiens du sérail, licenciés depuis le si tragique décès du feu sultan.
Ces types orientaux, revus de bonne heure, on le sait, par les entrepreneurs coptes, sont blancs, beaux, intrépides et athlétiques: ils doubleront leurs précédents collègues, pour les personnes timides. Une particularité morale qui leur est commune les dispense de la formalité de l’élixir d’Oubli.
Mustapha-ben-Ismaïl, séduit par l’innovation turque de l’idée, acceptait déjà de nous céder, assure-t-on, les deux superbes échantillons que toute la presse a rendus les lions du jour; mais, par un scrupule de conscience, l’Agence a refusé de les acquérir «à cause de leur couleur sombre.»
A la nouvelle de cette Annexe, la joie du monde brillant est devenue sans mélange: nos élégantes raffolent déjà de leurs futurs «patitos» et les «actions» (ironie!) des jeunes décavés ont baissé quelque peu.
Le dernier mot du bon goût sera, pour ces dames, d’être aux petits soins avec leurs illusoires Sigisbés, et pleines d’attentions charmantes!… —de les combler de petits cadeaux, de sucreries, de ces mille dédommagements délicats que le sexe enchanteur, hors de pair dans toutes ces questions de tact, sait si bien imaginer.
Au surplus, une délégation de jeunes inconstantes, nanties de bouquets symboliques, attendra, sur la plage de Nice, à l’ombre des frais orangers, le vaisseau qui nous amène ces courageux incompris. Les folles exquises leur ménagent une ovation! Voilà bien l’engouement de Françaises pour tout ce qui est nouveau!
Elles veulent s’efforcer de leur faire oublier «la patrie» à ces enfants gâtés!
—Hum! ce sera difficile.
Chacun aime, en effet, le sol qui l’a vu naître, le pays où son enfance reçut les premiers soins, où les yeux, en s’ouvrant au jour, aperçurent des regards amis lui souriant autour de son berceau.
Oui, certaines impressions d’enfance sont ineffaçables.
En tous cas, s’ils se font naturaliser, voilà des électeurs qui vont réclamer la révision de leurs constitutions avec des cris de paon.
—Allah! Allah! oh! l’Allah!
Cela va renforcer la majorité sénatoriale. La gauche prétend déjà que ce sera le chant du cygne de l’Opportunisme. L’étonnant sera qu’après un certain nombre de bruyants procès, chacun de ces messieurs de Byzance pourra s’être acquis, sans efforts, un renom de nature à éclipser la gloire de don Juan! Voilà, pourtant, comme on écrit l’Histoire.
Et, déjà, quel foudroyant succès! Craignant de ne pouvoir suffire aux commandes, cet hiver, le major télégraphie tous les soirs en Asie, afin de parer à toute éventualité.
Allons, messieurs, la main aux dames! Prenez vos billets à l’agence du Chandelier d’Or! Et puisque le Sénat le permet, que tout finisse par des chansons!
LA LÉGENDE DE L’ÉLÉPHANT BLANC
L’an dernier, lord W*** résolut de doter le Zoological Garden d’un véritable éléphant blanc.
Fantaisie de grand seigneur.
Londres venait d’acquérir, à grands frais, un éléphant gris-poussière, clairsemé de taches rosées; mais cette prétendue idole indo-chinoise n’était, à dire d’experts, que de qualité douteuse. D’après eux, le prince birman qui, moyennant un million, l’avait accordée à l’avisé Barnum, avait dû, pour surfaire l’animal, feindre le sacrilège de ce trafic… ou, plutôt, si le Zoological Garden avait accordé la moitié seulement de ce prix, le fameux puffist devait être, à coup sûr, maintes fois rentré dans ses réels débours.
En effet, si, dans plusieurs parages de la Haute Asie, tel pachyderme de cette espèce plus que rare est revêtu du caractère sacré qui lui confère une souveraine valeur, c’est au seul cas où, dûment albinos, il n’éveille que l’idée très pure d’une ambulante et intacte «colline de neige»; quant aux éléphants de couleur imprécise, ou mouchetés de tares quelconques, ils n’y sont honorés que d’une superstition très vague, sinon tout à fait nulle.
Lord W…, donc, par orgueil national, conçut, pour en finir, le dessein d’enrichir l’Angleterre (mais incontestablement, cette fois) de la vraie bête auguste, réputée introuvable.
L’idée lui en avait été suggérée par la secrète confidence d’un grand touriste de ses amis. Celui-ci, déterminé voyageur, s’était aventuré durant de longues années, au profond de ces mystérieuses forêts qu’arrose ce Nil birman aux sources tartares, l’Irawaddi. Or, affirmait-il, au cours de ses explorations à travers les villes perdues, les ruines mortes des temples, les rivières, les lumineuses vallées de Minnapore, il lui était advenu, par une certaine belle nuit, d’entrevoir—dans la lueur d’une clairière peu distante d’une vieille ville sainte,—le mystique éléphant blanc dont la couleur se confondait avec le clair de lune et que promenait, en chantonnant des prières, un hiératique mahout.—Sur une carte spéciale était marquée, vers le 22e degré de latitude, la cité reculée aux environs de laquelle il avait relevé l’insolite apparition.
L’on sait qu’en Birmanie, les éléphants privés ou sauvages, sont la propriété de l’empereur, qui les réquisitionne en temps de guerre. Il est de coutume inviolable que ce monarque possède un éléphant, d’une blancheur idéale, auquel il donne un palais, des officiers et le revenu d’un district territorial affecté à l’entretien de ce personnel. La loi religieuse interdit de laisser sortir de la contrée un seul des trois ou quatre éléphants en qui se réalise, par siècle, le phénomène de l’espèce blanche,—car une tradition bouddhique prédit la fin de l’Empire, du jour où l’on verrait l’un d’entre eux en d’autres pays. (La guerre sanglante de Siam, il y a deux siècles, ne fut déclarée que pour la possession d’un de ces fantastiques animaux, que le roi de Siam se refusait à céder aux Birmans). Les dernières conquêtes des Anglais,—qui viennent d’occuper Mandalay après avoir si longtemps et si patiemment concentré leurs troupes dans les marécages du district d’Assam,—seraient compromises dès l’heure où quelqu’un de leurs délégués réclamerait le tribut d’une «colline de neige»: ce serait, de tous côtés, contre eux, une révolte sainte, sans merci ni trêve. Quant aux étrangers, aux particuliers intrépides qui seraient surpris essayant de dérober un éléphant sacré, nulle intervention ne les préserverait de la plus atroce, de la plus prolongée des morts.
Comme on le voit, le projet caressé par le noble Anglais présentait diverses difficultés d’exécution. Toutefois, ayant mandé l’illustre dompteur Mayëris et lui ayant remis la carte, ainsi que la nomenclature des dangers inhérents à l’entreprise, il lui offrit, le défrayant lui et ses hommes, une somme de deux millions cinq cent mille francs (100.000 liv. st.) si, parvenu à capturer et conduire jusqu’à la mer, à travers les peuplades birmanes, l’éléphant indiqué, l’audacieux belluaire, l’ayant transporté d’Asie en Angleterre, le lui livrait en Tamise «rendu à quai» pour le Zoological Garden.
Mayëris, d’une main toute traversée par les crocs de ses lions, s’était pensivement, caressé la barbe en écoutant le lord. Après un instant de silence, il accepta.
Sitôt le traité en poche, quelques jours lui suffirent pour s’adjoindre une demi-douzaine de bas-de-cuir, d’un sang-froid et d’une expérience à l’épreuve. Puis, en homme pratique, s’étant dit que, pour enlever à travers les menaçantes étendues d’un tel pays, un éléphant blanc, il était, d’abord, indispensable de le teindre, le dompteur chercha quelle teinture provisoire pourrait le mieux résister aux intempéries éventuelles—et finit par s’approvisionner, tout bonnement, de quelques barils de l’Eau pour barbe et cheveux la plus en vogue chez la gentry. Une fois toutes autres acquisitions nécessaires terminées, un fort navire marchand fut nolisé pour l’expédition et le transport de la bête; on prévint l’Amirauté: des télégrammes furent adressés au gouverneur anglais d’Assam, l’avertissant de prodiguer toute sa bienveillance à la tentative—et l’on partit.
*
Environ trois mois après, Mayëris et ses compagnons, arrivés depuis longtemps en Asie, avaient remonté le Sirtang sur un radeau de madriers construit en vue du rapt qu’ils se proposaient d’accomplir. A force d’adresse et de bons hasards, ils étaient parvenus, longeant les solitudes, à quelques milles de la vieille cité sacerdotale précisée sur la carte révélatrice. Lorsque ces veilleurs, sans cesse aux aguets, eurent, eux aussi, aperçu l’animal, ils s’installèrent aux alentours de la ville sur la lisière d’une immense forêt aux bords mêmes du Sirtang. Le radeau, cerclé de caisses d’air et de larges plaques de liège, était couvert de branchages et de feuilles: amarré contre l’endroit du rivage qu’il prolongeait de plain-pied, il semblait un îlot.
Pour motiver leur présence et gagner les regards favorables, ils avaient commencé, en simples chasseurs de fourrures, par détruire un couple de ces grands tigres longibandes qui, avec le rhinocéros, terrorisent ces régions. Puis, profitant des bonnes grâces que ce brillant début leur avait attirées, ils avaient su épier, distraitement, les habitudes, en forêt, de l’éléphant blanc et de son mahout. Ils s’étaient même acquis, en des occasions, quelque sympathie de l’un et de l’autre, par des signes de vénération et des présents. Donc, le jour où Mayëris jugea le moment opportun, toutes mesures étant prises, il disposa ses hommes pour l’embuscade.
L’éclaircie où l’on se tenait à l’affût, non loin du fleuve où l’éléphant venait boire aux clartés des astres, était presque toujours déserte, surtout la nuit. A travers les larges feuilles et les lianes pendantes des aréquiers géants, des mangliers, des palmiers-palmyres, les aventuriers aperçurent, au loin, les dômes aux stellures dorées, les flèches des temples, les marbres des tours de la ville consacrée à l’éternel Gadàma Bouddhà. Et, cette fois, le merveilleux de cette vision leur sembla menaçant! L’antique prophétie populaire du pays secouait, comme une torche, au fond de leurs mémoires, sa flamme superstitieuse: «_Le jour où d’autres peuples verraient chez eux un éléphant blanc de la Birmanie, l’Empire serait perdu_.» Le coup résolu leur parut donc, en ce moment, si dangereux et de risques si sombres, que, tout bas-de-cuirs qu’ils fussent, ils convinrent de se faire mutuellement l’aumône d’une prompte mort, au cas où ils seraient découverts et cernés, afin de ne pas tomber vivants entre les mains cruelles des talapoins de la Sacrificature. D’ailleurs, ayant enduit d’huile minérale plusieurs des arbres environnants, ils étaient parés pour mettre le feu dans les bois à la première alerte.
Sur le minuit, la psalmodie monotone du mahout s’éleva, d’abord lointaine, puis, s’approchant scandée par les pas massifs de la monture. Bientôt l’homme et la majestueuse bête apparurent, se dirigeant vers le fleuve. Mayëris, qui, jusqu’alors, s’était tenu adossé sous l’ombre d’un baobab, s’avança de quelques pas dans la clairière. La rencontre du dompteur, accoutumée en ce lieu solitaire, ne pouvait éveiller aucune défiance: qui donc eût osé rêver l’effrayante extravagance qu’il méditait? Ayant échangé avec le diseur de prières un bon souhait nocturne, il vint auprès de l’animal qu’il flatta de la main, tout en faisant remarquer au mahout la beauté du ciel.
Au moment où l’éléphant se penchait vers le fleuve, l’un des chasseurs, se dressant dans les hautes herbes, lui ajusta, pour l’assoupir,—et avec la rapidité de l’éclair,—les ressorts d’acier d’une bonbonne de chloroforme à l’extrémité de la trompe. La bête, en un moment suffoquée, brûlée, étourdie, agitait en vain, de tous côtés, son proboscide, brandissant et secouant, au hasard, l’asphyxiante mais tenace bonbonne: l’aspiration de chaque effort l’engourdissait davantage. Le pieux cornac, la sentant vaciller, sortit enfin de son extase et voulut sauter à terre. Il y fut reçu par Mayëris et l’un des siens qui, en un clin d’œil, le bâillonnèrent et le lièrent pendant que les autres étayaient, à droite et à gauche, avec de forts troncs d’arbustes, l’éléphant à présent comateux et plus qu’à demi pâmé. Vite on enleva, de la courbure des défenses, les ornements d’or, les bracelets de pierreries dont les femmes de la ville les avaient surchargées—et l’on ouvrit les barils; quatorze bras expéditifs se mirent alors à le badigeonner de la queue à ses larges oreilles, imbibant d’une double couche de la pénétrante liqueur jusqu’aux derniers replis de la trompe. Dix minutes après, l’éléphant sacré complètement travesti, à l’exception des ivoires, était devenu nègre. L’on profita du moment psychologique où l’animal semblait revenir à soi-même pour l’attirer, docile, vers le radeau. Dès qu’il s’y fut avancé, ses vastes pieds y furent saisis en de grosses entraves d’acier-fer. L’on déploya la tente au-dessus de lui, en toute hâte; l’on jeta le mahout sur un lit de feuillages, on décrocha les amarres et—_for ever_!
Maintenant le rapide courant, plus puissant que deux hélices, entraînait les ravisseurs et leur prise vers les possessions anglaises. Au petit jour, l’on était à vingt lieues. Encore deux jours et une nuit, et l’on serait hors de toute atteinte.
Combien de temps d’ailleurs n’avait-il pas fallu, derrière eux, pour s’apercevoir de cette disparition? pour les recherches, pour les conjectures?—avant d’admettre, enfin, la possibilité de l’événement? Il était déjà bien tard pour les poursuivre! Quant à ceux des rivages, la couleur normale de la capture rendait l’expédition toute simple. L’on charma donc les ennuis de la longue route en retouchant l’éléphant dont la torpeur ne s’était pas encore dissipée. La surprise du mahout avait été plus terrible: il était mort. Ce fut donc l’affaire d’une pierre au cou, le soir qui suivit.
Enfin, Mayëris et les siens arrivèrent: ils étaient attendus. L’apparente noirceur de l’animal avait quelque chose qui impressionnait à première vue, mais les officiers anglais, comme de raison, gardèrent le secret—et, cette fois, ce fut sous bonne escorte que l’on atteignit la mer, où le navire, en panne depuis deux lunes, embarqua l’énorme proie.
Lorsque, après une traversée des plus paisibles, les impatients héros aperçurent enfin les côtes de l’Angleterre, ce fut un hurrah de joie saluant l’espérance, la renommée, le succès, la fortune. A l’arrivée en Tamise, on pavoisa. Victoire! God protect old England.! Un colossal tender du railway suburbain transporta l’animal, à peine débarqué, au Zoological Garden: lord W***, accouru sur télégramme, s’y trouvait déjà chez le directeur.
*
—Voici l’éléphant blanc! s’écria Mayëris radieux. Mylord, veuillez bien nous délivrer le chèque promis sur la banque d’Angleterre?
Il y eut un moment de silence, bien naturel, devant la sombre physionomie de la bête.
—Mais,—mais il est noir, monsieur, votre éléphant blanc? finit par murmurer le directeur.
—Ce n’est rien! répondit en souriant le dompteur. C’est que nous avons été obligés de le teindre pour l’enlever.
—Alors, s’il vous plaît, déteignez-le! répliqua lord W***, car, enfin, nous ne pouvons proclamer blanc ce qui est noir.
Le lendemain Mayëris revint, avec les chimistes nécessaires, pour procéder sans délais à l’opération. Ceux-ci s’acharnèrent donc à relotionner aussitôt de réactifs puissants le malheureux pachyderme qui, roulant ses regards albinos, paraissait se demander avec inquiétude: «—Ah! ça, qu’ont donc ces hommes à m’humecter, de la sorte, à chaque instant?…»
Mais les acides de la teinture initiale avaient pénétré profondément l’épais tissu cutané du proboscidien, de sorte qu’en se combinant avec les acides, ces réactifs, appliqués à l’étourdie, produiraient un résultat inattendu. Loin de reprendre sa teinte natale, l’éléphant était devenu vert, orange, bleu-de-roi, cramoisi, gorge de pigeon,—chatoyait et passait par toutes les nuances de l’arc-en-ciel: sa trompe—pareille au pavillon bariolé d’une nation inconnue, durant une accalmie,—pendait, immobile, contre le long du mât peinturluré d’une de ses jambes immenses—si bien que, dans un saisissement, le directeur émerveillé s’écria:
—Oh! laissez-le! de grâce! n’y touchez plus! Quel monstre fabuleux! c’est l’éléphant-caméléon! certes, on viendra des bouts de l’univers pour voir cette bête des Mille et une Nuits.—Positivement, jamais, non jamais, sur la surface planétaire que nous occupons, on n’a salué pareil être avant ce beau jour!—du moins, j’inclinerais fortement à le croire.
—En vérité, monsieur, c’est possible! répondit lord W*** en lorgnant aussi l’extraordinaire vision: mais,—aux termes du traité, M. Mayëris doit me le livrer blanc et non point versicolore. Le blanc, seul, constitue le valeur morale dont j’offre cent mille livres. Qu’il lui restitue donc sa couleur primitive ou je ne prierai pas. Mais… comment, désormais, prouver qu’un tel épouvantail est un éléphant blanc!
*
Ce disant, lord W***, remettant son chapeau, s’éloigna, comme se refusant à toute discussion.
Mayëris et ses bas-de-cuirs considéraient en silence le désolant animal qui ne voulait pas blanchir; soudain, le dompteur se frappa le front
—Monsieur le directeur, demanda-t-il, de quel sexe sont vos éléphants du Zoological Garden?
—Un seul est du sexe féminin, répondit celui-ci.
—Fort bien! s’écria Mayëris triomphant: croisons-le! J’attendrai les vingt mois réglementaires de la gestation: le rejeton mulâtre, devant les tribunaux, fera preuve de la race blanche de celui-ci.
—Ce serait une idée, en effet, murmura le directeur—et, ajouta-t-il d’un ton narquois, vous obtiendrez, sans doute, ainsi, un éléphant café au lait… s’il n’était notoire que l’éléphant captif se refuse rigoureusement à toutes les joies de la paternité.
—Fables! comme leur prétendue pudeur, tout cela! monsieur! répondit le dompteur: on a, là-bas, mille exemples du contraire. D’ailleurs les us d’un éléphant blanc sont autres. Pour le surplus, je saupoudrerai, dût-il en périr, sa nourriture des aphrodisiaques les plus violents—et que le sort en décide!
Le soir même, le dompteur, tout ravi, se frottait les mains, ayant acquis la certitude de ses nouvelles espérances.
Par contre, à l’aurore suivante, la démesurée bête fut trouvée inanimée par les gardiens dans la maison des éléphants. La dose de Chin-sing avait été trop forte: il était mort d’amour.
—Soit! gronda Mayëris à cette nouvelle; mais, maintenant, je puis attendre en sécurité toutes mesures abortives seraient une déloyauté dont je sais mes adversaires incapables. Seulement, cette perte de mon capital me porte un coup irréparable, car, à la longue, en trois ou quatre ans peut être: j’en ai la conviction, sa peau vivante eût repris sa nuance naturelle.
Sur ces entrefaites, un ultimatum de lord W*** parvint à Mayëris: l’Anglais lui notifiait, une fois pour toutes, que «s’en tenant aux termes du traité, il ne se reconnaîtrait point débiteur pour un éléphant mulâtre,—qu’en tout cas, improuvant la mésalliance provoquée, il offrait cinq mille livres d’indemnité pour étouffer l’affaire en conseillant au dompteur de retourner se procurer un autre éléphant blanc et, cette fois, de le moins bien teindre.»
—Comme si l’on pouvait enlever deux éléphants blancs dans sa vie! grommela le belluaire furieux. C’est bien! on plaidera.
Mais, attorneys et solicitors lui ayant assuré la perte de sa cause, Mayëris en soupirant, se contenta de frapper d’opposition le rejeton futur de son défunt prisonnier, nomma un curateur, accepta les cinq mille livres pour ses hommes et quitta Londres.
Depuis, lorsqu’il raconte avec mélancolie cette aventure—trop fantaisiste pour n’être pas incroyable—il ajoute, d’un étrange timbre de voix où semblent ricaner on ne sait quels esprits lointains:
—«Gloire, succès, fortune? Vapeurs et nuages! Avant-hier un royaume fut perdu pour un coup d’éventail donné, hier un empire se dissipa pour un coup de chapeau non rendu; tout dépend d’un rien. Enfin, n’est-ce pas mystérieux? Si la vieille prédiction, si l’augurale menace du dieu de là-bas est digne de la foi qu’elle inspire à tant de millions d’hommes, à quoi donc a tenu l’empire birman?… A ce qu’hélas! au lieu de me prémunir, à la légère de cette Eau fatale, pour teindre et ravir l’éléphant sacré de Gâdama-Bouddhâ, je n’ai pas songé à remplir, tout simplement et comme un symbole! mes lourds barils de fer… d’un peu de noir de fumée!»